Visionné mercredi Entretien libre avec Bernard Stiegler, émission de la chaîne Le Média titrée "Éviter l'apocalypse" (merci à Alex, qui m'a signalé son existence).
C'était passionnant, comme le plus souvent avec Stiegler, que je préfère en live qu'à l'écrit (je n'ai jamais terminé son essai de 2013, Pharmacologie du Front national, mon marque-page y est bloqué à la page 144, sans doute après la lecture de ce paragraphe, pardon, que dis-je, de cette phrase : "La question est cette boucle noétique, point de couture où, l'extériorisation s'accomplissant dans l'intériorisation et réciproquement, des circuits de transindividuation se trament qui permettent soit d'intensifier l'individuation psychique des cerveaux noétiques et l'individuation collective des sociétés, augmentant ainsi leurs potentiels néguentropiques, soit de liquider leurs potentiels d'individuation, de les délier et de les dépenser sous forme de pulsions au bénéfice d'une captation de plus-value.") Il a depuis écrit d'autres livres (au moins un par an) mais je n'y suis pas retourné, redoutant cette lourde phraséologie qui, heureusement, est moins prégnante dans ses conférences et interventions orales, comme ici dans cet entretien qui n'en a d'ailleurs guère l'allure, s'apparentant plus à un monologue de Stiegler, Aude Lancelin se contentant de brèves relances qui ne cherchent jamais à critiquer en quoi que ce soit l'approche du philosophe.
Beaucoup d'idées fortes tout de même, dont cette réflexion autour de la calculabilité (à 11 :26 sur la vidéo) : "Qu'est-ce que c'est que le capitalisme ? c'est le calcul. Le capitalisme, c'est ce qui pose que tout est calculable, ça Marx l'a dit dès le début. Et c'est ce qui pose que la calculabilité peut remplacer toute activité humaine. (...) Ce que montrent Marx et Engels c'est que les savoirs sont détruits par le calcul."
Il se trouve que je viens tout récemment de lire La Gouvernance par les nombres, du juriste Alain Supiot (que j'ai déjà évoqué plusieurs fois ici) : il s'agit là de la mise en forme de ses cours au Collège de France (2012-2014), où il montrait que la pensée ultra-libérale est une résurgence du vieux rêve occidental d'une harmonie fondée sur le calcul : "Réactivé d'abord par le taylorisme et la planification soviétique, ce projet scientiste prend aujourd'hui la forme d'une gouvernance par les nombres, qui se déploie sous l'égide de la "globalisation"."
On pourrait naïvement penser que deux intellectuels aux questionnements aussi proches se feraient un tant soit peu écho. Or, il n'en est rien : jamais Stiegler ne fait appel aux travaux de Supiot, et le contraire est également vrai (dans l'index des noms propres copieusement garni, on passe sans transition de Staline à Stiglitz). Je n'ai pas compétence pour analyser cet état de fait, et il m'intéresse peu de tenter une confrontation entre ces deux univers de pensée étanches, mais il me semble que ce constat en dit long sur un certain cloisonnement de l'université.
C'est alors que me revint en mémoire tout d'abord ce vers de Jean-Paul Michel, "La vie est une brûlure, pas un calcul", issu de son recueil "Défends-toi, Beauté violente !"
Et puis encore, dans sa Correspondance avec Pierre Bergounioux, ce passage d'une lettre du 19 septembre 1993 :
"Mon cher Pierre,
Je termine la lecture du Grand Sylvain, ébloui de sa beauté. Inoubliables sont les ombelles sous la "trique" des soleils rimbiens, les "cuissons de grand feu", le "service de cinq ou six mille pièces", et l'aromie musquée ! Frappé, intimidé, aussi, de la vérité de cette "comptabilité en partie double" dont il faut à toute force ramener le solde à zéro pour aller, si peu que ce soit, à la paix que donne le pouvoir d'"oublier" ce qu'il faut, la dette payée, de s'absenter alors un peu de l'aire que gouverne la lancinante injonction de l'enfant invisible qui, pourtant, gouvernera nos gestes jusqu'à ce que son insatisfaction ancienne ait été vengée, annulée par l'exploit qu'il nous prescrivit, et qu'il attend toujours."
Je ne veux pas m'étendre sur le sens de cet extrait, ce qui m'a surtout retenu étant cette expression entre guillemets de "comptabilité en partie double". Pourquoi m'avait-elle retenu ? Eh bien parce que je venais juste de la découvrir avec l'étude d'Alain Supiot, dans le chapitre 5, L'essor des usages normatifs de la quantification - ce Supiot avait déjà réussi l'exploit de me faire comprendre que le Droit pouvait être une matière passionnante (à travers son autre livre, Homo juridicus), et là il transforme l'essai en me faisant trouver quelque attrait à l'histoire de la comptabilité... Première "institution moderne, écrit-il, à avoir conféré une vérité légale à des nombres. (...) première technique à avoir fait de la monnaie un étalon de mesure universel."
"Cette première forme de gouvernement par les nombres n'a pas été instaurée par des États, mais par des entreprises. L'Antiquité, et notamment la Rome antique, recourait bien sûr à des techniques d'enregistrement comptable, mais c'est au Moyen Age qu'ont été posées les bases de la comptabilité moderne avec la tenue de comptes de personnes, puis l'invention de la partita doppia, de la comptabilité en partie double, par les marchands des grandes villes italiennes." (p. 125, c'est moi qui souligne)
C'est en effet à la Renaissance que naît en Italie du Nord cette méthode de la partie double (partita doppia). Le moine
franciscain Luca Pacioli* l'expose dans sa Summa di arithmetica, geometria, proportioni, et proportionalita (Venise, 1494), le premier ouvrage à parler de comptabilité, mais qui est surtout célèbre pour avoir introduit l'algèbre en Occident, jusque-là apanage des seuls savants arabes. La partie double est reconnue comme étant le principe de base de la comptabilité. Pour chaque opération, il faut que l’écriture comptable soit équilibrée, ce qui signifie que le total de la colonne débit doit être égal au total de la colonne crédit. Autrement dit, toute écriture passée
dans un sens dans un compte doit être accompagnée d’une ou plusieurs
écritures en sens inverse, d’un même montant total. Toute opération économique comportera donc au minimum deux inscriptions comptables.
Portrait de Luca Pacioli, Jacopo de Barbari ?, v. 1500 (Naples)
Alain Supiot rapporte que selon le grand historien et sociologue allemand Werner Sombart - à qui l'on doit le mot "capitalisme" - "le capitalisme et la comptabilité en partie double ne peuvent absolument pas être dissociés ; ils se comportent l'un vis-à vis de l'autre comme la forme et le contenu." :
"D'une part, elle étend l'empire du calcul à des entités qui lui étaient antérieurement étrangères : non seulement l'argent dont on dispose, mais aussi l'ensemble des ressources mobilisées pour les besoins du commerce ; non seulement les biens actuels, mais aussi une estimation des biens futurs. Et d'autre part, elle confère au principe d'égalité une puissance ordonnatrice nouvelle. Elle est la première en effet à avoir donné à un système juridique la forme d'un tableau chiffré soumis à un rigoureux principe d'équilibre des droits et des obligations. L'invention d'un tel tableau n'est pas sans évoquer celle faite à la même époque des lois de la perspective conférant à l'image peinte une objectivité comparable.
Car il faut prendre la notion de tableau chiffré dans son sens premier : le tableau comptable, comme plus tard le tableau statistique, doit d'abord être considéré comme un portrait, donnant une image objective de la réalité qu'il dépeint. Michel Foucault a accordé au tableau peint une place inaugurale dans son "archéologie des sciences humaines". Cependant l'instauration du tableau dans la peinture a été liée à ces deux autres types de projection de l'image du monde que sont la carte et le miroir. Une métaphore souvent utilisée pour décrire la comptabilité fut celle du "miroir du marchand", comme en témoigne par exemple le titre que Richard Dafforne donna au traité de comptabilité qu'il publia à Londres en 1636 : The Merchant's Mirrour, or Directions for the Perfect Ordering and Keeping of his Accounts." (p. 127)
Qu'on me pardonne la longueur de la citation, mais c'est que je trouve passionnante cette intrication entre l'économique et l'esthétique.
Une dernière curiosité de nature synchronistique : la phrase sur l'instauration du tableau fait appel à une note en fin de volume, renvoyant à un livre précisément intitulé L'instauration du tableau, publié à Genève, chez Droz, en 1999. Or, il se trouve que l'auteur du livre, l'historien de l'art Victor I. Stoichita, a aussi écrit un essai sur la peinture espagnole, L'Oeil Mystique, Peindre l'extase dans l'Espagne du Siècle d'Or (Éditions du Félin, 2011), que j'ai acheté samedi dernier à vil prix dans ma librairie du hasard objectif, je veux bien sûr parler de l'irremplaçable Noz.
