lundi 4 juin 2018

Sine macula macla

Le 3 avril, dans l'article L'embouchure du temps, je citais un passage du roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, pour faire émerger mon propre "paysage de triangles"autour des deux thèmes du cobra :

HAENEL                                                                                                 LOST
                                                  LYNCH
et du suicide :
LOST                                                                                                       HAENEL
                                                  DE JONGH    
"Je m'aperçois en les écrivant, notais-je alors, que ces deux triangles possèdent en fait une base commune, qui est la ligne LOST-HAENEL (ou HAENEL-LOST, Haenelost). Un losange pourrait alors être dessiné en joignant les quatre sommets." Je n'avais pas reproduit cette fois-là la figure tracée sur le cahier bleu. La voici donc :


Je n'avais pas non plus soufflé mot de la référence qui apparaît ici : la macle de Philippe Audoin.

Ce petit rappel me semblait nécessaire avant de faire la lumière sur le second losange qui s'est formé ces jours derniers autour des deux thèmes du feu et des livres. Cahier bleu encore une fois :


On voit que la série Lost occupe une nouvelle fois l'axe médian. Mais il faut que je m'explique avant toute chose sur ce terme de macle, que je rattache donc à Philippe Audoin, qui n'est pas un inconnu pour nous puisque nous l'avons vu apparaître le 27 octobre dernier à l'occasion de l'enquête autour du roman de Fred Vargas, Quand sort la recluse. L'article s'intitulait De Bourges à Saint-Porchaire, et se terminait par ces lignes :
"Encore une fois, pourquoi Bourges ? Pourquoi précisément Bourges ? Il ne me semble pas superflu de savoir que le propre père de Fred Vargas (de son vrai nom Frédérique Audoin-Rouzeau), l'écrivain Philippe Audoin, membre du groupe surréaliste, a consacré une étude à la ville : Bourges cité première, essai d'iconologie mytho-hermétique, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède."
C'est dans cet ouvrage que Philippe Audoin, examinant les armes de la ville de Bourges, en vient à évoquer la Croix de Toulouse dite "maclée", composée de quatre losanges réguliers, qu'il identifie à un meuble héraldique bien connu : la macle, que l'on retrouve souvent dans les armes de la noblesses bretonne, ainsi les Rohan, "qui se flattent, dit-il, de descendre des premiers souverains de Bretagne portent : de gueules à neuf macles d'or, posées 3, 3 et 3."


"Le terme, poursuit Audoin,  est un équivalent de maille, et l'on présume que la figure héraldique rappelle la cotte de mailles des chevaliers, interprétation d'autant plus séduisante que la macle figure rarement seule en armoiries, mais au contraire groupée en fasce (horizontalement) ou en pal (verticalement) comme pour suggérer l'entrecroisement des mailles du haubert (fig. 5)."

Par ailleurs les macles désignent aussi des cristaux crucifères, la Staurolite ou Staurotide (du grec stauros, croix), silicates d'alumine en forme de croix grecque ou de Saint-André, auxquels on prête encore aujourd'hui des propriétés merveilleuses. Ces Pierres de croix (lapides cruciferi), qu'on nommait aussi Pierres de Compostelle, abondantes en Galice (comme dans le Finistère breton), étaient rapportées par les pèlerins de Saint-Jacques, à l'instar des célèbres coquilles.
Exemples de macles de Staurolite (image Wikipedia)
Cette macle n'est assurément pas un détail anodin puisqu'elle fait l'objet d'une des trois annexes du livre. C'est même sur cette macle que l'étude s'achève, avec ce texte titré Sine macula macla, Macle sans tache, qui était la devise des Rohan, qu'Audoin rapproche de la devise de l'ordre breton de l'hermine : Potius mori quam foedari (Plutôt mourir qu'être souillé).
Outre le cristal, il évoque aussi la macle d'un autre minéral, la cérusite, qui n'est pas sans ressemblance avec des cristaux à trois pointes qu'on retrouve toujours à Bourges, au plafond du cabinet de l'Hôtel Lallemand. Ainsi que la macle ou macre, plante aquatique nommée aussi Châtaigne d'eau, cornuelle, corniote, écharbot ou truffe d'eau : dont les feuilles sont en forme de losange.


Résumons : les thèmes exhumés ce 16 avril, après ceux du 3 avril, peuvent donc être agencés sous la forme d'une macle. La récente excursion à Bourges, à l'instigation de l'ami Bartt, et d'où j'ai rapporté le livre d'Anna Tsing (qui, du coup, a fait surgir comme par enchantement le thème du champignon*), n'en semble que plus cohérente. A cela je voudrais aussi ajouter une autre coïncidence qui ne m'est apparue que très progressivement, comme un paysage à la dissipation des brumes.

J'ai oublié en effet un détail hier dans ma chronique de la brocante des Marins : j'ai failli en effet acheter un autre livre, un Précis de prestidigitation par un certain Bruce Elliott. Je ne m'intéresse pas plus que ça à l'illusionnisme mais il se trouvait que le livre était préfacé par Orson Welles. Pourquoi Orson Welles préfaçait-il en 1952 un livre de magie ? Bon, je n'aurai pas la réponse à ma question car le brocanteur en demandait trente-cinq euros, et j'ai trouvé ça un peu chérot. Le dit brocanteur était en tout cas bien au courant des cotes car j'ai retrouvé le bouquin sur le net à ce prix-là exactement.


Sur ces entrefaites, je m'avise que je n'ai plus que ce jour pour visionner sur Mubi La Soif du Mal (en anglais Touch of Evil) du même Orson Welles. Qui joue dans son propre film le rôle de Hank Quinlan, un policier américain alcoolique et brutal, opposé à Miguel Vargas (Charlton Heston), policier mexicain qui vient de coffrer un chef de gang, en voyage de noces avec l'américaine Suzy (Janet Leigh). Vargas... Ce nom évidemment résonne...
J'ai écrit hier que j'avais rapporté 22 livres issus des trois cartons abandonnés au bon vouloir sur le trottoir de l'avenue. Autant que de lames majeures du Tarot (ce n'était pas une volonté consciente : je ne les ai comptés qu'au retour). Or, des tarots, il en est question vers la fin du film : Quinlan revient voir son ancienne amie Tanya (magnétique Marlene Dietrich) et lui demande de lui tirer les cartes.


Mais Tanya refuse :


Quinlan est un homme fini, et il le sait. 


