dimanche 20 avril 2014
Point final à Issoudun ?
A Issoudun samedi après-midi pour revoir l'exposition Jean Pons, peintre et lithographe, au Musée Saint-Roch. Mais auparavant je flâne dans la ville, en longeant d'abord le parc François-Mitterrand, sur les rives de la Théols. Grande douceur de l'air, calme profond des pelouses. Je ne peux m'empêcher de repenser à cet extrait de Pierre Michon, qui fut comme le fil rouge d'une lecture que nous fîmes, avec l'ami Jean-Claude, voici quelques années à La Châtre, autour de textes évoquant la ville. Pourquoi La Châtre alors que je suis à Issoudun ? Parce que Michon écrit : "Toutes les fois que je passe à La Châtre, je pense à Balzac." Or, Balzac, ce devrait plutôt être Issoudun, car il y plaça l'action de La Rabouilleuse, y séjourna à trois reprises et n'hésitait pas à écrire : "N’en déplaise à Paris, Issoudun, est une des plus vieilles villes de France." Mais non, c'est à La Châtre que Michon pense à Balzac, sans oublier d'ailleurs Issoudun puisque la ville est citée dans le même paragraphe. Qu'on lise donc :
Toutes les fois que je passe à La Châtre, je pense à Balzac. Non pas en traversant La Châtre du nord au sud, cela se fait par le centre, et il n'y a que des pharmacies, des maisons retapées avec colombages à l'authentique, des bars, une librairie, un distributeur du Crédit Agricole (il est vrai que j'y prends parfois de l'argent, et on devrait penser à Balzac toutes les fois que l'on prend de l'argent). Non, je pense à lui en traversant du sud au nord, direction Bourges, où un sens obligatoire vous dévie dans des faubourgs endoloris à grosses maisons de notaires avec glycines, volets peu ouverts, tilleuls, personne. Alors c'est l'Issoudun des demi-soldes, l'Alençon des antiques, le Sancerre de la pauvre Didine : c'est province comme il n'y en a plus. Je me demande si on y a encore le loisir et la passion de s'étriper pendant toute une vie pour un héritage, maintenant que tout va plus vite. La lenteur est restée là cependant, la lente et terrible vie. Ils sont là, derrière les tilleuls tout au fond des cours, ceux qui sont partis chercher du grain et sont revenus sans paille. On ne les voit pas, ils se cachent de père en fils dans des blouses de pharmaciens, ils colligent des dossiers, des actes timbrés, la poussière les tient. Ils sont là, derrière les grappes de glycines, les poètes qui ne sont pas devenus poètes, les lions qui sont devenus chiens, les amoureuses qui ont vainement brûlé jusqu'à la vieillesse, et dont toutes les supériorités ont fait plaie dans l'âme au fur et à mesure que le froid de la province les saisissait, les gelait, doucement les broyait là - et leur laissait le temps, tout le temps d'y penser.
Maisons de notaires avec glycines... Ils sont là, derrière les grappes de glycines... Michon a dû traverser à ce moment de l'année, au temps des glycines triomphantes.
Le texte est terrible... le froid de la province... doucement les broyait là... Je ne suis pas sûr que cette vision reflète bien la réalité d'aujourd'hui. A La Châtre comme à Issoudun, les notaires sont moins nombreux que les chômeurs, on y vit plus souvent dans des pavillons ou des achélèmes que dans de grosses maisons à tilleuls. Quand on y vit... Trois mille habitants en moins par rapport à 1975, une population pratiquement à l'étiage de l'époque de Balzac, dans les années 1830, qui lui-même parlait déjà de décadence, dans Un ménage de garçon :
La décadence d’Issoudun s’explique donc par l’esprit d’immobilisme poussé jusqu’à l’ineptie et qu’un seul fait fera comprendre. Quand on s’occupa de la route de Paris à Toulouse, il était naturel de la diriger de Vierzon sur Châteauroux, par Issoudun. La route eût été plus courte qu’en la dirigeant, comme elle l’est, par Vatan. Mais les notabilités du pays et le conseil municipal d’Issoudun, dont la délibération existe, dit-on, demandèrent la direction par Vatan, en objectant que, si la grande route traversait leur ville, les vivres augmenteraient de prix, et que l’on serait exposé à payer les poulets trente sous. […]
La municipalité actuelle, sous l'égide renouvelée encore récemment d'André Laignel, a des vues moins courtes, mais toutes ses réalisations (parmi lesquelles ce superbe Musée Saint-Roch vers où je me dirige à travers le lacis des vieilles rues) ne peuvent masquer tout à fait le reflux économique. Cette grande librairie à vendre, en plein centre-ville, en est le signe indubitable.
