lundi 31 janvier 2011

Simone #3

Troisième et dernière partie de mes notes de journal sur Simone, ma grand-mère. Depuis la dernière fois, j'ai eu le plaisir de recevoir  quelques visites, dont celles de membres de ma famille que j'ai si peu vus ces dernières années. Merci donc à Liline, Claudine, Max et Valérie qui ont laissé ici témoignage de leur passage.

Les Molles - décembre 2002


Cahier Miro

 Passé voir la grand-mère, à laquelle je n'avais pas rendu visite depuis septembre. Toujours chez Jean (il y a à peu près un an qu'elle n'habite plus les Molles, elle dit qu'elle ne pourrait plus, elle marche avec difficulté à cause ds rhumatismes, elle ne lit plus à cause de ses yeux, la rétine étant irrémédiablement atteinte, elle entend très mal, aussi me dit-elle qu'elle n'a plus de goût à la vie). Il ne veut pas qu'elle aille en maison de retraite (homme à tout faire à celle d'Argenton, il sait bien ce qu'il en retourne). Elle est contente de sa journée : la visite de Dédé le matin, la mienne en fin d'après-midi : sa solitude habituelle en est rompue agréablement. Elle n'a plus guère sinon que la radio pour la distraire un peu, car la petite télé de la cuisine est placée trop en hauteur et celle du salon, gâtée par les ans elle aussi, n'offre plus qu'une image dégradée. (15 janvier 2004)

Mardi dernier, passé à La Verrerie rendre une petite visite à la grand-mère, que je n'ai pas vue depuis juin. Elle me paraît en meilleure forme. Comme nous évoquons le spectacle de Cluis* et que je lui parle des deux boeufs de Livernette, elle me confie que c'est en conduisant les boeufs de son grand-père qu'elle rencontra pour la première Lucien Bléron qui, lui, menait une paire de vaches. Il travaillait alors comme domestique chez une veuve. Cette rencontre me fait rêver. " Mais si je commence à raconter ma vie, on n'a pas fini," dit-elle. Alors que moi je ne désire que cela, qu'elle raconte sa vie.
Comme je relate cette visite ce soir à Aigurande, Papa me dit que si elle parle de son grand-père, elle ne parle jamais en revanche de sa grand-mère. "Elle n'était pas bonne pour elle", dit-il. (3 octobre 2004)



Cahier de Lisbonne

L'arrière-grand-mère et la petite fille.
Deux caractères bien trempés, à près de 90 ans d'écart.
Ce matin, à Bouesse, pour le rallye Escapages + de 3 ans. Thérèse à la cantine me donne des nouvelles de la grand-mère. Ça ne va pas fort, sa tension est très élevée et le médecin ne parvient pas pour l'instant à la faire baisser significativement (elle prend déjà trois médocs pour ça). Cet état de fait fatigue son coeur et la rend nerveuse, ce qui renforce d'autant sa tension. Cercle vicieux. Elle voit mal, ne peut plus lire. Elle pleure et perd goût à la vie. Refuse pourtant certaines aides. Le déambulateur ? Un truc de vieux...J'irai la voir mardi prochain, après le rallye prévu à Mosnay. Me sent vaguement coupable de ne plus la visiter comme avant, même si, chez Jean et Thérèse, c'est moins facile, moins direct.

Violette, ce matin pour la première fois à Brassioux. A refusé le biberon obstinément. N'a rien mangé de 9 h à 17 h. Attendu sa maman. A pourtant été sympa, une seule grosse colère de midi à midi trente. A beaucoup dormi. Se réveillera sûrement dans la nuit pour une autre tétée. S'est défoulé dans le bain du soir, s'agitant joyeusement, éclaboussant l'entourage, tapotant tant qu'elle pouvait. (25 avril 2005)

Note finale

Voilà, je ne retrouve plus rien dans mes journaux après cette date. L'écriture sur le web a parfois pris le relais. Aussi je me permets simplement de redonner ici la dernière note que j'ai écrite concernant Simone, et qui se trouve sur un autre blog :


