lundi 7 juin 2021

L'histoire de l'amour

Un pas de côté en entraîne souvent un autre, puis un autre, et encore un autre, et de pas de côté en pas de côté, c'est finalement une nouvelle piste qui s'est imposée : une bifurcation a été prise, qui oblige à oublier pour un moment le sentier qu'on suivait de prime abord.

Vendredi après-midi. Le ciel est encore chargé, menaçant. Je me rends sur le site d'Emmaüs de Déols, où le Cabaret du Caboulot tracté anime une braderie. Je réalise qu'il y a bien longtemps que je ne suis pas venu en ce lieu, pourtant bien proche de chez moi. La dernière fois, c'était sans doute pour chiner quelque costume pour une pièce de théâtre. Accueil classique, le gel dans les mains, public assez nombreux mais ce n'est pas la foule immense. Tant mieux. Et très vite, je vois, posé sur un des mille meubles de la zone, une petite pile de livres - qui s'avèrera être celle d'une lectrice de la troupe - surmontée par Le Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne. C'est Underland qui continue de semer ses échos caverneux, je suis entré en terre magique.

Avant de suivre les différents spectacles offerts, je file à droite, à la bibliothèque. Et tout de suite s'impose la vision d'un Quarto de Louis Guilloux, D'une guerre l'autre. Louis Guilloux, grand écrivain dont j'ai lu, il y a longtemps, Le pain des rêves, sur son enfance pauvre dans un quartier peu salubre de Saint-Brieuc. A cela j'ajoute deux Folios : un recueil de nouvelles de John Cheever et L'histoire de l'amour, de Nicole Krauss. Et puis la lumière s'éteint. Une coupure de courant qui dure et rend bien difficile la poursuite de la chasse à la pépite littéraire dans la pénombre. J'y renonce bientôt, ces trois livres suffiront bien, qui n'étaient peut-être pas eux-mêmes indispensables.

Retour à la pleine lumière. J'erre entre les éventaires, bascule dans un vieux canapé pour suivre les numéros musicaux et circassiens du Caboulot, vais admirer la Bestia de Giovanni Ortega, sculpture mobile réalisée avec des objets au rebut. Un moment d'art brut, de catabase du caddy :


La pluie s'invitera in fine, comme conclusion mouillée à la folie douce de l'après-midi.

Deux jours plus tard, après avoir rédigé cet article inspiré par la mort de l'artiste israëlien Dani Karavan, je commence à relire L'histoire de l'amour. Je dis relire car je l'ai déjà lu il y a quelques années, tout comme j'ai lu deux fois Forêt obscure, de la même auteure, un roman plus récent. Je relis peu, alors cela veut bien dire quelque chose, cela veut bien dire qu'il y a pour moi, chez Nicole Krauss, des motifs essentiels. Et pourtant, pas un mot ici, pas une note, le nom de Krauss n'apparaît pas, et c'est presque incompréhensible*.

L'histoire de l'amour, c'est l'histoire d'un livre qui s'appelle L'histoire de l'amour. C'est aussi simple et aussi compliqué que cela. Un livre écrit par un homme qui fuit l'extermination en se cachant dans la forêt, qui voit la fille qu'il aimait partir à l'étranger, qui écrit pour elle un livre de fantaisie, doux et mélancolique, qu'il confiera à un ami, mais je ne veux pas en dire plus. Car à le résumer on pourrait bien perdre le charme de ce livre, dont le destin épouse la tragédie du siècle et suit les chemins d'exil. Je trouve merveilleux, étrange de le retrouver à Emmaüs, de même que j'avais déniché, de façon tout aussi improbable, Forêt obscure à Noz. Et les signes parlèrent d'eux-mêmes : la deuxième narratrice du roman ouvre sa partie page 70 par ce titre de section : 1. MON NOM EST ALMA SINGER

"Quand je suis née, ma mère m'a donné le nom de toutes les jeunes femmes qui se trouvaient dans un livre que mon père lui avait offert et qui s'appelait L'histoire de l'amour."
Et je ne pouvais oublier alors que je devais rencontrer le lendemain, dans le cadre d'une activité associative bénévole, un homme du nom de A. Singer. Dont le prénom comportait aussi quatre lettres et deux A.

La neuvième section m'offrit une ébouriffante coïncidence :

9. S'ENSUIVIRENT LES PLUS HEUREUSES ANNÉES DE LEUR VIE

"Ils vivaient dans une maison ensoleillée couverte de bougainvilliers à Ramat Gan. Mon père a planté un olivier et un citronnier dans le jardin, et a creusé une petite tranchée autour de chacun des deux arbres pour que l'eau y demeure. [...] Ils ont fini par se marier sur la plage à Tel-Aviv et, pour leur lune de miel, ils sont partis deux mois en Amérique du Sud." (p. 80)

Qu'on se rappelle : dans L'olivier et le tourbillon, Ramat Gan est le lieu de l'exposition de Dani Karavan, en 1997, où un olivier se balançait à une potence. Olivier arraché par l'armée israélienne dans un champ appartenant à un Palestinien, quelque part en Cisjordanie :  "Des bulldozers l'ont mis à bas au nom du Grand Israël. Dani Karavan l'a recueilli et baptisé «Har Homa», comme cette nouvelle colonie juive qui empoisonne les négociations. L'arbre est arrosé chaque soir. Son père adoptif espère bien le remettre un jour en terre."

Et ce mariage sur la plage fait écho à cette anecdote biographique des parents de Dani Karavan, qui se sont installés, à leur arrivée en Israël, sur la plage de Tel-Aviv, "c’était possible à l’époque de planter une tente dans laquelle ils ont vécu quelque temps." Parents arrivés de Pologne, comme le premier narrateur et véritable auteur de L'histoire de l'amour, Léopold Gursky.

D'autres échos sont encore perceptibles : Alma Singer est un clin d’œil à l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer dont l’épouse s’appelait Alma. Le compagnon de Léopold Gursky, son voisin du dessus, désigné uniquement par le prénom de Bruno, est un ami fictif, dont le modèle n'est sans doute autre que Bruno Schulz, écrivain et dessinateur, auteur génial des Boutiques de cannelle,  assassiné le 19 novembre 1942 dans le ghetto de Drohobycz, ville de Galicie orientale aujourd'hui en Ukraine.

Bruno Schulz

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* [Ajout du 8 juin : De fait, ce n'est pas tout à fait juste, Nicole Krauss est cité une fois dans un article du 2 août 2020, Fouettement furieux des ailes de l'ange. Mais j'avais alors mal orthographié son nom, Kraus au lieu de Krauss. ]

dimanche 6 juin 2021

L'olivier et le tourbillon

Encore un pas de côté. Hier, je lisais l'édition du Monde du 4 juin et tombai sur une nécrologie : "Dani Karavan, artiste israélien aux sculptures monumentales, est mort." Or, Dani Karavan n'était pas un inconnu, je venais de l'évoquer quelques jours plus tôt dans Gift Songs of Underland, à travers le mémorial qu'il avait conçu à Port-Bou pour Walter Benjamin, qui s'y suicida le 26 septembre 1940  alors qu'il avait tenté en vain de franchir la frontière espagnole pour gagner les États-Unis.

