vendredi 13 juin 2025

Vient me chercher sur sa moto noire

                     L'âne

Parfois je rêve que Mario Santiago
Vient me chercher sur sa moto noire.
Et que nous quittons la ville et à mesure 
Que les lumières disparaissent
Mario Santiago me dit qu'il s'agit
D'une moto volée, la dernière moto
Volée pour voyager dans les terres pauvres
Du Nord, direction le Texas,
A la poursuite d'un rêve innommable
Inclassable, le rêve de notre jeunesse,
C'est-à-dire le rêve le plus courageux de tous
Nos rêves. [...]

Roberto Bolaño, Poèmes, Points/Seuil, p. 454

Vertiges, de Jean-Pierre Dupuy, est un essai riche de multiples questionnements, auxquels l'auteur répond en s'appuyant sur l’œuvre de Borges, qui l'a accompagnée toute sa vie. Dans un entretien passionnant qu'il a accordé au site Le Grand Continent, il en donne une liste non exhaustive : "Il y a des questions aussi diverses que le Carnaval brésilien et les paniques financières, la catastrophe de Tchernobyl, les élections présidentielles américaines, l’arme et la guerre nucléaires, la mort, la violence et le sacré, l’antisémitisme chrétien, le nouveau roman et la nature de la littérature et, surtout, omniprésent, lancinant, le grand mystère du temps qui ne peut s’approcher que par une démarche où abondent les paradoxes." Le grand mystère du temps. C'est bien cela qui me taraude ces jours-ci, lors de l'examen des motifs débusqués dans la lecture. L'attention portée à Blaise Pascal a fait resurgir Giordano Bruno et le projet Manhattan avec la bombe-test de Trinity. Le feu du bûcher qui emporta le génial Italien sur le Campo de Fiori le 17 février 1600 et le feu nucléaire du 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique, où Robert Oppenheimer se souvint d'un verset de la Bhagavad-Gita : « Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime…"

Car ce n'est pas la première fois que Le Trinity monument, l'obélisque de lave de 3,7 mètres, marquant depuis 1965 l'emplacement de l'hypocentre de l'explosion, se retrouve associé au philosophe de la pluralité des mondes. Un article du 5 avril 2020 en témoigne, dont le titre, Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, est emprunté au poème de Roberto Bolaño dont je donne ici le début.

J'avais acheté Le Banquet des Cendres en revenant de Grenade, le 8 février 2019. J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'avais quitté le RER à Saint-Michel pour me rendre à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, j'étais passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vis en devanture ce livre de Giordano Bruno. Bruno qui ne m'était pas inconnu, grâce surtout à la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates.

L'horizon négatif, de Paul Virilio, fut acheté par Nunki Bartt dans la même librairie Sillage. Il raconta l'anecdote dans un mail adressé au Doc et à moi-même :

"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm  (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes, je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "

J'avais écrit peu avant, le 23 mars 2020, un article mentionnant Paul Virilio, et Nunki m'avait apporté (c'était en temps de confinement) son volume. Et j'avais été immédiatement frappé par des coïncidences : "Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle
."

Cinq ans plus tard, resurgit donc ce binôme Bruno-Trinity. Avec cette question : cette boucle temporelle a-t-elle un sens ? Et, à vrai dire, je n'en sais rien. Je constate, c'est tout, j'enregistre. On pourra toujours dire bien sûr que ce rapprochement est aussi fortuit que la première fois. Peut-être. 

Je voudrais tout de même ajouter quelque chose. Le 1er avril 2020, j'avais reçu un livre d'un certain Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié (Liana Levi, 2002). Il me semble que c'était le Doc qui me l'avait recommandé. 

Originalité du roman : il s'agit d'un polar se déroulant à Paris en décembre 1582, deux inconnus pénètrent chez Nicolas Heucqueville, riche libraire parisien, et massacrent la famille entière : lui, son père, son épouse, ses deux fils, son nouveau-né et leur bonne. Non loin de là, Rue de Latran habite Giordano Bruno, de passage dans la capitale, et voilà notre philosophe qui se pique d'enquêter sur cette tuerie, aidé du jeune narrateur, Jean Hennequin, en collaboration plus ou moins étroite avec Dagron, le lieutenant de police. Le 22 mai 2003, Philippe Lançon rend compte du livre dans Libération, un article ma foi assez élogieux intitulé Giordano brio. Il souligne la malignité de l'auteur, qui commence tout d'abord par placer son intrigue en un temps absent : "En 1582, une bulle du pape Grégoire XIII remplace le calendrier julien par le calendrier grégorien : le 15 octobre succède à Rome au 4 octobre. Dans la France catholique d'Henri III, ce changement s'effectue en décembre et provoque un certain désordre : dix jours n'auront jamais existé. Jacques Bonnet place son premier roman, une enquête menée par le philosophe Giordano Bruno sur un fait divers sanglant, pendant ces journées absentes : du 10 au 19 décembre. Il occupe, librement et sans le révéler dans son livre, en truite espiègle et narrative, un trou de l'Histoire."

Le temps est décidément au cœur de notre affaire.

Autre supercherie du livre dévoilée par Lançon : le fait divers est soi-disant tiré d'un passage des Registres-Journaux de Pierre de L'Estoile : "Cet audiencier à la chancellerie du Parlement, célèbre mémorialiste de l'époque, dressa son herbier quotidien des événements de 1574 à 1611. Il est très sûr lorsqu'il évoque des faits survenus à Paris. Le massacre qu'il rapporte brièvement le 10 décembre se déroule justement à Paris. Le texte est précis. Mais il est faux : Bonnet l'a inventé. A l'enseigne de l'amitié est une œuvre gigogne, semée de faux documents d'époque et de petits pièges pour érudits."

Dans le prologue, l'auteur affirme avoir trouvé le manuscrit de Jean Hennequin dans une vieille édition originale du Candelaio de Giordano Bruno acheté en 1972 pendant ses études parisiennes. Encore une fois, tout est faux, mais on peut s'y méprendre tant tout semble vrai, comme le signale Philippe Lançon.

