vendredi 8 décembre 2017

# 293/313 - Tresse dénouée de mémoire

"l'acacia tournoie 
comme une chevelure

tresse dénouée de mémoire
illisible écheveau fatigué

méduse (...)"

Antoine Emaz, Vent, voix, in De peu (Tarabuste)


Parfois l'Attracteur étrange s'absente, se tait, semble s'être retiré. Le monde ne donne plus signe, il n'est plus qu'un bloc opaque de réalité sourd à tous les appels. Si cela ne s'est guère ressenti au long de cette année 2017, c'est que parfois, pour rendre compte d'un bouquet de coïncidences, il faut plusieurs jours, voire plusieurs semaines. L'Attracteur n'est pas linéaire, il se replie puis soudain s'emballe, accélère, et délivre en une poignée de minutes une gerbe de correspondances stupéfiantes, que l'esprit a grand peine souvent à envisager dans toute son ampleur et sa diversité. C'est un moment dangereux car le délire n'est pas loin. Une position sociale fragile peut par exemple vous faire basculer : c'est, à mon sens, ce qui arrive à Nadja, que la pauvreté, la solitude finissent par conduire à l'asile d'où elle ne pourra plus s'extraire. André Breton a des mots très durs pour la psychiatrie de son temps : selon lui, "tous les internements sont arbitraires" et il n'hésite pas à dire que s'il était fou et interné, il profiterait d'une rémission que lui laisserait son délire "pour assassiner avec froideur, un de ceux, le médecin de préférence, qui me tomberaient sous la main. J'y gagnerais au moins de prendre place, comme les agités, dans un compartiment seul. On me ficherait peut-être la paix." Cependant il ne fit rien pour venir en aide à Nadja : "Le mépris qu'en général je porte à la psychiatrie, à ses pompes et à ses oeuvres, est tel que je n'ai pas encore osé m'enquérir de ce qu'il était advenu de Nadja." Cette défense est un peu hypocrite, pour ne pas dire plus ; c'est comme si son hostilité à la psychiatrie le dédouanait de prendre soin de celle qui subit seule son oppression. Il écrit ses lignes pendant l'été 27 au manoir d'Ango à Varengeville, il ne cherchera pas à la revoir, ni même à prendre simplement de ses nouvelles.

Juste après avoir rédigé le billet précédent sur Lena Nyman, je consulte donc mes mails et vois que j'ai reçu un message du groupe Facebook consacré au poète Antoine Emaz (plusieurs fois présent dans les Carnets de la Méduse).

 16 : 44, c'était une belle heure pour un écho au 4/4, et j'appréciai que le titre du recueil comporte deux a comme dans la coïncidence des quatre sur le bandeau latéral. Mais le meilleur était à venir :


111 exemplaires, c'était une belle idée (bien digne d'éditions qui se disent Unes). Et Passants est une courte plaquette de 16 pages (4 x 4).

Quant au fameux bandeau latéral, il s'amusait encore à jouer avec les 4, le site Diacritik entrait dans la danse :


jeudi 7 décembre 2017

# 292/313 - Lena Nyman, teaterelev, 22 år

"Puis elle me parle de deux amis qu'elle a eus : l'un, à son arrivée à Paris, qu'elle désigne habituellement  sous le nom de "Grand ami", c'est ainsi qu'elle l'appelait et il a toujours voulu qu'elle ignorât qui il était, elle montre encore pour lui une immense vénération, c'était un homme de près de soixante-quinze ans, il lui a dit en partant qu'il retournait au Sénégal ; l'autre, un Américain, qui semble lui avoir inspiré des sentiments très différents : "Et puis il m'appelait Lena, en souvenir de sa fille qui était morte. C'est très affectueux, très touchant, n'est-ce pas ? Pourtant il m'arrivait de ne plus pouvoir supporter d'être appelée ainsi, comme en rêvant : Lena, Lena... Alors je passais plusieurs fois la main devant ses yeux, très près de ses yeux, comme ceci, et je disais : Non pas Lena, Nadja."

