mardi 15 mars 2022

La sombre lisière des grands bois

"En de telles dissensions, plus d'un homme a déjà pu voir où la ruse de la terre prend son origine. J'en avais fait moi aussi l'expérience lorsque, pour rechercher Fortunio disparu, j'avais pénétré sur les territoires de chasse du grand Forestier. Je connaissais depuis ce jour les frontières imposées à l'esprit de témérité et j'évitais de fouler la sombre lisière  des grands bois que le vieux aimait à nommer sa forêt de Teutoburg, en maître qu'il était dans l'art de feindre une droiture pleine d'embûches."

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre

Si le grand Forestier aime à nommer ses grands bois comme sa forêt de Teutoburg, c'est que celle-ci, située en Basse-Saxe, fut le théâtre d'un désastre pour les légions romaines, au mois de septembre de l'an 9 après J.-C. Commandées par le légat d'Auguste, Varus, elles furent défaites par une coalition de tribus germaniques emmenée par Arminius, un officier germanique issu des auxiliaires de Varus. Cette bataille est considérée comme l'une des plus grandes défaites de Rome, et signa en tout cas l'arrêt de son expansion en Germanie. Elle traumatisa l’empereur, si bien que Suétone put écrire : « À ce qu’on raconte enfin, Auguste fut tellement abattu par ce désastre que, plusieurs mois de suite, il ne se coupa plus la barbe ni les cheveux, et qu'il lui arrivait de se frapper de temps en temps la tête contre la porte, avec ce cri : « Quintilius Varus, rends-moi mes légions ! »

Le suicide de Varus à la bataille de Teutoburg

L'espace que décrit le roman de Jünger, Sur les falaises de marbre, est bien plus vaste que la forêt inconnue de Genevoix, mais, comme elle, il n'est pas territoire de fantasy, à l'instar, pour prendre un seul exemple, des terres du Seigneur des Anneaux, de Tolkien. L'ancrage avec l'espace réel se réalise à travers quelques indices, on l'a vu avec la forêt de Teutoburg, mais on peut relever aussi, entre autres, ce "grand soulèvement dans les provinces ibériques" et cette  "lutte contre les Turcs". 

Par commodité, je parle souvent par abréviation des Falaises de marbre, mais la préposition du titre complet a son importance : sur dit bien la position de prééminence de ce lieu élu par le narrateur et son alter ego, frère Othon, pour leurs austères études de botanique dans ce qu'il nomme l'Ermitage aux buissons blancs. On accède au sommet des falaises par un escalier creusé dans le rocher près de la cuisine de Lampusa, en somme la gouvernante de l'Ermitage, et mère aussi de Sylvia avec qui le narrateur eut une histoire d'amour (Sylvia  a disparu, soi-disant partie avec des étrangers, laissant le fruit de leur idylle, le petit Erion, à la garde de sa mère). Ce nom de Lampusa évoque bien sûr irrésistiblement Lampedusa, cette île italienne que l'actualité migratoire a rendu assez tristement célèbre. Ainsi la toponymie du récit balance-t-elle entre noms à consonance méditerranéenne et noms aux résonances plus nordiques.

Vers le Sud s'étend la "vaste" Marina, avec ses îles que les deux moines-soldats nomment en souriant les Hespérides, mais terre de vignes aussi, terres antiques d'abondance et de joie de vivre où, rompant avec leur frugalité habituelle, ils vont festoyer au printemps et à l'automne. Au-delà de la Marina, à l'abri de leur ceinture de glaciers, s'élèvent les libres montagnes d'Alta-Plana où ils trouveront refuge à la fin de l'histoire. Vers le Nord, séparée de la Marina par les falaises de marbre comme par un rempart, s'étend la Campagna, terre d'élevages, de steppes qui évoque la puszta hongroise avec ses "hauts balanciers des puits qui remplissent les abreuvoirs".


Ce pays est bordé d'une frange de marécages, prélude aux domaines du Grand Forestier : "De ses lisières partaient aussi des bocages allongés, en forme de faucilles, qui s'avançaient sur les prairies et que dans le peuple on appelait les cornes." C'est dans une de ces curiosités du paysage que la fable va connaître un de ces points de rupture. Un matin où le brouillard a débordé jusqu'aux falaises de marbre, les deux compagnons se mettent en quête du sylvain rouge, une fleur qui, si l'on en croit le narrateur, surnommée rubra par le grand Linné lui-même, croît isolément dans les forêts et les fourrés. Or cette fleur, le sylvain rouge, n'existe pas : Jünger aime à mêler le fictif au réel et pour mieux donner le change il n'hésite pas à abonder dans le détail : "Comme cette plante aime les endroits où les taillis sont moins épais, frère Othon pensait qu'il nous fallait de préférence la chercher près du Rouissage. Les bergers nommaient ainsi une coupe anciennement faite et qui devait se trouver à l'endroit où la faucille de la corne Filler débouche de la lisière." Les deux hommes se mettent en route après avoir salué le vieux Belovar, patriarche de l'un des rares domaines de la Campagna encore épargnés par les incursions des brigands du grand Forestier. La brume se fait alors si dense qu'ils en perdent leur chemin, qu'ils ne retrouvent que grâce à une autre plante, bien réelle celle-ci, la drosera, une plante insectivore qui aime les sols humides, pauvres et acides : "(...) nous suivions, comme on suit le bord d'un tapis, le dessin de ses feuilles vertes et luisantes, semées d'un duvet rouge. Nous atteignîmes ainsi les trois grands peupliers qui, par temps clair, marquaient l'extrémité de la corne aux Tanneurs, comme avec trois lances tournées vers le ciel."

Drosera, manuscrit de Voynich,(xive ou xve siècle)19, folio 56r.

La description du trajet se fait extrêmement précise : "Partant de ce point, nous arrivâmes, en nous guidant le long de la courbe de la faucille, sur la lisière de la forêt, où nous pénétrâmes, dans la corne Filler à l'endroit où elle est le plus large. Nous étant frayé un chemin à travers une épaisse bordure de prunelliers et de cornouillers, nous entrâmes sous la haute futaie, dans les profondeurs de laquelle jamais un coup de hache n'avait retenti. Les vieux fûts, qui faisaient l'orgueil du grand Forestier, se dressaient luisants d'humidité, pareils à des colonnes dont le brouillard eût dérobé les chapiteaux."

Je ne peux pas ne pas songer à l'incipit de La Dernière Harde : "Les arbres, dans le clair d'étoiles, jaillissaient droit vers le ciel. On ne voyait pas leur ramure, rien que leurs fûts d'une blancheur de pierre. Ils portaient tous du même côté une petite frange lumineuse, un fil ruisselant de clarté bleue qui paraissait ne pas les toucher." Incipit qui est comme redoublé par l'incipit de la troisième et dernière partie : "C'était la même futaie de hêtres, les mêmes grands arbres dans le clair d'étoiles, pareils à des colonnes de pierre." Mais il y a aussi une grande différence : la brume là, ici le clair d'étoiles. Qui annoncent deux spectacles antipodiques, ici la beauté inquiète de la harde, là l'horreur indicible.

Mais, dans les deux récits, s'exprime le rôle fondamental de cet espace de transition entre un monde et un autre, entre les prairies et la forêt : la lisière. Les cornes de Jünger en sont comme les avant-postes, des lisières de lisières si l'on veut. Chez Genevoix, en cette troisième partie, la mort viendra de cette lisière. C'est Grenou qui en est le perfide héraut : "Ecoutez-le, dit-il à La Futaie. Il a bramé encore une fois. Il est toujours à la lisière, sur le tertre, peut-être dans le champ de blé noir. Où sera-t-il la nuit prochaine ? Que de tourment !"

C'est lors de la lente avancée dans la forêt, au moment où frère Othon crie au narrateur que la clairière est toute proche, que le sylvain rouge lui apparaît dans la pénombre. Il veut faire partager sa joie de la découverte, lorsqu'un gémissement de son ami le remplit d'effroi. Une ancienne grange se dresse grande ouverte sur la clairière du Rouissage* :

"Au-dessus de l'entrée béante et sombre, un crâne était cloué dans le triangle du pignon . il découvrait ses dents et dans la lumière son ricanement livide semblait convier à passer le seuil. Comme une chaîne aboutit au joyau, une étroite frise ornant le pignon se refermait sur lui, qui semblait comme formée d'araignées brunes. Mais nous devinâmes vite que c'étaient là des mains humaines fixées à la paroi. La chose était si nette que nous distinguions la petite cheville passée à travers la paume de chacune d'elles.