Le Candelaio est une comédie philosophico-satirique de Giordano Bruno, éditée à Paris en 1582, à l'Enseigne de l'Amitié
 

J'ai donc lu ce livre en 2020 (et relu entièrement ces jours-ci), et pourtant je n'en ai jamais parlé ici. J'ai retrouvé cette note dans mon cahier vert de l'époque, à la date du 3 avril : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire.

Je voudrais juste citer deux passages de l'épître liminaire que Bruno adresse au très illustre Seigneur de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre (Le Banquet des Cendres est publié à Londres en 1584).

Point de nectar, Monseigneur, dans le banquet que je vous offre ici : il n'a pas la majesté du banquet de Jupiter tonnant. Ni les effets, désastreux pour l'humanité, du repas de nos premiers parents [...] ; ni la philosophie du banquet de Platon, ni la misère du repas de Diogène. Ce n'est pas une bagatelle, comme le banquet des sangsues ; [...] ni une comédie, comme le banquet de Bonifacio dans le Candelaio. [...]

Quel symposium, quel banquet est-ce là, me demanderez-vous ? C'est un souper. Quel souper ? Un souper des Cendres. Que veut dire souper des Cendres ? Vous aurait-on servi pareille pitance ?  Pourra-t-on dire à cette occasion : cinarem tamquam panem manducabam ? Nullement ; il s'agit d'un banquet qui a réuni les convives après le coucher du soleil, en ce premier jour de carême que nos prêtres appellent dies cinerum, ou parfois jour du memento.

Memento fait référence au verset de la Genèse (Gn 3,19) que le prêtre prononce après avoir tracé une croix de cendre sur le front des fidèles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » (en latin : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris). 

Dernière remarque : Philippe Lançon écrit en 2003 que "Jacques Bonnet a traduit Norbert Elias, écrit un livre sur le peintre renaissant Lorenzo Lotto, travaillé dans l'édition. Il vit désormais dans la Creuse à Sainte-Sévère, le village où Tati tourna Jour de fête". Faisant juste une petite erreur : Sainte-Sévère est dans l'Indre, non dans la Creuse. Village où je me suis rendu cent fois, comme en témoigne cette petite chronique du 20 janvier 2011, dite du Nomade pédagogique :

Peu à peu tu t'es déshabitué du fracas des cantines. La pause de midi, tu l'as ancrée de plus en plus dans la solitude.

Tu as ainsi constitué au fil des ans une famille d'endroits discrets, plutôt que secrets, où déjeuner avec la seule rumeur des eaux ou des oiseaux, lire le journal ou écouter la radio.

L'un de ces endroits est à Sainte-Sévère, en-deça de la place où Tati tourna Jour de fête. Une porte donne sur un parc dominant la vallée de l'Indre, la mousse et la ronce y colonisent d'antiques balustrades.

Jamais personne. Même aujourd'hui, avec 0°, c'est là que tu as aimé être.

 


Chronique précédée de cette citation de Julien Gracq, où le vertige est présent : 

"Rarement je pense au Cézallier, à l'Aubrac, sans que s'ébauche en moi un mouvement très singulier qui donne corps à mon souvenir : sur ces hauts plateaux déployés où la pesanteur semble se réduire comme sur une mer de la lune, un vertige horizontal se déclenche en moi qui, comme l'autre à tomber, m'incite à y courir, à m'y rouler, à perdre de vue, à perdre haleine."

                        Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, p. 64.


jeudi 12 juin 2025

Le miracle secret

"La première bombe atomique de l'Histoire fut expérimentée sur le site militaire américain de Trinity, au nord-ouest d'Alamogordo au Nouveau-Mexique, à une cinquantaine de kilomètres à l'est du Rio Grande. L'engin, dont le nom de code était « Gadget », explosa le 16 juillet 1945, à 5 h 29 min 45s précises. La puissance inusitée de la déflagration, qui atteignit l'équivalent de 19 kilotonnes de TNT, donna lieu jusqu'au dernier moment aux supputations les plus alarmistes. C'est ainsi que le concepteur de la première pile atomique, Enrico Fermi, avait envisagé publiquement l'hypothèse d'une « explosion généralisée de l'atmosphère qui aurait détruit le Nouveau-Mexique ou même la planète. »

Sans aller jusque-là, Robert Oppenheimer et Leslie Groves, les deux maîtres d'œuvre du Manhattan Project, n'en menaient pas large. « Cette fois, nous jouons gros », aurait murmuré Oppenheimer quelques secondes avant la mise à feu... Personne ne pouvait en effet prédire avec exactitude les conséquences d'une réaction en chaîne, et, en l'absence de certitude, le gouverneur du Nouveau-Mexique se tenait prêt à instaurer la loi martiale."

Thierry Lefebvre, Filmer la bombe A : Premières images, premiers usage, revue 1895 (2003)

 

Jean-Pierre Dupuy, racontant les affres des heures précédant la mise à feu de cette bombe atomique au nom de code de Gadget, ça ne s'invente pas, note donc que Borges avait anticipé ce compte à rebours  dans sa nouvelle "Le miracle secret" (1943). Celle-ci se déroule en mars 1939, dans Prague qui vient d'être occupée par les troupes du Troisième Reich. L'écrivain et dramaturge juif Jaromir Hladik est dénoncé et condamné à mort. Son exécution est programmée le 29 mars à 9 heures du matin. Hladik est terrorisé par cette perspective et dans la nuit qui précède il demande à Dieu de lui accorder une année entière pour terminer son drame inachevé, Les ennemis. Vers l'aube, il rêve qu'il est caché dans l'une des nefs de la bibliothèque du Clementinum, où une voix lui dit que le temps pour son travail lui a été accordé : "Il se rappela que les songes des hommes appartiennent à Dieu et que Maimonide a écrit que les paroles d'un rêve sont divines quand elles sont distinctes et claires et qu'on ne peut voir celui qui les a prononcées. Il s'habilla ; deux soldats entrèrent dans sa cellule et lui ordonnèrent de les suivre."

