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mercredi 11 décembre 2024

Bout du bout du bayou

J'ai lu avec le plus vif intérêt Mon Pollock de père, de Francesca Pollock. J'ai découvert que dans l'ombre du célèbre Jackson Pollock il y avait un grand frère, Charles, sans qui rien ne serait sans doute arrivé. Cette quête d'une fille pour mieux comprendre un père disparu alors qu'elle n'avait que vingt-et-un ans m'en a très vite rappelé une autre, transcrite dans ce récit qui se nomme Archipels. Publié aux éditions de l'Olivier en cette année 2024, sélectionné pour le Goncourt, et que nous devons à Hélène Gaudy.

Les résonances entre les deux ouvrages sont étonnantes. 

Voici l'incipit du Pollock : "Mon père est un artiste peintre américain qui a traversé le vingtième siècle, de son Colorado natal jusqu’à Paris, où il a passé les dix-sept dernières années de sa vie. À sa mort, il a laissé une production que personne n’avait vue et une histoire ignorée de tous. Ce que j’ai le mieux connu de lui, c’est son silence – un silence qui a fini par faire de moi une archéologue de sa pensée et de son œuvre." (C'est moi qui souligne)

Archipels : "Je suis fâché avec mes souvenirs, ajoute-t-il gentiment, désolé de ne pouvoir mieux me satisfaire. / Il me confie qu'il se sent perdu, "déboussolé". Il résume : ce n'est pas une très bonne période. Chaque phrase se rapportant à sa personne suscite un léger mouvement de tête, des paupières qui se baissent. Toujours, mon père contourne la parole, ou la parole contourne mon père." (p. 19, c'est moi qui souligne)

Il ne s'agit pas de dire que ces deux histoires sont homothétiques. Non, car il y a d'abord une grande différence : Francesca entame le travail autour de son père après sa mort, tandis qu'Hélène Gaudy effectue le sien alors que Jean-Charles Gaudy est encore vivant, fatigué certes, mais bien vivant, en pleine possession de ses moyens intellectuels.

On aura noté le prénom : Jean-Charles pour Hélène Gaudy, Charles pour Francesca Pollock.

Charles Pollock à Okemos, dans le Michigan, en 1960.

Au-delà du prénom commun, les deux hommes partagent une même condition d'artiste.  

Très vite, dans Archipels, il est question de l'atelier, ce local dans le douzième arrondissement où Jean-Charles a peint pendant vingt ans,  a accumulé les tableaux, les livres, les masques africains, les éditions originales des surréalistes, les cadrans d'horloge et les carafes en grès, etc, etc. Jusqu'à ce que l'espace soit saturé, menacé d'écroulement : "Souvent, il pense à ces reliques qui reposent, là-bas, sans personne pour les voir : ces strates entre lesquelles il ne parvient plus à établir de lien, de direction, comme si tout cela n'avait servi à rien ou comme s'il ne parvenait plus à voir à quoi ça sert." (p. 21)

A cet atelier correspond dans le récit de Francesca l'immense entrepôt de New York, dans le quartier de Harlem. A l'entrée de ce bâtiment sombre et gris qui lui évoque une prison, elle est prise de vertige : depuis plus de vingt ans dormaient là des dizaines de toiles enroulées sur des cylindres et toute une série de tableaux recouverts d'un plastique transparent, des œuvres qu'à Paris personne n'avait jamais vu, et qu'elle va dès lors, avec l'aide de sa mère, s'évertuer à faire connaître.

Une autre grande différence sépare Charles Pollock de Jean-Charles Gaudy : le premier est l'aîné de cinq frères, le second est fils unique. Mais c'est bien autour de la fratrie que se nouent les destinées : parmi les nombreuses collections de l'atelier, il y a celle des fétiches. Et parmi ceux-ci, la famille africaine des ibeji. Hélène Gaudy s'attarde sur les ibeji car ces statuettes des Yorubas du Nigeria représentent des jumeaux disparus. Quand l'un des deux jumeaux meurt, on pense que son âme appelle celle de son frère ou de sa sœur pour qu'elle le rejoigne, mettant ainsi sa vie en péril. Pour rétablir l'équilibre, les parents font réaliser une statuette qui sera comme le réceptacle de l'âme afin de réunir l'esprit des deux enfants. Elle sera dès lors considérée comme un membre de la famille.