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* " Lorsque Luca Pacioli commence son éducation, cela fait longtemps déjà
que les marchands et les négociants sont passés à l'étape suivante, la
comptabilité en partie double: depuis la fin du XIIIe siècle, ils
tiennent un compte par client et par fournisseur, chacun avec son débit
et son crédit. Pour chaque opération, ils passent deux écritures, l'une
sur ces comptes et l'autre sur le compte de caisse. Une opération a
donc, toujours, une contrepartie dans un autre compte; à tout montant
enregistré au débit correspond un montant identique au crédit. L'idée
que toute ressource finance un emploi et que tout emploi est financé par
une ressource marque l'acte de naissance de la comptabilité moderne. La
comptabilité en partie double convient parfaitement aux grandes
structures commerciales et bancaires qui se développent en Italie. Elle
permet d'enregistrer des opérations de plus en plus nombreuses et
complexes mais aussi de rendre des comptes aux associés ou aux
commanditaires." Tristan Gaston-Breton, Les Echos, 29/07/2016.
On doit aussi à Luca Pacioli la notion de divine proportion, titre d'un ouvrage ultérieur illustré par Léonard de Vinci (De Divina proportione, 1509). Yvo Jacquier, que nous avons rencontré lors de nos chroniques sur Dürer,pense que l'artiste fut initié aux carrés magiques par ce frère Luca, dont l'influence aurait donc été décisive dans la conception de la gravure Melancholia I. Certains pensent que le jeune homme représenté sur le portrait attribué à Jacopo de Barbari serait Dürer lui-même.
C'était au cours du dîner de Noël, la discussion roulait sur le marxisme et l'anarchisme (eh oui, étonnamment nous en étions venus à aborder ces sujets hautement festifs cette nuit-là), et j'avais alors repensé à ce livre lu voici bien des années, mais qui m'avait toujours laissé un souvenir radieux, Les sources et le sens du communisme russe de Nicolas Berdiaev. Ce philosophe chrétien (1874-1948), expulsé de Russie en 1922 comme "adversaire idéologique du communisme", s'était établi en France en 1924, à Clamart (il repose d'ailleurs au cimetière municipal de cette ville). Dans son livre, écrit en 1935-1936, il expose avec une écriture limpide, dénuée de tout jargon, la formation de l'intelligentsia russe, les différents courants qui l'ont traversée tout au long du XIXème siècle, populisme, nihilisme, anarchisme et marxisme, celui-ci sur son versant classique comme sur son versant proprement russe, sans oublier la place cruciale de la grande littérature russe, de Pouchkine à Dostoïevski. Le plus étonnant était l'extrême lucidité de ses jugements : dès 1907, dans un article publié dans son livre La crise spirituelle de l'Intelligentzia, Berdiaev avait prévu exactement que si une véritable révolution devait se produire en Russie, les bolcheviks y auraient inévitablement la victoire (alors même qu'ils n'étaient qu'une minorité, mais bien organisée, sous la férule de Lénine). Il écrit en 1936 que "le plus grand paradoxe du destin russe, de la Révolution russe, c'est que les idées libérales, les idées de droit, - en un mot le réformisme, devaient être considérés comme utopiques : le bolchevisme au contraire va apparaître moins chimérique, plus réaliste, plus conforme à la situation où se trouvait la Russie en 1917, plus fidèle à sa tradition mémorable, à la recherche russe de la vérité sociale, universelle, comprise dans un sens matérialiste, enfin aux méthodes russes des gouvernements basées sur la toute puissance de la contrainte. Un tel résultat était déterminé à l'avance par tout le cours de l'histoire russe, mais l'indigence des forces créatrices spirituelles [dont Berdiaev était lui-même partie prenante] avait contribué à l'amener. Le communisme s'est révélé comme le destin inéluctable de la Russie, comme un moment intérieur de sa destinée."
Je relus donc ce livre, qui n'avait rien perdu de sa charge stimulante, et il me donna aussitôt envie d'en relire un autre, bien plus récent, La Gouvernance par les nombres, du grand juriste Alain Supiot, la somme de ses cours au Collège de France, entre 2012 et 2014 (Fayard, 2015). Mais je me limitai là au chapitre 6, "L'Asservissement de la Loi au Nombre : du Gosplan au Marché total", où il montre que "voir dans le calcul la clé de l'harmonie sociale est l'un des nombreux traits communs du capitalisme et du communisme." Le Gosplan est l'acronyme soviétique de la Commission du plan d'Etat. "A vrai dire, précise Supiot, l'idée de planification avait été avancée bien avant la Révolution bolchevique, notamment par un économiste allemand, Karl Ballod, d'orientation socialiste et non communiste. Ballod avait publié en 1898 sous le titre Der Zukunfstaat (L'Etat du futur), un ouvrage préfacé par Karl Kautsky, qui définissait le rôle planificateur que l'Etat serait appelé à jouer dans une Allemagne socialiste. Ce livre connut de nombreuses rééditions et traductions et fut une source d'inspiration pour Lénine, qui n'avait pas d'idées précises sur la manière d'organiser l'économie. Créé en 1921, le Gosplan se composait à l'origine d'économistes d'obédiences diverses. A partir de 1925, il produisit des "chiffres de contrôle", destinés à suivre annuellement l'activité des entreprises d'Etat. C'est seulement en 1927 qu'il élabora le premier plan quinquennal (1928-1932)." Petite erreur de Supiot (mais il est par ailleurs si érudit qu'elle lui est toute pardonnée), Ballod n'est pas allemand, mais letton (son nom véritable est Kārlis Balodis), en revanche c'est bien en Allemagne, sous le pseudonyme d'Atlanticus, que paraît son livre, qui fut publié en russe huit ans plus tard, en 1906, à Saint-Pétersbourg (le titre n'est pas tout à fait celui indiqué par Supiot, mais on ne va pas chipoter).
Sans négliger les différences considérables entre les deux régimes capitaliste et communiste, il importe selon l'auteur de ne pas oublier tout ce qu'ils ont aussi en partage, et tout d'abord "la même foi dans la possibilité de se rendre maître et possesseur de la nature", une "même philosophie de l'Histoire : celle d'une marche inexorable vers un avenir radieux." A ceci s'ajoute "la croyance en ce que la Constitution chinoise appelle un "ordre économique de la société"*, dont le droit ne serait qu'un instrument. Cette conception instrumentale du rule by laws avait conduit les régimes communistes à répudier l'idée de rule of laws. Lénine rêvait à haute voix des"temps très heureux" où le pouvoir des hommes politiques et des administrateurs céderait le pas à celui des ingénieurs et des agronomes, c'est-à-dire à un ordre fondé sur la science et la technique et non plus sur la loi." On sait ce qu'il faut penser de "ces temps très heureux". On les a toujours attendus, on les attend toujours. Le apparatchiks et les bureaucrates de la nomenklatura n'ont jamais abandonné leurs limousines blindées aux hommes de science. Le destin d'un Andreï Sakharov illustre bien cette utopie léniniste : fils lui-même d'un professeur de physique, il est intégré, après sa thèse en 1948, à un groupe de recherche sur les armes nucléaires, et contraint par le chef du NKVD, le sinistre Béria, à délaisser la recherche fondamentale au profit du programme de recherche appliquée. Il est l'un des pères de la bombe H soviétique en 1953, et en 1960 il travaille dans l'équipe d’Igor Kourtchatov à la conception de la Tsar Bomba, une bombe H de 57 mégatonnes qui est à ce jour la plus importante bombe ayant explosé dans l'atmosphère terrestre (le 30 octobre 1961) - la perturbation engendrée fit trois fois le tour de la Terre. Elle constituait la réplique soviétique à Castle Bravo, la plus puissante bombe H américaine conçue, qui avait explosé en 1954 (voir l'article Chorda Achillis et Godzilla). A cette époque, il est parfaitement intégré dans la mécanique du régime (il reçoit d'ailleurs le prix Staline en 1954 et le prix Lénine en 1956) et il semble que ce soit seulement à partir de 1962 que Sakharov prend conscience des dangers du complexe militaro-industriel. Il défend plus tard les dissidents, écrit des textes clandestins (samizdats), crée un « Comité pour la défense des droits de l'homme et la défense des victimes politiques ». En 1974, à la suite d'un entretien avec un journaliste canadien, il est convoqué au tribunal et sermonné par un procureur. Il réplique en organisant à Moscou une conférence de presse avec des correspondants étrangers : il entend avertir le monde des dangers que peut représenter pour lui une « URSS surmilitarisée entre les mains d'une bureaucratie officielle d'État ». L'année suivante, il reçoit le prix Nobel de la paix, qu'il ne peut aller chercher, son visa ayant été refusé. Dans son livre, Mon pays et le monde, écrit la même année et aussitôt traduit à l'étranger, il dénonce la répression et définit la société soviétique comme une « société de capitalisme d'État ». A la suite de nouvelles critiques en 1979, il est arrêté à Moscou en pleine rue le 22 janvier 1980 et, sans procès, assigné à résidence dans la ville fermée de Gorki (qui a retrouvé aujourd'hui son nom ancien de Nijni Novgorod). Il y est étroitement surveillé par le KGB de 1980 à 1986 (on lui volera à deux reprises les manuscrits des Mémoires qu'il avait entrepris de rédiger).