André Breton, Nadja, Folio, p.84-85

Le même jour où je travaillais sur Nadja, je visionnais sur Mubi avant qu'il disparaisse le film de Vilgot Sjöman, I'm curious (yellow). Ce film suédois, sorti en 1967 (c'est pourquoi, on le devine, je tenais à ne pas le louper), fit scandale à l'époque, car il contenait des scènes de sexe qu'on nomme explicites (autrement dit pas de fondu au noir à l'instant crucial). Ce n'était pourtant pas un film pornographique mais bien plutôt un film politique, influencé dans la forme par Jean-Luc Godard, où l'on voyait tout d'abord l'actrice principale, la jeune Lena Nyman (qui avait gardé son nom à l'écran) interroger, micro en main, les Suédois dans la rue en leur posant la question : "La Suède est-elle une société de classes ?" D'un autre côté, elle entretenait une double liaison avec le réalisateur, Sjöman jouant son propre rôle, et un jeune vendeur de voitures, Borje, avec qui elle s'envoyait en l'air avec une certaine frénésie. Le film n'a rien de graveleux (il sema pourtant le trouble jusqu'à la Cour suprême des Etats-Unis) et garde, cinquante ans plus tard, une allure de jeunesse remarquable (redevable aussi au filmage non académique).


C'est le prénom, Lena, qui bien sûr m'interpelle, au-delà de l'intérêt intrinsèque du film, ce prénom que l'un des amis de Nadja lui attribue. Lena bien proche de Léona, le vrai prénom de Nadja. Il n'est peut-être pas anodin de noter que dans le film, Lena vit avec son père, dans un tout petit appartement qu'elle traite à un moment de taudis, sa mère l'ayant abandonnée quand elle était petite pour une raison que l'on ignorera toujours. Reproduisant ainsi la situation de la fille de Léona Delcourt qui fut ainsi confiée à ses grands-parents quand Léona partit pour Paris (elle avait eu l'enfant avec un officier britannique dont on ne sait ni le nom ni s'il était au courant de sa paternité - en tout cas, Léona accoucha seule dans un  hôpital de Lille le 21 janvier 1920).


Ce matin (j'écris le 2/12), je découvre aussi le nouveau billet de Rémi Schulz, encore un quatre avril, qui s'ouvre sur un autre film de 1967, Le Samouraï, de Jean-Pierre Melville.


Il s'agit du premier plan du film, qui mentionne donc la date, 4 avril, autrement dit 4/4. Or, il fut amusant de voir sur la bande latérale droite de ce présent blog où sont affichés les sites suivis, un jeu d'échos avec le dernier billet de François Matton (quatre dessins réunis en carré).


Ajoutons que Lena Nyman est née comme Léona Delcourt un 23 mai (Léona en 1902 et Lena en 1944) ; elle est morte à Stockholm le 4 février 2011.
Le jazzman Steve Lacy (voir article de Jean-Jacques Birgé) est né le 23 juillet 1934 et mort à Boston le 4 juin 2004.

Ajoutons encore que Breton loua de 1922 à sa mort, en 1966, un appartement rue Fontaine. Il y vécut donc 44 ans.

Ajoutons enfin (amusons-nous encore un peu, même si on nous accuse de couper les cheveux en quatre) que quatre mots, sur cette bande latérale, portent deux a comme dans Nadja : bavards, cadavre, Taelman et inlassable - ce qui pourrait être repris dans une seule phrase comme celle-ci : L'inlassable Taelman fustige les bavards qui s'agitent autour du cadavre.

Et il se trouve aussi que ce matin, cela me revient maintenant, j'ai émergé d'un rêve où une certaine Anna avait gagné le prix Femina (décidément il m'obsède jusque dans mes nuits). Cela se passait je ne sais pourquoi dans un collège. Un googlage plus tard, je ne vis aucune Anna dans la liste des récipiendaires du prix. En revanche, il fut décerné pour la première fois (il se nommait alors prix Vie heureuse du nom d'un nouveau magazine créé en 1902 et destiné à un lectorat féminin), le , par un jury de vingt-deux femmes présidé par la poétesse Anna de Noailles (dont le nom complet est Anna-Elisabeth de Noailles née Bibesco Bassaraba de Brancovan).
Et Lena Nyman se nommait en réalité Anna Lena Elisabet Nyman.