Et il faut parcourir la pourtant belle rue de la République, avec toutes ses boutiques abandonnées, pour prendre la mesure de la déréliction :
Ce point final sonne assez ironiquement, je trouve. Précisons tout de même qu'Issoudun n'est pas un cas isolé : Châteauroux, La Châtre, Le Blanc, et nombre de gros villages, chefs-lieux de canton bientôt obsolètes, présentent en leur sein le même aspect désolé.
Qui n'est pas sans posséder sa propre poésie. Le charme du délitement. Ce sont là nos ruines. Qui se ruineront plus vite, il est vrai, que nos vieilles forteresses enlierrées.
Je photographie les portes, dans mon désir inassouvi de savoir ce qu'il y a derrière, qui n'est pas forcément la poussière et les actes timbrés de Michon, et que j'entrevois parfois au gré du hasard des ouvertures fugaces : cour empierrée, jardin, terrasse ombreuse où l'on aimerait attendre en douce compagnie les lumières de la nuit.
Et sur ces portes parfois, des petites perles d'insolite, des fentes historiées pour les facteurs, des plaques émaillées aux rumeurs de comptines ou de néant.
(A suivre)
lundi 12 mai 2014
De la Châtre et d’Issoudun comme figure du couple
| Maurice Lachâtre (Wikipédia) |
| Ovide, encre de Jean de Bosschère, période modern style (Wikipedia) |
mercredi 30 juillet 2025
Treize années à te regarder mourir
Gardien de chats, cela laisse du temps libre. Remplir les gamelles, nettoyer les litières, caresser de temps à autre les deux matous, la tache n'est pas exorbitante. Et si j'ai arpenté quelques musées, j'ai aussi beaucoup lu. Par exemple, Changer : méthode d’Édouard Louis, qui était dans la bibliothèque de Gaby. Son quatrième récit autobiographique (je n'avais lu jusqu'ici que Qui a tué mon père, Seuil, 2018), où il revient sur son enfance, son adolescence, et son itinéraire de transfuge de classe, avec tout le travail accompli sur son corps pour masquer son origine prolétaire : attention aux gestes et à la voix (accent qu'il faut perdre), manières de manger, garde-robe renouvelée, dentition refaite (grâce à de généreux mécènes), culture littéraire et musicale à absorber à fortes doses, etc. Un parcours édifiant, souvent douloureux, jalonné de rencontres déterminantes, mais qui passe aussi par des mensonges et des abandons d'amitié (qui laissent plus d'une fois songeur - et c'est sans doute que notre conception de l'amitié ne peut s'affranchir de la fidélité et de la permanence).
Et puis, non loin de l'appartement, sur cette longue avenue de Grammont, mon fils m'avait signalé la librairie Les Temps sauvages, librairie coopérative (la meilleure de Tours, m'avait-il précisé). Sans doute avait-il exagéré, mais j'y dénichai en tout cas un livre que j'avais vainement cherché jusque-là. Un petit livre de 80 pages, dont j'avais lu la chronique dans le Libération du 30 mai dernier : Treize années à te regarder mourir (éditions du commun), par Benjamin Daugeron.