"Tu as sonné alors qu'elle  était seule. Quand l'oncle ou la tante qui la gardent se sont absentés, elle n'est là pour personne. Aller ouvrir, de toute façon elle n'en a plus la force, vissée qu'elle est à son vieux fauteuil. Tu sonnes une seconde fois. Tu entends sa voix depuis la cuisine, tu entres car la porte n'est pas fermée à clé. Elle dira qu'elle n'en revient pas de t'avoir dit d'entrer : "c'est comme si le Bon Dieu m'avait soufflé que c'était toi."
95 ans depuis le 10 octobre. Doyenne de la commune. Le temps est bien passé où tu lui ramenais de La Châtre des livres en gros caractères. Elle en dévorait plusieurs par quinzaine. Sa vue est devenue trop faible. Tu lui as bien suggéré les livres audio, mais ça ne l'a jamais intéressée.
Son unique spectacle c'est un simple réveil  posé sur la table. Elle regarde ce temps qui n'en finit pas de passer, si lentement pour elle qui souffre tellement d'être impotente.
Parfois le chat à l'œil crevé monte sur la table et vient mendier une caresse. Elle sourit, elle a toujours aimé les chats."

C'était le 15 octobre 2010.

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*Ce spectacle était Martin Guerre, joué en juillet-août 2004. L'anecdote de la rencontre avec les bœufs, je l'ai utilisée dans le spectacle suivant, en 2006, Eté 1915. Qui n'est pas placé par hasard cette année-là de la Grande Guerre. Elle ne l'a pas vu, mais il lui fut dédié, sur le programme et de vive voix à la dernière séance.

dimanche 26 décembre 2010

Simone #2

Carnet jaune

Simone lit la notice nécrologique dans la Nouvelle République. Elle y reconnaît un homme, mort assez jeune. Tiens, il se fait incinérer. Elle fait la moue. Elle a peine à concevoir qu'on veuille se faire incinérer. Enfin chacun est libre. Comme cette belle-sœur qui a refusé d'être enterré dans le même caveau que son mari, un des frères du grand-père Bléron. Elle ne voulait plus voir la famille Bléron. Simone désapprouve : "La famille Bléron vaut bien la famille Ballereau." Une énigme : on a retrouvé sur la tombe un bouquet d'oisils* bien taillés, posé là pour on ne sait quel raison.
Ça me rappelle la séquence du cimetière dans La Terre de Zola. (4 juillet 2001)


osier, en berrichon, utilisé en vannerie.

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Brève visite à la grand-mère, l'autre jour, allant au Blanc. Elle avait sa femme de ménage, dont la petite voiture sans permis se tenait près du puits. Je l'ai sentie nerveuse. Thérèse était allée chercher ses courses à Neuvy et ne revenait pas, et puis cette femme qui changeait ses horaires (elle vient le matin habituellement), cela ne lui plaît pas. Qu'elle prenne du travail ailleurs, elle n'y voit pas d'inconvénient, mais qu'elle n'en fasse pas les frais : pas question d'être le bouche-trou. La femme en question, petite, boulotte, disgracieuse, est bien malheureuse, c'est ce qu'elle m'a dit l'autre soir. "Son mari est un ours". Est-ce cet ours qui l'a appelée sur son portable, cinq minutes après notre arrivée ? Le son était amplifié, l'interlocuteur hurlait presque. "Où t'étais passé ? etc."Elle, cherchant à calmer manifestement, l'autre continuant à gueuler dans l'appareil. Une pauvre humanité. (26 décembre 2001)

