mardi 12 juillet 2016

My eye begins to be obscured

Dans "Nul encore n'a dit" une autre paire d'yeux nous propose l'énigme de sa transparence :







Ce regard est celui de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, qui devint progressivement aveugle à partir de sa jeunesse. Quant au poème de Sebald au-dessus, il évoque un certain Joshua Reynolds, qui me fit aussitôt penser à Christian Garcin. N'était-ce point le personnage-clé de son dernier livre ?

Si je pensais à Christian Garcin, c'est aussi parce qu'il a écrit un livre sur et autour de Borges, dont j'ai rendu compte ici même en octobre 2012 (La coïncidence faramineuse). Dans ce livre, Sebald était lui aussi souvent présent, à travers notamment le motif obsessionnel de la coïncidence.


 En fait je me trompais : le dernier roman de Christian Garcin (que je n'ai donc pas encore lu), s'intitule Les vies multiples de Jeremiah Reynolds.


De Joshua à Jeremiah, il n'y avait qu'un pas que j'avais allègrement franchi. Il reste que cet apparentement n'est peut-être pas anodin. Pénétrer dans les deux biographies m'a réservé quelques surprises. Commençons donc par Jeremiah. Et pour cela je vais m'appuyer sur "Une aventure au creux des pôles" une critique du livre dans L'Humanité du 10 mars 2016, par Alain Nicolas : "Pionnier en Antarctique, colonel des Mapuches, chasseur de cachalot, Jeremiah Reynolds, entre Poe et Melville."

"John Cleves Symmes Jr n’est pas Jeremiah Reynolds, mais tout se passe comme si, dans les « vies multiples » de ce dernier, il y en avait une qui venait avant toutes les autres. Tout commence avant le commencement, avec le capitaine John Cleves Symmes Jr, qui montra toute sa valeur lors de la bataille de Queenston Heights, au bord du Niagara, où la jeune armée des États-Unis fut défaite par les Britanniques. Ce même jour de novembre 1812, Napoléon franchissait la Berezina, laissant derrière lui des milliers de cadavres.
Les deux événements ne sont pas sans rapports, puisque Christian Garcin leur en trouve un. Rapport stratégique ténu, mais, historiquement, ce hasard n’en est pas un : il signe une chronologie du nouveau monde, connectée à celle de l’ancien, et cependant autonome. Du Niagara à la Terre de Feu, espace, temps, art de la guerre, tout est différent. Tout est rêve, projet, récit." [C'est moi qui souligne]
"John Cleves Symmes, Jr and His Hollow Earth" by John J. Audubon, 1820
 Nous retrouvons ici à la fois le thème du hasard (qui n'en est pas un) et la figure de Napoléon, apparue avec l'histoire du reliquaire de Vivant Denon. Poursuivons la lecture de l'article :
" Voilà pourquoi John Cleves Symmes Jr ouvre ces pages. Brillant officier, il est surtout un rêveur, de ces adeptes des théories de la « terre creuse », dont l’intérieur abrite un soleil et une gamme complète de grands initiés et maîtres occultes. Reste à trouver l’entrée, que Symmes, dans son roman Symzonia, situe comme il se doit aux pôles. C’est là que Jeremiah Reynolds fait son entrée. Échappé à un destin de terrassier et bûcheron, il s’associe un temps avec l’ancien capitaine, agite politiciens et mécènes, monte une expédition et devient le premier homme à poser le pied sur un nouveau continent, l’Antarctique."
Frontispice de Symzonia
Il ne faut pas croire que ces spéculations soient désormais totalement discréditées : j'ai personnellement rencontré voici une vingtaine d'années une personne tout à fait respectable qui ajoutait foi à cette théorie de la "terre creuse" (Hollow Earth). Et l'on peut trouver aisément sur le Net des sites qui vous invitent à entrer dans les "polars openings ": Our Earth is Hollow, par exemple. Certains sectateurs bien informés auraient même prétendu qu'Adolf Hitler et quelques nazis rescapés se seraient carapatés en empruntant une entrée située dans l'Antarctique, voire au Pôle Sud. Une idée recyclée par Umberto Eco, dans son livre Le pendule de Foucault, où il mentionne l'existence d'une société secrète proche des nazis, adepte de la théorie de la terre creuse et recherchant l'Agartha (royaume souterrain relié à tous les continents de la Terre par l'intermédiaire d'un vaste réseau de galeries et de tunnels). Le sujet, comme on voit, est riche, mais nous éloigne légèrement de notre visée première.

Revenons à nos Reynolds. Qu'en est-il maintenant de Joshua ?
Ce n'est pas un aventurier, et sa vie n'est pas multiple comme celle de Jeremiah, non, Joshua Reynolds est un peintre britannique qui s'est illustré dans le portrait et l'auto-portrait. Il fut le premier président de la Royal Academy of Arts, et compta Turner parmi ses élèves. Le poème de Sebald fait référence à la perte de la vue de son œil gauche en 1789. Il meurt à Londres trois ans plus tard, en février 1792.

Auto-portrait c.1747-9, 24 ans ?,  par Joshua Reynolds
J'étais jusque là totalement ignorant, je l'avoue, de l'existence de ce peintre. Or, hier soir, poursuivant la lecture du robuste ouvrage de Bernard Lahire, ceci  n'est pas qu'un tableau, essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré, (sur lequel je ne manquerai pas de revenir un de ces jours), je lis dans une note de bas de page : "Parlant de l'exposition des œuvres de Joshua Reynolds par la British Institution, en 1813, Francis Haskell écrit que, "jamais encore, dans aucun pays, on n'avait proposé de célébrer ainsi l’œuvre d'un maître disparu"(...). L'année suivante, la même institution proposa d'exposer les meilleurs tableaux des maîtres anciens flamands et hollandais. (...)"(p. 294)
Bernard Lahire souligne ensuite que, "comme toute entreprise publique, l'exposition a un effet légitimant sur les artistes qu'elle met en valeur. Elle peut augmenter, dans certains cas d'artistes en voie de consécration historique, la valeur (esthétique et économique) et l'intérêt qu'on porte à des oeuvres. En ce sens, l'exposition n'est jamais une simple vitrine, une mise en visibilité d'une légitimité déjà acquise par ailleurs : elle est aussi un tremplin, un acte performatif qui crée en tant que tel de la valeur. F. Haskell remarque, par exemple, que l'exposition consacrée par la British Institution à Joshua Reynolds en 1813 draine beaucoup de monde et produit un effet notable d'augmentation du prix des œuvres de l'artiste."

