Lu sur le site de l'excellent Flotoir de Florence Trocmé :
"Une prise de vue « Tête
inclinée, on furète entre les pavés, à l’affût du moindre incident de
parcours. On se piste et se traque en marchant sur le hasard. Glane des
vétilles, s’acharne sur des riens. Voyez donc ! Là, au tournant, qui
l’aurait cru, encore qu’au vu de personne, un rien se détache, acquiert
un relief saisissant au point d’en aller choir dans l’œil. Et on appelle
cela une prise de vue. Ein Augenblick. Cette belle remarque de Siegfried Plümper-Hüttenbrink dans son livre Journal itinérant 1980-81
est le très fidèle écho de mon expérience photographique. Quand il y a
cette pulsion à photographier mais que rien ne se présente. Cet affût,
cette attente, et soudain cela qui s’assemble et qui fait signe. Pour les non-germanophones, on peut préciser qu’Augenblick en allemand veut dire instant, moment. Formé de der Blick, la vue, la perspective, le regard, le coup d’œil et de das Auge, l’œil. "
Le hasard est le plus grand romancier du monde, dixit Balzac cité par Régis Debray, entendu avant-hier sur Arte.
Si c'est vrai, voici donc le second chapitre de ce roman du blé bleu et sable bleu, commencé avec Georges Perros et Tony Hillerman.
Retournant le lendemain sur la page de l'article, je remarque que les sites en lien sur la droite, que j'ai rassemblés sous la catégorie Autres sentes (et qui s'actualisent automatiquement sans intervention de ma part), proposent un bel écho à cette éclosion de bleu, comme en témoigne la copie d'écran suivante :
Jacques Josse chronique sur son site Le bleu du ciel est déjà en eux, de Stéphane Padovani, en finissant par ces mots :
Ce passage rapide dans le fantastique
aide chacun des personnages de Stéphane Padovani
à poursuivre sa route. Ce ne sont pas des perdants. Et pas non plus des
battus d’avance. Et encore moins des victimes qui demanderaient que
l’on pleure sur leur sort. Ils gardent en eux assez de ressource
intérieure, qu’ils vont piocher dans un insoupçonné minerai intime ("ce
bleu du ciel" qui "est déjà en eux") pour transcender le présent.
S'il est vrai que Richard Gonzalez, dans A part soi, ne sacrifie au bleu que le fond pâle de son beau portrait cubain, le bleu est discrètement mais résolument présent dans l'azul du dernier billet d'Arantelle : Verde-azul-amarillo’ de Gunther Gerzso, 1969.
Au vrai, le bleu (azul) se réduit au petit rectangle en bas à droite. Il en a d'autant plus de force.
Mais déjà je vous annonce un troisième chapitre, toujours sous l'égide du bleu du ciel.
Georges Perros. Comédien, ami de Gérard Philipe, il quitta Paris pour la Bretagne, Douarnenez précisément.
C'est un peu court comme bio, mais l'exercice ne me fait pas envie ce soir.
Juste envie d'ajouter que cet écrivain-là est un des plus attachants que je connaisse. Enfin, je ne le connais pas, je ne l'ai jamais connu. Je ne le connais qu'à travers ses notes, ses "papiers collés", et maintenant ses poèmes.
J'ai acheté vendredi Une vie ordinaire (Poésie/Gallimard).
Il appelle ça roman poème. Lui qui n'a jamais écrit de roman.
Je le lis chaque jour, un poème ou deux ou trois, pas plus, à haute voix.
Ce matin, par exemple, j'ai lu ça :
"(...)
J'aimais me sentir dans le vent
dans le blé bleu qui pique aux jambes
le blé n'est pas bleu je le sais
mais un mot en amène un autre
et tout a la couleur du ciel
quand notre œil est en nouveauté "
J'aime cette simplicité de ton, et j'aime ce blé bleu qui pique aux jambes.
