samedi 27 décembre 2025

Mon lièvre dans le terrier du temps

L'année s'achève et cela sera sans doute le dernier article de 2025. Je voudrais revenir sur un billet, qui n'est certes point d'actualité, je dois le reconnaître, celui du jeudi 4 décembre, La mort de Pasolini. J'avais laissé une question en suspens, posée par Pascal Quignard : L’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Ce pacte était le sujet du neuvième chapitre du Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard (Seuil, Fiction&Cie, 2024). Chapitre intitulé Qu'est-ce qu'un auctoramentum ? et qui se présentait comme la version nouvelle d'une postface à la réédition en 2014 de son essai sur Leopold von Sacher-Masoch. 

Voilà bien des précisions, pensera-t-on, pour une affaire qui ne possède aucun caractère d'urgence, sinon celle, intime et largement incompréhensible à moi-même, que je peux lui soupçonner. Mais allons-y maintenant sans plus de précautions oratoires. Ce neuvième chapitre commence par l'évocation de Mécène, ministre d'Auguste, le premier, selon Quignard, à parler d'une pactio face à la mort. On le sait par Sénèque le Fils, qui écrit à Lucilius dans Epist. XVII, 101 : "Le vœu turpissime du ministre Mécène était celui-ci : Je préfère être empalé, être crucifié, être exposé à n'importe quel viol, à n'importe quelle violence, à n'importe quelle dégradation plutôt que perdre la vie." Autrement dit, la pire souffrance est préférable à la mort, il faut tout "éprouver de la vie jusque dans la torture fulgurante". Bon, il reste que Mécène est mort à Rome, en 8 av. J.-C, de vieillesse, semble-t-il, ou de maladie, mais sans avoir apparemment expérimenté son "vœu turpissime".

Le turpium auctoramentum, "l'engagement infâme", désignerait aussi, toujours selon Sénèque, celui que prennent les gladiateurs avant d'entrer dans l'arène. Pacte turpide qui se résumerait en trois mots : feu, fer, mort : les combats sont déclarés sine missione, mot à mot "sans mission", c'est-à-dire sans espoir de grâce. On s'affronte jusqu'à la mort. "Le combat sine missione, poursuit Pascal Quignard, est ce que les aristocrates sous Louis XIII, ont appelé le "duel" à partir d'un mot latin qui, à vrai dire, à Rome, ne possédait pas ce sens (duellum est un mot archaïque, qui date d'avant la République, pour dire bellum, la guerre, c'est-à-dire les sons des trompes et des cloches qui ouvrent le printemps, dont les chants excessifs et terribles font bondir l'âme et les poussent à l'affrontement.)

 

Après avoir évoqué l'affaire Édouard Stern ("L'auctoramentum des gladiateurs fut relayé d'une certaine manière, au mot près - pactum, contrat -, deux mille ans plus tard, par le contrat des masochistes : l'engagement total, sine missione (au risque de la mort)), Quignard en vient donc à Pasolini, la plage d'Ostie, et donc à la fameuse question : l’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Et voici ce qu'il répond :

Patibulum ? Oui
Furca ? Oui.
Crux ? Oui. C'est Dieu. 

Qu'est-ce à dire ? Patibulum est la partie transversale de la croix, dérivé de pateo étendre, exposer »). C'est pourquoi on parle aussi du gibet comme d'une fourche patibulaire. Furca est proprement la fourche en forme de croix (cruxutilisée par les légionnaires romains pour porter des charges durant ses déplacements. 

Légionnaires avec furca, Colonne Trajane.
 

Analogie de l'assassinat de Pasolini avec la crucifixion du Christ ? Peut-être (Quignard ne développe pas). J'en viens maintenant à la cinquième section de ce texte. Titre : Leopold von Sacher-Masoch. Ça commence ainsi :

Étrange pacte que celui de la relation analytique. Et étrange pacte que celui de la relation masochiste.
Le corps traumatisé ne peut être guéri que par la retraumatisation du corps sine medio. Sans langage. Sine missione. Pas d'autre accès que l'accès originaire.

L'Autrichien Leopold von Sacher-Masoch naquit à Lemberg en 1836.
L'Autrichien Sigmund Freud naquit à Freiberg en 1856. " (p. 127) 

Je ne m'intéressai pas plus avant à cette histoire de pacte turpide : ce sont ces deux dernières phrases qui m'ont saisi. Ce couple Lemberg/ Freiberg qui semble résonner pour Pascal Quignard (la mention de ces deux localités n'est pas essentielle pour la réflexion qui suit et sur laquelle je ne m'étends pas), résonne aussi pour moi. Parce que 1/le 26 octobre dernier j'ai acquis dans une brocante le Retour à Lemberg de l'avocat et écrivain Philippe Sands. Livre présenté ainsi par l'éditeur : 

Invité à donner une conférence en Ukraine dans la ville de Lviv, autrefois Lemberg, Philippe Sands découvre une série de coïncidences historiques qui le conduiront des secrets de sa famille à l'histoire universelle.

C'est à Lemberg que Leon Buchholz, son grand-père, passe son enfance avant de fuir, échappant ainsi à l'Holocauste qui décima sa famille ; c'est là que Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, deux juristes juifs qui jouèrent un rôle déterminant lors du procès de Nuremberg et auxquels nous devons les concepts de « crime contre l'humanité » et de « génocide », étudient le droit dans l'entre-deux-guerres.

C'est là enfin que Hans Frank, haut dignitaire nazi, alors Gouverneur général de Pologne, annonce en 1942 la mise en place de la « Solution finale » qui condamna à la mort des millions de Juifs. Parmi eux, les familles Lauterpacht, Lemkin et Buchholz.

Dans cet extraordinaire témoignage qui transcende les genres, s'entrecroisent une enquête palpitante et une réflexion profonde sur le pouvoir de la mémoire.

2/ Freiberg est au cœur du roman de Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, dont j'ai déjà beaucoup parlé ici. Dans l'article en question, on trouve la première mention de Freiberg :

La découverte d'Edmond, un ancêtre de la famille dont la narratrice n'avait jamais eu connaissance, est le fruit d'un hasard. Sa sœur, occupée à vider la maison des parents défunts, lui signale la présence d'un coffre de bois rongé d'humidité dans un recoin oublié de la cave. Ce coffre renferme une pile de documents sans intérêt, à part une enveloppe marquée du sigle Agfa-Gevaert et porteuse d'une étiquette écrite par son père : "Un diplôme, deux photos et deux lettres d'"Edmond". Demandé le 9/12/1994 à Thomas : Est-ce le même ?" "Curieuse question, commente la narratrice. La date de 1994 correspond à l'année où il mettait la dernière main à un ouvrage de généalogie relatif à la famille de ma mère, dont Thomas est le dernier représentant de sexe masculin." Elle replonge alors dans cet ouvrage paternel, où il signale l'absence d'Edmond sur l'arbre généalogique. Edmond qui était ingénieur des Mines à la Bergakademie de Freiberg, sauve donc deux personnes de la noyade en 1862, est distingué pour cela par la ville de Liège le 7 août 1863, avant de mourir le 15 juin 1865, à Orléans, dans des circonstances non élucidées. 

La narratrice du roman écrit à la page 215, chapitre 66 (le livre en compte 70) : "Alors, comme Alice se jetant à la suite du Lapin Blanc vers le Pays des Merveilles, je décidai de rejoindre une dernière fois mon lièvre dans le terrier du temps.Je partirais pour Freiberg, à quelque deux cent trente kilomètres de Berlin. A Berlin, j'avais un ami qui me réclamait depuis des lustres. J'allais passer quelques jours chez Alain-de-Berlin et je louerais une voiture pour me rendre à Freiberg où je passerais deux nuits. Je comptais explorer les Monts Metallifères, cette région de Saxe où Edmond avait déambulé et prospecté durant ses études à la Bergakademie."

C'est au retour de ce voyage qu'elle fut surprise par le chant du rossignol philomèle.

Que cette fin d'année vous soit douce, ô patiente lectrice ou lecteur de ce blog, Alices ou Lapins Blancs que n'effraient pas les Merveilles du Hasard !