Dos au mur de la caserne, face au peloton d'exécution, Hladik sent une lourde goutte de pluie rouler lentement sur sa joue. Le sergent vocifère l'ordre final mais l'univers physique s'arrête. Le monde est figé mais sa pensée, elle, court toujours : "Dieu opérait pour lui un miracle secret : le plomb germanique le tuerait à l'heure convenue ; mais, dans son esprit, une année s'écoulerait entre l'ordre et l'exécution de cet ordre. [...] Il termina son drame : il ne lui manquait plus qu'à décider d'une seule épithète. Il la trouva ; la goutte d'eau glissa sur sa joue. Il commença un cri affolé, remua la tête, la quadruple décharge l'abattit."

Cette nouvelle, que j'avais dû lire en février 1998, quand j'ai acheté Fictions dans la collection Folio, je l'avais totalement oubliée. Je la retrouvai donc ici, 27 ans plus tard, dans Vertiges. Et puis, étonnamment, une seconde fois, quelques jours plus tard, en replongeant dans cet essai majuscule de Stéphane Mosès, L'Ange de l'Histoire (dont j'avais rendu compte brièvement dans deux des articles les plus anciens d'Alluvions). J'y étais revenu 1/ à cause du billet D'Antigone à Joseph K. 2/ à cause de l'achat à Bourges du Journal de jeunesse de Gershom Scholem, Quitter Berlin.

 

Rappelons que L'Ange de l'Histoire est consacré à trois penseurs juifs, Franz Rozenzweig, Walter Benjamin et Gershom Scholem. J'avais relu certains passages de la troisième partie, Gershom Scholem L’Histoire secrète, parce qu'il y est beaucoup question de Kafka, dont Mosès disait que Scholem avait toujours été fasciné par son œuvre, "dans laquelle il voulait voir une image paradigmatique de l'esprit de notre époque." Précisant aussi qu'il aimait à répéter à ses étudiants  : "Aujourd'hui, pour comprendre la Kabbale, il faut lire les livres de Kafka, et avant tout Le Procès."

Mais c'est en relisant l'Introduction, qui commence précisément par l'évocation d'une nouvelle de Kafka, Les armes de la ville, que j'eus la surprise de retrouver Le miracle secret. Mosès achève la première partie de son Introduction en évoquant l'attente d'une apocalypse, d'une "catastrophe finale qui détruira le monde, pour que de ses ruines surgisse peut-être une humanité nouvelle. C'est précisément ce que suggère le dernier paragraphe du récit de Kafka : Tout ce qui, dans cette ville, est né de mythes et de chants est plein de la nostalgie d'un jour prophétisé où elle sera pulvérisée par les cinq coups d'un gigantesque poing qui se suivront de près. C'est pourquoi la ville a un poing dans ses armes.*" 

C'est aussitôt après qu'il écrit qu'à ce récit de Kafka "répond, comme en écho, une nouvelle de Jorge Luis Borges dont le thème central est également le temps, mais perçu ici sous une forme exactement contraire : non pas dans son extension sans fin, mais dans sa plus extrême condensation. "Le miracle secret" semble parfois répondre (probablement à l'insu de l'auteur) à certaines des harmoniques cachées des "Armes de la ville".

Et Stéphane Mosès termine ainsi la seconde partie de son Introduction :

"Pendant les quelques secondes qui séparent l'ordre d'ouvrir le feu et l'arrivée de la décharge, la conscience de Hladik s'est exacerbée au point d'accomplir en quelques brefs instants le travail d'une année entière. Mais, dans son psychisme, c'est le contenu vécu d'une année entière qui s'est condensé dans la fulguration d'un instant. "Dieu opérait pour lui un miracle secret" : miracle, car Hladik atteint, en un éclair, une intensité intérieure qui le projette très loin au-delà des rythmes habituels du temps humain ; secret, car rien de ce prodige ne filtre au-dehors ; nul, en dehors de lui ne saura jamais que l’œuvre pour laquelle il a a vécu a été terminée. Pour les autres, pour la postérité, il restera pour toujours l'auteur d'une tragédie inachevée." (p. 24)

 

 

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* Mosès précise ici en note que la ville de Prague porte bien un poing dans ses armes. 

lundi 9 juin 2025

ε et Ma nuit chez Maud

 […] partout où est l’infini et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner. 

Blaise Pascal, Pensées, 397 

Me voilà bien embêté. J'ai annoncé, à la fin de l'article Je ne sais quelle horreur secrète, que j'allais traiter du fameux pari de Pascal. Enfin, pour être plus précis, que j'allais examiner la raison du dédain de Borges pour Pascal telle qu'elle est donnée par le philosophe Jean-Pierre Dupuy dans son essai Vertiges. C'était déjà moins ambitieux... Du "pari", j'avais le souvenir d'un choix donné à l'homme : Pascal ne se souciait pas de fournir une nouvelle preuve de l'existence de Dieu mais argumentait que l'on n'avait rien à perdre à postuler son existence, mais qu'au contraire, on y avait tout à gagner. Mais est-ce bien ce qu'il y a à comprendre ? Cette lecture n'est-elle pas un tantinet superficielle ? Le pari est sans doute le texte le plus commenté de Pascal, et le moins que je puisse dire c'est que je ne me sens pas compétent pour faire le point sur la question. Vous me direz que je peux m'en tenir à ce qu'en dit Dupuy. Oui, mais Dupuy s'attarde sur un aspect de l'argumentation de Pascal qui n'offre pas un caractère d'évidence : "le cas des grandeurs "quasi" infinies qui sont affectées d'un poids qui peut être fini, mais qui peut aussi être "quasi" nul" (et là, j'ai bien peur d'avoir perdu une partie de mon maigre lectorat). 

