lundi 19 mars 2018

Diane et Actéon

" Je suis le fils d'un salopard qui m'aimait. Mon père était un marchand de meubles qui récupéra les biens de Juifs déportés. Mot par mot, il m'a fallu démonter cette grande duperie que fut mon éducation. A vingt-huit ans, j'ai connu une première crise de délire, puis d'autres. Je fais des séjours réguliers en hôpital psychiatrique.
Pas sûr que cela ait un rapport, mais l'enfance et la folie sont à mes trousses. Longtemps je n'ai été qu'une somme de questions. Aujourd'hui, j'ai soixante-trois ans, je ne suis pas un sage, je ne suis pas guéri, je suis peintre. Et je crois pouvoir transmettre ce que j'ai compris."

Gérard Garouste, quatrième de couverture de L'Intranquille, Autoportrait d'un fils, d'un peintre, d'un fou (écrit avec Judith Perrignon, L'Iconoclaste, 2009)

Je ne connaissais guère Gérard Garouste que de nom. Et je n'écoute pratiquement jamais Europe 1. Mais dimanche dernier, au retour de Chambost Longessaigne, après avoir essuyé un déluge dans le Roannais, c'est avec le plus vif intérêt que j'avais suivi son entretien avec Isabelle Morizet, sur lequel j'étais tombé par hasard (enfin, du moins sans le chercher). Son actualité parisienne était, il est vrai, pléthorique : pas moins de trois expositions dont une aux Beaux-Arts sur le thème de la Divine Comédie de Dante, une à la galerie Templon à propos du Talmud et une au Musée de la Chasse et de la Nature, autour du mythe de Diane et Actéon. "En réalité, écrit sur son blog le journaliste Thierry Hay, cette première exposition fait suite à la commande du musée, d’un tableau sur la rencontre entre la belle Diane et le chasseur Actéon, mythe relaté dans ses Métamorphoses, par le poète latin Ovide (43 av JC). Le peintre a réuni les trois expositions, sous le même titre : Zeugma (plusieurs éléments avec des significations différentes dans la même phrase, pouvant déclencher un effet comique). Niché en plein milieu du Marais, le Musée de la Chasse et de la Nature est un endroit hors du temps, que je vous recommande, car on y cultive, avec raffinement, une singulière étrangeté."

Musée de la Chasse et de la Nature, mars 2018. Photo Thierry Hay
Rappelons brièvement le mythe d'Actéon. Ce jeune thébain, devenu un des plus habiles chasseurs du pays grâce aux conseils avisés du centaure Chiron, s'était vanté (selon Diodore et Euripide) de surpasser Artémis (devenue Diane chez les Romains). Un jour qu'il poursuivait du gibier sur les montagnes du Cithéron, il surprit la déesse au bain. Furieuse d'avoir été vue dans sa nudité, elle change le chasseur en cerf et le fait dévorer par les cinquante chiens qui l'accompagnent (cette meute hurlante ne le reconnaît pas et - petit détail amusant - les deux mâtins Hylactor et Pamphagos qui ont dévoré la langue du cerf se retrouvent dotés de la parole humaine).

Gérard Garouste : Diane et Actéon, 2013-2015. Huile sur toile, 200 cm x 260. Musée de la Chasse, photo David Bordes
Sur ce, deux jours plus tard, le 13 mars, je retourne à la médiathèque pour rendre Les Disparus de Daniel Mendelsohn (je venais de lire Une Odyssée, dont je reparlerai un de ces jours, et voulais maintenant découvrir l'œuvre qui l'avait rendu célèbre en France, mais là j'avais eu les yeux plus grands que le ventre et je n'avais pas trouvé le temps nécessaire pour cela - c'était partie remise). Mais, une fois dans les lieux, impossible de repartir sans bagages : je me charge déraisonnablement de Gratitude, le dernier journal publié de Charles Juliet, d'un roman graphique, Le retour de la bondrée, de l'artiste néerlandaise Aimée de Jongh, et enfin du dernier roman de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne. Or, ces trois ouvrages, comme on le verra dans ce billet et les prochains, vont tous faire signe d'une façon ou d'une autre, et s'insérer dans la vaste intrication de motifs que je ne cesse de vouloir décrire ici.

Commençons donc par Haenel (il était présent en septembre aux Rencontres de Chaminadour, à Guéret, il avait participé à une table ronde, mais je n'avais pas alors acheté son livre : pour tout dire, je ne savais trop que penser du personnage et de sa littérature, il était à la fois attirant et irritant - proche de Sollers, il en avait, me semble-t-il, le côté bateleur plein d’esbroufe, mais derrière l'escamoteur se tenait aussi un vrai chercheur de vérité - ou bien était-ce le contraire : derrière l'érudit et l'aventurier de l'esprit n'y avait-il, comme le pense avec férocité Juan Asencio, que de l'imposture et du vent ?). Bref, j'étais dans l'expectative, mais ce jour-là le livre était au rayonnage des nouveautés et j'eus le plus grand désir de le lire.

D'emblée, je fus saisi : dès la première page du premier chapitre, intitulé Le daim blanc, c'était l'un des thèmes les plus forts de ce début d'année 2018 qui me sautait au visage :
"A cette époque, j'étais fou. J'avais dans mes valises un scénario de sept cents pages sur la vie de Melville, l'auteur de Moby Dick, le plus grand écrivain américain, celui qui, en lançant le capitaine Achab sur les traces de la baleine blanche, avait allumé une mutinerie aux dimensions du monde, et offert à travers ses livres des tourbillons de prophétie auxquels je m'accrochais  depuis des années ; Melville dont la vie avait été une continuelle catastrophe, qui n'avait fait à chaque instant que se battre contre l'idée de son propre suicide et, après avoir vécu des aventures fabuleuses dans les mers du Sud et connu le succès en les racontant, s'était soudain converti à la littérature, c'est-à-dire à une conception de la parole comme vérité, et avait écrit Mardi, que personne n'avait lu, puis Pierre ou les Ambiguïtés, que personne n'avait lu, puis Le Grand Escroc, que personne n'avait lu, avant de se cloîtrer pour les dix-neuf dernières années de sa vie dans un bureau des douanes de New York, et de déclarer à son ami Nathaniel Hawthorne : "Quand bien même j'écrirais des Évangiles en ce siècle, je finirais dans le ruisseau." (p. 11)

