samedi 7 mars 2009

Aux planches des atlas

Aux planches des atlas
je mendiais des rêves

ma sébile lourde
de Karaganda
de Barents et de Baffin

je traçais ma route
entre les trémas des fleuves

sur les étangs noirs
je faisais voguer
les vertes sibéries

un canard s'envolait
un bois le rattrapait

jeudi 26 février 2009

Je connus les pleurs secs

Je connus les pleurs secs
des visages évidés
A la douane de mer
des larmes passaient en fraude

mardi 24 février 2009

La lanterne sourde

Soudaine envie de poésie, hier soir, et donc mise en ligne du poème suivant dans le long carnet bleu de Falaises, Je tentais d'inutiles manœuvres. A cette occasion, je le modifiai légèrement, essentiellement dans le découpage des vers. Et je me suis surtout penché sur ces trois lignes :

Il y eut même dans
la torpeur des lampes
le repos d'une lèvre

Trois hexasyllabes, à ceci près que la torpeur des lampes était en déficit d'une syllabe. Mais je ne trouvai pas de terme équivalent qui me satisfasse, car je voulais aussi préserver l'assonance avec dans.
Sur ce, j'abandonne l'ordinateur et dans la chambre je consigne mes derniers achats dans l'agenda du Livre de Poche que j'emploie à cet office. Agenda ponctué d'extraits de Maupassant. Or, dans celui qui correspondait aux jours de cette semaine on pouvait lire ceci :

"Dans un mois, ce sera autre chose encore. Le village n'aura plus que ses pêcheurs qui iront par groupes, marchant lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé de laine, portant d'une main un litre d'eau-de-vie et, de l'autre, la lanterne du bateau."

Lanterne, c'était bien évidemment le mot qui me manquait. Qui avait le nombre requis pour le vers, comportait la nasale an et assonait avec lèvre, par-dessus le marché.

Georges-Emmanuel Clancier et Aimé Césaire, dont je lis chaque soir quelques vers, se mirent eux aussi en résonance avec ma petite séquence de Falaises. Clancier :

Closes sous les baisers d'un impossible amour
Vers quel amour aussi certain que la mort
Les lèvres tendaient ce trait léger entre peine et désir ?

Césaire :

Cependant telle une chevelure l'âpre vin de fort Kino monte l'escarpement des falaises très fort jusqu'à la torpeur tordue des coccolobes.
(Intimité marine, in Ferrements)




Mais ce n'est pas fini. Avant de sacrifier au sommeil, j'entreprends de lire les premières pages du Breton par Philippe Audoin (Pour une bibliothèque idéale, Gallimard, 1970), un livre déniché au Bleu Fouillis des Mots, choisi parce que Philippe Audoin est aussi l'auteur de Bourges, cité première, un ouvrage qui m'a beaucoup servi pour ma Géographie Sacrée, paru presque à la même époque, en 1972. Il y brosse tout d'abord une biographie du poète, examinant avec minutie les rares traces qu'il a laissées de son enfance :

Le ton à la fois proche et lointain de ces demi-confidences, cette extrême pudeur à dévoiler le secret des sources les plus lointaines se retrouvent et s'expliquent en partie dans une image que je tiens pour révélatrice : dans Au lavoir noir il évoque le moment où un papillon de nuit s'est posé un instant sur ses lèvres : "Et le merveilleux petit baîllon vivant reprit sa course, tant qu'il fut dans la pièce suivi comme au projecteur par la lanterne sourde de mon enfance*." Je sais par d'autres passages que la "lanterne sourde" était, dans l'esprit de Breton, inséparable de l'idée d'un accès privilégié à ce qu'on peut concevoir "de plus à nous, de plus précieux". "Je suis dans un vestibule de château, ma lanterne sourde à la main, et j'éclaire tour à tour les étincelantes armures. N'allez pas croire à quelque ruse de malfaiteur. L'une de ces armures semble presque à ma taille..."(Introduction au discours sur le peu de réalité). "J'aime beaucoup ces hommes qui se laissent enfermer la nuit dans un musée pour pouvoir contempler à leur aise, en temps illicite, un portrait de femme qu'ils éclairent au moyen d'une lanterne sourde."(Nadja)."(pp. 8-9)

---------------------------
* C'est l'auteur qui souligne.