"Le premier né des ibeji est nommé Taiwo. Plus curieux et hardi, il est paradoxalement considéré comme le plus jeune, comme si son appétit était une source de jouvence, tandis que le second, nommé Kehinde, serait plus prudent et réfléchi.
Quand mon père et moi étions frère et soeur de l'enfance, nous n'avions jamais le même âge. Il était tantôt le Taiwo, plus naïf, plus téméraire, tantôt le Kehinde, hésitant et inquiet. Nous avions des amorces de dispute, des luttes d'influence mais il s'avouait vite vaincu, détestait le combat. Je restais seule à mener nos luttes fratricides. Ma colère n'affrontait plus personne puisqu'il avait brutalement repris son corps d'adulte. Il avait déserté." (p. 32-33)

 

Ibeji (Metmuseum)
 

A ce passage singulier ("Quand mon père et moi étions frère et sœur de l'enfance"), on peut faire correspondre cet autre texte curieux, écrit par Francesca après une mésaventure à Venise. Invité en 2015 par le musée Guggenheim à l'occasion d'une exposition, elle chute lourdement dans l'eau d'un canal. Il lui faut plusieurs heures pour reprendre ses esprits, puis elle rédige une lettre à la Punta de la Dogana. "Cette lettre, écrit-elle, qui me paraît étrange à la relecture, mais que je donne ici sans la retoucher, est une allégorie de la fraternité, de ce corps-à-corps impossible que j'ai vécu avec les œuvres. Chuter puis ne plus pouvoir bouger, se sentir humilié alors même que l'on est à bon port... Est-ce cela que tu as vécu ?"

La lettre est adressée au frère que je n'ai pas eu. Je n'en donnerai ici qu'un court extrait, la fin en fait: "Une trentaine de regards, tournés vers moi, m'écoutaient parler de toi - l’œuvre d'un père. [...] Le lendemain, je retournai te voir une dernière fois. J'avais le sentiment de voir certaines œuvres pour la première fois. Je me surpris même à lire les cartels, ceux-là mêmes que j'avais rédigés ! Il était temps de partir. Partir pour de bon. Tu étais au calme, entouré, loin du tumulte de la ville et de la Biennale, et, je le savais, tout le monde, enfin, te voyait." (p. 70-71)

Finissons pour aujourd'hui avec cet autre écho entre les deux récits. On a vu que l'existence de Charles Pollock et de sa fille Francesca se jouait entre l'Europe et l'Amérique, du Colorado natal à Paris où il décède. Or, Archipels s'ouvre par ces lignes-ci :

Aux confins de la Louisiane, une île porte le prénom de mon père.
Chaque jour, elle s'enfonce un peu plus sous les eaux.
J'ai appris, en même temps que son existence, qu'elle s'apprêtait à disparaître.

Par curiosité, je suis allée voir, sur un logiciel de cartographie virtuelle, à quoi elle ressemblait : à peine une terre, juste un ruban survivant parcouru des lacis immobiles d'une eau pâle. A peine une île, un réseau de rives poreuses, ligneuses, enchevêtrées. L'Isle de Jean-Charles, oubliée des Amériques, bout du bout du bayou. (p. 11)

Quelques jours plus tard, je réalisai que j'avais déjà lu un autre récit sur cette Isle Jean-Charles :  il s'agissait du très beau Katrina, de l'écrivain et vidéaste  Frank Smith.


De tout ceci nous reparlerons bientôt.




samedi 14 décembre 2024

Tracer le lit du serpent

"Les marécages s'enfoncent, embrumés et opaques. les villes, Houma, Lafourche, on les traverse un jour.
On roule jusqu'à Isle de Jean-Charles, sur le bord du Golfe du Mexique, une île accidentelle et continentale et dérivée, née d'une dislocation, d'une fracture. Une terre désolée qui survit à l'engloutissement, au bout des bayous. Pour y accéder, il n'y a qu'une seule route qui perd régulièrement la bataille contre les éléments. Ensuite s'alignent de pauvres maisons de bois."

Frank Smith, Katrina, Isle de Jean-Charles, Louisiane, Éditions de l'Attente, 2015, p. 13

Cette route, Hélène Gaudy l'évoque au début d'Archipels : "La bien nommée Island Road est un cordon qui surnage entre le ciel et l'eau , reliant l'île à la côte dans un matin vaste et éclatant, immortalisé par la mauvaise photographie des camions de Google. De temps en temps, un panneau tente de rappeler que le temps existe, le temps et la distance, que quelque chose un jour viendra briser cette droite, ce bitume, cette lumière. Ce que le dernier panneau a un jour indiqué est effacé - une surface blanche, muette, maculée de rouille et de terre." (p. 11-12)