Deux phrases. Une très courte et une très longue, une mèche courte et une mèche longue, mais qui ensemble propulsent le roman, le font irrésistiblement décoller. Deuxième étage de la fusée : après l'écrivain Melville, le cinéaste Cimino :
"Alors voilà : un jour, j’avais entendu une phrase de Melville qui disait qu’en ce monde de mensonges, la vérité était forcée de fuir dans les bois comme un daim blanc effarouché, et j’avais pensé à ce film de Michael Cimino qu’on appelle en France Voyage au bout de l’enfer, mais dont le titre original est The Deer Hunter, c’est-à-dire le chasseur de daim.
Dans ce film qui porte sur la guerre du Vietnam, où de longues scènes de roulette russe jouées par Christopher Walken donnent à cette guerre absurde la dimension d’un suicide collectif, le chasseur, joué par Robert De Niro, poursuit un daim à travers les forêts du nord de l’Amérique ; lorsque enfin il le rattrape, lorsque celui-ci est dans son viseur, il s’abstient de tirer." (p. 17)
Je vais vite, trop vite, mais ce qu'il faut savoir c'est cela, ce roman est tout entier sous le signe de la Chasse, une chasse qui n'est pas seulement d'ordre cynégétique, mais aussi, et surtout, d'ordre spirituel. Je passe vite, trop vite (j'y reviendrai très certainement), sur deux cents pages de périple rocambolesque entre New York et Paris, pour déboucher sur une nuit d'ivresse au musée de la Chasse et de la Nature, oui, celui-là même où Gérard Garouste expose en ce moment ses toiles actéoniques. Le narrateur a rencontré dans un restaurant d'huîtres la conservatrice du Musée, une certaine Léna Schneider, et celle-ci l'entraîne dans une sorte de labyrinthe érotique :
"Léna apparaissait dans l'embrasure d'une porte, puis aussitôt disparaissait. En entrant dans une pièce rouge sombre où un sanglier me contemplait, ses défenses violemment tournées vers moi, je trouvai son blouson en hermine abandonné sur le sol ; puis, entre deux portes, sa jupe ; plus loin encore, son chemisier.
Allait-elle m'attirer vers la source ultime, vers ce lac ajusté au cœur du bois où, dénudant ses seins, découvrant ses cuisses, révélant sa toison, la déesse, avec ses doigts qui ont glissé dans sa vulve, asperge le voyeur dissimulé derrière le tronc d'un chêne, et par ce geste le met à mort ?" (p. 228)
La déesse c'est évidemment Diane, et le voyeur Actéon. D'ailleurs, un peu plus loin, la référence est explicite : le narrateur retrouve Léna dans un café où elle est en train de lire, il lui demande ce qu'elle lit et elle retourne alors en souriant la couverture du livre. Ovide, Les Métamorphoses.
"Elle me rappela que, cette nuit, je lui avais confié ma passion pour l'histoire d'Actéon, le chasseur qui se détourne de ses proies habituelles pour suivre la déesse qu'il a entrevue dans les bois. On connaît l'histoire : Actéon surprend Diane au bain entourée de ses nymphes. La nudité de Diane est taboue. Lorsqu'elle se rend compte qu'elle a été vue, elle cherche son carquois, son arc, ses flèches, mais, étant dans l'eau, elle est désarmée : alors elle éclabousse son voyeur ; et les gouttes, en giclant sur Actéon, le transforment en cerf, sur lequel ses chiens se jettent et qu'ils dévorent." (p. 267)
Eugène Delacroix - Été - Diane et Actéon
Concluant le chapitre de la scène de sexe débridée qui se tient donc au coeur même du Musée de la Chasse, ultimement dans un petit cabinet tendu de soie noire et au plafond couvert de têtes de hiboux, Yannick Haenel écrit cette phrase : A travers notre plaisir, les animaux affluaient, ils ont crié dans nos gorges.
Il met en italiques les animaux affluaient.
De même, à partir de cette rencontre Garouste-Haenel (mais tout cela n'avait-il pas commencé avec les fourmis d'AS Byatt ?), je vis les animaux affluer. Ce sera le sujet des prochains billets.

mercredi 14 mars 2018

De Linn à Lino, de fourmis à Fourmies

Jeudi dernier, après avoir visité le musée Rodin et déjeuné d'un filet de merlu dans une brasserie du coin, nous flânions dans le septième arrondissement, louvoyant entre les averses. C'est ainsi que nous remontâmes la rue Cler, large voie piétonne que je découvrais pour la première fois. Je m'étais bien défendu de m'encombrer de nouveaux livres mais il me fut impossible de ne pas pénétrer dans cette petite librairie qui ne craignait pas de se vanter idéale. Toujours est-il que je ressortis avec pas moins de trois volumes de cette Librairie idéale qui, en une seule pièce, réussissait à vous donner vingt furieuses envies de lecture. Je fis néanmoins dans le poche et le bref avec Le motif dans le tapis, la célèbre nouvelle de Henry James et Le sentier dans la montagne d'Adalbert Stifter, paru aux éditions Sillage dont je vis que le siège était rue Linné, au 17, deux numéros plus loin que le domicile de Georges Perec. Enfin, je me chargeai, toujours en Poche, d'un livre récemment paru dans ce format, Des Anges et des Insectes, d'Antonia Susan Byatt, dont je n'avais lu jusqu'alors que Le Conte du biographe. Livre qui m'avait été recommandé par Rémi Schulz parce qu'il faisait mention de Linné.



Le lendemain, une heure et demie après être descendus du train, nous repartîmes en voiture cette fois pour les monts du Lyonnais : nous allions voir Linn, née le 27 février à Lyon, fille de Bristena et d'Adrien, mon grand fils. Linn, ma première petite-fille, qui faisait donc de moi dorénavant un grand-père.
Linn : avec ses deux n, j'avais trouvé immédiatement un air suédois à ce prénom court et cristallin, ce qui me surprenait quelque peu, Bristena, sa mère, étant d'origine roumaine. Ce n'est qu'un peu plus tard que je fis la relation avec Linné, dont j'avais ailleurs rapporté l'étymologie renvoyant au tilleul suédois, linn (variante aujourd’hui obsolète de lind).
Je dois immédiatement préciser que le choix de Linn n'a rien à voir avec mon obsession linnéesque : les deux parents, à ma connaissance, ne lisent pas mes élucubrations webiques, et c'est bien plutôt l'existence d'une Linn de leurs amis qui leur a donné l'idée (mais il n'est pas interdit de penser qu'ils ont succombé à l'influence souterraine et inconsciente de l'Attracteur étrange...).
Dans mes bagages, je n'avais emporté qu'un seul livre pour le week-end, et c'était le roman d'AS Byatt, résumé ainsi sur le site du Livre de Poche :

"William Adamson, explorateur et entomologiste de retour au pays après dix ans en Amazonie, titube devant la suave splendeur d’Eugenia Alabaster. Emily Jesse, veuve dès même ses fiançailles, tente quant à elle désespérément, autour du guéridon de Mme  Papagay, de vivre son deuil dans les séances de spiritisme et d’écriture automatique.
Dans ce diptyque romanesque, composé de Morpho Eugenia, adapté au cinéma sous le titre Des anges et des insectes en 1995 par Philip Hass avec Kristin Scott Thomas et Mark Rylance, et de L’Ange conjugal, A. S. Byatt pénètre l’atmosphère puritaine de la société victorienne, en révèle les tensions morales et l’hypocrisie singulièrement violente. Un ouvrage devenu un classique de la littérature anglaise."