La chronique de Libé commençait ainsi : "C’est un petit livre qui tient dans la poche et laisse sa marque. Un livre rouge, court, simple dans son expression, direct, carré, comme s’il fallait maintenant mettre de l’ordre et faire les comptes. Treize années à te regarder mourir dit où, quand, comment, combien, et commence par une naissance : «André est né à La Châtre dans l’Indre, en plein cœur du Berry. Le Berry c’est loin. Loin de tout. La grande ville, la mer, la montagne, tout est loin.» "
La Châtre, où je suis allé au lycée (George Sand, évidemment), où j'ai habité plus de dix ans, où j'ai rencontré Fred Deux et Cécile Reims, où je retourne régulièrement pour visiter ma mère, entrée à l'ehpad. La Châtre, au beau milieu de la diagonale du vide, écrit encore l'auteur. Son père, André, y naît le 12 octobre 1964. Daniel, le grand-père, est ouvrier agricole, "malade de l'alcool comme ses frères et sœurs, et comme ses parents, ses oncles, ses tantes, et peut-être même ses grands-parents avant lui." D'emblée, le grand thème du livre est donc posé : «Un alcoolisme qui n’est pas le fruit d’une tradition ou d’une culture mais qui est déjà le témoin à l’époque d’un renoncement à l’avenir de toute une catégorie de population abandonnée, laissée à elle-même. L'alcool est un moyen de sortir du réel, d'accepter le poids de l'existence, sa fatalité."
Fatalité, peut-être pas. Il a raison de dire que l'alcoolisme n'était pas le fruit d'une tradition ou d'une culture : mon propre père était aussi ouvrier agricole, et son père avant lui, qui n'a jamais eu que quelques hectares de terre, deux vaches et un âne. Et pourtant, dans cette famille, je n'ai observé aucun cas d'alcoolisme. De même dans ma famille maternelle, paysanne elle aussi. Et je connais beaucoup d'autres familles semblables. Ce n'est pas pour dire que l'alcoolisme n'existe pas dans les campagnes et que seule cette malheureuse famille Daugeron en aurait été frappée. Non, c'est un phénomène social bien réel, et Benjamin Daugeron en donne un témoignage bouleversant. Le livre est dédié à Colette, sa grand-mère, dont il relate le chemin de croix. Elle essaie par deux fois d'obtenir le divorce d'avec Daniel, son mari violent et violeur, mais la justice, reconnaissant son alcoolisme comme une maladie de longue durée, rejette la demande en divorce. Un peu plus tard, il se suicide d'un coup de carabine.
A partir de là, à partir du second chapitre, le fils s'adresse au père. André, qui vit dans un appartement de la ZUP 1, seul, avec comme éternelle compagne la télévision : "Tu ne comptes plus les heures passées devant la télévision. Tu ne t'ennuies même plus. Tu fixes l'écran, le regard vide. Il t'anesthésie. Il amollit tout ton corps, anéantit tes capacités intellectuelles et participe à détruire tout espoir d'une vie nouvelle." De même, Édouard Louis dans Changer : méthode, s'adresse à son père : "Tu m'avais appris qu'il fallait regarder la télévision à table, que l'heure du repas était celle où on regardait la télé en famille, les informations du soir et ensuite un film ou une série. Si ma mère essayait de parler ou si je voulais raconter une anecdote de ma journée à l'école tu t'énervais, tu nous disais de nous taire. Tu disais que regarder la télé le soir était une affaire de politesse. A la maison il y avait quatre ou cinq télévisions, tu allais les chercher à la décharge et tu les réparais, une télé dans chaque chambre, une dans la pièce commune. On la regardait le matin avant d'aller à l'école, le soir avant de dormir, les après-midi pendant le week-end."
Il y a ainsi des parallèles frappants entre les deux récits. Ce n'est pas un hasard, les mêmes déterminismes sociaux sont à l’œuvre, provoquant les mêmes dégâts irréversibles. Benjamin raconte la descente aux enfers de son père, qui sombre aux alentours de ses 32 ans, après le diagnostic de cancer à l'âge de six mois du fils cadet : "Bien que soigné avec succès, c'est à l'hôpital que tu prends de mauvaises habitudes. Il faut oublier la mort qui plane, se détendre après la chimio du petit, alors tu sors boire un coup, puis deux deux, voire trois. Tous les soirs." Le petit s'en sort, mais André continue de boire, le couple se fissure, la violence s'installe, à tel point que Benjamin appelle la police contre son père. Il a 8 ans. André reste seul. La maison de la rue de la Rochette est vendue, et l'argent de la vente vite dilapidée. Perte de la famille, perte du travail, la santé qui se détériore de jour en jour. "Tu passeras des années devant ton écran de télévision à attendre la mort."