Je vous propose donc, avant de persévérer dans cette voie aride, de visionner cet extrait de Ma nuit chez Maud, d'Eric Rohmer, où le pari pascalien est subtilement débattu entre le héros et narrateur Jean-Louis (Trintignant), ingénieur catholique de retour à Clermont-Ferrand, qui tombe par hasard sur un ancien camarade de lycée, Vidal, devenu professeur de philosophie et marxiste. 

 

Dans cet extrait, Vidal, athée revendiqué, se révèle paradoxalement bien plus pascalien que Jean-Louis Trintignant : « Pour un communiste, ce texte du pari est extrêmement actuel. Au fond, je doute profondément que l’histoire ait un sens. Pourtant, je parie pour le sens de l’histoire, et je me trouve dans la situation pascalienne. Hypothèse A : la vie sociale et toute action politique est totalement dépourvue de sens. Hypothèse B : l’histoire a un sens. Je ne suis absolument pas sûr que la B ait plus de chances d’être vraie que la A. Néanmoins, je ne peux pas ne pas parier pour l’hypothèse B parce qu’elle est la seule qui me permette de vivre. »

La question pascalienne, selon Dupuy, "est de savoir si un bien infini que je ne possèderai peut-être jamais (la vie éternelle auprès de Dieu) vaut plus pour moi que le bien fini (ma vie sur Terre avec ses plaisirs médiocres) que je sacrifie." Il développe ensuite comme ceci :

Voici comment en termes qui sont ceux du vingtième siècle on peut présenter le paradoxe des grandeurs « quasi nulles ». Soit ε1 un nombre positif, non nul, et très petit. On dit de lui qu’il est « évanescent » 2. Puisqu’il n’est pas nul, il existe un entier très grand N tel que le produit Nε soit un nombre réel A non évanescent. Cependant, son caractère évanescent se traduit par la propriété qu’additionné à un réel X, il produit un résultat indiscernable de X, donc identique à X, selon le principe de l’identité des indiscernables de Leibniz 3.

X + ε est identique à X, alors même que ε est positif, différent de zéro : tel est le paradoxe. Pour éclairer cette propriété apparemment extraordinaire, le mathématicien américain John Allen Paulos* raconte l’histoire suivante : au musée d’Histoire naturelle, le guide explique à qui veut l’entendre que le majestueux tyrannosaure qui trône au milieu de la salle est vieux de 70 millions et six ans...

« Comment ? demande une petite fille, 70 millions et six ans, êtes-vous sûr ? — Ah, pour être sûr, j’en suis sûr, rétorque l’autre. Lorsque j’ai pris mon travail ici, on m’a dit qu’il avait 70 millions d’années. Or ça, c’était il y a six ans. »

Un T-Rex de 70 millions et six ans est identique à un T-Rex de 70 millions d’années.

Bon, l'histoire est amusante. Continuons. Dupuy signale qu'il va opérer un autre renversement sur le pari de Pascal, en considérant  le « bien » quasi infini comme une grandeur négative, c’est-à-dire un mal. "Il s’agit de savoir, poursuit-il, s’il est avantageux de prendre un risque quasiment infini affecté d’une probabilité évanescente pour pouvoir continuer à profiter des bienfaits très relatifs qu’offre notre vie terrestre." Et il livre alors une histoire vraie qui illustre un tel cas (et pardon de citer encore longuement le philosophe, mais je ne vois comment faire autrement ) :

N consistant en la disparition de l’espèce humaine et même de toute vie sur Terre, microbes compris. C’est le risque qu’ont cru prendre les artisans du projet Manhattan lorsque, le 16 juillet 1945, ils ont fait éclater au Nouveau-Mexique la bombe-test dénommée Trinity. Certains des meilleurs physiciens du moment tenaient pour très peu vraisemblable, mais non impossible, que cette explosion produise une mise à feu de l’atmosphère terrestre et une explosion de l’océan. Enrico Fermi était le plus pessimiste, Hans Bethe pensait qu’il y avait là une impossibilité absolue. Les plus jeunes étaient les plus angoissés. Arthur Compton, qui dirigeait l’équipe, décida que si les calculs montraient que les chances que la Terre se vaporise sous l’effet de l’explosion atomique étaient supérieures à 3 sur un million (soit une probabilité de 0,000003), il mettrait fin au projet. Les calculs aboutirent à un résultat légèrement inférieur, et le projet suivit son cours. Que signifiait exactement le seuil imposé par Compton ? La réponse que Daniel Ellsberg donne aujourd’hui est significative dans son apparente imprécision : « quelque chose de petit, de très petit, mais non nul » 5. Ce qui veut dire que ce seuil n’est pas une grandeur définie ni une variable, mais un epsilon au sens que j’ai rappelé ci-dessus. Traité comme une probabilité, sa multiplication par N, nombre infiniment grand – qu’y aurait-il de plus grand, pour les êtres humains, que la disparition de leur espèce ? – conduit à la question du pari.  

 

Leslie Groves (à droite) et Robert Oppenheimer (à gauche) à côté des restes de la tour utilisée pour l'essai Trinity.

"Ellsberg raconte les affres des heures, mais aussi des minutes et des secondes qui précédèrent le déclenchement de la réaction en chaîne. Son récit est digne des meilleurs films à suspense." A cet instant, Jean-Pierre Dupuy qui, jusque-là, avait repris pour Vertiges le texte qu'il avait donné pour le hors-série sur Pascal (La possibilité du pire**), ajoute en note de bas de page que le film de Christopher Nolan, Oppenheimer (2023), a "l'intelligence de comporter un dialogue, probablement inventé, entre le général Leslie Groves, qui dirigeait le projet Manhattan, et Robert Oppenheimer sur le problème ici discuté. Groves (joué par Matt Damon) interroge Oppenheimer. (interprété par Cillian Murphy) sur la probabilité que cette catastrophe se produise. Le physicien assure qu'elle est extrêmement faible. Groves répond qu'il préfèrerait qu'elle soit nulle. L'écart entre epsilon et zéro est éminemment dramatique."