Un peu plus tard, je termine un livre déniché à Noz, arts primitifs, arts populaires, arts premiers, de Michèle Coquet. Elle évoque les peintures de sable des chamans navajos (sand paintings), en citant Tony Hillerman, dont j'ai lu autrefois quelques-uns des polars dont les héros étaient des Indiens : un jeune homme, encore en apprentissage, réalise une peinture sèche nommée Voie de la Bénédiction. Il chante tandis qu'"un filet de sable bleu coule de ses doigts pour former l'extrémité de la plume accrochée à la corne gauche du soleil :
Le Soleil sera créé, on dit que c'est prévu comme ça.
Le Soleil sera créé, on dit qu'il a tout prévu.
Son visage est bleu, on dit qu'il a tout prévu.
Son front sera blanc, on dit qu'il a tout prévu."
Le sable, en général, n'est pas bleu ; le visage du Soleil, en général, n'est pas bleu.
Blé bleu, sable bleu, j'ai aimé cette rencontre à distance entre le chaman navajo et le poète qui aimait la moto et les bistros.
....Dans ce petit bistro tout seul
Dans l’éternité de l’espace
Une clochette à l’entrée
Trois marches pour dégringoler
Dans l’ombre des choses humbles...
De passage à La Châtre, je tombe sur ce livre du biologiste américain David Haskell, Un an dans la vie d'une forêt. Un an à observer, jour après jour, un simple mètre carré de verdure, niché au cœur d'une forêt primaire des Appalaches. Je songe au magnifique Almanach du comté des sables, du pionnier de la pensée écologique Aldo Leopold, qui égrenait aussi son récit au fil des saisons.
Cet espace étroit de contemplation, Haskell le nomme son mandala. Il s'en explique dans un prélude, en évoquant le souvenir de deux moines tibétains traçant les anneaux concentriques de ce symbole cosmique avec un petit entonnoir de cuivre rempli de sable coloré. "C'est tout l'univers, dit-il, qui est représenté dans ce cercle de sable." Ce thème de l'universel dans l'infiniment petit n'est d'ailleurs pas réservé à l'Orient : "Nous avons choisi le mandala tibétain comme métaphore directrice, mais nous aurions pu trouver des équivalents dans la culture occidentale. Le poème de William Blake "Présages d'innocence" va même jusqu'à réduire le mandala aux dimensions d'une particule de terre ou d'une fleur : "Dans un grain de sable voir un monde / Et dans chaque fleur des champs le paradis.""
David Haskell est donc convaincu que l'écosystème forestier tout entier est visible sur une parcelle de la taille d'un mandala. Il a trouvé le sien en marchant au hasard dans les collines boisées du sud-est du Tennessee. Se reposant sur un rocher, il a vu le mandala s'inscrire dans l'espace devant lui, "dont la richesse pour l'essentiel était cachée par l'austère robe de l'hiver."
Un mandala, j'en ai un aussi, affiché sur le mur de la chambre, souvenir de la visite, avec Magali, il y a bien des années maintenant, de la villa d'Alexandra David-Neel, à Digne.
Comme indiqué en bas de l'affiche, ce mandala (Guhyasamaja) avait été réalisé sur les lieux mêmes par deux moines tibétains, Kalsang Tensing et Thubten Kalsang. Je me souviens de la visite menée par une vieille dame encore alerte, Marie-Madeleine Peyronnet, la fidèle secrétaire de l'exploratrice, dans les pièces exiguës de cette villa sans cachet particulier, avec le petit lit où elle dormait pratiquement assise, et la petite table de camping en fer-blanc qui lui servait de bureau. Une simplicité étonnante, quand on la rapportait à l'ampleur des voyages et à la vastitude des visions de la célèbre occupante des lieux. Le temple tibétain qu'elle y avait aménagé avait la dimension d'un cagibi.
Quelques jours plus tard, à la médiathèque, au rayon des nouveautés, je repère ce roman posthume d'Antonio Tabucchi, Pour Isabel. Il est sous-titré "Un mandala". Il s'ouvre par une justification en forme de note :
"Obsessions privées, regrets personnels que le temps érode mais ne transforme pas, comme l'eau d'un fleuve émousse ses galets, fantaisies incongrues et inadéquations au réel, tels sont les principaux moteurs de ce livre. Mais je ne pourrais nier comme influence sur celui-ci le fait d'avoir vu un moine vêtu de rouge qui par une nuit d'été, avec ses poudres colorées, dessinait pour moi, sur la pierre nue, un mandala de la Conscience."