Mais il y a plus fort et plus profond encore : sur le net, je débusque une analyse de Daniel Becquemont, de la revue hypermedia Criminocorpus, Crime et caméra : Touch of Evil (La Soif du Mal, O. Welles, 1957), où l'interrogation sur le titre du film vient en somme directement percuter la devise des Rohan, Sine macula macla, Macle sans tache, rapprochée, je le rappelle, de la devise de l'hermine : "Plutôt mourir qu'être souillé" :
"Le titre français du film, ‘La Soif du Mal’, des plus malencontreux, peut prêter à contresens. Aucun personnage n’est assoiffé de mal, ni l’assassin ni Grandi ou ses séides, ni Quinlan. ‘A Touch of Evil’, c’est, littéralement, une touche de mal, ou peut-être simplement une tache, qui s’élargit avec le déroulement du film, tache qui atteindra et contaminera chacun des personnages. Le crime initial déclenche l’action ; il n’est pas la source du mal, mais son révélateur. La tache de mal moral, évidente chez l’assassin quasi invisible et chez Grandi, se verra étendue rapidement à Quinlan, puis plus discrètement et chargée d’ambiguïté, à Vargas lui-même. Quant à Suzy, c’est sur son corps même que l’image nous la montrera, à plusieurs reprises, victime privilégiée, sans défense, souillée par cette ‘touche’, créature féminine élue par le mal, sur laquelle il s’inscrit, visuellement, dès que Vargas croit l’avoir mise à l’abri. Les taches de mal du film sont montrées sans ambiguïtés par la caméra, redoublant visuellement le mal moral qui envahit la ville." [C'est moi qui souligne]
L'analyse suit le film plan à plan, et montre bien comment la tache du mal envahit tout, n'épargnant pas non plus le personnage au départ profondément intègre (Vargas) :
"Menzies et Vargas tentent de piéger Quinlan avec un microphone porté par Menzies et prêt à enregistrer une confession de Quinlan, réfugié chez Tana comme en sa tanière. Quelle que soit la grande beauté plastique et la virtuosité technique de la dernière partie du film, elle vise plus à apporter la dernière touche (de mal ?) au portrait de Quinlan qu’à rétablir un ordre initial perturbé par le premier crime. La vengeance destructrice de Quinlan, son mépris de l’ordre social et de la justice, son souci exclusif de détruire les criminels par n’importe quel moyen fût-il illégal, sont certes condamnés, mais Welles prend soin de nous montrer que cet esprit de vengeance peut surgir en chacun de nous, comme chez Vargas prêt à tuer, dans des circonstances analogues à celles qu’autrefois a vécues Quinlan, et que la tache de mal a pour destination privilégiées, du pur fait de sa condition féminine, son épouse Suzy, souillée par l’ombre, la lumière, les (fausses) drogues et même les cadavres."
Enfin, j'ai trouvé la réponse à ma question au sujet de la préface de Welles sur le manuel de magie. Grâce à un article du Blog de cinéma.
"On dit souvent que les magiciens s’entourent de jolies assistantes pour distraire les spectateurs… Pour leur donner quelque chose à regarder pendant qu’eux réalisent leurs tours de passe passe. Orson Welles est un magicien. Au sens propre et figuré. Passionné par l’illusionnisme et la magie, il est initié à l’art de la prestidigitation par Harry Houdini à Paris alors qu’il n’est qu’un adolescent. Avec LA SOIF DU MAL, le magicien prend le pas sur le réalisateur en accomplissant un de ses plus beaux tours."
Cette idée de Welles magicien, je la retrouve au terme d'un bel article d'un certain Thaddeus, sur le forum de Dvdclassik :
"Ce que dit Welles à travers ce film monumental, où la société et l’homme ne coïncident pas nécessairement, où personne ne peut se réfugier derrière une idée, fût-elle juste, où le bon Samaritain doit, pour confondre son ennemi, employer des méthodes contestables qui le perdront, et où même une canaille peut atteindre au sublime, c’est que chacun doit prouver sa force en marchant. Voici peut-être son grand plus tour de prestidigitation, lui qui n’est pas du genre à se contenter de faire sortir des lapins de son chapeau : s’emparer d’une banale intrigue policière, la tailler à sa démesure personnelle et l’ériger en parabole convulsive de l’ambiguïté humaine."[C'est moi qui souligne]
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* Le livre s'ouvre par ailleurs sur ce titre ACTIVER LES ENCHEVÊTREMENTS. On ne saurait mieux dire.

dimanche 3 juin 2018

Magie des Marins

J'ai souvent évoqué dans ces pages la brocante de l'Avenue des Marins : c'est pour moi un lieu magique qui recèle toujours quelque surprise, quelque heureuse trouvaille, mais il se trouve que ma dernière visite remontait à décembre  2017 (avec la plaque 444 du Panicum Plicatum Linné). La brocante a lieu tous les premiers dimanches du mois (sauf en juillet-août) mais, depuis six mois, chaque fois un événement particulier m'avait empêché d'y aller traîner mes guêtres. Ce matin du 3 juin, exceptionnellement, rien ne s'étant mis en travers de mon chemin, je renouais enfin avec cette vieille habitude.

A cette époque de l'année, il commence à y avoir beaucoup de concurrence avec les brocantes de village et autres vide-greniers, aussi y avait-il beaucoup de trous dans l'enfilade des exposants. Et il n'y avait pas une foule énorme, malgré le beau temps (tant mieux, pensé-je égoïstement, je n'ai aucun goût pour la foule). Comme je commence à redescendre l'avenue, j'avise trois cartons de livres sur le trottoir. Je jette un œil : le premier livre que j'aperçois est Danube de Claudio Magris. Je l'ai lu il y a bien longtemps, je l'avais emprunté à la bibliothèque de La Châtre, Danube, récit admirable qui nous fait voyager des sources du fleuve jusqu'à son delta, le grand écrivain italien y retraçant dans son sillage tout ce qui compte dans la littérature de la Mitteleuropa. C'était bon signe : de fait ces trois cartons étaient une mine d'or, ne renfermant pratiquement que des ouvrages intéressants qui signalaient un vrai lecteur, mélomane qui plus est, car abondaient les essais sur la musique. Je me tournai vers le vendeur le plus proche, mais celui-ci me répondit que je pouvais me servir, ces cartons ne lui appartenaient pas, ils avaient été semble-t-il déposés là pour qu'on se serve. Inespéré. D'autant plus que dans cette manne se trouvaient plusieurs livres qui avaient un lien direct avec mes recherches les plus récentes. La perle étant L'enfant brûlé de Stig Dagerman dont j'ai parlé ici à propos de François Truffaut. C'était presque inouï de le découvrir ici sans l'avoir cherché.

