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dimanche 20 avril 2014

Point final à Issoudun ?


A Issoudun samedi après-midi pour revoir l'exposition Jean Pons, peintre et lithographe, au Musée Saint-Roch. Mais auparavant je flâne dans la ville, en longeant d'abord le parc François-Mitterrand, sur les rives de la Théols. Grande douceur de l'air, calme profond des pelouses. Je ne peux m'empêcher de repenser à cet extrait de Pierre Michon, qui fut comme le fil rouge d'une lecture que nous fîmes, avec l'ami Jean-Claude, voici quelques années à La Châtre, autour de textes évoquant la ville. Pourquoi La Châtre alors que je suis à Issoudun ? Parce que Michon écrit : "Toutes les fois que je passe à La Châtre, je pense à Balzac." Or, Balzac, ce devrait plutôt être Issoudun, car il y plaça l'action de La Rabouilleuse, y séjourna à trois reprises et n'hésitait pas à écrire : "N’en déplaise à Paris, Issoudun, est une des plus vieilles villes de France." Mais non, c'est à La Châtre que Michon pense à Balzac, sans oublier d'ailleurs Issoudun puisque la ville est citée dans le même paragraphe. Qu'on lise donc :

Toutes les fois que je passe à La Châtre, je pense à Balzac. Non pas en traversant La Châtre du nord au sud, cela se fait par le centre, et il n'y a que des pharmacies, des maisons retapées avec colombages à l'authentique, des bars, une librairie, un distributeur du Crédit Agricole (il est vrai que j'y prends parfois de l'argent, et on devrait penser à Balzac toutes les fois que l'on prend de l'argent). Non, je pense à lui en traversant du sud au nord, direction Bourges, où un sens obligatoire vous dévie dans des faubourgs endoloris à grosses maisons de notaires avec glycines, volets peu ouverts, tilleuls, personne. Alors c'est l'Issoudun des demi-soldes, l'Alençon des antiques, le Sancerre de la pauvre Didine : c'est province comme il n'y en a plus. Je me demande si on y a encore le loisir et la passion de s'étriper pendant toute une vie pour un héritage, maintenant que tout va plus vite. La lenteur est restée là cependant, la lente et terrible vie. Ils sont là, derrière les tilleuls tout au fond des cours, ceux qui sont partis chercher du grain et sont revenus sans paille. On ne les voit pas, ils se cachent de père en fils dans des blouses de pharmaciens, ils colligent des dossiers, des actes timbrés, la poussière les tient. Ils sont là, derrière les grappes de glycines, les poètes qui ne sont pas devenus poètes, les lions qui sont devenus chiens, les amoureuses qui ont vainement brûlé jusqu'à la vieillesse, et dont toutes les supériorités ont fait plaie dans l'âme au fur et à mesure que le froid de la province les saisissait, les gelait, doucement les broyait là - et leur laissait le temps, tout le temps d'y penser. 

Maisons de notaires avec glycines... Ils sont là, derrière les grappes de glycines... Michon a dû traverser à ce moment de l'année, au temps des glycines triomphantes.



Le texte est terrible... le froid de la province... doucement les broyait là... Je ne suis pas sûr que cette vision reflète bien la réalité d'aujourd'hui. A La Châtre comme à Issoudun, les notaires sont moins nombreux que les chômeurs, on y vit plus souvent dans des pavillons ou des achélèmes que dans de grosses maisons à tilleuls. Quand on y vit... Trois mille habitants en moins par rapport à 1975, une population pratiquement à l'étiage de l'époque de Balzac, dans les années 1830, qui lui-même parlait déjà de décadence, dans Un ménage de garçon :

La décadence d’Issoudun s’explique donc par l’esprit d’immobilisme poussé jusqu’à l’ineptie et qu’un seul fait fera comprendre. Quand on s’occupa de la route de Paris à Toulouse, il était naturel de la diriger de Vierzon sur Châteauroux, par Issoudun. La route eût été plus courte qu’en la dirigeant, comme elle l’est, par Vatan. Mais les notabilités du pays et le conseil municipal d’Issoudun, dont la délibération existe, dit-on, demandèrent la direction par Vatan, en objectant que, si la grande route traversait leur ville, les vivres augmenteraient de prix, et que l’on serait exposé à payer les poulets trente sous. […]

La municipalité actuelle, sous l'égide renouvelée encore récemment d'André Laignel, a des vues moins courtes, mais toutes ses réalisations (parmi lesquelles ce superbe Musée Saint-Roch vers où je me dirige à travers le lacis des vieilles rues) ne peuvent masquer tout à fait le reflux économique. Cette grande librairie à vendre, en plein centre-ville, en est le signe indubitable.


Et il faut parcourir la pourtant belle rue de la République, avec toutes ses boutiques abandonnées, pour prendre la mesure de la déréliction :



Ce point final sonne assez ironiquement, je trouve. Précisons tout de même qu'Issoudun n'est pas un cas isolé : Châteauroux, La Châtre, Le Blanc, et nombre de gros villages, chefs-lieux de canton bientôt obsolètes, présentent en leur sein le même aspect désolé.

Qui n'est pas sans posséder sa propre poésie. Le charme du délitement. Ce sont là nos ruines. Qui se ruineront plus vite, il est vrai, que nos vieilles forteresses enlierrées.