Contre les arbres aussi, qui bordaient la clairière, les têtes de mort blanchissaient, dont plus d’une, ses orbites déjà pleines de mousse, semblait sous observer avec un noir sourire. Tout était silencieux, hormis la folle danse du coucou promenant son chant autour de ce lieu où blanchissaient les crânes. J’entendis frère Othon murmurer, comme à demi plongé dans un rêve: ‘oui, c’est Köppels-Bleek.’

L’intérieur de la grange n’était presque qu’obscurité, et nous ne pouvions apercevoir, tour près de l’entrée, qu’une table d’équarrisseur sur laquelle une peau était étalée. Par derrière, se détachaient encore sur le fond de ténèbres des masses pâles et comme spongieuses. Nous voyions voler vers elle dans la grange des essaims de mouches gris d’acier ou couleur d’or comme en un rucher. Puis l’ombre d’un grand oiseau tomba sur la clairière. C’était celle d’un vautour qui, écartant ses ailes hérissées, s’abattait sur le champ de cardères. Ce ne fut que lorsque nous le vîmes fouiller lentement la terre remuée, enfonçant son bec jusqu’au cou rougeâtre, que nous reconnûmes qu’il y avait là un petit personnage en train de travailler avec une pioche, et que l’oiseau accompagnait son travail comme le corbeau suit la charrue. 

Le petit personnage posa là sa pioche et, sifflant un refrain, se dirgea vers la grange. Il était vêtu d’un justaucorps gris, et nous le vîmes qui se frottait les mains, comme après une bonne besogne. Lorsqu’il fut dans la grange, nous entendîmes frapper et racler sur la table d’équarrissage, et le refrain siffloté sans cesse accompagnait ces bruits avec sa funèbre gaieté. Puis nous entendîmes, comme s’il voulait l’accompagner, le vent s’agiter dans la futaie, éveillant le cliquetis des crânes blanchis qui heurtaient ensemble les arbres. Et dans son souffle se mêlaient aussi le choc des crochets et le froissement des mains desséchées contre le mur du hangar. Ce bruit d’os et de bois heurté faisait songer à quelque jeu de marionnettes dans le royaume des morts. En même temps arrivait dans le vent un souffle de décomposition pénétrant, pesant et douceâtre, qui nous fit frissonner jusqu’à la moelle. Nous sentîmes alors au fond de notre être sur la plus grave, la plus profonde corde répondre la mélodie de la vie." (C'est moi qui souligne)

Cette vision d'épouvante préfigure tous les charniers à venir, l'extermination des Juifs d'Europe, les camps de la mort, même si, dans la vision de Jünger, les choses n'étaient pas aussi caractérisées. "Toutes les données politiques sont éphémères, confie-t-il à Julien Hervier à l'occasion de son 95ème anniversaire, mais ce qui se dissimule derrière de démoniaque, de titanique, de mythique, cela reste constant et garde une valeur immuable : les Falaises conservent aujourd'hui tout leur sens, dans d'autres régions que celles où nous vivons." En ce sens, le grand Forestier pourrait bien être Poutine, qui n'hésite pas à lancer les mercenaires syriens ou la horde noire du dictateur tchétchène Kadyrov sur la Campagna ukrainienne, en attendant peut-être la Marina européenne.

On n'a pas accordé à son époque une semblable valeur prémonitoire à La Dernière Harde, qui ne se déroule pas, on l'a vu, loin de là, dans le même espace géopolitique. Mais a-t-on porté une juste attention à ce final où le Cerf rouge vient se suicider sur la dague de La Futaie, comme Varus se jetant sur son épée dans la déroute de Teutoburg ? Après deux jours de traque, où le Cerf s'est porté aux limites de la forêt, a passé la rivière des Alleux, aurait pu continuer de fuir vers la plaine, soudain il choisit, de façon surprenante, de revenir aux Orfosses, de revenir à l'origine. Et, retournant dans la forêt, le Rouge parvient à donner le change, au sens premier de la vénerie, en détournant la meute vers le jeune Daguet-Fourchu. La Futaie n'est plus que tout seul à la poursuite du grand cerf, seul avec son fidèle chien Tapageaut, qui file la trace, dans le clair d'étoiles lui aussi revenu. Le Rouge sort de la forêt, descend vers un étang qui luit sous la lune. Un toit de tuiles, la masse sombre et carrée d'un parc, le Rouge est revenu à la maison des piqueux, vers l'enclos où il avait été pendant des mois tenu prisonnier. Et La Futaie sent alors sa poitrine se serrer : "Il ne sait quelle blessure vient de l'atteindre au vif de l'être, une molle blessure qui ne fait point souffrir, une plaie doucement béante par où sa force coule et s'en va." Et le paragraphe qui suit est saisissant, en offrant un reflet maléfique à la cabane d'équarrissage de Köppels-Bleek :

"Pourquoi ? Pourquoi ? Il l'a voulu, le grand cerf rouge, le gracieux daguet d'autrefois. Il a traversé toute la plaine, il a trouvé encore ce courage, assez de souffle encore dans ses poumons pantelants depuis l'aube, ce sursaut de vigueur dans ses jambes qui ont couru. Et il est là, debout, près de la maison de l'Homme. Le clair de lune ruisselle sur le pignon. Sous l'arête débordante du toit, des chose sombres pendues à des clous alignent sur le crépi d'étranges guirlandes dures et velues. Le crépi sous la lune est d'une blancheur un peu phosphorescente ;  les choses qui pendent se voient comme en plein jour, on distingue très bien ce qu'elles sont : des pieds de bêtes, de bêtes noires, de bêtes douces ; des pieds de bêtes qu'une lame a tranchés, et qui sont pendues là, par centaines, sur le pignon de la maison." (C'est moi qui souligne)


______________________

* Le 28 février 1942, Ernst Jünger note dans son Journal avoir reçu une lettre d'Henri Thomas, au sujet de la traduction de quelques noms de lieu et de personnes qui ont, dans Les Falaises de marbre, une résonance secrète, un sens caché : "Par exemple "Fillerhorn", qui se rattache au verbe tombé en désuétude "Fillen" pour "schinden"(équarrir). Il a traduit par "Corne aux Tanneurs" ; il estime que cette corporation est l'une des plus anciennes, et que son nom évoque, votre quelque chose de mal famé, une atmosphère sombre et médiévale. "Köppelsbleek" ou mieux "Köppelesbleek" est une colline où blanchissent des crânes - il a choisi le mot "Rouissage". J'ai employé ici un toponyme de Goslar, dont on déjà fait, en Allemagne, Göbbelsbleek."

Curieusement, dans la traduction dont je dispose, on trouve à la fois "Corne Filler" et "Corne des Tanneurs", si bien que je pensais qu'il s'agissait de deux lieux distincts.

dimanche 13 mars 2022

Entre les noyers (Ajour 2)

Ta silhouette

dans la porte d’écorce

La grâce

Le sourire

au vent des herbes

S’arrêter

là où le héron 

peut-être

s’élèvera des saules

où le souffle de la rivière

fera frissonner ta nuque

A dix pas je saisis

l’arc des lèvres 

le baiser roux des feuilles

Les troncs timides 

Sont des parenthèses d’aube

Les forteresses de paille

écroulées

moisissent 

en silence

On dirait que 

rien ne viendra rouiller

le fer du souvenir

 

vendredi 11 mars 2022

Les gouffres des Orfosses

"Le Rouge courait contre sa mère, si près d'elle qu'il la touchait encore. Autour d'eux, toutes les bêtes ne formaient qu'une seule masse, emportée dans un élan houleux. Elles passaient à travers la futaie, entre les hêtres aux troncs gris. C'était une futaie de hautes cimes qui s'appelait les Orfosses Mouillées."

Maurice Genevoix, La Dernière Harde, Garnier-Flammrion, 1988, p. 48.