Pour le collège, je ne sais toujours pas.

mercredi 6 décembre 2017

# 291/313 - Les Carnets de la Méduse

1er décembre - Je viens de rédiger les deux billets précédents. Il est vingt-et-une heures passées, il est bien temps de grignoter quelque chose. J'allume la télé, elle affiche une série de France 2 que je n'ai pas l'intention de regarder mais le temps de préparer le repas, vu aussi que rien ne m'attire sur les autres chaînes, je laisse couler. Soudain, je vois le Radeau de la Méduse, de Géricault. Le tableau est au cœur de l'intrigue de cet épisode de L'art du crime.



Pour comprendre pourquoi je suis interloqué par cette apparition du tableau, il faut que je dévoile une autre divagation parallèle à celle qui se mène ici avec Alluvions. Depuis la fin de l'année 2015, je tiens en effet ce que j'ai appelé Les carnets de la Méduse, sur un carnet Whitelines à couverture noire, déniché dans ce grand magasin sélect et design de papeterie fine qu'on appelle Noz.

Tout est parti d'un rêve aux marges du cauchemar, que je traduisis alors en poème :


Ce rêve interféra avec une lecture du Walter Benjamin, 1892-1940 de Hannah Arendt (Allia, 2007) où la métaphore du pêcheur de perles me semblait en résonance avec l'affrontement avec la substance sortie de l'abysse.


Je m'avise aussi que nous sommes encore ici page 111 (et c'est la dernière de ce petit livre), et que le moment était donc peut-être venu d'amener à la lumière du jour ces "éclats de pensée" qui prennent forme autour de la Méduse, ce mythe grec qui se décline aussi en navire naufragé et en animal gélatineux de l'ordre des cnidaires. En tout cas, à partir de cette première rencontre, je ne cessai plus de croiser la Méduse sous les différentes incarnations que j'ai dites. Une pluie de méduses, et puis un beau jour plus rien. Silence radio. Dès lors, il y eut une sorte d'alternance de périodes fastes  et de périodes vides. Je ne cherchais rien, je laissais les méduses venir à moi ou bien me délaisser du jour au lendemain. Quand elles daignaient se re-manifester, j'ouvrais un nouveau chapitre. Le troisième s'était pour ainsi dire clos le 15 janvier 2017 . Dix mois sans méduse (je ne dis pas qu'ici ou là je n'en croisais pas une bien sûr, mais c'était des événements isolés, sans suite) et puis le 25 octobre dernier, avec Tigre en papier d'Olivier Rolin, ainsi que Port-Soudan, je renouais avec le phénomène (douze collisions médusées à cette date, avec celle de ce jour).

L'art du crime sur France 2, série assez moyenne au demeurant, me livrait une autre coïncidence : les deux épisodes s'intitulaient en effet L'oeuvre au noir, la transformation alchimique que je venais juste d'évoquer dans Nigredo.


mardi 5 décembre 2017

# 290/313 - Du pape et des lorettes

André Breton et Nadja se seraient donc rencontrés dans l'après-midi du 4 octobre 1926, rue Lafayette, devant les marches d'une église. Certaines indications porteraient à croire que ce ne fut peut-être pas ce jour-là, ni à cet endroit-là, mais cela finalement importe peu. Hester Albach écrit que Nadja sortait peut-être de l'église de Notre-Dame-de-Lorette située non loin de la place Saint-Georges. "La rue Laferrière, poursuit-elle, semble confirmer cette hypothèse car la contraction de son nom et de la rue Notre-Dame-de-Lorette, qui débouche au même endroit, donne "Lafayette". De surcroît, la place Saint-Georges n'était qu'à une centaine de mètres de l'appartement de Breton."



Or, la notice de Wikipédia à la date du 4 octobre mentionne ceci :


Le Pape fait escale à Lorette (Loreto), quatre-vingt-dix ans plus tard, jour pour jour, après que celui qu'on nomma souvent le Pape du surréalisme, rencontre Nadja près de l'église Notre-Dame-de-Lorette. L'un y commence une relation quand l'autre y achève son pontificat.
Or, il faut savoir que Notre-Dame-de-Lorette, église néo-classique du XIXe, construite entre 1823 et 1836, selon les plans d'Hippolyte Lebas, est précisément dédiée à Notre-Dame-de-Lorette en Italie.