 

lundi 15 décembre 2025

Démence à l'échelle de la matière

  "Dans l'"Évangile selon les Égyptiens", Jésus proclame : "Les hommes seront les victimes de la mort tant que les femmes enfanteront." Et il précise : "Je suis venu détruire les œuvres de la femme."
    Quand on fréquente les vérités extrêmes des gnostiques, on aimerait aller, si possible, encore plus loin, dire quelque chose de jamais dit, qui pétrifie ou pulvérise l'histoire, quelque chose qui relève d'un néronisme cosmique, d'une démence à l'échelle de la matière." 

Cioran, De l'inconvénient d'être né, Folio/Essais, 1973, p. 143. 

Dans la seconde partie de son essai, A l'assaut du réel, Gérald Bronner fait l'inventaire de ceux qu'ils nomme les assaillants, autrement dit les assaillants du réel. En premier lieu, il y a ceux qui cherchent à l'esquiver, ce fameux réel, et l'exemple qui vient en tête est celui des hikikomori, ces Japonais qui restent cloîtrés chez eux, et dont le nombre est estimé aujourd’hui à un million d'individus, dont plus d'un tiers serait claquemuré au domicile depuis au moins sept ans. Le phénomène n'est plus lié au seul Japon, mais c'est encore le seul pays où il est officiellement reconnu. Bronner écrit que les hikikomori "sont au croisement d'une éducation qui a été permissive et aimante - où ils ont été parfois des enfants rois, voire des tyrans, à tout le moins gâtés et choyés - et un environnement anxiogène où la pression sociale, notamment sur la scolarité, est immense. Cette claustration est une expression étrange de la pensée désirante lorsqu'elle reflue. De ce point de vue, les hikikomori sont à l'avant-garde des tourments de notre temps." (p. 174)

Plutôt que d'esquiver le réel, il serait possible de s'en évader, c'est ce que proposent les shifters. Il s'agit de quitter la CR (current reality) pour rejoindre la DR (desired reality), par la méthode du rêve dirigé lucide. Cette réalité parallèle pouvant être par exemple l'univers de Star Wars, des super-héros de la galaxie Marvel, ou de la saga d'Harry Potter. Certains shifters se déclarent "convaincus que la réalité désirée vers laquelle ils se déplacent est tout aussi réelle que leur réalité actuelle". Quelques-uns invoquant les multivers de l'astrophysique, tels des petits Michel Onfray. "Mais, poursuit Gérald Bronner, il y a plus grave : les communautés, certes marginales mais existantes, du respawning (réapparition). Ce sont quelques milliers de "métamorphes" (nom que se donnent parfois les shifters qui croient à la réalité de leur métamorphose dans d'autres mondes) qui aspirent à habiter de façon permanente dans la réalité désirée. Pourquoi revenir dans ce monde froid et décevant alors que d'autres univers tout aussi réels et satisfaisants nous tendent les bras ?" (p. 184-185)

 

Le sociologue enchaîne avec le Meta de Mark Zuckerberg, qui fut l'objet d'un emballement médiatique et économique au début des années 2020. Durant l'été 2022, il confesse avoir lui-même commencé à explorer le métavers (un terme créé en 1992 par Neal Stephenson dans son roman Snow Crash) : "Ayant fait l'acquisition d'un casque de réalité virtuelle, je partageais la croyance que ce monde alternatif pouvait modifier notre façon de vivre."(p. 188). L'affaire fut en réalité un flop retentissant. "Le cabinet de conseil américain Gartner prédisait même qu'en 2026, 25% de la population passerait au minimum une heure par jour dans le métavers : un exemple parmi d'autres  que les experts peuvent se fourvoyer." Et Bronner a l'honnêteté d'ajouter : "Je ne leur jetterai pas la pierre car, s'il n'est pas certain que j'aie vraiment pris ce risque au sérieux (...) je ne peux nier que je me suis laissé embarquer par l'ambiance générale qui prophétisait la survenue d'un événement majeur." (p. 189)

Cependant il affirme un peu plus loin que la réalité virtuelle n'a pas dit son dernier mot, observant fort justement que les écrans et leurs "propositions récréatives" ont déjà aspiré une bonne part de notre capital attentionnel. 

Autre stratégie des assaillants du réel : croiser les flux entre réel et imaginaire en inventant une fiction qui double le réel. Si Bronner concède que la fiction est indispensable au bon fonctionnement de notre cerveau, qu'elle joue un rôle aussi crucial pour nous que l'eau pour le poisson, il s'acharne ensuite à pointer des croisements qu'il qualifie "d'étonnants et inquiétants aboutissant à un mariage entre réalité et fiction". Ainsi cite-t-il le cas d'Akihiko Kondô qui se marie pour deux millions de yens le 4 novembre 2018 à Miku Hatsune, qui n'est autre qu'une poupée de chiffon de chiffon à voix synthétique. L'événement fait l'objet de l'attention de la presse partout dans le monde. Bronner parle de fictosexualité, liant des êtres réels à des personnages imaginaires ou non-humains. Ce type de relations a inspiré au cinéma Her, le film de Spike Jonze, où Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), écrivain public encore sous le coup de sa rupture avec son épouse Catherine (Rooney Mara), tombe amoureux d'une IA prénommée Samantha, dont la voix est celle de Scarlett Johansson.

 

Si le film évite le happy end, il ne se finit pas en drame, comme dans la vraie vie : Bronner cite ce jeune père de famille belge, ravagé par l'éco-anxiété, qui entame un échange avec un robot conversationnel, prénommé Eliza, dont il tombe lui aussi amoureux, mais qui l’entraine au suicide six semaines plus tard. Histoire glaçante, dit Bronner, puis il nous propose ensuite encore pire avec les creepypasta, légendes urbaines qui se diffusent dans l'univers numérique et dont l'une d'elles, Slender Man, a conduit deux jeunes filles de 12 ans à poignardé l'une de leurs amies de dix-neuf coups de couteau.

Tout ceci donne de bonnes histoires à savourer dans la quiétude de son canapé, mais ne peut-on pas douter qu'il s'agisse là de tendances fortes de notre société ? Ces faits divers certes frappants restent exceptionnels, et rien ne laisse penser qu'ils vont se multiplier (la tentative de meurtre des deux filles du Wisconsin en 2014 est resté un phénomène isolé).

Passons à la page 255, avec la section "Corrompre le réel". Bronner entend par là que nos contemporains choisissent des positions d'observation d'où ils ne voient qu'une partie du monde, celle qui leur convient : "Être indifférent au réel ? Non : plutôt se ménager une fenêtre pour le regarder sous l'angle que l'on désire. Ce n'est pas croire ce que l'on voit mais voir ce que l'on croit."(p. 258) Il pointe une dérégulation du marché cognitif, la prolifération de la mésinformation, montrant avec raison que si la connaissance est plus disponible que jamais sur Internet, c'est aussi le cas des modèles fantaisistes prétendant décrire le monde. Et dans la concurrence "entre tous les modèles interprétant le réel, ceux qui le corrompent partent de bien des façons avec un avantage concurrentiel." (p. 270) Par exemple, en générant ce que Bronner propose d'appeler des mille-feuilles argumentatifs : "accumulations de pseudo-preuves, qui peuvent être logiquement incompatibles les unes avec les autres mais qui, par la somme qu'elles constituent, insinuent dans l'esprit de certains que "tout ne peut pas être faux", qu'"il n'y a pas de fumée sans feu."(p. 274) Intimidation intellectuelle renforcée par la loi dite de Brandolini, selon laquelle "la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises [...] est supérieure en ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire." Tout ceci risquant de conduire à un scepticisme qu'il qualifie d'opportuniste, où tout individu pourra décider librement de manifester du scepticisme à l'égard d'informations qui ne lui plaisent pas. Ce qui conduit Bronner à évoquer la stratégie suivante : ductiliser le réel.