Je photographie les portes, dans mon désir inassouvi de savoir ce qu'il y a derrière, qui n'est pas forcément la poussière et les actes timbrés de Michon, et que j'entrevois parfois au gré du hasard des ouvertures fugaces : cour empierrée, jardin, terrasse ombreuse où l'on aimerait attendre en douce compagnie les lumières de la nuit.

Et sur ces portes parfois, des petites perles d'insolite, des fentes historiées pour les facteurs, des plaques émaillées aux rumeurs de comptines ou de néant.




(A suivre)

lundi 12 mai 2014

De la Châtre et d’Issoudun comme figure du couple

Pierre Michon les avait appariées dans un texte que j'avais eu plaisir à citer récemment. Pour prolonger cette liaison entre les deux villes de La Châtre et d'Issoudun, cette idylle (pour le moins tourmentée) entre les deux sous-préfectures, Jean-Claude Moreau me fait parvenir le texte suivant qui, au-delà des querelles de clocher, met en lumière deux personnalités trop méconnues :



"Peut-être existe-t-il un lien très spécial unissant, avec ou sans contradiction frontale, cela dépend des exemples, les deux villes d’Issoudun et de La Châtre.
Maurice Lachâtre (Wikipédia)
Ainsi, suivant  un exemple emblématique  et au gré de mon jugement, le citoyen le plus émérite d’Issoudun s’appelait Maurice Lachâtre. On pourra accorder au lecteur sceptique que Maurice Lachâtre vécut assez peu à Issoudun, ville qu’il quitta pratiquement dès l’âge de 12 ans.  Je n’ai pas trouvé trace qu’il ait donné son nom à une rue d’Issoudun bien que j’en ai émis l’hypothèse aux services de la ville, ce qui n’a pas abouti positivement, allez savoir pourquoi ! Il était descendant de l’illustre famille des « de La Châtre », nom lié à la seule ville de La Châtre,  nom que son père militaire sous Napoléon avait démocratisé en un nom de citoyen qui se passe de particule.  Mais Maurice Lachâtre a surtout été reconnu pour avoir été le  premier traducteur en français et éditeur du « Capital » de Marx.  Grand vulgarisateur du savoir et de la culture pour le peuple, il aurait été le premier diffuseur de dictionnaires qu’on achetait par abonnement : chaque livraison rendait possesseur  d’articles sur « huit pages de texte, renfermant environ cent mille lettres, c’est-à-dire la matière d’un demi-volume in-8° ».  A raison de deux livraisons par semaine et au prix de 10 centimes la livraison, c’est « une dépense de moins de cinq centimes par jour, pour recevoir l’ouvrage complet, après une période de deux années ». Lachâtre, dans la promotion de son Nouveau Dictionnaire Universel, « le plus complet et le plus progressif de tous les Dictionnaires » ne manque pas de relever qu’il est le « seul qui embrassera dans ses développements tous les dictionnaires spéciaux : dictionnaire de la langue usuelle, dictionnaire de la  langue littéraire, dictionnaire de la langue poétique, dictionnaire des synonymes, dictionnaire du vieux langage, dictionnaire de l’argot et de la gaie science, … »  De ses dictionnaires spéciaux, Lachâtre en relève une  soixantaine et la liste n’est pas exhaustive puisqu’elle se termine par «… dictionnaire des jeux et divertissements. Etc, etc, etc. »,  ce qui n’est pas peu ! Anticlérical, il rédigea une fameuse  Histoire des papes, Crimes, Meurtres, Empoisonnements, Parricides, Adultères, Incestes depuis Saint-Pierre jusqu’à Grégoire XVI. En éditant tout également les brochures populistes de Louis Napoléon Bonaparte que Les mystères de Paris d’Eugène Sue il fit tout bonnement fortune. Ancien saint-simonien et socialiste utopiste, il réalisa non loin de Bordeaux une « commune-modèle. Plus que n’importe quel lien le destin de cet homme extraordinaire ne lie-t-il pas indéfectiblement  La Châtre et Issoudun ?

            Il est aussi un grand écrivain de la Châtre qui rendit grâce à Issoudun. La « psychologie » du voyage qu’il y  fit est proprement  de l’ordre du vertige spirituel et on peut partager avec lui cette belle notion de « pôles extrêmes » qui sied si bien à ce couple formé par La Châtre et Issoudun. Citons le ici :

 Issoudun n’est pas aimé. J’y fus débordé d’émotion comme chaque fois que je vois une ville qui n’est pas née de la mécanique industrielle ni sortie des cartons  de l’urbanisme « rationnel ». Cependant les mots s’adaptent mal au rôle de décrire une atmosphère.
Ce n’est ni de l’égoïsme ni de la vanité, ce n’est ni de la présomption ou un sentiment d’humilité qui me trouble, d’abord, aux premiers pas dans une ville encore inconnue. Je renonce à nommer mes sensations ou leurs sources. Elles sont à peu près : ces milliers d’êtres ont vécu sans moi, sans que je fusse un millième, un atome agissant et mystérieusement indispensable à la masse vivante, ces milliers d’êtres ont vécu sans moi jusqu’à la minute où j’entrai dans leurs murs, et recommenceront dans la même solitude car psychologiquement tout homme est seul si je ne suis pas avec lui. Voilà mes premières sensations. Ensuite, il y a un curieux renversement. Ce que je ressens alors semble plus logique : je suis l’intrus. Les deux pôles extrêmes, peut-être ; entre les deux, toute la psychologie du voyage dont la beauté dépend uniquement de la qualité du voyageur. Ceci devrait être un lieu commun. Il n’en est rien : le voyage est avant tout, pour le touriste, un programme, des bagages, des guides, des adresses, des ambassades, des réceptions, où le moi réflecteur original, s’il existe, est noyé au fond d’un océan d’excursions classiques et de textes célèbres.
Depuis le sept, dans mes lettres, j’ai un peu décrit Issoudun. Aucun besoin de clarté ne m’engage à recommencer. J’ai bu le vin des célèbres vignobles qui, il y a plus de dix siècles abreuvait l’Aquitaine. Mais ce n’est pas sa fumée qui me propose des expériences extravagantes. Au milieu de la ville, au commencement, au milieu et à la fin de son temps, j’introduis quelques unes de mes pensées accoutumées. Est-ce un peu de désordre qui me poussa à mettre entre les mains des antiques comme des contemporains quelqu’un de mes « poèmes » ? Or, je ne m’aventurerais qu’après avoir scruté les visages : et je sus que ce jour-là, s’il y avait à Issoudun un drôle ou un candide, un idiot ou un sage qui aimait et pensait ailleurs que dans le nombre de minutes qui le verrait vivant, que celui-ci, très normal, en somme, n’était pas descendu dans les rues.  Mais je suis un forcené, dépourvu des minutes et d’actuel. Pourtant mon souci fut à tous les âges actuel. »