Remarquez la date : 1813.

Dans mes recherches googlisantes et qwantiennes (de Qwant, moteur de recherche français lancé en 2013, qui évite le traçage de vos données), j'étais tombé par sérendipité sur un texte de Christian Garcin, encore lui, Sebald, coïncidences en miroir, qu'il avait rédigé à propos de Vertiges, autre chef d’œuvre de l'auteur allemand.
Après avoir évoqué Borges, désigné comme "autre maître des jeux de miroirs, coïncidences et indices disséminés au fil de la narration", Christian Garcin précise que c'est à la seconde lecture de Vertiges que "le jeu complexe des symétries, renvois et coïncidences m’est plus clairement apparu":
"Ce recueil de quatre textes, (le premier évoque Stendhal, le second Sebald lui-même et Casanova, le troisième Kafka, le quatrième, Sebald à nouveau) peut se lire à plusieurs niveaux, ou avec différentes clés. Ces clés peuvent être : une barque, un amour perdu, un homme mort, un même lieu, une identité flottante et plusieurs dates, le tout fonctionnant comme un miroir brisé : les indices sont disséminés tout au long de la narration, à nous de les rassembler. 
Les noms, les dates et les lieux, tout d’abord. Ou, plus précisément, l’identité problématique, Venise et Riva, les années 13 (1813, 1913, 2013), et la Toussaint."
 
 Oui, vous avez bien lu, les années 13, et parmi celles-ci, 1813.
 
Édition américaine de Vertiges, (on notera la paire d'yeux à droite, détail d'un tableau de Pisanello à Vérone)

"Le premier texte met donc en scène le jeune Stendhal, qui n’est jamais nommé ainsi mais par son nom de Marie-Henri Beyle, à Riva, Vérone et Venise en 1813. Le troisième texte nous montre Franz Kafka, qui n’est jamais nommé ainsi mais par son titre suivi de son initiale, le Dr K., à Vérone, Venise et Riva en 1913, soit un siècle plus tard exactement. [...] Le quatrième texte s’achève quant à lui sur une vision onirique et post-apocalyptique suivi d’une date énigmatique, qui clôt le livre et l’installe dans un futur menaçant : 2013, soit un siècle exactement après le Dr K., et deux après Beyle."
 
Christian Garcin note également qu'il est pris lui-même dans le jeu des coïncidences :
 
"Stendhal, Kafka et Sebald se trouvent donc tous trois à Venise fin octobre début novembre – date à laquelle, soit dit en passant, je m’y trouve moi-même cette année et écris ces quelques lignes dans un couvent près du Ponte della Guerra, ce qui est aussi une coïncidence puisque ce séjour était programmé bien avant que je sois informé de cette journée de rencontres autour de Sebald. Fin octobre début novembre, soit la Toussaint, la période du retour des morts – j’y reviendrai."
 
Cette fixation sur les années 13 se poursuit d'ailleurs dans l’œuvre de Christian Garcin puisque je remarque qu'en août 2015 est publié à La Baconnière un Le Lausanne-Moscou-Pékin, 1913-2013 que l'éditeur présente ainsi : "En hommage à la parution en 1913 de La prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, une équipe de radio suisse accompagnée par Christian Garcin est partie sur les traces de ce voyage mythique. Effectué en décembre 2013 alors que les événements en Ukraine battaient leur plein, Christian Garcin a décidé de raconter à sa façon à la fois son voyage et le siècle qui s'était écoulé."
 
J'en terminerai ce soir  en portant l'attention sur le premier texte de Vertiges consacré donc à Stendhal/Henri Beyle, et tout d'abord, sur l'incipit même de cette partie, première phrase précédée de la gravure d'une armée à l'assaut d'un col :
 
A la mi-mai de l'année 1800 Napoléon, avec 36 000 hommes, franchit le Grand Saint-Bernard, entreprise qui jusqu'alors avait relevé de l'impossible.

C'est cette armée qui va triompher à Marengo, grâce, entre autres, au sacrifice de Desaix ; c'est au Grand Saint Bernard qu'aura lieu la grande cérémonie d'hommage au général disparu organisée par Vivant Denon.

Une intéressante étude de Ludovic Burel dans la revue Textimage nous apprend que "Sebald a tiré la quasi totalité des images illustrant le chapitre, soit onze images sur treize, de lAlbum Stendhal  publié en 1966 par les éditions Gallimard, dans la collection de la Pléiade." Il observe ainsi que la paire d'yeux (encore une) de la page 18 provient d'un recadrage très serré d'un portrait de Stendhal jeune de 1802.





 
Il écrit aussi qu'il anticipe le double dyptique du tout début d'Austerlitz, ce que nous avons vu récemment, et qu'il évoque aussi "le montage « végétalisé », proliférant, des « yeux de fougères » de Nadja."
 