Maurice Genevoix l'écrit lui-même dans Trente mille jours : "Nous sommes encore dans une forêt française, mais d'où ? Sillé, Othe ou Tronçais aussi bien qu'Orléans. Une forêt ; et déjà la forêt, une harde dans la forêt..." De fait, cette forêt est insituable, même si la topographie en est très simple, comme le relève Mireille Sacotte, avec ce centre qui est les Orfosses Mouillées, lieu de naissance et de mort, autour duquel s'enroulent les cercles concentriques de bois et de taillis qui débouchent sur la plaine des Hommes. Chaque parcelle, chaque accident de terrain porte un nom et une histoire : l'Allée des Mardelles témoigne de la présence de ces petites mares au parfum de tourbières, la Bouverie désigne l'étable des boeufs, Cropechat est un lieu-dit du Loiret, de même que les Cercoeurs, je ne prends que ces quelques exemples, je n'ai pas fait de recherche systématique mais il me semble évident que chacun de ces noms a été glané par Genevoix au cours de ses promenades, s'est imposé à lui pour dessiner la carte mythique de cette forêt de légende sans légende. Car aucune histoire humaine n'est racontée là, aucun conte fabuleux issu de l'imagination des hommes n'y prend place, tout n'est vu qu'à travers la vision des animaux et parfois de celui qui les connaît le plus intimement, La Futaie, le piqueux comme par hasard désigné par le seul nom du territoire qu'il arpente (on ignorera toujours ses nom et prénom). Oh, il faudrait toute une étude sur cette microtoponymie du roman, qui lui donne à la fois son ancrage dans le réel et sa poésie insondable, et je ne fais que l'esquisser, ne voulant revenir que sur le centre, les Orfosses Mouillées, dont on retrouve la trace dans la forêt d'Orléans, avec ses gouffres décrits en 1907 par Paul Combes.


"Une première série d'excursions nous faisait connaître, en mars 1907, les gouffres de la forêt d'Orléans situés dans les cantons de Mézières et des Diableaux. [...] Le groupe I dit "les Orfosses-Mouillées" est le plus important et celui qui renferme les plus grands gouffres; ces derniers sont accompagnés de marécages tourbeux et de terrains mouvants dangereux à la marche. Ils sont une quinzaine, reliés entre eux par des couloirs profonds mais à ciel ouvert, puis par des couloirs souterrains."

Genevoix ne fait pourtant pas allusion aux gouffres, mais ne sont-ils pas inscrits dans le nom même des Orfosses, avec ces fosses (latin fossa, de fodere, creuser), qui sont cavités ou trous creusés pour inhumer un mort (d'où le fossoyeur) ? Et si l'écrivain a choisi ce nom entre mille, n'est-ce pas aussi parce que y sont présents ensemble la mort et la vie, les fosses et l'or du jour qui lève ? Cette aube qui signe le nom de Fernand d'Aubel, le personnage principal d'Un jour (Seuil, 1976), un des derniers romans de Genevoix, et en somme son porte-parole, mettant en avant nécessité et vertu de la contemplation : « Il y avait là, appuyés tout du long au revers de la maison, un petit pré naturel, chevelu, exubérant, et une mare où nageaient quelques canes dans un brasillement de soleil. Tout or et bleu, d'un bleu limpide et profond, plus intense que le bleu du ciel à cause du reflet d'un arbre. »



mercredi 9 mars 2022

De la dernière harde aux falaises de marbre

« Vous connaissez tous cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des temps heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux. Et les images de la vie, en ce lointain reflet qu’elles nous laissent, se font plus attirantes encore. Nous pensons à elles comme au corps d’un amour défunt qui repose au creux de la tombe, et désormais nous hante, splendeur plus haute et plus pure, pareil à quelque mirage devant quoi nous frissonnons. Et sans nous lasser, dans nos rêves enfiévrés de désir, nous reprenons la quête tâtonnante, explorant de ce passé chaque détail, chaque pli. Et le sentiment nous vient alors que nous n’avons pas eu notre pleine mesure de vie et d’amour, mais ce que nous laissâmes échapper, nul repentir ne peut nous le rendre. Ô puissions-nous, d’un tel sentiment, tirer une leçon dont nous nous souviendrons à chaque instant de notre joie ! Plus doux encore est le souvenir des années que nous versa le ciel, si ce fut une soudaine épouvante qui les termina. Nous comprenons alors quel bonheur c’est déjà pour nous autres hommes, que de vivre au fil des jours en nos petites sociétés, sous un toit paisible, parmi les bonnes conversations, salués d’un bonjour et d’un bonsoir également tendre. Hélas, nous reconnaissons toujours trop tard que la fortune qui nous donnait ces choses nous ouvrait déjà ses trésors. »

Incipit de Sur les falaises de marbre, Ernst Jünger, 1939 (trad. Henri Thomas)

En avril 1938, Ernst Jünger part en voyage vers l'île de Rhodes et, en mer, fait un rêve où il affronte avec succès Hitler (qu'il surnomme Kniébolo dans ses Journaux) et sa bande. L'année suivante, il commence à Überlingen près du lac de Constance la rédaction de ce qui deviendra Sur les falaises de marbre, son plus célèbre roman. Il l'achève le 28 juillet 1939 dans le presbytère de Kirchhorst, un gros village près de Hanovre, où il a déménagé avec sa famille. Mobilisé dès le 26 août, Jünger corrige les épreuves du livre à Blankenburg, où il effectue un stage d'instruction militaire. Après l'avoir lu, son frère, Friedrich Georg, lui dit : "Ton livre, ou bien ils l'interdiront dans les quinze premiers jours ou bien jamais." De fait le Reichsleiter Boulher, président de la commission de censure du parti nazi avait demandé à Hitler d'intervenir, mais celui-ci, par admiration pour les premières œuvres de Jünger, avait demandé qu'on le laissât tranquille. Henri Thomas réalisera une magistrale traduction en 1942.


C'est dans cette édition de septembre 1979 de l'Imaginaire que j'ai lu pour la première fois en 1986 Sur les falaises de marbre. On peut trouver sur le net de nombreux exemples de la fascination qu'exerce ce livre qu'on qualifie plus souvent de fable que de roman. On ne peut en effet s'empêcher d'y lire les rapports étroits avec la situation du moment, avec la montée en puissance du régime nazi, qui allait déferler sur le monde. Pour les besoins de cet article, je l'ai relu et je suis sorti éprouvé de cette lecture, car l'épouvante qui est décrite me semblait trouver des échos très contemporains. Jünger lui même s'offusquait de ce que l'on appliquât à son oeuvre  une grille de lecture trop rigide : bien sûr, il voulait montrer la barbarie du régime hitlérien, qui s'était particulièrement déchaînée à partir de la Nuit de cristal, mais la figure du Grand Forestier pouvait aussi bien désigner Staline, ou n'importe quel autocrate aux mains couvertes de sang. "À la libération, rapporte Amaury Nauroy sur le site de Gallimard, il a de même la surprise, le 30 juin 1945, d’entendre commenter les Falaises de marbre par l’émetteur de Londres ; mais il est un peu agacé qu’on veuille n’y lire qu’un récit à thèse là où il a voulu renouer dans des circonstances tragiques avec les puissances fraternelles d’un monde sans âge. Le hasard veut aussi que, une fois l’Allemagne envahie par les Alliés, un officier du nom de Stuart Hood ait fait partie de ses « occupants », au presbytère de Kirchhorst ; découvrant avec passion Sur les falaises de marbre, celui-ci le traduit de retour en Écosse."

Bernard Maris commence son essai, L'homme dans la guerre, par cette évocation, dont j'ai déjà parlé, du libraire toulousain, ancien para qui l'initia, lui et ses jeunes amis, anarchistes de droite ou de gauche, religieusement, dit-il, à Ernst Jünger. Et le premier livre cité n'est autre que Les Falaises de marbre : "Je revois ces jeunes gens, un verre de vin rouge à la main, écoutant Georges réciter le début des Falaises de marbre, inspirés, romantiques, germaniques mais oui ! amoureux du chasseur de cicindèles et du reclus des forêts, O Tannenbaum !"(p. 11)

Dans la confrontation qu'il conduit ensuite avec brio entre les deux œuvres de Jünger de Maurice Genevoix, Maris s'appuie essentiellement sur les textes de guerre, et en premier lieu Orages d'acier et Ceux de 14. J'aimerais aujourd'hui ajouter une petite pierre à l'édifice, car il est un roman de Genevoix que l'on pourrait rapprocher, malgré leurs différences évidentes, des Falaises de marbre. Ce roman, paru en 1938, est La Dernière Harde. Maris l'évoque d'ailleurs à deux reprises. Tout d'abord à la page 64 :

"Les hommes tombent. Un grand vide se fait à côté du sous-lieutenant Genevoix, qu'il évoque dans Ceux de 14, puis dans nombre de ses livres, un vide qui témoigne de l'unité non seulement de l'espèce humaine, mais de la vie sur terre.