La glasnost instaurée par Mikhaïl Gorbatchev, à la suite de Tchernobyl, sonnera la fin de son exil. Peu de temps avant sa mort (à son bureau, le 14 décembre 1989) Andreï Sakharov fonde l'association Memorial, luttant pour la reconnaissance des camps de travail forcé (le Goulag) en Russie et à l'étranger. C'est cette organisation qui vient précisément d'être dissoute par la Cour suprême le 28 décembre dernier. Le bureau du procureur accuse Mémorial d’avoir contrevenu à ses obligations en vertu de la loi sur les agents étrangers, une étiquette avec laquelle Mémorial doit composer depuis 2014.
"Cette loi est devenue l’outil de choix du gouvernement pour limiter la portée et le travail des organismes et des médias indépendants en Russie. Elle oblige entre autres ces organisations à se désigner comme des agents étrangers sur tout document d’information destiné au public. « Vous savez, le paysage politique a changé avec Poutine. C’est indésirable de nommer les prisonniers politiques, et c’est ce que nous faisons. C’est indésirable aujourd’hui de dresser la liste des victimes de Staline. C’est indésirable de tenir le registre de ses bourreaux et des fonctionnaires de la Grande Terreur. Ce sont des secrets d’État, et les héros de la Grande Terreur soviétique sont aujourd’hui les héros de nos autorités. »— Alexandre Tcherkassov, directeur général de Mémorial."
La façade du musée de Joseph Staline avec un buste du dictateur
PHOTO : RADIO-CANADA / TAMARA ALTERESCO
Dans le village de Korochevo, une jolie maison bleue, où le dictateur a passé une seule nuit près du front en 1943, héberge aujourd’hui le tout premier musée consacré au dictateur. "À l’intérieur, on célèbre le héros de guerre, mais pas un mot sur le Goulag, pas une seule mention à propos de la Grande Terreur et des millions de citoyens exécutés pendant ses 30 ans de règne sur l’empire soviétique."
Effrayant. Bon, je reviens à Alain Supiot, qui montre avec force comment la fonction du droit a été mal comprise même par certains grands esprits comme Michel Foucault, Pierre Bourdieu, ou Gilles Deleuze : " le respect dû à leur oeuvre et à leur effort de pensée oblige aussi à souligner l'étonnant appauvrissement de leur vison du droit par comparaison à la richesse et la subtilité de celles de leurs grands prédécesseurs, tels Durkheim, Mauss ou Gurvitch. Que le droit participe de la machine du pouvoir et soit un instrument de domination : qui le conteste ? On peut difficilement voir dans cette analyse un progrès des connaissances. En revanche, réduire le droit à cette fonction, c'est très certainement une régression dans sa connaissance et le signe d'une incompréhension du rôle nodal qu'il a joué dans la domestication du pouvoir. Le droit est certainement une technique de pouvoir, mais c'est une technique qui lie et limite le pouvoir, et c'est toute la difficulté de le bien penser." [C'est moi qui souligne]
Il enchaîne ensuite avec une critique acérée de Mille plateaux, de Deleuze et Guattari. Qui croyaient prendre, selon lui, le capitalisme de vitesse "alors qu'ils n'étaient que les fourriers de sa mutation ultra-libérale. Brandi par eux comme un emblème de la radicalité, le rhizome pourrait aujourd'hui servir de logo au capitalisme globalisé. Dans cet ordre sans limites territoriales, les réseaux économiques sont assez puissants pour déraciner le pouvoir des Etats, les identités étant réduites à des nombres sont interchangeables, et la contractualisation rend toute loi inutile, hors la loi du changement perpétuel."
Et j'en terminerai ce soir par le paragraphe suivant, qui introduit Simone Weil, que nous retrouverons plus largement dans l'article à venir (je pensais bien à l'origine l'inclure dans celui-ci, mais je n'avais pas prévu l'épisode Sakharov, qui s'est imposé à moi, et dont je ne soupçonnais pas un seul instant qu'elle allait déboucher sur l'actualité préoccupante de la dissolution de Mémorial).
"Cette rage de déraciner avait déjà été diagnostiquée par Simone Weil, qui y voyait "la plus dangereuse maladie des sociétés humaines", car elle étend progressivement à tous leurs membres la prolétarisation qui a d'abord été infligée aux ouvriers et aux peuples colonisés. Weil ne se berçait pas d'illusions sur les vertus révolutionnaires du déracinement, car elles avait compris, bien plus tôt et bien plus profondément que Deleuze et Guattari, qu'il participe de la dynamique du capitalisme. "L'argent, observe-t-elle, détruit les racines partout où il pénètre, en remplaçant tous les mobiles par le désir de gagner. Il l'emporte sans peine sur les autres mobiles parce qu'il demande un effort d'attention tellement moins grand. Rien n'est si clair et si simple qu'un chiffre."
Ces extraits de Simone Weil sont issus de L'enracinement, ce texte que sa biographe Florence de Lussy n'hésite pas à qualifier d'immense. Quand je le lus, il y a bien longtemps maintenant, dans cette même collection Idées que le Berdiaev, j'en ai reçu moi aussi la plus vive impression. Ce qui s'y dit, à chaque ligne, touche au fondamental. Ecrit d'une seule coulée en 1943, à Londres, et resté inachevé (Simone Weil meurt le 24 août, à 34 ans, d'une crise cardiaque, consumée par la tuberculose), ce "plaidoyer pour une civilisation nouvelle" mériterait aujourd'hui d'être lu et relu non seulement par tous les hommes et femmes politiques qui prétendent aux plus hautes responsabilités, mais aussi par toutes celles et tous ceux auquel l'avenir du pays et du monde importe. C'est peut-être cela, cette lumière essentielle, qui brillait au fond de la nuit profonde de Noël.
[ Ajout du 11 janvier : une belle synchronicité : je découvre aujourd'hui qu'Europe 1 a consacré, hier très précisément, une émission à Sakharov, avec le podcast Au coeur de l'histoire, conçu par Clémentine Portier-Kaltenbach. Sakharov, l'homme qui a aussi inventé la bombe. Une seconde partie vient d'être postée ce même jour. Dommage que l'écoute soit régulièrement parasitée par des spots de pub. ]
L'ancien site nucléaire de Semipalatinsk, au Kazakhstan, où travailla Sakharov. Les radiations libérées à Semipalatinsk depuis 1949 seraient plusieurs centaines de fois supérieures à celles de la catastrophe de Tchernobyl. Elles auraient causé des problèmes de santé à plus de 1,5 million d'habitants de la région, soit un Kazakhstanais sur 10 (Wikipedia)
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* "L'Etat interdit par la loi à toute organisation ou tout individu de troubler l'ordre économique de la société." Constitution de la République populaire de Chine, art. 15 (citation liminaire du chapitre 6 du livre).
Cette simple phrase porte en elle une menace d'oppression redoutable. Les lanceurs d'alerte de la pandémie ne pouvaient que tomber sous le coup de la loi. Le docteur Li Wenliang, qui révéla très tôt les dangers du virus, fut ainsi arrêté avec huit autres médecins. "Le 1er janvier, la police de Wuhan l’interpelle avec sept de ses collègues, qui ont relayé l’alerte. Le 2 janvier, l’information est reprise par CCTV, la télévision d’Etat, qui ne mentionne pas que les huit personnes coupables de « répandre des fausses rumeurs » sont des médecins. Le 3 janvier, Li Wenliang doit signer un procès-verbal reconnaissant qu’« il perturbe l’ordre social ». « Votre action va au-delà de la loi. Vous envoyez des commentaires mensongers sur Internet. La police espère que vous allez collaborer. Serez-vous capable de cesser ces actions illégales ? Nous espérons que vous allez vous calmer, réfléchir, et nous vous mettons sévèrement en garde : si vous insistez et ne changez pas d’avis, si vous continuez vos activités illégales, vous allez être poursuivi par la loi. Comprenez-vous ? », peut-on lire sur le procès-verbal de la police que Li Wenliang publiera le 31 janvier."(Le Monde, 6 février 2020)
"Il a une tendance instinctive à rentrer dans sa coquille, à hiberner, à se retirer là où personne ne peut l'atteindre. Cela se fait petit à petit, quand il reste à la maison et ne sort plus, comme pendant les longs hivers à Milford où il ne suivait plus que son horloge interne, ne mangeant plus et ne dormant plus aux mêmes heures que moi, enfermé dans un silence qui me désespérait et finissait toujours par provoquer de violentes disputes entre nous. Je sais qu'il sera plus heureux s'il passe ses dimanches à Central Park, et que donc nous serons plus heureux. Pendant qu'il est assis par terre au milieu de la chaussée en tirant sur sa cigarette et que son visage se crispe sous l'effet de la douleur, je pense à toute allure. Je ne dois pas me tromper de mots. Si j'insiste pour qu'il continue, si j'ai l'air de négliger ou de mettre en doute sa douleur, si je l'incite au courage, aussitôt, sans un mot, il enlèvera les patins et ce sera fini."