Ce livre, Tabucchi l'a donc conçu comme un mandala, où chaque chapitre (il y en a neuf) dessine un cercle où le narrateur, Tadeus Slowacki, rencontre à chaque fois un nouveau personnage ayant connu la femme qu'il recherche, la mystérieuse Isabel disparue depuis des années, et dont on ne sait même pas si elle est encore vivante.
"Isabel appartient au passé, répondit-il. C'est possible, dis-je, mais je suis ici pour reconstruire ce passé, je suis en train de faire un mandala. Pardon ? dit-il. Exactement ça, confirmai-je, vous vous y connaissez certainement en mandala, disons que le mien est une espèce de mandala, à sa manière, mais les cercles se resserrent, je les ai dessinés, ou mieux, je les ai parcourus un à un, et il en ressort une étrange figure, savez-vous, mais je suis en train de me rapprocher du centre."
Quand advient une telle coïncidence de thèmes, je sais maintenant qu'un attracteur étrange s'est ouvert, comme un sentier s'esquisse dans un sous-bois ombreux, nous invitant à le suivre. Nous nous y perdrons peut-être, et parfois ce chemin est de ceux qui ne mènent nulle part, mais l’exaltant sentiment d'inconnu qui nous étreint alors est de ceux qui donnent plus de saveur à la vie. Alors suivons donc le périple immobile de David Haskell.
"L'eau fabriquait ses propres pièges, glissant ses charrois entre les cailloux qu'elle convoitait, puis, canalisée, elle était elle-même prise au piège, et se laissait volontiers débarrasser de ses bagages de vase, de détritus et d'alluvions pour passer, et se déverser, épurée, égale et lourde, dans les godets de la roue de pêche dont le poids d'eau engendrait enfin le mouvement de la fabrique."
Emmanuelle Pagano, Ligne § Fils, Trilogie des rives, I, P.O.L., 2015.
D'une rive l'autre. C'est précisément sur celle de la Creuse, au Blanc, qu'Emmanuelle Pagano, qui vit d'ordinaire sur le plateau ardéchois, a été invitée en résidence d'écriture. Elle y travaille le deuxième tome de sa "trilogie romanesque sur la relation de l’eau et de l’homme, du naturel et du
bâti, la violence des flux et celle des rives qui les encerclent". Jeudi 9 mars dernier, elle est venue à la médiathèque pour une lecture et une rencontre avec le public.
D'elle j'avais lu Les mains gamines, et tout récemment, Le tiroir à cheveux. Écriture forte, parfois âpre et rugueuse, avec quelque chose de tendu, de noueux, sans apprêt et sans concession.
Il reste que la lecture, par ses soins, m'a laissé sur la berme. Trop rapide pour moi. Je n'avais pas le temps de fomenter des images, le flux de la parole ne me laissait que l'enveloppe sonore des mots. Je renonçai assez vite à suivre. Après coup, je songeais à un passage d'une chronique de Florence Trocmé dans son Flotoir.
Des voix qui font barrage Deux auditions successives récentes m’amènent à une réflexion sur la voix et le dialogue.
Tout d’abord une ancienne émission de France Culture, signalée par
Jean-Paul Louis-Lambert : un entretien entre le musicien contemporain
Philippe Hersant et Danielle Cohen-Lévinas (première diffusion le 13
octobre 2002). Plus tard, dans la soirée, un autre entretien entre
Peter Szendy, philosophe et musicologue, spécialiste notamment de
l’écoute (tiens, tiens…) et Laure Adler Dans le premier cas, des
voix riches en nuances, souples, ménageant des silences, intégrant
l’hésitation, se répondant. Dans le second, un flux verbal ininterrompu,
celui de Peter Szendy, ponctué par les phrases percutantes et un poco percussives de Laure Adler, avec sa voix très particulière, qui me semble manquer d’accents toniques, rester en suspens.