C'est ce vide créé par la mort qui est l'une des plus belles scènes de La dernière harde, lorsque la mère, la biche, meurt en plein galop tuée à côté de son faon, lequel ressent comme un gouffre près de lui. Genevoix a vécu ce qu'a vécu ce faon. Un homme tombe à côté de lui. Il n'ose regarder. Il perçoit le trou dans l'unité de la vie, se tourne, voit l'homme dont les jambes sont secouées de spasmes et les mains raclent le sol - ce raclement épouvantable, pitoyable, que l'on retrouve évidemment chez Jünger, dans toutes les descriptions de combats depuis l'Iliade : ce désespoir de l'homme qui s'accroche à la terre."

On retrouve cette sensation de vide dans La mort de près, avec ce passage : "Cette chair morte jetée à terre, ce jeune coureur immobile dont la place vide continue de me suivre, de me poursuivre", qu'il faut mettre en parallèle avec cette phrase de La Dernière Harde : "Et tout à coup, alors qu'ils franchissaient ensemble un fossé près de la lisière, il avait senti contre lui un vide glacial, extraordinairement profond, qui le suivait dans son élan."


Genevoix achève l'écriture du roman le 16 février 1938, avant qu'un autre vide glacial ne l'éprouve durement, la mort de son épouse le 9 novembre de la même année, d'une maladie de coeur, un an après leur mariage en 1937. Yvonne Montrosier n'avait que trente ans. Médecin scolaire installée dans le Loiret, elle était la fille du patron de l'auberge de Saint-Victor-et-Melvieu, dans l'Aveyron. C'est dans ce village qu'il vint se réfugier en 1940, s'installant dans une petite maison au fond du jardin de l'auberge. Il se remariera en 1943 avec Suzanne Neyrolles, aveyronnaise elle aussi, institutrice, qui a déjà une petite fille, Françoise, que Genevoix reconnaîtra. De cette union naîtra Sylvie Genevoix, en 1945, qui épousera donc Bernard Maris en 2007.

Celui-ci cite une seconde fois La Dernière Harde page 122 : "Sur les falaises de marbre comme Forêt voisine, Raboliot, La dernière harde sont des romans de la forêt. Des romans "réactionnaires", car la forêt protège de la civilisation. [...] En 39, Genevoix, abattu par la mort de son épouse, part se réfugier sous les grands arbres du Canada. En fait, deux lieux échappent à la foule, aux hommes et au progrès : la forêt et la bibliothèque."

A ce stade, je pense que l'on peut aller plus loin sur la piste esquissée par Bernard Maris, amenant sur le même plan la fable de Jünger et le roman de Genevoix. Mais, en même temps, je dois m'inscrire en contre de cette idée de romans "réactionnaires", "car la forêt protège de la civilisation" : est-ce vraiment de la civilisation que Genevoix veut se protéger ? N'est-ce pas la civilisation qui est en passe d'être détruite par celui que Jünger désigne comme précisément comme le Grand Forestier ? 

Cette vue me semble pour une fois chez Maris trop rapide et même carrément fausse. Réactionnaires, Sur les Falaises de marbre et La Dernière Harde, ces œuvres ne le sont que dans le sens où elles s'érigent contre la pulsion de mort, la barbarie qui vient. Mais, pour celles et ceux qui n'ont pas lu le roman de Genevoix, il faut éclairer quelque peu son propos (et je préviens que je vais de ce fait spoiler son contenu, alors si vous désirez le découvrir par vous-même, n'allez pas plus loin).

La force de ce roman est de nous faire vivre la forêt dans ses différentes saisons à travers le point de vue des animaux, ici des cerfs de la harde, et plus particulièrement du Rouge, ce cerf magnifique que l'on suivra, faon perdant sa mère lors d'une chasse à courre, daguet cheminant au côté du Vieux Cerf des Orfosses, jeune cerf prisonnier de l'enclos du piqueux La Futaie duquel il s'évadera avant même que le chasseur ne le relâche, majestueux dix-cors, chef de la harde traqué jusqu'à l'agonie finale. Genevoix dira de lui, dans Trente mille jours : "J'ai été le Cerf rouge." Tout cela sans anthropomorphisme, sans prêter à l'animal autre chose qu'une sensibilité exacerbée, une intelligence des situations, une vigueur et une volonté de vivre hors du commun.

"Malgré l'hymne à la vie qui est au centre de l'oeuvre, c'est toutefois bien la mort qui triomphe", constate Mireille Sacotte, dans la belle et pertinente introduction qu'elle donne au roman dans l'édition de Garnier-Flammarion. Et la mort viendra de deux hommes qui n'ont au départ en commun - mais ce n'est pas peu - que la connaissance intime de la forêt : le premier piqueux La Futaie, autrement dit l'homme de vénerie responsable de l'entretien des meutes et de leur conduite à la chasse, et le braconnier Grenou, que Genevoix n'hésite pas à désigner comme le Tueur. Car il y a loin de Grenou à l'autre braconnier célèbre de Genevoix, Raboliot. Raboliot tue bien sûr, lui aussi, mais il n'est pas mû par le plaisir de tuer, Grenou si. La Futaie, qui a pourtant sauvé le Rouge à trois reprises avant qu'il ne soit devenu le chef de la harde (et une fois du gourdin même de Grenou), fera alliance avec le braconnier pour forcer le cerf dans son repaire forestier. Malgré la répugnance qu'il éprouve à se compromettre avec lui, dominé par son désir de venir à bout de la ruse de la bête : "Attiré, repoussé, il scellera d'une poignée de main dont il a honte le triomphe de la mort. En contravention avec les lois de la nature, La Futaie n'attend pas que le grand cerf ait assuré la survie de la harde en fécondant les biches, car c'est le moment du rut. Suivant les conseils de son âme damnée, Grenou, qui, lui, agit en pleine connaissance de cause pour le mal, il prend un risque contre la vie et la vie lui en tient grief."

Le Bruit des loups, spectacle créé et interprété par Etienne Saglio, vu le 28 février à Equinoxe, magie de la scénographie forestière avec cette apparition unique d'un cerf, dont on se doute qu'il n'est qu'une projection mais l'illusion était très belle.

Mireille Sacotte a bien perçu le caractère en quelque sorte prémonitoire du roman : "Pour celui qui a vécu l'horreur des massacres de 1914-1918, ce livre a certainement valeur d'avertissement : à un massacre succédera toujours un autre massacre jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne pour vivre. Ici, Maurice Genevoix sent venir et dénonce le prochain massacre, le règne des Tueurs - le seul vainqueur, celui qui a obtenu ce qu'il voulait : vive la mort, c'est Grenou -, les compromissions des hommes de bonne volonté - comme La Futaie instrument du Mal alors qu'il est le Bien et qu'il pouvait le rester -, le comportement moutonnier et stupidement irresponsable de tous les autres, qui ne méritent même pas la reconnaissance d'un nom."

En effet, si les animaux sont nommés, cerfs, chiens et même sanglier, "le maître d'équipage et les siens, note Mireille Sacotte, bien qu'ils soient ceux par qui et pour qui a lieu la chasse à courre, n'ont pas le droit à un nom propre, trop inaptes à la tragédie." Le nom porte sens : Grenou n'est en somme que l'anagramme du Rouge, avec le n en plus, qui veut dire la haine, ou bien la négation : N-rouge, Grenou, celui qui tue le vieux mâle noir, le Pèlerin - qui aurait pu lui aussi assurer la survie de la harde -, avant de verser à son tour dans le néant. Et la fin de La Dernière Harde est en quelque sorte plus tragique et plus pessimiste que celle des Falaises de marbre ("Alors nous franchîmes ces portes grandes ouvertes, comme on entre dans la paix de la maison paternelle") :

"Au soir tombant, dans la Bouverie, ils ont pris le Daguet- Fourchu : le Tueur a entendu l'hallali. Voilà une heure, dans la Grand-Plaine, la Futaie a porté bas le Rouge : le Tueur a entendu le chien  qui hurlait à la mort et reconnu la voix de Tapageaut. Maintenant, il a tué le Pèlerin : les biches sont veuves dans les Orfosses."