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Carnet rouge

Au retour du Blanc, je me suis arrêté aux Molles. Quinze jours que je n'étais pas passé. Simone avait lu tous les livres, dont elle me parla avec chaleur. Madame Decourteix avait même pris les références du plus gros.
J'apprends que Marie et Manu sont passés dans la semaine. Pas tout à fait innocemment. Manu s'est apparemment mis en tête de construire l'arbre généalogique de la famille. Il a demandé s'il pouvait voir le livret de famille.
Incidemment, j'apprends des choses : que le père de Simone s'appelait Sauzet et qu'il est mort à la guerre (ce que je savais) avec son frère (ce que je ne savais pas). La mère de Simone avait seize ans. En fait, elle fut élevée par ses grands-parents, sa mère allant travailler comme bonne de ferme et ne la voyant que de loin en loin. Elle se mariera sept ans plus tard et aura sept autres enfants (je ne suis pas certain de ces chiffres), mais Simone continuera de vivre avec ses grands-parents jusqu'à son mariage avec Lucien Bléron, à l'âge de dix-huit ans. Certificat d'études à douze ans, avec mention bien. Travail à la ferme, foin, moisson, animaux de douze à dix-huit ans.
La grand-mère (la sienne) ne savait ni lire, ni écrire.
Lucien faisait des journées dans les fermes, l'exploitation étant trop petite pour subvenir aux besoins de la famille. Simone s'occupait de la vache et des moutons. Et de la pression du cidre de pomme quand c'était la saison.
C'était beaucoup de travail, mais elle dit qu'elle était plus heureuse que maintenant.
Petite, les autres lui disaient : Eh ! Regarde ton grand-père ! Mais ce grand-père (paternel) n'a jamais eu de contact avec elle.
Elle n'exprime aucun sentiment sur cette enfance-là. Qu'y avait-il entre elle et sa mère ? A-t-elle souffert d'être une enfant née hors mariage ?
Elle me montre le livret militaire de Lucien qu'elle n'avait pas retrouvé à temps pour le montrer à Manu. On y apprend peu de choses sur le brigadier Lucien Bléron, né le 11 novembre 1906, de Pierre Bléron et de Marie Prot.
Si, je remarque sa taille, 1 m 66. C'était un petit homme, je réalise cela maintenant. (13 mai 2002)

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La grand-mère Simone, qui a eu 87 ans le 10 octobre. Déjeuné avec elle, mardi dernier. Elle m'a régalé d'une demi-pintade purée, avec une tarte aux pommes au dessert. Elle voit de plus en plus mal, la rétine est usée. Elle a changé de lunettes, en sachant bien que ça ne changerait rien. Plus que jamais, elle a besoin pour lire des ouvrages corps 16 que je lui rapporte de la bibliothèque. 26 ans que le grand-père est mort, c'est elle qui cite ce chiffre, et elle ne le donne pas en hésitant, après avoir calculé, non, elle le donne fermement, comme si elle le tenait depuis longtemps en sa conscience. 1976, année donc de sa mort. Dans cette façon d'affirmer ce moment, se lisent, mieux que dans une lamentation, l'attachement, le souvenir, la béance jamais rebouchée.
Fidélité au disparu qui se retrouve dans l'attachement à certains objets. Comme le pressoir. Dédé, un jour, lui demandant si elle le vendrait : "Oh, non, c'est trop un souvenir."
C'est elle qui faisait le cidre de pomme quand le grand-père était encore accaparé par ses journées dans les fermes. Elle qui, recevait les gens et s'occupait de leur cidre.
L'arche (la maie) qui s'empoussière dans la grange, après avoir occupé tout mon enfance la place de l'actuel canapé, près de la fenêtre, elle ne la vendra pas non plus.
Sa femme de ménage ne vient plus qu'une fois par semaine, deux heures le vendredi matin. Mais la maison est propre, impeccable. Elle le sait, elle en est fière.
Sa cuisinière à gaz a vingt-cinq ans. (13 octobre 2002)

mercredi 22 décembre 2010

Simone #1

Simone, ma grand-mère, s'est éteinte, dans sa quatre-vingt seizième année, comme ils disent dans le journal. Elle était née dans la guerre, le 10 octobre 1915, la guerre qui devait engloutir son père, comme tant de jeunes hommes des campagnes. Elle a traversé ce terrible vingtième siècle, ne bougeant pratiquement pas de son petit bout de pays, de sa commune, y ayant élevé sept enfants. "Ma vie n'a pas toujours été belle, mais je peux sortir la tête haute", m'a-t-elle dit un jour où je passais la voir.
Aux Molles, j'allais en vacances quand j'étais petit. Puis l'adolescence, la première jeunesse nous avaient éloignés. Ce n'est que plus tard que je profitais de mon nomadisme pédagogique pour aller lui rendre visite plus régulièrement.

