lundi 14 juin 2021

Viennent croupir les restes d'un été brûlant

"Cette  espèce de croyance aux fantômes, de superstition, ne sert jamais qu'à cacher quelque chose de bien vivant qu'on voudrait sans doute ne pas avoir à vivre. Le fantôme prend toujours la place du vivant honteux que nous sommes. Quand on remonte aux sources d'une histoire de revenants, on tombe très vite sur une souffrance érotique, une faute bien vivante dont on protègera à tout prix l'illusoire caractère inavouable comme pour s'en faire une malheureuse carapace, une armure de paille."

Frédéric Boyer, Le lièvre, Gallimard, 2021, pp. 21-22

J'ai terminé la relecture de L'été des noyés de John Burnside. Mais je n'en ai pas fini pour autant avec lui, car le besoin est bien présent de le retraverser une fois encore, en explorant les résonances auxquelles il a donné lieu, en soulevant les questions qu'il a laissées pour la plupart grandes ouvertes comme des portes béant sur la nuit. Quatre ans après la première lecture, c'est comme si tout était encore neuf, le mystère à peine effleuré. Ce n'est pas à un compte rendu que je veux procéder, mais à un retour sur quelques passages particulièrement intrigants, dans l'espérance peut-être vaine que quelque chose d'autre, d'inaperçu encore surgira.

La narratrice, Liv, écrit dix ans plus tard sur ce qui s'est déroulé lors de ce fameux Été des noyés. Un jour, vers dix heures du soir, de la fenêtre du palier de l'étage, elle aperçoit Martin Crosbie, un touriste qui a loué la petite maison d'été, la hytte, du vieux Kyrre Opdahl, le conteur d'histoires fantastiques. La scène est marquée d'emblée par l'incertitude des perceptions, le doute sur la réalité ultime des choses : ainsi, quand bien même le paysage est éclairé par le midnattsol (le soleil de minuit en norvégien) qui permet donc à Liv de distinguer nettement Martin Crosbie, elle se croit l'espace d'un instant le jouet de son imagination, tellement l'apparition de cet homme lui paraît incongrue. Elle lui prête, comme par un jeu de miroir, une semblable perplexité : il "contemplait la maison comme s'il pensait devoir la reconnaître, mais peinait à s'en souvenir." C'est comme si elle entrait dans son esprit comme un narrateur qu'on dit omniscient car elle ne craint pas d'affirmer : "Il n'était pas habitué au véritable midnattsol, et ne s'attendait sans doute à l'effet que cela produisait sur lui." Précisant plus loin que l'expression soleil de minuit  est "terriblement trompeuse, car elle suggère une lumière dorée de coucher de soleil permanent, or ce n'est pratiquement jamais comme ça."

"En ce soir précis, il faisait doux et frais après la première véritable journée d'été, et la lumière était à ce crépuscule immobile d'un blanc argenté qui rend spectrales toutes choses : chemins fantômes sinuant devant notre maison et s'éloignant le long de la grève comme s'ils revenaient pour une nuit de ce lointain passé, oiseaux fantômes suspendus dans les airs au-dessus des eaux vitreuses du détroit, prairies fantômes sur des kilomètres en tous sens, le moindre brin d'herbe, la moindre tige de fleur, caressés d'une lumière mercurique, comme le feuillage sur les photos anciennes que j'avais examinées plus tôt. C'aurait été facile de penser que Martin Crosbie était lui aussi un fantôme, la première fois que je le vis, car il n'avait rien de substantiel, en dehors de sa présence inattendue en ce lieu où il n'aurait pas dû être, et même cette présence était provisoire, un mirage de la nuit d'été, susceptible de se désagréger et se dissiper avant que je puisse discerner de quoi il s'agissait." (pp. 55-56)

Mosaïque (église Saint-Etienne de Briare)

Le roman est divisé en trois parties de longueur inégales. La première, dont fait partie ce passage, s'intitule Visions - ce qui exprime bien le rôle crucial donné aux jeux des regards, au sens de la vue. Liv confesse avoir, plusieurs années durant, observé - espionné, rectifiait Kyrre Opdahl - les estivants à l'aide des jumelles que sa mère lui avaient offertes pour son treizième anniversaire. Ici encore, elle dit se rendre compte que Martin Crosbie, bien qu'il observât la maison, ne l'avait pas vue, elle, "à demi cachée, immobile sur le palier, j'en profitai pour l'évaluer du regard.