Je reviendrai bientôt sur d'autres traits communs entre les deux récits, dont a pu dire, pour l'un, qu'il était roman-poème (La Dernière Harde, sur Wikipedia), ou, pour les Falaises de marbre, "que son vrai pouvoir réside dans sa langue, qui tire le livre entier vers le poème en prose"(Amaury Nauroy). Ce qui fait écho à cette parole de Genevoix (dont je sais bien qu'elle heurtera mainte conscience écolo, qui ne se risquerait guère à traverser le rideau des apparences) : "La chasse n'est rien si elle n'est d'abord poésie."


lundi 7 mars 2022

De Magris à Maris

"Comment était-elle, cette fois là, dans le Val Rosandra ? C'était ce que voulait savoir le metteur en scène, pour pouvoir recréer l'atmosphère de ces années, les gestes, les goûts les attitudes d'une génération lointaine moins dans le temps que dans la façon d'être, que la Grande Guerre et ses lendemains chaotiques avaient bouleversée et effacée, comme si elle datait d'avant le Déluge. Lui, il l'avait traversé, ce Déluge, l'Arche fracassée l'avait ramené à terre en passant parmi d'innombrables cadavres, sur le Carso, à Verdun à Lvov tombeau des peuples. Des morts des morts des morts."

Claudio Magris,  Extérieur jour - Val Rosandra in Temps courbe à Krems, L'Arpenteur/Gallimard, 2022, p. 98

Lignes saisissantes : Claudio Magris, avec ce recueil de nouvelles publié en 2019, ne peut savoir que ce passage résonnera puissamment avec la dramatique actualité de 2022. Le Carso est ce plateau alpin où les troupes italiennes sont obligées de se replier en juin 1917 devant la contre-attaque austro-hongroise, en trois semaines on comptera 155 000 tués, blessés ou disparus ;  inutile d'insister sur Verdun, qui demeurera à jamais comme l'une des plus inhumaines batailles que se sont livrées deux armées ennemies, mais Lvov ? Lvov, tombeau des peuples, en ukrainien Lviv, la grande ville de l'Est encore à cette heure épargnée par l'invasion russe, mais vers qui tous les réfugiés se tournent, où l'ambassade française à Kiev s'est repliée. Lviv, la Léopolis latine, la Lemberg germanique, la capitale de la Galicie orientale qui appartint à tant de pays et de régimes différents, a subi au XXème siècle des tragédies sans nom, dont le génocide de sa population juive (près de 100.000 personnes avant la guerre, auxquelles il faut rajouter plus de 40.000 réfugiés de Pologne occidentale arrivés en 1939) et l’expulsion presque totale de sa population polonaise en 1946 (plus de la moitié de la population de la ville entre les deux guerres).


Le vieil homme, dont une partie de la vie est donc rejouée au cinéma, a combattu sur le Carso, lieutenant qui atteint une position après avoir perdu la plus grande part de ses hommes, empêchant les rescapés ivres de colère de massacrer le seul officier autrichien encore présent - il aura fallu pointer sur eux son pistolet. Les deux officiers se sont revus après la guerre : "Sie haben mein Leben gerettet" (Vous m'avez sauvé la vie), lui a dit l'ex-ennemi . il était de Gratz, qui sait comment il aura fini, s'il a fini." (p. 102) Gratz, un nom que l'on n'entend pas tous les jours, comment ne pas songer au film de Catherine Binet, Les Jeux de la comtesse Dolingen von Gratz ? Ce nom de Gratz, inscrit sur le tombeau d'où s'échappe la comtesse.


"Vous savez pourquoi mon fils s'appelle Adam ? lui avait dit cet homme qu'il avait soustrait à la fureur de ses soldats. "Quand je suis parti de Gratz pour le front, ma femme était enceinte et je lui ai dit que, si c'était un garçon, il faudrait l'appeler Adam, parce que cette guerre était la dernière de l'Histoire, d'où naîtraient un nouvel Eden, le nouvel Adam, un homme nouveau, frère de tous les hommes." Nous l'avons cru nous aussi, pense le vieillard. Le nouvel Adam, tu parles, l'Italie à l'huile de ricin, Hitler, Staline, Auschwitz, la Rizerie - le seul four crématoire qui ait existé en Italie. Des serpents de la tentation partout, dans le nouveau jardin d'Eden - le Carso, la Galicie, la Somme, paradis terrestres gorgés de sang, puis d'autres sont venus, plus infernaux encore." (p. 104)

La Rizerie, que mentionne ici Magris, la Risiera di San Sabba, était un camp de concentration et de transit dans la ville de Trieste, administré par les nazis. Les historiens estiment, nous informe la notice de Wikipedia,  qu’entre 3 000 à 5 000 personnes y furent assassinées et qu'entre 20 000 à 25 000 prisonniers y furent internés avant de transiter vers d’autres camps. Fin octobre 1943, ce grand complexe de bâtiments de l’usine pour le raffinage du riz est transformé en prison, et le séchoir à grains devient four crématoire. 

"Entrée de la Risiera de San Sabba donnant sur la cour, aujourd’hui détruite, où étaient regroupés les prisonniers destinés à être internés dans le Polizeihaftlager. À gauche, le camp abritait le corps de garde et, à l’étage supérieur, le logement du commandant. À droite se trouvait un bâtiment destiné à la police SS de la Risiera. "© Irsml FVG Trieste.

Le 21 février, j'ai signalé en note ce livre de Bernard Maris, L'homme dans la guerre, qui confrontait les deux plus écrivains de la Grande Guerre, Maurice Genevoix et Ernst Jünger. Je ne l'avais pas lu encore, c'est chose faite maintenant. C'est un livre admirable, qui commence par cette évocation de jeunesse de Maris, écoutant avec ses amis un ancien parachutiste et libraire à Toulouse réciter les premières pages des Falaises de marbre de Jünger. "Nous qui lisions Jünger, confesse-t-il, nous ne lisions jamais Genevoix. [...] Georges disparut et laissa gravé en mon coeur Vassili Grossman, Simone Weil et Ernst Jünger ; il ne m'avait jamais parlé de Genevoix." C'est en rencontrant Sylvie, la fille de l'écrivain, que Maris découvrit enfin Ceux de 14, qui lui fut un éblouissement.

De même, je mis longtemps à découvrir Genevoix, et à dépasser un sot préjugé. La célèbre figure de Raboliot me conduisait à voir dans l'auteur un de ces écrivains régionalistes qui exaltent surtout la nostalgie du bon vieux temps et les supposées splendeurs du terroir. Je dédaignai même de lire le roman (qui me fut aussi un enchantement quand enfin j'y consentis). En revanche, je ne sais comment, car personne ne me l'avait jamais conseillé, j'avais tôt arpenté Jünger, qui me séduisit pour les mêmes raisons, je pense, que le jeune Maris, par l'énigme de ses narrations, la posture volontaire et stoïcienne, la subtile incantation qu'il distillait à décrire le monde. Qu'il ait été un nationaliste fervent dans l'entre-deux guerres me semblait rattrapé par le fait qu'il avait su prendre ses distances avec l'hitlérisme et pas craint d'en annoncer la perversion dans un roman crypté comme Les falaises de marbre.

La découverte de Genevoix se fit d'abord par son livre testamentaire Trente mille jours, avant de se faire décisive avec la lecture, bien tardive, de Ceux de 14 en 2013. Il n'y avait plus rien à dire : c'était là un chef d'œuvre, un sommet d'écriture, bouleversant et profondément humain. Je ne reniais pas Jünger pour autant, mais je pris plus de distance : il y avait chez le Français un souci de l'homme, de l'homme concret et souffrant, qui ne fut jamais aussi prononcé chez l'Allemand.

Bernard Maris s'interroge aussi sur l'ignorance réciproque des deux écrivains. Lui, qui écrivit cet essai dans la maison même de Genevoix, aux Vernelles, en face de la Loire chère à son coeur, ne retrouva jamais un ouvrage de Jünger dans ses nombreux livres. Genevoix fut à l'origine de la création du Mémorial de Verdun, il allait toujours aux cérémonies d'anciens combattants, mais, le 24 juin 1979, lors du 63ème anniversaire de la bataille de Verdun, alors que Jünger était présent, salué par le maire et conseiller général de la Meuse, Genevoix, cette fois-là, était absent.