Une sorte de remords m'étreignit : je ne lui avais même pas fait l'honneur de mettre son nom en gras comme je le fais souvent pour les personnalités que je juge importantes dans le propos de l'article. Et pas plus ne l'avais-je inscrit comme libellé. Or, ce que je lus de Dani Karavan force le respect, et d'autant plus en cette période où la paix semble plus que jamais lointaine entre Israëliens et Palestiniens.

Dani Karavan est né le 7 décembre 1930, à Tel-Aviv, d’un couple de Polonais qui avait migré en Israël une dizaine d’années plus tôt. "Mes parents, raconte-t-il à la revue Urbanisme,  sont arrivés ici quand ils avaient 18 ans, en 1920, comme pionniers. Ils venaient de la ville de Lvov (en Pologne, aujourd’hui en Ukraine), appelée aussi Lemberg, au XIXe siècle, au temps de l’annexion par l’Autriche-Hongrie. Ils se sont installés sur la plage de Tel-Aviv, c’était possible à l’époque de planter une tente dans laquelle ils ont vécu quelque temps." Ce plasticien des paysages est l'auteur notamment de l'Axe majeur de Cergy-Pontoise, du chemin des Droits de l'homme à Nuremberg et de la place Blanche " Kikar Levana " de Tel-Aviv. Je n'ai jamais entendu parler de cette dernière, alors je cherche et trouve un article de Christophe Boltanski dans le Libé du 31 mars 1998 :

"L'olivier est renversé. Il flotte au milieu de la cage d'escalier, ses racines filandreuses pointées vers le ciel, ses feuilles argentées racornies et pendantes. Souvenir d'enfance, symbole de paix, l'arbre ponctue l’œuvre de Dani Karavan. L'artiste israélien lui réserve à chaque fois une place parmi ses sculptures géométriques. «Mon père en avait planté un devant la maison pour ma naissance. Nous avons grandi ensemble.» L'olivier, c'est son point d'appui, sa source de vie et d'énergie. Il se glisse comme dans un pot de fleur au cœur de ses dômes et de ses pyramides. A Paris, il jette son ombre apaisante sur l'Unesco en hommage à Yitzhak Rabin, le Premier ministre assassiné. A Tel-Aviv, il domine sa «place blanche» (Kikar Levana) commémorant la ville de sa jeunesse quand le béton n'avait pas encore recouvert les dunes et les plantations. Mais, cette fois, l'oléacée pend les pieds en l'air. L'armée israélienne l'a arraché, il y a de cela plusieurs mois, dans un champ appartenant à un Palestinien, quelque part en Cisjordanie. Des bulldozers l'ont mis à bas au nom du Grand Israël. Dani Karavan l'a recueilli et baptisé «Har Homa», comme cette nouvelle colonie juive qui empoisonne les négociations. L'arbre est arrosé chaque soir. Son père adoptif espère bien le remettre un jour en terre. En attendant, il se balance à sa potence, pour l'exemple, dans l'enceinte du musée de Ramat Gan (près de Tel-Aviv). L'exposition est intitulée Hiver 97. Cela fait plus d'un an que le processus de paix est gelé. Dani Karavan combat cet hiver qui vient enfin de finir, au moment où la lassitude et l'engourdissement gagnent la plupart de ses concitoyens. Son manifeste suscite l'événement. Il est l'artiste israélien le plus célèbre, le plus consacré aussi. A la Knesset, le Parlement israélien, son bas-relief monumental, taillé dans la pierre, sert de toile de fond à tous les débats. Si les députés utilisent quotidiennement son art comme une tribune, pourquoi n'en ferait-il pas autant? Il mène son intifada artistique avec les mêmes armes que les Palestiniens."

C'est encore un olivier qui a été planté au sommet du mémorial à Port-Bou.


Un autre article du Monde, daté du 18 mai 1994 raconte l'inauguration du monument créé par Dani Karavan : "

"Un parallélépipède de fer rouillé qui s'enfonce dans le sol à flanc de colline, formant un tunnel étroit de quelque quatre-vingt-cinq marches, descend droit vers la mer. Ou plutôt vers un tourbillon d'écume se brisant sur des rochers invisibles. En face, la montagne, les derniers contreforts des Pyrénées, d'où était arrivé Walter Benjamin, la France, la frontière, le poste de douane où il fut conduit... "

Je suis frappé par cette image du tourbillon qui me rappelle le maelström sur lequel j'ai écrit récemment.  D'autant plus que c'est cette vision, cette chance de le voir, dit Karavan, qui détermina le sens de son hommage :

"Je cherchais d'abord le lieu, explique Karavan. J'ai circulé partout. Il était évident que ce devait être près du cimetière. Un jour, j'ai eu la chance de voir le tourbillon*, et je me suis dit que la mer disait toute la tragédie de cet homme. C'était cela que je devais faire voir... Pour cet hommage, j'ai voulu utiliser toutes les choses qui existent autour du cimetière. J'ai cherché à amener le visiteur à passer, à s'asseoir, à méditer. A faire quelques expériences de passages. " Surtout, il a voulu ne rien changer à l'environnement, lier la nature, la végétation, le vent, le soleil, à son œuvre. Un olivier luttant contre la tramontane qui se penche vers le mur du cimetière. Plus haut, une plate-forme d'où l'on ne découvre que l'horizon lumineux, mais à travers un grillage quadrillé infranchissable. Plus haut encore, l’œil bute contre le muret rond du cimetière."

Dernière résonance étonnante : Dani Karavan est donc mort à Tel-Aviv à l'âge de 90 ans. Le 29 mai très précisément, et c'est là la date de publication de l'article où je le cite.