Island Road

Si j'ai fait le lien entre Archipels et le récit de Francesca Pollock sur son père Charles Pollock, c'est sans doute aussi parce que le souvenir de la rencontre récente avec Hélène Gaudy était resté vif. Elle avait eu lieu dans le cadre du Goncourt des détenus, que j'ai déjà évoqué ici à plusieurs reprises. L'écrivaine  était venue, accompagnée de son éditrice, à la centrale de Saint-Maur, présenter son ouvrage et discuter avec les participants au prix, et les bénévoles de Lire pour en sortir avaient été conviés aussi. Un beau moment, car bien qu'à la vérité les détenus n'avaient que modérément apprécié Archipels (et ils donnèrent leur avis sans hypocrisie), l'humilité et l'affabilité d'Hélène Gaudy (qui entrait dans une prison pour la première fois) permirent de féconds échanges. Je n'intervins, lors de cette réunion, qu'une seule fois, pour poser une question sur cette Isle Jean-Charles précisément, dont la présence en tête du livre m'intriguait. Et Hélène Gaudy confirma que la découverte de cette terre menacée de disparition, portant le même prénom que son père, fut l'élément déclencheur de son écriture.

Un peu plus loin dans le livre, elle cite une légende de la tribu des Chitimachas (avec les Biloxi et les Choctaw, une des trois tribus amérindiennes occupant l'Isle depuis des lustres) : le bayou Tèche, formé dans l'ancien lit du Mississipi, serait l'empreinte du corps d'un serpent géant abattu à coups de flèches. "L'eau, écrit-elle, fait son lit dans l'empreinte de ce qui a disparu, se coule dans le sillage des serpents qui meurent comme on se glisse dans le creux de ceux qui nous précèdent." (p. 56)

Dans la recherche de ce père qui affirme n'avoir pas de souvenirs d'enfance, cette légende du serpent devient une métaphore pour traduire le mouvement de la connaissance, de la traque indiciaire nécessaire quand l'accès à la mémoire directe ne semble pas possible : "Je marche sur les traces de mon père comme un pisteur dans la neige. Des traces neuves, encore vives, que je voudrais interroger alors que ses pieds viennent à peine de laisser dans le blanc leur empreinte : les saisir et le saisir, lui, dans la même mouvement, voir comment il voit, comment il les comprend - que chaque trace suscite une parole, et chaque parole une nouvelle trace." Et elle termine ainsi la première section du livre (qui en compte cinq), section intitulée Bayou, par ce paragraphe : "Dehors, la nuit est tombée, franche. Le sol est luisant de pluie fraîche. Les lumières de la ville m'accompagnent. Je vais me donner un an. Un an pour le connaître autrement que par nos mots, ou avec eux s'ils nous viennent. Pour chercher avec lui la chimère - tracer le lit du serpent."(p. 58, je souligne)

Isle Jean-Charles

La métaphore du serpent, on la retrouve dans Mon Pollock de père, quand Francesca essaie de cerner la relation de Charles (elle s'adresse  à lui de façon posthume) avec son frère Jackson Pollock :

"Les convergences entre toi et ton frère abondent. Chacun semble avoir réglé son pas sur celui de l'autre mais, secrètement. J'ignore ce qui s'est passé entre vous. Ce que je sais, c'est ce que j'ai vu de toi, et ce que tu as essayé de me cacher : ce trésor que j'ai fini par découvrir. Aujourd'hui que tout a été défriché, cela me semble vertigineux, tant tes actes ont porté à conséquence. Avec ces pages, comme avec tes œuvres, j'essaie d'insuffler de la vie là où elle brillait par son absence. J'ai en tête cette image du serpent. Comme si tu m'avais donné pour père la peau morte du serpent qui mue. Moi, ce que je veux, c'est un vrai père, un père qui tient, celui qui vient après la mue, révélé derrière l'apparat du mort." (p. 119, je souligne)

 

CHARLES POLLOCK ROME SIX, 1963 Huile sur toile / Oil on canvas 170 x 140 cm

La mue du serpent est une image employée également par Hélène Gaudy : "Tous ces fétiches en rang, ces babioles, ces ficelles, toutes ces couches comme une mue, une peau, j'essaie de les prendre de vitesse, de les écouter tant qu'il est là pour traduire." (p. 57)