Il faudrait à ce stade entrer plus avant dans le détail (Bronner se livre par exemple à une attaque de Bruno Latour qui me semble très partiale et mal étayée), mais cela m'éloignerait du cœur de mon propos. Filons donc à cette section, page 337, qu'il nomme Bouquet final. Il y procède à une critique radicale du mouvement situationniste de Guy Debord, groupe aux idées souvent mal comprises, écrit-il, ajoutant benoîtement qu'il faut dire que les textes "relèvent parfois du galimatias ampoulé". Il résume le mouvement en affirmant qu'il prône "la mise à bas du système tout entier qui nous empêche de bien jouir." Le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, paru en 1967, exalterait un refus des contraintes "qu'il synthétise dans une formule qui aurait pu servir de titre à notre propre livre : "la subjectivité radicale", c'est-à-dire l'affirmation par l'individu de tous ses désirs pour qu'enfin le monde advienne comme il aurait dû être."(p. 338)

 

Le situationnisme expédié en quelques lignes, Bronner donne ensuite des exemples contemporains de cette subjectivité radicale. Ainsi évoque-t-il les thérians, ces personnes "qui s'identifient d'une manière non physique comme non-humains ou pas entièrement humains, et plus précisément comme des animaux existant ou ayant existé sur Terre", à travers le cas de Toru Ueda, cet ingénieur résidant à Tokyo, qui se sent loup au plus profond de soi, u celui de Toco, youtuber japonais (décidément, il faut croire que le Japon est la matrice de la pensée désirante...), qui veut devenir un colley, la race de chien qu'il préfère.

Et puis il y a les furries (de fur, fourrure), qui aiment à incarner un animal imaginaire. Emile Rateland, Néerlandais de 69 ans, qui demande à la justice un changement de date d'anniversaire parce qu'il se sent vingt ans plus jeune. Jorund Viktoria Alme, Norvégien de 53 ans, qui s'identifie comme femme handicapée. Rachel Dolezal, connue aussi sous le nom de Nkechi Amare Diallo,  femme américaine blanche célèbre pour s'être fait passer pendant des années pour une femme noire, et qui s'identifie comme telle. Et enfin l'influenceur britannique Oli London qui a subi une vingtaine d'opérations pour devenir coréen, femme transgenre, avant de d'annoncer en 2022 qu'il détransitionne et adhère dès lors au Mouvement anti-genre (puis se convertit au catholicisme pour faire bonne figure).

C'est sur ce personnage riche en volte-faces que s'achève la partie sur les assaillants. Il reste à Bronner dans le dernière partie de l'essai à évoquer Raymond Kurtzweil et le transhumanisme, qui prétend tuer la mort. Mais il y a donc selon lui plus fort encore, et c'est le gnosticisme, dont la découverte des codex de Nag Hammadi a profondément approfondi la connaissance. Les gnostiques, écrit-il, n'y sont pas allés de main morte : "Allons directement à ce qui est essentiel à notre sujet : pour eux, le réel est tout entier mensonger. Il a été produit par un être que les gnostiques nomment "le démiurge" et qui a construit cette illusion maléfique qui ne nous permet pas de connaître le vrai Dieu. L'ensemble des croyants  de la nouvelle religion s'égarent pour ceux que l'on appelle aussi les "sans-roi" : ils vénèrent le mauvais Dieu !""(p. 387) 

Sur le mot "sans-roi", il y a un appel de note, qui renvoie à Thiellement, 2017. Il se trouve que j'ai lu ce livre à sa sortie. Il s'agit de La victoire des Sans Roi, de Pacôme Thiellement, sous-titré Révolution gnostique, paru aux Puf (la même maison d'édition que Bronner). J'y ai d'ailleurs consacré un article.

 


La perspective adoptée par Pacôme Thiellement est radicalement opposée à celle de Bronner. Si celui-ci voit dans le gnosticisme "la figure terminale de la pensée désirante", Thiellement y voit tout au contraire un recours et un espoir. 

Bronner affirme que l'objectif des Sans Roi est tout simplement d'anéantir la réalité. En ce sens, il nous donne à penser que nous sommes ici en présence du plus grand danger qui soit. Mais où sont les gnostiques d'aujourd'hui qui nous menaceraient ? Bronner n'en cite aucun et pour cause : les Sans Roi dont Pacôme Thiellement se fait le héraut ne constituent aucun parti, aucune communauté susceptible de nuire à la société. C'est même inverser les leçons de l'histoire que de suggérer une telle vision. Car que sont devenus les gnostiques de l'Empire romain ? Ils ont été vilipendés, ridiculisés, persécutés par l’Église catholique, ce que Bronner ne peut que reconnaître, écrivant qu'elle "a réagi comme elle le fit souvent en pareil cas : déclencher les flammes de l'Enfer et brûler l'intégralité des textes de ce courant hérétique."(p. 387) Ce n'est pas la réalité qui a été anéantie, mais bien les gnostiques eux-mêmes, dont le peu que l'on savait avant Nag Hammadi ne nous parvenait que de leurs détracteurs.


samedi 13 décembre 2025

A l'assaut du réel

Ce qu'on appelle le jour
Est une nuit
De plus en plus sombre,
Un gouffre sous le pas.
Même le visage 
Se confond avec la nuit

Alain Veinstein, Voix seule, Seuil, 2011. 

Contrairement à La maison vide, j'ai lu Le Jour du chien, de Caroline Lamarche, d'une seule traite. Mais il faut souligner que le livre est sept fois moins long (103 pages au lieu des 744 du roman de Laurent Mauvignier). Il est dédié au chien aperçu le 20 mars 1995 sur l'autoroute E411. Un chien abandonné qui court le long du terre-plein central, c'est très dangereux, ça peut créer un accident mortel, raconte le premier personnage, un camionneur qui a l'habitude d'écrire aux journaux, ici le Journal des Familles. Les cinq autres récits qui composent le volume sont tous issus de témoins de cette vision du chien perdu sur l'autoroute, agissant comme une révélation. Mais je ne veux pas aujourd'hui me plonger plus avant dans la méditation sur le sens profond du livre, ce sera pour une prochaine fois, je pense, je l'espère. 

 

Aujourd'hui je fais un pas de côté. Provoqué par l'étonnement qui fut le mien quand je m'aperçus que sur la table basse où j'avais posé le livre, un autre livre me proposait aussi la vision d'une œuvre de Goya. Il s'agissait de l'essai de Gérald Bronner, A l'assaut du réel (Puf, 2025), offert par E. pour mon anniversaire. Je ne l'eusse pas acheté moi-même, car j'ai des réserves sur Gérald Bronner, mais il m'était en quelque sorte désigné, et je fis honneur au présent : je le lus (il faut toujours aussi penser contre soi). Mais l'essentiel n'est pas là pour l'instant : le fait est que l'illustration de couverture n'était autre que Saturne dévorant l'un de ses fils, 1823, conservé au musée du Prado.

 

Les auteurs ne sont pas souvent décideurs de l'image de couverture de leur ouvrage, mais il semble dans ce cas précis que Bronner, fort sans doute de ses bonnes ventes, ait eu la main sur ce choix, comme en atteste à mon sens ce paragraphe de la page 152 :

La couverture du présent ouvrage montre sous le pinceau de Goya la figure de Saturne qui, en émasculant son père Uranus, a rendu impuissant son antécédent (puis, en dévorant ses propres enfants, tenta de rendre infertile l'avenir). Notre époque est très saturnienne. L'évocation de cette maladie du présent parachève mon examen des métamorphoses de la pensée désirante à notre époque. Cette obsession pour le présent s'adosse en réalité à l'illusion d'impuissance, voire en découle, car vivre dans un environnement social et idéologique qui nous enjoint à tout désirer en nous confrontant en même temps à l'impression de ne rien maîtriser, organise le reflux de la pensée désirante sur elle-même.

Ceci nous permet incidemment de pointer ce qui est au cœur de la réflexion de Bronner : cette pensée désirante qui part à l'assaut du réel en voulant le ductiliser, verbe rare que le sociologue emploie pour souligner le traitement imposé aux données brutes du réel. Une matière ductile est une matière "qui se laisse étirer, battre, travailler sans se rompre." Le CNRTL donne cet exemple  : "Elle saisit alors avec les pattes et la bouche l'une des huit plaques de son ventre, la rogne, la rabote, la ductilise, la pétrit dans sa salive, la ploie et la redresse, l'écrase et la reforme avec l'habileté d'un menuisier qui manierait un panneau malléable (Maeterl., Vie abeilles, 1901, p. 130)."*

Après avoir donné maints exemples de la dérive contemporaine vers la post-réalité, Bronner, en sa troisième partie, dite conclusive, Vers l'infini et en-deça, veut montrer que l'acmé de la pensée désirante réside dans le gnosticisme, cette hérésie du christianisme dont la compréhension et la connaissance ont été bouleversées par la découverte en 1945 des codex de Nag Hammadi, dans le désert égyptien.