Dans le débit de Peter Szendy, alors même qu’il disait des choses
passionnantes et notamment sur l’écoute, ce qui me semble donc un peu
paradoxal, pas une minute d’arrêt, pas un interstice où se glisser pour
reposer la pensée, l’articuler même, avant l’idée suivante. Un débit qui
me fait aussi penser à Raphaël Enthoven. Pour moi, qui écoute, pas de
place, pas d’introduction possible dans ce discours, je suis exclue.
Alors que dans le dialogue moins sûr de lui, plus explorateur sans
doute, de Philippe Hersant et de Danielle Cohen-Lévinas, je me sens
invitée à penser avec eux, j’ai le temps de laisser mes réactions et mes
associations à ce qu’ils disent se déployer. En irait-il de même
pour certaines œuvres musicales qui saturant l’espace sonore, ne laisse
pas de vrai interstice à l’auditeur, pas de possibilité de participation
à la musique ? Faisant une brève recherche sur Danielle Cohen
Lévinas, je découvre dans sa bibliographie ce titre admirable, qui entre
si bien en résonance avec mon propos : La voix au-delà du chant, une fenêtre aux ombres Pas de fenêtres aux ombres, me semble-t-il dans la voix de Peter Szendy ou dans celle de Laure Adler.
Heureusement, je retrouvai vite de l'intérêt dans le dialogue qui suivit, amorcée par les questions de Carole Gasnier. Décrivant le processus d'élaboration de l’histoire qu'elle est en train d'écrire, Emmanuelle Pagano en vint à évoquer les multiples collisions, c'est le mot qu'elle employa, qui en parsemèrent le chemin. Rencontres inopinées entre révélations d'un oncle, fragments de généalogie familiale, chronique d'un village englouti par les eaux d'un barrage... Des trajectoires a priori sans relation se trouvaient connectées, et cette dynamique n'était pas bien sûr sans me faire penser à celle d'un attracteur étrange.
Un clin d’œil c'est aussi, parfois, un signe de connivence, un message furtif le plus souvent délivré à l'insu du reste du monde, l'appel d'une complicité. Avec Augenblick, j'ai ressenti le besoin de partager ce qui d'ordinaire restait dans le secret (au moins temporaire) d'un carnet, rédigé le plus simplement du monde, au crayon de papier. Besoin d'un clin d’œil adressé au monde, à celui qui m'entoure, à travers les chambres d'échos que sont ce site, Facebook, le mail. Je ne touche pas des milliers de personnes (et cela m'effraierait, je pense), mais de cette audience modeste sont montés quelques échos bien intéressants à écouter, et que je veux ici transcrire en partie.
Pour la première fois, Nicolas Robin, un collègue également chanteur lyrique au Conservatoire de Châteauroux, s'est fendu ici d'un commentaire : " Par déformation professionnelle ce mot me transporte encore et toujours
vers les lieder de Schubert et notamment celui intitulé "Le chant du
pèlerin" (poème de Franz von Schober);
On le retrouve dans l'avant dernière strophe... et il y est question d'amitié également!
..."Doch mir, so wie ich weiter strebe
An meinem harten Wanderstab,
Reißt in des Glückes Lustgewebe
Ein Faden nach dem andern ab.
Drum kann ich nur von Gaben leben,
Von Augenblick zu Augenblick,
O wollet vorwurfslos sie geben,
Zu eurer Lust, zu meinem Glück.
Ich bin ein Waller auf der Erde
Und gehe still von Haus zu Haus,
O reicht mit freundlicher Gebärde
Der Liebe Gaben mir heraus!
traduction:
"Mais pour moi, comme je continue à peiner
Avec mon solide bâton de marche,
Dans le tissu de ma fortune se défont
Les fils l'un après l'autre.
Aussi je peux seulement vivre de dons
D'un instant à l'autre.
Oh, donnez-les sans reproches,
Pour votre joie, pour mon bonheur.
Je suis un pèlerin sur cette terre
Et je vais silencieux de maison en maison,
Oh, d'un geste amical, offrez
Le don d'amour à moi !"