Aujourd'hui j'ai essayé de retrouver dans les journaux que j'ai parfois tenus ces dernières années les traces de mes passages. Je les livre ici, histoire de rendre hommage à une femme simple, mais qui fut, par son caractère, son courage et son intelligence, je ne crains pas de le dire, une femme d'exception.

Cahier Clairefontaine bleu, année 2000 :

Suis allé à Buxières pour une réunion, neuf élèves là-bas, la plaque des morts de 14 toujours accrochée sur le mur du fond, bref, c'est vite plié, j'ai une demi-heure devant moi avant d'aller à Mosnay pour ma seconde réunion, je suis tout près des Molles, j'y fais donc un saut (je n'ai pas rendu une seule visite à la grand-mère pendant les vacances). Son voisin M. est chez elle au moment où j'arrive. Il s'éclipse aussitôt. La grand-mère est en forme, elle se plaint simplement d'y voir de moins en moins bien. Des livres ? Sa femme de ménage lui en a apporté tout une pile, elle observe tout de même qu'ils sont écrits en trop petits caractères, elle lui en a redonné d'ailleurs, trop d'histoires de guerre, elle, ce qu'elle veut, c'est plutôt des histoires d'amour, ou de pays. (non daté)

***
La grand-mère Simone. La tante Thérèse m'avertit, à Bouesse, qu'elle est complètement démoralisée, qu'elle dit vouloir mourir, qu'elle était en larmes au téléphone. Doit souffrir des intestins. Aux Molles, elle ne m'offre pas un visage reflétant ces sombres nouvelles, non, elle sourit, elle se force sans doute à maintenir devant moi une certaine prestance. Certe, à la question sur son moral, elle répond "tout doux, tout doux", mais elle ne s'effondre pas. La solitude, c'est vrai, lui pèse de plus en plus, elle comprend bien que chacun a ses affaires, mais elle ne peut pas se résigner à cet ermitage, elle qui a élevé sept enfants dans un hameau qui, autrefois, grouillait de monde. La semaine dernière, je lui avais demandé si elle n'avait pas des photos du grand-père, des photos du passé et elle était allée dans la chambre chercher une enveloppe plastique : rien que des photos de mariage ou des agrandissements tirés de celles-ci, comme l'arrière-grand-père Bléron avec sa femme. Formidable ressemblance avec le pépé Lucien, mêmes yeux réduits à une fente, paupières lourdes, oreilles pointues. Sur plusieurs photos, Simone jeune, que je voyais jeune pour la première fois. Surprise : des grands yeux sombres, une certaine grâce sévère. La femme qui apparaît soudain et efface un instant la grand-mère ; la difficulté à faire coïncider les deux images. Le grand-père, lui, est le même que celui de mon souvenir. C'est presque à se demander ce que fait ce grand-père avec cette jeune femme. Quelle nécessité les raccordait ? Y avait-il de l'amour à ce moment-là ? J'aimerais qu'elle me raconte sa rencontre, mais que voilà un sujet difficile à aborder... (octobre 2000)

La petite maison des Molles

Et la grand-mère Simone qui chercha en vain à me joindre mardi soir. Elle sort juste d'un rhume de cerveau considérable, qu'"heureusement elle n'avait pas eu besoin de faire la cuisine pour le monde, que ça en aurait bien tombé dans la soupe tellement ça coulait" (retranscription bien approximative). Elle se plaint de l'eau qui coule dans le chemin jusque devant sa maison et son hangar. Deux causes : la construction d'un coin bétonné et bitumé pour placer des poubelles (les engins utilisés ont mis à mal une partie du carroir, le passage d 'un agriculteur dans un chemin en pente longtemps inutilisé : les roues de son tracteur y ont creusé deux ornières profondes où l'eau dévale sans obstacle. "Avant ton grand-père s'occupait de dévier l'eau vers un fossé de jardin en contrebas. Plus personne ne fait ça maintenant." Avant, les cantonniers entretenaient les fossés à la pelle et à la pioche. Maintenant ils ont des engins mais les fossés ne sont plus entretenus. Le grand carroir le long de la route est devenue une friche alors qu'il y a quarante-cinq ans c'était une vaste prairie où les gens comme elle (qui n'avaient que quelques moutons, deux ou trois chèvres) menaient paître leurs bêtes. Beaucoup de chemins sont comblés (ceux qui menaient à Montain par exemple).
Aux Molles, un seul couple jeune, avec deux enfants. Sinon, que des vieux. (Novembre 2000)