Une petite partie du butin
J'ai rempli mon sac à dos. Et failli rebrousser chemin : n'avais-je pas assez à lire pour six mois (revenu à la maison, j'ai compté vingt-deux ouvrages, autant que de lames majeures du Tarot) ? Et j'en ai délaissé qu'en temps normal j'eusse emporté sans délai. Mais il fallait bien que d'autres trouvent aussi leur bonheur, et quand la chance vous accompagne ainsi, que l'on vous donne sans compter, il faut bien donner au moins un petit peu de votre côté. Aussi j'ai poursuivi ma route et j'ai acheté au petit stand de Gérard Touret son livre de souvenirs auto-édité, Soyez réalistes, demandez l'impossible. Gérard a fait partie de ces jeunes qui ont tout quitté après 1968 pour vivre à la campagne, fuyant la société de consommation, avides de fonder un nouveau mode de vie, de participer à la construction d'un nouveau monde, à l'exemple de l'An 01 de Jacques Doillon sur lequel il ouvre son récit. Il s'était installé avec sa compagne dans un hameau de ma commune natale (qu'il ne cite pas dans son livre - il ne cite d'ailleurs aucun nom de ville ou de village, et tous les noms des personnes sont changés). Je ne l'ai jamais bien connu, même si nous avions des amitiés en commun, mais je l'ai croisé assez régulièrement, assez en tout cas pour que l'on se reconnaisse et échange brièvement. Sa vie avait été difficile, la confrontation de l'idéal autarcique et communautaire avec la réalité berrichonne avait été souvent douloureuse, et il a fini par rentrer dans le système, dans le processus de normalisation, écrit-il (oui, j'ai lu ce court opus d'à peine quatre-vingts pages dans l'après-midi). Après avoir essayé l'apiculture, il a trouvé du travail dans l'insertion sociale, en tant que formateur, un travail où il s'est engagé, écrit-il encore, avec sincérité et avec passion. Je veux bien le croire. De ce témoignage à la fois modeste et lucide, qui ne cache rien des rêves et des échecs, j'extrais ce passage de la fin du livre qui en résume bien le propos :
"Il avait donc pris la tangente. C'est comme cela qu'il comprenait les choses maintenant. Il savait que la tangente est cette ligne qui permet de s'échapper du cercle dans lequel on attendait qu'il se laisse enfermer. La tangente, c'est une ligne de fuite et le sens de la liberté.
Mais la tangente tient toujours à la courbe et ne peut jamais en être totalement détachée."
Paradoxalement, cette brocante est une de celles qui m'a coûté le plus cher. Après Gérard, je suis tombé sur un lavis magnifique qui m'a immédiatement accroché l’œil, alors que je ne chine jamais les tableaux en règle générale. Le jeune brocanteur avait aussi un masque Fang du Gabon, reproduit dans un ouvrage sur Brancusi, j'ai bien failli craquer aussi.



vendredi 1 juin 2018

Quelque part un livre répond à votre quête

"Quoi que vous cherchiez à savoir ou à ressentir, à comprendre ou à percevoir, à saisir ou à entrevoir, quelque part un livre répond à votre quête, fût-ce pour vous ouvrir à son inanité."

Christiane Taubira, Baroque sarabande, Philippe Rey, 2018, p. 172. 

Du 16 avril, dont j'essaie de rendre compte, au 1er juin, de naguère à aujourd'hui, l'Attracteur étrange joue à complexifier la trame : aux thèmes qui émergèrent alors, il en superpose au moins un autre, dont on s'aperçoit qu'il y était logé en puissance. Le feu triplement désigné met en lumière une substance née de l'obscurité de la terre, le champignon. Le feu et la fonge.* En ira-t-il de même pour le second thème apparu le 16 avril ? Je n'en sais rien encore.
Ce second thème c'est le livre, les livres. Lui aussi triplement annoncé. Lui aussi inauguré avec Truffaut, pour qui la littérature était vitale. Serge Toubiana écrit qu'il la prend à bras-le-corps : "Il l'aime et la respecte, car elle lui a sauvé la vie pendant son enfance." L'enfant brûlé est toujours là, qui n'a survécu à la brûlure de la solitude et de l'abandon que par la fréquentation acharnée des livres. Le seul film de science-fiction qu'il tournera (il n'affectionnait pas le genre, il l'avouera sans difficulté) sera Fahrenheit 451, parce qu'il a été attiré lors d'une conversation, en 1960, par  ce roman dystopique de Ray Bradbury où les pompiers n'éteignent plus les feux mais brûlent les livres car ceux-ci ont tous été interdits. C'est dire aussi que d'emblée voici nos deux thèmes assemblés, feu et livres, que Truffaut se plaît à filmer, livres s'embrasant, remarque Bernard Benoliel, comme des films nitrate, dits aussi "films flamme" (ceux qu'Henri Langlois conserve dans sa cinémathèque).


Le même Benoliel s'attarde dans son article sur la scène de la vieille dame qui choisit de mourir au milieu de ses livres en feu. Le héros du film, le pompier Montag (Oskar Werner), "hébété, reste longtemps à la voir flamber, au risque d'y passer à son tour - et Truffaut d'étirer ce plan de regard par un ralenti. Parce que se rejoue pour lui, sur un mode spectaculaire, la scène ancestrale de l'enfant brûlé ? Juste avant, dans le grenier de la old lady, il a subtilisé "au hasard" un livre sur Gaspard Hauser, celui que l'on surnommait en son temps l'orphelin de l'Europe, bâtard demeuré célèbre pour ses origines à jamais mystérieuses."**


Autre orphelin de Lost, encore plus que Ben Linus (car il a perdu, lui, père et mère) : Sawyer. Bad boy, exécrable individualiste au début de la série, mais qui ne va cesser de s'améliorer tout au long de l'histoire. Dans l'autre épisode visionné le 16 avril, le neuvième de la cinquième saison (Namasté), nous le retrouvons en 1977 chef de la sécurité au village des Autres. Jack, de retour sur l'île, lui rend visite dans le bungalow où il vit depuis trois ans avec Juliet. Sawyer, assis dans un fauteuil, est en train de lire (c'est le seul grand lecteur, et même lecteur tout court, de tous les personnages de la série). Comme Jack lui demande ce qu'il compte faire au sujet de Sayid, qui vient d'être emprisonné, Sawyer dit qu'il y réfléchit, s'attirant ainsi une remarque ironique de Jack : "Vraiment ? J'aurais juré que tu lisais un livre". Il encaisse, sourit et commence par dire qu'à ce qu'il paraît Winston Churchill lisait un livre tous les soirs pendant le Blitz (le bombardement allemand sur Londres en 1940) : "Il paraît que ça l'aidait à réfléchir." La critique cinglante suit : Jack, quand il était le leader du groupe, ne réfléchissait pas, il se contentait de réagir. Et beaucoup de gens sont morts. Le leader maintenant c'est lui, Sawyer.