Il y joignait même l'adresse d'un extrait vidéo que voici :
Juste avant, par courriel cette fois, Etienne Cornevin m'adressait un poème de Michel Seuphor, où l'instant se trouvait relié à ce qui semble de prime abord l'exact antonyme : l'éternité. Cette alliance des deux termes n'est bien sûr pas nouvelle, mais il est peut-être fécond d'en méditer encore une fois le sens et la profondeur.
J’aurai jeudi prochain
cent vingt-deux ans.
J’ai dix-sept jours
encore à vivre
à vivre encore
dans le bonheur
de chaque instant.
Vous voyez ça ?
encore à vivre
à vivre encore
avec l’éternité
et toute la civilisation
lacustre.
Oh! là-là !
avec l’éternité.
Oh ! la – li – hé !
oh ! la – li – hé !
et toute la civilisation
lacustre.
Sais-tu qu’une goutte
peut libérer des flots
que chaque instant
vaut une éternité ?
Michel Seuphor : Solfège
Résonance encore entre instant et éternité, en lisant Je t'aime ma chatte, le dernier carnet BD de Joann Sfar (Delcourt), emprunté à la médiathèque. Il y retrace un dialogue avec une certaine Natty, qu'il désigne comme "la psy la plus paradoxale du monde". Sfar évoque sa séparation d'avec sa femme, disant : "Mais moi j'ai vraiment cru à ça, qu'il n'y aurait qu'elle et moi et qu'on s'aimerait toujours. Avec elle, ça me semblait possible d'être heureux pour l'éternité, c'est con."
C'est à ces mots que Natty répond : "Non, c'était vrai, c'était vrai au moment au moment où tu le pensais... j'appelle ça l'éternité de l'instant."
Joann Sfar, Je t'aime, ma chatte, Delcourt, 2015
Encore. Dimanche matin 7 mars, premier dimanche de mars, je me rends avec les petits à la brocante des Marins, un des vrais lieux magiques pour moi, ici à Châteauroux. La pluie lancinante de la veille est oubliée, le soleil réchauffe un côté de l'avenue tandis que sur l'autre les exposants ont les pieds gelés. C'est sur cet ubac que je repère un petit carton de livres non déballés avec, en surface, quelques volumes de la collection "Poètes d'aujourd'hui". Je fouille, je mets de côté un Queneau, un Desnos, un Beckett par lui-même, de Ludovic Janvier. Et tout à coup, au fond du carton, ce livre de Gaston Bachelard, L'intuition de l'instant !
Belle couverture avec le philosophe chapeauté, traité en deux couleurs, orange de la barbe et du patronyme. Revenu à la maison, replongeant dans l'article de Trivium, je réalise que ce livre est précisément cité dans la réflexion sur Augenblick :
(...) le couple Moment / Augenblick fonctionne comme le couple moment / instant,
le deuxième terme se réservant à chaque fois la description d’un laps
de temps si bref qu’il se dérobe à la mesure. Toutefois, alors que
l’usage français impose le plus souvent d’ajouter une épithète quand instant désigne autre chose qu’une division objective du temps (voir par exemple G. Bachelard, L’Intuition de l’instant, Stock, 1932, p. 36 : « un instant fécond »), c’est l’inverse qui se produit en allemand, où Augenblick
seul désigne immédiatement l’instant vécu. Jaspers souligne que « le
mot “Augenblick” caractérise quelque chose de tout à fait hétérogène
dans ce qui reste identique sous les concepts formels du temps, à savoir
le vide et le plein (das Erfüllte und Leere) ». Ce qui conduit à la distinction terminologique suivante : « L’atome de temps (Zeitatom)n’est certes rien, mais l’instant (Augenblick) est tout » (K. Jaspers, op. cit., p. 108-117). Par là, Jaspers rassemble tout le processus au cours duquel l’Augenblick s’est trouvé doté d’une forte charge poétique et esthétique.
Et la phrase suivante aborde justement le rapport de l'éternité et de l'instant :
La poésie développe particulièrement le thème de la part d’éternité contenue dans l’instant (cf. Goethe, Faust,I, V, 73) (...)
Et c'est avec une citation de Goethe que Christophe André a conclu sa conférence sur la méditation de pleine conscience, à laquelle j'ai assisté mardi à Equinoxe :
" Alors l'esprit ne regarde ni en avant ni en arrière. Le présent est notre seul bonheur."