Catherine Cusset, New York journal d'un cycle, Traits et portraits, Mercure de France, 2009, p. 76.
J'ai déjà consacré un article à Central Park, mais j'avais averti, j'étais loin d'en avoir fini avec ce lieu mythique de la Grosse Pomme. Il me restait surtout un gros morceau à traiter, l'épais essai de François -Xavier de Vaujany, Apocalypse managériale. Tout comme Alain Supiotm'avait convaincu avec son Homo juridicus que le Droit pouvait être un domaine de réflexion passionnant, Vaujany m'a captivé avec son étude d'un secteur de la pensée et de l'activité humaine qui ne m'enthousiasmait nullement : le management. Je renonce d'emblée à tenter un résumé personnel de l'ouvrage, et préfère recourir bien paresseusement à la présentation de l'éditeur :
"1941. L’année où tout bascule. L’Europe tombe entre les mains d’Hitler. La barbarie fait son nid partout où la raison guidait le monde. Au même moment à New York, trois événements signent le commencement d’aventures apparemment très distinctes. Saint-Exupéry arrive à Manhattan. Il y rédige le mythique Petit Prince. James Burnham publie son ouvrage Managerial revolution. Il y décrit la montée en puissance d’une nouvelle classe sociale : les managers. À quelques encablures, les acteurs de la Fondation Macy préparent un cycle de conférences. Le grand moment cybernétique approche. Trois acteurs, trois lieux, trois projets. Sans qu’ils ne se parlent, leurs idées se rencontreront sur l’échiquier new-yorkais pour changer le monde.
Au coeur du livre, il y a donc New York, et plus précisément encore, Manhattan. Et l'illustration de la couverture est explicite, qui ne peut manquer en même temps de nous rappeler les dérives de Quinn, le héros malheureux de Cité de verre, dans le roman graphique adapté du roman de Paul Auster.
Il se trouve que Central Park occupe une place de choix dans cet essai, avec huit entrées dans l'index. Je me contenterai donc de suivre ces huit entrées, en insérant ici et là quelques plans d'oeuvres récemment découvertes (films, BD) où Central Park joue aussi un rôle important.
Première station, page 74, où Vaujany dit revenir sur l'exil new-yorkais du petit prince français : "Saint-Exupéry est d'abord installé au 27ème étage du 240 Central Park South par Curtis Hitchcock. Il est rejoint par sa femme Consuelo le 12 décembre 1941." Les relations entre eux sont aussi compliquées que celles de Catherine Cusset avec son mari américain : "Saint-Exupéry parle, déambule, plaisante, rencontre, charme, agace. Consuelo mène sa vie de son côté et ne rentre pas tous les soirs. Parfois, la tentation de la rupture est proche. Mais la complicité et le besoin l'un de l'autre sont toujours présents."
Une des plus belles scènes de Shadows, de John Cassavetes (1958), quand deux des personnages en fuient un autre, en courant comme des fous dans Central Park.
Seconde entrée, page 143 : Vaujany dans cette partie du livre, intitulé Dernier dîner à New York avant le grand vol, imagine une rencontre entre les protagonistes de son ouvrage, James Burnham, Norbert Wiener et donc Saint-Ex, juste avant son départ pour l'Algérie le 2 avril 1943 :
"Antoine de Saint-Exupéry est totalement inconnu pour lui [Frank Fremont Smith, l'organisateur de la rencontre]. Il a vaguement entendu parler de Pilotes de guerre. Il a aperçu le Français en plein Central Park, un samedi après-midi. Saint-Exupéry était alors pris dans une conversation bruyante avec des compatriotes. Frank avait été touché par cette présence fragile. Ce regard profond, toujours attentif à l'horizon. Ce pas oubliant la ligne. Cette silhouette abîmée. Quelle idée séduisante : réunir, Saint-Exupéry, cet explorateur du monde, avec les explorateurs des sciences. [...] Reste à trouver un cadre pour cette rencontre. Le choix d'un restaurant s'impose rapidement : La Vie Parisienne, au sud de Central Park. Le lieu est proche des appartements de Saint-Exupéry et de Burnham."
A l'issue de ce dialogue imaginaire, le mathématicien Norbert Wiener, le fondateur de la cybernétique, se retrouve seul sur le trottoir avec Saint-Ex. Ils décident de faire quelques pas sous les étoiles, sur les chemins de Central Park. Arrivés devant une magnifique étendue d'eau, il s'assoient sur un banc.
"WIENER - Etrange. Posé ici, le bois tout entier nous paraît rond alors que nous savons bien qu'il est carré... Qu'avez-vous pensé de cette ville, Antoine ? SAINT-EXUPERY - Je ne m'y suis jamais vraiment perdu. Difficile de s'égarer avec cette grille de rues et d'avenues, ces perspectives bien dessinées à l'avant et sur le côté. Tout ce bruit assourdissant, ces buildings à taille inhumaine, cette circulation, cette sensation parfois que tout cela n'est qu'un immense chantier qui ne s'arrêtera jamais, cette impression d'une masse informe cherchant à nous posséder, à nous délimiter, à nous contrôler... Parfois je me suis senti très mal ici. Trop loin des paysages de mon enfance. Et je trouve qu'à New York on compte trop. Cette idée de compter et recompter en permanence m'est insupportable."
Vaujany ne semble pas connaître les travaux d'Alain Supiot (aucune entrée dans l'index), et pourtant cette parole attribuée à Saint-Ex trouve un écho certain dans La Gouvernance par les nombres, qui rassemble les cours donnés au Collège de France entre 2012 et 2014 (Fayard, 2015). Norbert Wiener y est d'ailleurs plusieurs fois cité, notamment lorsque Supiot décrit le passage du gouvernement à la gouvernance. "Le modèle physico-mécanique de l'horloge, écrit Supiot, qui avait partie liée avec l'idée de règne de la loi, a été supplanté par le modèle cybernétique de l'ordinateur. [...] Ce modèle a été importé dans la sphère publique par la doctrine du New public management, dont la mise en oeuvre fait l'objet d'un large consensus politique, et que n'auraient pas répudié les théoriciens du Gosplan. C'est l'un des pères de la cybernétique, Norbert Wiener, qui a été le premier à avoir l'idée de projeter ce mode de fonctionnement sur l'ensemble de la société, dans un ouvrage publié en 1950, intitulé Cybernétique et Société et dont le sous-titre était déjà lui-même tout un programme : "L'usage humain des êtres humains"." (pp. 43-44)
Ceci n'apparaît pas du tout dans le dialogue imaginé par Vaujany, qui fait surtout la part belle à Saint-Ex. Avançons donc un peu, page 169, où Central Park est à nouveau convoqué, avec l'historique de cette fameuse "grille" de Manhattan, héritière d'une commission nommée en 1807 et d'un plan appliqué en 1811. La mise en oeuvre s'étalera sur des années, avec quelques entorses au quadrillage initial, dont la construction de Central Park, qui, il est vrai, apparaît comme "une exception très cohérente avec l'ensemble : un beau rectangle."
A la fin de Another Woman de Woody Allen (1988), Marion Post (Gena Rowlands) se remémore une promenade dans Central Park avec un ami (Gene Hackman). Ils s'embrasseront dans un passage souterrain où ils s'étaient réfugiés pour échapper à l'averse. Une brève étreinte qui n'aura pas de lendemain.
Vaujany affirme qu'il faut monter au sommet de l'Empire State Building, du Rockefeller Center ou de la tour Chrysler pour bien saisir le tracé des lignes de la grille et son relief. "Il faut faire partie, ajoute-t-il, des "happy few" profitant des "rooftops" en fin de journée. Tout là-haut, le New-Yorkais est pris dans des conversations sur fond de coucher de soleil semblant donner vie aux pierres." Mais, lorsqu'on revient sur Manhattan, à hauteur de sol, "on est frappé par toutes les blessures soudain visibles. Sur les trottoirs, dans les rues, au fil des avenues, les fissures et les trous pullulent. De là-haut, tout était beau, sans taches et imperfections. De près, les rides de la ville sautent aux yeux." Et, dans cette verticalité, la discrimination sociale joue à plein : "les "là-haut" se multiplient sur toute la surface de Manhattan, observe Vaujany. De plus en plus, il s'agit d'immeubles d'habitation, relativement fins. Leurs constructeurs jouent avec les régulations. Pour les contourner, ils achètent des droits sur des espaces adjacents. Ces nouveaux immeubles privés visibles notamment dans le sud de Central Park sont la parfaite illustration des nouvelles verticalités destinées aux fameux "1%" les plus riches."