Basilica Pontificia della Santa Casa di Loreto (Wikipedia)*
Wikipédia : "La cité s'est développée autour de la basilique qui abrite la Santa Casa, c'est-à-dire la maison où naquit la Vierge Marie, où elle vécut et reçut l'Annonciation de la naissance miraculeuse de Jésus. D'après une légende, quand Nazareth (où se trouvait la maison de Marie), fut sur le point d'être conquise par les Musulmans, un cortège d'anges souleva la maison au cours de la nuit du 9 au 10 décembre 1294, et la transporta au-delà des mers à Loreto en cette seule nuit. Pour cette raison, la Vierge de Lorette fut plus tard adoptée comme patronne par les aviateurs.
En réalité, c'est un prince byzantin, Nicéphore I Doukas Commène, qui prit en 1290 l'initiative de transférer une maison typique de Palestine depuis Nazareth jusque dans les Marches italiennes (sans doute contre rémunération, puisque cela avait réussi quelques décennies plus tôt avec le roi de France Louis IX). La maison fut démontée à Nazareth en 1291, débarquée ensuite sur les côtes de Dalmatie et finalement réassemblée à Loreto en 1294."
Benoît XVI ne pensait sans doute pas à Nadja ce 4 octobre 2012, en revanche il inscrivait ces pas dans ceux de Jean XXIII, qui était venu à Lorette cinquante ans plus tôt, là aussi jour pour jour. Peu de temps avant l’ouverture du concile Vatican II, Jean XXIII,  qualifié par son successeur de « pape inoubliable », avait en effet franchi les frontières de Rome, premier pape à faire ce geste depuis 1857, pour dédier à la Vierge les travaux du futur concile.

Je ne suis pas certain que ce rapprochement aurait beaucoup plu à André Breton, qui était farouchement anticlérical. Et puis Nadja était tout sauf vierge. Elle était venue à Paris vivre sous la surveillance d'un "protecteur", en l'occurrence un vieil industriel argenté. "Si le protecteur pouvait se le permettre, écrit Hester Albach, il louait pour son amie un petit appartement aux alentours du métro Saint-Georges. C'était, de tout temps, le quartier des filles entretenues, qu'on appelait aussi des "lorettes", du nom de l'église qui se consacrait à ce groupe social à la gratitude légendaire." Tout se recoupe, ce n'est pour le coup pas vraiment  un hasard si Breton rencontre Nadja dans ce quartier.

Wikipedia ajoute que "lorette" ou "grisette" désignait une courtisane débutante, à l'inverse du terme lionne qui désignait une courtisane confirmée comme la Païva". Or que signifie Léona, véritable prénom de Nadja, sinon lionne ? 
" (...) lui [Breton], en entendant son nom, a dû immédiatement prendre conscience des nombreux hasards, des pétrifiantes coïncidences, si caractéristiques du livre.
Tout d'abord, les prénoms. Breton s'appelle André et Léona est originaire de Saint-André. Par ailleurs, on peut lire dans la biographie de Breton que sa crinière et son port royal lui ont valu d'être surnommé "le lion". Or, Léona signifie lionne. Le lion André et la lionne de Saint-André sont donc taillés dans le même bois. André et Léona, lion et lionne." 
Lion, corbeau, vierge, nous retrouvons tout cela sur cette figuration zodiacale égyptienne :

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* Cette photo a été créée le 12 décembre 2012, autrement dit le 12/12/12. Il s'agit d'une épreuve retouchée d'un cliché original de Massimo Rosselli du 27 juillet 2006. L'auteur des modifications est un usager allemand ayant comme pseudonyme Rabanus Flavus, ce qui me fait penser à Rabanus Maurus, Raban Maur, moine bénédictin et théologien germanique à qui nous devons, entre autres, de superbes calligrammes. J'ai déjà évoqué sa figure ici. Flavus (latin flavus, jaune, doré) peut renvoyer à Flavier, le bibliophile de L'Allée aux lucioles de Raymond Roussel.

lundi 4 décembre 2017

# 289/313 - Nigredo

"Les escarmouches avec les théologiens avaient eu leur charme, mais il savait fort bien qu'il n'existe aucun accommodement durable entre ceux qui cherchent, pèsent, dissèquent et s'honorent d'être capables de penser demain autrement qu'aujourd'hui, et ceux qui croient ou affirment croire, et obligent sous peine de mort leurs semblables à en faire autant"

Marguerite Yourcenar, L'Oeuvre au Noir, Gallimard, 1968.