Ovide, encre de Jean de Bosschère, période modern style (Wikipedia)

Jean de Boschère écrivit ces lignes le 12 Juin 1947. On dirait du plus fulgurant  Vialatte. Je ne sais pourquoi il me revient à l’idée que  l’année 1947 fut une année caniculaire."
           

mercredi 30 juillet 2025

Treize années à te regarder mourir

Gardien de chats, cela laisse du temps libre. Remplir les gamelles, nettoyer les litières, caresser de temps à autre les deux matous, la tache n'est pas exorbitante. Et si j'ai arpenté quelques musées, j'ai aussi beaucoup lu. Par exemple, Changer : méthode d’Édouard Louis, qui était dans la bibliothèque de Gaby. Son quatrième récit autobiographique (je n'avais lu jusqu'ici que Qui a tué mon père, Seuil, 2018), où il revient sur son enfance, son adolescence, et son itinéraire de transfuge de classe, avec tout le travail accompli sur son corps pour masquer son origine prolétaire : attention aux gestes et à la voix (accent qu'il faut perdre), manières de manger, garde-robe renouvelée, dentition refaite (grâce à de généreux mécènes), culture littéraire et musicale à absorber à fortes doses, etc. Un parcours édifiant, souvent douloureux, jalonné de rencontres déterminantes, mais qui passe aussi par des mensonges et des abandons d'amitié (qui laissent plus d'une fois songeur - et c'est sans doute que notre conception de l'amitié ne peut s'affranchir de la fidélité et de la permanence).

Et puis, non loin de l'appartement, sur cette longue avenue de Grammont, mon fils m'avait signalé la librairie Les Temps sauvages, librairie coopérative (la meilleure de Tours, m'avait-il précisé). Sans doute avait-il exagéré, mais j'y dénichai en tout cas un livre que j'avais vainement cherché jusque-là. Un petit livre de 80 pages, dont j'avais lu la chronique dans le Libération du 30 mai dernier : Treize années à te regarder mourir (éditions du commun), par Benjamin Daugeron.

 

La chronique de Libé commençait ainsi : "C’est un petit livre qui tient dans la poche et laisse sa marque. Un livre rouge, court, simple dans son expression, direct, carré, comme s’il fallait maintenant mettre de l’ordre et faire les comptes. Treize années à te regarder mourir dit où, quand, comment, combien, et commence par une naissance : «André est né à La Châtre dans l’Indre, en plein cœur du Berry. Le Berry c’est loin. Loin de tout. La grande ville, la mer, la montagne, tout est loin.» "

La Châtre, où je suis allé au lycée (George Sand, évidemment), où j'ai habité plus de dix ans, où j'ai rencontré Fred Deux et Cécile Reims, où je retourne régulièrement pour visiter ma mère, entrée à l'ehpad. La Châtre, au beau milieu de la diagonale du vide, écrit encore l'auteur. Son père, André, y naît  le 12 octobre 1964. Daniel, le grand-père, est ouvrier agricole, "malade de l'alcool comme ses frères et sœurs, et comme ses parents, ses oncles, ses tantes, et peut-être même ses grands-parents avant lui." D'emblée, le grand thème du livre est donc posé : «Un alcoolisme qui n’est pas le fruit d’une tradition ou d’une culture mais qui est déjà le témoin à l’époque d’un renoncement à l’avenir de toute une catégorie de population abandonnée, laissée à elle-même. L'alcool est un moyen de sortir du réel, d'accepter le poids de l'existence, sa fatalité."

Fatalité, peut-être pas. Il a raison de dire que l'alcoolisme n'était pas le fruit d'une tradition ou d'une culture : mon propre père était aussi ouvrier agricole, et son père avant lui, qui n'a jamais eu que quelques hectares de terre, deux vaches et un âne. Et pourtant, dans cette famille, je n'ai observé aucun cas d'alcoolisme. De même dans ma famille maternelle, paysanne elle aussi. Et je connais beaucoup d'autres familles semblables. Ce n'est pas pour dire que l'alcoolisme n'existe pas dans les campagnes et que seule cette malheureuse famille Daugeron en aurait été frappée. Non, c'est un phénomène social bien réel, et Benjamin Daugeron en donne un témoignage bouleversant. Le livre est dédié à Colette, sa grand-mère, dont il relate le chemin de croix. Elle essaie par deux fois d'obtenir le divorce d'avec Daniel, son mari violent et violeur, mais la justice, reconnaissant son alcoolisme comme une maladie de longue durée, rejette la demande en divorce. Un peu plus tard, il se suicide d'un coup de carabine. 