Enfin, la dernière entrée sur Central Park est aussi la plus documentée, et la plus synthétique sur ce lieu qui n'est pas, selon l'auteur, un morceau de nature dans la ville, mais un simple écrin, hors sol, de l'urbanité.
"Central Park incarne totalement le rêve d'une nature maîtrisée, contrôlée, aseptisée. L'herbe de ses pelouses ne monte pas trop haut. Ses animaux sont surveillés de près. Les arbres sont occultés et coupés s'ils représentent le moindre risque pour le passant. L'eau des étangs et des rivières est analysée régulièrement. Les pierres, bancs, trottoirs, chemins, sont régulièrement nettoyés. La végétalité et l'animalité ne s'y expriment plus. Ils n'en ont pas vraiment la possibilité. La nature de Central Park ne déborde pas, ne salit pas. Elle ne suit pas les chemins de l'inattendu. Elle ne nous porte pas, mais elle nous emporte pour un petit moment de détente ou de transition.
La nature est simulée mais elle ne s'exprime plus. Elle ne passe pas. Elle se fond subtilement dans une technique. Il y a sans doute là un point commun avec le projet cybernétique. Central Park ne vit pas. Elle simule. Elle est managée plus qu'elle n'est cultivée. Le temps de Central Park n'attend pas. Ses cultures ou ses promesses doivent se voir dans le présent."(p. 181)
Dernier article avant une pause estivale que je n'avais pas programmée mais qui s'impose à moi avec force. Il me reste beaucoup de matière, mais qu'importe, le sentiment en moi grandit qu'il est presque impossible de suivre l'attracteur étrange dans toutes ses ramifications, ses accélérations et ses étoilements soudains. Cela défie le compte rendu, la chronique régulière ; cela va plus vite que nous. Et puis, après un an et demi d'écriture quasi ininterrompue, de partage sur le réseau, je suis rejoint par la mélancolie (la survenue de Dürer et de Sebald n'est sans doute pas là encore un hasard). Je vais revenir au carnet et au crayon de papier, à l'intimité et au silence. Mais avant de partir, je veux vous laisser trois cailloux blancs, trois pistes de méditation.
Tout d'abord, cet écho de l'ami Jean-Claude à mon ouvrier invisible. Concept de Luis Buñuel et Jean-Claude Carrière. Il se trouve que Jean-Claude revenait de Madrid, et de là-bas, des images rapportées de là-bas, il m'envoya celle de "cette tour de Madrid, près du Sénat, sorte de tour Montparnasse néo
classique : une plaque indique, écrit-il, que Buñuel y a vécu dans un appartement
(on a peine à l'imaginer, mais c'est ainsi : il voulait sûrement du
confort douillet,pour lui et son ouvrier, !) et l'entrée (pour aller à
Buñuel !) se perd dans un jeu de miroirs, ce qui est logique pour
parler d'un fabricant d'images."
Zoomons un peu : la plaque offre la forme si familière à nos yeux du losange.
Ensuite, je ne saurais trop vous recommander de suivre l'entretien vidéo suivant de Pacôme Thiellement, sur poésie et sorcellerie (en fait, il est surtout question de poésie et bien peu de sorcellerie, on ne s'en plaindra pas). L'érudition, la profondeur de vue, l'originalité de Pacôme, rythmées par ses éclats de rire homériques, y font merveille. J'aime ce gars-là.
Enfin, quelque chose qui n'a a priori pas grand chose à voir, (mais ce n'est pas si sûr - néanmoins je ne m'attarderai pas ici à le montrer) : une émission d'Antoine Garapon de France-Culture sur l'avenir du travail, avec Alain Supiot, professeur au Collège de France, l'homme qui m'a réconcilié avec le droit, matière qui me rebutait mais dont ma perception a complètement changé après la lecture du magistral essai de Supiot :Homo juridicus. Pour mieux comprendre le monde d'aujourd'hui, l'impasse dans laquelle nous a entraîné le capitalisme et les quelques raisons d'espérer, écoutez et lisez Alain Supiot.
Les hirondelles croisent devant ma fenêtre ouverte. Passant parfois à moins d'un mètre de ce clavier. Leur grâce infinie.
Un bel été à toi, lectrice, lecteur.
"Mon fil est dans le flux Tentant de reprendre un peu la barre d’un flotoir
longuement resté en rade, je me rends compte comme il m’est difficile
de revenir sur mes pas, de remonter le courant. Il y a un effet de flux
qui est très puissant et porteur sur le moment, comparable à un fleuve
qui entraîne les matériaux dans son cours. [...] Il en va de même de tous mes
projets. Si je les mets en œuvre alors qu’ils viennent de se former, je
dispose d’une très forte énergie pour les propulser. Mais si je laisse
cet élan originel se démagnétiser, l’effort pour reprendre les choses
est considérable et souvent peu efficace."
Cette remarque de Florence Trocmé, datée du 16 mai 2016, m'avait frappé alors par sa justesse : elle décrivait un sentiment que j'avais aussi maintes fois éprouvé, lorsque j'avais laissé du temps avant de reprendre des éléments de réflexion qui avaient soudainement affleuré quelque jour. La force et l'évidence de ce surgissement s'étaient amoindries, et parfois j'abandonnais purement et simplement la relation de ce qui m'exaltait peu de temps auparavant. Je dis ça parce que c'est bien ce qui menace en ce moment par rapport à cette constellation de rapports entrevue jeudi dernier 23 juin, et dont j'ai retracé une première figure avec l'article sur la rue Tronchet. La tentation de l'aquabonisme est grande, quand se précise la sournoise (et le plus souvent trompeuse) sensation d'écrire dans le désert (car n'y eut-il qu'un seul être à me suivre aujourd'hui ou demain, et tout est justifié).
Alors remettons-nous dare-dare dans le courant. Jeudi 23, dans la tiédeur de l'air du soir, je me rends par la rue de Strasbourg au cinéma Apollo. Je ne sais pour ainsi dire rien du film projeté, Diamant noir, d'Arthur Harari
Et je ne regretterai pas d'être venu, car le film a une force singulière, en ne ressemblant guère à ce qui sort habituellement des studios français. Film policier sans police ou presque, film noir sur une intrigue familiale, shakespearienne, tourné en un espace rarement fixé sur la pellicule - le milieu des diamantaires d'Anvers -, avec un souci remarquable de la forme, de l'image et de la couleur, Diamant noir m'a séduit, captivé. D'autant plus qu'à la fin du film, qui se déroule dans la gare centrale d'Anvers, irrésistiblement me revint en mémoire celui qui, à l'inverse, débute son dernier livre à l'intérieur de cette même Centraal Station, je veux parler de W.G. Sebald et de son chef d’œuvre, Austerlitz.
Dans un entretien sur le site Critikat, Arthur Hararirevient sur ce motif de la gare : "(...) le récit est d’abord très resserré sur le besoin de réparation d’une
violence familiale, sur le désir de vengeance puis les ramifications
s’élargissent au milieu des diamantaires anversois, pour enfin s’ouvrir
au monde. Le film voyage jusqu’en Inde, et plus généralement, les gares
et les trains sont omniprésents."
En googlisant "diamant noir gare Anvers", dans l'espoir de trouver un photogramme du film montrant la gare, je tombe sur le site d'un joaillier-horloger, Rullière Bernard, basé non à Anvers, mais à Saint-Etienne. Cela ne l'empêche pas de présenter un historique succinct de l'exploitation du diamant :
"C’est en Inde que l’on commence à extraire les premiers diamants il y a 3000 ans. On lui attribue des pouvoirs « magiques ».
Il est souvent représenté comme « le fruit des étoiles » ou provenant
de sources divines. D’ailleurs le mot diamant vient de Adamas qui
signifie Invincible. Aussi il est utilisé comme amulette et talisman. Il
est pendant très longtemps exclusivement réservé aux Rois européens qui
ornent leur couronne. Il faut attendre 1444 pour que Charles VII offre à
Agnès Sorel le premier diamant taillé connu à ce jour."