Voir l'article récent d'Archer sur André Breton et Julien Champagne, où Philippe Audoin est cité (contrairement à la notice de Wikipédia).

lundi 23 février 2009

Je tentais d'inutiles manoeuvres

Je tentais d'inutiles manoeuvres
jetais des ancres
dans l'anse des douleurs

Je sondais des fonds amers
Je trouvais même
dans ces tentatives obscures
des bras secourables
des regards chaleureux
des mains tendues

Il y eut même dans
la torpeur des lampes
le repos d'une lèvre

Il y eut
oui
du répit

l'illusion d'un possible
abordage

mercredi 21 janvier 2009

Aveuglantes Lumières

Une de mes ressources est la médiathèque Equinoxe, où je puise à peu près toutes les trois semaines plusieurs volumes le plus souvent de nouveautés. Je recherche peu, me confiant au hasard des étals. Presque soulagé parfois de ne rien trouver qui fasse étincelle : je peux ainsi me consacrer aux seuls ouvrages qui m'attendent à la maison, dont la masse est déjà trop nombreuse pour le temps limité dont je dispose.
La dernière fois, j'étais dans ce cas et je m'étais seulement, si je puis dire, ravitaillé en bandes dessinées, et je m'apprêtais à repasser le seuil de l'endroit lorsque je fus attiré par un présentoir affichant des ouvrages à lire absolument. En règle générale, cette injonction a sur moi un effet répulsif, mais là, je ne sais pourquoi, espoir sans doute de flasher enfin sur quelque chose, j'y suis allé.
Et c'est ainsi que j'ai embarqué Aveuglantes Lumières, Journal en clair-obscur, de Régis Debray, publié en octobre 2006 chez Gallimard.
Je pensais que ce serait lecture rapide, ainsi que la plupart des journaux d'écrivains, mais ce ne fut pas exactement le cas. Ce journal n'en est pas tout à fait un : il tient plutôt le milieu entre l'essai et le carnet de travail, et il comporte quelques passages ardus qui commandent la lenteur. Pour aller vite, Debray asticote la vache sacrée voltairienne trop souvent invoquée selon lui en cette année 2006 marquée par l'affaire des caricatures de Mahomet. Je le rejoins en ceci qu'incroyant moi-même, ou du moins attaché fermement à la laïcité, je n'en estime pas moins que l'étude du fait religieux et son enseignement sont des impératifs de l'époque à traverser. Debray me paraît infiniment plus pénétrant que, par exemple, Michel Onfray sur le rapport de la société au sacré et à la religion.

J'extrais ici quelques passages de la dernière partie du livre, dont j'aurais peut-être usage dans la suite de mes propres études. Page 173, il évoque ainsi l'impératif mythologique : "(...) une identité collective ne va pas sans quelque médiation esthétique. Il n'y a pas les choses positives d'un côté (économie, commerce, fiscalité, etc.) et de l'autre les fictives ou factices. Dans la vie collective, tout ce qui n'est pas fictif est factice. D'où vient que les communautés humaines sont imaginaires ou ne sont pas, l'européenne y compris. Cela n'avait pas échappé à un pionnier du grand rationalisme comme Paul Valéry, dès l'avant-guerre. Il a expliqué mieux que personne que l'état de société exige de se placer sous l'empire des signes et des symboles afin de faire jouer "l'action de présence de choses absentes". Il n'est de collectivité durable que fiduciaire, tout retour à "l'ère du fait", celle des bêtes, lui est fatal. Et d'historique que dans le demi-jour du mythe : la lumière crue, fluide glacial qui dépoétise l'amour (on ne flirte pas sous un scyalitique), décourage tout autant la mise en route."

Il critique les billets de la monnaie européenne, qui ne transmettent selon lui aucun symbole : Le fil est coupé. "Un symbole qui ne raconte rien ne rassemble personne, et donc ne joue pas son rôle de symbole (ou réunion, en grec). Qu'il n'y ait pas de politique sans symbolique, ni de symbolique sans imaginaire, c'est une contrainte qui échappe au petit rationalisme, et qui amène à se demander si les continents n'ont pas les Lumières qu'ils méritent."