Dani Karavan

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* Sur un autre site, je lis ces propos rapportés de Dani Karavan (on peut écouter cette conférence donnée sur Akadem, où l'on appréciera aussi l'humour de l'homme)

:

« Je regarde la mer du haut des falaises, écrit Dani Karavan. L’eau démontée tourbillonne et mugit, jaillit tout à coup en écume blanche, retombe, s’apaise. La mer immobile. Et de nouveau : tourbillon, écume, mugissement, calme. La nature raconte ici la tragédie de cet homme. Personne ne saurait mieux la représenter. Tout ce qui me reste à faire, c’est d’amener le pèlerin à voir ce que raconte la nature… »

« J’avais un point [le tourbillon], et j’en cherchais un autre. Alors, est venu l’olivier qui représente la lutte pour la vie contre les rochers, le vent salé et violent : voilà le deuxième point. Puis j’ai trouvé le troisième, avec la haie, obstacle à la vue vers la mer, l’horizon, la liberté. Ce fut le troisième point. »

 

vendredi 4 juin 2021

Hourra l'Oural encore

Un pas de côté pour rendre compte d'une lecture achevée la semaine dernière, celle d'un autre ouvrage de Bernard Chambaz, après Éphémère (chroniqué dans Éphémères et lucioles), un récit de voyage dans l'Oural, à la frontière entre Europe et Asie, dénommé Hourra l'Oural encore (Paulsen, 2020), en référence à un recueil de poèmes d'Aragon, Hourra l'Oural, publié en 1934, "mélange détonnant, écrit Chambaz, de reportage et de propagande sous forme versifiée". Je ne m'attarderai pas sur une recension complète du livre (que je conseille vivement toutefois, tant il procure, comme tous les Chambaz, un grand plaisir de lecture), et me contenterai d'en citer trois passages qui me semblent autant de résonances aux thèmes qui nous hantent ces derniers temps.

Exemplaire offert à André Breton

1/ Le premier a pour cadre la ville de Berezniki, où Boris Elstine fit ses études secondaires, mais ce n'est pas pour cela qu'elle est devenue célèbre, "enfin assez célèbre, nuance Chambaz, pour avoir défrayé l'actualité cette dernière décennie."

"Sa notoriété tient aux mines de potasse qui ont fondé sa richesse et son destin, puis, par impéritie, l'origine de sa malédiction. Ici on se retrouve devant "les portes de l'enfer", un gouffre de 400 mètres de long, de 300 mètres de large et 250 mètres de profondeur apparu il y a une vingtaine d'années, surnommé "le grand-père" parce qu'une demi-douzaine d'autres gouffres sont apparus depuis, un trou au bord duquel des barres d'immeuble vides risquent de basculer. Le processus est simple à comprendre, même par moi qui n'ai jamais brillé ni cherché à briller en chimie ; fragilisées par une extraction débridée, les galeries des mines ont vu leurs parois de sel s'effondrer lors d'inondations, "comme un morceau de sucre dans la tasse de café", nous explique Evguéni en recourant à la touche "traduction" de son téléphone portable en même temps qu'il joint le geste à la parole et que nous voyons, en effet, le morceau de sucre se dissoudre dans sa tasse de café beigeasse. S'il a fallu évacuer plus de cent mille personnes, les gouffres n'ont englouti qu'une dizaine de corps jamais retrouvés." (pp. 42-43)
Bref, voilà une histoire qui n'aurait pas déparé dans le livre de Robert Macfarlane.

Berezniki

A ce désastre se mêlent, comme souvent en Russie, des affaires de corruption : "Le site, note le journaliste Yves Bonneau,  a d’abord été exploité, à l’époque soviétique, par des prisonniers du Goulag dont le camp jouxtait la mine. Suite à l’effondrement de l’URSS, l’oligarque Dmitry Rybolovlev a pris le contrôle de l’entreprise dans des circonstances troubles, émaillées d’accusation de meurtre, de relations avec la mafia locale ou de pressions violentes sur les actionnaires. Aujourd’hui, la ville russe a entamé une course contre la montre car son sol s’effondre." Rybolovlev a depuis revendu sa société, acheté l'AS Monaco et nombre de tableaux de maîtres et de propriétés luxueuses dans le monde entier. Il a "même acquis, écrit Chambaz, la villa de Trump en Floride, la payant le double de sa valeur, le sauvant de la faillite lors de la crise des subprimes. Le monde est petit." Il faut croire toutefois que les deux magnats ne partagent pas tout à fait les mêmes goûts car Rybolovlev fait raser la villa en 2016 et divise la propriété en trois lots distincts.

2/ Le second passage se situe dans le wagon de troisième classe qui emmène Chambaz et sa femme vers la ville de Verkhotourié, sur une voie qui "franchit avec une suprême lenteur la chaîne de montagnes de l'Oural". Pour se changer les idées, l'écrivain lit Vichéra *de Varlam Chalamov, un livre beaucoup moins désespéré, dit-il, que Les Récits de la Kolyma, son chef d’œuvre :

"Vichéra est le nom d'un affluent de la Kama et du premier camp où Chalamov a été déporté à la toute fin des années vingt quand il avait à peine plus de vingt ans. Trois ans de détention pour sa présence dans l'imprimerie clandestine qui éditait les trois notes où Lénine avait mis en garde ses camarades contre la brutalité de Staline. Dès les premières lignes qui relatent son séjour initial en prison, il signifie le serment fondamental de son existence et, souhaitons-le, des nôtres : "conformer mes actes à mes paroles." Avec le second serment, "l'aptitude au sacrifice", on conçoit que l'on pénètre dans un autre monde, à la fois russe et transcendantal. Reprenant mon souffle, j'arrive vite page vingt-cinq, d'autant plus que l'anti-roman commence à la page treize et que notre train se traîne, je suis Chalamov dans un wagon de détenus de droit commun en chemin vers Perm et je lis soudain : "On était en mars, un mars de l'Oural." Je ne l'ai jamais caché, j'aime ces coïncidences. Je les aime davantage quand elles sont redoublées par le chapitre où survient, impromptu, Berezniki." (p. 64) [C'est moi qui souligne]

3/ Le troisième passage se place à Ekaterinboug, quatrième ville de Russie, où furent assassinés le tsar Nicolas II et toute sa famille dans les caves de la villa Ipatiev, dans la nuit du 17 juillet 1918. Chambaz y visite le centre présidentiel Boris Eltsine, où "dès le vestibule, deux des premières pièces de la fondation Eltsine donnent le ton :le collier de perles d'ambre que Boris a offert jadis à Naïna pour son anniversaire et sa limousine noire ZIL, blindée, pourvue d'un système de brouillage d'écoute, le volant large comme un gouvernail." On y retrouve plus loin notre thème familier du labyrinthe :

"J'aime que l'histoire soit conçue comme un labyrinthe. Je suis servi ; "le labyrinthe du vingtième siècle" s'ouvre sur un immense écran qui me donne l'impression d'être devant un jeu vidéo, enchaînant des tableaux de l'histoire de la Russie depuis les origines, marquée par la perception immédiate d'une violence inhérente, et close par un Eltsine hagiographique monté sur un char pour s'opposer au putsch de l'été 1991. [...] 

L'atout du labyrinthe est de mêler la petite Histoire à la grande. La première photo avec sa mère, à trois ans, nu ; un ballon de volley, en cuir marron ; son diplôme obtenu à l'école de Berezniki ; la montre qu'il a achetée à son premier salaire ; l'original de la lettre qu'il a rédigée pour solliciter son adhésion au parti communiste quand il avait trente ans ; le téléphone jaune de la ligne directe pour appeler le secrétaire général du parti, etc."


