jeudi 8 janvier 2026

C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot.

Le 7 janvier est toujours pour moi un jour très particulier. Anniversaire de ma petite sœur Marie emportée en décembre 2019 par la maladie. L'an dernier, j'y consacrai ici un billet, Cette nuit je la dispute aux chiens de l'insomnie. Cette année, c'est sur Facebook que j'ai posté un petit texte d'hommage. Je n'y reviens pas. Juste après, je suis allé marcher avec l'ami Nunki Bartt dans ce que l'on appelle la vallée verte, mais que la neige avait transfiguré en vallée blanche. Dans la prairie près de l'Indre où un troupeau de moutons vit en liberté, nous goûtions le crissement de nos pas dans la poudreuse, une sensation devenue rare ici à Châteauroux. 




Au fil de notre conversation errante je lui appris la mort de Béla Tarr, le cinéaste hongrois, à l'âge de 70 ans (il était né le 21 juillet 1955 dans la ville de Pecs, au sud-ouest de la Hongrie). Une mort qui passera assurément inaperçue aux yeux du grand public, et ne déclenchera aucune passion ou polémique à la mesure de celles qui ont suivi le décès de Brigitte Bardot.

Mais pour nous deux au moins, Béla Tarr nous importe plus que BB. Même si je n'ai pas encore visionné son grand œuvre, Satantango (1994), film sur l’effondrement du communisme en Europe de l’Est, adapté du roman (que j'ai lu, lui, en 2019) du lauréat du récent prix Nobel de littérature Laszlo Krasznahorkai, scénariste de plusieurs de ses films. Fresque longue de sept heures que Nunki lui-même avoue ne pas avoir regardé encore jusqu'au bout. Mais il y a aussi, entre autres, Damnation (1987), Le Cheval de Turin (2011, son film-testament), et Les Harmonies Werckmeister (2000). Il me parla de la scène inaugurale de ce dernier film, à ses yeux remarquable. Et ceci me rappela une ancienne lecture, celle de la philosophe Marie-José Mondzain dans Images (à suivre), De la poursuite au cinéma et ailleurs, que Stéphanie m'avait offert à la Noël 2012. J'avais découvert Marie-José Mondzain à travers la conférence qu'elle avait donnée à La Rochelle en octobre 2002, pour les Rencontres nationales des Enfants de cinéma à laquelle j'assistais en tant que coordinateur départemental École et cinéma. J'en conserve un souvenir éblouissant. Une des rares conférences (quelques années plus tard, il y eut celle d'Heinz Wismann, à Strasbourg), où j'ai essayé de tout noter, où j'avais vraiment l'impression d'entrer dans l'intelligence des choses. Dix ans plus tard, je lus donc cet essai (publié chez Bayard en 2011), et je me souvins donc de ce passage sur Béla Tarr. Je vérifiai ce soir-même qu'elle évoquait bien cette ouverture des Harmonies (d'ailleurs un marque-page demeuré dans le volume était précisément placé à cet endroit).


 Marie-José Mondzain écrit : "Janos, le poète obstiné, apparaît à l'orée du film comme metteur en scène du scénario le plus colossal de tout l'univers, puisqu'il fait jouer aux corps de ses compagnons de taverne la rotation de la Terre, de la Lune et des étoiles autour des feux du soleil. Et nous voyons dans la salle du bistrot où ils s'enivraient, des hommes pauvres, laids et balourds se mettre à tournoyer doucement sur eux-mêmes et autour du soleil. Chaque homme est une planète, leur danse est celle des constellations. Rien de plus beau que ces tourbillons de la chair devenue éthérée. C'est l'univers tout entier qui tient dans ce bistrot. [...] Quand la taverne doit fermer, le soleil, la lune et les étoiles sont invités à partir par le patron impatient. Valuschka lui dit alors doucement : "Mais monsieur Hagelmayer, ce n'est pas fini." Il y a dans l'univers une poursuite infinie, un mouvement perpétuel qui connaît tour à tour le flux de la lumière et les ténèbres de l'éclipse." (p. 98) 

Marie nous a quittés, Béla Tarr nous a quittés, mais nous ne nous résignerons pas à la perte. C'est à la lumière qu'ils nous ont laissée dans le cœur, à travers la danse cosmique des ivrognes, que nous inaugurons cette nouvelle année, celle des vingt ans d'Alluvions