Et ce qu'elle voit de cet homme, c'est sa fragilité, son côté animal traqué, "créature des bois délogée de son couvert, sans nulle part où se cacher". Le fin modelé de ses traits ne l'arrache pas à cette animalité, bien au contraire, car Liv rattache cette délicatesse à celle "qu'on voit à certains animaux, au cerf, disons, ou au renard."

Recopiant ces mots, je ne peux pas ne pas revenir sur Le lièvre, ce roman de Frédéric Boyer, que j'ai lu d'une traite cet après-midi, et qui m'a déjà donné la citation en exergue de cet article, livre intense et fiévreux qui est aussi un retour sur l'enfance, où les motifs de l'animal et du fantôme ne cessent de s'entrecroiser. Ainsi, page 59 :

"Oui, je sens mon cœur s'accélérer en racontant cette histoire. Sombre toujours est la nuit. De façon banale et stupide je me suis longtemps représenté l'existence comme une maison hantée. Impossible de deviner quand notre voisin allait frapper et m'appeler à travers la porte et les murs. Mais je sens parfois qu'il est revenu. [...] Vous l'aurez reconnu, mes amis, mes amis. Il aura traversé les vastes prairies du temps. Avec peut-être encore, tout au fond de lui-même, le vent des bois rouges d'octobre, le grincement des arbres, l'odeur des trous d'eau où viennent croupir les restes d'un été brûlant. Avec toute sa jeunesse, oh toute notre jeunesse palpitante comme un petit animal capturé dans nos bras. Après ces longues années, après toutes ces heures, il revient avec le sentiment, pas si désagréable finalement, que le chemin des œuvres durables n'est plus si certain, et que réapparaîtra en travers du peu de route qu'il me reste à accomplir un fantôme joyeux comme lui, féroce et bien vivant, aux paroles à peine déchiffrables, et qui m'arrachera un oui ou un non, la victoire ou la mort.[...]
Était-ce parce qu'il nous suffisait de l'entendre, au-dessus de chez nous, comme on entend parfois un animal dans un grenier ou sur le toit, un rat ou un loir, pour avoir à craindre sa présence comme on redoute, après l'avoir appelée et espérée silencieusement toute la nuit, celle d'un esprit qui se manifeste ?"
John Burnside

Et l'on peut s'amuser à poursuivre ce jeu d'échos (que je n'avais pas prévu et qui s'est comme imposé dans le fil de cette méditation) entre  les deux romans avec la description du paysage de l'île de Kvaløya où vivent Liv et sa mère : "Il n'est pas spectaculaire ni d'une splendeur de carte postale, contrairement aux fjords de l'Ouest, il est simplement âpre, apparemment désert et, le soir, si vaste et immobile qu'il pousse même l'être le plus pragmatique à penser aux esprits." Et Martin Crosbie est comme ces touristes dont Liv assure qu'il n'est pas rare qu'ils passent les premiers jours à se demander pourquoi ils sont venus, là, à soixante-dix degrés de latitude nord.

"Planté devant notre grille, ce premier soir, il devait se dire qu'il avait fait un long voyage mélancolique pour rien, qu'il n'avait parcouru un si long chemin que pour échouer nulle part. Pendant ce qui sembla un long moment, bien que ça n'ait sans doute duré plus de deux ou trois minutes, il resta là, à contempler notre maison, en souhaitant qu'elle soit réelle... et bien que j'aie sans doute été nettement visible, là, sur le palier, en droite ligne de son regard, il était évident qu'il ne me voyait pas. Tant qu'il resta là, il garda les yeux rivés sur moi, mais il ne voyait rien. Rien ni personne. Puis il fit demi-tour et repartit sur le sentier, sans se retourner une seule fois... et je ne pus m'empêcher de penser qu'à l'heure où il regagnerait la hytte de Kyrre, il en serait déjà à suspecter que rien de ce qu'il avait vu au cours de sa vie entière, ici ou n'importe où ailleurs, n'était réel." (p. 59)

Jeu d'échos qui s'est donc amplifié, alors que je l'avais primitivement décelé dans l'Underland de Robert Macfarlane, avec le chapitre où il explore les grottes ornées des îles Lofoten, toujours en Norvège. Il revient de son exploration du Kollhellaren, avec ses danseurs rouges, lorsqu'il a "la nette et curieuse impression d'être surveillé." Les huîtriers, les mouettes, un aigle de mer, des loutres l'observent, mais il y a plus que cela : 

"En regardant de l'autre côté de la baie, sur la rive septentrionale, j'aperçois près des bouleaux étincelants une silhouette sombre sur un promontoire qui devrait être vide. Je n'en distingue que les contours immobiles ; elle a une forme humaine,et elle me fait face.

Près des bouleaux, la silhouette m'observe.