Pour éclairer la différence entre Jünger et Genevoix, Bernard Maris en passe par Freud qui, "curieusement, dit-il, par la dialectique de la technique et de la violence", rejoint Jünger en saluant lui aussi la guerre, "avant de la rejeter et de mettre en exergue dans ses Ecrits sur la guerre la pulsion de mort".  Freud : "Ce que nous apprenons à l'école sous le nom d'histoire mondiale est pour l'essentiel une suite de meurtres entre peuples... Nous descendons d'une lignée de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir du meurtre comme nous-mêmes encore." 

"Comme nous-mêmes encore, souligne Maris, on ne peut être plus clair. Comment avons-nous jugulé ce "plaisir du meurtre" ? Par la culture, par la raison et la civilisation qui étouffent la pulsion, c'est même là  sans doute le moteur de la civilisation. Lorsque la guerre surgit, et son avènement reste une énigme et pour Freud et pour quiconque, elle balaye les couches de culture aussi facilement que de la poussière, et "nous contraint à être des héros incapables de croire à leur propre mort." (S. Freud, cité in "Journaux de guerre", Gallimard, p. 796 à 798)


"Toute la différence entre Genevoix et Jünger est là : le héros de Jünger est celui qui est incapable de croire à sa propre mort, celui qui monte extatique, les yeux fixes à l'assaut et que Genevoix, aux Eparges, tuera à bout portant : "J'ai tiré sur des hommes que je voyais assez pour me rappeler aujourd'hui leur visage... C'était hier, ce sera toujours hier, hors du temps, sous mes yeux comme alors : mon vis-à-vis, l'autre, le "gonflé", le meneur de horde, sa face ronde sous le béret à bordure rouge, la broussaille jaunâtre de sa barbe, et ses yeux pâles, fixes, sans regard, inhumains. Lorsqu'il s'est abattu en lâchant son fusil il a crié. Un homme ainsi frappé crie. Tout son corps crie, son corps de bête assassiné, mais ce cri nous traverse et nous brûle, hommes que nous sommes et qui avons tiré.*" Tout mort reste un homme. Il n'y a pas d'anonyme. Il n'y a pas de soldat inconnu.
Genevoix non seulement croit à sa propre mort mais la regarde, désespéré, emporter la dernière lueur dans les yeux d'un camarade. Ceux de 14 pourrait se résumer à ça : un combattant regarde obstinément mourir ses camarades. Il veut comprendre, il veut capter ce moment suprême où les yeux se voilent - ses romans ultérieurs, à propos des animaux notamment, conteront ce moment tragique, ce moment du grand passage, où la mort dérobe la lumière aux yeux des vivants, cette opacité, cette ternissure soudaine. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'accepte pas la mort. Au contraire. La mort de près est écrit pour en nous ôter, comme à des enfants, la peur. Mais il ne peut l'accepter comme cri de joie." (p. 109 à 111)
La mort de près, ce récit écrit en quelques semaines pendant l'été 1971, où Genevoix revient, bien des années plus tard, sur les moments décisifs de la guerre où il a frôlé la mort, ce court récit, plusieurs fois cité par Bernard Maris, m'était encore inconnu lorsque Gaëlle m'offrit le 27 février, au retour d'Orléans où elle était allée voir une amie, un volume des Oeuvres complètes de l'auteur, qu'elle avait trouvé dans un Emmaüs. Or, ce vingt-deuxième volume intitulé Autoportraits et quelques textes / Sur quelques peintres, contenait La mort de près, (mais connaissant ma passion pour Genevoix mais pas ce récit, cela n'avait pas été le motif de son achat). Je le lus immédiatement.

Dans le premier chapitre de son livre, Bernard Maris cite la phrase d'un chef terroriste : "Jamais vous n'aimerez  la vie comme nous aimons la mort." Cette phrase insondable, écrit-il, d'un homme préparant ses hommes aux attentats-suicide, "pouvait-on la faire dire au jeune lieutenant Jünger ? Elle nous hantait, Sylvie et moi lorsque nous commencions à penser à ce livre."

Et nous frémissons à notre tour de lire cela sachant que l'oncle Bernard allait mourir deux ans plus tard dans l'attentat contre Charlie-Hebdo, victime d'un commando terroriste, victime de gens qui aimaient la mort plus que la vie.

Dans ce parallèle qu'il avait tracé entre Genevoix et Jünger, il me semble maintenant pouvoir ajouter un élément, élément qui rassemble cette fois plus qu'il ne divise les deux écrivains : il faudra pour cela en revenir aux Falaises de marbre et à un autre roman de Genevoix, publié avant-guerre. Ce sera l'objet du prochain article.



                                                     Bernard Maris, photo : Richard Brouillette


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* Trente mille jours, p. 264


jeudi 3 mars 2022

D'Emaz à Magris

"Tel qu'il est, et compte tenu de l'histoire, ce monde paraît sans issue. A partir de là, on peut commencer le travail vers quelle résistance ou quel espoir, même malingre. Poésie, une charpie de mots pour soigner, accompagner un peu cette blessure du négatif. Chanter, quoi dans ce tohu-bohu de misères et d'impasses ? Chanter. Le peu possible. A bouche fermée, si nécessaire.

Je revois le visage de cette élève de 2e me demandant pourquoi ce que j'écris est "si sombre". Dans son ton, ce n'était pas une critique, plutôt une lassitude. Je comprends très bien ce désir d'échappatoire que mes poèmes ne permettent guère. "Nous ne sortirons pas du sort des condamnés" écrivait déjà Reverdy. Le poète n'est pas un enchanteur, même "pourrissant". Mais il ne confond jamais peu et rien."

Antoine Emaz, Planche, Rehauts, 2016, p. 46.

En écrivant sur Pierre Reverdy, je pensais souvent à Antoine Emaz, le poète mort il y a trois ans exactement, le 3 mars 2019, à Angers (le même jour donc que Georges Perec, mort en 1982 - ce que je savais avant d'entamer la rédaction de cet article, mais pour Emaz, non, je ne savais pas, c'est en vérifiant l'année que j'ai appris cette date précise : 3 mars). Et si je pensais à Emaz c'est que Reverdy était l'un de ses grands inspirateurs, comme l'assure Monique Pétillon dans la nécrologie qu'elle donne au Monde le 12 mars : 

« Je repense, écrivait-il dans Lichen, lichen (Rehauts, 2003), à ce que Reverdy écrivait à propos de l’image et de son nécessaire détachement d’un cadre spatio-temporel précis. Il y a quelque chose de cela dans mon délavement, ma façon d’anonymer assez pour ne garder qu’une situation quasi impersonnelle. Mais Reverdy visait une sorte d’éternité, pas moi. » Professeur de lycée, Antoine Emaz a consacré une thèse aux recueils de notes de Pierre Reverdy, poète dont le rapproche sa « poésie du peu », capable de rendre la tension du quotidien. Il admirait aussi sa devise : « Faire face ».

De même, c'est dans l'un des recueils de notes d'Antoine Emaz, Planche, que j'ai cherché trace de Reverdy (Planche était à mon chevet, c'est l'un de ces livres où je butine régulièrement, une gelée royale d'écriture bien qu'il n'eût pas aimé cet adjectif "royale", si éloigné de sa volonté d'écrire à partir de ce qu’il y avait de banal en lui, "ma part de gris, de commun, parce que cette part seule peut être partagée. ») Et je n'ai pas eu à chercher longtemps. Cette citation de la page 46 dit tout du peu de croyance dans ce monde, et malgré tout de la nécessité de la poésie comme résistance, si malingre qu'elle soit, et ce n'est pas hasard si le mot "peu" conclut presque chaque paragraphe : "le peu possible", "ne confond jamais peu et rien". Pas de nihilisme chez Emaz, mais la claire conscience de la difficulté du vivre.

Je suis retourné à la médiathèque avant-hier (je la hante décidément), à la recherche des Oeuvres complètes du poète Reverdy, rééditées par Flammarion en deux volumes en 2010 (et saluées à l'époque par Emaz bien sûr, sur le site Poezibao). Mais que vois-je au rayon des nouveautés ? Une nouveauté qui n'en est pas une (il a été publié pour la première fois en 2000) : le recueil Main d'oeuvre, 1913 - 1949, de Reverdy. A l'intérieur, un post-it jaune, "Rachat". Le catalogue mentionne encore l'ancienne édition de 1964 au Mercure de France. Main d'oeuvre, le titre général de ce recueil de plus de 500 pages, prend du sens : de cette poésie il faut s'emparer, construire avec ses briques un autre récit peut-être. Comme si la nouveauté m'attendait, et en même temps c'est si orgueilleux de dire ça, si peu émazien. Il faut pourtant s'accommoder de ce paradoxe : c'est à travers une aventure personnelle que le je disparaît et que chaque homme advient à son humanité. Ce que Maurice Genevoix traduisait d'une autre façon, en relatant sa Grande Guerre une dernière fois dans La mort de près, en commençant par ces mots : Tout homme est solidaire.