Leslie Groves et Robert Oppenheimer, dans le film de Christopher Nolan

C'est au même endroit que Jean-Pierre Dupuy introduit Borges dans ce chapitre de l'essai (il n'était aucunement question de l'écrivain dans le texte du hors-série), avec sa nouvelle "Le miracle secret". 

Mais à minuit passé il est temps de laisser refroidir les cortex.  Nous aborderons celle-ci au prochain épisode. 

                                        Françoise Fabian dans Ma nuit chez Maud (1969)
 

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1. La lettre grecque qui correspond à notre lettre « e » et se prononce « epsilon » [les notes sont de l’auteur]. 2. C’est ainsi que je traduis l’expression anglaise « vanishingly small » dans le sens technique qu’elle a dans l’arithmétique non standard. Le verbe anglais to vanish, qui signifie disparaître, se dissiper, s’évanouir, a la même étymologie que le français « évanescent ». 3. Le principe métaphysique de l’identité des indiscernables affirme que si deux entités ont les mêmes propriétés, alors elles sont une seule et même chose. Voir Leibniz, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, II, 27. [... ] 5. Daniel Ellsberg, The Doomsday Machine, Confessions of a Nuclear War Planner, New York, Bloomsbury, 2017, p. 279. Ellsberg est mondialement connu comme lanceur d’alerte pour avoir copié et fait publier les Pentagon Papers, dont la publication contemporaine du scandale du Watergate allait précipiter la chute de Nixon et sa démission. On sait moins qu’en 1961, travaillant à la Rand Corporation comme économiste spécialiste de la théorie du choix rationnel, il fut détaché auprès du Pentagone pour travailler auprès de Robert McNamara, alors secrétaire à la Défense du président Kennedy, à dresser les plans d’une guerre nucléaire qui aurait éliminé un tiers de la population mondiale de l’époque.  

* Jean-Pierre Dupuy use déjà de cette anecdote dans une tribune donnée au journal Le Monde, le 23 novembre 2012 : Une élection à pile ou face, où il affirmait que "Ce ne sont pas les militants de l'UMP qui ont choisi leur président. C'est bel et bien le hasard". (Étonnamment, le 23 novembre est l'anniversaire de la Nuit de feu de Blaise Pascal).

** Lecture intégrale réservée aux abonnés 

samedi 7 juin 2025

Eméraudes dans un tas de fumier

Petite pause dans l'investigation pascalienne. Je voudrais évoquer deux livres lus récemment, que j'ai beaucoup aimés, qui n'ont a priori peu de choses à voir, mais qui se sont rejoints l'espace d'un instant au cours de ma lecture.

 

Le premier m'a été prêté par le Doc. Un article de Gilles Heuré dans Télérama m'avait donné envie de le découvrir, et cela tombait bien, mon vieux camarade baxtérien m'avait devancé, sans que nous nous soyons concertés. Je profitai de la résidence théâtrale à La Châtre autour des Dialogues avec Leuco pour lui emprunter le volume : Dans une bourgade paisible de France, de Mikhaïl Ossorguine, traduit du russe par Claire Delaunay, dans la collection "Poustiaki", chez Verdier. Ossorguine (1878 -1942), écrivain russe exilé en France depuis 1922, fuit Paris en 1940 pour se réfugier avec son épouse (Tatiana, née Bakounine (1904-1995), petite-nièce de l'anarchiste Mikhaïl Bakounine) dans une petite colonie russe établie à Chabris, dans l'Indre, sur la rive gauche du Cher. Chabris (jamais nommée dans le livre) est cette bourgade paisible*, située sur la ligne de démarcation, où la vie quotidienne continue tant bien que mal malgré les bouleversements colossaux provoqués par l'Occupation. 

Ossorguine a connu la prison par deux fois, sous le régime tsariste et sous le régime bolchevik (il est expulsé de Russie à peine revenu de dix ans d'exil en Italie), et les nazis n'ont pas plus de sympathie pour lui : quand il retourne à Paris après plusieurs mois passés à Chabris, c'est pour y découvrir que son appartement a été mis sous scellés, et qu'il a tout perdu : "mes papiers confisqués, mes archives, lettres, manuscrits, tous mes livres emportés, tout ce qui m'était cher sans présenter le moindre intérêt pour des inconnus, et encore moins pour les pillards venus à trois reprises en véhicule militaire." (p. 108) Lui et sa femme ne s'attardent pas à Paris, où ils craignent une arrestation, et rejoignent non sans angoisse, après d'interminables heures d'attente dans les gares, le petit village berrichon où il est encore possible de survivre.


Dans ce village, rien ne l'émeut autant que le travail des paysans, lui qu'un prix littéraire décerné en Amérique avait permis l'acquisition à Sainte-Geneviève-des-Bois d'une parcelle de terrain qu'il transforma en potager. « Des années durant, écrit Leonid Livak, Ossorguine partagea ses activités agricoles avec ses compatriotes exilés à travers une série de vignettes publiées par la presse russe à Paris. La description minutieuse des plantations et des soins dispensés aux végétaux s’y mêle à la réflexion de l’auteur déraciné sur sa place dans le monde moderne ». 