Deux huîtriers frôlent les eaux qui nous séparent en lançant de brefs cris d'alarme, et leur vol vacillant attire mon œil. Quand je regarde à nouveau de l'autre côté de la baie, il n'y a plus rien sur le promontoire, plus rien ni personne. " (pp. 306-307)

Macfarlane n'en dira pas plus. Et pourtant nous ne sommes plus dans un roman, mais dans un récit.

A suivre, cela va sans dire.


lundi 7 juin 2021

L'histoire de l'amour

Un pas de côté en entraîne souvent un autre, puis un autre, et encore un autre, et de pas de côté en pas de côté, c'est finalement une nouvelle piste qui s'est imposée : une bifurcation a été prise, qui oblige à oublier pour un moment le sentier qu'on suivait de prime abord.

Vendredi après-midi. Le ciel est encore chargé, menaçant. Je me rends sur le site d'Emmaüs de Déols, où le Cabaret du Caboulot tracté anime une braderie. Je réalise qu'il y a bien longtemps que je ne suis pas venu en ce lieu, pourtant bien proche de chez moi. La dernière fois, c'était sans doute pour chiner quelque costume pour une pièce de théâtre. Accueil classique, le gel dans les mains, public assez nombreux mais ce n'est pas la foule immense. Tant mieux. Et très vite, je vois, posé sur un des mille meubles de la zone, une petite pile de livres - qui s'avèrera être celle d'une lectrice de la troupe - surmontée par Le Voyage au centre de la Terre, de Jules Verne. C'est Underland qui continue de semer ses échos caverneux, je suis entré en terre magique.

Avant de suivre les différents spectacles offerts, je file à droite, à la bibliothèque. Et tout de suite s'impose la vision d'un Quarto de Louis Guilloux, D'une guerre l'autre. Louis Guilloux, grand écrivain dont j'ai lu, il y a longtemps, Le pain des rêves, sur son enfance pauvre dans un quartier peu salubre de Saint-Brieuc. A cela j'ajoute deux Folios : un recueil de nouvelles de John Cheever et L'histoire de l'amour, de Nicole Krauss. Et puis la lumière s'éteint. Une coupure de courant qui dure et rend bien difficile la poursuite de la chasse à la pépite littéraire dans la pénombre. J'y renonce bientôt, ces trois livres suffiront bien, qui n'étaient peut-être pas eux-mêmes indispensables.

Retour à la pleine lumière. J'erre entre les éventaires, bascule dans un vieux canapé pour suivre les numéros musicaux et circassiens du Caboulot, vais admirer la Bestia de Giovanni Ortega, sculpture mobile réalisée avec des objets au rebut. Un moment d'art brut, de catabase du caddy :


La pluie s'invitera in fine, comme conclusion mouillée à la folie douce de l'après-midi.

Deux jours plus tard, après avoir rédigé cet article inspiré par la mort de l'artiste israëlien Dani Karavan, je commence à relire L'histoire de l'amour. Je dis relire car je l'ai déjà lu il y a quelques années, tout comme j'ai lu deux fois Forêt obscure, de la même auteure, un roman plus récent. Je relis peu, alors cela veut bien dire quelque chose, cela veut bien dire qu'il y a pour moi, chez Nicole Krauss, des motifs essentiels. Et pourtant, pas un mot ici, pas une note, le nom de Krauss n'apparaît pas, et c'est presque incompréhensible*.

L'histoire de l'amour, c'est l'histoire d'un livre qui s'appelle L'histoire de l'amour. C'est aussi simple et aussi compliqué que cela. Un livre écrit par un homme qui fuit l'extermination en se cachant dans la forêt, qui voit la fille qu'il aimait partir à l'étranger, qui écrit pour elle un livre de fantaisie, doux et mélancolique, qu'il confiera à un ami, mais je ne veux pas en dire plus. Car à le résumer on pourrait bien perdre le charme de ce livre, dont le destin épouse la tragédie du siècle et suit les chemins d'exil. Je trouve merveilleux, étrange de le retrouver à Emmaüs, de même que j'avais déniché, de façon tout aussi improbable, Forêt obscure à Noz. Et les signes parlèrent d'eux-mêmes : la deuxième narratrice du roman ouvre sa partie page 70 par ce titre de section : 1. MON NOM EST ALMA SINGER

"Quand je suis née, ma mère m'a donné le nom de toutes les jeunes femmes qui se trouvaient dans un livre que mon père lui avait offert et qui s'appelait L'histoire de l'amour."
Et je ne pouvais oublier alors que je devais rencontrer le lendemain, dans le cadre d'une activité associative bénévole, un homme du nom de A. Singer. Dont le prénom comportait aussi quatre lettres et deux A.