Page 181 : "Attelé tout entier au privatif, l'esprit des Lumières a fait l'impasse sur le ligatif. Sur l'inextinguible soif de conjonction, le lien émotionnel de fraternité, la communion croyante et militante, sur le jeu indéfiniment recyclé du transcendant et de l'agglutinant, bref, sur le sacré social, il jette le regard souriant et tranquille du patron qui a réussi et lance, comme Mme Thatcher : "La société n'existe pas."C'est le souhait des enrichis que les have not ne se regroupent pas : il n'y a que les faibles qui ont besoin de se syndiquer pour se sentir un peu moins faibles."

jeudi 18 décembre 2008

Tragédie comique

Je dois sans doute me résigner à ce que l'usage de ce blog soit épisodique. Et cela tient peut-être - et même sûrement - à ce qu'il est dépendant de l'émergence d'un réseau de significations connexes, autrement dit de coïncidences, de synchronies le plus souvent initiées par des lectures. Un tel réseau apparaît et disparaît, en tout cas il n'est jamais pérenne. Sa durée d'apparition est elle-même variable. Peut-être qu'un jour je m'amuserai à décompter les jours qui furent placés sous le signe d'un tel réseau, à en calculer la fréquence sur une année. On s'apercevrait, je pense, qu'il n'y tient qu'une place relativement faible, d'où, en contrepartie, l'enthousiasme que souvent suscite son advenue, la surprise toujours renouvelée.
Alors, fort logiquement, si je reprends aujourd'hui le chemin d'Alluvions, c'est que quelque chose a surgi.
C'est à cause d'Enrique Vila-Matas, et de son roman Bartleby et compagnie. Commencé il y a deux jours. Absolument pas programmé (j'ai quarante livres d'avance qui attendant dans un coin d'étagère et je ne trouve pas mieux que de rendre visite au Bleu Fouillis des Mots, où je déniche donc ce volume en 10/18 - en même temps qu'un livre du brésilien Milton Santos sur la nature de l'espace). Je venais juste de terminer l'excellent essai de François Flahault sur Adam et Eve, et le moins qu'on puisse dire c'est que Bartleby va dans un tout autre sens. Dans ce livre, Vila-Matas évoque, comme souvent, la littérature du refus, la littérature de la négation, de ceux qui renoncent, s'arrêtent en chemin, préfèrent ne pas...
Pourquoi ai-je mordu dans ce livre comme un affamé malgré l'ample collection de livres inlus qui m'attendent ? Sans doute parce que Vila-Matas est lui aussi un écrivain de la coïncidence (elles foisonnent dans son livre sans qu'il en tire jamais une théorie mystique). Comme Sebald pour l'Allemagne, la lecture de ces livres ouvre souvent sur des hasards objectifs (pour prendre un autre mot ).
Le narrateur prétend écrire comme des notes en bas de page, des commentaires numérotés aux oeuvres de ses confrères. Par exemple, fragment 28, il évoque Felisberto Hernandez. Un écrivain magique pour moi, génial pour lui. Ce qui m'a fait plaisir car c'est aussi un écrivain méconnu, très peu cité. C'est Michèle A. (alias Louise Vertigo) qui me l'avait fait découvrir, il y a bien longtemps. Et c'est en 1997 que j'avais acheté ses Oeuvres complètes (un seul volume) publié au Seuil. J'en avais tiré une pièce de théâtre, Les Hortenses, d'après la nouvelle du même nom, mise en scène à Lacs.
A noter que ce qui avait conduit à Hernandez, c'était un souvenir particulièrement étrange du narrateur : "Un été entier l'idée m'a habité que j'avais été cheval. Le soir tombant, cela tournait à l'obsession. Elle revenait en moi comme à l'écurie. C'était terrible. A peine avais-je couché mon corps d'homme que mon souvenir de cheval se mettait en marche."
C'est un ami à lui, Juan, qui lui dit que ce rêve lui rappelle le début d'une nouvelle de Felisberto Hernandez. Cette étrangeté tranquille est bien en effet dans la tonalité de l'écriture de l'uruguayen.