C'est ici, sur cette importance accordée au jardin, que se tissa une complicité d'esprit avec La Chair du monde, le livre d'entretiens  avec Jean-Marc Rochette que j'ai évoqué dans Au milieu du chemin de notre vie. Vivant maintenant dans une vallée reculée du massif des Ecrins, le dessinateur a développé aussi un enthousiame profond pour le jardin qu'il y entretient avec sa femme : "Si vous avez un terrain, si vous cultivez votre jardin en suivant les préceptes du sol vivant, alors vous n'allez jamais mourir de faim. C'est un véritable projet politique ! Il est factuel et tangible." (p. 47) Plus loin, à une question d'Adrien Rivierre sur la pensée animiste telle que décrite par l'anthropologue Philippe Descola, Rochette répond ceci :

Cela me fait penser au fumier que je suis en train de répandre dans mon jardin. Il est essentiel car il permet d'enrichir la terre. Et quand tu commences à l'étaler, tu vois apparaître des centaines de vers de terre. Tu vois la vie. A chaque pelletée, je sais , au plus profond de moi, que les vers qui y sont présents sont la base de la continuité de l'esprit que Descola mentionne. Ces vers de terre sont aussi admirables et brillants que n'importe laquelle des civilisations humaines ! Et je ne rigole pas en disant cela. D'où vient la richesse des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles, celle qui a permis à Rembrandt ou Spinoza d'exprimer leur génie ? De leur prospérité agricole. C'est une révolution agricole alimentée au fumier ! Pour comprendre la marche du monde, il faut d'abord être en admiration devant un tas de fumier, c'est la base du reste." (p. 67-68)

Rembrandt, Autoportrait avec béret et col droit
(1659, National Gallery of Art, Washington, D.C.). « Je trouve des rubis et des émeraudes dans un tas de fumier »

C'est ce passage précis qui m'apparut soudain en résonance avec une section du livre d'Ossorguine, une page et demie tout à fait représentative du livre en son entier. Il commence par ces mots : "Imaginez un homme simple de la campagne qui lit le journal. Ses doigts manient la lourde houe avec plus de facilité que les feuilles de papier, son cerveau n'est pas adapté pour la pensée retorse et la lecture entre les lignes." Il le décrit ensuite commençant par la chronique militaire : "Berlin fait savoir" que ses raids aériens ont été désastreux pour les Anglais, tandis que ceux-ci ont été repoussés et qu'ils n'ont pu larguer "que quelques bombes sur un champ dégagé, tuant une vache et un lapin". Londres, de son côté, rapporte une nuit calme et un raid réussi sur Berlin : "Tous les avions sont retournés à leur base, et douze avions ennemis ont été abattus." Bref, on voit que les fake news ne datent pas d'hier. Ossorguine donne ensuite avec une douce ironie deux autres exemples de nouvelles contradictoires, qui laissent son lecteur en plein doute : "Après une pause, il passe aux informations diplomatiques et se demande à nouveau comment il se fait que tout diplomate d'un côté ou de l'autre, où qu'il aille, rencontre l'attitude la plus cordiale et le plein accord avec ses propositions, alors que son adversaire se heurte partout à une attitude aigre et une réponse évasive.

Et il termine par ce paragraphe : "Le lecteur a la tête sur le point d'exploser, et il part l'aérer : il laboure, herse, bêche, répand le fumier, sème. Et ici au moins, tout est vrai et sans tromperie, et chaque heure de labeur portera ses fruits dans une égale mesure, pour lui comme pour son voisin, ami ou ennemi." (p. 222-223)

Mikhaïl Ossorguine ne reverra jamais Paris et son jardin de Sainte-Geneviève-des-Bois : il décède à Chabris en 1942, victime d'une crise cardiaque. Et c'est dans le petit cimetière du village qu'il repose. "Tombe difficile à localiser, écrit Bertrand Beyern, (la gravure du nom est masquée par un rosier) : emprunter la troisième travée à gauche, après la croix centrale." Jeanne Tesson, pour La Nouvelle République, écrit moins rudement : "Une fois au cimetière de Chabris (Indre), il faut passer la fontaine, puis prendre la troisième travée sur la gauche, dans le carré des Lys. En regardant vers l’ouest, on tombe rapidement sur une tombe blanche, presque intégralement recouverte de fleurs sauvages. Sur la pierre tombale grimpe un rosier. Pas encore fleuri en ce début de printemps, il laisse apparaître les inscriptions en cyrillique qui rendent hommage à Mikhaïl Ossorguine, écrivain et journaliste russe mort en 1942, à Chabris où il était alors réfugié." 

 

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* Leonid Livak, dans sa présentation du livre, signale que ce titre est une allusion à l'incipit de Don Quichotte : "Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un hidalgo..." Ossorguine se désignait lui-même comme le "Don Quichotte du potager".

 

mardi 3 juin 2025

Je ne sais quelle horreur secrète

Ceux qui sont dans le dérèglement disent à ceux qui sont dans l’ordre que ce sont eux qui s’éloignent de la nature, et ils la croient suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord fuient. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port juge ceux qui sont dans un vaisseau ; mais où prendrons-nous un port dans la morale ? 

Blaise Pascal (pensée 383) 

 

Je reviens sur Vertiges, l'essai de Jean-Pierre Dupuy, et, plus précisément, sur cette phrase de la quatrième de couverture que je pointai dans le dernier article"La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." Le septième chapitre en porte d'ailleurs le titre. Il commence par cette observation : "Borges reproche cruellement à Pascal de reculer de frayeur devant l'infinité de l'espace et du temps", puis par celle-ci, qui m'a d'une certaine manière stupéfié : si l'on prend les "trois géants de la pensée philosophique et mathématique" que sont Descartes, Pascal et Leibniz, eh bien, aucun des trois "ne fait sienne, en plein cœur du XVIIe siècle, la thèse que la Terre tourne autour du Soleil. Cette thèse de l'héliocentrisme a pourtant été établie un siècle plus tôt, en 1530, par l'astronome polonais Nicolas Copernic et formalisée en trois lois mathématiques par l'astronome allemand Johannes Kepler entre 1609 et 1618."

"Comment éclairer, écrit Jean-Pierre Dupuy, cet immense paradoxe" ? Il note que Descartes maintient l'immobilité de la Terre dans ses Principes de la philosophie 1644), que Pascal, dans le fragment célèbre sur les deux infinis, évoque le vaste tour que le Soleil décrit autour de la Terre et juge bon de ne pas discuter l'"opinion" de Copernic, tandis que Leibniz cherche à concilier les contraires, le géocentrisme de Ptolémée et l'héliocentrisme de Copernic. L'explication traditionnelle, c'est l'effet produit par le procès de Galilée (1633) et la mise au bûcher de Giordano Bruno en 1600 - Bruno postulant, au-delà de Copernic, le caractère infini de l'univers. Mais Dupuy préfère, on le devine, cette autre explication, proposée par Michel Serres dans sa thèse de doctorat, publiée en 1968 : "Nos trois philosophes mathématiciens étaient préoccupés par une question autrement fondamentale que celle qui portait sur l'identité du centre de l'univers. Avant de se demander si ce centre était la Terre ou le Soleil, une question vertigineuse préalable était de savoir si l'univers avait un centre ou n'en avait pas. Ce centre présumé, tous l'appelèrent point fixe. Précédant toute révolution copernicienne, le problème était de savoir si un point fixe est possible et s'il existe."