La neuvième section m'offrit une ébouriffante coïncidence :

9. S'ENSUIVIRENT LES PLUS HEUREUSES ANNÉES DE LEUR VIE

"Ils vivaient dans une maison ensoleillée couverte de bougainvilliers à Ramat Gan. Mon père a planté un olivier et un citronnier dans le jardin, et a creusé une petite tranchée autour de chacun des deux arbres pour que l'eau y demeure. [...] Ils ont fini par se marier sur la plage à Tel-Aviv et, pour leur lune de miel, ils sont partis deux mois en Amérique du Sud." (p. 80)

Qu'on se rappelle : dans L'olivier et le tourbillon, Ramat Gan est le lieu de l'exposition de Dani Karavan, en 1997, où un olivier se balançait à une potence. Olivier arraché par l'armée israélienne dans un champ appartenant à un Palestinien, quelque part en Cisjordanie :  "Des bulldozers l'ont mis à bas au nom du Grand Israël. Dani Karavan l'a recueilli et baptisé «Har Homa», comme cette nouvelle colonie juive qui empoisonne les négociations. L'arbre est arrosé chaque soir. Son père adoptif espère bien le remettre un jour en terre."

Et ce mariage sur la plage fait écho à cette anecdote biographique des parents de Dani Karavan, qui se sont installés, à leur arrivée en Israël, sur la plage de Tel-Aviv, "c’était possible à l’époque de planter une tente dans laquelle ils ont vécu quelque temps." Parents arrivés de Pologne, comme le premier narrateur et véritable auteur de L'histoire de l'amour, Léopold Gursky.

D'autres échos sont encore perceptibles : Alma Singer est un clin d’œil à l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer dont l’épouse s’appelait Alma. Le compagnon de Léopold Gursky, son voisin du dessus, désigné uniquement par le prénom de Bruno, est un ami fictif, dont le modèle n'est sans doute autre que Bruno Schulz, écrivain et dessinateur, auteur génial des Boutiques de cannelle,  assassiné le 19 novembre 1942 dans le ghetto de Drohobycz, ville de Galicie orientale aujourd'hui en Ukraine.

Bruno Schulz

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* [Ajout du 8 juin : De fait, ce n'est pas tout à fait juste, Nicole Krauss est cité une fois dans un article du 2 août 2020, Fouettement furieux des ailes de l'ange. Mais j'avais alors mal orthographié son nom, Kraus au lieu de Krauss. ]

dimanche 6 juin 2021

L'olivier et le tourbillon

Encore un pas de côté. Hier, je lisais l'édition du Monde du 4 juin et tombai sur une nécrologie : "Dani Karavan, artiste israélien aux sculptures monumentales, est mort." Or, Dani Karavan n'était pas un inconnu, je venais de l'évoquer quelques jours plus tôt dans Gift Songs of Underland, à travers le mémorial qu'il avait conçu à Port-Bou pour Walter Benjamin, qui s'y suicida le 26 septembre 1940  alors qu'il avait tenté en vain de franchir la frontière espagnole pour gagner les États-Unis.

Une sorte de remords m'étreignit : je ne lui avais même pas fait l'honneur de mettre son nom en gras comme je le fais souvent pour les personnalités que je juge importantes dans le propos de l'article. Et pas plus ne l'avais-je inscrit comme libellé. Or, ce que je lus de Dani Karavan force le respect, et d'autant plus en cette période où la paix semble plus que jamais lointaine entre Israëliens et Palestiniens.

Dani Karavan est né le 7 décembre 1930, à Tel-Aviv, d’un couple de Polonais qui avait migré en Israël une dizaine d’années plus tôt. "Mes parents, raconte-t-il à la revue Urbanismesont arrivés ici quand ils avaient 18 ans, en 1920, comme pionniers. Ils venaient de la ville de Lvov (en Pologne, aujourd’hui en Ukraine), appelée aussi Lemberg, au XIXe siècle, au temps de l’annexion par l’Autriche-Hongrie. Ils se sont installés sur la plage de Tel-Aviv, c’était possible à l’époque de planter une tente dans laquelle ils ont vécu quelque temps." Ce plasticien des paysages est l'auteur notamment de l'Axe majeur de Cergy-Pontoise, du chemin des Droits de l'homme à Nuremberg et de la place Blanche " Kikar Levana " de Tel-Aviv. Je n'ai jamais entendu parler de cette dernière, alors je cherche et trouve un article de Christophe Boltanski dans le Libé du 31 mars 1998 :