C'est pourquoi les gnostiques constituent la figure terminale de la pensée désirante, car le dernier obstacle à franchir  est celui de nier radicalement l'existence de la réalité : non la contourner, non la corrompre, non l'hybrider avec des modèles imaginaires, non la ductiliser, mais tout simplement l'anéantir. Et comme la chose est hors de notre portée, nous pouvons du moins imaginer qu'elle est illusoire, ce qui est une autre façon de la faire disparaître. (p. 392) 

Je reviendrai prochainement sur ce jugement de Gérald Bronner (le développement en serait trop long pour le présent article), et voudrais terminer par l'évocation de l'essai qui me revint en mémoire au moment où je lus ces lignes. Il s'agissait de La poésie et la gnose, du grand poète Yves Bonnefoy (Galilée, 2016).  Où l'on peut trouver ces lignes :

La poésie, c’est ma conviction, n’est pas la gnose. Elle est même, dirai-je, l’anti-gnose, une lutte contre le rêve gnostique qui certes se renflamme à bien des moments dans les poèmes – d’où suit que quelquefois, en effet, on ne saura guère y désenchevêtrer les deux intuitions –, mais n’en est pas moins un vouloir propre, une ambition constamment retrouvée et réaffirmée. Pour ma part, et c’est en cela que mon propos est peut-être d’abord, et à tout le moins, un témoignage, je n’ai eu d’affection pour la poésie qu’en cherchant à me délivrer des suggestions de l’imaginaire gnostique, lequel ne cesse pas de troubler – j’aurai aussi à le dire – l’emploi des mots dans l’élaboration des poèmes et même sinon d’abord l’existence de qui leur prête attention.(p. 15)
Lignes qui appelleraient bien sûr commentaire (et une fois de plus je sursois), mais je veux aller au but : quand je suis allé chercher l'ouvrage dans la bibliothèque, j'ai relu très vite quelques fragments et puis mes yeux se sont posés sur le troisième texte, consacré à Alain Veinstein, et je fus immédiatement saisi par l'incipit : "Dans Voix seule, aucune de ces créatures très souvent monstrueuses et toujours épouvantables qui peuplent les "peintures noires" d'un Goya avançant dans la ruine du sens mais donnant figure au non-être. En ces poèmes d'Alain Veinstein guère même d'évocations de quoi que ce soit de visible, plus rien de ces choses de la nature, arbres, rochers, nuées, qu'on peut encore imaginer entrevoir sur les parois de la Casa del Sordo, dans des restes de lumière. Et d'ailleurs peu de comparaisons, peu d'images. Une parole simple, sans effets, coïncidant avec la pensée, un constat sans assonances ni rythmes pour le distraire de soi. cette voix seule est une voix nue." (p. 83)


Goya encore une fois s'invitait dans ma recherche, mais ce n'était pas tout. A la page suivante, je compris que c'était la peinture même qui avait drainé ma pensée qu'entre bien d'autres œuvres le poète visait : "Goya, disais-je, de cet espace sans haut ni bas, tout silence et ténèbre, de cet intérieur de la mort ? Plus précisément le Goya du chien enlisé, qui, du coin d'un pli du néant dans lequel il sombre, jette un regard d'étonnement absolu sur ce qui l'entoure."

 


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* Maurice Maeterlinck (1862-1949) est un écrivain belge, comme Caroline Lamarche. L'ouvrage d'où est extrait la citation du CNRTL est La Vie des abeilles, paru en 1901. Or, l'autre livre de Caroline Lamarche aperçu à la librairie Bifurcations de Bourges (que je n'ai pas acheté, lui préférant donc Le Jour du chien) était La fin des abeilles (Galllimard, 2022).


 

 

jeudi 11 décembre 2025

Quelque chose d'absent qui me tourmente

"Tout ça, je le raconte vite, je l'invente mais je sais que tout se déroule aussi vite dans la réalité d'hier ou d'aujourd'hui, et j'imagine comment la journée passe pour Jules et Marie-Ernestine, pour tous les autres, pour Firmin et sa femme. Tout se noie dans le vin rouge, le blanc, le mousseux - du champagne ? On ne sait pas, peut-être que oui. Disons oui. Il y a du champagne et des toasts, des discours, celui bien sûr de Firmin, debout, son verre levé, prononçant, solennel comme un ministre, des vœux de bonheur relayés par ceux d'un parrain, d'une marraine, par le maire qui veut en rajouter sur les qualités des mariés et sur la promesse d'avenir qu'ils portent l'un et l'autre, presque à leur corps défendant."

Laurent Mauvignier, La maison vide, Éditions de Minuit, 2025, p. 249.

J'ai pris cet extrait, j'aurais pu en prendre un autre, pour montrer en quelque sorte la méthode Laurent Mauvignier. Je ne suis pas sûr que le mot méthode soit le bon, mais qu'importe. On voit là comment le je du narrateur, on pourrait dire l'auteur, s'immisce dans le roman : Tout ça, je le raconte vite, je l'invente. A partir des récits entendus dans l'enfance, dans sa jeunesse, d'archives familiales somme toute ténues, l’écrivain Mauvignier tisse son roman, imagine dans les vides laissées par les bribes d'existence qu'il a pu rassembler. Il ne prétend pas à la vérité : Tout se noie dans le vin rouge, le blanc, le mousseux - du champagne ? On ne sait pas, peut-être que oui. Disons oui. J'aime ce disons oui.

Et pourtant, quelle lecture laborieuse fut pour moi celle de La maison vide ! Commencée le 30 octobre, je ne l'achevai que le 2 décembre.  Alors qu'un ami avait lu l'épais volume de 700 pages en deux jours, d'une traite. Cela m'a été impossible. Même si j'ai la (fâcheuse ?) habitude de lire plusieurs livres à la fois, je ne pouvais parcourir d'affilée que quelques chapitres. Et je peux comprendre ceux qui ont trouvé le roman ennuyeux (ainsi Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, qui avait cependant aimé le précédent mais s'est fendu d'un pastiche qui lui a valu de sévères retours de bâton, tristement typiques de cette époque*). Non, je ne connus pas l'ennui, je l'avouerai sans difficulté si cela avait été le cas, mais j'errai dans la zone grise qui le précède, jusqu'à ce que j'aborde les cent dernières pages à peu près, et à ce moment-là, je ne sais pas vraiment pourquoi, je fus emporté. L'émotion que je n'avais guère ressenti jusqu'alors (la faute sans doute à ces personnages qui étaient tout sauf attachants) était enfin présente ; la tragédie, dont les origines plongeaient dans les désirs réprimés, l'avidité sans frein, l’humanité absente, broyait inexorablement les corps et les cœurs.

La page 619 témoigne de ce mouvement soudain. Elle commence ainsi :

Ton grand-père avait de grands besoins sexuels
et cette phrase qui résonne prend sens si j'accorde à l’histoire de mes grands-parents cette folie amoureuse qui les réunit et articule tout ce qui va suivre, jusqu'à la destruction irrémédiable de tout - absolument tout. 

Le je de l'auteur réapparaît ici, après cette phrase entendue, Ton grand-père avait de grands besoins sexuels, à lui autrefois adressée, phrase qui résonne et l'entraîne dans la narration de l'amour physique des deux ascendants, et ce n'est pas un hasard si l'on retrouve juste après ces mots, vertigineuse, vertige (dont on sait combien ils me sont chers), en une phrase si longue que je ne la retranscris ici même pas tout entière :

Les premiers mois, je vois un désir fou l'un pour l'autre, peut-être davantage que de l'amour - une question de désir, attirance physique, alchimie qui les porte l'un vers l'autre et les fait se retrouver absorbés par le sexe - des heures, des journées entières où ils font l'amour et se reposent et se regardent avec une telle fixité qu'eux-mêmes se font peur à force d'intensité, en voyant chez l'autre non pas du plaisir ou de la joie mais une avidité vertigineuse, incandescente ; ils ne savent pas s'ils font l'amour plusieurs fois de suite ou si c'est une seule et unique fois avec seulement des reflux et le besoin de revenir vers soi pour mieux retourner vers l'autre, comme si l'un et l'autre découvraient l'amour - ce qui peut être vrai, après tout, ils sont très jeunes, vingt ans pour elle, vingt-deux pour lui, et Marguerite est si troublée de connaître ce vertige qu'elle hésite à l'écrire à Paulette, ce que peut-être elle s'abstiendra de faire car elle ne voudra pas la blesser (...)." (C'est moi qui souligne)

La maison vide terminée, j'ai vite enchaîné avec Quelque chose d'absent qui me tourmente, le livre d'entretiens que Mauvignier a accordés à Pascaline David (Minuit, 2025).