Boris Eltsine sur un char devant la Maison Blanche

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* L'extrait donné par les éditions Verdier sur la page consacrée à Vichéra mentionne aussi Berezniki :

"La Roussalka

Pendant la construction de ce géant du premier quinquennat que fut le combinat de Bérezniki, Moscou ne négligeait pas notre éducation culturelle. Des groupes d’artistes de variété, des artistes de cirque, des prestidigitateurs et des troupes de théâtre itinérantes se succédaient pour nous distraire, se faire de l’argent, et apporter leur contribution au plan quinquennal…
La seule troupe qui ne s’est pas produite à Bérezniki est celle de la célèbre Blouse bleue, dont le directeur, l’idéologue, le guide et le fondateur, Boris Ioujanine, purgeait une peine de trois ans pour tentative de fuite à l’étranger.
Le combinat n’existait pas encore. Il n’y avait qu’un chantier dont le directeur était Granovski, fusillé par la suite. Le premier secrétaire du comité de district, Chakhguildine, a été fusillé, lui aussi."



mercredi 2 juin 2021

Jeter au coup d'oeil au maelström

Je viens de terminer à l'instant le formidable récit de Robert Macfarlane, Underland. Je ne doute pas qu'il va m'accompagner encore bien des jours, à travers également les échos qu'il a suscités, et dont le moindre n'est pas cet article du 14 janvier 2018, Thirteen years old again. Qui mettait en relation le roman de A.S. Byatt, Le Conte du biographe, et celui de John Burnside, L'été des noyés. Le point commun était ici l'âge de treize ans, qui coïncidait alors avec l'anniversaire de ma plus jeune fille, Violette, formant ainsi une étonnante synchronicité.

Cette boucle temporelle de plus de trois ans m'a conduit à revenir sur ces deux ouvrages, et je me suis alors aperçu que d'autres correspondances pouvaient être observées. Mais pour cela il importe de se pencher plus avant sur le sujet propre de chacun d'eux. Dans Le Conte du biographe, nous suivons les traces de  Phineas Gilbert Nanson, jeune universitaire anglais bien décidé à écrire la biographie de Scholes Destry-Scholes, lui-même biographe du célèbre voyageur Elmer Bole. La narratrice de L'été des noyés est Liv, une jeune fille vivant avec sa mère, Angelika Rossdal, artiste peintre, sur l'île de Kvaløya, au nord de la Norvège, Liv qui raconte dès la première page la mystérieuse noyade d'un garçon sans problème, Mats Sigfridsson, dont a retrouvé le canot dérivant dans le détroit de Malangen. Deux autres noyades inexplicables suivront dans ce même été, dont celle d'Harald, le jeune frère de Mats, qui "disparut par une nuit calme, baignée de lune, alors que l'eau était complètement lisse et que le canot - qu'on retrouva à Kvitberg, bien assis non loin de la berge, comme s'il attendait le retour de Harald -, celui-là même qu'avait utilisé Mats, volé au même voisin, était en parfait état". (p. 7)

Or, Phineas, au début de son projet de biographie de Scholes Destry-Scholes, prenant conseil auprès du professeur Ormerod Goode, s'entend dire par celui-ci que tout ce dont il est sûr, "c'est de la façon dont il est mort. Ou probablement mort." :

"Il a reversé du xérès.
"Probablement mort ?
- Il s'est noyé. Il s'est noyé au large des îles Lofoten. Ou du moins un bateau vide y a été retrouvé, à la dérive."[...]
"Les îles Lofoten, vous savez, au large de la côte nord-ouest de la Norvège. Il peut avoir eu l'idée de jeter au coup d'oeil au maelström. Il y a eu un petit entrefilet dans les journaux - je m'en suis souvenu parce que j'avais lu le livre, cela m'intéressait. Les Norvégiens l'ont mis en garde, quand il est parti, contre les courants dangereux. Il faisait une randonnée solitaire, d'après les journaux." (p. 39)

Or, les Lofoten sont une des destinations de Macfarlane, ouvrant la troisième partie de son livre, Ce qui nous hante (le Nord). Il s'y rend pour explorer l'une des grottes ornées les plus reculées de l'archipel, sur une côte nord-ouest entièrement déserte, une grotte dénommée Kollhellaren, ou "Trou de l'enfer". Il explique qu'on peut y accéder de deux façons, soit par voie de terre, en passant par le Mur des Lofoten, une longue crête escarpée, soit "par voie de mer, en contournant la pointe de l'archipel et en traversant le terrible Moskstraumen, l'un des plus puissants systèmes de tourbillons du monde, qui a inspiré à Edgar Allan Poe la nouvelle intitulée Une descente dans le Maelström (1841), où le tourbillon marin est présenté comme l'entrée d'un tunnel menant au centre de la terre." (p. 275)

"On trouve donc, tout proches l'un de l'autre, deux points d'accès au monde souterrain : une gueule de roche et une gueule d'eau, isolées par des montagnes menaçantes et par des flots impitoyables.
"Les humains qui ont produit les œuvres du Kollhellaren, voilà plus de deux mille cinq cents ans, ont pris des risques considérables pour atteindre le site recherché. Avant même de pénétrer dans la grotte, ils ont dû franchir de redoutables obstacles naturels."

Les danseurs rouges du Kollhellaren.

Il est curieux de lire que le projet de biographie de Phineas lui est peut-être venu en rêvant. Et de quoi rêve-t-il ? De profondeurs souterraines : "Je me suis réveillé un matin en pensant : "Il serait intéressant d'enquêter sur Scholes Destry-Scholes." J'avais le souvenir d'un rêve de poursuite dans des cavernes souterraines pommelées de vert et d'or. De m'être élevé à la surface et d'avoir vu un motif de boules en verre, de flotteurs de filets de pêche, à la surface de la mer, bleus, verts, transparents." (p. 36)

Ces trois livres, de Burnside, A.S. Byatt, et Macfarlane, forment comme une tresse, entrelaçant leurs motifs et leurs obsessions. Je ne cesse de sauter de l'un à l'autre, fasciné par le jeu de leurs résonances. Et l'ombre tutélaire d'Edgar Poe ajoute à cette fascination. Je sens qu'il me faut relire la nouvelle, et que peut-être d'autres échos profonds en jailliront.

 

Gueule de roche (Photo : Étienne Bailly)


samedi 29 mai 2021

Gift Songs of Underland

Et vous, mes mains, saurez-vous
Toucher encor mes paupières,
Mon visage, mes genoux ?
Sortant du fond de la Terre
Suis-je différent des pierres ?