  ( A suivre)
 
 

mercredi 6 juillet 2016

Nul encore n'a dit

Que le motif du regard ne soit pas un thème parmi bien d'autres dans l’œuvre de Sebald, mais bien une préoccupation essentielle, j'en veux pour preuve qu'au moment de sa mort, le 14 décembre 2001, dans un accident de voiture en Angleterre, il avait confié trente-trois poèmes courts à son ami Jan-Peter Tripp, qui devait disposer, "en regard" de ceux-ci, fort précisément, ses propres œuvres. Jan-Peter Tripp, rappelons-le, c'est ce peintre dont Sebald reproduit le regard dans les premières pages d'Austerlitz.

Le livre rassemblant poèmes et images a paru en France, en 2014, grâce aux éditions Fario,  sous le titre « Nul encore n’a dit », dans une traduction de Patrick Charbonneau, avec une préface de Gilles Ortlieb, une postface d’Andrea Köhler et « Un adieu à Max Sebald » de Hans Magnus Enzensberger.

Andrea Köhler y évoque un « poème des regards », où « le texte et l’image ne s’explicitent ni même ne s’illustrent mutuellement, mais (...) entrent en un dialogue préservant pour l’un comme pour l’autre sa propre chambre d’écho »

Patrice Beray rapporte que le titre original en allemand « Unerzählt » signifie littéralement « non raconté » : "Y font clairement écho les choix de traduction dans la version anglaise de ce livre avec « Unrecounted », et aussi par exemple dans sa version espagnole avec « Sin contar »."


Les regards s'affirment dans la puissance (celui, saisissant, d'oiseau de proie, de rapace, de Samuel Beckett)

comme dans la douceur (celui, paradoxalement si humain, de Maurice, le chien de Sebald)

Sebald : « Plus je regarde les peintures de Tripp et plus je constate que l’illusion de la surface dissimule une inquiétante profondeur. Celle-ci constitue, pour ainsi dire, la doublure métaphysique de la réalité… »

Notons, pour terminer, que Tripp est l'auteur en 2003 d'un portrait de Sebald, qu'il a titré en allemand  "L’oeil oder die weisse Zeit" (“The Eye or the White Time”).

Photo prise lors d'une exposition à Barcelone, Las varaciones de Sebald, CCCB © La Fotogràfica, 2015

lundi 4 juillet 2016

Percer l'obscurité qui nous entoure

Remontons d'un étage dans cette enquête au long cours.
Sur cette collision entre Diamant noir, film récent de Arthur Harari, et Austerlitz de W.G. Sebald.
Un premier "point d'impact" avait été repéré avec le motif de la gare d'Anvers (dont l'horloge centrale avait provoqué une digression alsaco-parisienne).
Un second "point d'impact" n'est autre que le motif de l’œil, du regard.
Il faut en revenir au début de l'ouvrage de Sebald, situé dans les années 60 : le narrateur se retrouve à Anvers, ville qu'il ne connaissait alors que de nom. Saisi par un sentiment de malaise, il se met à errer ("mes pas incertains") dans le centre-ville et finalement, "en proie aux maux de tête et aux idées noires", il trouve "refuge dans le jardin zoologique de l'Astridplein, à proximité immédiate de la gare centrale."

Extrait plan de la ville d'Anvers édité en 1865 et réalisé par J. Van de Kerckhove avant l'ouverture du chemin de fer de Rotterdam (1854) et avant la modification des fortifications, et après l'ouverture du chemin de fer de Bruxelles à Anvers (1836) et l'ouverture du ZOO (1844). Source.

Au déclin de l'après-midi, il traverse le parc et entre au Nocturama, partie du zoo consacrée aux animaux nocturnes : « Des animaux hébergés dans le Nocturama, il me reste sinon en mémoire les yeux étonnamment grands de certains, et leur regard fixe et pénétrant, propre aussi à ces peintres ou philosophes qui tentent par la pure vision et la pure pensée de percer l’obscurité qui nous entoure. »

Quatre photos (tous les livres de Sebald font appel à l'image, et c'est là une des caractéristiques essentielles de son œuvre) montrent quatre paires d'yeux, deux animales et deux humaines. Il s'agit donc de la première page illustrée du livre (p. 11 dans l'édition Folio).

Extrait de l'édition allemande




On retrouve la première photographie dans ce cliché de la boîte contenant le manuscrit d'Austerlitz.

Sebald ne précise pas à qui appartiennent les regards qu'il a choisis pour figurer dans le livre, mais certains ont investigué et résolu cette première énigme :

Il s'agit donc du philosophe Ludwig Wittgenstein et du peintre Jan-Peter Tripp, ami intime de Sebald (je reviendrai sur cet artiste).

Or, l'oeil et le regard sont aussi des thèmes dominants dans Diamant noir. Preuve en est la formidable scène d'ouverture.  Dans un entretien avec le cinéaste pour le site Allociné, on peut lire ceci :

"Dans le film, il y a toute une utilisation de gros plans sur l’œil, pourquoi ce fil rouge ?
AH : Parce que le héros est prisonnier de sa subjectivité. On lui a raconté  une histoire, qui pour lui est la vérité. La scène d’ouverture vit en lui, alors qu’il ne l’a pas vécu. Cette image le hante, mais il a recomposé un souvenir de son père. Et on ne sait pas si ce souvenir est tel qu’il est décrit, et le film va mettre en crise cette version…
C’était une idée intéressante, parce que le spectateur aussi subit le même cheminement…
AH : C’est exactement pour ça que j’ai mis cette scène au début du film. Elle peut choquer ou gêner un peu des gens car elle est très particulière par sa violence,  et par son esthétisme, mais je voulais tendre un piège au spectateur. Le film est l’histoire d’un type qui a quelque chose dans son œil qui l’empêche de voir. Donc pour moi l’abcès qu’on voit, c’est cette scène. Ça lui laisse quelque chose dans l’œil.(…)"

 Luc Chessel, dans le  Libération du 7 juin 2016, - le titre même de l'article est parlant : "Diamant noir -regard braqué"-,  décrit avec précision cette fameuse scène :  