***
(...) je suis passé aux Molles, en coup de vent, porter deux nouveaux livres à la grand-mère. Elle me hurle d'entrer quand je frappe à sa porte (elle pense qu'il s'agit de M. son voisin, qui est un peu dur de la feuille). Elle n'a pas fini son livre, u Juliette Benzoni dont l'action se déroule en Orient. "Il faut aimer lire pour le lire celui-là, me dit-elle, il y a de ces noms..." Elle me le redonne, inachevé. Je me doutais bien que cela ne lui correspondrait pas mais je commence à épuiser le stock de livres en gros caractères de la bibliothèque municipale - qui est, fort heureusement pour elle, essentiellement constitué d'ouvrages de littérature régionale, histoire de paysans, de bergers, de destins campagnards et de fatalités rurales.
Elle m'offre un café. Je note que son petit four électrique est nickel (j'ai tant peiné à nettoyer le mien, saloperie de jexfour, et ce n'est pas parfait).
La solitude, elle ne l'a jamais autant sentie, éprouvée, que le premier jour de l'an. Tous ses voisins avaient déserté le hameau. Le temps fut terriblement long à s'écouler. La solitude se creuse de savoir les autres réunis pour la fête, d'être exclu de ce cercle communautaire, oublié du reste des humains. (2001, non daté)

***

Déjeuné chez la grand-mère. Elle m'a régalé d'une blanquette de poulet et d'une tarte aux pommes (et il a fallu que je ramène les deux éclairs au chocolat que j'avais pris ce main au Poinçonnet). En mangeant, j'ai essayé d'orienter la conversation sur les souvenirs, la vie d'autrefois, mais j'en ai été un peu pour mes frais et n'ai pas appris grand chose que je ne sache déjà : le grand-père, prisonnier en 40 et revenu en mai 45. Sa captivité en Autriche, dans une ferme où il n'était pas trop malheureux, mangeant comme les autres, ses gardiens. Il écrivait assez souvent (je n'ose lui demander si elle a gardé ces lettres, et pourtant comme j'aimerais les lire !). "Ma vie n'a pas toujours été belle, mais, comme on dit, je peux sortir la tête haute.", dit-elle, tournée vers sa cuisinière. Le facteur apporte le journal. "Aujourd'hui, j'ai un invité. C'est pas souvent." Et il y a comme une sorte de fierté dans son propos. Elle est heureuse que je sois là. Sentiment qu'elle ne pourrait pas exprimer quand on est né de la terre, que je n'attends d'ailleurs pas qu'elle exprime, qu'il me suffit de deviner, de saisir comme en cet instant, dans cette parole enjouée au facteur. (non daté)



Passage aux Molles. La vieille chatte, qui a 20 ans, et que je ne voyais presque jamais, dort sur le canapé. Elle qui ne rentrait pour manger que le matin, et demandait aussitôt à sortir ("elle poussait de ces miaulées !"), ne bouge plus de la maison. Est-ce le froid plus intense de ces derniers jours ? le pressentiment de la fin ? Le soir, la grand-mère la porte dans la grange,pour ne pas se lever dans la nuit pour la faire sortir. (2001, non daté )

(A suivre)

samedi 6 novembre 2010

Dans mon dos, on lançait des grappins

Dans mon dos, on lançait des grappins. En pure perte, je ne suis pas accessible. Beaucoup dévissèrent qui se croyaient mûrs pour m'atteindre.

Le renoncement n'est pas humain. Je sais qu'aujourd'hui encore des plans s'échafaudent pour me vaincre. J'ai beau me sertir de brumes, on multiplie les approches de reconnaissance, on me larde de pitons.