Et un peu plus loin, après avoir détaillé l'histoire de la taille des diamants, le site précise qu'en Europe celle-ci s'effectue surtout à Anvers, et devinez quoi, c'est une photo de la gare qu'on choisit pour illustrer l'article :
Et pas n'importe quelle photo de la gare : au centre de celle-ci, symbole dominateur au-dessus de tous les autres, voici la grande horloge à aiguilles, évoquée par Jacques Austerlitz, que le narrateur du livre rencontre précisément dans la salle des pas perdus de cette gare en 1967. :
"A quelques vingt mètres au-dessus de l'escalier à double révolution qui relie le foyer aux quais, on trouve, seul élément baroque de tout l'ensemble, à l'emplacement exact où le Panthéon romain, dans le prolongement direct du portail, offrait à la vue le buste de l’empereur, la grande horloge : emblème du nouveau pouvoir régnant sans partage sur la ville, elle surmontait même les armoiries royales et la devise Eendracht maakt macht, l’union fait la force. De la position centrale occupée par l’horloge on pouvait, dit Austerlitz, surveiller les mouvements de tous les voyageurs, et à l’inverse les voyageurs devaient lever les yeux vers l’horloge et se voyaient contraints pour tous leurs faits et gestes de se plier à sa volonté. En effet, il fallait noter que jusqu’à la synchronisation des horaires de chemins de fer, les horloges de Lille ou de Liège n’étaient pas à la même heure que celles de Gand ou d’Anvers, et c’était seulement à partir de l’uniformisation réalisée au milieu du XIXe siècle que le temps avait commencé à exercer son empire incontesté sur le monde. Ce n’était qu’en nous conformant au rythme qu’il nous prescrivait que nous pouvions franchir les vastes espaces nous séparant les uns des autres. Il est vrai, dit Austerlitz au bout d’un moment, que le rapport espace-temps, tel qu’il se présente à nous lorsque nous voyageons, ressortit aujourd’hui encore à l’illusion, à l’illusionnisme, ce qui fait que chaque fois que nous revenons de quelque part nous n’avons jamais vraiment la certitude d’être réellement partis. » (p. 20-21, c'est moi qui souligne)
J'ai souligné la phrase car elle est en parfaite correspondance avec un passage de la vidéo d'Alain Supiot insérée dans le billet précédent. Réécoutons-la à cet instant précis.
La gare d'Anvers avec son horloge n'est pas la seule similitude avec le film d'Arthur Harari. D'autres indices sont saisissants. Cependant, mon horloge indiquant presque deux heures du matin, ce sera pour une prochaine fois.
Horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg (évoquée par Alain Supiot dans la vidéo)- Source Wikipedia
Samedi dernier, j'achète à Arcanes le premier volume des Démons de Dostoïevski, dans la traduction d'André Markowicz. Mais un autre livre, soudain, m'interpelle avec sa belle couverture rouge et noire, rideau d'arbres au tronc fin laissant voir dans ses fentes le ruban lisse d'un fleuve. Colonne, d'Adrien Bosc. Je feuillette, il est question de la philosophe Simone Weil, celle-là même que citait Alain Supiot à la fin de ce chapitre 6 que j'avais revu à la suite de la relecture de Les sources et le sens du communisme russe, de Nicolas Berdiaev. En cette même année 1936 où le philosophe exilé en France achevait son essai, Simone Weil rejoignait l'Espagne pour s'engager dans les Brigades internationales de la colonne Durutti. C'est cet épisode intense et douloureux, sur lequel il existe peu de documents, "un passeport, des notes éparses d'un "Journal d'Espagne dont il reste trente-quatre feuillets, des lettres et des photographies en uniforme", que nous conte Adrien Bosc, qui n'est pas un inconnu pour nous, comme en témoignent les cinq articles où il apparaît.
Je l'avais découvert à travers son premier roman, Constellation, qui raconte la catastrophe aérienne du Lockeed Constellation F-BAZN d'Air France qui s'élance d'Orly au soir du 27 octobre 1949. A son bord, il y avait onze membres d'équipage et trente-sept passagers, dont quelques célébrités, la violoniste prodige Ginette Neveu et le boxeur Marcel Cerdan. Cerdan qui part à New York avec l'ambition de reconquérir son titre de champion du monde contre le Taureau du Bronx, Jake LaMotta. Trois places prises au dernier moment, à cause de l'impatience d'Edith Piaf, qui a supplié son amant de venir la rejoindre au plus vite. Le droit de priorité accordé au champion a laissé à terre un jeune couple, Edith et Philip Newton, ainsi qu'une certaine Mme Erdmann. Mais quelques heures plus tard, l'avion, qui devait faire escale aux Açores, ne répond plus. On retrouvera le lendemain l'épave fracassée sur les pentes du Mont Redondo, sur l'île de São Miguel. Il n’y a aucun survivant.
Constellation, c'était le nom de l'avion, mais c'était aussi la métaphore de ces quarante-huit hommes et femmes, dont le destin se croisait en cette nuit fatale. Autant de trajectoires diverses que l'auteur, après une enquête longue et serrée, s' employait à reconstituer. Agitant une poignée de questions qui ne pouvaient me laisser insensible, je cite la quatrième de couverture : Quel est l’enchaînement d’infimes causalités qui, mises bout à bout, ont précipité l’avion vers le mont Redondo ? Quel est le hasard objectif, notion chère aux surréalistes, qui rend « nécessaire » ce tombeau d’acier ?
Deux mois plus tard, en novembre 2014 donc, Adrien Bosc, âgé seulement de 28 ans, reçut le Grand Prix du roman de l'Académie française. Il déclarait alors : "Constellation est un livre très important pour moi. Il sonde le destin, les coïncidences qui font qu'on prend tel avion plutôt que tel autre". Et aussi : "Ce roman questionne le hasard, la synchronicité des dates et des chiffres. C'est mon obsession." C'était aussi la mienne, vous vous en doutez un peu. j'écrivais alors que c'était complètement stupide, mais ce prix c'est un peu comme si je l'avais reçu moi-même, j'en étais bêtement heureux moi aussi. Adrien Bosc confiait également qu'il était "d'autant plus ému de recevoir le prix de l'Académie française " que son livre préféré est "Le journal d'un curé de campagne" de GeorgesBernanos qui l'avait reçu en 1936. Et je notais encore que le démon de l'analogie ne le quittait pas, à l'évidence, pas plus qu'il ne me quittait moi-même.
Or, Bernanos est l'autre grand personnage de Colonne. Il apparaît à la page 93, avec la reproduction de la lettre que Simone Weil lui a adressée en 1938. Installé à Majorque, l'écrivain fêtait justement le 18 juillet son prix de l'Académie française avec la bourgeoisie locale lorsque certains éléments de l'armée se mutinèrent contre la République, un putsch qui marquait le début de la guerre civile dans la péninsule. Le monarchiste Bernanos, au départ favorable à la Phalange (où s'engagea par ailleurs son fils Yves), fut de plus en plus révolté devant les exactions des franquistes, appuyés par un contingent de fascistes italiens : exécutions sommaires, familles entières assassinées sur la foi d'une dénonciation. Devant cette capitulation morale, la complicité du clergé espagnol, il tirera Les Grands Cimetières sous la lune, qui précipitera sa rupture avec l'Action française.
Adrien Bosc a évoqué la lettre de Simone Weil en septembre dernier à Guéret pour les Rencontres de Chaminadour, où Lydie Salvayre marchait sur les grands chemins de Georges Bernanos. C'est à la mort de l'écrivain, le 5 juillet 1948, qu'on la retrouva à l'intérieur de son portefeuille : "Une grande feuille de papier fatigué, pliée en huit et glissée dans une poche en revers. (...) Dix ans à l'abri, transportée de veste en veste. C'était l'une des deux lettres, avec celle reçue de Mgr Fontenelle, que Bernanos avait conservées dans son portefeuille jusqu'à la fin. On ne sait s'il répond. Sans doute non. Aucune trace dans les fonds d'archives. Elle y raconte sa guerre d'Espagne et sa lecture des Grands Cimetières sous la lune. Elle témoigne de sa désillusion en miroir du récit des opérations sanglantes des nationalistes et des troupes italiennes sur l'île de Majorque que raconte Bernanos." (p. 107)
Je découvre aujourd'hui seulement, dans la rédaction même de cet article, que Colonne avait l'objet d'une recension dans Diacritik, sous la plume de Laurent Demanze,lui aussi familier de Chaminadour, et que j'ai évoqué récemment (voir Chorda Achillis et Godzilla) à travers sa lecture avisée de Bruno Remaury (qui concluait lui aussi une trilogie) : "Avec Colonne, Adrien Bosc clôt avec élégance sa trilogie de non-fiction, commencée avec Constellation et poursuivie quelques années plus tard avec Capitaine. Il explore, récit après récit, les communautés provisoires, en marge de l’histoire notamment : dans l’avion Constellation, avec à son bord trente-sept passagers dont Marcel Cerdan et Ginette Neveu, ou dans un navire conduisant notamment Breton et Lévi-Strauss aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est encore dans le sillage de la guerre que se forme ici une communauté éphémère et disparate : c’est la colonne Durruti, rassemblant pour beaucoup des anarchistes de tous pays, au commencement de la guerre d’Espagne en août 1936."