La première séquence de Diamant noir a lieu dans un atelier de diamantaire, où l’on taille les pierres précieuses sur un disque abrasif tournant à grande vitesse. Elle commence par un très gros plan sur un œil fermé. Le deuxième plan est large, la caméra avance dans l’atelier vers deux jeunes hommes, dont l’un est au travail sur la machine. L’œil maintenant ouvert, auquel la main droite porte un diamant. Le travelling se rapproche des deux personnages. La main droite frotte l’œil fatigué. Cri de douleur : la main gauche est broyée par le disque. [C'est moi qui souligne]
 Jérome Momcilovic, dans Chronicart, commence sa critique sur une même mise en exergue du motif de l'oeil :

On taille un diamant et le film insiste sur l’œil, multiplié sur les facettes de la pierre. C’est l’œil du personnage principal, œil perçant (Pier, le personnage, est un cambrioleur méticuleux qui reverse son savoir-faire dans la joaillerie) et néanmoins malade (d’un abcès autant que d’une douloureuse image mentale, qui remonte à l’enfance et nourrit un projet fébrile de vengeance), et si le film y insiste c’est parce qu’il en fait un motif où résumer à peu près toutes ses ambitions: l’œil est la clef de l’histoire et en même temps l’indice d’un admirable souci de précision.[C'est encore moi qui souligne]

"C'est bien, tu prends le temps de voir". Photogramme du film, pris dans l'extrait suivant. 


 Arthur Harari a-t-il lu Austerlitz ? Tous les entretiens que j'ai pu lire ne font aucune mention de Sebald ; les références convoquées sont plutôt cinématographiques (De Palma, Verhoeven, Minelli, Sirk, Kazan...) que littéraires (à part Shakespeare).

Il est une autre convergence encore plus profonde entre les deux œuvres. Pour Pier Ullmann comme pour Jacques Austerlitz, c'est à une quête des origines que l'on assiste, une interrogation prolongée et douloureuse sur la filiation, liée dans les deux cas à l'appartenance à une communauté  rudement éprouvée par l'histoire : le peuple juif.

mercredi 29 juin 2016

La bourbe et l'horloge

L'enquête devient labyrinthique, en ce sens que les chemins empruntés ne cessent de bifurquer, que de nouveaux carrefours apparaissent, contraignant à des choix, et qu'il faut ensuite revenir, remonter le fil d'Ariane invisible qui court entre les faits. Je voulais aborder un autre motif commun entre Diamant noir, le film récent d'Arthur Harari, et Austerlitz, de W.G. Sebald, mais il me faut d'abord prolonger l'investigation autour de l'Horloge, sur laquelle j'avais conclu provisoirement au billet précédent.

Dimanche, Francis, mon passeur de Paname, mon dealer en divagations, m'avait prêté deux livres : Une traversée de Paris, le dernier livre d'Eric Hazan, une pérégrination sud-nord dans la capitale, d'Ivry à Saint-Denis, et Rue des Maléfices, de Jacques Yonnet. J'ai achevé le premier mercredi et j'ai enchaîné directement avec le second ce matin-même.


Sous-titré Chronique secrète d'une ville, l'ouvrage m'a saisi d'emblée, dès ce premier paragraphe :

"Une très ancienne ville est comme une mare, avec ses couleurs, ses reflets, ses fraîcheurs et sa bourbe, ses bouillonnements, ses maléfices, sa vie latente." 
La suite n'a fait que confirmer cette première impression : c'était d'abord là le livre d'un écrivain. Un écrivain rare, car ce livre est pourtant ainsi dire le seul qu'il ait jamais publié. La première édition, c'était en 1954, chez Denoël, sous le titre Enchantements sur Paris. Les vrais poètes, les amoureux de Paris ne s'y trompèrent pas et le saluèrent sans retard : Raymond Queneau, Jacques Prévert, Claude Seignolle et Jacques Audiberti, excusez du peu, furent de ceux-là.

"(..) ses fraîcheurs et sa bourbe, ses bouillonnements", pardonnez-moi, je reviens sur ce bout de phrase, il me fascine. La bourbe, qui écrit ça aujourd'hui ? Car il me semble que bourbier, de même origine, s'est imposé à son détriment. La bourbe, dit le CNRTL, c'est la "boue épaisse qui se forme et se dépose au fond d'une eau stagnante". Et qu'on examine donc l'étymologie :

Étymol. ET HIST. − 1223 borbe « boue épaisse qui se dépose au fond d'une eau stagnante » fig. (G. de Coincy, Mir. Vierge, 464, 96 dans T.-L. : la borbe de luxure); av. 1307 au propre bourbe (G. Guiart, Royaux Lignages, II, 5576 dans T.-L.). Prob. du gaul. *borvo auquel se rattachent l'a. irl. berbaim « je bous », le cymrique bervi, le bret. birvi « bouillir » (IEW t. 1, p. 144; Dottin, p. 235; Thurneysen, p. 91); au terme gaul. se rattache le nom du dieu Borvo (-onis) attesté dans les inscriptions de Bourbon-Lancy (Corp., XIII, 2806 dans TLL s.v., 2134, 43) et de Bourbonne-les-Bains (Id., 5911, ibid., 2134, 46), lieux où se trouvaient des sources d'eau chaude (Lebel, Principes d'Hydronomie, 1956, § 610); cf. le topon. Burbone, viiies., désignant Bourbon-l'Archambault, Dauzat-Rost. Lieux, et Borbona en 846 désignant Bourbonne, Lebel, § 626 [...] (Source : CNRTL)
Le Bourbonnais, La Bourboule, tout cela remonte au dieu gaulois bouillonnant, à Borvo. C'est dire aussi tout de suite combien cette suite de chroniques s'enracine dans une histoire longue, où sous le pavé ce n'est pas la plage qui ressurgit mais la boue, comme celle des marais de la Bièvre (aujourd'hui enterrée), au confluent avec le fleuve, boue dans laquelle on laissait des troncs non équarris pour les rendre imputrescibles.