Je ne connais pas ce film et pour l'instant je n'ai lu que la première partie de ce dyptique, Morpho Eugenia. J'y retrouvai Linné à la page 227 :

"- Je pensais à Linné dans la forêt, constamment. Il a si fortement lié le Nouveau Monde à l'imagination de l'Ancien Continent quand il a donné aux porte-queues le nom des héros grecs et troyens, et aux héliconies celui des Muses. Je me trouvais dans une contrée où jamais aucun Anglais n'avait encore pénétré, et autour de moi voletaient Hélène et Ménélas, Apollon et les Neuf Muses, Hector, Hécube et Priam. L'imagination du savant avait colonisé la jungle inexplorée avant que j'y eusse mis le pied. Il y a quelque chose de merveilleux dans le fait de donner un nom à une espèce. De prendre une chose sauvage et rare, jamais encore observée, au filet de l'observation et du langage humains - et dans le cas de Linné, avec tant de subtilité et de suite, une utilisation si vive des mythes, légendes et personnages de notre patrimoine culturel."
Je ne dirai rien de plus sur Linn : ce petit bout est évidemment une merveille.

Après deux jours bien occupés, dont une excursion à la tour Matagrin d'où l'on contemple quatorze départements, et la vision samedi soir du spectacle théâtral de la troupe du village où Adrien  a fait son nid de passionné de Cyrano de Bergerac, nous sommes repartis dimanche après-midi, sous le soleil puis rapidement, après Roanne, sous les trombes d'eau d'un orage pas piqué des hannetons. La fureur céleste décrut ensuite, passé l'Allier, et c'est à peu près à ce moment-là que j'écoutai le peintre Gérard Garouste sur Europe 1. Parlant de son enfance de cancre, il explique qu'il dessinait des combats de fourmi : "Même mon cerveau me compliquait la vie, et donc il restait les mains, le plaisir de dessiner, de faire des petits dessins, des dessins dans lesquels je me réfugiais complètement, et c'était des petits dessins amusants, des combats de fourmis, les fourmis rouges contre les fourmis noires, parce que ça permettait de faire vraiment des fourmilières, donc toute une stratégie des fourmilières, tout ça est très codé et vraiment je prenais un grand  grand plaisir à me réfugier dans ces dessins."

Ces paroles me frappèrent tout particulièrement pour la bonne raison que William Adamson, dans le roman de Byatt, consacre la majeure partie de son temps à étudier des fourmilières, aidée par Matty Crompton (Kristin Scott Thomas, dans le film de Haas) :
"Ce fut une suggestion accidentelle de Matty Crompton, cependant, qui le remit sur le chemin d'une activité qui ne fût plus sans objet. Il la trouva, par un matin de la fin du printemps, assise à la table devant la fourmilière, avec une soucoupe en porcelaine emplie de parcelles de fruits, gâteaux et viande, et un grand cahier, dans lequel elle écrivait avec ardeur. (...)
- Puis-je voir votre cahier ?
Il regarda ses dessins soigneux et perspicaces, au crayon, à l'encre de Chine, de fourmis qui s'alimentaient, de fourmis qui se battaient, de fourmis qui se dressaient pour régurgiter le nectar et en faire profiter d'autres, de fourmis qui caressaient des larves et transportaient des cocons." (p. 148-150, c'est moi qui souligne)
Fourmilière découverte l'été 2017 dans les monts du Lyonnais
Cette coïncidence trouve un écho supplémentaire dans le fait qu'Adrien, qui est loin d'être un grand lecteur, a néanmoins quelques auteurs de prédilection, un trio composé de Rabelais (il fut très marqué par une visite de La Devinière, où il insista pour que je lui achète un Gargantua), Edmond Rostand et Bernard Werber, célèbre évidemment pour sa trilogie des Fourmis (que j'avoue n'avoir jamais lue).


Enfin, pour parachever l'affaire, regardant lundi soir Dernier domicile connu de José Giovanni, avec Lino Ventura et Marlène Jobert, j'eus la surprise de retrouver mes fourmis à travers Jacques Loring, le personnage joué par l'excellent Paul Crauchet : "Il se montre sobre mais particulièrement émouvant dans «Dernier domicile connu» (1969), où il incarne le vieux monsieur qui s'est lié d’une amitié pure avec la petite fille d’un témoin recherché par l'inspecteur Lino Ventura et sa jeune collaboratrice, Marlène Jobert." (Site L'encinémathèque). Loring est passionné par les fourmis ; lors de l'enquête, il tient dans ses mains un livre sur les fourmis, un détail qui n'a rien à voir avec l'intrigue de l'histoire, mais qui prend sens pour nous. 

J'ai dit plus haut que Bristena, la maman de Linn, est d'origine roumaine. Or, la dernière image du film propose, en guise d'épilogue, une phrase d'un certain Eminescu : « ...car la vie est un bien perdu quand on n'a pas vécu comme on l'aurait voulu. » Mihai Eminescu (1850 -1889) est "célébré unanimement, nous dit la notice wikipédienne, comme le plus grand et le plus représentatif poète roumain". Je lis aussi que de 1858 à 1866 il alla à l'école primaire de Cernăuți (capitale de la Bucovine alors autrichienne : Czernowitz en allemand, autrement dit la ville natale de Paul Celan et d'Aharon Appelfeld).

La maxime d'Eminescu ne se vérifiera heureusement pas à la fin du roman d'AS Byatt : William Adamson et Matty Crompton quitteront le manoir des Adabaster pour voguer vers l'Amazonie et accomplir leur vocation profonde. 

Je terminerai cet article par un dernier clin d’œil : sur une des vidéos que j'ai pu trouver du film de José Giovanni, où l'on voit Lino Ventura et Marlène Jobert sillonner le treizième arrondissement sur la piste du témoin évanoui, nous régalant au passage d'images d'un Paris lui aussi disparu, j'ai repéré une librairie Rodin, qui me fait bien sûr songer à cette Librairie idéale découverte au sortir du Musée Rodin.


 Elle existe  d'ailleurs toujours cette librairie, 1 rue Vulpian, mais elle a changé de nom et de look.


Le nom de la société est malgré tout demeuré Librairie Rodin, comme en témoigne la page du site societe.com. Coïncidence encore, sur cette même page, on voit dans la rubrique Actualités une information sur le bastion ouvrier de Fourmies...