En fait, c'est le fragment suivant qui contient la coïncidence dont je veux traiter ici, mais cet apparentement ne me semble pas fortuit. La co-incidence, produit d'une rencontre entre deux chaînes d'événements, intervient dans un contexte précis qui mérite d'être noté, qu'il convient d'enregistrer car j'ai souvent vérifié qu'il détient des éléments qui deviennent par la suite prégnants et significatifs, comme s'il y avait un pouvoir de contamination de la co-incidence (je remplace à dessein le tréma du i pour un trait d'union qui fait mieux apparaître le caractère de collision des sens).
Fragment 29 donc. Qui commence encore une fois sur une fantaisie caractérisée : "Je m'apprêtais à écrire sur la fois où j'ai rencontré Salinger à New York, lorsque mon attention s'est laissé dévier vers mon cauchemar d'hier, qui a pris un étonnant tour comique."
Salinger étant un écrivain insaisissable, il est évidemment hautement improbable que la narrateur l'ait croisé dans une rue new-yorkaise. Le cauchemar, lui, ne renvoie pas au rêve du cheval : "Au bureau, on découvrait ma supercherie et j'étais renvoyé [il simulait une dépression pour avoir écrire ce livre ]. Drame immense, sueurs froides, cauchemar insupportable jusqu'à l'apparition du côté comique de la tragédie de mon licenciement."

Le côté comique de la tragédie de mon licenciement. Il faut maintenant savoir que je lisais ces lignes hier au soir après avoir assisté à Equinoxe au spectacle joué par Yves Hunstad intitulé précisément La Tragédie comique. Superbe pièce monologuée où le Personnage et son Acteur jouent une partition drôle et poétique.

Où le cheval, soit dit en passant, a une certaine importance : "Mais qu'est-ce que tu fais là-bas sur ce cheval ! Reviens ! les lumières vont bientôt s'éteindre ! Il est complètement fou ! Voilà qu'il s'enfuit au galop ! Ce n'est pas vrai ? Il va se perdre là où ce n'est pas prévu qu'il aille. je te parlerai à toi, O Grand Théâtre qui soit, je te demande ton plus grand cheval."

mercredi 5 novembre 2008

Lumière de la varlope

"Dans le hameau déjà plus silencieux, moins actif qu'autrefois, dès que le pain avait fini de tressaillir en refroidissant, il s'affaissait sur les étagères du fournil. Et des copeaux spongieux bourraient à la lumière de la varlope."

Jean-Loup Trassard (L'ancolie, p. 14)



Je ne sais si j'aurais correctement compris cette dernière phrase (j'ai commencé à lire les récits de Jean-Loup Trassard) si je n'avais pas lu auparavant Les sources de Pierre Gascar. Que la varlope soit un grand rabot, je ne l'ignorais certes pas, mais que cet outil soit doté d'une lumière, cela m'était en revanche inconnu. Je venais donc juste de le découvrir à la page 208 du chapitre V, où Gascar évoque un tonnelier et plus largement, le travail sur la matière, le travail manuel créateur :

"Cette double action, ce double caractère de l'artisan qui polit, aplanit et, en même temps, tranche, incise, est parfaitement défini par les gros outils du travail du bois qui enveloppent la morsure. Ainsi la varlope, long corps de bois brillant où les deux mains s'appuient, l'une serrant quelquefois une poignée, et où s'ouvrent deux trous, l'un appelé la lumière, l'autre le trou de la gouge, du nom du fer qui y est enfoncé. Rien ne révèle le tranchant de ce dernier, qui affleure à peine en dessous, sur la semelle, si bien que la copeau dont la varlope, poussée en avant, s'empanache semble sortir du coeur même de l'outil, et non de la planche sur laquelle il glisse."

Curiosité encore : les deux livres sont sortis la même année, en 1975, dans la même maison d'édition, Gallimard. Plus important encore, ils partagent la même attention au monde naturel et à l'humanité au travail dans ce monde.

Colombe, grande varlope, en C, la lumière.