J'ai encore quelques crevasses en réserve pour châtier les imprudents.

dimanche 17 octobre 2010

Douze du monde

Réduction de voilure. Ce soir m'apparut avec évidence la nécessité de concentrer mon attention. Alluvions, mon univers Netvibes (public, mais je doute fort que quelqu'un d'autre y hasarde ses basques) était fort de plusieurs onglets et de plusieurs dizaines de sites épinglés au fil de mes navigations webiques. Le résultat est que j'étais d'une certaine façon submergé sous l'information, et surtout que je n'accordais aux meilleurs sites qu'une attention relative : je les survolais plus que je ne les lisais, car le temps d'une lecture profonde m'eût empêché de prendre connaissance d'autres sources d'information potentiellement fécondes.

J'ai décidé d'en finir avec cette course et de sacrifier le lièvre au profit de la tortue. Pour ce faire, j'ai entrepris de réduire à douze le nombre de fils RSS à suivre. Impitoyable sélection ; j'ai très vite éliminé les liens que je ne consultais presque jamais, ou qui finalement m'apportait bien peu de choses, puis j'ai supprimé les fils que je retrouve immanquablement avec la veille sur Twitter (Affordance, Tiers-Livre, Poezibao par exemple), j'ai enfin tout regroupé sur un seul onglet et procédé à l'ultime désherbage.

Résultat : trois sites sur quatre colonnes. J'ai appelé ça douze du monde. Et j'en ai éprouvé un vif soulagement. Bien sûr, je raterai certaines choses intéressantes, mais il faut se résigner à ne pas embrasser le monde dans sa totalité, se résigner à abandonner certaines des options qu'il nous offre, et je dirais même la plupart. Mais c'est pour mieux se concentrer sur ce qui vaut la peine, sur ce qui vous nourrit convenablement (et qui n'est pas forcément le plus chargé de pensée haut de gamme : j'ai ainsi gardé François Matton et le Tampographe Sardon, qui n'entrent certes pas dans cette catégorie mais qui m'offrent de précieux petits moments de régal esthétique ou de cocasserie déjantée).
Je suis d'autant plus conforté dans cette démarche que lisant le dernier article de Pileface, un des douze retenus, je tombe sur cette citation de Sollers citant lui-même Voltaire :

« Voltaire disait toujours : « Douze, ça suffirait. » De loin. Douze apôtres, croyez-moi, ça fait du bruit. Être ensemble pour être ensemble n’est pas un objectif qui me paraît soutenable. »
Ph. Sollers, « Il suffit d’être douze », Discours Parfait.


Coïncidence parfaite, telle que je les aime. J'en finirai là pour aujourd'hui.



vendredi 8 octobre 2010

Les pleureuses d'Antarctique

Elles me contactèrent en septembre : elles avaient entendu parler de mes sanglots (à l'époque, j'en modulais de fort longs qui m'attiraient un public fervent et fidèle). Nous nous accordâmes en tous points : le contrat courrait jusqu'au sixième solstice, treizième lune comprise. La tournée fut mémorable, nous inondâmes de larmes plusieurs bourgades jusque là mal desservies par le malheur. On nous prédisait un avenir brillant ; les grandes métropoles nous réclamaient à cors et à cris. Et puis il y eut cet incident stupide.

L'incident stupide

Nul n'aurait pu le prédire. Plusieurs chaînes causales avaient fait le chemin pour lui. En toute inconscience des effets désastreux de leur rencontre tout à fait fortuite. Personne n'avait tiré la sonnette d'alarme. Quand il me fut donné de pouvoir le faire, ce fut en pure perte : l'irréparable avait eu lieu.

(Février 2003)

mardi 7 septembre 2010

Sauras-tu dire aussi

sauras-tu dire aussi la joie
qui parfois
se lève
dans les interstices

le calme gisant
dans les heures
enlevées délicatement
au sommeil

dans la pluie
caressant
l'intimité
d'une huisserie

dans la main petite
se glissant
à l'intérieur
de ta paume


10/12/2009