Si l'on tient l'univers pour infini, le problème du point fixe devient une source d'angoisse métaphysique. Kepler repousse ainsi cette idée de l'infini avec des termes déjà lovecraftiens : "Cette pensée porte avec elle je ne sais quelle horreur secrète ; on se trouve errant dans cette immensité à laquelle sont déniés toute limite, tout centre, et, par là même, tout lieu déterminé." Jean-Pierre Dupuy rappelle le commentaire de Michel Serres dans Le Système de Leibniz : "Ici est exprimée, avant les Pensées de Pascal, la grande épouvante métaphysique de l'homme au spectacle d'un monde ouvert et sans limite dans le temps et l'espace, d'un monde privé de centre et de sens, où le destin n'est plus qu'errance, et l'homme ce voyageur égaré qui a perdu pour jamais son lieu et sa maison.

"Où le destin n'est plus qu'errance" : ces mots sont soulignés par Jean-Pierre Dupuy, qui ajoute écrire ces lignes au cœur de la Silicon Valley, affirmant "renvoyer jeunes et moins jeunes lecteurs au film d'Alfonso Cuarón Gravity pour apprécier ce que Hollywood a su faire de cette angoisse".

 


Et il poursuit ainsi : "Si l'univers est infini, il est comme une sphère "dont le centre est partout et la circonférence nulle part " : cette phrase, qui évoque immédiatement Pascal, mais aussi Leibniz, se trouve déjà chez Giordano Bruno. "La sphère infinie n'a pas véritablement un centre, bien plus, elle est partout centre, écrit celui-ci, elle n'a pas de périphérie." [...] Dans cet espace sans point plus singulier que n'importe quel autre, peu importe que la terre tourne autour du Soleil, ou le Soleil autour de la Terre. La querelle de l'héliocentrisme perd tout son sens. Ce monde privé de point fixe, Pascal avoue, dans une phrase immortelle, qu'il lui fait peur : "Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie."

Michel Serres est mort le 1er juin 2019, à 88 ans. Il est singulier que le dernier texte qu'il a adressé à la presse, pour Philosophie magazine, à la mi-mai 2019, traitait de Pascal et de Leibniz (il prit place dans le hors-série Blaise Pascal, L'homme face à l'infini), et reprenait en quelque sorte les thèmes sur lesquels il avait ouvert son œuvre en 1968 : 

Pour comprendre la nature des liens qui unissent Pascal et Leibniz, il faut en préambule se demander ce qu’il y a de commun entre le Pascal mathématicien et physicien et le Pascal philosophe et théologien. Le fameux texte, si souvent mal compris, sur les deux infinis montre, me semble-t-il, qu’il s’agit de la recherche du point fixe. Dans l’espace comme sur une droite, nous sommes incapables de déterminer un point central, un point de référence. Ce constat théorique se traduit, pratiquement, dans la vision pascalienne de l’astronomie. Les historiens des sciences ont souvent dit que Pascal, comme Leibniz d’ailleurs, n’avait pas accepté la révolution copernicienne de l’héliocentrisme parce qu’il avait peur de l’Église. C’est absurde ! En réalité, si Pascal pense que l’hypothèse héliocentrique est indécidable, c’est parce qu’il constate l’impossibilité de déterminer un centre dans l’Univers. 

Si vous lisez les Pensées avec cette question du point fixe en tête, vous constaterez qu’elle est omniprésente. Seul un repère absolu subsiste : Jésus-Christ, point d’ancrage du balancement constant entre l’élévation et l’abaissement, du « renversement continuel du pour au contre », qui oriente le temps vers une fin, le retour du Christ, et donne donc un sens à l’histoire, conçue comme accomplissement de la vérité du christianisme. Voilà pour le point de référence temporel.

En revanche, dans l’espace, désacralisé et vide, d’un Dieu absent, le point de référence ne peut être que relatif : tout est question de point de vue individuel – notion qui commence à se développer à l’époque, dans le sillage des études de perspective. Et c’est là où convergent Pascal et Leibniz : tous deux sont d’abord des penseurs du décentrement et de l’infinitude. [...] (C'est moi qui souligne)


Il se trouve que Jean-Pierre Dupuy est l'auteur d'un article dans ce hors-série, intitulé La possibilité du pire, dont l'essentiel est repris dans le sixième chapitre de Vertiges, Erwartung. Le pari pascalien est au cœur du propos. On y retrouve Borges, dont Dupuy redit qu'il était très sévère avec Pascal, le dépeignant comme un "poète perdu dans le temps et dans l'espace", comme "un théologien [...] égaré dans l'univers copernicien de Kepler et de Bruno" : "Il se moque du vertige qu'il ressent devant l'infini." Mais il écrit aussi qu'il croit "avoir trouvé la raison de cette méchanceté gratuite et de cet aveuglement incompréhensible."

Une raison que nous examinerons au prochain épisode.

vendredi 30 mai 2025

Marie d'Egypte et le vertige

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles. Saints, martyrs, ascètes appartenant tous à la tradition orthodoxe et parfois à la tradition copte d’Égypte. Revenu en France, désireux de se documenter, il s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur eux,"si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants".  Ce livre, à l'instigation d'un ami, il décide donc de l'écrire*, et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte :

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ?

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

 

Sainte Marie l'Égyptienne, José de Ribera, huile sur toile, 1641, Montpellier, Musée Fabre.