Flooding on Island Road, View toward Isle de Jean Charles from Pointe-aux-Chenes, Louisiana, Kael Alford (2008)


samedi 21 septembre 2019

La/hire et Moi/x


Le 18 septembre, dans Se promenant sur les levées de la Loire, j'en appelle aux poètes, Jaccottet, Tranströmer et Pirotte, à dix ans de là parcourus avec ferveur, et j'ouvre sur un autre que je connais beaucoup moins bien, pour ne pas dire très mal, car il n'est guère encore qu'un nom pour moi, mais je sais reconnaître ces visitations : elles annoncent de longues fréquentations, des compagnonnages qui n'en finiront plus. Oui, c'est toi, Charles Péguy qui vient à moi sous les espèces profanes d'un parking, grâce à l'attention d'un Charles Coustille, merci à lui. Péguy, orléanais, élève-maître, comme je l'ai été à Châteauroux, lui à l'école normale d'Orléans, l'inventeur de la célèbre métaphore des hussards noirs, le polémiste redoutable, le catholique et le patriote, mort d'une balle dans le crâne à Villeroy au tout début de la Grande Guerre. Et bien sûr quand je pense à ce nom, Orléans, c'est un autre écrivain qui pointe son nez, qui l'a donné, ce nom, à son dernier livre. Orléans. Yann Moix bien entendu. Et ma première réaction, c'est de fuir cette pensée, et les remugles des affaires qu'elle évoque, enfant martyr, mensonges, famille déchirée, accusations réfutées, père, frère, dessins antisémites, négationnistes, mea culpa, repentir, pardon, tout cela qui me révulse, m'ennuie, me dégoûte.


Mais rien n'est simple. Dans ma recherche googlisante sur Péguy et Orléans, je tombe sur une interview de Moix par Matthieu Giroux, de la revue Philitt, datée du 22 septembre 2014, il y a donc presque cinq ans jour pour jour. Et cet article est intitulé : Yann Moix : « Tant que Péguy n’écrit pas, il ne sait pas ce qu’il pense ». Ce qui me fait aussitôt remonter en mémoire cette autre affirmation, étrangement proche, de Pierre Bourdieu : "« Quand je ne sais pas ce que je pense, j’écris. » Or, je ne pense pas qu'il y ait beaucoup d'accointances entre Moix et Bourdieu. Son grand ami BHL, celui qui pardonne miséricordieusement, n'a-t-il pas écrit : « Bourdieu ? Non, je n’ai pas réagi à la mort de Bourdieu. Superstition. Respect des morts, même adversaires. Et puis la cause me semblait entendue depuis longtemps. Sur ce mandarin parlant au nom de la " basse intelligentsia ", sur ce pur produit de l’élite dénonçant la " distinction ", sur cette star des médias théorisant inlassablement son allergie à la " télévision ", je ne me posais qu’une vraie question : était-il Alceste ou Tartuffe ?" 

Passons sur ce triste personnage qui n'a jamais supporté que Bourdieu ne lui accorde même pas l'aumône d'une rencontre. Ce n'est pas lui qui redorera à mes yeux la pilule moixienne. Je lis tout de même l'entretien. Qui, je le reconnais volontiers, est intéressant : Moix est un vrai amoureux et connaisseur de Péguy. Témoin, cet échange (que je choisis aussi en raison de la présence de certain terme qui ne m'est pas indifférent) :
PHILITT :  D’autres écrivains sont-ils aussi visionnaires que Péguy ?
Yann Moix : Dès qu’un écrivain est profond il y a un certain nombre de constances. C’est déjà présent chez Shakespeare. Mais c’est d’autant plus flagrant chez Péguy dont la base de réflexion est la France, les partis politiques, le parlementarisme. Quand en 1905, il écrit que l’on va tous devenir Allemand et qu’il invente  les formules « Saint-Michelstrasse » et les « Champs-Elyséesgasse », il ne parle pas de l’Occupation allemande en tant que telle mais c’est assez vertigineux. Il est très vite pessimiste sur le pangermanisme. Pour Péguy, la Grande Guerre est imminente dès 1905. Mais il faut faire attention à ce que l’on fait dire à Péguy. Par exemple, les résistants ont repris une phrase « Il faut résister… » alors que Péguy disait ça à son imprimeur à Suresnes parce qu’il y avait trop de coquilles.
Je ne parviens pas, ou très mal, à faire coïncider ce Moix pertinent sur Péguy et cet autre Moix négationniste, destructeur, persécuteur (s'il faut en croire son père et son frère Alexandre). Et puis je m'avise soudain que le problème s'expose peut-être très simplement dans son nom même, ce Moix, d'origine catalane, qui colle un x au bout du Moi. Autrement dit qui juxtapose une des marques du pluriel français à la singularité qu'ordonne le pronom personnel tonique de la première personne du singulier (Cnrtl). Écrivons donc Moi/x. Pour exprimer cette pluralité de voix, cette diffraction de visages, cette dispersion de l'âme peut-être psychotique, qui explique peut-être aussi la composition en deux parties de l'ouvrage (dedans/dehors). Dedans  : entre les murs de la maison familiale.
Dehors  : l’école, les amis, les amours.