Dans L'effondrement, un autre livre (que je n'ai pas lu), Édouard Louis raconte comment son grand frère s’est définitivement «effondré» à 38 ans. Il a été retrouvé sur le sol de son appartement inconscient, «comme un animal à l’agonie, comme une bête». Ses organes étaient dégradés par l’alcool, son cerveau endommagé, sa mère a autorisé l’équipe médicale du service de réanimation à le débrancher. «Il était mort mais elle était la seule à avoir le droit de le faire mourir. Il avait trente-huit ans.»
C'est Colette, la grand-mère, qui va chez son fils et le découvre gisant derrière la porte du salon. "Vert. Jaune. Marron. Gonflé. Méconnaissable. Mort." Mort trois jours avant. "Trois jours de putréfaction de la viande dans une pièce chauffée à 22° C ont rendu l'autopsie difficile et presque impossible la détermination exacte de la mort."
La suite est édifiante : "Il faut voir comme les agents publics nous regardent à notre arrivée au tribunal pour signer une renonciation à la succession. La justice lit sur nous la pauvreté. Nous sommes ce que les gens qui n’en sont pas appellent des “cas sociaux”. Le ton avec lequel la fonctionnaire qui nous reçoit s'adresse à nous est équivoque. Je sens encore le poids de son regard de mépris sur mes épaules. Peut-être que le soir en rentrant chez elle, elle parlera de nous à son mari en disant les "cassos". C'est comme ça que je le vois écrit sur les réseaux sociaux. C'est comme ça que les Blancs privilégiés qui m'entourent disent à l'école."
Benjamin Daugeron n'est pas resté un "cassos", il n'a pas connu la trajectoire foudroyante d’Édouard Louis, mais il a réussi à intégrer une classe préparatoire aux grandes écoles option économie à Orléans, puis il est allé à Paris, où il vit désormais. Il a surtout écrit ce livre courageux, qui n'aura certainement pas un grand succès public (j'espère me tromper), mais qui mérite vraiment le détour.
Je l'avais demandé dans les deux librairies existant à La Châtre. Il n'y était pas. On ne savait rien de lui. J'ai lu que Gaël Faye avait été reçu récemment dans l'une des deux. C'est bien. Mais il faut inviter aussi Benjamin Daugeron. Le malheur n'est pas qu'en Afrique, il est aussi parfois au coin de sa propre rue.
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| Ayline Olukman - America |
jeudi 6 août 2026
Jackie, le rêve et le Manteau d'Arlequin
Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases.
Un autre exemple : Karin Ueltschi n'était pas tout à fait une inconnue pour moi. Elle apparaît dans un article du 17 septembre 2020, Le rêve de crue et de Cahus. J'en reprends ici les lignes essentielles :
Au matin du 8 septembre dernier, je m'éveillai d'un rêve particulièrement saisissant. Alors que plusieurs semaines s'étaient passées sans aucun songe remarquable - toutes les bribes de rêves se diluant presque instantanément au réveil -, celui-ci resta fortement imprimé, bien que je ne parvinsse pas à le restituer dans son entièreté tellement sa matière était riche et complexe. Je le nommai rêve de la crue. Parce que l'image centrale est celle d'une crue, mais cette crue est étrange car elle eut lieu sur une place que dans le rêve je situai à Aigurande, mais qui était bien plutôt la place du Marché à La Châtre. J'étais sur le haut de la place, et je voyais l'eau déferler sur la pente, non pas en torrents mais comme une inondation lente et continue, et tout à coup il y eut une sorte d'îlot, surmonté d'un arbre, qui glissa à la surface des eaux, et vint percuter une maison du côté droit de la place. Je sortais alors avec un ami, H., nous avions de l'eau jusqu'aux genoux et nous rejoignîmes une maison de l'autre côté de la rue. Commença alors une déambulation, de maison en maison, car elles paraissaient toutes interconnectées, un vrai labyrinthe jusqu'à notre arrivée dans une maison appartenant à quelqu'un que je connaissais (je ne sais pas qui au juste, mais c'est la présence de deux livres qui me donna cette certitude). Dès lors, je décidai de ne plus bouger de cet endroit. Une sensation d'étrangeté ne me quitta pas tout au long de cette exploration, mais il n'y avait pas d'angoisse.