Et bien sûr, quand je lis, à la page suivante, ces lignes : "J'ai découvert, à travers les moindres conjonctures, faits bizarres et jeux de coïncidences, une logique à ce point rigoureuse qu'un constant souci de véracité m'a forcé à me mettre en scène beaucoup plus peut-être qu'il n'eût fallu."- je ne peux que déployer les antennes : cet homme-là, je dois le suivre, je veux remonter avec lui vers la place Maubert au sourire secret  où "un impérieux instinct" a dirigé ses pas." : La rue des Grands-Degrés m'attire. Une certitude vient de naître en moi que j'y serrerai une main amie."

Je tourne la page et je lis :

L'HORLOGER 
DU TEMPS A REBOURS

Cette petite échoppe verte, en planches, c'est la "boutique" (pas tout à fait trois mètres carrés) de Cyril le maître horloger. Né à Kiev, Dieu sait quand.

L'HORLOGER DU TEMPS A REBOURS - c'est là d'ailleurs, je m'en avise alors, le titre du premier chapitre. A l'évidence, comment ne pas faire le lien avec les horloges de mon billet de l'autre soir, horloge de la gare d'Anvers, horloge de Strasbourg, horloge d'Austerlitz, a fortiori lorsque l'on découvre sur la même page 14 l' histoire racontée par Yonnet  à ce mystérieux Cyril rencontré plus tard dans un bistrot (Yonnet adore les bistrots), histoire de l'immeuble contre lequel était accotée sa baraque ?

Un colonel de l'Empire - du temps que tous les colonels furent braves - avait égaré une jambe du côté d'Austerlitz. Ceci justifia sa mise à la retraite. L'officier sollicita de l'Empereur l’autorisation de regagner Paris en compagnie de son cheval, avec qui il s'était lié d'amitié. (...) Colonel et monture expirèrent en même temps, dans les bras l'un de l'autre."


Ami lecteur,  si ce premier "jeu de coïncidences" ne te suffit pas, écoute bien ceci : je ne suis pas allé plus loin ce matin-là que le premier chapitre, il me fallait encaisser le coup, savourer l'écho fabuleux des horloges, et c'est - pardonne,  ô lecteur, cette trivialité, - dans le Lieu Tranquille que je suis passé à une autre lecture : on sait que je dispose rituellement à cet endroit, plus qu'un autre propice à la méditation, un ouvrage idéal pour une exploration fragmentée. Or, actuellement, c'est une biographie de Tomi Ungerer, Un point c'est tout (Bayard, 2011), menée dans le cadre d'un entretien avec Stephan Muller.

Je suis parvenu à ce moment des années 60 où le dessinateur a installé ses bureaux à Times Square, 42ème rue, qui comptait alors parmi les quartiers les plus malfamés de New York :

"J'ai également appris à connaître les petits voyous du bloc. Nous entretenions d'excellents rapports. Si j'avais besoin d'une radio, je n'avais qu'à demander. Ils me la volaient dans la journée. Un jour, mon beau-frère, qui avait traversé l'Atlantique pour présenter les horloges Ungerer aux Etats-Unis, est venu me rendre visite. Quand il est sorti de l'ascenseur, je l'ai découvert en chaussettes. J'en ai pleuré de rire quand j'ai appris que de petits aigrefins l'avaient également soulagé de son portefeuille et de ses chaussures après l'avoir menacé d'un canif." (C'est moi qui souligne)
Vous avez bien lu : il est question des horloges Ungerer. En effet, le père de Tomi Ungerer était l'héritier d'une dynastie d'horlogers. Son arrière-arrière grand-père avait fondé l'entreprise au lendemain des guerres napoléoniennes, et il avait aussi assisté l'ingénieur et mathématicien Jean-Baptiste Schwilgué, qui avait conçu l'horloge astronomique de Strasbourg. Sur Wikipedia, je découvre d'ailleurs que les deux frères Ungerer, Alfred et Théodore Ungerer ont publié un essai intitulé : L'horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg, (Strasbourg : Imprimerie alsacienne, 1922).

Cerise sur le gâteau : en regard de cette page 84 où sont évoquées les horloges Ungerer a été reproduite une affiche dessinée par Tomi Ungerer en 1964 pour une course de chevaux.

Sans titre, Affiche, 1964, Source
 

Dans le flux du diamant noir

"Mon fil est dans le flux
Tentant de reprendre un peu la barre d’un flotoir longuement resté en rade, je me rends compte comme il m’est difficile de revenir sur mes pas, de remonter le courant. Il y a un effet de flux qui est très puissant et porteur sur le moment, comparable à un fleuve qui entraîne les matériaux dans son cours. [...] Il en va de même de tous mes projets. Si je les mets en œuvre alors qu’ils viennent de se former, je dispose d’une très forte énergie pour les propulser. Mais si je laisse cet élan originel se démagnétiser, l’effort pour reprendre les choses est considérable et souvent peu efficace."


Cette remarque de Florence Trocmé, datée du 16 mai 2016, m'avait frappé alors par sa justesse : elle décrivait un sentiment que j'avais aussi maintes fois éprouvé, lorsque j'avais laissé du temps avant de reprendre des éléments de réflexion qui avaient soudainement affleuré quelque jour. La force et l'évidence de ce surgissement s'étaient amoindries, et parfois j'abandonnais purement et simplement la relation de ce qui m'exaltait peu de temps auparavant. Je dis ça parce que c'est bien ce qui menace en ce moment par rapport à cette constellation de rapports entrevue jeudi dernier 23 juin, et dont j'ai retracé une première figure avec l'article sur la rue Tronchet. La tentation de l'aquabonisme est grande, quand se précise la sournoise (et le plus souvent trompeuse) sensation d'écrire dans le désert (car n'y eut-il qu'un seul être à me suivre aujourd'hui ou demain, et tout est justifié).