Jules Supervielle, Géologies, in Gravitations

Quels sont les dix livres que vous emporteriez sur une île déserte ?  La question n'est pas très originale, mais les réponses peuvent l'être, ainsi de Maylis de Kerangal sacrifiant à l'exercice avec Sylvain Bourmeau, pour la revue en ligne AOC. Je fus littéralement conquis par son évocation du premier livre de sa liste, à tel point que je le commandai sur-le-champ. Extraits (j'ai coupé un peu, à regret, pour ne pas imposer une trop longue citation) :

"On commence ?
On commence par le plus contemporain, un livre que je n’aurais pas eu entre les mains il y a un an : Underland de Robert Macfarlane, un auteur britannique qui n’écrit pas de fiction mais plutôt des récits littéraires et documentaires. [...] Dans son édition française, Underland est sous-titré Voyage au centre de la terre, et moi, adolescente, j’ai été une grande lectrice de Jules Verne… C’est une traduction de Patrick Hersant. En ouvrant ce livre, on passe donc sous la terre. L’ouvrage est composé de neuf ou dix récits, chacun autour d’un lieu, et il est organisé en trois parties : ce que l’on voit, ce que l’on cache et ce qui nous hante. Ce sont des lieux où il s’est rendu, et desquels il a rapporté un texte d’abord d’une grande beauté littéraire mais aussi dans lequel il mobilise beaucoup d’autres choses, qui viennent de la philosophie, par exemple, avec Walter Benjamin ou de l’anthropologie avec Anna Tsing ou encore de la poésie et de William Carlos Williams. Ce sont quelques noms qu’on peut attraper dans Underland, un livre dans lequel s’hybrident ces disciplines différentes, et dans lequel la géologie est aussi, bien sûr, très importante. Macfarlane part de la métaphore de la descente, et il essaie en quelque sorte, et sans mauvais jeu de mot, de relever l’idée de descente, de l’exhausser. Tous ce qui est sous la terre, ces mondes souterrains, ces catacombes, ces nécropoles, ces grottes sont souvent appréhendées avec peur, avec dégoût. Mais lui, il tente plutôt d’adopter une posture de chercheur d’or. Cela fait penser évidemment à la phrase de Victor Hugo sur les mineurs, « l’imagination cette grande plongeuse », cette idée que pour imaginer il faut être comme un mineur… Ce qu’est du coup Robert Macfarlane pour ce livre extraordinaire qui nous amène aussi bien dans une ancienne mine en compagnie d’un jeune scientifique qui essaie de capter les fragments de particules de lumière issue des trous noirs que dans les profondeurs d’une sépulture des montagnes slovènes… Il y a beaucoup d’autres histoires de monuments funéraires, de tertres à travers les îles Lofoten, le Groenland, la Finlande, la Norvège, et surtout la Grande-Bretagne…

C’est un livre-ressource pour moi, du fait de toutes les références qu’il contient mais aussi, et surtout, sur le plan de l’imaginaire, c’est-à-dire l’endroit pour un écrivain qui doit être le plus activé par un travail plastique et sensible, par la curiosité, par les rapprochements, tout ce travail de l’imagination."

Le 19 mai, j'ai commencé l'ouvrage et immédiatement, dès l'ouverture, que l'auteur nomme Première salle, j'ai retrouvé un des thèmes qui avaient surgi avec les lucioles, en l'occurrence le labyrinthe. "On accède au monde souterrain par le tronc fendu d'un vieux frêne", est-il écrit dans l'incipit. Et, page suivante : "Sous le frêne se déploie un labyrinthe." Phrase reprise en écho à la fin de ce préambule : "Ces scènes du monde souterrain se déroulent toutes sur les parois de cette salle impossible, au fond du labyrinthe qui se déploie sous le frêne fendu. D'une culture et d'une époque à l'autre, ce sont toujours les trois mêmes tâches : protéger ce qui est précieux, produire des choses de valeur, reléguer ce qui est nuisible."

Les lucioles, je les retrouverai d'ailleurs dans ce chapitre où Macfarlane explore les catacombes parisiennes, en compagnie de deux "cataphiles" qui ne craignent pas d'emprunter les passages interdits :

"Le ballast crisse à nouveau sous nos pas. Devant nous, plus loin, une nuée de lucioles émerge dans le noir, leurs lueurs orangées voletant dans la nuit. Elles semblent flotter sur place et projettent des lumières dansantes sur les murs de brique. A mesure que nous nous rapprochons, les points lumineux s'attachent à des corps humains : ce ne sont pas des lucioles, ce sont des diables. Équipés de lampes frontales à carbure qui produisent de petites flammes jumelles, des gens se pressent à l'extrémité du tunnel." (p. 144-145)
C'est juste après que Macfarlane interrompt son récit pour évoquer Le Livre des passages de Walter Benjamin, et son suicide en 1940 à Port-Bou, où l'artiste israëlien Dani Karavan a conçu un mémorial en son honneur, pour le cinquantième anniversaire de sa mort : " (...) un monument simple et puissant, qui prend lui-même la forme d'une série de passages. Le premier mène sous terre. De la petite place donnant sur le cimetière municipal, un long tunnel d'acier rouillé s'enfonce en pente douce dans le substrat rocheux de la côte." En avril 2018, j'en ai parlé dans l'article Escape room et mémoire des anonymes : "Escalier, tunnel étroit de soixante-dix marches entre ciel et mer, il s'achève avec une vitre où s'inscrit une citation de Walter Benjamin : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celles des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes »" La vitre, écrit Macfarlane, "offre une vue sur une baie étincelante. Les courants y forment un tourbillon dont la spirale se renouvelle à chaque marée."



J'écrivais ensuite : "Et, contemplant ces photos prises sur le site de Didier Long ou sur le site de l'école d'Art d'Aix-en-Provence, j'ai repensé aux photos que j'avais prises la veille à Saint-Germain de Confolens, en visitant l'église Saint-Vincent près du vieux château ou en voyant deux personnes s'engouffrer dans le Passage des Lavandières, qui conduit vers les rives de la Vienne."


 

"L’œuvre laissée inachevée par Benjamin, poursuit Macfarlane, au moment de son suicide, se renouvelle constamment. Entrer dans Le Livre des passages par l'un de ses mille points d'accès, c'est pénétrer dans un labyrinthe de galeries où, semble-t-il, les parcours ne se répètent jamais."

Je m'avisai un peu plus tard qu'un autre ouvrage pouvait entrer en résonance avec Underland , qui est Le Domaine d'Ana de Jean Lahougue (Champ Vallon, 1998), explicitement inspiré du Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne. Étrange roman, par ailleurs, fruit d'un réseau inextricable de contraintes, auquel Rémi Schulz a consacré plusieurs articles (où il montre entre autres choses qu'il a aussi de nombreux points communs avec Le Mont Analogue de René Daumal, revendiqué ceci dit comme l'un de ses hypotextes générateurs par Lahougue lui-même dans Les clés du domaine ).