Fourmies, dont l'histoire retient le massacre qui eut lieu le 1er mai 1891, où la troupe tira sur les ouvriers venus revendiquer la journée de travail de huit heures. C'était là la première manifestation française de la Journée internationale des travailleurs. La fusillade causera neuf morts, dont huit jeunes de moins de 21 ans, parmi lesquels une jeune ouvrière abattue à bout portant qui restera comme un symbole, Maria Blondeau, et 35 blessés. Provoquant une vive émotion dans la France entière, cet événement est considéré aujourd'hui comme l'une des dates-clés dans l'histoire du mouvement ouvrier (poursuivant la recherche, je m'aperçois qu'Isabelle Baudelet - apparue en ces pages le 16 janvier avec L'iris malin d'un cachalot colossal -  a consacré tout un article à ce drame sur son site Text'styles le 1er mai 2017). 




lundi 12 mars 2018

Fatima et l'homme de neige

"Après la salle à manger, j'entrais dans le salon. Sur les murs, George Sand, ses parents, ses enfants, sa sœur, ses ancêtres, fixés sur la toile pour l'éternité, semblaient surveiller tous mes mouvements.
Les yeux de velours de George, peinte par Charpentier, me troublaient infiniment, ces yeux qu'elle tenait de son aïeule Aurore de Koenigsmark (mère de Maurice de Saxe) que la romancière avait transmis à son fils Maurice."

Robert Thuillier, Les marionnettes de Maurice et George Sand, Hermé, 1998.

Le photographe Robert Thuillier, devenu familier de la petite-fille de George Sand, Aurore Lauth-Sand (oui, encore une Aurore, la dernière de la lignée car elle n'aura pas d'enfants), rapporte ainsi ses souvenirs de la maison avant d'évoquer le théâtre de marionnettes  qui naîtra un soir de 1847, où Maurice Sand (oui, encore un Maurice, fils de George et père d'Aurore) et son ami Eugène Lambert (tous les deux élèves de Delacroix), eurent l'idée de jouer avec deux bouts de bois emmaillotés de chiffons derrière un carton à dessin et une grande serviette posées sur une chaise.
Mais le théâtre n'avait pas attendu ce jour pour avoir droit de cité à Nohant. Dans Le théâtre et l'acteur, * George Sand en raconte la genèse un soir d'hiver dans les années 1840 :
« Il y a une douzaine d’années que nous trouvant ici en famille durant l’hiver, nous imaginâmes de jouer une charade, sans mot à deviner, laquelle charade devint une saynète, et, rencontrant au hasard de l’inspiration une sorte de sujet, finit par ne pouvoir pas finir, tant elle nous semblait divertissante. Elle ne l’était peut-être pas du tout, nous n’en savons plus rien, il nous serait impossible de nous la rappeler ; nous n’avions d’autre public qu’une grande glace qui nous renvoyait nos propres images confuses dans une faible lumière, et un petit chien à qui nos costumes étranges faisaient pousser des cris lamentables ; tandis que la brise gémissait au dehors et que la neige, entassée sur le toit tombait devant les fenêtres en bruyantes avalanches.
C’était une de ces nuits fantastiques comme il y en a à la campagne, une nuit de dégel assez douce avec une lune effarouchée dans des nuages fous."
Cette association en somme originelle entre l'espace intérieur du théâtre et le vaste dehors où les éléments font rage, entre l'intime faiblement reflété par un grand miroir et l'extérieur nocturne traversé de lueurs lunaires et de clartés neigeuses, se retrouve curieusement dans un roman publié en 1859, L'homme de neige, où Christian Waldo, un montreur de marionnettes, vient présenter lors de la nuit de Noël 1770 son spectacle dans un château suédois.

"Il raconte, écrit Noël Barbe, sa vie à Goelfe, avocat venu s’occuper des affaires du châtelain. La naissance du héros est mystérieuse. À quatre ans il est confié en Italie à des parents adoptifs, puis à leur mort parcourt l’Europe et devient célèbre grâce à ses spectacles. On apprendra plus tard qu’il est Suédois, de la Dalécarlie présentée, à l’image du Berry, comme une région de conservation des traditions."

Me penchant sur le théâtre à Nohant, je ne pensais pas retrouver de sitôt la Suède si souvent convoquée ici ces derniers temps. Mais c'est peut-être le lieu de se souvenir que la fameuse Aurore de Koenigsmark, l'arrière-arrière-grand-mère de George, était d'ascendance en partie suédoise. Et ce que j'ai découvert en explorant le Wikipédia anglo-saxon, plus riche sur la question que le Wiki hexagonal, c'est que la dite Aurore avait eu un goût prononcé elle aussi pour le théâtre. Mieux, elle fit partie de la troupe entièrement féminine qui représenta Iphigénie de Racine l'hiver 1683-1684, à la cour de Suède. Sa cousine Johanna Eleonora de La Gardie jouait Iphigénie, sa sœur Amalia Achille et elle-même interprétait Clytemnestre : "This is regarded as a significant event as the first play performed by an all female cast in Sweden, as an introduction of French Classicism in Sweden." Elle fréquentait aussi le salon de la poétesse Sophia Elisabet Brenner, que l'on considère comme la première féministe suédoise à cause de son poème Det Qwinliga Könetz rätmätige Förswar (The justified defense of the female sex) en 1693, inspiré, nous dit-on par son amitié avec Aurora de Koenigsmark ("believed to be inspired by her friendship with Aurora Köningsmarck"). Où l'on voit que la fibre tout à la fois féministe et théâtrale de George Sand s'enracine loin dans le passé.

Sophia Elisabet Brenner (1659 - 1730)
A la mort de sa mère, Maria Aurora quitta la Suède. Et quelques années plus tard, rencontra donc Frédéric-Auguste, futur roi de Pologne, dont elle fut la maîtresse et dont elle eut Maurice de Saxe.
Un fait curieux mérite d'être noté : Maria Aurora fut remplacée comme favorite par une autre Maria Aurora, qui n'était autre que sa dame de compagnie. Son histoire doit être absolument racontée.

Car Maria Aurora est à l'origine Fatima Kariman. Elle fait partie des nombreuses femmes turques capturées lors de la bataille de Buda de 1686. Le baron suédois Alexander Erskin, au service de l'armée autrichienne, s'empare ainsi de quatre femmes : Raziye (Roosia), Asiye (Eisia), Emine  et Fatma (Fatima) - auparavant mariée à un mollah musulman -, puis retourne en Suède avec Philip Christoph von Königsmarck (celui-là même qui sera plus tard assassiné par les sbires de George, futur roi d'Angleterre). Fatima est alors donnée à  Maria Aurora de Königsmarck. Les quatre captives sont baptisées à Stockholm le 7 novembre 1686 en présence de la cour royale. Le Prince Charles et  Aurora de Königsmarck sont parrain et marraine de Fatima, qui est rebaptisée Maria Aurora sans autre forme de procès. On lui apprend l'étiquette et la langue française et elle devient la dame de compagnie de sa marraine.