Troisième volet du lire, avec Bondrée, un roman noir d'Andrée A. Michaud, que j'avais acheté le 7 avril, en grande partie pour son titre (mais aussi parce qu'il se déroulait à l'été 1967), titre qui me rappelait bien sûr Le retour de la bondrée d'Aimée de Jongh, qui avait pris place dans plusieurs figures symboliques avec Tiens ferme ta couronne, le roman de Yannick Haenel. Or, cette bondrée n'avait absolument rien à voir avec le rapace apivore de la bande dessinée, ce que les premières lignes de l'ouvrage indiquaient d'ailleurs on ne peut plus clairement :
"Bondrée est un territoire où les ombres résistent aux lumières les plus crues, une enclave dont l'abondante végétation conserve le souvenir des forêts intouchées qui couvraient le continent nord-américain il y a de cela trois ou quatre siècles. Son nom provient d'une déformation de "boundary", frontière."
Je dois dire tout de suite que loin d'être une déception, ce fut une chance que cette confusion autour du nom "bondrée" : sans cet appel du vocable, je ne l'eusse sans doute pas acheté. Et cela aurait été dommage, car ce roman à plusieurs voix mais sans aucun dialogue, basé sur la disparition de jeunes adolescentes délurées, est remarquable non seulement par son climat toxique (ça c'est le principe du thriller) mais aussi par la poésie sombre de ces grandes forêts canadiennes qu'il sait distiller tout au long du drame. Et puis j'aurais raté ce passage sur les livres :
"En voyant Larue descendre de la voiture, il s'était senti soulagé d'un poids. Avec Cusack***, il demeurait enfermé dans sa vision de flic, alors que Larue venait d'un autre monde, celui des livres, qui réfléchissait le réel avec une acuité différente, prenant une petite parcelle de cette réalité pour la mesurer à l'aune d'un tout ne résidant que dans la somme de ses parties. C'était ce qu'il devait faire aussi, observer Boundary comme le microcosme d'une humanité ne variant pas. En principe, il aurait dû respecter les règles et engager un interprète, mais il ne voulait personne d'autre que ce Larue dans cette enquête, quitte à le payer de sa poche si l'administration protestait." (p. 213)

De ces deux thèmes, feu et livres, on va voir qu'une autre figure allait émerger.
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* Et par une de ces malices du hasard que nous connaissons bien, il se trouve que le cinéaste dont l'oeuvre est le point de départ de toute cette enquête contient à la racine de son nom le diamant noir  des champignons, autrement dit la truffe. Fruit de la rencontre entre un arbre, dit « arbre truffier » (chêne, hêtre, tilleul, frêne, charme, noisetier…) et un champignon ascomycète ectomycorhizien, qui vit au contact des radicelles de l’arbre. Ce sont les excroissances produites par le champignon qui s’appellent les truffes. Une de ces rencontres au coeur du livre d'Anna Tsing (de même le matsutake est le fruit de la rencontre avec les pins tordus des forêts de l'Oregon).

** Sur Gaspard Hauser, voir aussi le film de Werner Herzog. J'en ai parlé ici.

*** Ces forêts situées à la frontière du Maine et du Québec nous rappellent bien sûr les forêts de l'Oregon à l'autre bout du continent nord-américain, mais ce nom aussi de Cusack (le policier accompagnant le sergent Michaud qui conduit l'enquête) évoque celui de Cyril Cusack, l'acteur irlandais qui incarne le capitaine des pompiers dans Fahrenheit 451.


mercredi 30 mai 2018

Devenir du feu pour te plaire davantage

Le 8 octobre 2014, la Cinémathèque française inaugurait une grande exposition consacrée à François Truffaut, trente ans après sa disparition le 21 octobre 1984. Le 18 avril dernier, ayant rapporté de la médiathèque le catalogue édité à cette occasion, je suis particulièrement retenu par un texte du critique  Bernard Benoliel intitulé La peau et les os, et qui commence par cette affirmation : "Volontairement et visiblement, François Truffaut a placé son oeuvre sous le signe de l'embrasement (...)" Suit une liste d'exemples que je ne reproduirais pas ici, liste qu'on pourrait allonger, dit-il, ou "tout résumer par la déclaration d'Anne à Claude" (dans Les Deux Anglaises et le Continent) :" Je voudrais devenir du feu pour te plaire davantage." "L'embrasement, précise Benoliel, comme figuration évidente, irrésistible, spectaculaire de l'amour, vu comme un feu de prairie ou le feu aux poudres." J'avoue n'avoir jamais vu Les deux Anglaises, ni au cinéma ni à la télé, et je veux alors combler cette lacune à l'occasion de la rédaction de cet article, mais hier je ne le trouve pas dans les rayonnages de la médiathèque (et après vérification, par malchance, il semblerait bien que ce soit l'un des rares Truffaut qui ne soient pas au catalogue).
Mais rien n'est tout à fait perdu, car la réplique que je cherche se trouve par bonheur dans une bande-annonce du film (à 1 : 24).


Selon Benoliel, il existe un autre embrasement, plus intime et en quelque sorte invisible, parce qu'il "figure moins le désir qu'une perception à jamais traumatisée de soi." Un indice en serait donné par un plan bref sur la table de nuit de Bertrand Morane (L'homme qui aimait les femmes) où l'on peut deviner le titre d'un roman de Stig Dagerman, L'enfant brûlé.
A la question : qu'est-ce qu'un enfant brûlé ? Benoliel propose l'exemple de Plato dans La Fureur de vivre, un orphelin qui dort avec un revolver sous son oreiller. "Pour Truffaut aussi, si épris des films de Nicholas Ray, c'est un enfant un peu ou beaucoup abandonné, ignoré, qui n'y paraît pas, mais presque cramé au fond de n'avoir pas été chauffé par un premier regard qui manquera toujours à l'appel : Antoine Doinel, en mal de "foyer" dans Les Quatre Cents Coups, Adèle Hugo, "née de père complètement inconnu" (L'Histoire d'Adèle H.) C'est un enfant qui grandit avec ses blessures, solitaire et séduisant, voleur et vengeur, suicidaire et révolté, qui a "la peau dure" et cicatrice à force : "Toutes ces marques sur son corps sont comme des récits de bataille" (le professeur Pinel à propos de Victor, l'"enfant sauvage" de l'Aveyron."