 

"La trajectoire qu’il dessine dans Quelque chose d’absent qui me tourmente s’ancre dans une biographie mouvementée. Travaillé par l’écriture et son rapport au réel, il publie en 1999 son premier roman, Loin d’eux, aux Éditions de Minuit, la maison de Beckett, Duras et Claude Simon." (Quatrième de couverture)

Livre passionnant, que j'ai lu cette fois très vite. Plongée dans le laboratoire de l’œuvre, dans l'athanor de l'écrivain. Dans le dernier entretien, il parle du rôle de l'éditeur dans l'évolution de son parcours : "Je dis souvent qu'un auteur n'a qu'un seul éditeur dans sa vie : celui qui le découvre. Non pas qu'un auteur ne puisse pas changer d'éditeur, qu'il ne puisse pas trouver quelqu'un avec qui le travail sera plus fécond, mais tout de même, la personne qui vous découvre le fait exclusivement par le biais d'un texte. Mais il n'y a qu'un premier éditeur, celui qui vous a découvert." (p. 173)

Et, dans son cas, l'éditeur qui l'a découvert est une femme, Irène Lindon, la fille de Jérôme Lindon : "Irène, par la confiance qu'elle m'a accordée, et aussi parce qu'elle est une des rares personnes avec qui je peux parler de livres, m'a aidé à construire la confiance que j'ai dans mon travail. [...] Irène m'a apporté une exigence de relecture, m'a incité à être plus rigoureux sur ce plan. En général, je regarde les modifications qu'elle me propose, et à chaque fois je vais beaucoup plus loin que ce qu'elle me suggère, comme si elle venait de déverrouiller quelque chose en moi, et ça, ce n'est possible que parce j'ai confiance en elle. Elle m'a d'abord aidé à relire, non pas deux fois, mais vingt, trente fois, avant de considérer que c'était terminé."

Je ne connaissais pas Irène Lindon avant d'avoir lu ces pages. Je termine donc ce livre dans la nuit du 8 décembre,  et j’apprends le lendemain qu'Irène Lindon s'est éteinte le dimanche 7. Laurent Mauvignier lui-même a réagi à cette disparition dans un mail publié le 9 dans Libération"Il y avait, pour Irène, l’idée qu’un auteur n’est pas un écrivain qui fait «des coups», mais une personne qui s’éloigne du bruit et des modes pour cultiver son art, son souci de la forme, son questionnement sur l’art d’écrire, et sur le roman en particulier. Irène m’a aidé à penser la question de l’écriture comme parcours de vie, et non comme simple empilement de livres – c’est pour moi la leçon première des éditions de Minuit, qu’elle a portées à la suite de son père, avec une fidélité et un courage que peu de ses détracteurs lui ont reconnus, quand ils auraient mieux fait de lui envier."

A cette coïncidence je voudrais ajouter ce codicille : le lundi 8 nous sommes allés dans la belle librairie berruyère Bifurcations. Je vérifiai si dans les rayons il n'y avait pas d'autres livres de Caroline Lamarche (dont j'ai si fort aimé Le Bel Obscur). A Arcanes, je n'en avais vu aucun, mais ici il y en avait deux. Je choisis Le Jour du chien, publié dans la même collection Double de Minuit que Quelque chose d’absent qui me tourmente.


L'illustration de couverture m'était familière : il s'agissait du chien de Goya, qui fut matière d'un article en septembre 2021. On pouvait y trouver les photos de deux livres ayant utilisé la même fascinante peinture  :

 



 

 

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* "Enfin, les réseaux sociaux ont décomplexé le passage à l’invective. Si vous publiez un avis non consensuel, vous déchaînez les ardeurs. J’ai beaucoup aimé le précédent livre de Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, mais j’ai trouvé La Maison vide ennuyeux (je ne suis pas le seul), et j’ai formulé cette critique à travers un court pastiche sur Facebook – un vieux procédé littéraire. Mal m’en a pris ! Des commentaires virulents ont vite fusé. « Je ne vous aime pas », écrit l’un, comme si c’était la question. « Stupidité et jalousie », ajoute un autre, attaquant non pas le propos mais l’émetteur. Et puis arrivent ces phrases d’une familiarité surprenante de la part de personnes que vous n’avez jamais rencontrées en chair et en os : « Vous êtes définitivement cramé à mes yeux » ou « Prends un laxatif, Alex. » Rien de grave, cela ne blesse pas vraiment tant que chacun reste à l’abri derrière son écran. Cependant, le réflexe de l’injure en ligne déborde à présent dans l’espace public. Ce n’est pas le Web qui offre un exutoire aux frustrations accumulées dans le monde réel, mais la société qui devient le déversoir de la fureur des internautes. Les enquêtes sociologiques confirment qu’on s’insulte plus qu’avant. D’après un étonnant rapport de la Fondation Jean-Jaurès en 2024, près de 8 Français sur 10 déclarent proférer régulièrement des insultes et 12 % le font tous les jours – « connard » et « con » arrivant en tête du palmarès, talonnés par « abruti »." Voir l'article.

 

jeudi 4 décembre 2025

La mort de Pasolini

Il me faut revenir un peu en arrière. A cette constellation de signes qui s'était imposée autour de cette date de la Toussaint dernière, et que j'ai exposée dans La maison vide et Bon pour les filles. Un troisième élément s'y rattachait que je n'ai pas mentionné alors, et qui m'était apparu dans une des lectures du moment, le Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard (Seuil, Fiction&Cie, 2024). Il s'agit de la troisième section du neuvième chapitre, Qu'est-ce qu'un auctoramentum ? (version nouvelle d'une postface à la réédition en 2014 de son essai sur Leopold von Sacher-Masoch). Section intitulée La plage d'Ostie, et qui commence ainsi :

L'assassinat commandité de Pier Paolo Pasolini, à l'âge de cinquante-trois ans, roué de coups par trois personnes, mis à mort la veille de la Toussaint, puis écrasé par sa propre voiture, dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, dans un terrain vague situé près de la mer, à Ostie, renvoie-t-il à un pacte ? (p. 115-116)

J'avais évoqué récemment Pasolini dans mon article L'odore dell' l'India, livre découvert à la suite des Rencontres de Chaminadour *consacré à l'écrivain italien. 

Un mois plus tard, j'apprends la publication du livre du même nom, associant le texte de Pasolini et les images que le photographe Paolo Roversi a prises en Inde en 1989. Un soir de janvier de cette année-là, Paolo Roversi fit une halte à l’hôtel Malabar de Cochin, dans la région du Kerala. Entamant la lecture de L’Odeur de l’Inde de Pier Paolo Pasolini, il réalisa qu’il résidait exactement dans l’établissement où séjourna presque trente ans plus tôt son compatriote italien. Laurent Rigoulet, dans Télérama, écrit que "l’on vogue de l’un à l’autre, de l’écrit à la photo, de l’image au récit, comme en rêvait Paolo Roversi, qui souhaitait publier ce recueil depuis une trentaine d’années. Le photographe s’est coulé dans les pas de son aîné, il a cherché, parmi la multitude, des figures que celui-ci aurait pu croiser. Il s’est surtout frotté aux mêmes interrogations, celle d’un homme italien dont l’enfance fut dominée par le catholicisme et qui découvre une autre religion, une autre lumière, un autre rapport au monde : « L’hindouisme est une religion magnifique, professait l’athée Pasolini. Elle a rendu les hommes modestes, doux, raisonnables. C’est cet esprit de quiétude qui a rendu possible la remarquable action politique de Gandhi : la non-violence. »

Paolo Roversi (L'Odeur de l'Inde, Atelier EXB, Paris, 2025)
 

On peut bien sûr s'interroger sur la clairvoyance de Pasolini par rapport à l'hindouisme, quand on sait ce qui se passe aujourd'hui avec Narendra Modi (par exemple, le nombre de crimes de haine contre les minorités musulmanes et chrétiennes a augmenté de 300 % depuis l’arrivée de Modi au pouvoir selon une étude de 2023 de l’université américaine du Massachussets, et l'Inde a constamment reculé dans le classement sur la liberté de la presse de Reporters sans frontières ; en 2023, elle pointe à la 161e place sur 180 pays). Mais en 1961, date du voyage de l'écrivain, les choses étaient bien différentes, et il n'a séjourné que quelques mois dans le pays.