"L'olivier est renversé. Il flotte au milieu de la cage d'escalier, ses racines filandreuses pointées vers le ciel, ses feuilles argentées racornies et pendantes. Souvenir d'enfance, symbole de paix, l'arbre ponctue l’œuvre de Dani Karavan. L'artiste israélien lui réserve à chaque fois une place parmi ses sculptures géométriques. «Mon père en avait planté un devant la maison pour ma naissance. Nous avons grandi ensemble.» L'olivier, c'est son point d'appui, sa source de vie et d'énergie. Il se glisse comme dans un pot de fleur au cœur de ses dômes et de ses pyramides. A Paris, il jette son ombre apaisante sur l'Unesco en hommage à Yitzhak Rabin, le Premier ministre assassiné. A Tel-Aviv, il domine sa «place blanche» (Kikar Levana) commémorant la ville de sa jeunesse quand le béton n'avait pas encore recouvert les dunes et les plantations. Mais, cette fois, l'oléacée pend les pieds en l'air. L'armée israélienne l'a arraché, il y a de cela plusieurs mois, dans un champ appartenant à un Palestinien, quelque part en Cisjordanie. Des bulldozers l'ont mis à bas au nom du Grand Israël. Dani Karavan l'a recueilli et baptisé «Har Homa», comme cette nouvelle colonie juive qui empoisonne les négociations. L'arbre est arrosé chaque soir. Son père adoptif espère bien le remettre un jour en terre. En attendant, il se balance à sa potence, pour l'exemple, dans l'enceinte du musée de Ramat Gan (près de Tel-Aviv). L'exposition est intitulée Hiver 97. Cela fait plus d'un an que le processus de paix est gelé. Dani Karavan combat cet hiver qui vient enfin de finir, au moment où la lassitude et l'engourdissement gagnent la plupart de ses concitoyens. Son manifeste suscite l'événement. Il est l'artiste israélien le plus célèbre, le plus consacré aussi. A la Knesset, le Parlement israélien, son bas-relief monumental, taillé dans la pierre, sert de toile de fond à tous les débats. Si les députés utilisent quotidiennement son art comme une tribune, pourquoi n'en ferait-il pas autant? Il mène son intifada artistique avec les mêmes armes que les Palestiniens."

C'est encore un olivier qui a été planté au sommet du mémorial à Port-Bou.


Un autre article du Monde, daté du 18 mai 1994 raconte l'inauguration du monument créé par Dani Karavan : "

"Un parallélépipède de fer rouillé qui s'enfonce dans le sol à flanc de colline, formant un tunnel étroit de quelque quatre-vingt-cinq marches, descend droit vers la mer. Ou plutôt vers un tourbillon d'écume se brisant sur des rochers invisibles. En face, la montagne, les derniers contreforts des Pyrénées, d'où était arrivé Walter Benjamin, la France, la frontière, le poste de douane où il fut conduit... "

Je suis frappé par cette image du tourbillon qui me rappelle le maelström sur lequel j'ai écrit récemment.  D'autant plus que c'est cette vision, cette chance de le voir, dit Karavan, qui détermina le sens de son hommage :

"Je cherchais d'abord le lieu, explique Karavan. J'ai circulé partout. Il était évident que ce devait être près du cimetière. Un jour, j'ai eu la chance de voir le tourbillon*, et je me suis dit que la mer disait toute la tragédie de cet homme. C'était cela que je devais faire voir... Pour cet hommage, j'ai voulu utiliser toutes les choses qui existent autour du cimetière. J'ai cherché à amener le visiteur à passer, à s'asseoir, à méditer. A faire quelques expériences de passages. " Surtout, il a voulu ne rien changer à l'environnement, lier la nature, la végétation, le vent, le soleil, à son œuvre. Un olivier luttant contre la tramontane qui se penche vers le mur du cimetière. Plus haut, une plate-forme d'où l'on ne découvre que l'horizon lumineux, mais à travers un grillage quadrillé infranchissable. Plus haut encore, l’œil bute contre le muret rond du cimetière."

Dernière résonance étonnante : Dani Karavan est donc mort à Tel-Aviv à l'âge de 90 ans. Le 29 mai très précisément, et c'est là la date de publication de l'article où je le cite.