Je n'avais aucune sorte d'explication à ce rêve, que j'eus besoin de raconter (ce qui ne m'arrive pas si souvent).
En consultant ce matin-là ma messagerie, je fus surpris de voir que j'avais reçu, à 6 h 39 exactement, c'est-à-dire au moment même de mon rêve de crue, un mail du site Academia avec un pdf intitulé "Le rêve de Cahus : une histoire de pieds et de bottes." Dont l'auteure était Karin Ueltschi-Courchinoux, professeur à l'université de Reims Champagne-Ardenne. Cette étude fut présentée au XXIIIème Congrès triennal de la Société Internationale Arthurienne, du 25-30 juillet 2011, Bristol, dans le cadre du thème n° 6 : « le surnaturel et la spiritualité dans la littérature arthurienne ». *L'étrange n'était pas seulement le fait qu'un rêve soit l'élément central de ce document, en synchronicité donc avec mon propre rêve, mais c'était aussi que Karin Ueltschi était au cœur de la dernière diapositive d'un diaporama que j'avais prévu de montrer (et que je montrai effectivement) lors de mon cours ce matin-là sur l'orthographe, à travers cette citation dont j'ai oublié aujourd'hui la source :"On n'a jamais pu se mettre d'accord sur la fonction de l'orthographe. Doit-elle rendre compte de la phonétique, de l'étymologie, de la grammaire ? Cette indécision produit des collisions formidables."
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| La Petite Creuse à Fresselines |
Je terminais l'article par l'évocation de la mort de mon amie Jackie Momot :
Et je voudrais en terminer pour aujourd'hui avec un autre événement : le décès deux jours plus tard, le 10 septembre, à La Châtre, de ma vieille amie de théâtre, Jackie Momot, victime d'une cruelle maladie. Nous étions nombreux à pleurer celle qui était la vie même, grande dame pleine de verve, merveilleuse comédienne, qui disparaît donc très peu de temps après celle qu'elle avait accompagnée avec dévouement pendant si longtemps, Cécile Reims. Et c'est hier, mercredi 16, que nous sommes allés lui rendre un dernier hommage au cimetière de son village natal, La Cellette, dans la Creuse.
Au retour, nous nous arrêtâmes à La Châtre. La chaleur était encore forte, et la terrasse en contrebas de la place du Marché nous apporta son ombre. La Place du Marché, c'était là le site de mon rêve, je m'en avisai alors, ne sachant pas vraiment quoi en penser.
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| Jackie Momot (Les Misérables 62, Cluis-Dessous, 2012)** |
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* On retrouve Cahus et son rêve dans Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, à la page 107. Et l'on peut aussi consulter un article encore plus détaillé sur Archive ouverte-HAL : Les bottes de Cahus.