J'avais eu la velléité de me pencher de près sur cet ouvrage fort savamment composé, mais j'avais calé en définitive sur l'extraordinaire complexité du système conçu par Lahougue, et remis à plus tard une investigation sérieuse. L'occasion m'était donc donnée, par la bande, d'y revenir. Je ressortis le volume du rayonnage où il somnolait et commençai à lire : "Le 23 mai 1991, un samedi, mon oncle, le professeur Brideuil, qui d'ordinaire s'endormait insensiblement dès les premières pages de notre lecture vespérale, perdit pied moins vite que les autres soirs." (p. 9) 

Or, il était très précisément 0 h 14 (ou 0 h 16, je ne sais plus avec certitude) quand je lus cette phrase, le lundi 24 mai. A quelques minutes près, trente ans jour pour jour me séparaient de la première scène du roman. 

J'étais un peu déçu de cette correspondance un peu boiteuse, jusqu'à ce que, hier, j'ouvre par curiosité Le Voyage au centre de la Terre, et que je lise l'incipit, la toute première phrase du roman : " Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock, revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19 de Königstrasse, l’une des plus anciennes rues du vieux quartier de Hambourg." 

Dessin d'Edouard Riou illustrant le chapitre I de l'édition originale Hetzel (1864)
 

Poursuivant la lecture d'Underland, je suis parvenu hier encore à ce récit qui se déroule sur les côtes de Norvège, où l'auteur passe plusieurs jours avec un pêcheur, Bjørnar Nicolaisen, en lutte contre les compagnies pétrolières qui veulent exploiter des fonds marins encore indemnes. C'est un autre roman qui me revint alors en mémoire, L'été des noyés, de l'écrivain et poète écossais John Burnside, une œuvre mystérieuse et magnétique, faux thriller des fjords intranquilles, que je pensais traiter largement sur Alluvions, mais qui, finalement, ne se trouva évoqué que dans un seul article du 14 janvier 2018, Thirteen years old again.


Le récit de Robert Macfarlane se situe à Andøya, l'île la plus septentrionale de l'archipel de Vesterålen, au nord des îles Lofoten, tandis que le roman de Burnside se déroule sur l'île de Kvaløya : cinq heures de route et de ferry séparent ces deux îles qui riment si bien entre elles.


Incipit de L'été des noyés : " Fin mai 2001, une dizaine de jours après que je l'avais vu pour la dernière fois, on remonta Mats Sigfridsson du fond du détroit de Malangen, plus bas sur la côte à quelques kilomètres d'ici."

La date n'est pas précise, mais fin mai, cela correspond bien aux 23/24 mai précédents. Et 2001, cela veut dire dix ans pile après l'incipit de Jean Lahougue. 

Tout ceci m'a rappelé aussi un autre livre de John Burnside, un recueil de poésies intitulé Gift Songs (Cape Poetry, 2007), que j'ai acheté le 4 février 2017, au Charity Shop de ce village de Saint-Germain de Confolens, dont j'ai montré plus haut le passage des Lavandières et l'église. A la vérité, je ne l'ai jamais lu, même si souvent j'ai eu la tentation de traduire ces poèmes pour m'améliorer moi-même dans cette langue que je possède si mal.


Mais Saint-Germain, ce petit village lové sur les rives de la Vienne, surplombé de son château médiéval ruiné, c'est surtout le souvenir de ma petite sœur Marie, qui habita là avec sa famille jusqu'à la terrible maladie qui l'emporta en 2019. Aujourd'hui la maison au bout du village est en vente, et je ne suis pas sûr de revenir jamais fouiner dans les rayons du Charity Shop.

 

dimanche 23 mai 2021

Au chemin blanchi quand l’âne se tait

 Au Doc, qui saura pourquoi


Tous les dimanches, c'est un plaisir de retrouver les Notules dominicales de Philippe Didion. Un vosgien qui aime à passer ses vacances en Creuse est forcément un homme de goût et de bonne compagnie. Ajoutons à cela qu'il a eu la bonne idée de naître en 1960, ce qui en fait un confrère générationnel. Il se trouve que dans sa dernière livraison, ce matin-même donc, j'ai trouvé ce passage sur l'écrivain franco-grec Vassilis Alexakis :

Je t’oublierai tous les jours (Vassilis Alexakis, Stock, 2005, rééd. Gallimard, coll. Folio n° 4488, 2007; 258 p., 7,50 €).

"Quand Vassilis Alexakis est mort, en janvier dernier, j’ai fait le bilan de ce que j’avais lu de lui et me suis aperçu que ce titre avait échappé à mes radars. Cette ultime pièce du puzzle franco-grec que constitue son œuvre nous donne l’occasion de faire le point sur le chantier intitulé “Les uns et les otes” dont la dernière mise à jour date du mois d’août 2018. Depuis cette date, j’ai appris dans Le Monde diplomatique de juillet 2020 que Kalymnos (Grèce) est l’île des Kalymniotes. Dans le numéro 23 du Publicateur du Collège de ‘Pataphysique (mars 2020), Alain Chevrier mentionne les Candiotes (de Candie, l’ancien nom de l’île de Crète), indique que les Chypriotes sont aussi des Cypriotes et que Massalia, la Marseille antique, était peuplée de Massaliotes. La revue Esprit (n° 426, juillet-août 2016), rendant compte du livre de Lorand Gaspar intitulé Carnet de Patmos, écrit : “L’histoire dit que les Patmiotes s’enrichirent en approvisionnant les voiliers de la flotte vénitienne”. Notons que Boris Vian évoque les gymnotes dans Trouble dans les andains, mais il s’agit de poissons d’eau douce. Enfin, Vassilis Alexakis m’apprend aujourd’hui que les Cardianiotes habitent Cardiani, village situé sur l’île de Tinos (on trouve ces noms plus fréquemment écrits avec un K initial)."

C'est moi qui souligne évidemment cette mention de Lorand Gaspar, le poète apparu ici très récemment et dont j'ai rendu compte dans Cri blanc dans la chute sombre d'une falaise. On ne peut pas dire que c'est un écrivain qui court les rues et les gazettes, alors le revoir à cet endroit quelques jours plus tard m'apparaît comme un écho sympathique de l'Attracteur étrange.