Le 1er novembre, sur l'article # 248, Les lucioles, Rémi Schulz me laissait le commentaire suivant : "Peut-être connais-tu déjà L'allée aux lucioles de RAYMOND ROUSSEL, qui s'achève sur
Or, en 1769, l'été fut brûlant, et Frédéric le Grand, fuyant chaque soir l'air étouffant de ses salons, fréquenta l'allée aux Lucioles avec une assiduité particulière.(...)
". Je connaissais Raymond Roussel, j'avais vu cent fois citer son nom mais, curieusement, je n'avais encore jamais rien lu de lui. A fortiori, je ne connaissais pas L'allée aux lucioles, qui est un livre inachevé. Mais qu'à cela ne tienne, Rémi m'avait maintes fois ces derniers temps aiguillé vers des livres qui s'étaient avérés remarquables, je lui fis une nouvelle fois confiance et commandai illico l'ouvrage en question, aux presses du réel.


Je ne le lus pas tout de suite, je devais achever plusieurs livres en cours. Dont celui d'Hester Albach sur Léona Delcourt/Nadja.
Or Raymond Roussel apparaît dans ce livre à la page 111 (nombre qui, soit dit en passant, voici peu fut l'objet d'une coïncidence lors de l'évocation d'Angèle Laval, le corbeau de Tulle), dans une section intitulée La langue des oiseaux. La libraire d'Hester Albach lui apprend que cela désignait un langage codé dans les Cours d'Amour du Moyen Age : "On appelait ça "langue de la cour" ou "cabale phonétique" ou encore "langue des oiseaux". C'est une langue secrète, pour initiés. Lisez donc Raymond Roussel ou Rabelais. C'est, depuis la nuit des temps, un instrument secret pour de nombreux poètes."
La romancière néerlandaise se plonge alors dans un essai consacré à la langue des oiseaux, et Raymond Roussel est à nouveau cité page 117 : "Tout ce que Breton avait écrit avait été commenté dans le cadre de telle ou telle analyse littéraire. Breton, qui avait toujours affirmé vivre dans une "maison de verre", n'avait officiellement rien à voir avec Raymond Roussel, l'écrivain qui maîtrisait la langue des oiseaux, qui écrivait des livres dont il fallait chercher la signification au-delà de ce qu'une première lecture pouvait révéler."
Elle se lance ensuite dans l'étude de l'alchimie et tente une analyse de Nadja à la lumière de celle-ci : "J'appris à déchiffrer les symboles de l'alchimie. Corbeaux et colombes, chênes et fougères, saints et héros, vases et cornues, portes et fenêtres, échelles et chariots, épées et balances. Ces éléments symboliques et mythiques éclairaient la relation entre Nadja et Breton sous un nouvel angle. Lorsque Breton, à la fin de leur relation, évoque l'image d'un archange prenant la place d'un portrait qui vient de glisser de son cadre, il crée l'illusion d'un saint Michel exterminant, d'un seul coup d'épée, tous les êtres venus de ces mondes obscurs."
Je suis frappé, en recopiant ce passage, de voir le corbeau en tête des symboles cités de l'alchimie. Juste avant la référence à l'archange. Et, d'un seul coup, la mention d'Angèle Laval prend une autre dimension.