Ce 16 avril, je suis dans la saison 5 de Lost. Et il se trouve que l'épisode de ce jour, épisode 10, Le prisonnier, tourne beaucoup autour de la figure d'un autre enfant brûlé, Benjamin Linus. Emily, sa mère, a accouché de Ben à seulement sept mois de grossesse dans une forêt près de Portland en Oregon*, alors qu'elle faisait une randonnée avec Roger, son mari. Elle meurt ensuite dans ses bras. Roger ne cessera plus de tenir Ben comme responsable de la mort de sa mère. De ce malheur, et de la faute imputée injustement à l'enfant, découleront de terribles événements. Dans cet épisode 10, Ben fera intervenir le feu de manière très concrète en précipitant un van incendié sur une des maisons du village de l'Initiative Dharma.


Enfin, comment ne pas mentionner cette animation autour du feu auquel j'assistais ce même 16 avril à Saint-Marcel, au musée d'Argentomagus  ? Olivier Bruère, du service éducatif, nous montra comment les hommes de la préhistoire avaient inventé le briquet à percussion en frappant un morceau de marcassite avec un éclat de silex au-dessus d'un petit tas d'amadou (chair d'un champignon, l'amadouvier,  Fomes fomentarius, poussant sur les arbres - on a d'ailleurs découvert un morceau d'amadou dans le matériel d'Ötzi, cet homme de l'âge du cuivre, retrouvé en 1991 parfaitement conservé dans un glacier à la frontière austro-italienne). Après quelques essais infructueux, Olivier avait réussi à  enflammer sa coupelle. Un instant - le jaillissement du feu - qui a toujours la saveur du miracle.

Par trois fois, le feu m'avait été désigné.
Ce n'était pourtant qu'un début.
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* En recherchant l'histoire de Ben Linus, et en particulier ce détail capital de la naissance prématurée dans une forêt de l'Oregon, je ne pus que m'étonner d'une coïncidence avec le seul livre que j'avais acheté la veille à la librairie La Poterne, à Bourges : Le champignon de la fin du monde. Sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme, d'Anna Lowenhaupt Tsing, (trad. Philippe Pignarre), Les Empêcheurs de penser en rond/La Découverte, 2017. Dans ce livre, qualifié de très important par Bruno Latour dans son dernier livre, Où atterrir ? Comment s'orienter en politique, Anna Tsing développe toute une réflexion sur le monde d'aujourd'hui à partir de la cueillette d'un mystérieux champignon, le matsutake, qui pousse dans les forêts détruites de l'Oregon, où il est cueilli par des travailleurs précaires, vétérans des guerres américaines ou immigrés sans papiers, pour être revendu comme produit de luxe dans les épiceries fines japonaises.


Ce livre, je le dois en fait à Nunki Bartt qui eut l'idée de cette petite escapade berruyère (lui-même acheta les Mythologies de Roland Barthes, histoire peut-être de rendre hommage à son homonyme). Et c'est le même Bartt qui m'appela vers midi  pour me signaler qu'Anna Tsing passait au même moment à la Grande Table sur France Culture. Une belle synchronicité pour le coup !



mardi 22 mai 2018

Flèche qui n'a pas encore atteint sa cible

Il ne faudrait pas s'arrêter. Dans l'entreprise que je mène, tout arrêt un peu prolongé risque d'être fatal. Je le sais, mais la vie commande, et c'est parfois la seule chose à faire. La pause océane d'une semaine a été bienvenue pour toutes sortes de raisons, mais en ce qui concerne l'écriture de ce qui se joue ici, elle fut, comme je le redoutais, une terrible suspension. Le mot terrible est un peu excessif, j'en conviens, mais le constat est bien celui-ci : une semaine s'est écoulée depuis mon retour et j'ai les plus grandes difficultés à me remettre dans le flux, à reconnecter avec les fils de l'enquête, à retrouver ce désir d'investiguer qui est vital, car rien ni personne ne me réclame quoi que ce soit, et ma voix pourrait s'éteindre que la face du monde n'en serait pas changée. En apparence, ai-je envie d'ajouter avec une immodestie qu'on pourra trouver effarante. En apparence, qu'est-ce que ça veut dire ? Et c'est peut-être le noeud de toute l'affaire, cette histoire d'apparence. J'avance à tâtons, j'en ai trop dit, j'en ai peur, mais voici peut-être le frisson d'une conviction que je hasarde comme un tison fragile : la trace laissée dans ces pages, sur ce récif électronique perdu dans l'océan du net, porte une opérativité. C'est peut-être quelque chose de l'ordre du fameux battement d'aile du papillon qui provoque un ouragan à l'autre bout de la planète - non je n'y crois pas, et loin de moi la volonté de susciter des ouragans -, mais tout de même subsiste l'impression qu'une onde longue se propage, infiniment subtile, dont les effets ne sont peut-être pas encore perceptibles, ne le seront peut-être que dans quelques années, pour d'autres générations, d'autres siècles. Flèche qui n'a pas encore atteint sa cible, flèche venue de loin, de plus loin que moi. Mes ancêtres n'écrivirent point, ne laissèrent leurs empreintes que dans les paysages sans signer jamais leurs œuvres. Passagers anonymes du temps broyeur d'existences, trouvant leur subsistance dans le travail acharné et inlassable de la terre, le soin aux animaux et le don des arbres. J'arrive en scène à ce moment très particulier de l'histoire où, émancipé de ce labeur de survie, je puis consacrer mes heures à réfléchir sur un monde bien plus vaste que celui qui borna leurs mouvements. Je leur dois tout, une foule se presse en moi, lourde d'un effort séculaire. Je me sens un peu comme ce photon qui a mis dix millions d'années pour surgir du coeur incandescent du soleil puis a rejoint la Terre en huit minutes.