C'est donc elle qui succède à Maria Aurora de Koenigsmark dans le cœur d'August II : elle en aura un fils et une fille, Frédéric-Auguste comte Rutowski et Maria Anna Katharina Rutowska.

Cette histoire de double culmine dans un détail :  August II marie Fatima en 1706 à l'un de ses hommes, Johann Georg Spiegel. Or, Spiegel c'est, en allemand, le miroir. Le personnage principal de Otto, la bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu sur laquelle j'ouvris l'année 2017, se nomme Otto Spiegel.


Clin d’œil de l'Attracteur étrange ? Je reste médusé devant les rapports que ne cessent de mettre à jour cette exploration de la généalogie sandienne. Tout se passe comme si Nohant, et le Berry, était le centre d'un tourbillon entraînant dans sa course folle les lieux, les événements et les hommes, une sorte de point nodal où se rejoignent les courants contradictoires qui agitent le monde. Continuant de descendre l'arbre de sa filiation, nous allons voir se confirmer cette impression.

______________________
* Œuvres autobiographiques, texte établi, présenté et annoté par G. Lubin, Paris, Gallimard, 1971, T. 2, p. 1239-1244. "Ce texte a été publié en partie dans le journal Le Gaulois du 29 juin 1904 puis dans le recueil posthume Souvenirs et idées, paru la même année. Le titre est sans doute d’Aurore Sand, petite fille de George Sand." (Noël Barbe, « Le théâtre de George Sand », Le Portique [En ligne], 13-14 | 2004)

samedi 3 mars 2018

Koenigsmark

Je m'attarde une fois encore sur cette généalogie de George Sand qui est pour le moins fascinante en ce qu'elle mêle inextricablement le rustre et l'illustre, haute noblesse et basse roture, naissances légitimes et illégitimes, royaumes, Empire et République, Cours, palais et champs de bataille pour finalement se fixer dans un tout petit village du Berry, une simple maison de maître que le temps va consacrer comme un des hauts-lieux du romantisme : Nohant, où toute cette histoire tourmentée pourrait se réfracter dans un couple de prénoms, Aurore et Maurice.

Donc, à l'origine encore une fois, l'arrière-grand-père Maurice de Saxe, père prince polonais, mère germano-suédoise, et pourtant c'est en France, étonnamment, au service de Louis XV, que ce rejeton adultérin va connaître la gloire et gagner ses galons de Maréchal.

Maurice de Saxe (1696 - 1750) - Portrait par Quentin de La Tour,
Gemäldegalerie Alte Meister (Dresde) - Wikipedia.
J'ai déjà évoqué un peu sa mère, Marie-Aurore de Koenigsmark, mais il n'est pas inutile d'approfondir quelque peu la matière. La famille dont elle est issue n'est-elle pas, selon Henri Blaze de Bury, "des plus curieuses à tous les points de vue (...) l’histoire et le roman se la disputent."? En 1852, dans La Revue des Deux Mondes, cet ancien diplomate au Danemark et en Allemagne fait remonter les origines de la famille à celui qu'il nomme le vieux maréchal Koenigsmark (dont il ne donne curieusement pas le prénom qui est Hans Christoff), et dont il trace le portrait le moins flatteur qui soit : "C’était dans la guerre un abominable pillard, un coquin de sac et de corde, et qui savait allier par un agréable mélange l’astuce et la perfidie de l’aigrefin à la brutalité du soudard. De cette désinvolture hardie et poétique, de ce parfum chevaleresque qui fut plus tard la marque distinctive et le signe de sa race, vainement vous en chercheriez vestige chez cet endurci malandrin." Tout d'abord au service des princes allemands, il se met en 1630 sous la bannière suédoise : "Le voilà parcourant la basse Allemagne, la Bohême et la Silésie à la tête d’une armée qu’il a levée lui-même; le voilà pillant, massacrant, incendiant et promenant partout l’épée et la torche, si bien que, grâce à lui, le nom suédois devient en peu de temps l’épouvante et l’exécration de la chrétienté." L'Europe est alors plongée dans la terrible Guerre de Trente Ans, qui provoquera plusieurs millions de morts, chiffre colossal relativement à la population de l'époque. Ceci dit, Blaze de Bury me semble un peu exagérer l'importance militaire de ce vieux "bandit superbe"car j'ai parcouru toute la notice de Wikipedia sur cette guerre sans voir mentionné son nom une seule fois. Et si vous n'avez guère foi dans Wikipedia, sachez que l'Universalis, elle aussi consultée, n'en parle pas non plus. Blaze termine par ailleurs son portrait en affirmant qu'il "avait fini par se ménager une situation privilégiée à la cour de la reine Christine, où, chose incroyable, on lui donnait le titre de protecteur des lettres et des beaux-arts."

Hans Christoff von Königsmarck by Matthaeus Merian the Younger
Est-ce chose si incroyable si, comme Blaze l'écrit plus loin, " il venait le soir, en tournant sur ses talons, raconter ses prouesses littéraires au petit cercle de sa majesté, et jetait au besoin son vers de Tibulle ou d’Horace avec l’aplomb et l’à-propos d’un humaniste consommé." ? Le soudard avait des lettres, semble-t-il, et il est amusant de voir dès cet instant la littérature à l'honneur, avec ce nom de Koenigsmark appelé à une postérité inattendue au vingtième siècle : le premier Livre de Poche, sorti en 1953, n'étant autre que Koenigsmark de Pierre Benoît, premier roman de l'auteur, énorme succès paru antérieurement en édition classique en 1918.


Je n'ai jamais lu ce livre, mais le résumé de Wiki ne me laisse pas indifférent :
"L’histoire est celle de l’amour d’un jeune professeur français, Raoul Vignerte, pour Aurore, grande duchesse de Lautenbourg-Detmold.
En 1912, Aurore, originaire des steppes russes, épouse le grand-duc Rodolphe de Lautenbourg, héritier d’une petite principauté allemande. Mais celui-ci meurt mystérieusement à l’occasion d’une mission en Afrique. Vers 1913, Raoul Vignerte arrive au palais en tant que précepteur du fils du grand-duc Frédéric de Lautenbourg, beau-frère et deuxième mari d’Aurore, qui a hérité du grand-duché. Vignerte va s’éprendre de la fascinante Aurore, qui semble apprécier sa compagnie autant que celle de sa dame de compagnie, Mélusine. À l’intrigue amoureuse, s’ajoute celle, politique et policière, de la disparition de Rodolphe. Au moment où tout semble se dénouer, à l'été 1914, la guerre éclate entre la France et l’Allemagne."
Eh oui, encore une Aurore en première ligne. La notice d'ailleurs ne s'y trompe pas, affirmant que "Le personnage d'Aurore est probablement inspiré, au moins pour son nom, de Marie-Aurore de Königsmarck.