Mylius - Philosophia reformata - 1622 - "La tête du Corbeau - La putréfaction" 
Hester Albach note dans Nadja le nombre élevé de personnages soit portant épée (saint Michel, saint Georges), soit ayant fini leurs jours décapités (Solange, saint Denis, Marie-Antoinette). Décapitation qui se pratique aussi en alchimie, et elle cite à ce propos un passage du Dictionnaire Mytho-hermétique de Dom Antoine-Joseph Pernety :
"Lorsque la matière est comme de la poix noire fondue, ils l'appellent "le Noir plus noir que le noir même", leur Plomb, leur Saturne, leur Corbeau, etc. Et ils disent qu'il faut alors "couper la tête du Corbeau" avec le glaive ou l'épée, c'est-à-dire avec le feu, en continuant jusqu'à ce que le corbeau se blanchisse."
Le corbeau est donc associé à la phase alchimique de la putréfaction, Nigredo, en français l'Oeuvre au Noir. Je pense aussitôt au roman du même nom, que nous devons à Marguerite Yourcenar, qui m'est d'autant plus chère que j'habite la rue qui porte son nom. Retirant le livre dans son édition Folio de la bibliothèque, je lus sur la quatrième de couverture qu'il avait reçu en 1968, à l'unanimité, le prix Fémina. Encore un.

samedi 2 décembre 2017

# 288/313 - La clé de la plus grande énigme

"Il n'y avait qu'une seule explication possible : j'avais sous les yeux la facture d'un hôtel où Nadja avait séjourné. Elle lui était adressée sous son nom réel : Mlle Delcourt, le 28 novembre 1926.
J'avais enfin la clé de la plus grande énigme de cette étrange histoire. Le vrai nom de Nadja. La clé de ce livre impénétrable, soi-disant battant comme une porte et duquel on n'a pas à chercher la clé. Il me semblait, dans mon exaltation, que ce n'était pas seulement la clé de ce livre, mais celle de tous les secrets de l'univers. Elle était tout simplement sous le paillasson."

Hester Albach, Léona, héroïne du surréalisme, Actes Sud 2009, p. 51.

Romancière néerlandaise, Hester Albach, qui avait perdu en quatre ans les trois personnes qui lui étaient les plus chères, vient recommencer sa vie à Paris. Elle trouve derrière un radiateur une édition originale de ce livre-phare de la littérature du XXème siècle, Nadja, d'André Breton. C'est le début d'une quête de la véritable identité de cette muse dont personne, semble-t-il, ne savait rien.
On ne savait rien parce que peu après la rupture avec André Breton, elle fut conduite à l'asile : "On est venu, écrit-il, il y a quelques mois, m'apprendre que Nadja était folle. A la suite d'excentricités auxquelles elle s'était, paraît-il, livrée dans les couloirs de son hôtel, elle avait dû être internée à l'asile de Vaucluse." Elle ne sortira plus de ce monde : Léona Camille Ghislaine Delcourt, née le 23 mai 1902 à Saint-André (Nord) décèdera en 1941, en pleine Occupation, à l'asile de Bailleul. Ce ne fut pas la seule : 45 000 patients sont morts de faim ou de manque de soins dans les hôpitaux psychiatriques entre 1941 et 1945.


Léona avait eu une fille, qu'elle avait laissée en garde à ses parents : Marthe Delcourt, qui portait le même prénom que la soeur de Léona, morte dans sa dix-neuvième année, alors que Léona avait treize ans. Hester Albach retrouve sa trace mais il est trop tard : Marthe était morte récemment : "Le même jour, au demeurant, le même mois et la même année que ma mère." Mais à quoi pouvait bien lui servir cette coïncidence ? "De plus, dit-elle, cela me remettait mes propres morts en mémoire alors que j'avais fui pour les oublier. J'avais à peine quitté mon cimetière familier que je m'affligeais devant des tombes étrangères."

Après avoir vainement tenté d'acquérir les vingt-sept lettres autographes de Nadja à Breton, lors de la vente aux enchères de tout l'intérieur de l'appartement de Breton, 42 rue Fontaine, où il avait habité de 1922 à sa mort, en 1966, elle parvient à contacter une petite-fille de Léona, qui elle aussi a assisté à la vente, a vu les lettres partir à 140 000 euros, mais est parvenue à acquérir l'exemplaire de Nadja que Breton conservait dans sa bibliothèque : "Les coïncidences avaient de quoi nous laisser perplexes. Nous avions à peu près le même âge. Nos mères étaient mortes à la même date. Elle était, tout comme moi, obsédée par Léona Delcourt."