Juan Asensio, dans un article récent, écrit au vitriol comme il en a l'habitude, évoque une molle théorie du Moi :
"Le secret de Yann Moix ? C'est encore lui qui le mieux sait nous l'avouer, alors même que nous n'avons pas vraiment songé à le soumettre à la question ! Il ne le chuchote pas mais, plutôt, nous le crache à la figure à chacune de ses pages mais jamais plus clairement que dans cet aveu, que nul, d'ailleurs, n'aurait songé à lui extorquer : «C'est en moi-même que je voulais faire carrière; devenir quelqu'un qui ne fût que moi. Ou plus exactement devenir un moi qui ne pût être quelqu'un d'autre» (p. 133). Pauvre Yann Moix se rêvant élève d'un maître, comme aux temps révolus des longs apprentissages sous de dures férules, qu'on aurait aimé qu'il découvre, en même temps que Charles Péguy pourquoi pas, Maurice Barrès ce qui, en même temps qu'une colonne vertébrale à sa molle théorie du Moi (et à son style, bien sûr !), l'eût certainement empêché de proposer telle monstrueuse filiation pour lesbienne transgenre et transhumaniste, avoir des enfants «dont nous ne serions pas les parents» (p. 134) !"
En parlant de secret, je me reporte à ce qu'écrivit Christophe Claro au sujet du livre d'Hélène Gaudy sur Terezin, en un article de son blog Le clavier cannibale, que j'ai consulté juste avant la rédaction du présent billet, à l'occasion de la publication d'un nouveau vertige enregistré dans le livre même* (les deux blogs me paraissent de plus en plus intriqués). Claro écrivait donc :

"Il y a quelque chose d’étrangement proustien dans l’approche d’Hélène Gaudy, qui s’est donnée pour but de pénétrer les noms et leur secret, de faire coïncider Terezin et Theresienstadt, ainsi qu’on peut s’en rendre compte à la lecture de cette page :
« Il y a ce que le nom renferme dans les replis de ses sonorités, les lentes métamorphoses qui ajoutent ou retranchent une lettre, changent une terminaison, et il y a les événements brusques qui l’entachent subitement ou le mettent en lumière. Tel nom obscur soudain placé sur le devant de la scène, tel autre maculé, ouvert, dont on ne verra plus désormais que l’intérieur dévoilé. Sonorités de massacres d’Oradour ou de Guernica. Lieux de trahison, de honte – Nuremberg est ses lois, Vichy, son gouvernement. Du plus petit au plus grand, maison, rue, quartier, ville, pays et presque continent, chaque point dans l’espace est ainsi susceptible d’être gagné par une ombre telle qu’en entendant son nom, quels que soient ses charmes et puis ceux qui y vivent, on perçoive l’écho, que le temps répercute au lieu de l’éteindre, de la mise à mort. » [C'est moi qui souligne]


Une coïncidence à relever, avant de passer à la seconde partie de ce billet qui va être bien trop long, j'en ai peur. En regard du début de l'entretien avec Yann Moix, se trouvait une image du numéro 7 de la revue Philitt. Le titre en était memento mori.







Or, souvenez-vous, c'était le titre de l'article de 2014 consacré à Jean-Claude Pirotte. Le chant sourd du memento mori. Emprunté à l'une des phrases de Plis perdus.

Je n'en ai pas fini avec le slash.
Au matin suivant de la nuit de l'article, je me réveille d'un rêve assez foisonnant dont il ne me reste pratiquement rien (c'est très énervant). Ne subsiste guère qu'un nom, et le souvenir de la présence d'une expression engloutie dans les affres de l'aube. Elle ne reviendra pas. Il n'y a que le nom seul. Lahire. Et Lahire, je sais très bien qui c'est. Je fais très bien la relation avec le sociologue Bernard Lahire, dont un énorme essai sur les inégalités d'enfance vient de paraître au Seuil, Enfances de classe. Il y a quelques années j'avais beaucoup aimé Ceci n'est pas qu'un tableau, Essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré (La Découverte, 2015) où il montrait que le sacré n’a jamais disparu de notre monde mais que nous ne savons pas le voir : "La magie sociale est omniprésente dans le domaine de l’économie, de la politique, du droit, de la science ou de l’art autant que dans celui de la mythologie ou de la religion, car elle est l’effet d’enchantement produit par le pouvoir sur ceux qui en reconnaissent tacitement l’autorité. C’est cet enchantement qui transforme une sculpture d’animal en totem, un morceau de métal en monnaie, une eau banale en eau bénite ; et c’est cette même magie sociale qui fait passer un tableau du statut de simple copie à celui de chef-d’œuvre."

