dimanche 22 mars 2026

Requins qui les poussent en avant

Je poursuis la relecture du Journal parisien de Ernst Jünger, qu'il a tenu pendant la Seconde Guerre mondiale. Jünger, célèbre pour Orages d'acier, récit de la Guerre de 14-18 où il fût blessé à de nombreuses reprises et où il reçut la plus haute distinction de l'armée allemande.
Nationaliste convaincu, homme de droite si l'on veut, il refusa cependant toujours les propositions du parti nazi.
En 1940, il est mobilisé à nouveau. Et en 1942, il est affecté à l'État-major allemand de Paris. 

Le 8 février 1942, il écrit ceci :

"(...) Il ne fait aucun doute qu'il existe des individus qu'on doit tenir pour responsables du sang de millions d'êtres. Et ces individus sont avides de sang répandu, comme des tigres. Indépendamment de leurs bas instincts, il y a chez eux une volonté satanique, une froide jouissance à voir périr des hommes, et peut-être même l'humanité. (...)
Il faut aussi que l'on sache que nombre de Français approuvent de tels projets et sont avides de prendre du service comme bourreaux. "

J'ai frémi en lisant ces lignes, car juste avant je venais de regarder le documentaire de Jean Bulot sur Arte, Les soldats français du Reich, qui montre comment les engagés de la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) quittant la France pour le front de l'Est, non seulement participent aux combats (assez médiocrement, semble-t-il), mais surtout s'associent aux crimes perpétrés par les nazis, ce qui a été peu documenté jusque-là.
D'autres, engagés dans la Waffen SS, parviendront à échapper à la mort sur le front et à l'épuration, et retrouveront une place dans la société sans renoncer à leur idéologie. Certains, comme Pierre Bousquet et Léon Gaultier, seront aux côtés de Jean-Marie Le Pen à la création du Front national.

 

Jünger, dans la même entrée de son Journal, a cette image forte, à méditer en cette période d'élections : "derrière les bancs de harengs, il y a des requins qui les poussent en avant."

2 commentaires:

Nils Blanchard a dit…

Cher Patrick Bléron,
Vos dernières séries d’articles – Tirésias, Ernst Jünger, notamment, sont passionnantes. Grand merci à vous !
Pour ce qui est d’Ernst Jünger, par qui on arrive comme un cours d’eau à Paulhan, Fautrier, Guéhenno… tant d’autres, vous me ramenez à un gros travail un peu en sommeil, parce que comme un peu tout le monde sans doute je cours après le temps…
L’étrange – peut-on parler de miracle de votre site ? – est que ça me remet, en même temps, à des considérations pour moi plus actuelles (dans mes recherches) : les engagés dans la Waffen SS (on lit tant de choses pour le moins étranges, en Alsace, sur ce sujet…) Le camp de Natzweiler (Struthof, que j’ai (un peu) étudié, pour ce qui est de son camp central) a de 1944 à début 1949, connu deux camps d’internement successifs, où ont été placés, notamment pour ce qui est du deuxième (ou troisième, si on commence la « série » avec le camp de concentration nazi) d’anciens SS… Mais cette période du Struthof n’a quasiment pas été étudiée.
Bonne continuation !
Nils Blanchard

Patrick Bléron a dit…

Cher Nils Blanchard,
Merci beaucoup pour vos mots chaleureux et encourageants !
J'aime bien votre image : "Ernst Jünger, par qui on arrive comme un cours d'eau à Paulhan...". Il me semble que c'est ainsi que j'écris, en suivant des flux, comme dans l'enfance nous descendions ou remontions les ruisseaux dans les prés humides. En épousant les méandres, en chevauchant les barbelés qui coupaient le chemin.
Je vous lis toujours avec attention, vous jetez des lumières sur des domaines que je connais peu, une littérature qui m'est étrangère. J'espère que vous allez poursuivre et mener à bien ces travaux sur ces camps d'internement, ces périodes quasiment pas étudiées. Histoire de repousser les requins loin de nos rivages, effort toujours à renouveler.
Bonne continuation à vous aussi !