En replongeant dans Constellation (avec une sorte de remords, car j'avais eu le projet en 2014 de reprendre pas à pas chaque chapitre du livre et d'en développer les ramifications - projet que j'ai délaissé), je me suis porté vers le post-scriptum, intitulé Le mariage des vieux amants. Dans cet ultime chapitre, Bosc commence par évoquer le poème Fernando de Noronha, de Blaise Cendrars, noté alors qu'il était dans un avion pour Lisbonne :
De loin on dirait une cathédrale engloutie De près C'est une île aux couleurs si intenses que le vert de l'herbe est tout doré
Il écrit encore qu'il y trouvait une description fidèle des Açores, bien que "les Açores ne ressemblent en rien à l'archipel brésilien de Fernando de Noronha où le vert tropical chute dans le bleu turquoise des lagunes. Vingt et une îles, perdues à plus de cinq cent kilomètres de Recife. C'est en tombant sur le rapport d'enquête du crash du Paris-Rio qu'un lien étonnant naissait." Adrien Bosc parle ici bien sûr de la catastrophe du 31 mai 2009, où le vol AF447 Rio-Paris s'est abîmé dans l'Atlantique, causant la mort de 228 personnes. Le rapatriement des premières dépouilles s'effectuera depuis l'aérodrome de Fernando de Noronha.
Adrien Bosc enchaîne aussitôt avec ce jour funeste où Blaise Cendrars perd son bras droit le 28 septembre 1915, au cours d'une offensive en Champagne. Et toujours sans transition il passe à cette "fiévreuse nuit d'écriture, le 1er septembre 1916, (où) il retrouve l'inspiration, ce sera La Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame."
La notice de wikipedia donne une date différente ("Au cours de l'été 1917, qu'il passe à Méréville (Seine-et-Oise, aujourd'hui Essonne), il découvre son identité nouvelle d'homme et de poète de la main gauche, en rédigeant, au cours de sa « plus belle nuit d'écriture », le 1er septembre, La Fin du monde filmée par l'Ange N.-D.")C'est Wiki qui a sans doute raison car le Centre d'études Blaise Cendrars, sur sa page Constallation-Cendrars, signale aussi que c'est en 1917 que le poète s'installe à Méréville : "été d’intense création (L’Eubage, Moravagine, La Fin du Monde filmée par l’Ange Notre-Dame). Publication de Profond Aujourd’hui.." C'est cette année-là aussi qu'il rencontre la comédienne Raymone Duchâteau, qu'il finira par épouser, mais bien plus tard et pas n'importe quel jour : "Quand tu aimes, il faut revenir. Le 27 octobre 1949, tandis qu'un avion au nom de Constellation décolle d'Orly, à Sigriswil, dans l'Oberland bernois, le poète Blaise Cendrars se marie avec son aimée de toujours, Raymone Duchâteau. Le mariage des vieux amants, dans une auberge suisse allemande, voyage de fiançailles d'abord, l'anneau scelle le retour au pays natal. Blaise l'apatride s'est trouvé une patrie. Parti pour ne pas revenir, au seuil de sa vie, il trouve dans le village de Sigriswil la terre des ancêtres."(p. 191)
Mais revenons un instant sur cette Fin du monde filmée par l'ange Notre-Dame.*Wikipedia continue en affirmant que "Commence alors une période d'activité créatrice intense placée sous le signe tutélaire de la constellation d'Orion, dans laquelle la main droite du poète s'est exilée." Et Adrien Bosc ne dit pas autre chose quand il écrit : "Sous le signe de la constellation d'Orion, le membre fantôme est monté au ciel et lui insuffle en muse les vers élastiques de la modernité, le poète de la main gauche est né", mais quand il ajoute, après avoir rappelé qu'Orion a été élevé au ciel après avoir piqué par le dard du scorpion d'Artémis, que "Scorpion et Orion sont côte à côte en constellations", il se trompe. Dans l'une des versions de sa mort, ce chasseur émérite ne cessait de se vanter de ses prouesses. Une arrogance qui déplut si fortement à Héra (dans une autre version, il s'agit en effet d'Artémis) qu'elle commanda à un scorpion de le piquer. Orion succombant au venin du petit animal fut transformé en constellation, mais comme Héra n'avait pas oublié de porter également au ciel le loyal scorpion, Zeus intervint en faisant en sorte qu'Orion et le Scorpion ne puissent jamais s'atteindre ; c'est pour cela que lorsqu'Orion se lève à l'horizon Est, le Scorpion se couche à l'horizon Ouest. Scorpion et Orion ne sont donc jamais visibles en même temps dans le ciel, ils ne sont jamais côte à côte.
Bon, on n'en voudra pas plus que ça à Adrien Bosc, qui écrit ensuite que Blaise transpose au mythe grec la légende personnelle de la main sidérale : "Arrachée, prise dans la mélasse boueuse des sentiers de la gloire, elle rejoint comme les cinq doigts de la main les nébuleuses d'Orion. Enchantement, assomption d'une main d'écriture s'agglomérant à Bételgeuse, l'étoile majeure du thème astral scintille :
C'est mon étoile Elle a la forme d'une main C'est ma main montée au ciel
Durant toute la guerre je voyais Orion par un créneau Quand les Zeppelins venaient bombarder Paris ils venaient toujours d'Orion Aujourd'hui je l'ai au-dessus de ma tête Le grand mât perce la paume de cette main qui doit souffrir Comme ma main coupée me fait souffrir percée qu'elle est par un dard continuel
J'ai retrouvé ce poème dans le recueil Au coeur du monde, Poésies complètes 1924-1929, publié en Poésie/Gallimard**. Et curieusement, sur la page suivante, nous trouvons un autre poème consacré à Fernando de Noronha :
Un bref passage dans Colonne me fut une réminiscence de la constellation. Le 14 mai 1942, Simone Weil s'embarquait avec ses parents Bernard et Selma à bord du paquebot Maréchal-Lyautey. Après Oran, le navire fit escale à Casablanca, où les passagers furent débarqués et logés de force dans un camp. Adrien Bosc note qu'à Gustave Thibon, elle confie, comme une lettre de testament, la proprieté de ses cahiers, puis qu'en observant le ciel nu d'Afrique, elle écrivait à un ami : "Je penserai à toi en regardant Orion, que tu m'as montré jadis et qui est devenu aussitôt ma propriété personnelle."
Adrien Bosc ne donne pas le nom de cet ami, et je n'ai retrouvé nulle part une autre occurrence de cette lettre. De là à penser qu'il a inventé ce détail (qui cadre si bien avec le motif cendrarsien, bien que Cendrars ne soit jamais invoqué dans Colonne), non, je ne me le permettrai pas...
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* Ce titre me fait penser que nous avons regardé hier soir 4h44, dernier jour sur Terre, le film d'Abel Ferrara, sorti en 2012. Il n'eut pas le succès phénoménal de Don't look up, actuellement sur Netflix et que tout le monde semble avoir vu. Je n'en avais d'ailleurs jamais entendu parler, il se trouve que j'ai déniché le DVD à Noz en décembre dernier. Le film montre les dernières heures du monde du point de vue d'un couple, Cisco (Willem Dafoe), ancien drogué, et Skye (Shanyn Leigh), artiste bouddhiste, retranchés dans leur loft new-yorkais. Jean-François Rauger, dans Le Monde du 18 décembre 2012, écrit les lignes suivantes qui entrent en résonance avec les toutes premières lignes de cet article :
"Le cinéma d'Abel Ferrara a toujours donné corps à une philosophie morale. Quel sens donner à nos actes si personne ne les voit ? Si Dieu est aveugle, la distinction entre le bien et le mal est-elle légitime ?
Ce questionnement quasi dostoïevskien est littéralement celui du spectateur qui assistait aux méfaits sans conscience d'un gangster luciférien (The King of New York), d'un policier corrompu et défoncé (Bad Lieutenant), d'un couple de petits bourgeois trafiquants de drogue (R'Xmas)."
** Un volume qui ne m'appartient pas : je l'avais emprunté à la mère de Violette et Gabriel (il faudra que je lui rende). Je note qu'il lui a été offert par une amie le 1er septembre 1994, 77 ans jour pour jour après la "plus belle nuit d'écriture".