Dans un entretien avec Philippe Séclier, Paolo Roversi confie le souvenir suivant : « Lorsque j’étais étudiant à Ravenne. Ma professeure de latin, chez qui j’allais souvent pour des cours privés, n’était autre que la tante de Pasolini. Un jour, on sonne à sa porte : c’était Pier Paolo. Elle lui demande ce qu’il fait là et il répond aussitôt qu’il a besoin de s’éloigner de Rome et de fuir la persécution dont il est victime : les procès, critiques et attaques de toutes sortes. Je l’ai vu s’appuyer sur la table, la tête dans ses bras, et il a commencé à pleurer. Voilà l’image qui me reste de Pier Paolo Pasolini. Celle d’un très grand poète en larmes, à qui l’on a fait beaucoup de mal. » 

 

Mais il faut revenir maintenant sur cette question posée par Pascal Quignard : L’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? De quel pacte veut-il parler ? 

Suite au prochain épisode.

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* A Chaminadour, j'ai découvert aussi que Pasolini avait écrit des sonnets. J'avais alors commencé à en écrire de mon côté (j'en donne un exemple dans l'article sur La maison vide). Et cela m'a conforté dans mon élan.


 

jeudi 27 novembre 2025

Le centre de la perle n'est pas mort

"J'avance de nuit en écrivant ces lignes, errant comme autrefois sans les visions d'autrefois. Mais soudain, au terme de mon effort pour arracher jusqu'au souvenir du buddléia, la lecture des Alchimistes grecs me réveille tel un coup d'épée. Jusque-là abandonné au milieu d'autres, le petit ouvrage jaune vif devient mon livre de chevet. J'explore sans les comprendre, dans une pure griserie, les recettes des métallurgistes de l'Antiquité, trouvant dans leur grâce sèche un antidote à l'envahissante sentimentalité de notre époque. De manière plus personnelle, je puise dans la recette de la trempe du fer indien l'énergie pour mener à bien ma méditation sur un motif tenu secret pendant cent soixante ans pour Edmond, trente années pour moi-même."

Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, Seuil, 2025, p. 14-15 

Au chapitre 3 du Bel Obscur, Caroline Lamarche introduit donc le motif secret qui va être au cœur du roman, l'existence de cet ancêtre, Edmond, banni de la généalogie familiale, né à Liège en 1834, mort dans un hôtel d'Orléans trente ans plus tard dans des circonstances toujours non élucidées. Que ce soit la lecture des Alchimistes grecs qui soit en somme l'élément déclencheur de l'enquête de la narratrice ne surprendra que le lecteur qui ignore l’histoire de la famille de Caroline Lamarche, dont les aïeux furent depuis le XVIIIe siècle maîtres de forge, construisant trois siècles durant un empire industriel et une fortune considérable.  Bertrand Leclair, dans un bel article sur le livre publié dans AOC, écrit : "Lui-même ingénieur mais arrivé à l’époque du naufrage de la métallurgie européenne, le père de la narratrice s’est pris de passion pour les archives familiales, les a soigneusement rassemblées, répertoriées, classées, laissant à sa mort ce précieux héritage dont elle a pu faire son miel en guise de deuil – à l’image en l’occurrence de l’autrice elle-même, qui a publié voici quatre ans une remarquable enquête documentaire remontant six générations pour entremêler vies familiales et industrielles du XVIIIe au XXe siècle, L’Asturienne (Les Impressions nouvelles, 2021)."

 

Il se trouve qu'à la fin du roman, au chapitre 68 (le roman en compte 70), la narratrice dit être de retour à Berlin où chaque matin elle lit, toujours sur le même banc, à l'ombre des grands arbres du Lietzenseepark. Et que lit-elle ? Eh bien Les Alchimistes grecs, qu'elle entreprend "de relire avec un regard neuf". Elle avait par ailleurs laissé de côté le dernier chapitre, qui n'était pas consacré aux métaux mais aux perles, "sujet qui m'intéressait médiocrement, le collier offert par ma mère s'étiolant depuis dix-huit ans au fond d'un tiroir."C'est ainsi qu'elle découvre dans les dernières pages du livre le procédé de décapage et brillantage des perles, qui permet de raviver leur éclat "au moyen d'un mélange de bière d'orge, de scammonée - une sorte de liseron -, de crottin de cheval et d'autres broyats faits d'orpiment, de magnésie et de miel. Donnée ensuite à un oiseau qu'on laissait mourir de soif, puis exhumée de ses entrailles, la perle redevenait brillante. Car si la couche supérieure est abîmée (improprement "morte"), le centre de la perle n'est pas mort."


 Mais c'est le dernier paragraphe de ce chapitre 68 qui va ouvrir pour moi une autre perspective :

Au-dessus de ma tête, tandis que je méditais ces tortures alchimiques, un oiseau invisible chantait si parfaitement, en ses trilles virtuoses, que je crus à l'un de ces enregistrements prévus dans certains parcs pour remplacer la faune ailée en voie de disparition. Alain rit quand je lui posai la question. "Il y a plein d'oiseaux à Berlin", me dit-il de sa voix rassurante. Le dernier matin de mon séjour, je capturai le chant de l'oiseau mystérieux avec mon téléphone portable. Alors qu'à l'aéroport j'attendais mon vol de retour, une application m'apprit qu'il s'agissait d'un rossignol philomèle.(p. 224)

 


Or, dans le recueil de nouvelles de la même Caroline Lamarche, J'ai cent ans, dont j'ai déjà raconté que je l'avais acquis à Paris en 2012 chez un bouquiniste (et qui fut jusqu'au Bel Obscur mon unique lecture de l'autrice), on trouve cette courte fiction d'une dizaine de pages intitulée Deux enfants menacés par un rossignol. Entreprenant de la relire, je vois qu'elle commence par ces mots : "Marie n'était pas née lors des grandes inondations de 1926." Ce motif de la crue est primordial. Deux phrases plus loin, on peut lire : "Soixante-sept ans plus tard, la Meuse et ses affluents sortaient à nouveau de leur lit : en cette veille de Noël 1993, on ne comptait plus les bourgades inondées, les maisons évacuées, et les hommes politiques renonçant à leurs vacances pour donner des interviews sur des barques, au fil de rues miroitantes."

Or la crue est aussi présente dans Le Bel Obscur.  Au chapitre 9, la narratrice rend visite à son grand-cousin Thomas, qui vit dans une grande maison au bord de la rivière Vesdre, affluent de la Meuse. C'est dans ce passage que l'on retrouve cette phrase que j'ai déjà citée : "Les cartes comme les archives font partie de ma géographie mentale."(p. 29). Elle est suivie par celle-ci : "Quand je contemple celle du bassin de la Meuse et de ses affluents, je pense à un récit qui se gonflerait peu à peu d'apports tributaires des humeurs du ciel, tranquilles ou désordonnés."

Ce récit n'est autre que le sien. Une phrase plus loin encore : "Au cœur sombre de décembre, j'arrive chez Thomas et Marie, réfugiés à l'étage six mois après les inondations de juillet 2021." Et puis : "Alors que je commence à m'intéresser à Edmond, c'est toujours un paysage de guerre, comme l'ont écrit les journalistes. Les 13 et 14 juillet 2021, l'eau a monté plus vite que surgissent des bombardiers du fond de l'horizon. Aucune sirène n'a averti les habitants, les usines étant délaissées depuis des décennies. La terrible mélancolie qui émane de ces lieux répond à la  mienne au moment où l'amour que je rêvais durable devient une demeure fantôme."