Un autre livre vint percuter ces réflexions : un bref volume de nouvelles du grand écrivain italien Claudio Magris, plusieurs fois déjà évoqué ici, auteur d'une préface aux Sept méditations sur Kafka d'Alvaro de la Rica. Cinq nouvelles sur le thème de la vieillesse réunies sous le titre de la nouvelle centrale : Temps courbe à Krems. C'est cependant sur la cinquième, Extérieur jour - Val Rosandra, que je vais pour l'heure porter mon attention. 

Le personnage principal, dont le nom restera inconnu, assiste au tournage d'un film dans le Val Rosandra, aujourd'hui une réserve naturelle située à l'est de Trieste, près de la frontière slovène. Les jeunes acteurs rejouent un épisode de sa propre vie, avant la Grande Guerre, où avec deux amis, triestins comme lui, il accompagne la jeune fille viennoise dont les trois sont amoureux : "A présent, au-dessous de lui, près de la rivière, les deux acteurs se préparent à jouer la scène et à remonter l'escarpement caillouteux, la fille devançant un peu la garçon. Mais lui, il regarde surtout, plus loin et derrière eux, cet endroit où la rivière s'élargit en formant une anse au pied du rocher d'où elle se précipite en une petite cascade, d'une blancheur de neige qui se métamorphose, au fond de l'anse, en un vert sombre et lumineux." L'image de cette blancheur de neige annonce dès l'entrée dans le récit un motif qui courra jusqu'à la fin, mais qu'on retrouve au mitan lors d'une autre évocation de la jeune fille : "Il feuillette le scénario. Elle, la Viennoise avec sa cigarette, le vent qui ébouriffe ses cheveux... c'est elle, ce vent... son pied quand elle ôte sa chaussure, la neige sur ses cheveux... là voilà qui secoue les boules de neige qu'elle a reçues dans le cou et sur la poitrine... Et eux de crier "A mort l'Autriche !", et de dire que les femmes ne sont rien, juste pour se donner l'air d'être de vrais hommes..." Elle, l'étrangère, partira alors que les trois autres "étaient déjà posthumes, leur vie s'était consumée dans l'attente et la préparation de la vie, avant qu'elle ne commence." Et quand les prises de vues sont terminées, le vieil homme a le désir de voir sur l'écran à quoi ressemble une scène tournée quelques mois plus tôt, en hiver sur le petit lac gelé de Percedol, sur le Carso, une doline karstique longue de 400 mètres. La même jeune fille, en pull-over rouge, patine avec maestria au milieu des trois garçons lourds et maladroits :

"Le soir tombe, la svelte silhouette rouge sombre virevolte parmi les branches vert foncé des pins penchés au-dessus de la petite piste glacée, le bleu azuré de la neige va s'obscurcissant, du terrain gelé monte une légère brume, de petits blocs de neige tombent des branches dans le soir. Oui, comme il aurait aimé patiner, danser sur cette glace désormais d'un bleu plus intense, comme il aimerait encore plus le faire maintenant, avec elle qui trace des arabesques sur cette glace."

Il m'a été impossible, lisant ces lignes, de ne pas repenser au crépuscule sur lequel disserte Ernst Jünger et ses amis, juste avant d'évoquer Reverdy, et à ses vers de l'ouverture de La fenêtre ovale, si magiques qu'ils sont repris par André Breton dans le portrait qu'il dresse du poète dans les entretiens avec André Parinaud, diffusés à la radio en 1952 : 

[...] Ce qui se prête bien mieux à notre réunion [vers 1919, 1920], c'est la pièce presque nue où nous reçoit Pierre Reverdy, généralement le dimanche. Il habite au haut de Montmartre, rue Cortot, à quelques pas de la rue des Saules. 
L'étonnant « climat » qui règne ici, rien ne peut en donner idée comme cette admirable phrase de Reverdy lui-même, qui ouvre « La lucarne ovale » :

« En ce temps-là le charbon était devenu aussi précieux et rare que des pépites d'or et j'écrivais dans un grenier où la neige, en tombant par les fentes du toit, devenait bleue. »

Une telle façon de dire n'a pour moi rien perdu de son enchantement. Instantanément, elle me réintroduit au coeur de cette magie verbale qui, pour nous, était le domaine où Reverdy opérait. Il n’y avait eu qu’Aloysius Bertrand et Rimbaud à s’être avancés si loin dans cette voie."

Par les hasards du web, et la grâce de l'Attracteur étrange, je tombe sur 12 rue Cortot, un texte de Philippe Lemaire,  qui avoue lui aussi sa prédilection pour ce poème de Reverdy. Et quelle jubilation que d'y retrouver, à partir de l'image du grenier, à la fois Francis Ponge et Franz Kafka :

"J’imagine, parce que le texte donne à rêver, que cette réclusion dans les hauteurs de la maison de la rue Cortot, est une réclusion heureuse. Dans ce lieu studieux, le poète entrepose son grain. Si le grenier propose une image de la vie spirituelle, celle de Reverdy ne se recroqueville pas sur une intériorité encombrée de souvenirs, de reliques. Son grenier n’est pas un capharnaüm, mais un lieu dépouillé qui ne propose au regard rien qui puisse le distraire de sa méditation. À une exception cependant : cette neige qui tombe par les fentes du toit. Ce grenier ouvre sur le ciel comme celui de Ponge : « Allongé sur la poutre de l’A, il [l’homme] poursuit volontiers un songe à la gloire du charpentier. Au défaut de ce firmament brillent cent étoiles de jour. Du fond de la cale aérienne, il écoute les vagues du vent battre les flancs de tuile rose ou ruisseler par le zinc*. » À l’autre extrémité de la maison, la cave peut devenir, elle aussi, lieu d’écriture : tel est le rêve Kafka. Personne – enfin ! – ne viendra l’interrompre dans son travail. La réalité elle-même est congédiée car c’est à la condition de lui tourner le dos qu’on pourra la recomposer. Un petit soupirail reste pourtant nécessaire pour garder le contact comme est indispensable que la toiture soit ajourée. Mais alors que la cave de Kafka figure une exploration des profondeurs de l’âme, une descente au plus ténébreux de l’intériorité, le grenier de Reverdy suggère qu’on s’en échappe résolument pour se tourner vers le dehors – ou qu’on monte, de fond en comble, pour la dominer."

Cette neige qui devient bleue dans le haïku d'hiver de Reverdy (Ph. Lemaire), là voici qui revient dans le final de la nouvelle, quand le vieil homme demande à l'actrice, dans l'auberge où ils sont allés boire un vin brûlé, si on s'embrassait pour de bon quand on jouait une scène d'amour. "Et vous deux, cette fois-là, vous vous étiez embrassés pour de bon ?" lui a répliqué l'actrice. Lui, il essayait moins de s'en souvenir - tout était si vague, confus comme la neige bleuâtre du soir - que de se demander ce qu'il aurait dû dire."(C'est moi qui souligne)

Et l'actrice de conclure : "Ce n'est pas un problème, ni sur un plateau ni ailleurs" a-t-elle ajouté, et elle a posé sur ses lèvres un petit baiser. Non pas que... mais enfin..."