Dani Karavan

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* Sur un autre site, je lis ces propos rapportés de Dani Karavan (on peut écouter cette conférence donnée sur Akadem, où l'on appréciera aussi l'humour de l'homme)

:

« Je regarde la mer du haut des falaises, écrit Dani Karavan. L’eau démontée tourbillonne et mugit, jaillit tout à coup en écume blanche, retombe, s’apaise. La mer immobile. Et de nouveau : tourbillon, écume, mugissement, calme. La nature raconte ici la tragédie de cet homme. Personne ne saurait mieux la représenter. Tout ce qui me reste à faire, c’est d’amener le pèlerin à voir ce que raconte la nature… »

« J’avais un point [le tourbillon], et j’en cherchais un autre. Alors, est venu l’olivier qui représente la lutte pour la vie contre les rochers, le vent salé et violent : voilà le deuxième point. Puis j’ai trouvé le troisième, avec la haie, obstacle à la vue vers la mer, l’horizon, la liberté. Ce fut le troisième point. »

 

vendredi 4 juin 2021

Hourra l'Oural encore

Un pas de côté pour rendre compte d'une lecture achevée la semaine dernière, celle d'un autre ouvrage de Bernard Chambaz, après Éphémère (chroniqué dans Éphémères et lucioles), un récit de voyage dans l'Oural, à la frontière entre Europe et Asie, dénommé Hourra l'Oural encore (Paulsen, 2020), en référence à un recueil de poèmes d'Aragon, Hourra l'Oural, publié en 1934, "mélange détonnant, écrit Chambaz, de reportage et de propagande sous forme versifiée". Je ne m'attarderai pas sur une recension complète du livre (que je conseille vivement toutefois, tant il procure, comme tous les Chambaz, un grand plaisir de lecture), et me contenterai d'en citer trois passages qui me semblent autant de résonances aux thèmes qui nous hantent ces derniers temps.

Exemplaire offert à André Breton

1/ Le premier a pour cadre la ville de Berezniki, où Boris Elstine fit ses études secondaires, mais ce n'est pas pour cela qu'elle est devenue célèbre, "enfin assez célèbre, nuance Chambaz, pour avoir défrayé l'actualité cette dernière décennie."

"Sa notoriété tient aux mines de potasse qui ont fondé sa richesse et son destin, puis, par impéritie, l'origine de sa malédiction. Ici on se retrouve devant "les portes de l'enfer", un gouffre de 400 mètres de long, de 300 mètres de large et 250 mètres de profondeur apparu il y a une vingtaine d'années, surnommé "le grand-père" parce qu'une demi-douzaine d'autres gouffres sont apparus depuis, un trou au bord duquel des barres d'immeuble vides risquent de basculer. Le processus est simple à comprendre, même par moi qui n'ai jamais brillé ni cherché à briller en chimie ; fragilisées par une extraction débridée, les galeries des mines ont vu leurs parois de sel s'effondrer lors d'inondations, "comme un morceau de sucre dans la tasse de café", nous explique Evguéni en recourant à la touche "traduction" de son téléphone portable en même temps qu'il joint le geste à la parole et que nous voyons, en effet, le morceau de sucre se dissoudre dans sa tasse de café beigeasse. S'il a fallu évacuer plus de cent mille personnes, les gouffres n'ont englouti qu'une dizaine de corps jamais retrouvés." (pp. 42-43)
Bref, voilà une histoire qui n'aurait pas déparé dans le livre de Robert Macfarlane.

Berezniki

A ce désastre se mêlent, comme souvent en Russie, des affaires de corruption : "Le site, note le journaliste Yves Bonneau a d’abord été exploité, à l’époque soviétique, par des prisonniers du Goulag dont le camp jouxtait la mine. Suite à l’effondrement de l’URSS, l’oligarque Dmitry Rybolovlev a pris le contrôle de l’entreprise dans des circonstances troubles, émaillées d’accusation de meurtre, de relations avec la mafia locale ou de pressions violentes sur les actionnaires. Aujourd’hui, la ville russe a entamé une course contre la montre car son sol s’effondre." Rybolovlev a depuis revendu sa société, acheté l'AS Monaco et nombre de tableaux de maîtres et de propriétés luxueuses dans le monde entier. Il a "même acquis, écrit Chambaz, la villa de Trump en Floride, la payant le double de sa valeur, le sauvant de la faillite lors de la crise des subprimes. Le monde est petit." Il faut croire toutefois que les deux magnats ne partagent pas tout à fait les mêmes goûts car Rybolovlev fait raser la villa en 2016 et divise la propriété en trois lots distincts.