Plusieurs films naîtront de ce roman, dont celui d'un autre Maurice,  Maurice Tourneur, en 1935, où Pierre Fresnay jouait Raoul Vignerte. Curiosité : Antonin Artaud faisait partie de la distribution et ce fut là, paraît-il, son dernier film.

Pierre Benoît s'était inspiré aussi de la mystérieuse disparition du frère de Marie-Aurore, Philipp Christoff, à Hanovre. Amant de la princesse Sophia Dorothea, femme du duc de Brunswick-Lüneburg, George Louis (qui deviendra George 1er roi d'Angleterre, et dont la propre maîtresse se nommait Melusine von der Schulenburg), il fut vraisemblablement assassiné à l'instigation de celui-ci, et son corps jeté dans la rivière Leine, lesté de pierres. C'est d'ailleurs en enquêtant sur la mort de son frère que Marie Aurore sera amené à rencontrer Frédéric-Auguste, prince-électeur de Saxe. Blaze en fait, par contraste avec celui de l'ancêtre soudard, le plus délicieux portrait :
"Aurore de Kœnigsmark est une des plus intéressantes apparitions que le XVIIIe siècle ait produites : d’une beauté délicieuse, d’un caractère enjoué, d’une irrésistible bonté d’âme, elle avait un de ces esprits élevés, honnêtes, délicats, dont le charme, digne d’être goûté en tous temps, se fait surtout sentir au lendemain de ces terribles commotions où la civilisation a couru le risque de périr au milieu des tourmentes sociales. Cette jeune femme, en quelque lieu et quelque période que le destin l’eût mise, méritait d’attirer les regards; mais, ainsi placée au cœur de cette Allemagne où régnaient naguère les mœurs barbares de la guerre de trente ans, il semble que sa valeur personnelle se dégage plus attrayante des ombres qui lui servent de fond, fraîche rose issue des ruines, diamant pur dans les ténèbres."
Comtesse Aurore de Koenigsmark (peintre inconnu)
On trouve un autre portrait sur le site officiel georgesand.culture.fr, avec une courte biographie et une citation de George Sand (dont on constate donc qu'elle prit comme pseudonyme le prénom même de l'assassin d'un lointain parent - il est vrai qu'elle ne pouvait le savoir...).


" Aurore de Koenigsmark fut faite, sur ses vieux jours, bénéficiaire de l’abbaye protestante de Quedlinbourg; […] elle mourut dans cette abbaye et y fut enterrée. […] j’ai dans ma chambre, à la campagne, le portrait de la dame encore jeune et d’une beauté éclatante de ton. On voit même qu’elle s’était fardée pour poser devant le peintre. Elle est extrêmement brune, ce qui ne réalise point l’idée que nous nous faisons d’une beauté du Nord. Ses cheveux noirs comme l’encre sont relevés en arrière par des agrafes de rubis, et son front lisse et découvert n’a rien de modeste ; de grosses et rudes tresses tombent sur son sein ; […] J’avoue que cette beauté hardie et souriante ne me plaît pas. "
George Sand, Histoire de ma vie, t. I, p. 30

George Sand est à l'évidence beaucoup moins emballée par la jeune dame que notre cher Blaze de Bury, dont on peut d'ailleurs raisonnablement douter de la fiabilité quand il décrit que "ses cheveux étaient d’un certain blond qu’on a depuis appelé blond suédois."... 

Bon, je constate que je me suis lancé, presque malgré moi, dans un vaste feuilleton, et qu'à tirer les différents fils biographiques qui sont apparus ici et là, je n'ai en somme qu'esquissé la saga des Aurore et des Maurice. La suite au prochain numéro.

vendredi 2 mars 2018

Courlande et Silence

Il faut que je revienne sur un personnage apparu à la toute fin de ma chronique sur Jan III Sobieski et la petite Marie : Maurice de Saxe, arrière-grand père de George Sand. Fils adultérin de Marie-Aurore, comtesse de Königsmark, et de l'électeur de Saxe, Frédéric-Auguste 1er, futur August II, roi de Pologne. La raison en est que, lisant sa biographie sur Wikipedia, je découvre qu'il retourne en 1925 à Varsovie dans l'espoir de se rendre maître et possesseur du duché de Courlande, cette province de Lettonie dont on a vu récemment qu'elle fut le sujet d'un livre de Jean-Paul Kauffmann, trouvé le 11 janvier dans une boîte à livres du parc Balsan, et aussitôt dévoré.


Cette aventure courlandaise ne fut guère une réussite pour le jeune Maurice. Nommé Duc le 26 juin 1726, il doit plier bagages l'année suivante devant les troupes russes et rentrer en France. L'écrivain et diplomate Henri Blaze de Bury, qui traduisit le Faust de Goethe, rapporte en 1852 dans La Revue des Deux Mondes le rêve déchu de sa mère :
"Au terme de son aventureuse existence, comme si elle eût craint que les agitations ne lui fissent défaut, la noble dame avait rêvé le trône de Courlande pour son fils le comte de Saxe. A nourrir cette chimère, elle consacra les derniers débris échappés au naufrage des biens de sa famille. En dépit de ses incessantes démarches, de ses brigues nombreuses toujours accompagnées de nouveaux sacrifices d’argent, Aurore eut le chagrin de voir échouer tous ses projets. Atteinte à la fois dans son orgueil de femme et dans ses sentimens de mère, son pauvre cœur ne s’en releva pas. Elle comprit que l’heure était venue de quitter un monde où son crédit avait cessé de compter, et ne songea plus qu’à faire une mort digne d’une personne de son mérite et de sa naissance. La comtesse Aurore de Kœnigsmark mourut le 14 février 1728."
Les extraits du récit de Kauffmann consignés dans mon cahier bleu semblent en écho au malheur d'Aurore (ce prénom qui survivra avec la fille - encore une fois naturelle - de Maurice de Saxe, fruit d'une liaison avec la comédienne Marie Rinteau : Marie-Aurore de Saxe, puis avec la petite-fille de celle-ci, Amantine-Aurore-Lucile Dupin, plus tard George Sand).
" Je retardais mon retour en France. Un moment j'envisageai même de rester au Canada - une seule chose me rebutait dans ce pays : la durée interminable de l'hiver et la présence obsédante de la neige. Ce blanc qui gomme toutes les formes et immobilise l'espace, est pour moi la couleur de la désolation." (p. 35, c'est moi qui souligne)
"Ce voyage risque de tourner au fiasco. Je suis face à un blanc, un immense blanc pareil à cette côte courlandaise vide et venteuse, sans la moindre empreinte qui puisse fixer le regard. Me revient à l'esprit une image d'Ingmar Bergman, les cheveux en désordre, arpentant sombrement le rivage désert de l'île de Faro, située sur la Baltique. Dans Le Silence, il a choisi un pays Balte comme représentation de l'inintelligible." (p. 59, c'est moi qui souligne)
On se rappellera qu'en ce mois de janvier le thème du blanc était devenu pour moi omniprésent, que ce soit à travers la porcelaine ou Moby Dick. Je réalise par ailleurs qu'Ingmar Bergman apparaissait déjà ici avec son île de Faro, alors que je ne devais découvrir Persona, tourné sur cette île, qu'un mois plus tard (et je ne me souvins pas alors de cette première apparition dans Courlande). Me renseignant maintenant sur Le Silence (que je n'ai jamais visionné), je note plusieurs choses. Tout d'abord que, contrairement à ce qu'affirme Kauffmann, le film ne se déroule pas dans un pays Balte, mais dans un pays étranger qui reste indéfini (sa langue est incompréhensible pour les personnages du film, c'est tout ce que l'on sait). D'autre part, le film présente de forts points communs avec Persona. Le petit garçon, Johan, est interprété par le même acteur, Jorgen Lindstrom, qui joue le petit garçon au début de Persona, l'un et l'autre lisant en outre le même livre : Un héros de notre temps, de Lermontov. Le plan de Johan posant sa main sur la vitre du train se répète dans un  plan de Persona déjà présenté dans la chronique Un vieux truc polack.  