Mais ce Lahire** là n'était peut-être la seule piste à suivre. J'avais perdu l'expression mais il me restait tout de même la fugace idée qu'elle tournait autour du jeu de cartes. Or, Lahire c'est le nom du valet de coeur.

Carte ayant valeur de monnaie ; Québec, XVIIe siècle
Or ce Lahire proviendrait d'Etienne de Vignolles (1390 - 1443) surnommé La Hire, seigneur gascon ayant rallié le dauphin Charles en 1418, et rejoint Jeanne d'Arc à Blois le 22 avril 1429.
Il combattit à ses côtés au siège d’Orléans, s'illustra lors des batailles de Jargeau et de Patay. Après la capture de Jeanne d’Arc, il tenta de la délivrer mais tomba lui-même aux mains des Anglais. Échappé du donjon de Dourdan, il mourut quelques années plus tard de ses blessures à Montauban.

Jeanne d'Arc, Orléans, c'est bien sûr Péguy qui s'impose ici encore. Péguy, auteur du  Mystère de la charité de Jeanne d'Arc, que le cinéaste Bruno Dumont a choisi d'adapter dans son dernier film Jeanne. Qui va passer ici à Châteauroux à partir de mercredi prochain.



Encore un film que j'attends avec ferveur...

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* Vertige enregistré le 20 août dernier. Je publie au fur et à mesure. Un vertige après l'autre. J'ai à l'heure actuelle 23 vertiges d'avance, et un mois donc de décalage entre l'enregistrement et la publication. Il ne se passe guère de jour sans une cueillette de vertiges (le 20 septembre, par exemple, pas moins de trois).

** De fait, Bernard Lahire apparaît une fois dans Alluvions,  au 12 juillet 2016, avec My eyes begins to be obscured, un article qui avait pour matrice une paire d'yeux (ceux de Jorge Luis Borges) accompagnée d'un poème de Sebald, où il était question du peintre anglais Joshua Reynolds. J'écrivais ceci : "J'étais jusque là totalement ignorant, je l'avoue, de l'existence de ce peintre. Or, hier soir, poursuivant la lecture du robuste ouvrage de Bernard Lahire, ceci  n'est pas qu'un tableau, essai sur l'art, la domination, la magie et le sacré, (sur lequel je ne manquerai pas de revenir un de ces jours), je lis dans une note de bas de page : "Parlant de l'exposition des œuvres de Joshua Reynolds par la British Institution, en 1813, Francis Haskell écrit que, "jamais encore, dans aucun pays, on n'avait proposé de célébrer ainsi l’œuvre d'un maître disparu"(...). L'année suivante, la même institution proposa d'exposer les meilleurs tableaux des maîtres anciens flamands et hollandais. (...)"(p. 294)
L'étude de Lahire m'avait passionné, mais contrairement à ce que j'avais annoncé imprudemment, je n'y suis jamais revenu...

lundi 26 août 2019

Par la lucarne du versant est

- Vous n'êtes pas entré par la lucarne du versant est ? Vous me décevez quelque peu.
- Non, je suis passé par la porte tout bonnement, veuillez m'en excuser, mais en matière d'alpinisme je ne suis pas de taille.
- J'aurai mauvaise grâce à vous le reprocher, je suis très mauvais escaladeur moi aussi, car sujet au vertige. Et pour la spéléologie, c'est encore pire. Claustrophobe invétéré.
- C'est Bartt qui va être déçu. Il semble qu'après la découverte du causse, un gouffre de 800 mètres n'ait rien pour lui faire peur.
- Je l'attendrai au bivouac. De fait, j'eusse été un très mauvais compagnon de voyage pour l'expédition au Mont Analogue. Cela n'a pas empêché Daumal de se signaler à nouveau par trois fois ces temps derniers.
- Ah bon ? Le contraire m'eût étonné, à vrai dire. Vous ne jurez plus que par lui.
- Persiflez tant que vous voudrez. Le fait est que, sans rien chercher, je suis retombé dessus à plusieurs reprises. Tout d'abord avec cette page du livre de Maxime Préaud, Cécile Reims graveur (2000), que j'ai consulté pour la rédaction d'un article commandé par le magazine La Bouinotte.