2/ Le second passage se situe dans le wagon de troisième classe qui emmène Chambaz et sa femme vers la ville de Verkhotourié, sur une voie qui "franchit avec une suprême lenteur la chaîne de montagnes de l'Oural". Pour se changer les idées, l'écrivain lit Vichéra *de Varlam Chalamov, un livre beaucoup moins désespéré, dit-il, que Les Récits de la Kolyma, son chef d’œuvre :

"Vichéra est le nom d'un affluent de la Kama et du premier camp où Chalamov a été déporté à la toute fin des années vingt quand il avait à peine plus de vingt ans. Trois ans de détention pour sa présence dans l'imprimerie clandestine qui éditait les trois notes où Lénine avait mis en garde ses camarades contre la brutalité de Staline. Dès les premières lignes qui relatent son séjour initial en prison, il signifie le serment fondamental de son existence et, souhaitons-le, des nôtres : "conformer mes actes à mes paroles." Avec le second serment, "l'aptitude au sacrifice", on conçoit que l'on pénètre dans un autre monde, à la fois russe et transcendantal. Reprenant mon souffle, j'arrive vite page vingt-cinq, d'autant plus que l'anti-roman commence à la page treize et que notre train se traîne, je suis Chalamov dans un wagon de détenus de droit commun en chemin vers Perm et je lis soudain : "On était en mars, un mars de l'Oural." Je ne l'ai jamais caché, j'aime ces coïncidences. Je les aime davantage quand elles sont redoublées par le chapitre où survient, impromptu, Berezniki." (p. 64) [C'est moi qui souligne]

3/ Le troisième passage se place à Ekaterinboug, quatrième ville de Russie, où furent assassinés le tsar Nicolas II et toute sa famille dans les caves de la villa Ipatiev, dans la nuit du 17 juillet 1918. Chambaz y visite le centre présidentiel Boris Eltsine, où "dès le vestibule, deux des premières pièces de la fondation Eltsine donnent le ton :le collier de perles d'ambre que Boris a offert jadis à Naïna pour son anniversaire et sa limousine noire ZIL, blindée, pourvue d'un système de brouillage d'écoute, le volant large comme un gouvernail." On y retrouve plus loin notre thème familier du labyrinthe :

"J'aime que l'histoire soit conçue comme un labyrinthe. Je suis servi ; "le labyrinthe du vingtième siècle" s'ouvre sur un immense écran qui me donne l'impression d'être devant un jeu vidéo, enchaînant des tableaux de l'histoire de la Russie depuis les origines, marquée par la perception immédiate d'une violence inhérente, et close par un Eltsine hagiographique monté sur un char pour s'opposer au putsch de l'été 1991. [...] 

L'atout du labyrinthe est de mêler la petite Histoire à la grande. La première photo avec sa mère, à trois ans, nu ; un ballon de volley, en cuir marron ; son diplôme obtenu à l'école de Berezniki ; la montre qu'il a achetée à son premier salaire ; l'original de la lettre qu'il a rédigée pour solliciter son adhésion au parti communiste quand il avait trente ans ; le téléphone jaune de la ligne directe pour appeler le secrétaire général du parti, etc."


Boris Eltsine sur un char devant la Maison Blanche

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* L'extrait donné par les éditions Verdier sur la page consacrée à Vichéra mentionne aussi Berezniki :

"La Roussalka

Pendant la construction de ce géant du premier quinquennat que fut le combinat de Bérezniki, Moscou ne négligeait pas notre éducation culturelle. Des groupes d’artistes de variété, des artistes de cirque, des prestidigitateurs et des troupes de théâtre itinérantes se succédaient pour nous distraire, se faire de l’argent, et apporter leur contribution au plan quinquennal…
La seule troupe qui ne s’est pas produite à Bérezniki est celle de la célèbre Blouse bleue, dont le directeur, l’idéologue, le guide et le fondateur, Boris Ioujanine, purgeait une peine de trois ans pour tentative de fuite à l’étranger.
Le combinat n’existait pas encore. Il n’y avait qu’un chantier dont le directeur était Granovski, fusillé par la suite. Le premier secrétaire du comité de district, Chakhguildine, a été fusillé, lui aussi."



mercredi 2 juin 2021

Jeter au coup d'oeil au maelström

Je viens de terminer à l'instant le formidable récit de Robert Macfarlane, Underland. Je ne doute pas qu'il va m'accompagner encore bien des jours, à travers également les échos qu'il a suscités, et dont le moindre n'est pas cet article du 14 janvier 2018, Thirteen years old again. Qui mettait en relation le roman de A.S. Byatt, Le Conte du biographe, et celui de John Burnside, L'été des noyés. Le point commun était ici l'âge de treize ans, qui coïncidait alors avec l'anniversaire de ma plus jeune fille, Violette, formant ainsi une étonnante synchronicité.