Sur les bords de l'Indrois, à Montrésor (mars 2018)

Reprendre alors ce pistage erratique, qui arpente des sentes prometteuses et, sans guère prévenir, les délaisse (ce voyage en Pologne dont la chronique s'est interrompue, au profit d'une perspective généalogique sandienne qui s'est elle aussi perdue dans les sables). Remonter au 16 avril, où j'étais encore dans Truffaut, Lost et Moby Dick (achevés depuis). Un mois ce n'est rien et c'est énorme, c'est vingt-sept pages de notes dans le cahier bleu, synonymes de dizaines de billets à écrire. Je dois pourtant avancer sans hâte, prendre le temps d'examiner les indices recueillis, imaginer des trajectoires, composer avec les rêves et les amitiés, sourire à la beauté entrevue, au feu qui s'élève de l'éclat d'un silex.

Oui, c'est reparti.


samedi 5 mai 2018

Coeur de tigre qui bat dessous

Si j'ai évoqué la nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, je n'en ai pas brossé pour autant de résumé. Cela m'apparaît nécessaire pour comprendre ce qui va suivre. En même temps je suis bien conscient d'une certaine absurdité dans ma démarche, car je dois bien avouer que je n'ai pas lu cette nouvelle, pas par désintérêt mais parce que l'occasion ne s'est pas présentée, que personne ne m'en a jamais parlé. Cependant je brûle maintenant de le faire (et je suis même allé hier à la librairie Arcanes, en espérant en trouver une édition, mais il n'y avait que deux romans et point de nouvelles).

J'ai rapporté dans la chronique précédente que Pacôme Thiellement rapprochait le John Locke de Lost du John Marcher de La Bête dans la jungle ; il ajoutait que ce récit était l'autre grand texte que Henry James avait secrètement consacré à sa relation avec Constance Fenimore Woolson, une romancière avec qui il entretenait une "amitié distinguée" et qui s'était défenestrée en 1894 à Venise (certaines biographies parlent de chute accidentelle, il semble que l'incertitude demeure autour du suicide).

L'autre grand texte désigné par Pacôme Thiellement est L'Image dans le tapis (ou Le Motif dans le tapis, selon une autre traduction). Dans cette nouvelle, écrite deux ans après la mort de Constance, le narrateur, un jeune critique littéraire qui vient de consacrer un article élogieux au dernier livre de l'écrivain Hugh Vereker, rencontre celui-ci lors d'une soirée chez des amis. Vereker lui confie que, malgré la subtilité et la finesse de son analyse, il est passé comme les autres commentateurs de son œuvre à côté de la"petite idée" qu'il voulait exprimer.
"Par ma petite idée, j'entends... comment vous dire ?... la chose particulière en vue de laquelle j'ai principalement écrit mes livres. N'y a-t-il pas pour chaque écrivain une chose particulière de cette sorte, la chose qui l'incite à la plus grande concentration, la chose sans laquelle, s'il ne faisait effort pour l'atteindre, il n'écrirait pas du tout, la passion même au cœur de sa passion, la part son métier dans laquelle, pour lui, brûle le plus intensément le feu de l'art ? Eh bien, c'est de cela qu'il s'agit !"
Un peu plus loin, il lui précise que la chose lui paraît aussi évidente et concrète "qu'un oiseau dans une cage, qu'un appât sur un hameçon, qu'un morceau de fromage dans une souricière". Quand le narrateur emploie l'image de "trésor caché", Vereker s'en réjouit et, lors d'une seconde rencontre, approuve aussi le symbole qu'il propose d'un "motif complexe dans un tapis persan". Le narrateur fait part de tout ceci à son ami George Corvick, autre admirateur invétéré de Hugh Vereker, qui se lance aussitôt à la recherche du secret, épaulé par sa fiancée Gwendolen, les révélations du narrateur venant résonner avec le fait que, "depuis fort longtemps, il percevait des bouffées et des suggestions il ne savait trop de quoi - les notes errantes issues d'une musique cachée." Pour la suite, écoutons Pacôme Thiellement :
"A la différence du narrateur que cette quête assombrit, les deux amoureux y prennent énormément de plaisir, et elle devient le prélude au sens de leur vie. Un jour, depuis Bombay, George envoie un télégramme à sa fiancée, qui le transmet au narrateur : il a trouvé le secret de Vereker. "Comme c'est curieux d'être allé chercher notre déesse dans le temple de Vishnu", commente le héros. "Il n'a pas poursuivi ses recherches, lui répond Gwendolen. L'énigme abandonnée purement et simplement pendant six moi a fini par livrer brutalement sa solution et elle lui est tombée dessus comme un tigre surgit de la jungle. Il avait fait exprès de ne pas emporter un seul livre de Vereker. Tous ces livres ont mûri en lui et malgré la complexité de leur superbe architecture, un jour, alors qu'il n'y songeait plus, ils lui sont apparus brutalement dans toute la clarté de l'ordre idéal qu'ils forment ensemble."
Nous n'en saurons guère plus. Le héros ne reverra pas son ami George. Celui-ci mourra dans un accident de voiture. Vereker et sa femme décèderont peu de temps après. Et Gwendolen mourra à son tour non sans avoir refusé de confier le secret au narrateur."
La solution lui  "est tombée dessus comme un tigre surgit de la jungle". Cette image est au coeur bien sûr de l'autre nouvelle La Bête dans la jungle, qui fut inspirée à James par une idée de nouvelle qu'il trouva dans un carnet de Constance Fenimore Woolson après sa mort : "Un homme consacre sa vie à chercher et à attendre son "moment de splendeur". "Est-ce bien mon moment ?" "Ces circonstances vont-elles l'amener ? " Mais le moment ne vient jamais." Pacôme Thiellement encore :