Les deux femmes du film, deux soeurs, Anna et Ester, préfigurent Elisabet et Alma dans Persona - ce qu'expriment sans détour les deux plans suivants :



Une affiche du film rassemble même le portrait des deux femmes et le geste de l'enfant :



lundi 26 février 2018

Pas de Laguiole en Pologne

Le mardi 30 janvier je m'étais rendu à pied à la gare, j'avais un peu d'avance et j'attendais donc dans le hall mon train pour Paris lorsque je m'aperçus en ouvrant la poche frontale de mon sac à dos que j'avais laissé à l'intérieur mon couteau Laguiole. Je l'avais acheté il y a bien des années, lors d'un petit séjour dans l'Aubrac, au village même de Laguiole, au magasin de la maison Glandières dont la marque distinctive est une tête de vache aux longues cornes caractéristiques de la race d'Aubrac. Je ne m'en sers pas beaucoup mais j'y tiens énormément, or, il était évident qu'il ne passerait en aucun cas le contrôle de sécurité de l'aéroport. Problème : je n'avais ni le temps de revenir à la maison, ni celui d'appeler quelqu'un pour qu'il vienne le récupérer. Je résolus alors d'aller à l'accueil de la SNCF et j'expliquai mon souci au jeune guichetier en costume et casquette de l'entreprise - tout à fait l'allure d'un chef de gare bien que je doute que ce soit vraiment là sa fonction -, pas du tout certain qu'il veuille bien se charger de conserver le couteau le temps de mon voyage. Il eut l'air un peu surpris de ma demande mais accepta volontiers, mit la chose dans une enveloppe kraft et il fut convenu que je repasserai à mon retour début mars.

En fait, j'oubliai à peu près complètement de revenir le chercher, et c'est seulement samedi dernier, alors que je reconduisais à la gare de bon matin mes quatre stagiaires espagnol(e)s, Sara, Maria, Paola et Alberto, de retour à Grenade après quatre semaines à Châteauroux (ils avaient été enchantés par les gens qu'ils avaient trouvés "très gentils" mais avouaient que le froid castelroussin avait été la chose la plus difficile à affronter), oui c'est seulement ce matin-là, juste après avoir les avoir aidés à hisser leurs grosses valises dans les trois voitures différentes où ils avaient réservé leurs places en ligne, juste après les avoir salués une dernière fois, que je m'avisai que le chef de gare (ou son représentant) qui donnait le coup de sifflet du départ n'était autre que le cheminot à qui j'avais laissé mon Laguiole en garde. Le convoi parti, je le rappelai à mon bon souvenir sur le quai même. Un mois avait passé mais il se souvenait parfaitement, semble-t-il, et il me donna sans plus de formalité l'enveloppe où le couteau avait attendu mon retour. Je le remerciai avec le plus de chaleur qu'il m'était possible d'exprimer en ce début de journée glacial.

Voilà, c'est aussi simple que cela, et cette petite histoire sans drame et sans moralité apparente ne méritait peut-être pas qu'on y consacrât autant d'attention, mais quelque chose en elle me laissait rêveur : par le biais de ce couteau se croisaient des espaces géographiques, des paysages, des temps, qui, un instant avant, n'avaient rien en commun : l'Aubrac et ses plateaux d'immense horizon arpentés autrefois avec les enfants ; Grenade avec l'Alhambra et l'Albaicín où j'avais erré avec tant de ferveur dans un autre février inoubliable ; et Varsovie bien sûr où la lame d'acier ne pouvait être reçue. Et tout cela consonait à partir d'un même lieu - une gare -, en un même moment du jour - le matin. Triple unité, chose, lieu, temps, couteau, gare, matin, du bleu cachet à la rougeur du palissandre exalté dans les plis du kraft.



mardi 20 février 2018

Jan III et la petite Marie

Bus 116 pour rejoindre de bon matin et sous un ciel bleu inespéré le quartier de Wilanów au sud de Varsovie. Une dizaine de kilomètres par de longues avenues rectilignes. Il est à peu près dix heures quand je descends à l'arrêt, j'ai donc à peu près deux heures devant moi pour visiter le palais du roi Jan III Sobieski, héros national polonais pour avoir notamment vaincu les Turcs à Vienne en 1683. Je n'ai pas appris ça sur place, je ne fais que recopier la notice de Wikipedia. Ah c'est bien la peine d'avoir fait tous ces kilomètres quand le renseignement était à portée de clic, dira-t-on fielleusement. Certes, mais si je n'étais pas allé là-bas jamais je n'eusse consulté ladite notice. Le voyage attise le désir de savoir, pas une ligne dans l'Histoire de France sur Jan III Sobieski (et pas grand chose sur la Pologne en général), et pourtant ce roi (qui fut élu, lui, et non advenu au pouvoir par l'hérédité) prit pour femme une française, Marie Casimire Louise de La Grange d'Arquien, née à Nevers le 28 juin 1641, fille d'Henri Albert de La Grange d'Arquien, issu de la moyenne noblesse du Nivernais, dixit Wiki, et de Françoise de La Châtre. Eh oui, de La Châtre, le monde est petit.