Dans cette histoire, Alexakis n'est pas qu'un prétexte. De lui, je dois dire que je n'ai lu qu'un seul livre*, mais quel livre ! La langue maternelle, en 1995, pour lequel il reçut le prix Médicis. Le personnage principal, Pavlos, rentre à Athènes après vingt ans de vie parisienne, et il entreprend de résoudre une énigme : quel est donc le sens de la lettre E jadis suspendue à l'entrée du Temple d'Apollon à Delphes ? Bon, de fait le mystère ne sera pas vraiment élucidé, mais approfondi ou épaissi. Le roman se termine au cimetière où est enterrée la mère du narrateur :

"La dalle était légèrement poussiéreuse. Il y avait un peu plus de poussière dans les lettres gravées de son nom. Je me suis penché et j'ai soufflé la poussière. J'ai songé une fois encore à l'epsilon. Le nom de ma mère, Marika Nicolaïdis, ne comporte pas cette lettre. Ni le mien, d'ailleurs. J'étais certain pourtant que le mot qui me manquait pour compléter mon cahier était là, quelque part. J'ai regardé le gravier qui forme une mince bordure autour des géraniums. Deux oiseaux picoraient un peu plus loin. J'ai soudain pensé au mot ellipsi, le manque.

- Tu nous as manqué, Marika, ai-je pensé." (pp. 392-393)

C'est aussi sur la mort de la mère que se clôt ce récit au titre plein d'epsilon, Éphémère de Bernard Chambaz. Dans un post-scriptum, il annonce que sa mère est morte l'avant-veille du jour de Noël, la nuit, dans son sommeil. "Je sais, écrit-il, que les memento mori ne l'impressionnaient pas, ni ne lui enseignaient quelque sagesse. J'imagine qu'elle aurait volontiers choisi le bambou comme totem et le labyrinthe comme cosa mentale. Quoi qu'il en soit, elle continuait d'aborder le monde avec une certaine légèreté. En cela aussi, je dois lui ressembler un peu." (pp. 231-232)

Il raconte que la veille au soir, elle lui avait téléphoné, "ce qu'elle faisait rarement, pour prendre de nos nouvelles à cause de la tempête sur les côtes méditerranéennes." Elle lui dit qu'elle n'avait pas entendu " Ma nuit rêvée" sur France Culture  le samedi précédent.

"Je lui expliquai que c'était en raison de la grève, qu'elle ne passerait pas non plus cette nuit-ci à cause du calendrier, que ce serait sans doute en janvier pour son anniversaire. Ce qui est étrange dans l'histoire, c'est que, par discrétion, je ne la prévenais pas des émissions auxquelles j'étais invité, et que je m'étais autorisé une exception pour "Ma nuit rêvée", pour l'horaire, pour l'impression harmonieuse que j'en avais eu, pour mes choix dans cet infini patrimoine radiophonique. Elle me demanda aussi où j'en étais de mon livre sur la nuit au musée et elle se réjouit que je l'ai terminé. Nous ne doutions pas qu'elle le lirait à l'automne prochain." (p. 232-233)
L'article sur le premier entretien de cette Nuit rêvée commençait par cette citation tirée du roman Les Poilus de Joseph Delteil, "Aux morts pour qu'ils vivent, aux vivants pour qu'ils aiment", que Bernard Chambaz a mis en exergue de son roman Un autre Eden. Citation qui  s'applique tout particulièrement à la littérature, et à Chambaz qui dit écrire "pour redonner un semblant de vie, de survie, à ceux qu’on pourrait appeler nos disparus."

Peinture : Nunki Bartt

PS : notre ami Nunki Bartt me fait parvenir cet après-midi un lien vers l'âne d'Amorgos, une création de Jean-Guy Coulange, Amorgos, faut-il le rappeler, l'île du  monastère de la Panaghia Chozoviotissa. Ce conte radiophonique est aussi la recherche d'une énigme : “ Tout commence un soir de septembre dans les années quatre-vingt dix, mon premier voyage à Amorgos. Au cours d’une promenade près de Langada, au détour d’un buisson, une forme apparait, sombre, immobile, dense et aérienne. Dans ma vision, le chemin s’efface. J’écris sur un petit carnet « au chemin blanchi quand l’âne se tait ». Depuis ce jour et lors de chacun de mes voyages à Amorgos, cette image m’obsède.
Comme dans un conte, Ella ! part à la recherche de ce secret, de cette énigme
.”

 

 

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* Je me trompe : j'ai dû lire aussi Après J.C., comme en témoigne cet article du 2 novembre 2014, mais je n'en ai pas de souvenir. Je l'ai acheté, mais peut-être ne l'ai-je jamais lu.

mercredi 19 mai 2021

Ephémères et lucioles

J'ai plusieurs fois désigné sous le terme de lucioles ces petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences ne s'inscrivant pas dans un grand rhizome proliférant, un réseau de correspondances serrées, mais éclatant avec un bel ensemble comme un pétillement de hasards débridés. On se doute que ce phénomène ne se manifeste pas tous les jours, le dernier en date remontait à décembre 2020, avec les résonances à la porte de bronze. Mais le 30 avril et le 1er mai dernier a eu lieu une nouvelle épiphanie de lucioles. Ce matin-là, je reçus tout d'abord un mail annonçant un article de The Charnel-House, un site sous-titré From Bauhaus to Beinhaus, tenu par un certain Ross Wolfe, et dont les grands centres d'intérêt sont le marxisme et l'architecture. L'article traitait de Lazar Khidekel, un élève de Kazimir Malevitch dans les années 20, qui avait jeté les plans d'une cité aérienne, a "flying city". J'étais surpris de recevoir ce mail, car j'avais quelques années plus tôt souvent fréquenté ce site, dont l'iconographie est remarquable, mais je m'en étais peu à peu détaché - et je n'en recevais plus de nouvelles depuis bien longtemps. Soudain, il se rappelait à mon bon souvenir.

Dessin de Lazar Khidekel (1925-1932)

Le même jour, je consulte le site Barbotages, où Jacques Barbaut exprime son "grand (b/h)on(h/n)eur d’avoir été convié par Ian Geay (glouglous) à rejoindre — d’un plongeon ! — le pléthorique sommaire (Jean Lorrain, Laurine Roux, Anna d’Annunzio, Yves Letort, Éric Dussert, Christophe Esnault…) de la neuvième livraison — ou « immersion » — d’Amer, revue finissante, Lille, 480 pages, 504 grammes, avril 2021, thème : « Eaux, lavement littéraire » (...)" Je clique sur le lien qui termine le billet et débarque sur le site Les âmes d'Atala. Je déroule la page et découvre une vignette ouvrant sur un vinyle du groupe Fifth Era, dont le titre est Charnel House Anthems.


Un peu plus tard, je retrouve l'ami Nunki Bartt à la médiathèque, où j'emprunte le récit de Bernard Chambaz, Éphémère, qui relate sa nuit passée dans le musée de Franco Maria Ricci, tout près de Parme, à côté de son labyrinthe de bambous, comme il est dit sur la quatrième de couverture. 