L'écrivain évoque le désert copte dans Sourates (1982) : "Horizon, infini à l'intérieur de soi. Le soleil insoumis, le vent de feu, la neige immaculée du sable ne font que susciter au sein de l'homme, de l'ermite la tentation d'une ombre dense, d'un refuge dans la nuit de l'être, la pénombre des yeux fermés, du corps clos. Le désert effrite les âmes et les corps comme il effrite les monts et les rocs. Il dénude jusqu'au subconscient ne laissant plus en nous que l'écorché de nos phantasmes, le blanc squelette des pulsions desséchées."

Dans Chemins d'écriture, il poursuit ainsi : " Pulsions desséchées. Cette image est prémonitoire. Je ne savais pas, quand je l'ai conçue, que j'écrirais Marie d’Égypte** deux ans plus tard et que l'ascèse de la sainte prostituée qui assèchera, desséchera, craquellera son corps peu à peu, le rendant aussi fragile et transparent qu'une mue d'insecte, exprimerait très exactement cette image."

 

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne***. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)


"Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."

Par ailleurs, on retrouve Jean-Paul Kauffmann dans Chemins d'écriture à travers cette photo des pages 182-183 :

La légende dit : "J'ai choisi cette photo de Sylvia et de moi devant la maison des cœurs parce qu'elle a été prise, lors de son passage, par le journaliste Jean-Paul Kauffmann, retenu trois ans en otage au Liban et aujourd'hui enfin libéré."
 

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* Ce sera Les Hommes ivres de Dieu, qui eurent trois éditions successives en 1961, en 1975 et en 1983. 


** Ce sera son premier roman (1983).

*** Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique.  "

mercredi 28 mai 2025

D'Antigone à Joseph K.

J'avais terminé l'article précédent en précisant que j'avais encore quelques petites choses à dire sur Chemins d'écriture de Jacques Lacarrière. Mais je dois repousser encore ce moment, car un autre exemple de ce hasard objectif mis en avant par l'écrivain s'est manifesté hier. Hier soir, où j'ai repris la lecture, un temps interrompue, d'un essai lui aussi trouvé à Bourges, le 4 mai très précisément, chez un bouquiniste de la Halle au blé : L'enseignement de la torture, par Catherine Perret (Librairie du XXIe siècle, Seuil, 2013). Sous-titre : Réflexions sur Jean Améry. Juif d'origine viennoise, Jean Améry, de son vrai nom Hans Mayer, fut arrêté par la Gestapo en 1943 pour son activité dans la résistance belge puis torturé au fort de Breendonk avant d’être déporté à Auschwitz. En 1965, il écrit La Torture et, un an plus tard, Jensiets von Schlud und Sühne Bewälgsvesuche eines Überwältigten (Par-delà le crime et le châtiment, essai pour surmonter l’insurmontable), qui aura un puissant retentissement. Jean Améry se suicide en 1978.

Première édition allemande
 

On se souvient que Jacques Lacarrière et Simone Weil s'étaient rejoints dans mon article autour de la grande figure d'Antigone, dans la tragédie de Sophocle. Antigone dont Simone Weil retrace l'histoire dans un bulletin destiné aux ouvriers des fonderies de Rosières, dans le Cher ; Antigone, qu'à la commande de Jean Vilar, Jacques Lacarrière présente au Foyer des travailleurs des usines Renault à Billancourt.

Alors voilà, hier soir, je reprends ma lecture à la page 150 de l'essai de Catherine Perret, sur une section intitulée L'intolérable. Et je lis : "La honte est l'indice qu'une frontière a été trangressée qui n'aurait jamais dû l'être. Elle révèle la nature de l'intolérable. L'intolérable est le sentiment que le droit a pu être violé "à bon droit" : le scandale de ce qui doit être toléré puisque rien ne l'interdit "légalement", mais qui ne peut être toléré sans insulter la justice, l'exigence de vérité, les faits, et, surtout, le sentiment que la loi fait lien autant qu'elle fait loi. Le sentiment intolérable du droit bafoué fait ainsi appel au souvenir d'un droit ancien, d'un droit dont on a perdu la lettre, dont peut-être la lettre n'existe pas : "lois non écrites mais intangibles", comme le dit Antigone dans la tragédie de Sophocle, parce qu'il n'est pas possible de les écrire - les dieux ne possèdent pas l'écriture -, ou que, comme le dit Améry, les contrats qui lient les humains entre eux sont écrits "et" non écrits."

Plus loin : "Antigone se contente de réénoncer la loi divine, intangible. Je n'ai rien inventé, dit-elle. La prescription vient de "Zeus lui-même et de la Justice qui règne auprès des dieux de sous terre". A cause d'elle, la greffe ne prend pas. Hémon se suicide, puis Jocaste, et Créon fou de douleur, rattrapé par les lois non écrites, rejoint Œdipe dans l'exil."

Le grand critique George Steiner a écrit un essai très dense qui se nomme Les Antigones, que j'ai acheté en 1992, mais je ne l'ai hélas jamais terminé (mes soulignés au crayon de papier s'arrêtent à la page 39). On retrouve George Steiner dans ce dialogue de haute volée avec Pierre Boutang sur le mythe d'Antigone, enregistré dans l'émission Océaniques (1987).


Un dernier hasard objectif. Catherine Perret termine son ouvrage par un post-scriptum, dont les dernières lignes ne sont autres que la fin du Procès de Kafka, où l'on retrouve le motif de la honte par quoi ma lecture s'inaugurait page 150 :

"Mais l'un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l'autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l'y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient joue contre joue.
- Comme un chien ! dit-il, c'était comme si la honte dût lui survivre. "
Or, en même temps que l'essai sur la torture (que je n'avais que rapidement feuilleté et dont je ne savais donc pas qu'il se terminait ainsi), j'avais acheté au même bouquiniste de la Halle au blé Le procès, découpage intégral du film d'Orson Welles (1962) dans la collection Seuil/Avant-Scène.