Portrait de la reine Marysieńka avec ses enfants, Jerzy Siemiginowski-Eleuter, 1684 (dans le fond, le buste de Jan III Sobieski)
Je lis aussi que dès l'âge de cinq ans, elle accompagne comme dame de compagnie Marie-Louise de Gonzague-Nevers, qui devient reine de Pologne en épousant successivement Ladislas IV et Jean II Casimir. Décidément, on aimait bien les Françaises à la Cour de Pologne. Jan Sobieski n'est d'ailleurs pas le premier mari de Marie Casimire, elle est d'abord mariée à un autre Jan, Jan Sobiepan Zamoyski, dont elle a quatre enfants, tous morts jeunes. Quand ce premier Jan meurt en 1665, elle peut alors épouser Sobieski le 5 juillet de la même année (ça n'a pas traîné). "Ils ont ensemble quatorze ou quinze enfants, dont seuls quatre survivent." Significatif cette incertitude sur le nombre d'enfants, et incroyable quand on y pense cette hécatombe de morts en bas âge, même dans ce milieu hautement favorisé de l'époque.  Marie Casimire est morte vingt ans après Jan (mort précisément à Wilanów), en 1716, à Blois, mais sa dépouille a ensuite été ramenée en Pologne pour être enterrée auprès de son époux dans la cathédrale du Wawel à Cracovie. Il faut dire que sa cote de popularité était forte, on la surnommait amicalement Marysieńka (Petite Marie).

Palais de Wilanów, 31 janvier 2018 (il n'y avait pas foule ce jour-là).
Bon, je ne pensais pas m'attarder si longtemps sur les premiers occupants du site, mais ce lien ancestral entre France et Pologne bien marqué par ces alliances nobiliaires me laisse rêveur quand on voit maintenant le peu de place que tient la langue française en Pologne. Au temps de Marie-Casimire, j'imagine qu'elle devait être très présente, or, ce 31 janvier, m'adressant aux gardiens du palais, je n'en trouvai pas un, à l'entrée, au vestiaire ou dans les salles, qui semblât posséder ne serait-ce que quelques rudiments. Il vaut mieux d'une façon générale, à Varsovie, maîtriser la langue de Shakespeare plutôt que celle de Molière.

Je ne vais pas vous faire la recension complète de la visite, ce serait bien fastidieux. Je ne parlerai là que de la porcelaine. Oui, cette fameuse porcelaine qui m'occupe si fort (devrais-je créer le hashtag #balancetaporcelaine ?) depuis la lecture du livre magnifique d'Edmund de Waal. J'en découvris toute une riche collection dans les premières salles de ce palais-musée, avec, en particulier, des pièces chinoises de grande valeur, comme ce Bouddha hilare.


Je repensai en déambulant devant ces vitrines (fort bien gardées - d'une manière générale, ce matin-là, il y avait plus de gardiens que de visiteurs, pratiquement un par salle), à toutes ces occurrences que j'avais relevées, du thème de la porcelaine dans le roman de Donna Tartt, Le Chardonneret, oui encore lui, pas moins de neuf, dont celle-ci, page 449 :

"Poser un pied dans l'entrée revenait à s'avancer sous le portail qui ramène à l'enfance : porcelaines chinoises, tableaux de paysages éclairés, lampes tamisées aux abat-jour de soie, tout était exactement comme quand Mr. Barbour m'avait ouvert la porte le soir où ma mère était morte." [C'est moi qui souligne]
Que la porcelaine arrive première dans cette description d'un lieu-phare pour le narrateur ne doit rien au hasard, on la retrouve un peu plus tard, comme signe symbolique majeur associé à son futur mariage avec Kitsey, la fille du couple Barbour :
"Des heures durant, nous avions arpenté d'un pas lourd le cinquième étage, avec une conseillère nuptiale à nos basques qui essayait tellement d'offrir un Service Parfait et de nous aider à arrêter nos choix que je n'ai pu m'empêcher de me sentir un tantinet harcelé ("un motif de porcelaine devait signifier "ce que nous sommes en tant que couple"... c'est une affirmation importante de votre style") [...]  La porcelaine... (la consultante nuptiale a passé un doigt manucuré de manière neutre sur le pourtour de l'assiette). J'aime que mes couples voient la belle argenterie, le cristal fin et la porcelaine fine comme le rituel de fin de journée. Du vin, des distractions, la famille, la convivialité. Un service de porcelaine fine est un moyen idéal d'injecter chaque jour du style et de l'idylle dans votre union." (pp. 514-515)
Et sans doute y eut-il aussi lors du mariage de Jan et de la petite Marie une semblable attention à la porcelaine. En tout cas, c'est bien ce qui se passa en janvier 1747, avec le mariage de Marie-Josèphe, la fille de Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe, avec le fils unique de Louis XV. A cette occasion, les deux Cours firent assaut de cadeaux prestigieux : la cour de Saxe offrit la première des porcelaines de la manufacture de Meissen uniques en Europe, tandis qu'au printemps 1749 Marie-Josèphe envoya à son père un bouquet de porcelaine, le « Bouquet de la dauphine » qui "était, selon Julia Weber, moins le geste d’une fille pour son père que la réponse de la cour de France au cadeau de Dresde. Une réponse qui devait prouver la capacité de la manufacture de Vincennes à concurrencer Meissen" (créée seulement en 1740, elle avait bénéficié dès l'origine de la protection royale). "Le mariage entre la fille d’Auguste III et le fils de Louis XV, conclut Julia Weber, marque le départ d’une véritable compétition entre Meissen et Vincennes. Cette dernière s’exprime dans un échange non verbal, celui de cadeaux royaux. D’après le marquis d’Argenson, Louis XV gagna le dernier point, le 25 janvier 1754, il écrivit dans son journal : « On voit un beau service que Sa Majesté envoie au Roi Auguste de Saxe comme pour le braver ou l’insulter lui disant qu’on a surpassé même sa fabrique ».

Il faut dire que ce roi Auguste III transpire la vanité par tous les pores. Je regrette de ne pas avoir photographié la porcelaine qui le représente de pied en cap (je ne parviens pas à en retrouver d'exemple sur le net), mais dans plusieurs tableaux, on retrouve son air infatué :



Sur les pièces, il n'est pas mal non plus.

Notons tout de même que par sa fille Marie-Josèphe dont il était question précédemment, il était le grand-père des rois de France Louis XVI, Louis XVIII et Charles X.
Dernière curiosité, le maréchal de France Maurice de Saxe (1696-1750) est son demi-frère adultérin. Or, Maurice de Saxe n'est autre que l'arrière-grand-père d'Aurore Dupin (1804–1876), autrement dit George Sand, par sa fille naturelle Marie-Aurore de Saxe.