A partir de là, à partir du second chapitre, le fils s'adresse au père. André, qui vit dans un appartement de la ZUP 1, seul, avec comme éternelle compagne la télévision : "Tu ne comptes plus les heures passées devant la télévision. Tu ne t'ennuies même plus. Tu fixes l'écran, le regard vide. Il t'anesthésie. Il amollit tout ton corps, anéantit tes capacités intellectuelles et participe à détruire tout espoir d'une vie nouvelle." De même, Édouard Louis dans Changer : méthode, s'adresse à son père : "Tu m'avais appris qu'il fallait regarder la télévision à table, que l'heure du repas était celle où on regardait la télé en famille, les informations du soir et ensuite un film ou une série. Si ma mère essayait de parler ou si je voulais raconter une anecdote de ma journée à l'école tu t'énervais, tu nous disais de nous taire. Tu disais que regarder la télé le soir était une affaire de politesse. A la maison il y avait quatre ou cinq télévisions, tu allais les chercher à la décharge et tu les réparais, une télé dans chaque chambre, une dans la pièce commune. On la regardait le matin avant d'aller à l'école, le soir avant de dormir, les après-midi pendant le week-end." 

Il y a ainsi des parallèles frappants entre les deux récits. Ce n'est pas un hasard, les mêmes déterminismes sociaux sont à l’œuvre, provoquant les mêmes dégâts irréversibles. Benjamin raconte la descente aux enfers de son père, qui sombre aux alentours de ses 32 ans, après le diagnostic de cancer à l'âge de six mois du fils cadet : "Bien que soigné avec succès, c'est à l'hôpital que tu prends de mauvaises habitudes. Il faut oublier la mort qui plane, se détendre après la chimio du petit, alors tu sors boire un coup, puis deux deux, voire trois. Tous les soirs." Le petit s'en sort, mais André continue de boire, le couple se fissure, la violence s'installe, à tel point que Benjamin appelle la police contre son père. Il a 8 ans. André reste seul. La maison de la rue de la Rochette est vendue, et l'argent de la vente vite dilapidée. Perte de la famille, perte du travail, la santé qui se détériore de jour en jour. "Tu passeras des années devant ton écran de télévision à attendre la mort."

Dans L'effondrement, un autre livre (que je n'ai pas lu), Édouard Louis raconte comment son grand frère s’est définitivement «effondré» à 38 ans. Il a été retrouvé sur le sol de son appartement inconscient, «comme un animal à l’agonie, comme une bête». Ses organes étaient dégradés par l’alcool, son cerveau endommagé, sa mère a autorisé l’équipe médicale du service de réanimation à le débrancher. «Il était mort mais elle était la seule à avoir le droit de le faire mourir. Il avait trente-huit ans.»

C'est Colette, la grand-mère, qui va chez son fils et le découvre gisant derrière la porte du salon. "Vert. Jaune. Marron. Gonflé. Méconnaissable. Mort." Mort trois jours avant. "Trois jours de putréfaction de la viande dans une pièce chauffée à 22° C ont rendu l'autopsie difficile et presque impossible la détermination exacte de la mort."

La suite est édifiante : "Il faut voir comme les agents publics nous regardent  à notre arrivée au tribunal pour signer une renonciation à la succession. La justice lit sur nous la pauvreté. Nous sommes ce que les gens qui n’en sont pas appellent des “cas sociaux”. Le ton avec lequel la fonctionnaire qui nous reçoit s'adresse à nous est équivoque. Je sens encore le poids de son regard de mépris sur mes épaules. Peut-être que le soir en rentrant chez elle, elle parlera de nous à son mari en disant les "cassos". C'est comme ça que je le vois écrit sur les réseaux sociaux. C'est comme ça que les Blancs privilégiés qui m'entourent disent à l'école."

Benjamin Daugeron n'est pas resté un "cassos", il n'a pas connu la trajectoire foudroyante d’Édouard Louis, mais il a réussi à intégrer une classe préparatoire aux grandes écoles option économie à Orléans, puis il est allé à Paris, où il vit désormais. Il a surtout écrit ce livre courageux, qui n'aura certainement pas un grand succès public (j'espère me tromper), mais qui mérite vraiment le détour.

Je l'avais demandé dans les deux librairies existant à La Châtre. Il n'y était pas. On ne savait rien de lui. J'ai lu que Gaël Faye avait été reçu récemment dans l'une des deux. C'est bien. Mais il faut inviter aussi Benjamin Daugeron. Le malheur n'est pas qu'en Afrique, il est aussi parfois au coin de sa propre rue. 

 

Ayline Olukman - America

jeudi 6 août 2026

Jackie, le rêve et le Manteau d'Arlequin

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases.  