Alors remettons-nous dare-dare dans le courant. Jeudi 23, dans la tiédeur de l'air du soir, je me rends par la rue de Strasbourg au cinéma Apollo. Je ne sais pour ainsi dire rien du film projeté, Diamant noir, d'Arthur Harari

 

Et je ne regretterai pas d'être venu, car le film a une force singulière, en ne ressemblant guère à ce qui sort habituellement des studios français. Film policier sans police ou presque, film noir sur une intrigue familiale, shakespearienne, tourné en un espace rarement fixé sur la pellicule - le milieu des diamantaires d'Anvers -, avec un souci remarquable de la forme, de l'image et de la couleur, Diamant noir m'a séduit, captivé. D'autant plus qu'à la fin du film, qui se déroule dans la gare centrale d'Anvers, irrésistiblement me revint en mémoire celui qui, à l'inverse, débute son dernier livre à l'intérieur de cette même Centraal Station, je veux parler de W.G. Sebald et de son chef d’œuvre, Austerlitz.

 Dans un entretien sur le site Critikat, Arthur Harari revient sur ce motif de la gare :  "(...)  le récit est d’abord très resserré sur le besoin de réparation d’une violence familiale, sur le désir de vengeance puis les ramifications s’élargissent au milieu des diamantaires anversois, pour enfin s’ouvrir au monde. Le film voyage jusqu’en Inde, et plus généralement, les gares et les trains sont omniprésents."

En googlisant "diamant noir gare Anvers", dans l'espoir de trouver un photogramme du film montrant la gare, je tombe sur le site d'un joaillier-horloger,  Rullière Bernard, basé non à Anvers, mais à Saint-Etienne. Cela ne l'empêche pas de présenter un historique succinct de l'exploitation du diamant :

"C’est en Inde que l’on commence à extraire les premiers diamants il y a 3000 ans. On lui attribue des pouvoirs « magiques ». Il est souvent représenté comme « le fruit des étoiles » ou provenant de sources divines. D’ailleurs le mot diamant vient de Adamas qui signifie Invincible. Aussi il est utilisé comme amulette et talisman. Il est pendant très longtemps exclusivement réservé aux Rois européens qui ornent leur couronne. Il faut attendre 1444 pour que Charles VII offre à Agnès Sorel le premier diamant taillé connu à ce jour."

Et un peu plus loin, après avoir détaillé l'histoire de la taille des diamants, le site précise qu'en Europe celle-ci s'effectue surtout à Anvers, et devinez quoi, c'est une photo de la gare qu'on choisit pour illustrer l'article :


Et pas n'importe quelle photo de la gare : au centre de celle-ci, symbole dominateur au-dessus de tous les autres, voici la grande horloge à aiguilles, évoquée par Jacques Austerlitz, que le narrateur du livre rencontre précisément dans la salle des pas perdus de cette gare en 1967. : 


"A quelques vingt mètres au-dessus de l'escalier à double révolution qui relie le foyer aux quais, on trouve, seul élément baroque de tout l'ensemble, à l'emplacement exact où le Panthéon romain, dans le prolongement direct du portail, offrait à la vue le buste de l’empereur, la grande horloge : emblème du nouveau pouvoir régnant sans partage sur la ville, elle surmontait même les armoiries royales et la devise Eendracht maakt macht, l’union fait la force. De la position centrale occupée par l’horloge on pouvait, dit Austerlitz, surveiller les mouvements de tous les voyageurs, et à l’inverse les voyageurs devaient lever les yeux vers l’horloge et se voyaient contraints pour tous leurs faits et gestes de se plier à sa volonté. En effet, il fallait noter que jusqu’à la synchronisation des horaires de chemins de fer, les horloges de Lille ou de Liège n’étaient pas à la même heure que celles de Gand ou d’Anvers, et c’était seulement à partir de l’uniformisation réalisée au milieu du XIXe siècle que le temps avait commencé à exercer son empire incontesté sur le monde. Ce n’était qu’en nous conformant au rythme qu’il nous prescrivait que nous pouvions franchir les vastes espaces nous séparant les uns des autres. Il est vrai, dit Austerlitz au bout d’un moment, que le rapport espace-temps, tel qu’il se présente à nous lorsque nous voyageons, ressortit aujourd’hui encore à l’illusion, à l’illusionnisme, ce qui fait que chaque fois que nous revenons de quelque part nous n’avons jamais vraiment la certitude d’être réellement partis. » (p. 20-21, c'est moi qui souligne)
 J'ai souligné la phrase car elle est en parfaite correspondance avec un passage de la vidéo d'Alain Supiot insérée dans le billet précédent. Réécoutons-la à cet instant précis.


 La gare d'Anvers avec son horloge n'est pas la seule similitude avec le film d'Arthur Harari. D'autres indices sont saisissants. Cependant, mon horloge indiquant presque deux heures du matin, ce sera pour une prochaine fois.

Horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg (évoquée par Alain Supiot dans la vidéo)- Source Wikipedia

vendredi 24 juin 2016

De Raymond Calbuth à l'homo juridicus

Je voulais parler de Sollers, mais ce sera pour une prochaine fois, car le tempo des coïncidences s'est un peu emballé, l'attracteur étrange s'est mis à tourner sur un régime supérieur, et il va me falloir au moins deux billets pour rendre compte du phénomène.
Celui-ci portera sur Tronchet.
Les lecteurs attentifs se rappelleront que la seconde vente aux enchères du reliquaire de Vivant Denon s'est déroulée le lundi 13 mars 1865, 7 rue Tronchet, à l'hôtel Pourtalès.
En ce qui me concerne, le seul Tronchet que je connaissais jusque-là, c'était le dessinateur du célèbre Raymond Calbuth, inaltérable héros de notre temps.