On aurait très bien pu imaginer que l'enquête autour de Léona Delcourt soit menée par une personnalité neutre, une journaliste ou un écrivain peu importe, dont la vie n'ait aucun rapport avec le sujet de son investigation. Or ce n'est pas le cas, l'histoire personnelle d'Hester Albach entre en résonance avec celle de Léona Delcourt. Comme en mécanique quantique, l'observateur ne peut s'abstraire du système observé, il entre dans le champ et y inscrit sa trace. Si je veux reprendre la métaphore de l'Attracteur étrange, je dirais que le système attire à lui les éléments qui gravitent autour de lui, l'attention se résout en captation.

Nous-mêmes n'échappons pas à ce phénomène (attention, vous qui me lisez, vous risquez d'être happé à votre tour, je vous aurai prévenus). Exemple : André Breton rencontre Nadja le 4 octobre 1926, rue Lafayette. Or, cette date du 4 octobre est celle de la foire annuelle de Saint-Denis de Jouhet, dans l'Indre, qui remonterait au Moyen Age (on l'appelle ici plus familièrement la "foire à Jouhet"). Quel rapport, me direz-vous, avec Nadja et Breton, au-delà de cette date commune ? Eh bien il faut savoir que saint Denis est tout d'abord loin d'être anodin dans leur histoire. Hester Albach le mentionne dans l'inventaire qu'elle dresse des éléments mythologiques et historiques présents dans Nadja :
"Saint Denis. Disciple de saint Paul. Décapité par les Romains sur la montagne Sainte-Geneviève pour avoir prêché l'évangile. La tête sous le bras, il se rendit au sommet de la Butte, se rafraîchit à une fontaine et, finalement, fut enterré, par une veuve chrétienne. L'abbaye de Saint-Denis, construite en sa mémoire, deviendra la nécropole des rois de France dont il est le patron."
Saint-Denis, c'est aussi le nom de cette porte, ancien arc de triomphe, dont la photo est présente dans le livre, et que mentionne Breton dans ce passage :
“On peut, en attendant, être sûr de me rencontrer dans Paris, de ne pas passer plus de trois jours sans me voir aller et venir, vers la fin de l’après-midi, boulevard Bonne-Nouvelle entre l’imprimerie du Matin et le boulevard de Strasbourg. Je ne sais pourquoi c’est là, en effet, que mes pas me portent, que je me rends presque toujours sans but déterminé, sans rien de décidant que cette donnée obscure, à savoir que c’est là que se passera cela ( ?). Je ne vois guère, sur ce rapide parcours, ce qui pourrait, même à mon insu, constituer pour moi un pôle d’attraction, ni dans l’espace ni dans le temps. Non : pas même la très belle et très inutile Porte Saint-Denis.[C'est moi qui souligne]
Le philosophe Livio Boni voit dans cette porte le "véritable point de départ de la dérive urbaine du narrateur".

Revenons maintenant à Saint-Denis de Jouhet. Lui aussi n'est pas sans rapport avec Paris. L'église du village s'honore de vitraux du saint, datés du XIIe et XIIIe siècle, considérés comme les plus anciens de l'Indre. Et Robin Plackert a fait l'hypothèse que ce Jouhet ajouté à Saint-Denis était une forme de Montjoie, terme qui désigne toute éminence, colline ou tas de pierres servant à indiquer la voie d'un pèlerinage. Que l'on retrouve dans le cri de ralliement des rois de France : Montjoie Saint Denis
Il a signalé également un alignement de lieux Saint-Denis dirigé pratiquement plein Nord, en direction donc de Paris et de Saint-Denis  : issu donc de Saint-Denis-de-Jouhet, il remonte à Saint-Denis, faubourg d'Issoudun (ancienne ville royale, qui reçut une charte de franchises de Charles VII et Louis XI lui concédant sept foires annuelles) et traverse le Bois Saint-Denis, à la sortie de Reuilly, dont l'église primitive, église Saint-Denis il va de soi, appartenait en propre à l'abbaye Saint-Denis-de-France.





vendredi 1 décembre 2017

# 287/313 - Sous les grands arums du ciel

15/11 - Belle lumière d'automne. Sortir. Marcher jusqu'au bout du boulevard. Prendre à gauche le chemin du Lavoir et photographier pour la énième fois les poteaux de béton colonisés par les mousses et les lichens, longer l'Indre au flot docile, puis le Ruisseau des Tabacs issant de sa buse, arpenter la prairie et remonter vers le quartier de Saint-Denis, rue Alphonse Daudet, re-boulevard, à main droite Noz, un petit tour vite fait, j'y vais moins souvent ces temps-ci, je ne devrais pas, trop déjà ici à lire mais on est comme Oscar Wilde, on résiste à tout, sauf à la tentation. M'y voici donc.