Un autre exemple : Karin Ueltschi n'était pas tout à fait une inconnue pour moi. Elle apparaît dans un article du 17 septembre 2020, Le rêve de crue et de Cahus. J'en reprends ici les lignes essentielles :

Au matin du 8 septembre dernier, je m'éveillai d'un rêve particulièrement saisissant. Alors que plusieurs semaines s'étaient passées sans aucun songe remarquable - toutes les bribes de rêves se diluant presque instantanément au réveil -, celui-ci resta fortement imprimé, bien que je ne parvinsse pas à le restituer dans son entièreté tellement sa matière était riche et complexe. Je le nommai rêve de la crue. Parce que l'image centrale est celle d'une crue, mais cette crue est étrange car elle eut lieu sur une place que dans le rêve je situai à Aigurande, mais qui était bien plutôt la place du Marché à La Châtre. J'étais sur le haut de la place, et je voyais l'eau déferler sur la pente, non pas en torrents mais comme une inondation lente et continue, et tout à coup il y eut une sorte d'îlot, surmonté d'un arbre, qui glissa à la surface des eaux, et vint percuter une maison du côté droit de la place. Je sortais alors avec un ami, H., nous avions de l'eau jusqu'aux genoux et nous rejoignîmes une maison de l'autre côté de la rue. Commença alors une déambulation, de maison en maison, car elles paraissaient toutes interconnectées, un vrai labyrinthe jusqu'à notre arrivée dans une maison appartenant à quelqu'un que je connaissais (je ne sais pas qui au juste, mais c'est la présence de deux livres qui me donna cette certitude). Dès lors, je décidai de ne plus bouger de cet endroit. Une sensation d'étrangeté ne me quitta pas tout au long de cette exploration, mais il n'y avait pas d'angoisse.

Je n'avais aucune sorte d'explication à ce rêve, que j'eus besoin de raconter (ce qui ne m'arrive pas si souvent). 

En consultant ce matin-là ma messagerie, je fus surpris de voir que j'avais reçu, à 6 h 39 exactement, c'est-à-dire au moment même de mon rêve de crue, un mail du site Academia avec un pdf intitulé "Le rêve de Cahus : une histoire de pieds et de bottes." Dont l'auteure était Karin Ueltschi-Courchinoux,  professeur à l'université de Reims Champagne-Ardenne. Cette étude fut présentée au XXIIIème Congrès triennal de la Société Internationale Arthurienne, du 25-30 juillet 2011, Bristol, dans le cadre du thème n° 6 : « le surnaturel et la spiritualité dans la littérature arthurienne ». *L'étrange n'était pas seulement le fait qu'un rêve soit l'élément central de ce document, en synchronicité donc avec mon propre rêve, mais c'était aussi que Karin Ueltschi était au cœur de la dernière diapositive d'un diaporama que j'avais prévu de montrer (et que je montrai effectivement) lors de mon cours ce matin-là sur l'orthographe, à travers cette citation dont j'ai oublié aujourd'hui la source :"On n'a jamais pu se mettre d'accord sur la fonction de l'orthographe. Doit-elle rendre compte de la phonétique, de l'étymologie, de la grammaire ? Cette  indécision produit des collisions formidables." 

 

La Petite Creuse à Fresselines

Je terminais l'article par l'évocation de la mort de mon amie Jackie Momot :

Et je voudrais en terminer pour aujourd'hui avec un autre événement : le décès deux jours plus tard, le 10 septembre, à La Châtre, de ma vieille amie de théâtre, Jackie Momot, victime d'une cruelle maladie. Nous étions nombreux à pleurer celle qui était la vie même, grande dame pleine de verve, merveilleuse comédienne, qui disparaît donc très peu de temps après celle qu'elle avait accompagnée avec dévouement pendant si longtemps, Cécile Reims. Et c'est hier, mercredi 16, que nous sommes allés lui rendre un dernier hommage au cimetière de son village natal, La Cellette, dans la Creuse.  

Au retour, nous nous arrêtâmes à La Châtre. La chaleur était encore forte, et la terrasse en contrebas de la place du Marché nous apporta son ombre. La Place du Marché, c'était là le site de mon rêve, je m'en avisai alors, ne sachant pas vraiment quoi en penser. 

 

Jackie Momot (Les Misérables 62, Cluis-Dessous, 2012)**


 ___________________________

* On retrouve Cahus et son rêve dans Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, à la page 107. Et l'on peut aussi consulter un article encore plus détaillé sur Archive ouverte-HAL : Les bottes de Cahus.

** Ce spectacle qui était aussi un hommage à celui donné cinquante ans plus tôt dans les ruines, une adaptation des Misérables de Victor Hugo, je l'avais écrit et mis en scène dans le cadre de l'association théâtrale du Manteau d'Arlequin. L'expression "manteau d'Arlequin" se trouve expliquée dans une des dernières notes de bas de page de l'article cité plus haut de Karin Ueltschi :

L’expression « le manteau d’Arlequin » encore aujourd’hui employée en langage de scène renvoie à la « chape » ou la « gueule » d’Hellequin, la bouche de l’enfer : « Le théâtre s’étendait dans une longueur de cent pieds environ, souvent plus et quelquefois moins. Il s’élevait en face des loges et du parterre, dont il était séparé par une barrière nommée « le créneau ». Le premier plan de la scène touchait d’un côté au créneau, de l’autre aux mansions ou constructions : c’était la galerie, solier, ou premier étage du théâtre. Sous elle, était la caverne de l’Enfer, fermée par un grand rideau, qui représentait une tête hideuse qu’on voit quelquefois désignée sous le nom de Chape d’Hellequin. Ce rideau tantôt s’entr’ouvrait à l’aide de cordages, tantôt s’ouvrait largement ; les démons en sortaient par la gueule béante ou par les yeux et de là sautaient aisément sur la galerie qui représentait la terre. » G. Cohen, « Un terme de scénologie médiévale et moderne : chape d’Hellequin – manteau d’Arlequin », in Mélanges de philologie romane et de littérature médiévale offerts à Ernest Hoepffner, Paris, Les Belles Lettres, 1949, p. 113. Voir K. Ueltschi, La Mesnie Hellequin…op. cit., p. 577 et sq. 