** Ce spectacle qui était aussi un hommage à celui donné cinquante ans plus tôt dans les ruines, une adaptation des Misérables de Victor Hugo, je l'avais écrit et mis en scène dans le cadre de l'association théâtrale du Manteau d'Arlequin. L'expression "manteau d'Arlequin" se trouve expliquée dans une des dernières notes de bas de page de l'article cité plus haut de Karin Ueltschi :
L’expression « le manteau d’Arlequin » encore aujourd’hui employée en langage de scène renvoie à la « chape » ou la « gueule » d’Hellequin, la bouche de l’enfer : « Le théâtre s’étendait dans une longueur de cent pieds environ, souvent plus et quelquefois moins. Il s’élevait en face des loges et du parterre, dont il était séparé par une barrière nommée « le créneau ». Le premier plan de la scène touchait d’un côté au créneau, de l’autre aux mansions ou constructions : c’était la galerie, solier, ou premier étage du théâtre. Sous elle, était la caverne de l’Enfer, fermée par un grand rideau, qui représentait une tête hideuse qu’on voit quelquefois désignée sous le nom de Chape d’Hellequin. Ce rideau tantôt s’entr’ouvrait à l’aide de cordages, tantôt s’ouvrait largement ; les démons en sortaient par la gueule béante ou par les yeux et de là sautaient aisément sur la galerie qui représentait la terre. » G. Cohen, « Un terme de scénologie médiévale et moderne : chape d’Hellequin – manteau d’Arlequin », in Mélanges de philologie romane et de littérature médiévale offerts à Ernest Hoepffner, Paris, Les Belles Lettres, 1949, p. 113. Voir K. Ueltschi, La Mesnie Hellequin…op. cit., p. 577 et sq.
jeudi 17 septembre 2020
Le rêve de crue et de Cahus
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| La Petite Creuse à Fresselines |
Au matin du 8 septembre dernier, je m'éveillai d'un rêve particulièrement saisissant. Alors que plusieurs semaines s'étaient passées sans aucun songe remarquable - toutes les bribes de rêves se diluant presque instantanément au réveil -, celui-ci resta fortement imprimé, bien que je ne parvinsse pas à le restituer dans son entièreté tellement sa matière était riche et complexe. Je le nommai rêve de la crue. Parce que l'image centrale est celle d'une crue, mais cette crue est étrange car elle eut lieu sur une place que dans le rêve je situai à Aigurande, mais qui était bien plutôt la place du Marché à La Châtre. J'étais sur le haut de la place, et je voyais l'eau déferler sur la pente, non pas en torrents mais comme une inondation lente et continue, et tout à coup il y eut une sorte d'îlot, surmonté d'un arbre, qui glissa à la surface des eaux, et vint percuter une maison du côté droit de la place. Je sortais alors avec un ami, H., nous avions de l'eau jusqu'aux genoux et nous rejoignâmes une maison de l'autre côté de la rue. Commença alors une déambulation, de maison en maison, car elles paraissaient toutes interconnectées, un vrai labyrinthe jusqu'à notre arrivée dans une maison appartenant à quelqu'un que je connaissais (je ne sais pas qui au juste, mais c'est la présence de deux livres qui me donna cette certitude). Dès lors, je décidai de ne plus bouger de cet endroit. Une sensation d'étrangeté ne me quitta pas tout au long de cette exploration, mais il n'y avait pas d'angoisse.
Je n'avais aucune sorte d'explication à ce rêve, que j'eus besoin de raconter (ce qui ne m'arrive pas si souvent).
En consultant ce matin-là ma messagerie, je fus surpris de voir que j'avais reçu, à 6 h 39 exactement, c'est-à-dire au moment même de mon rêve de crue, un mail du site Academia avec un pdf intitulé "Le rêve de Cahus : une histoire de pieds et de bottes." Dont l'auteure était Karin Ueltschi-Courchinoux, professeur à l'université de Reims Champagne-Ardenne. Cette étude fut présentée au XXIIIème Congrès triennal de la Société Internationale Arthurienne, du 25-30 juillet 2011, Bristol, dans le cadre du thème n° 6 : « le surnaturel et la spiritualité dans la littérature arthurienne ». L'étrange n'était pas seulement le fait qu'un rêve soit l'élément central de ce document, en synchronicité donc avec mon propre rêve, mais c'était aussi que Karin Ueltschi était au coeur de la dernière diapositive d'un diaporama que j'avais prévu de montrer (et que je montrai effectivement) lors de mon cours ce matin-là sur l'orthographe, à travers cette citation dont j'ai oublié aujourd'hui la source :"On n'a jamais pu se mettre d'accord sur la fonction de l'orthographe. Doit-elle rendre compte de la phonétique, de l'étymologie, de la grammaire ? Cette indécision produit des collisions formidables."