Une femme tente de se déplacer dans une rue inondée suite à de fortes pluies à Liège, le 15 juillet 2021 (AFP)

Est-ce un hasard aussi si ce chapitre se termine par l'évocation de ce collier de perles présent au chapitre 68 ? Alors que la tradition était d'offrir aux garçons un fusil, aux filles revenait un collier de perles : "Quand tu seras mariée, tu seras enfin heureuse", m'avait dit ma mère en me l'offrant. Cela l'aurait arrangée que sa garçonne d'aînée soit heureuse, et même "parfaitement heureuse", comme elle l'affirmait à son propre sujet. Je n'ai jamais porté ce collier. Les perles, amaigries, dépérissent dans leur coffret de velours. M'en vient un vague sentiment de culpabilité, une tristesse plutôt : ne dit-on pas que les perles meurent si on ne les porte pas ?" (p. 32)
 

 

Mais revenons à la nouvelle du recueil. Marie, le personnage principal s'élance dans la nuit tempétueuse à la recherche de son mari Lionel, propriétaire du terrain de camping, car elle a cru voir la caravane de la friterie emportée par le flot de la rivière. Elle parvient jusqu'à la caravane, de l'eau jusqu'aux genoux, fouettée par le vent. Par la vitre, elle reconnaît Madame Lullu la propriétaire de la friterie, en déshabillé blanc à col de cygne : "Son bras potelé était tendu devant elles, en direction des reproductions d’œuvres d'art punaisées sur la paroi, au-dessus des bacs à friture. [...] Il y avait un cerf de la grotte de Lascaux, La Joconde, Les Tournesols de Van Gogh, et un Chagall reconnaissable  au couple d'amoureux s'étreignant entre ciel et terre. De plus, en ce soir de tempête, Marie distingua une affiche représentant un curieux paysage, avec une maison orange, une barrière de même couleur, et, sur une pelouse d'un vert tendre, des personnages en grisaille semblant fuir un danger ou préparer un crime ; au-dessus d'eux volait un petit oiseau gris, à peine visible contre l'azur du ciel.

Et soudain Marie voit Lionel, qui embrasse la nuque de Madame Lullu, devant le tableau ocre, vert, azur et gris, Lionel qui rit en s'appuyant aux bacs à friture. Marie hurle son prénom et, à son cri, le vent redouble de violence et la caravane se détache de la berge et n'est bientôt plus qu'une masse noire s'éloignant au fil du courant.

Marie revient alors à elle, quand retentit la cloche de l'église. Lionel est revenu, il sort de la cuisine.

Lionel : "La friterie était ouverte, mais on ne servait pas. Alors j'ai pris des fourchettes en plastique pour Pierrot, puis je suis passé à la ferme. Quand la tempête sera calmée, on ira tous chez Madame Lullu   : elle a une nouvelle reproduction, un truc de Max... Max... Ernst ! C'est ça, oui, un tableau bizarre intitulé Deux enfants menacés par un rossignol. Max Ernst, tu te rends compte, Marie ! Il faut que Pierrot voie ça, cela     lui donnera une idée du... tu sais, ce mouvement  où on trouve des gens comme... Magritte... Salvador Dali..."

 

Deux enfants menacés par un rossignol, Max Ernst, 1924

Cette nouvelle énigmatique a été écrite entre 1991 et 1994. Il est remarquable de retrouver une nouvelle fois le motif du rossignol dans Frayure, poème de Caroline Lamarche publié dans AOC le 16 novembre 2025 (hélas, la lecture en est réservée aux abonnés). Je donne tout de même ici quelques extraits significatifs de ce texte dédié à son ami Patrick, naturaliste. Il est question aussi d'un tableau vu en rêve :


J’ai fait ce rêve :

Dans une pièce lumineuse aux murs nus,

évoquant le séjour d’un ami

qui n’y a placé qu’un petit tableau représentant un paysage de forêt

(ce tableau n’apparaît pas dans le rêve)

il me confie autour d’une tasse de café noir

qu’il a rêvé que je lui écrivais une lettre.

Au réveil je me dis

que c’est le rêve de l’ami dans mon rêve

mais qu’en réalité c’est moi qui viens de rêver

et que les lignes que je trace ici

sont peut-être le début d’une lettre.

(...)

Nous observons la pie-grièche

l’alouette ivre de ciel

la bergeronnette et son vol ondulant

le bruant jaune et la mésange à longue queue.

Puis nous quittons la prairie abondante

Pour rejoindre le couvert des arbres

en quête du chant du rossignol.

(...)

Pour l’heure c’est encore le jour

mais le rossignol reste invisible

déployant son opéra personnel au profond du feuillage.

Il chante, invente, vocalise et nuance

partition énergique, modulée, éclatante

conquête du territoire, appel de la femelle

éternité de l’instinct vital

qui siffle plus fort que mon oreille.

(...)



Le petit tableau qui n’apparaissait pas dans mon rêve

et qui orne, en vrai, le séjour clair

représente un paysage qui évoque

celui que nous venons d’arpenter.

Le tableau et le poème contiennent le jour et la nuit

le rossignol invisible

le râle des genêts solitaire

et mon rêve consolant.



Ceci n’est pas une lettre que j’écris à l’ami.

Ceci est une lettre au rossignol et au cerf

au râle des genêts et aux plantes du même nom

qui côtoient la fleur de l’églantine dans les haies

et le bourdon qui en butine le cœur.

10/11/2025

Ces vers résonnent pour moi avec le très beau texte dit par la philosophe Vinciane Despret, belge elle aussi, à la fin de La Grande Librairie d'hier soir.

 

 

lundi 24 novembre 2025

Spooky action at a distance

Je venais juste de publier l'article précédent quand je tombai sur une notification de la revue de cinéma La Septième Obsession, avertissant de la sortie ce mois-ci d'un hors-série consacré à Jim Jarmusch. Bonne idée, Jim Jarmusch est l'un de mes cinéastes préférés, et je l'ai souvent évoqué ici (dans la liste des libellés, il apparaît en troisième position derrière Tarkovski et Chris Marker, et devant Truffaut et Wim Wenders). Le sommaire comprenait un entretien avec lui, présenté ainsi : Jim Jarmusch nous livre avec générosité quelques secrets de sa méthode de travail ; qui mêle minutie, attention soutenue, synchronicité et lien à une conscience universelle. J'écarquille les yeux : la synchronicité qui est le motif récurrent des derniers billets est donc une nouvelle fois au rendez-vous des coïncidences. L'après-midi même je file au Relay de la gare me procurer le hors-série en question.

 

L’entretien est conduit par Dionen Clauteaux, qui commence par une remarque sur le dernier film, Father Mother Sister Brother, où l'on aperçoit dans la maison du père, incarné par Tom Waits, un livre sur les castors. Or, dans une interview plus ancienne, il se souvenait que Jarmusch avait parlé d'un livre sur les castors où il avait appris que lorsque d'autres animaux s'introduisent dans leur tanière en hiver, ces rongeurs les accueillaient comme des membres de leur famille et leur apportaient à manger. Mais il notait que dans le film, "au contraire, le Père et la Mère ont du mal à partager de la nourriture avec leurs propres enfants : le Père en parle mais ne prépare rien et ne sert que de l'eau, et la Mère exhibe des pâtisseries qui sont plus une décoration que des aliments." Jarmusch répond qu'en effet ils sont moins tolérants que les castors ! Et il explique que leur présence est lié au lieu de tournage, où il y avait deux petits lacs où les castors avaient aménagé des huttes. "Je les ai vus, raconte Jarmusch, j'en ai parlé aux propriétaires de la maison, qui m'ont montré un livre sur le sujet. C'est ainsi que les castors ont réussi à se faufiler dans le film." Ce n'était pas dans le script, alors Dionen Clauteaux suggère : "On peut parler de synchronicité, non ?" Et Jarmusch répond : "Exactement. Et c'est souvent comme ça que ça se passe. Bien sûr, on a un scénario, on planifie, mais sur place, beaucoup de choses imprévues nous inspirent. Par exemple, quand on tournait à Paris, la jeune Française qui me conduisait en voiture sur le plateau chaque jour m'a demandé si je voulais écouter une musique en particulier. Je lui ai plutôt proposé de me faire découvrir sa playlist. C'est comme ça qu'un jour, alors qu'on roulait vers le plateau, j'ai entendu la chanson Spooky, interprétée par Dusty Sprinfield. J'adore ce morceau, alors dès le lendemain, je lui ai demandé de le repasser. Et je me suis dit qu'il fallait qu'il soit dans le film, et que ce serait, dans le chapitre parisien, la chanson de la mère disparue des deux jumeaux. J'ai ajouté cette scène où ils l'écoutent dans la voiture de leurs parents."