Et comment dire ? C'est le book day à la Bergounioux, une vraie razzia, impossible de ne pas acheter à vil prix des livres qui sont comme échos parfaits à ce qui s'écrit ici. Pensez donc : un Pacôme Thiellement, Cabala, Led Zeppelin occulte, un livre de Yves Simon sur Lou-Andreas Salomé, et Port-Soudan d'Olivier Rolin.*


Sur la page de titre, quelqu'un avait écrit à la main et au crayon de papier prix fémina 1994. Décidément j'étais abonné au prix Fémina : il n'en fallut pas plus pour que je me lance sans plus attendre dans la lecture de ce court récit de 125 pages, qui commence ainsi :
"C'est à Port-Soudan que j'appris la mort de A. Les hasards de la poste dans ces pays firent que la nouvelle m'en parvint assez longtemps après que mon ami eut cessé de vivre. Un fonctionnaire déguenillé, défiguré par la lèpre, porteur d'un gros revolver noir dont l'étui était noué à la ceinture par une lanière de fouet en buffle tressé, me remit la lettre vers la fin du jour. Son visage sans lèvres, aux oreilles en crêtes de coq, était un perpétuel ricanement. On eût dit son corps sculpté dans le bois sardonique d'une danse macabre. Comme presque tous ceux qui survivaient dans la ville, son office principal était d'ailleurs le racket et l'assassinat. Comment s'était-il procuré le pli, je l'ignore. Peut-être l'avait-il volé à la Mort elle-même."
Les hasards de la poste. Le hasard si présent dans la vie du narrateur. Ce premier chapitre ne fait que cinq pages, mais on le retrouve à la troisième : "J'échouai à Port-Soudan où une succession de hasards me fit d'abord remplir l'office de harbour master." Ainsi que dans la dernière phrase : "Le hasard faisait qu'un bateau était justement sur le point de quitter Port-Soudan pour Alexandrie, Tripoli et Marseille, je mis mon sac à bord."

C'est beaucoup de hasards, tout ça. Alors on ne saurait s'étonner de retrouver presque à la fin du livre une référence au créateur du hasard objectif : "Dans le Paris disparu de notre jeunesse, on pouvait aussi rencontrer le fantôme à tête d'Arsouille d'Apollinaire errant sans avoir le coeur d'y mourir, chapeau cabossé et noeud pap de travers, ou celui de Breton croisant, sous les grands arums du ciel, un visage qu'il craignait follement de ne pas revoir."**

Rolin fait ici allusion au poème Tournesol où Breton écrit :
La voyageuse qui traverse les Halles à la tombée de l'été
Marchait sur la pointe des pieds
Le désespoir roulait au ciel ses grands arums si beaux (...)
Le temps était venu de se plonger dans l'essai d'Hester Albach sur Léona Delcourt alias Nadja. Je l'avais reçu depuis quelques jours déjà et je reculais le moment de m'y mettre, comme si ce n'était pas un livre comme un autre, comme s'il allait me livrer des savoirs essentiels et que je devais attendre d'avoir une disponibilité totale pour le découvrir.______________
* En fait, il y en eut cinq autres, parmi lesquels, non directement reliés à Alluvions, un recueil de chroniques d'Antonio Lobo Antunes et le volumineux Achab (séquelles) de Pierre Senges.

** Dans une recherche Google autour des grands arums du ciel, je suis arrivé sur le site L'entre-tenir à Saint-Dizier, ville où André Breton exerça pendant la guerre à l'hôpital psychiatrique, et où il écrivit ses premiers textes. J'y croisai aussi Apollinaire :