Je me doutais bien que, nonobstant l'immense portée culturelle d'une telle œuvre, la Mairie de Paris n'était pas allée encore jusqu'à honorer ledit Tronchet d'une rue à son nom. L'autre Tronchet me restait donc inconnu, et je dois dire que cela ne me posait pas de problème de conscience particulier.

Mais, hier soir, donc quelques heures seulement après publication de l'article, voici qu'une newsletter de Télérama me propose une sélection de livres pour l'été (certaines personnes ne semblant lire qu'en été, il convient de les conseiller en lourds pavés capables de résister aux sables abrasifs de la plage).
Et je découvre alors une biographie d'un certain François-Denis Tronchet, par Philippe Tessier.


La robe de ce Tronchet n'est pas précisément la robe de chambre de Raymond Calbuth : "Historien et avocat, ­écrit Gilles Heuré, Philippe Tessier s'est plongé dans des archives inédites pour sortir cet homme de l'ombre. Bâtonnier du barreau de Paris, membre de la Constituante, sénateur, spécialiste du droit successoral, Tronchet est parvenu à sortir sans encombre de la Terreur, même après avoir été l'avocat de Louis XVI.

 Oui, François-Denis Tronchet (1726- 1806) a défendu Louis XVI et il fallait un certain courage pour ça. D'ailleurs, il fut un moment inquiété, le Comité de Sûreté générale ayant lancé un avis de recherche contre lui, l'obligeant à entrer en clandestinité. Cela ne dura guère, et il eut ensuite une carrière prestigieuse, participant par exemple à la rédaction du Code Civil napoléonien. On le jugea même digne du Panthéon, où ses cendres furent transférées en 1806. Selon Gilles Heuré, "il incarna la prééminence des grands principes juridiques sur la violence politique. Une qualité que Bonaparte, qui goûtait peu les arguties juridiques, sut lui reconnaître."

Tronchet fut honoré par une statue à l'Hôtel de Ville, rue de Rivoli dans le pavillon en retour d'angle de la façade principale au 2e étage. Sculpture signée Vital Gabriel Dubray.

Et il y a donc cette rue à son nom, pas n'importe laquelle, puisqu'elle est située derrière la Madeleine dans le prolongement de la rue Royale, non loin - et ce n'est sans doute pas un hasard -  de la chapelle expiatoire, 29, rue Pasquier, à la mémoire de Louis XVI et Marie-Antoinette.

(Juste en passant, notons que, de retour de Majorque et de Nohant, Frédéric Chopin séjourna 5, rue Tronchet, d'octobre 1839 à novembre 1841.)

Cette coïncidence autour de Tronchet n'est pas qu'un simple remous d'écume, elle s'enlève sur le fond d'une préoccupation assez nouvelle pour moi, à savoir un intérêt pour le Droit. Jusqu'ici c'est un domaine qui ne m'avait aucunement  retenu, comme Bonaparte, semble-t-il, je n'y voyais qu'arguties, ennuis, procédures. Or, après avoir découvert en vidéo le juriste Alain Supiot,




(à la suite d'une navigation internautique compliquée mais dont l'origine, il convient de le noter, est cet Arnauld Le Brusq découvert à Noz), j'ai commencé la lecture de son livre, Homo juridicus, Essai sur la fonction anthropologique du Droit, (Seuil, 2005), qui est absolument passionnant (mais j'aurai, je pense, l'occasion d'en reparler).






jeudi 23 juin 2016

Un marchand nommé Hazard

Je ressens le besoin de creuser cette affaire du reliquaire de Vivant Denon. Et d'abord, pourquoi cet objet se trouve-t-il à Châteauroux, au Musée Bertrand ? On pourrait croire que ça a quelque chose à voir avec le général Bertrand dont le musée a pris place dans l'hôtel particulier où il mourut en 1844.
Les deux hommes, Denon et Bertrand, après tout, devaient bien se connaître, ayant participé tous les deux, par exemple, à la campagne d’Égypte. En réalité, les choses sont plus compliquées, et le chemin qui conduit le reliquaire à Châteauroux beaucoup plus tortueux.

Desaix par Andrea Appiani (1800) - Source Wikipedia
L'histoire est racontée par Ulric Richard-Desaix dans un texte paru à Paris en 1880 et intitulé La relique de Molière du cabinet du Baron Vivant Denon. Ulric Richard-Desaix n'est autre que l'arrière-petit -neveu du général qui s'était illustré à la bataille de Marengo, où il trouva la mort lors de la charge menée à la tête de la 9ème demi-brigade légère.  De cette victoire qui renforça l'autorité du futur Empereur, l'historien Jean-Paul Bertaud a pu d'ailleurs écrire qu'elle devait "davantage aux erreurs de l'adversaire, aux conseils et au courage de Desaix qu'au génie tactique de Bonaparte".
Bref, l'auteur nous apprend que la collection de Vivant Denon fut mise aux enchères en son propre appartement du 5 quai Voltaire, en 1826, quelques mois après sa mort : "Le Reliquaire en question fut, à cette vente, acheté par un marchand, commissionné par le Comte de Pourtalès-Gorgier. — Il lui fut adjugé, divisé en trois lots, pour la somme totale de (les frais de vente et de commission, naturellement, non compris dans ce chiffre) : 5,o3o francs. " Dans une note, il précise que le marchand se nommait Hazard (ce qui ne peut que me réjouir, dans la perspective de ce roman du hasard que je me suis proposé de retracer ici).
M. de Pourtalès le conserva, religieusement, est-il précisé, jusqu'à sa mort.