" Dans le roman de James, un homme se croit en effet appelé à un grand destin, mais il ignore tout de celui-ci, et il partage cette obsession personnelle avec une amie. Celle-ci meurt en lui avouant qu'elle sait quelle est son destin mais qu'elle doit le laisser deviner par lui-même. Le héros contemple la pierre tombale de son amie dans la certitude d'avoir échoué. C'est alors que le personnage sent une bête surgir de la jungle, rappelant le secret de Vereker, dans L'Image dans le tapis, bondissant sur George comme un tigre dans un temple à Bombay."
Henry James (1843 - 1916)
Sachant tout ceci, oyez la suite. Le 3 mai, après avoir publié dans la nuit l'article La bête dans la jungle, je lis au matin comme j'en ai pris l'habitude deux ou trois chapitres de Moby Dick.  Le premier est un court chapitre, à peine trois pages, intitulé Feuilles d'or. Le deuxième paragraphe me saisit littéralement :
"A voguer ainsi tout le jour durant, sous un soleil à la fois lumineux et tendre, au banc de cette baleinière aussi légère qu'un canoë de bouleau, intimement bercé à même la vague qui vient jusque sur le plat-bord ronronner comme un chat au coin du feu, souvent, oui, souvent, on se laisse glisser dans ce calme rêveur, et à voir la splendeur toute tranquille et le paillettement de la peau océane, on oublie et ne pense plus au cœur de tigre qui bat dessous impatiemment ; on oublie et on ne veut plus penser que cette patte de velours cache une griffe féroce." (p.698, trad. Armel Guerne, c'est moi qui souligne)
En le relisant, à la lumière de ce que j'ai lu depuis, il y a dans ce bref chapitre bien plus encore à commenter, mais le temps n'est pas encore venu. Le troisième chapitre découvert ce matin-là m'apporta lui aussi son lot de surprises. Il faut savoir auparavant qu'au matin du 2 mai, un rêve m'avait laissé une phrase, comme une épave rejetée par l'océan de la nuit : Sous le soleil tapi à l'ombre de tes os. Je réalisai vite que c'était là un alexandrin (je jure que je n'ai pas l'habitude de rêver en alexandrins). Je ne sais pas ce qu'il veut dire, je n'ai aucune interprétation à proposer, mais ce qui est certain (car je l'ai googlé pour être sûr), ce n'est pas un vers enregistré par mon inconscient et régurgité dans le rêve. Ce vers n'existe pas. Ou plutôt si, maintenant  il existe, surgi du tréfonds de ma psyché. 
Revenons au cachalot. Chapitre 116, L'agonie du cachalot, justement. Achab, dans une des baleinières, est spectateur d'un coucher de soleil au moment même du trépas du léviathan.
"De l'étrange spectacle qu'offrent dans l'agonie tous les cachalots - qui se tournent, pour mourir, du côté du soleil - de ce spectacle particulièrement émouvant dans la sérénité, Achab reçut un émerveillement inconnu jusqu'alors."
Melville  donne alors parole à Achab, en une déclamation d'un lyrisme puissant adressée à la fois au cachalot et à la mer. Mais aussi à une déesse inconnue : c'est ce passage qui me retient plus particulièrement :
"O toi, Hindoue obscure, moitié de la nature ! toi qui, d'os engloutis, as bâti quelque part ton trône séparé dans le fond de ces océans qui ne verdissent point ! tu es une infidèle, ô reine ! et ce n'est qu'avec trop de vérité que tu m'as parlé dans le vaste typhon massacrant tout sur son passage et dans le calme funéraire qui le suit. Et ce n'est pas non plus sans une leçon pour moi que ton cachalot ait tourné vers le soleil sa tête agonisante, et puis se soit détourné."
A Arcanes, je n'avais pas trouvé Henry James, mais en revanche une édition toute récente de Moby Dick dans la collection Quarto, établie par Philippe Jaworski. La traduction diffère sensiblement de celle d'Armel Guerne :
" O toi, l'Indienne, ténébreuse moitié de la nature, toi qui t'es construit quelque part au coeur de ces mers infertiles, un trône solitaire fait des os des noyés, tu es une infidèle, ô reine, et tu ne me parles que trop clairement dans les vastes déchaînements du typhon destructeur et les funérailles muettes du calme qui lui succède. Et si ce tien cachalot a tourné vers le soleil sa tête mourante avant de reprendre son mouvement circulaire, la leçon qu'il me donne n'a pas été sans effet."
En note, Jaworski signale que L'Indienne ténébreuse est peut-être une référence à la déesse Kali, épouse de Shiva, associée à la mort, à la sexualité et à la violence. Sur le moment, j'ai surtout pensé à mon alexandrin rêvé de par l'association, dans ce même paragraphe énigmatique, des os et du soleil, mais je ne puis maintenant que faire la connexion avec la déesse dans le temple de Vishnu de la nouvelle jamésienne. Une autre citation, trouvée plus tard et tirée de La Bête dans la jungle, et où éclate l'idée de se tapir dans l'ombre, ajouta encore à l'intrication générale : "Quelque chose se tenait embusqué quelque part le long de la longue route sinueuse de son destin comme une bête à l’affût se tapit dans l’ombre de la jungle, prête à bondir ".

jeudi 3 mai 2018

La Bête dans la jungle

Chambre verte deuxième. Clap. Nous apprenons peu après, le jour où Davenne revient à la salle des ventes pour la bague de sa femme, que Cécilia et lui se sont déjà rencontrés. Cécilia l'avait seule reconnu mais n'avait pas voulu, dit-elle, l'ennuyer. Elle était adolescente à l'époque et elle avait apprécié que cet homme lui parlât comme à une adulte, sans ironie. C'est alors seulement qu'il affirme se souvenir :
Davenne : Je revois cette rencontre maintenant. C’était… il y a bien onze ans, à Rome. Il y a eu un orage effroyable et nous sommes allés nous réfugier avec votre père et des amis de votre père dans une tranchée creusée par des archéologues, c’était au palais des Césars, vous voyez, tout est resté gravé.
Cécilia : Pas tout à fait… D’abord ce n’était pas à Rome mais à Naples ; ensuite ce n’était pas il y a onze ans mais il y a quatorze ans ; c’est vrai, il y a eu un orage mais c’était à Pompéi.
La bague de Julie Vallance/Davenne *
Ce jeu entre oubli et souvenir est directement emprunté à une autre nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, mais MMLV ajoutent que "la mention de Pompéi ne peut manquer d’évoquer, aussi — souvenir incontournable sur le thème de la résurrection de l’amour par le biais d’un saisissement métaphysique face à la mort — le Voyage en Italie (Viaggio in Italia, 1954) de Roberto Rossellini. D’autant que la première rencontre entre Julien et Cécilia dans la salle des ventes s’était déjà achevée, devant deux petites poupées, sur cette réplique : « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » L’incongruité du dialogue, en plus de préparer la révélation d’une rencontre antérieure au pied du Vésuve, place le conte d’amour et de mort de Truffaut sous le signe de l’oeuvre rossellinienne, par l’hommage allusif à ces mêmes figurines qui forment le clou du spectacle du deuxième épisode de Païsa (Paisà, Roberto Rossellini, 1946)"
Pas de surprise à avoir devant ce clin d'oeil de Truffaut au maître italien car il fut, à l'instar d'André Bazin, une autre figure paternelle avouée ("mon père italien" disait-il). Après avoir écrit des articles élogieux dans Les cahiers du cinéma et l'avoir rencontré à Paris, il fut son assistant de 1956 à 1958, même si cela ne coïncida pas avec une période de grande créativité, c'est le moins qu'on puisse dire : " Quand j'ai fait la connaissance de Rossellini, raconte Truffaut, son découragement était total ; il venait de terminer La Peur et envisageait sérieusement d'abandonner le cinéma. Il m'a proposé de travailler avec lui, comme assistant, comme ami. J'ai été son assistant pendant les trois années où il n'a pas impressionné un mètre de pellicule !"