jeudi 17 septembre 2020

Le rêve de crue et de Cahus

A Jackie,

La Petite Creuse à Fresselines

Au matin du 8 septembre dernier
, je m'éveillai d'un rêve particulièrement saisissant. Alors que plusieurs semaines s'étaient passées sans aucun songe remarquable - toutes les bribes de rêves se diluant presque instantanément au réveil -, celui-ci resta fortement imprimé, bien que je ne parvinsse pas à le restituer dans son entièreté tellement sa matière était riche et complexe. Je le nommai rêve de la crue. Parce que l'image centrale est celle d'une crue, mais cette crue est étrange car elle eut lieu sur une place que dans le rêve je situai à Aigurande, mais qui était bien plutôt la place du Marché à La Châtre. J'étais sur le haut de la place, et je voyais l'eau déferler sur la pente, non pas en torrents mais comme une inondation lente et continue, et tout à coup il y eut une sorte d'îlot, surmonté d'un arbre, qui glissa à la surface des eaux, et vint percuter une maison du côté droit de la place. Je sortais alors avec un ami, H., nous avions de l'eau jusqu'aux genoux et nous rejoignâmes une maison de l'autre côté de la rue. Commença alors une déambulation, de maison en maison, car elles paraissaient toutes interconnectées, un vrai labyrinthe jusqu'à notre arrivée dans une maison appartenant à quelqu'un que je connaissais (je ne sais pas qui au juste, mais c'est la présence de deux livres qui me donna cette certitude). Dès lors, je décidai de ne plus bouger de cet endroit. Une sensation d'étrangeté ne me quitta pas tout au long de cette exploration, mais il n'y avait pas d'angoisse.

Je n'avais aucune sorte d'explication à ce rêve, que j'eus besoin de raconter (ce qui ne m'arrive pas si souvent). 

En consultant ce matin-là ma messagerie, je fus surpris de voir que j'avais reçu, à 6 h 39 exactement, c'est-à-dire au moment même de mon rêve de crue, un mail du site Academia avec un pdf intitulé "Le rêve de Cahus : une histoire de pieds et de bottes." Dont l'auteure était Karin Ueltschi-Courchinoux,  professeur à l'université de Reims Champagne-Ardenne. Cette étude fut présentée au XXIIIème Congrès triennal de la Société Internationale Arthurienne, du 25-30 juillet 2011, Bristol, dans le cadre du thème n° 6 : « le surnaturel et la spiritualité dans la littérature arthurienne ». L'étrange n'était pas seulement le fait qu'un rêve soit l'élément central de ce document, en synchronicité donc avec mon propre rêve, mais c'était aussi que Karin Ueltschi était au coeur de la dernière diapositive d'un diaporama que j'avais prévu de montrer (et que je montrai effectivement) lors de mon cours ce matin-là sur l'orthographe, à travers cette citation dont j'ai oublié aujourd'hui la source :"On n'a jamais pu se mettre d'accord sur la fonction de l'orthographe. Doit-elle rendre compte de la phonétique, de l'étymologie, de la grammaire ? Cette  indécision produit des collisions formidables." 


Je reviendrai ultérieurement sur ce rêve de Cahus, qui constitue, selon Karin Ueltschi, la porte d'entrée du Perlesvaus, autrement dit le Haut Livre du Graal, écrit en  français au XIIIe siècle, et qui est le remaniement en prose du Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Je veux noter auparavant un troisième fait, une troisième collision "rêveuse". Ce même matin du 8 septembre, sur la partie latérale d'Alluvions, je vois que sur la revue en ligne Diacritik est paru un entretien de Pierre Guéry avec l'écrivain belge Patrick Lowie. Dont voici l'en-tête :


Pierre Guéry écrit :

 "En décembre 2013, à la sortie de son livre Amaroli Miracoli aux éditions Maelström, Patrick Lowie annonce à la RTBF qu’il s’agit du début d’une série littéraire de quarante épisodes accompagnée de performances musicales, intitulée Les chroniques de Mapuetos et jalonnée de nombreux récits de rêves. Elle est censée avoir été écrite par un certain Marceau Ivréa, qu’il prétend avoir découvert et dont il aurait recomposé le travail disparate. Dans la fiction littéraire de Lowie, Marceau Ivréa est présenté comme un écrivain belgo-italien retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles en Belgique, auteur de milliers de pages retrouvées dans une chambre du Grand Hôtel Liégeois de Bruxelles.

Depuis 2016, il écrit des portraits oniriques de personnalités sur le site Next-F9.com, portraits dans lesquels ce nom étrange de Mapuetos revient souvent…
Drôle d’histoire à tiroirs.

Entretien avec un bricoleur de rêves."

Encore une fois, je reviendrai sur cette oeuvre singulière (dont je ne connaissais rien avant ce matin). A ce stade, je voulais juste signaler cette triple occurrence du rêve sur une toute petite période de temps : rêve réalisé, rêve médiéval, rêve contemporain.