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* Francis Ponge, « Le Grenier », Pièces, O. C., t. I (éd. Bernard Beugnot), Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, p. 719.

mardi 1 mars 2022

Le coeur pensant de la baraque

Dans le trio de tête des articles les plus consultés, je vois aujourd'hui Tsar Bomba et les temps très heureux, et Mémorial/Immémorial, deux articles où la Russie se taille la part du lion. Ecrits en janvier, donc à un moment où rien ne laissait encore présager l'escalade actuelle qu'aucun spécialiste ou sommité géopolitique n'avait, à ce qu'il semble, prophétisé. Pas plus qu'un autre, je n'avais la prescience de ce qui allait arriver, mais les signes que je relevais, le souvenir de cette monstrueuse Tsar Bomba, la dissolution de l'ONG Mémorial, étaient en somme avant-coureurs du cauchemar actuel. Ceci me porte à une méditation presque douloureuse : ceci montre bien que ce qui se joue ici, s'écrit en ces pages, ne se résume pas à une recension qu'on peut juger distrayante ou futile de coïncidences troublantes, de synchronicités bizarres. Au-delà de ce jeu qui ne porterait guère à conséquence (qu'on y ajoute foi ou pas est finalement de peu d'importance), quelque chose de plus vaste n'est-il pas engagé ? Ce que je nomme, faute de mieux peut-être, l'Attracteur étrange, n'est-il pas à l'œuvre, en sourdine, au sein même de nos existences ? Et que désignent ces mots "à l'oeuvre "? S'agit-il d'une pure vigie, d'une sorte d'instance rêveuse portant parfois en elle l'annonce de temps à venir ? Ou bien dispose-t-elle d'une puissance opérative ? C'est peu dire que je n'ai aucune certitude. S'il m'arrive parfois d'envisager la présence en notre monde d'une Divinité, je ne peux croire qu'elle soit autre chose qu'une Divinité faible. L'idée d'un dieu tout-puissant me semble scandaleuse, à moins qu'il faille concevoir d'une autre manière cette toute-puissance, comme invite à le faire Ghislain Lafont par exemple, dans ce texte d'Etudes (2007). "Il faut revenir ici, écrit-il, à Etty Hillesum, qui se voulait le « cœur pensant de la baraque » des Juifs en attente de départ vers la mort, et qui retourne complètement les données du problème : « Et si Dieu cesse de m’aider, écrit-elle, ce sera à moi d’aider Dieu » [169, 170, 175 sq.] [...] En réalité, sa méditation sur le mal embrasse le temps et l’espace : « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration » ; et elle perçoit l’impuissance de Dieu par rapport à tout cela, comme une sorte d’incapacité d’enfant devant la malice des adultes. Surtout, elle ressent profondément la cause du mal, qui est justement la perte de l’intériorité comme de l’invocation divine. Aider Dieu, et d’abord en elle-même, c’est simplement (!) préserver intacte une place pour Dieu dans le cœur, d’où puisse jaillir un comportement vrai : « Je vais t’aider, mon Dieu à ne pas t’éteindre en moi… C’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous » [175]." 

Etty Hillesum

Née le 15 janvier 1914 dans les Pays-Bas, Etty Hillesum a tenu son Journal entre 1941 et 1943. Elle  fut assassinée à Auschwitz le 30 novembre 1943. Ce jour-là, Ernst Jünger était chez lui à Kirchhorst, après avoir quitté Paris le 20 novembre. Pas d'entrée pour ce jour précis dans son Journal, mais il note le 27 novembre avoir passé l'après-midi à Hanovre, qu'il trouve changé en un monceau de ruines : "Les endroits où j'avais vécu enfant, écolier, jeune officier, sont complètement rasés. [...] Il y avait de l'affairement au milieu des ruines. Le va-et-vient de la foule me rappela les images que j'avais vues de Rostov et dans d'autres villes russes. L'Est se rapproche."

Le fier officier, si brave à l'épreuve du feu, si stoïque jusque dans l'annonce de la mort de son fils Ernstel sur le front italien, avoue cette fois être déprimé par ce spectacle. Il y voit malgré tout comme une fatalité, dont il aurait eu la vision prophétique longtemps avant la guerre, et également en 1937, à Paris déjà. Il veut croire à une inéluctabilité du désastre :

"La catastrophe devait se produire ; elle a choisi la guerre, comme son meilleur agent. Mais, même sans elle, la guerre civile eût accompli cette oeuvre, comme il advint en Espagne ; ou bien tout simplement quelque comète, un feu céleste, un tremblement de terre. Les villes étaient mûres, molles comme de l'amadou, et l'homme pressé d'y bouter le feu. On pouvait prévoir exactement l'avenir lorsqu'il faisait flamber les églises en Russie, les synagogues en Allemagne, et envoyait son semblable, contre le droit et l'équité, pourrir dans les camps de concentration. Les choses atteignaient la limite où elles crient vengeance au Ciel."

Revenons en arrière. C'est un autre passage du Journal parisien que je citais le 30 septembre 1992, après avoir évoqué Franz Kafka et Pierre Reverdy. Une entrée au 21 février 1943, où le poète français est cité pour la première et sans doute unique fois. Mais avant, il faut situer le contexte : Jünger commence par écrire qu'il a déjeuné à la Tour d'Argent, en compagnie d'un ami, Heller, et d'un peintre nommé Kuhn : "Parlé de l'action exercée par les livres et les tableaux, lors même que personne ne les lit ou ne les voit. "Mais dans les profondeurs, cela s'est accompli." Cette idée est inconcevable à nos contemporains dans la mesure où ils accroissent leurs réseaux de communication et de circulation, c'est-à-dire remplacent les liens spirituels par les rapports techniques." 

Ce passage est très significatif de la pensée métaphysique de Jünger, qu'on pourrait facilement taxer d'irrationalisme car après tout sa conception défie le sens commun. Un livre qu'on ne lit pas, un tableau qu'on ne voit pas, comment pourraient-ils exercer une action dans l'univers ? Il faut présupposer une force occulte, et cela me fait songer à cette phrase du Zohar souvent citée par Raymond Abellio, et que rappelle Pacôme Thiellement dans son essai, Les mêmes yeux que Lost (Léo Sheer, 2011): "C'est par l'étude de la Loi que le saint soutient le monde." Et notre essayiste d'émettre le même jugement que Jünger, soixante-huit ans plus tard : "C'est une des idées qui semblent les plus scandaleuses aux représentants du monde moderne."

Jünger qui retrouve Kuhn un peu plus tard au Meurice, où il lui montre quelques-uns de ses tableaux. Il en distingue un qui se nomme "La ville au crépuscule". Et sur le chemin du retour, la conversation roule alors sur le crépuscule, son ambiance et ses effets. "Des individus, explique Jünger, il dégage la Figure, estompe les détails et fait ressortir ce qu'il y a de général dans les êtres, l'homme, la femme, l'humaine nature. Par là, il ressemble à l'artiste qui, pour discerner les Figures, doit héberger, lui aussi, beaucoup d'ombre et de crépuscule." Cette méditation crépusculaire me frappa en 1992 parce qu'elle venait juste après la confrontation des deux textes reverdien et kafkaïen, qui tous les deux se déroulaient précisément au crépuscule : "Un jour d'été, vers le soir, j'arrivai dans un village où je n'étais encore jamais allé." (Kafka) .  "Les cloches sonnent au clocher d'un village lointain et je ne sais que faire de mes mains. Avancer malgré le vent et la nuit qui monte lentement." (Reverdy) Et comment sont caractérisés les personnages de ces deux histoires, sinon par une absence de détails qui les rend à une indétermination essentielle. Aucune description des deux narrateurs, on ne saura rien d'eux, de leur physique, de leur provenance, des mobiles de leur voyage, et on n'en apprendra guère plus des gens qu'ils rencontrent. L'advenue de la Figure efface les visages singuliers.

Aristide Maillol, Revue Verve, 1939, La Figure humaine.

C'est tout de suite après l'évocation du crépuscule que Jünger écrit : "Précisément, ce soir, je feuillette encore un numéro de Verve de 1939 et j'y trouve des extraits d'un auteur qui m'était inconnu, Pierre Reverdy." Je m'interroge sur cet adverbe qui ouvre la phrase : précisément. Car les extraits de Reverdy que donne Jünger ne traitent pas précisément du crépuscule. Mais sans doute veut-il parler de cette ombre et de ce crépuscule que l'artiste, ici Reverdy, héberge en soi, et dont les phrases citées portent témoignage :

"Je suis armé d'une cuirasse qui n'est faite que de défauts."

"Etre ému, c'est respirer avec le coeur."

"Sa flèche est empoisonnée, il l'a plongée dans sa propre blessure."

 Jünger fut ému à Hanovre, et de façon durable. Dans le train qui le ramène à Paris, le 20 décembre 1943, il note se souvenir des mélancolies qui l'assaillaient souvent sur le chemin de l'école, cette grande impression, dit-il, d'être à l'abandon. "Je me tourmentais alors de ce qu'il m'adviendrait si ma mère mourait, et d'être si différent de ce qu'on attendait de moi. Et maintenant, quand j'ai traversé ces rues en ruine, le même état d'âme m'est revenu de l'oubli - comme dans ces cauchemars où l'on se souvient aussi des angoisses de jadis."