Cette boucle temporelle de plus de trois ans m'a conduit à revenir sur ces deux ouvrages, et je me suis alors aperçu que d'autres correspondances pouvaient être observées. Mais pour cela il importe de se pencher plus avant sur le sujet propre de chacun d'eux. Dans Le Conte du biographe, nous suivons les traces de  Phineas Gilbert Nanson, jeune universitaire anglais bien décidé à écrire la biographie de Scholes Destry-Scholes, lui-même biographe du célèbre voyageur Elmer Bole. La narratrice de L'été des noyés est Liv, une jeune fille vivant avec sa mère, Angelika Rossdal, artiste peintre, sur l'île de Kvaløya, au nord de la Norvège, Liv qui raconte dès la première page la mystérieuse noyade d'un garçon sans problème, Mats Sigfridsson, dont a retrouvé le canot dérivant dans le détroit de Malangen. Deux autres noyades inexplicables suivront dans ce même été, dont celle d'Harald, le jeune frère de Mats, qui "disparut par une nuit calme, baignée de lune, alors que l'eau était complètement lisse et que le canot - qu'on retrouva à Kvitberg, bien assis non loin de la berge, comme s'il attendait le retour de Harald -, celui-là même qu'avait utilisé Mats, volé au même voisin, était en parfait état". (p. 7)

Or, Phineas, au début de son projet de biographie de Scholes Destry-Scholes, prenant conseil auprès du professeur Ormerod Goode, s'entend dire par celui-ci que tout ce dont il est sûr, "c'est de la façon dont il est mort. Ou probablement mort." :

"Il a reversé du xérès.
"Probablement mort ?
- Il s'est noyé. Il s'est noyé au large des îles Lofoten. Ou du moins un bateau vide y a été retrouvé, à la dérive."[...]
"Les îles Lofoten, vous savez, au large de la côte nord-ouest de la Norvège. Il peut avoir eu l'idée de jeter au coup d'oeil au maelström. Il y a eu un petit entrefilet dans les journaux - je m'en suis souvenu parce que j'avais lu le livre, cela m'intéressait. Les Norvégiens l'ont mis en garde, quand il est parti, contre les courants dangereux. Il faisait une randonnée solitaire, d'après les journaux." (p. 39)

Or, les Lofoten sont une des destinations de Macfarlane, ouvrant la troisième partie de son livre, Ce qui nous hante (le Nord). Il s'y rend pour explorer l'une des grottes ornées les plus reculées de l'archipel, sur une côte nord-ouest entièrement déserte, une grotte dénommée Kollhellaren, ou "Trou de l'enfer". Il explique qu'on peut y accéder de deux façons, soit par voie de terre, en passant par le Mur des Lofoten, une longue crête escarpée, soit "par voie de mer, en contournant la pointe de l'archipel et en traversant le terrible Moskstraumen, l'un des plus puissants systèmes de tourbillons du monde, qui a inspiré à Edgar Allan Poe la nouvelle intitulée Une descente dans le Maelström (1841), où le tourbillon marin est présenté comme l'entrée d'un tunnel menant au centre de la terre." (p. 275)

"On trouve donc, tout proches l'un de l'autre, deux points d'accès au monde souterrain : une gueule de roche et une gueule d'eau, isolées par des montagnes menaçantes et par des flots impitoyables.
"Les humains qui ont produit les œuvres du Kollhellaren, voilà plus de deux mille cinq cents ans, ont pris des risques considérables pour atteindre le site recherché. Avant même de pénétrer dans la grotte, ils ont dû franchir de redoutables obstacles naturels."

Les danseurs rouges du Kollhellaren.

Il est curieux de lire que le projet de biographie de Phineas lui est peut-être venu en rêvant. Et de quoi rêve-t-il ? De profondeurs souterraines : "Je me suis réveillé un matin en pensant : "Il serait intéressant d'enquêter sur Scholes Destry-Scholes." J'avais le souvenir d'un rêve de poursuite dans des cavernes souterraines pommelées de vert et d'or. De m'être élevé à la surface et d'avoir vu un motif de boules en verre, de flotteurs de filets de pêche, à la surface de la mer, bleus, verts, transparents." (p. 36)

Ces trois livres, de Burnside, A.S. Byatt, et Macfarlane, forment comme une tresse, entrelaçant leurs motifs et leurs obsessions. Je ne cesse de sauter de l'un à l'autre, fasciné par le jeu de leurs résonances. Et l'ombre tutélaire d'Edgar Poe ajoute à cette fascination. Je sens qu'il me faut relire la nouvelle, et que peut-être d'autres échos profonds en jailliront.

 

Gueule de roche (Photo : Étienne Bailly)