Ce soir-là, nous regardons le premier volet d'une série sur les Décolonisations, L'apprentissage, qui part de la révolte des cipayes de 1857 à la République du Rif, mise sur pied de 1921 à 1926 par Abdelkrim el-Khattabi avant d'être écrasée par la France : "ce premier épisode montre que la résistance, autrement dit la décolonisation, a débuté avec la conquête. Il rappelle comment, en 1885, les puissances européennes se partagent l'Afrique à Berlin, comment les Allemands commettent le premier génocide du XXe siècle en Namibie, rivalisant avec les horreurs accomplies sous la houlette du roi belge Léopold II au Congo". Ceci me remet en mémoire le livre saisissant de l'écrivain suédois Sven Lindqvist, Maintenant tu es mort, Le siècle des bombes (Le Serpent à Plumes, 2002), qui retrace la genèse de la bombe et ses premières expérimentations par voie aérienne en 1911 jusqu'à la fin du XXème siècle (et évidemment, ça continue de plus belle). Le lendemain, je replonge dans le livre et retrouve le passage suivant :

"La première bombe larguée d'un avion explose le 1er novembre 1911 dans une oasis aux environs de Tripoli.

"Les Italiens lancent des bombes de leurs aéroplanes", annonce le Dagens Nyheter [grand quotidien de Stockholm] le lendemain. "Un des aviateurs a réussi, avec un résultat satisfaisant, à larguer quelques bombes sur le camp ennemi."

C'est le lieutenant Giulio Cavotti, à bord d'un monoplan aussi svelte qu'un éphémère, qui s'est penché hors de l'habitacle pour lâcher lui-même la bombe - une grenade à main danoise de marque Haasen - sur l'oasis lybienne de Tagiura, près de Tripoli. Quelques instants plus tard, il a attaqué l'oasis d'Aïn Zara. Au total, quatre bombes de deux kilos chacune ont été larguées lors de cette première attaque aérienne." (pp. 16-17, c'est moi qui souligne)*


La comparaison dont use Lindqvist résonnait donc avec l’Éphémère du titre qui renvoie aux initiales d'un autre italien, Franco Maria Ricci, FMR, qui apparaissent à Chambaz comme "une sorte de paradoxe vivant dans la mesure où il aura consacré son existence à conjuguer l'éphémère et l'éternité."


Un autre thème associe le livre de Lindqvist et Chambaz/FMR, celui du labyrinthe. Lindqvist a construit son essai sur ce principe. Ainsi écrit-il, dans sa courte préface : 

"Ce livre est un labyrinthe, avec vingt-deux entrées et pas de sortie. Chaque entrée mène à un récit ou à une argumentation qui vous suivez en passant d'un texte à l'autre, selon le numéro de la section où se trouve la suite du texte. [...] Où que vous vous trouviez, vous êtes entouré de pensées et d'événements contemporains, reliés à d'autres récits que celui que vous êtes en train de suivre. C'est intentionnel. Ainsi la texte est tout à fait ce qu'il a l'air d'être : l'un des sentiers possibles à travers le chaos de l'Histoire.

Bienvenue dans le labyrinthe ! Suivez les flèches, faites ce puzzle terrifiant et, quand vous aurez vu mon siècle, construisez le vôtre avec d'autres pièces."

Le labyrinthe de bambous que Ricci a fait édifier à Fontanellato, près de Parme, vient d'une promesse faite à son vieil ami Jorge Luis Borges. Le labyrinthe, écrit Chambaz, était déjà au cœur de leur première rencontre, à Buenos Aires, à la Bibliothèque nationale dont Borges était alors directeur :

"A la question de savoir ce qui l'avait motivé, Ricci répondit qu'il aimait le concept de labyrinthe. Borges sourit et assura que c'était une bonne raison pour traverser l'océan. Il le conduisit alors à travers une suite de couloirs et d'escaliers jusqu'à un balcon, d'où on surplombe la salle de lecture. "Vous voyez, là, c'est le centre du labyrinthe." Puis il ajouta qu'il était comme le Minotaure et qu'il attendait d'être tué, laissant planer un doute sur le sérieux de cette assertion." (p. 24)

Ce 1er mai, comme j'avais terminé Éphémère, je m'étais lancé dans la lecture, si longtemps différée, de Raboliot de Maurice Genevoix. A côté de moi, Gaëlle lisait le Voyage avec Charley de John Steinbeck (elle adore Steinbeck et aura bientôt tout lu de lui, du moins tout ce qui a été traduit en français - et je ne peux oublier que s'il n'a pas encore beaucoup de place sur Alluvions, il est tout de même le sujet du second billet que j'ai écrit, en décembre 2006). A un moment donné, elle me pose une question sur le sens du mot trimardeur. Et presque aussitôt voici que le même mot trimardeur affleure dans Genevoix**: "Une petite visite chez Trochut, de Sarcelotte et de Berlaisier, avait comme par miracle éclairci la vue du gros aubergiste. Il se rétractait ; il en revenait à ce qu'il avait dit d'abord et qui était, il le jurait, la vérité : "Un traînier lui avait apporté ces lapins, un trimardeur qu'il ne connaissait pas. (...)."

A 17 h 29, très précisément, je reçois une photo de ce même ami qui m'avait offert l'album de dessins de Cardon pour mes 60 ans. Faut-il préciser que, comme moi, il est né en 1960 ?


Or, c'est en 1960, deux ans avant de recevoir le prix Nobel de littérature, que John Steinbeck entreprend, au volant de son mobil home, un voyage de onze semaines à travers l’Amérique, avec pour seul compagnon son chien Charley.

Onze semaines... Je ne sais plus exactement pourquoi j'emprunte alors le Voyage avec Charley et l'ouvre à la page 111, où je lis : "Il m'indiqua pour cela une route qui, si je m'en étais souvenu, sans même parler de la suivre, aurait fait ressembler le labyrinthe de Cnossos à une autoroute."

 


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* Wikipedia a une autre version sur la nature des bombes, et parle de quatre grenades à fragmentation créées spécialement pour l'aviation par un certain Giuseppe Cipelli. L'une est reproduite dans Historic Wings, où l'on peut lire aussi : "When Lt. Gavotti returned to the field at Tripoli, he was cheered by fellow aviators and saluted by his commanding officer, General Caneva. He wrote, “Everybody is satisfied”. (...) Lt. Gavotti’s mission was nothing less than a revolution. The Italian press ran stories of the great exploits of Lt. Gavotti, calling him “the flying artilleryman”. As the term bomber and bombing had yet to be coined, he was trumpeted as having innovated “the art of winged death.”  It may not have been the first bombing mission, though many claim it was and certainly, it was the first by a European pilot." Le bombardier est déjà un héros...


 ** Dans la définition du CNRTL, il est proposé le dérivé trimardier, et c'est Genevoix qui est cité :

Trimardier, -ière, adj.,hapax. Il est venu rôder (...) en quête de vagues rogatons, ainsi qu'il fait chaque soir, trimardier, chapardeur, autour des maisons de Solaire (Genevoix, Rroû, 1931, p. 106).