Je reviendrai ultérieurement sur ce rêve de Cahus, qui constitue, selon Karin Ueltschi, la porte d'entrée du Perlesvaus, autrement dit le Haut Livre du Graal, écrit en français au XIIIe siècle, et qui est le remaniement en prose du Conte du Graal de Chrétien de Troyes. Je veux noter auparavant un troisième fait, une troisième collision "rêveuse". Ce même matin du 8 septembre, sur la partie latérale d'Alluvions, je vois que sur la revue en ligne Diacritik est paru un entretien de Pierre Guéry avec l'écrivain belge Patrick Lowie. Dont voici l'en-tête :
Pierre Guéry écrit :
"En décembre 2013, à la sortie de son livre Amaroli Miracoli aux éditions Maelström, Patrick Lowie annonce à la RTBF qu’il s’agit du début d’une série littéraire de quarante épisodes accompagnée de performances musicales, intitulée Les chroniques de Mapuetos et jalonnée de nombreux récits de rêves. Elle est censée avoir été écrite par un certain Marceau Ivréa, qu’il prétend avoir découvert et dont il aurait recomposé le travail disparate. Dans la fiction littéraire de Lowie, Marceau Ivréa est présenté comme un écrivain belgo-italien retrouvé mort dans sa cellule de la prison de Saint-Gilles en Belgique, auteur de milliers de pages retrouvées dans une chambre du Grand Hôtel Liégeois de Bruxelles.
Depuis 2016, il écrit des portraits oniriques de personnalités sur le site Next-F9.com, portraits dans lesquels ce nom étrange de Mapuetos revient souvent…
Drôle d’histoire à tiroirs.
Entretien avec un bricoleur de rêves."
Encore une fois, je reviendrai sur cette oeuvre singulière (dont je ne connaissais rien avant ce matin). A ce stade, je voulais juste signaler cette triple occurrence du rêve sur une toute petite période de temps : rêve réalisé, rêve médiéval, rêve contemporain.
Et je voudrais en terminer pour aujourd'hui avec un autre événement : le décès deux jours plus tard, le 10 septembre, à La Châtre, de ma vieille amie de théâtre, Jackie Momot, victime d'une cruelle maladie. Nous étions nombreux à pleurer celle qui était la vie même, grande dame pleine de verve, merveilleuse comédienne, qui disparaît donc très peu de temps après celle qu'elle avait accompagnée avec dévouement pendant si longtemps, Cécile Reims. Et c'est hier, mercredi 16, que nous sommes allés lui rendre un dernier hommage au cimetière de son village natal, La Cellette, dans la Creuse.
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| Jackie Momot (Les Misérables 62, Cluis-Dessous) |
Au retour, nous nous arrêtâmes à La Châtre. La chaleur était encore forte, et la terrasse en contrebas de la place du Marché nous apporta son ombre. La Place du Marché, c'était là le site de mon rêve, je m'en avisai alors, ne sachant pas vraiment quoi en penser.
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| Vieille croix romane (cimetière de La Cellette -23) |
lundi 20 juillet 2020
Pour Cécile
Passons. Pour rendre hommage comme elle le mérite à Cécile Reims, je me permets de reproduire ici l'article que j'ai écrit pour La Bouinotte en 2019, à la suite d'une rencontre de deux heures avec l'artiste, en compagnie d'Yvan Bernaer.
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| Cécile Reims en famille à Kibarty (Lituanie) à l'âge de 4 ans. Aucun de ces enfants n'a survécu. |
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| Plaies d'arbres, 2008, burin et pointe sèche, Musée Saint-Roch Issoudun. |
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| Au kibboutz, 1946 |
| Forteresse de paille, burin et pointe sèche, 2005, Musée Saint-Roch Issoudun. |



