Et je voudrais en terminer pour aujourd'hui avec un autre événement : le décès deux jours plus tard, le 10 septembre, à La Châtre, de ma vieille amie de théâtre, Jackie Momot, victime d'une cruelle maladie. Nous étions nombreux à pleurer celle qui était la vie même, grande dame pleine de verve, merveilleuse comédienne, qui disparaît donc très peu de temps après celle qu'elle avait accompagnée avec dévouement pendant si longtemps, Cécile Reims. Et c'est hier, mercredi 16, que nous sommes allés lui rendre un dernier hommage au cimetière de son village natal, La Cellette, dans la Creuse.  

Jackie Momot (Les Misérables 62, Cluis-Dessous)
 

Au retour, nous nous arrêtâmes à La Châtre. La chaleur était encore forte, et la terrasse en contrebas de la place du Marché nous apporta son ombre. La Place du Marché, c'était là le site de mon rêve, je m'en avisai alors, ne sachant pas vraiment quoi en penser.

Vieille croix romane (cimetière de La Cellette -23)

 


lundi 20 juillet 2020

Pour Cécile

Cécile Reims est morte. Samedi 18 juillet, dans sa maison de La Châtre, rue Notre-Dame, à l'âge de 92 ans. Sa disparition est saluée dans La Nouvelle République et sur le site de France-Bleu Berry. Je ne suis pas d'humeur à polémiquer mais comment ne pas être étonné par la désinvolture factuelle qui caractérise ces deux courts billets ? On lit dans la NR : "Cécile Reims, née Tsila Remz le 25 octobre 1927, en Lituanie", ce qui est une double erreur, car Cécile Reims est née le 19 octobre à Paris. Puis nous découvrons que sa famille a été victime de la rafle du Vel d’Hiv en 1942, info reprise avec emphase par le député François Jolivet dans un tweet ("famille frappée de plein fouet par la rafle du Vel d'Hiv"). Or il n'est que de lire la biographie à la fin du catalogue de la dernière exposition de Cécile au Château d'Ars, l'ombre portante, pour apprendre que "prévenus à temps, sa famille et elle échappent de peu à la rafle du Vel d'Hiv'". Son père et sa tante passeront en zone libre où ils seront assignés. Ce qui n'empêchera pas son oncle d'être déporté et gazé dès son arrivée à Auschwitz et sa famille en Lituanie d'être entièrement massacrée. Qualifier Cécile, comme le fait la rédactrice de France Bleu, d'artiste lituanienne est d'une maladresse insigne. 

Passons. Pour rendre hommage comme elle le mérite à Cécile Reims, je me permets de reproduire ici l'article que j'ai écrit pour La Bouinotte en 2019, à la suite d'une rencontre de deux heures avec l'artiste, en compagnie d'Yvan Bernaer.

 
Cécile Reims en famille à Kibarty (Lituanie) à l'âge de 4 ans. Aucun de ces enfants n'a survécu.


“J’ai eu besoin d’être une ombre.”
Cécile Reims nous reçoit dans sa maison de la rue Notre-Dame, ancien relais de poste dans cette voie étroite et anguleuse du vieux La Châtre. La très belle exposition rétrospective qui lui est consacrée au château d’Ars, L’ombre portante, a donné lieu à beaucoup de rencontres troublantes, de retrouvailles inespérées et aussi à quelques contraintes médiatiques inhabituelles, sources de fatigue, mais comme l’écrivait Jean-Louis Chrétien, la “ fatigue n’a rien de mauvais : elle est simplement signe d’humanité”. Le corps frêle porte un esprit toujours vif, d’une lucidité que la charge des ans et des épreuves de la vie n’a semble-t-il fait qu’aiguiser.
Cette reconnaissance aujourd’hui unanime fut toutefois lente à se dessiner, et la petite ville a mis longtemps à prendre conscience de la valeur et de l’importance de ce couple d‘artistes qui avait discrètement investi les lieux en 1985, après avoir connu bien d’autres ports d’attache, loin du Berry. La rencontre avec Fred Deux, à Paris, en novembre 1951, qui aurait dû être sans lendemain - “tout nous opposait. Seul point commun : l’Art”-, fut au contraire le début d’un compagnonnage qui ne cessa qu’à la mort de Fred en 2015. Fred, l’ancien ouvrier électricien, qui avait passé son enfance dans une sorte de cave à Boulogne, avec une plaque d’égout au centre de la pièce, d’où sortaient les rats lors des inondations de la Seine. Fred, irradié un beau jour à Marseille par la découverte de Paul Klee. Cécile, née à Paris en 1927, orpheline de mère, élevée par les grands-parents maternels dans le village lituanien de Kibarty - où la vie s’écoule dans le cadre rituel de la tradition juive, et dont elle gardera à jamais l’empreinte, non d’une contrainte étouffante, mais d’une “merveilleuse magie”: “je garde le souvenir absolument extraordinaire de la fête de Pâque - on était peut-être trente ou quarante à table -, du jour où j’ai été assez grande pour poser les quatre questions.” Elle a six ans lorsqu'elle rejoint son père à Paris : sa langue maternelle n’est alors autre que l’allemand.
Il est intrigant ce nom de Reims quand on a déduit, de par l’une des oeuvres les plus puissantes de Fred, le dyptique Pour mémoire, les Milç et les Rems (visible dans l’exposition) que Rems, le patronyme de Cécile, avait été francisé. L’origine en remonte à un oncle qui avait fui la longue conscription de sept ans imposée alors en Lituanie sous domination russe. Engagé dans les corps francs pendant la Grande Guerre, devenu traducteur, il avait gagné la nationalité française et ce nom de Reims où s’était glissé le i, le Yod hébraïque, cette toute petite lettre qui, malicieusement, en appelait donc à la ville du sacre des rois de France, à cette ville où fut signée le 7 mai 1945, dans un collège technique, la capitulation sans conditions de l’Allemagne. 