Le jour suivant, alors que nous passions quelques jours chez des amis près d'Aix-en-Provence, j'ai remarqué dans leur bibliothèque un livre qui s'intitulait A la Verticale de soi. Ouvrage d'une championne d'escalade, Stéphanie Bodet. L'ouvrant au hasard, je choisis d'abord de lire un chapitre qui se nomme Vertiges. C'est là qu'elle cite René Daumal, page 244 : "Je songeais que la vie ne tarde pas à nous retirer "ce manteau de puissance" pour reprendre la belle expression de Christian Bobin. Lorsqu'il vient à glisser de nos épaules, on a froid soudain, on vacille et on réalise enfin que cette nudité est une grâce qui permet de redevenir humble et humain. A l'avenir, se méfier de la réputation, me disais-je. Et se défier de soi car "sait-on bien toujours si l'on vit ou si l'on joue ?"comme l'écrit René Daumal dans sa correspondance."
- La grimpeuse a des lettres...
- Elle a en poche un Capes de lettres et a même enseigné un temps. Enfin, pas longtemps, l'appel de la roche la séduisait plus que l'appel de la cloche.
- Vous réfléchissez longtemps pour produire de telles formules à la noix ?
- Et enfin, il y a eu le commentaire de Rémi Schulz à propos de son article du 4/4/2012, La mode Daumal, où il relate une de ses plus fabuleuses coïncidences, autour de l'achat d'une page de dessins et de calculs de Daumal jeune.
- Bon d'accord, mais l'autre jour vous mettiez Daumal en rapport avec Sebald. Vous avez oublié ?
- J'y viens. Mais tout d'abord...
- Encore une digression...
- A peine... La veille de notre escapade caussenarde et poulignesque, je suis passé à la librairie Arcanes. Le livre que j'avais commandé n'était pas arrivé mais j'ai flashé immédiatement sur un inédit de Frances A. Yates, Le Théâtre du Monde, édité chez Allia. Magnifique édition, soit dit en passant, comme souvent avec cette petite maison.


- Frances A. Yates, l'auteur de L'Art de la mémoire. Vous en avez parlé plusieurs fois sur Alluvions.
- Ravi que vous vous en souveniez. Ce livre, par ailleurs, n'est pas vraiment une nouveauté : il a été publié en 1969, il a donc fallu un demi-siècle pour qu'il passe la Manche. Il se trouve qu'au retour de notre périple jurassique et brennou, j'ai procédé à une petite recherche sur internet. A ma requête "Frances Yates + Allia", je tombe en page 2 (page 3, aujourd'hui) sur une mention du site Norwich.


L'article, vieux de dix ans, évoque un autre livre de Yates édité chez Allia, Fragments autobiographiques.
- En quoi ce site Norwich vous interpelle-t-il ?
- Je prends votre excellente mémoire en défaut. Ceci dit, votre oubli est compréhensible, je n'ai pas reparlé de ce site et de son auteur, Sébastien Chevalier, depuis octobre 2012. Et si j'en ai parlé c'est qu'il évoquait principalement Sebald, comme en témoigne le sous-titre "Du temps et des lieux chez W.G. Sebald et quelques autres." Je suis curieux alors de savoir si le blog est toujours actif et je me rends donc sur la page d'accueil. Le dernier billet publié remonte au 18 mai de cette année (il est titré d'ailleurs 18.5). J'ai fait une copie d'écran :


- Je vois maintenant pourquoi vous parliez l'autre jour du 18 mai 44, naissance de Sebald, trois jours avant la mort de Daumal. Ici, dans Austerlitz, dans la dernière page de son dernier livre, Sebald (qui vivait et enseignait la littérature à Norwich, en Angleterre, d'où le nom du blog de Chevalier) se glisse dans l'histoire avec cette mention de Max Stern, 18.5.1944.
- Il n'aimait pas ses deux prénoms Winfried et George, et préférait qu'on l'appelle Max. Mais l'affaire ne s'arrête pas là.
- Il fait trop chaud cet après-midi. Que diriez-vous d'une bonne bière ?
- Un peu de patience, vil soiffard ! Je disais donc que l'affaire ne s'arrêtait pas là. Je sursautai aussi sur cette mention de Drancy. Car il en était fortement question dans le livre que j'avais entamé deux jours avant, Une île, une forteresse, sur Terezín, d'Hélène Gaudy. Par exemple, page 266 : "C'est de la gare de Bobigny qu'est partie Ginette Kolinka, qu'est parti mon grand-père, comme tous ceux qui ont quitté Drancy pour Auschwitz à partir de 1943."