Chacun de ces termes est analysé, discuté, confronté aux autres. Dans la quatrième section de l'article, il est écrit que "l'allemand représente l’instant non comme un point immobile sur une ligne (in-stans), mais comme un mouvement organique, le clin d’œil. L’Augen-blick allemand évoque à la fois la vitesse du regard et la lumière que celui-ci retient (cf. le poème de Schiller, Die Gunst des Augenblicks [La Faveur de l’instant])."
Je ne connais pas ce poème, mais c'est un jeu d'enfant bien sûr de le retrouver sur la Toile. Voici les cinq premiers quatrains :
Und so finden wir uns wieder
In dem heitern bunten Reihn,
Und es soll der Kranz der Lieder
Frisch und grün geflochten sein.
Aber wem der Götter bringen
Wir des Liedes ersten Zoll?
Ihn vor allen laßt uns singen,
Der die Freude schaffen soll.
Denn was frommt es, daß mit Leben
Ceres den Altar geschmückt?
Daß den Purpursaft der Reben
Bacchus in die Schale drückt?
Zückt vom Himmel nicht der Funken,
Der den Herd in Flammen setzt,
Ist der Geist nicht feuertrunken,
Und das Herz bleibt unergetzt.
Aus den Wolken muß es fallen,
Aus der Götter Schoß das Glück,
Und der mächtigste von allen
Herrschern ist der Augenblick.
Et la traduction en français (Pierre Mathé):
Ainsi donc nous nous retrouvons
Dans notre cercle joyeux et bigarré
Pour tresser une fraîche et verte
Couronne de chansons.
Mais à quel dieu paierons-nous
Le premier droit sur nos chansons ?
Avant tous les autre chantons
Celui qui doit nous apporter la joie.
Car à quoi sert-il que Cérès
Orne l'autel de ses fruits,
Que Bacchus verse dans la coupe
Le pourpre jus du raisin ?
Si l'étincelle qui embrase le foyer,
Ne jaillit pas du ciel,
L'esprit ne connait pas l'ardente ivresse
Et le cœur demeure affligé.
C'est des nuages, du giron des dieux,
Que doit tomber le bonheur,
Et le plus puissant de tous les souverains
Est celui de l'instant.
Un cercle joyeux et bigarré, des chansons, Cérès et Bacchus ? Mais c'est une fête semblable à celle des Tasons qui est ici évoquée... Ne sont-ils pas au fond de grands romantiques ? Car enfin je lis dans un livre de 1955, Le Romantisme dans la musique européenne, par Jean Chantavoine (quel nom délicieux) et Jean Gaudifroy-Demombynes (je n'invente rien), qu'à l'époque romantique commencèrent à foisonner des Sociétés d'amateurs : "Dans certaines maisons bourgeoises, où peuvent se grouper assez d'invités pour former un petit orchestre, et où l'hôte peut tout au moins, à défaut d'un cachet, leur offrir à souper. C'est le cas du salon de Goethe. Au début, il s'agissait simplement d'épicer le repas au moyen de "chansons de table". Puis le cercle musical se développa : après un chœur à quatre voix, Goethe eut des instrumentistes professionnels. Il y fait souvent allusion dans ses Annales de 1807 et de 1809. Une répétition avait lieu le jeudi, et une exécution le dimanche "devant une société choisie". En 1810, lors du suprême développement de ce petit cercle, on chanta une Cantate de Zelter, Die Gunst des Augenblicks [La Faveur de l’instant]."
Je n'ai pas trouvé trace sur le net de cette fameuse Cantate. A défaut, voici une version électro du poème de Schiller, par le groupe Schwarzblut, un groupe néerlandais qui, si j'en crois Wikipédia, est inspiré par Goethe et chante exclusivement en allemand.
Est-il maintenant possible, réaliste, vraisemblable de penser que derrière ce mot Augenblick, émergé au sortir d'une nuit presque blanche, s'élève un tel massif historique et culturel ? Comment accepter cette énormité, cette incongruité au regard du bon sens rationnel ?