D'un belge l'autre. D'Henri Van Lier, l'anthropogéniste génial, à l'écrivain et scénariste Charly Delwart, dont j'ai découvert à la médiathèque, sur la table des nouveautés, sa Databiographie, publiée chez Flammarion. Son projet est de se décrire par le chiffre, le graphique, le diagramme. Une idée qui lui serait venue en lisant une statistique qui disait qu’il y a sur la Terre 200 000 loups sauvages pour 400 millions de chiens : "Une comparaison simple, qui décrit ce que le monde est devenu, ce qu’on a perdu en animalité, en sauvagerie. Je me suis demandé quels chiffres, appliqués à ma vie, seraient aussi parlants. J’ai commencé à lister et à organiser des éléments de tous ordres : pratique, existentiel, intime, physique, mental, en me demandant ce que ça raconterait de moi, à 44 ans. Dans une époque de big data, je voulais investiguer le little data." Fort bien, mais on pouvait craindre une sinistre cohorte de données comme celles que recueillent ces applications mobiles permettant de suivre en temps réel sa santé quotidienne, inaugurant le règne du « self management », où les bonnes âmes veulent voir la promesse d'une "médecine prédictive, préventive, personnalisée et participative". Selon Benoît Thieulin, directeur de l’agence La Netscouade et ancien président du Conseil National du Numérique, «
la rencontre du Big Data et de la santé ouvre un cycle d’innovations
sans précédent. On est dans le même type de saut vertigineux que la
découverte des antibiotiques ». Les multinationales du numérique ne s'y sont pas trompés : on peut lire sur le site même de Sanofi que "Forts de leur maîtrise dans la collecte, gestion et traitement des
données, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) tirent
naturellement leur épingle du jeu et des partenariats se forment avec
les laboratoires pharmaceutiques. Sanofi s’est ainsi associé à Google, via sa filiale santé Verily, pour fonder Onduo. Cette coentreprise a pour mission de concevoir et développer de nouveaux objets connectés dans le domaine du diabète."
Bref, Delwart allait-il nous servir la version littéraire de cette gouvernance par les nombres qu'a si bien décrite le juriste Alain Supiot ? Bien heureusement non. Il n'est que de voir la datavisualisation du bandeau : surface que j'aurais pu acheter avec le budget dédié à ma psychanalyse. Cela nous en dit plus sur le monde d'aujourd'hui, ses inégalités fabuleuses, ses contrastes de richesse, que sur l'ego de Delwart. L'humour qui traverse l'ouvrage de part en part me l'a fait dévorer en deux jours. On s'amuse beaucoup, même si l'entreprise reste toujours très sérieuse, mais l'émotion pointe aussi parfois : "Ma fille de sept ans m'a fabriqué successivement, pour mes quarante-trois et mes quarante-quatre ans, en papier en en trois dimensions : la maison idéale pour écrire (avec un petit ordinateur à l'intérieur) et le musée idéal (avec des tableaux de peintres que j'aime et un d'elle). Elle me dit que le jour de ma mort, car c'est aussi important qu'un jour d'anniversaire, elle me fabriquera un cimetière en papier, avec quelqu'un qui prie."(p. 335)
C'est que les graphiques ne sont pas le tout de l'ouvrage : la moitié demeure sous forme de notes plus ou moins brèves, qui commentent et prolongent les dits-graphiques. Et ce que ces notes expriment le plus souvent, c'est un questionnement. D'ailleurs, dès le prologue, le ton est donné : "J'ai question à tout. C'est mon mode de fonctionnement depuis toujours. Je me demande en permanence ce que font les gens, pourquoi ils le font, à quoi ils pensent, autant de possibilités de mener une journée, une existence."
Le même jour où je lisais Delwart, je me suis replongé aussi dans L'invitation au Talmud de Marc-Alain Ouaknin(Champs-essais, 2018, nouvelle édition), et je suis tombé immédiatement sur un passage affirmant que la pensée talmudique est une pensée de la question :
"Étonnante langue hébraïque qui nous enseigne que le mot "homme", adam, possède la même valeur numérique que le mot mah qui veut dire "quoi ?". Cela ne revient-il pas à dire qu'il est impossible de définir l'homme ? L'homme n'est-il pas justement cet être tout à fait singulier qui échappe à toute possibilité de définition ? Cet existant qui se définit par l'absence de définition possible ? L'essence de l'homme n'est-elle pas de ne pas avoir d'essence ? Paradoxe que la langue hébraïque énonce parfaitement. L'essence se dit mahout, de la racine mah, signifiant "quoi ?". L'essence, mahout, est la "quoibilité", néologisme que nous créons pour dire cette essence questionnante de l'homme, cette questionnabilité qui maintient l'être ouvert à la possibilité de ses possibles et de son futur." (p. 146)
Sur la question, Charly Delwart cite encore l'écrivain espagnol Javier Cercas, avec un extrait de son livre Le point aveugle, recueil de cinq conférences données à Oxford :
« Le roman n’est pas un genre responsif mais interrogatif : Écrire
un roman consiste à se poser une question complexe et à la formuler de
la manière la plus complexe possible, et ce, non pour y répondre ou pour
y répondre de manière claire et certaine ; écrire un roman consiste à
plonger dans une énigme pour la rendre insoluble, non pour la déchiffrer
(à moins que la rendre insoluble soit, précisément, la seule manière de
la déchiffrer). Cette énigme, c’est le point aveugle, et le meilleur
que ces romans ont à dire, ils le disent à travers elle : à travers ce
silence pléthorique de sens, cette cécité visionnaire, cette obscurité
radiante, cette ambiguïté sans solution. Ce point aveugle, c’est ce que
nous sommes. »
De son côté, Marc-Alain Ouaknin en appelait à Flaubert - "L'interprétation c'est la patience du sens : pour renoncer, selon l'expression de Flaubert, à la "rage de vouloir conclure" - mais aussi à Milan Kundera et à son Art du roman, en sa dernière partie, Le discours de Jérusalem. L'art du roman, un essai que j'avais adoré. Je vais chercher le Folio dans la bibliothèque, la date au stylo vert (ce qui me surprend car j'use rarement du vert) donne le 25 avril 1995, à Lyon. Et c'est encore en vert que sont soulignés certains passages. Il y a d'abord cette expression "la sagesse du roman". "Tous les vrais romanciers, écrit Kundera, sont à l'écoute de cette sagesse supra-personnelle, ce qui explique que les grands romans sont toujours un peu plus intelligents que leurs auteurs. Les romanciers qui sont plus intelligents que leurs oeuvres devraient changer de métier." Et puis, quelques lignes plus loin : "Il y a un proverbe juif admirable : L'homme pense, Dieu rit. Inspiré par cette sentence, j'aime imaginer que François Rabelais a entendu un jour le rire de Dieu et que c'est ainsi que l'idée du premier grand roman européen est née. Il me plaît de penser que l'art du roman est venu au monde comme l'écho du rire de Dieu." (passages précis soulignés en vert).
En cherchant pour ce billet le passage de Javier Cercas sur le point aveugle (par paresse, pour gagner du temps, copier-coller au lieu de recopier laborieusement), je suis parvenu sur un article de la revue en ligne Diacritik, écrit par Lucien Raphmaj en mars 2017. Où celui-ci invoque justement l'écrivain tchèque et son Art du roman :
"C’est au « premier moment du roman », celui inauguré par Don Quichotte selon Milan Kundera dans son Art du roman,
que Cercas souhaite s’alimenter, revenant sur l’hybridation des genres
si fertile désormais : « La littérature authentique ne rassure pas, elle
inquiète ; elle ne simplifie pas la réalité, elle la complique. Les
vérités de la littérature, surtout celle du roman, ne sont jamais
claires, précises et manifestes, mais ambigües, contradictoires,
polyédriques, fondamentalement ironiques »."
Cet article en appelait un autre, rédigé un an plus tôt par Christine Marcandier, toujours dans Diacritik, article où je trouvai la citation recherchée et qui se terminait par l'évocation d'un autre livre de Cercas, Mobile :
"Álvaro, le protagoniste de Mobile (comme avant lui Kafka ou ses personnages) travaille dans un cabinet juridique. Mais c’est surtout à la littérature qu’il a « subordonné » sa vie, la littérature qui, il le sait, est une « maîtresse exigeante« . Il se consacre à sa tâche, écrire « une œuvre ambitieuse de portée universelle« ,
de manière obsessionnelle, presque maladive. Après avoir hésité entre
plusieurs formes, il choisit le roman, maintes fois mis à terre, en état
de mort annoncé, pourtant toujours vivant puisqu’aucun autre « instrument ne pouvait capter avec une telle précision et une telle richesse de nuances la complexité infinie du réel« . En référence à Flaubert, il écrira donc « l’épopée inouïe de quatre personnages banals« , dont l’un, bien sûr, post-modernisme oblige, écrit justement un roman ambitieux. Le Mobile est l’épopée vertigineuse d’une écriture lancée dans sa propre recherche, l’aventure du roman et de son point aveugle, déjà."
Flaubert est encore ici à l'honneur - et je vous prierai de prendre acte du vertigineuse qui mériterait bien d'enrichir la contribution flaubertienne à l'inventaire des vertiges. Notons enfin que la photo de la couverture de Mobile, avec son escalier en spirale ouvrant sur un trou noir, appelle en écho le Vertigo hitchcockien.