 

Il précise plus loin que Spooky lui permettait de décrire l'histoire d'amour des parents à travers cette chanson qu'ils aimaient. Dionen Clauteaux dit alors que Spooky lui rappelle une composition de Sqürl, le propre groupe de Jarmusch, Spooky Action at a Distance (qui fait partie de la bande son originale de Only Lovers Left Alive) : "pour moi, il résume bien votre film, où les mots et les gestes semblent avoir des résonances importantes".


 Il faut savoir que "spooky action at a distance" peut être traduit en français par "action fantôme à distance", et désigne cette fameuse intrication quantique comme un phénomène dans lequel deux particules (ou groupes de particules) forment un système lié et présentent des états quantiques dépendant l'un de l'autre quelle que soit la distance qui les sépare.C'est Einstein, qui n'y croyait pas, qui a employé le premier cette expression "spooky action at a distance".

 

J'ai consacré un article à Only Lovers Left Alive le 27 juin 2017, où il est beaucoup question justement de cette intrication.

Jim Jarmusch répond à Dionen Clauteaux qu'il y a en effet dans ce film, comme dans la vie, beaucoup de synchronicité, rappelant donc que Spooky Action at a Distance fut composé pour la B.O. de Only Lovers : "Son titre est inspiré d'un concept d'Einstein selon lequel, lorsque des particules sont liées, elles partagent le même destin, quelle que soit la distance qui les sépare (il fait donc ici une erreur puisque Einstein ne croyait pas, je le répète, à ce concept, qui fut pourtant démontré par la suite avec l'expérience d'Alain Aspect, mais on lui en voudra pas). Ce qui pourrait s'appliquer aux deux jumeaux du film, ajoute-t-il. Même quand ils sont loin de l'autre, ils ressentent à distance ce que l'autre éprouve. Cela vient de ma mère, car ma mère avait un frère jumeau."

Et c'est sur ces deux jumeaux que s'achève l'entretien :

"Dead Man parle beaucoup de la vie et de la mort comme d'un cycle, mais ces derniers temps, je suis obsédé par des théories qui soutiennent l'idée qu'il existe une conscience universelle, dont nous avons des perceptions et des expériences distinctes. J'ai beaucoup lu Jung, Shrödinger et Terence MacKenna, et j'ai voulu essayer de ressentir cette conscience universelle... Je ne sais plus à quelle question je réponds maintenant ! (Rires) Ces jumeaux sont très tendres l'un envers l'autre. Entre eux, il n'y a pas de conflit, ils sont connectés l'un à l'autre, ils partagent leurs expériences. Un peu de tendresse peut faire beaucoup de bien dans ce monde." 


 

 

mardi 18 novembre 2025

Charlot à l'horizon négatif

Le dernier article De mon côté de la rive du temps a été publié le mardi 11 novembre à 23 h 08 très précisément. Au cœur d'icelui se tenait le récit de Marie Richeux, Officier radio, passionnante enquête autour du naufrage du cargo Emmanuel Delmas, en 1979, au large des côtes italiennes, naufrage où périrent 27 personnes, dont l'oncle paternel de l'écrivaine, Charles dit Charlot, qu'elle n'aura jamais connu. 

 

Publiant donc l'article, l'affichant sur la page, je reste (comment dire ? je cherche le mot, sidéré me semble beaucoup trop fort, surpris ne me convainc pas, pas plus qu'étonné, optons pour interdit - qui ne me sied qu'à moitié), oui, je reste interdit devant la coïncidence visuelle que voici (capture d'écran effectuée à 23 h 15) 

 

En face de l'image de couverture des Disparus de Daniel Mendelsohn, cet appel vers le site de Jean-Jacques Birgé : Phantasmata d'Eric Vernhes à la galerie Charlot. La capture d'écran était là nécessaire, car cet agencement sur la page était éphémère, le principe même de la barre latérale Autres sentes étant d'accueillir au fur et à mesure qu'ils paraissent les billets de quelques blogs dont j'ai établi depuis longtemps la courte liste. En effet, le lendemain matin, il n'y avait déjà plus trace de cette résonance avec l'oncle Charlot disparu.

Encore une fois, on peut dire qu'il ne s'agit là que d'un rapprochement fortuit, une simple péripétie du hasard. Il m'a tout de même plu d'aller plus loin : je ne connaissais pas du tout cet Eric Vernhes évoqué par J.J. Birgé, j'ai donc lu l'article, qui commence ainsi : 

"Une fois de plus je suis fasciné par les créations d'Eric Vernhes. Si Meeting Philip, son hommage critique à Philip K. Dick, fait un carton à la Biennale Nemo, son exposition à la Galerie Charlot rassemble des pièces anciennes ou récentes comme Dormeurs éveillés qui s'empare d'un texte incroyable de Gaston Bachelard"
Me rendant ensuite sur le site d'Eric Vernhes donné en lien, je file vers sa page bio où je lis ceci :

SINCHRONICITÉ

La pratique artistique d’Eric Vernhes repose sur la création « d’objets temporels ». Ce concept, issue de la phénoménologie, qualifie des dispositifs dotés d’un mouvement intrinsèque qui épouse celui de la conscience du spectateur. Eric Vernhes l’utilise dans son travail pour créer un moment magique: Celui où l’imaginaire du spectateur, mis en mouvement par l’œuvre, vient à s’incarner en elle.
Notre corps, nos émotions, nos idées sont constamment en mouvement. Confrontés  au mouvement de l’œuvre, une relation de sympathie se crée avec elle par synchronicité. Cette relation avec un objet nous fait prendre conscience de notre matérialité: Avant tout autre chose, et en l’absence de démonstration de l’existence de l’âme, le spectateur est un corps, à un moment précis, dans un lieu donné, plongé dans la contemplation de son propre imaginaire qu’il projette dans l’œuvre. Une parenthèse s’ouvre alors dans le mouvement incessant qui le propulse vers sa finitude. Il y a là une expérience intrinsèquement, spécifiquement humaine: L’expérience artistique.
Souvent l’art propose des questions. Le travail d’Eric Vernhes propose plutôt une ambition: conquérir un niveau toujours plus élevé de conscience de nous même, de nos corps, du monde et du temps afin de perpétuer, malgré tout les défis, l’expérience de notre humanité.

La synchronicité étant au cœur de mes derniers articles (la notion apparaît aussi bien chez Cécile Guilbert que chez Caroline Lamarche), je suis conforté dans le sentiment que la collision visuelle repérée dans la nuit de novembre n'est pas qu'une simple facétie aléatoire.

Je remarque en outre que l'artiste a été élève de Paul Virilio : "Après un diplôme d’architecte dirigé par Paul Virilio, Eric Vernhes travaille en production cinématographique aux côtés d’Anatole Dauman (Argos films).Paul Virilio, que j'ai évoqué à plusieurs moments, Anatole Dauman, aussi, que j'ai découvert à travers un volume chiné à Noz, en 2017.

Dans l'article du 11 novembre, je citais Laurent Demanze"La disparition de l’oncle occasionne dans le récit des cercles concentriques : pour saisir la force de rêverie et de romanesque que suscite le mot, à la façon d’un vide entraînant nos pensées dans sa gravitation, Marie Richeux mobilise Georges Perec et Daniel Mendelsohn comme des interlocuteurs de prédilection.(...)" (Passage compris dans la capture d'écran), enchaînant sur : "Georges Perec et Daniel Mendelsohn font partie des écrivains de ma nébuleuse."Or, si l'on se rend sur le lien Georges Perec, le second article collecté est Vient me chercher sur sa moto noire, du 13 juin 2025, renvoyant lui-même à un article d'avril 2020, dont le titre est aussi emprunté à un poème de Roberto BolañoSur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, et comportant l'image que voici :

 

Or, sur la page de la galerie Charlot consacrée à Eric Vernhes, on peut voir, parmi les travaux présentées, plusieurs œuvres intitulées Horizon négatif.

Horizon négatif, Eric Vernhes, 2019, Acier, écran 4K, ordinateur, caméra, haut-parleur (210 x 60 x120 cm)   
 

On y retrouve, multiplement dupliquée, cette forme triangulaire dont j'avais pointé la récurrence dans les deux couvertures. 

Trucs de Charlot, me souffle l'incrédule (qui ne croit pas si bien dire).