François Truffaut et Roberto Rossellini
Or, au même moment où Rossellini m'était ainsi désigné à travers cette enquête autour de La Chambre verte, je le retrouvai lors de la lecture du livre de Philippe Lançon, Le lambeau. Philippe Lançon est l'un des journalistes de Charlie-Hebdo qui ont survécu au massacre perpétré par les frères Kouachi. La mâchoire fracassée par une balle, il a néanmoins payé le prix fort : des mois d'hôpital, des opérations en nombre, une rééducation encore inachevée, une vie mise en parenthèses qu'il décrit avec une lucidité, une justesse et une tenue remarquables. Je ne lisais plus guère Charlie, je dois le dire, mais quand il m'arrivait de le faire, j'avais toujours beaucoup d'intérêt à lire les papiers de ce Lançon qui ne faisait pas partie des pères fondateurs mais qui détenait indéniablement la plume la plus littéraire de la bande. Je me rappelle encore l'article qu'il écrivit dans le numéro qui suivit le drame et qui s'était écoulé à des millions d'exemplaires (la ruée était telle qu'il était même difficile d'en trouver mais je suppose que les chiffres ont dû nettement reculer depuis). Cinq ans plus tard, il livre donc ce récit de cinq cents pages d'une prodigieuse densité, où la souffrance irradie comme une centrale nucléaire tout en étant constamment sublimée par le stoïcisme de l'auteur, qui ne cache rien des épreuves et des misères mais  ne s'apitoie jamais sur lui-même. Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte.

Donc le 29 avril, j'aborde à la page 318, où il est question qu'il change de chambre, décision qui le déprime :
" Ce lieu était devenu mon royaume et mon sous-marin. Je n'avais ni sujets, ni équipage, mais Louis XIV et le capitaine Nemo, c'était moi. Louis XIV surtout, car si comme Nemo j'avais embarqué dans mon aventure un équipage restreint d'amis, je n'avais pas comme lui déclaré la guerre à l'humanité. Je cherchais au contraire, plus que jamais, ici, à lui déclarer la paix. J'aurais voulu aimer tous ceux qui entraient, et j'y parvenais quasiment. Par la fenêtre je ne voyais aucun océan, aucun monstre, mais simplement ce pin sur lequel continuaient de se poser, comme sur un gibet, les corbeaux. J'essayais d'accepter comme une grâce, celle de Bach, l'implacable rituel hospitalier.
Je l'ai compris quelques jours plus tard en regardant avec Gabriela, dans la chambre suivante, La Prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini. Comme elle devait, pour un examen universitaire à New York, se familiariser avec la culture politique de ce règne, je lui avais proposé de regarder ensemble ce film, exemplaire de rigueur, de minutie et de simplicité : le meilleur des reportages effectués dans la machine à explorer le temps."

Je le répète, ce n'était là que l'une des coïncidences que j'avais relevées entre ce récit et le réseau littéraire et filmique que j'arpentais ces temps-ci. J'en développerai d'autres en temps utile. Je voudrais clore maintenant cette chronique autour du livre que j'ai reçu aujourd'hui, que je ne voulais lire qu'une fois le visionnage de Lost achevé : Les mêmes yeux que Lost de Pacôme Thiellement (Léo Scheer 2011). Et de fait, je l'ai lu d'une traite, stimulé à l'extrême par ce qui se dit là, dans ces pages, d'absolument essentiel.

Je n'entrerai pas ici dans le coeur du propos, c'est prématuré, mais que l'on aille bien considérer que, totalement ignorant des analyses qui allaient tisser l'essai de Pacôme Thiellement, je n'ai pu que me laisser traverser par une onde de félicité en lisant que "la réinvention systématique et obsessionnelle des techniques narratives par Damon Lindelof et Carlton Cuse [les scénaristes de Lost] est analogue à celle provoquée, en son temps, par Henry James dans l'art du roman. Et si le film d'orientation de la station The Swan de la DHARMA Initiative se trouve caché derrière un exemplaire du Tour d'écrou, c'est à l'intérieur du secret de L'Image dans le tapis (écrit un an avant Le Tour d'écrou) que l'art narratif de Lost semble résider."(p. 34)



Un peu plus loin, page 39, Thiellement conclura son chapitre en affirmant que les romans d'Henry James mis à part, il ne connaît pas de fiction plus étrange que celle de Lost. "Ce livre, confesse-t-il, est le récit de ma relation à l'écho de sa musique cachée et lointaine." Trente pages plus loin encore, évoquant un des personnages centraux de la série, John Locke, il écrit que sa "certitude, toute sa vie,  d'être spécial  et promis à un grand destin le rapproche énormément des personnages d'Henry James et particulièrement de celui de La Bête dans la jungle (1903)."

Ceci rend donc encore plus éclatante cette rencontre entre la série télévisée la plus emblématique de notre temps et le film à l'époque si décrié de François Truffaut. Nous allons voir en détail d'autres points de convergence entre les deux univers.


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* Comme annoncé dans la première scène dans l'hôtel des ventes, la bague est en forme de huit, avec deux améthystes. Curieusement, ce plan est extrêmement bref, un ou deux dixièmes de seconde, si bien que le spectateur peut à peine le saisir (il m'a fallu passer le film image par image pour en capturer un photogramme). Ce qui me trouble, c'est que le jour même où j'ai rédigé la chronique précédente,  Adrien, mon fils qui vit dans les monts du Lyonnais, m'avait appelé pour me demander des renseignements sur le nombre 8 (il est parfois étonnant : depuis peu résident dans son village, il n'en a pas moins été bombardé président de l'assemblée des conscrits en 8, autrement dit ceux qui sont nés comme lui une année en 8 - c'est une tradition très vivace dans le Beaujolais et régions circonvoisines).

Les conscrits en Beaujolais en 2018 par Jacky Augagneur