Le lundi 13 mars 1865, le Reliquaire (Ulric Richard-Desaix l'honore en effet d'une majuscule) repasse "de nouveau sous le marteau des Commissaires-priseurs" (...)  à l'Hôtel de Pourtalès même, 7, Rue Tronchet, où se faisait la vente, — devant une salle à peu près vide (...). — Ce jour-là, tout le flot des curieux habituels des grandes ventes publiques s'était porté sur les boulevards et aux Champs- Elysées, attiré au dehors par la cérémonie à grand spectacle des obsèques du Duc de Morny, dont le service funèbre se célébrait, — justement à deux pas de la rue Tronchet, — en l’Église de la Made- leine, précisément à la même heure. Le Reliquaire fut donc adjugé sans grand tapage."
C'est le comte Arthur Desaix, petit-neveu du général, qui s'en rend alors acquéreur pour la "modique somme de 300 francs". En comparaison des 5000 francs lâchés par le Comte de Pourtalès, on peut concevoir qu'il s'agit d'une bonne affaire...

Après l'inventaire du reliquaire, prend place un portrait élogieux, et même carrément dithyrambique, du Baron Denon, où l'on notera qu'à l'évocation de la campagne d'Egypte apparaissent les liens étroits qui se sont noués alors entre Desaix et Denon. Savary, alors premier aide-de-camp de Desaix, et plus tard général, Ministre de la Police et duc de Rovigo, rapporte que " M. Denon s'était attaché d'amitié au général Desaix, et ne le quitta pas de toute la campagne. Tout le monde aimait son caractère doux et obligeant, et sa conversation instructive était un délassement pour nous. Le zèle qu'il mettait à toiser les monuments, à rechercher des médailles et des antiquités, était un sujet continuel d'étonnement pour nos soldats, surtout quand on lui voyait braver la fatigue, le soleil et souvent les dangers, pour aller dessiner des hiéroglyphes ou quelques débris d'architecture ; car je ne crois pas qu'une seule pierre lui ait échappé. Je l'ai souvent accompagné dans ses excursions ; il portait sur ses épaules un portefeuille rempli de papiers et de crayons, et avait un petit sac suspendu à son cou, dans lequel il mettait son écritoire et quelque nourriture. 11 nous employait tous à lui mesurer les distances et les dimensions des monuments, qu'il dessinait pendant ce temps-là. Il avait de quoi charger un chameau en dessins de toute espèce, quand il retourna au Caire, d'où il repartit avec le général Bonaparte pour la France. » (Mémoires du Duc de Rovigo. Paris, Bossange, 1828, in-8°, tome I, p. 121-22.).


La Mort du duc d'Enghien, par Jean-Paul Laurens (1873). Savary y commande le peloton d'exécution.

Ulric Richard-Desaix entreprend ensuite de plaider l'authenticité des reliques. En ce qui concerne les cheveux de Desaix, il affirme ainsi qu'ils ont été coupés par Denon lui-même, en 18o5, quand il alla, guidé par Savary, "à Milan, dans la sacristie du couvent de San-Angelo, reconnaître le cercueil du héros, — déposé là, provisoirement, depuis le lendemain de Marengo, — et qu'il le fit transporter sur les Alpes, par des soldats, « choisis dans tous les régiments de l'armée d'Italie », pour le placer dans son tombeau monumental de la chapelle de l'Hospice du Mont-Saint-Bernard." 
C'est bien au sommet du Grand Saint-Bernard que les honneurs funèbres furent rendus à Desaix, le 20 Prairial An XIII (19 juin 1805), en une fête solennelle réglée par Denon lui-même sur instruction de Bonaparte, qui ne put finalement y assister.

Par ailleurs, il est signalé que deux autres numéros du catalogue du Cabinet Denon concernent encore le souvenir de Desaix : " le N° 653. « Une Boucle de cheveux, coupée sur la tète de Desaix, lors de l'inhumation du corps de ce général, etc. » Et  le N°722.« Bronze. Partie antérieure d'un pouce de la statue colossale du général Desaix, par feu M. Dejoux, placée en 1810, sur la place des Victoires, à Paris.  » Ce fragment est la seule partie qui subsiste de la statue que nous venons de citer. » Haut. 2 pouces, 10 lignes. » (Ce pouce a été acheté dix francs en 1826 par le fameux Hazard.)

Dernière page de La Relique de Molière (Gallica)


Où l'on voit que tout ceci fut écrit à Issoudun, au couvent des Minimes, que l'auteur avait rejoint après la mort de son père, en 1869, pour "administrer avec son frère l'immense patrimoine familial. (...) Il décède en 1924, et est enterré dans le caveau du docteur Gachet, autre collectionneur dont il a été le légataire et exécuteur testamentaire."

Buste d'Ulric Richard-Desaix, Jean Baffier (1890)


 Ulric Richard-Desaix dédicace l'ouvrage à sa "chère tante", dont il précise que le reliquaire est, " heureusement en sa possession". A-t-elle été touchée par cette intention ? Toujours est-il qu'on le retrouve plus tard possesseur de l'objet. L'a-t-il acquis par héritage ?  Lui fut-il donné ? L'a-t-il acheté ? Je n'ai pas de réponses à ces questions. En tout cas, son fils, Edme Richard, en fait don par testament, comme d'une grande partie de sa bibliothèque, au musée de Châteauroux.

Je voulais parler de Philippe Sollers, auteur en 1995 d'une biographie sur Vivant Denon, Le Cavalier du Louvre (Plon), livre que j'ai lu à sa sortie. Vivant Denon ne m'était donc pas inconnu, mais à aucun moment, me semble-t-il, Sollers signale que le reliquaire est à Châteauroux (mais est-il jamais venu à Châteauroux ?). Lui aussi parle de Denon avec beaucoup d'admiration, et j'y reviendrai prochainement. La photo de la quatrième de couverture rencontre déjà en tout cas plus d'une thématique croisée ces derniers temps :

Philippe Sollers au Père Lachaise Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.
devant la tombe de Vivant Denon