Plaies d'arbres, 2008, burin et pointe sèche, Musée Saint-Roch Issoudun.

Un nom taillé pour la clandestinité, obligatoire pendant l’occupation nazie. A quatorze ans, Cécile rejoindra la résistance juive dans le sud de la France, échappera à toutes les rafles, grâce parfois à ce Hasard qui revient si souvent sous sa plume, “ce guide surprenant” qui l’a accompagnée à chaque moment décisif de sa vie : “Je me souviens, à Toulouse, je devais recevoir des ordres - j’étais une petite main dans l’histoire - mais au coin de la rue - j’étais jeune -, je n’ai pas pu m’empêcher de rentrer dans un Monoprix, pour regarder, pas pour acheter. Cela m’a mis en retard, de dix minutes, et quand je suis arrivée, j’ai vu que la Gestapo était là.”
Pour d’autres, le Hasard salvateur n’aura pas lieu. Cécile apprendra à la Libération l’extermination de toute sa famille de Lituanie, partira en Palestine, y plantera au kibboutz de Nevé-Ilan des arbres qui aujourd’hui forment une “magnifique forêt”, puis séjournera à Jérusalem mais en reviendra vite, menacée par une tuberculose qui ne pouvait être soignée sur la terre de l’utopie.

Au kibboutz, 1946

Il faut lire Tout ca n’a pas d’importance*, son avant-dernier livre autobiographique, pour savoir la part cruciale que prit Fred dans la guérison, surtout lors d’une grave rechute qui la contraignit à un long séjour au sanatorium de Hauteville dans l’Ain. Sa lettre quotidienne, ses visites, sa conviction inébranlable renversèrent le cours logique des choses. Sortis de cette épreuve, la vie commune n’allait plus cesser : ”On était l’un à l’autre un mur de soutènement.”

Une vie de travail : ici, à La Châtre, Fred dessinait ou écrivait à l’étage, dans deux pièces attenantes, descendant toujours plus loin au fond de lui-même ; Cécile gravait dans une petite pièce du rez-de-chaussée, qu’on pourrait dire cellule monacale, où elle cultive l’absence à soi-même : “Si je ne me dépossédais pas de ma personne, je n’aurais pas pu graver. Ou, si j’avais gravé, cela serait resté lettre morte.” Formée dans sa jeunesse à l’école de Joseph Hecht, c’est en 1966 qu’elle devint, dans le secret, le graveur d’interprétation de Hans Bellmer. De cette autre ombre, elle ne sortira qu’à l’occasion d’une exposition de ses gravures à la Bibliothèque nationale de France, sous l’insistance bienveillante de Jean-Noël Jeanneney. Elle gravera aussi des oeuvres de Fred Deux et de Léonor Fini, et ne cessera de lire et d’écrire (son premier ouvrage, L'Épure, paraît en 1962 sous le pseudonyme d’Anna Roth).


Avant cela, il y avait eu le tissage, qu’elle pratiqua surtout entre 1960 et 1966, alors qu’ils habitaient à Lacoux, un village au bout-du-monde dans le Haut-Bugey. A partir d’un métier à tisser d’occasion retapé par Fred, Cécile, dans l’ignorance des usages, invente des trames nouvelles, des tissus originaux qu’elle finit même par vendre pour la haute couture, assurant ainsi l’existence matérielle du couple. “Période merveilleuse” où elle jouait, dans l’antichambre des maisons prestigieuses, à être représentante d’elle-même, émerveillée par la munificence des laines qu’elle achetait ensuite dans le Sentier pour répondre aux commandes.
Si l’oeuvre de Fred est une plongée sans retour dans les abysses d’une réalité imaginaire, celle, personnelle, de Cécile s’attarde plus sur le réel tel qu’il s’offre à nos yeux, et cela est visible dès ses gravures de jeunesse où elle surprend, de son trait incroyablement agile et délié, les Visages d’Espagne, les hommes et femmes au travail sur les côtes de Catalogne. Beaucoup plus tard, après 1986, son regard se posera sur les paysages, les arbres aux écorces labyrinthiques, jusqu’à ces citadelles si rarement considérées, sentinelles sur les horizons vides de Champagne, ces “forteresses de paille” dont le burin incisera les fissures secrètes, la ruine à l’œuvre, la promesse furtive de l’effondrement final.

Forteresse de paille, burin et pointe sèche, 2005, Musée Saint-Roch Issoudun.
Autour de nous, en cette pièce où nous conversons, les murs portent témoignage de ce travail incessant : aux dessins et gravures se mêlent aussi les objets rituels venus d’autres continents, les travaux d’artistes complices, les glanes de promenades anciennes. Cécile confesse que cet ordonnancement est presque exclusivement la marque de Fred :”chaque objet avait sa place et son sens”. Le projet existe que cette maison survive à ceux qui lui ont donné cette âme.
Au moment de repartir, Cécile nous demande de refermer de l’extérieur les volets du salon qu’elle avait ouverts pour nous. Trop lourds pour elle maintenant. Dans la rue, nous entendons une dernière fois sa voix qui nous remercie. Revenu à la maison, je songe à ce vers de Paul Celan : Il parle Vrai, celui qui dit l’Ombre."

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* Le Temps qu’il fait, 2014.