- Mais ce livre, il me souvient que vous l'aviez acheté aux rencontres de Chaminadour, à Guéret, en septembre 2017, il y a presque deux ans. Vous m'y aviez traîné et je dois dire que je n'ai rien regretté : la romancière était d'ailleurs présente mais vous aviez été trop timide pour lui réclamer une dédicace.
- Chaminadour ce n'est pas un salon du livre. Elle était en pleine conversation , je n'ai pas osé l'interrompre.
- Donc vous avez attendu deux ans pour lire ce livre.
- C'est ça. A vrai dire, je l'avais commencé à l'époque puis vite interrompu, je ne sais plus pourquoi, et je ne sais pas non plus la raison qui m'a décidé à le reprendre, précisément le 19 août, au milieu de cinquante livres encore à lire qui s'entassent dans la bibliothèque et ses parages. C'est de l'ordre de l'intuition, une intimation de l'Attracteur étrange...
- Votre fameux Attracteur étrange... Là, désolé, je coince, et je ne suis pas le seul...
- Je vous comprends, c'est dur à avaler. Vous n'êtes qu'un attracto-sceptique de plus... Voyez tout de même cet ouvrage d'Hélène Gaudy. Le sujet, Terezín, l'ancienne forteresse militaire devenue ghetto modèle de Theresienstadt, antichambre d'Auschwitz, est au coeur d'Austerlitz de Sebald, qui décrit la quête de son personnage principal sur les traces de sa mère disparue en ces lieux. Un peu plus bas, sur la page d'accueil de Norwich, je lis : "PS: Pendant ce temps, je poursuis moi aussi mon enquête, paresseusement, sur d’autres carnets que Norwich. Pour des raisons pratiques, j’ai rapatrié l’un d’eux, Extractions, sous WordPress. Ce sera donc Extractions (2). Sa particularité : se limiter strictement à la récolte de matériaux." Je clique alors sur ce nouveau carnet et le moins qu'on puisse dire c'est qu'il est plutôt en déshérence puisque le dernier article remonte à juillet 2017. En fait il a migré vers un Tumblr. Néanmoins, l'une des dernières extractions est précisément un extrait de "Une île, une forteresse."

Voici l'extrait : "Rassemblement des Juifs allemands dès 1938 dans des immeubles qui leur sont réservés, trains interdits sauf quand il s’agira de les déporter, décret empêchant de leur vendre des articles de maroquinerie: ils deviennent des voyageurs sans bagages, évincés de la vie publique, cantonnés à un quartier, une rue, un immeuble, un appartement, une chambre, un châlit dans une chambrée.
On ne se déplace plus, on est déplacé, envoyé à l’Est ou, dans une symétrie absurde, empêché sous peine de représailles de s’éloigner de plus de 30 km de son domicile.
Tout se restreint, s’atrophie, les loisirs, les professions, l’habitat, les déplacements. L’ombre nous tient lieu de forêt, et une bassine d’eau remplace la rivière, écrit Helga Weissowa dans son journal commencé en 1938, à l’âge de 8 ans, et tenu jusqu’à la fin de la guerre parce que son père lui a dit: Dessine ce que tu vois." (Une île, une forteresse, p.27)"
-  [...]
- Vous avez toujours envie d'une bière ? J'ai une bonne artisanale.

mercredi 9 octobre 2024

Tu t'en vas sans moi, ma vie

Chaque fois que je pense avoir épuisé le fil irano-syrien, un prolongement se dessine, une nouvelle perspective s'ouvre, et c'est encore ce qui s'est produit dimanche dernier, de surprenante façon.

En tant que bénévole pour Lire pour en sortir, j'ai été invité à participer au Goncourt des détenus. Autrement dit, à lire une partie des seize livres sélectionnés pour ce prix. Attention, nous ne votons pas, seuls les détenus volontaires de la centrale de Saint-Maur sélectionneront  en temps voulu trois livres pour les délibérations au niveau régional puis national. Nous participons seulement aux débats, aux échanges autour des livres, lors de réunions communes dont la première a eu lieu vendredi dernier. J'ai donc choisi de lire Archipels d'Hélène Gaudy (qui apparaît en quelques endroits de ce blog), et Paris Musée du XXIe siècle, Le dix-huitième arrondissement, de Thomas Clerc. Je n'avais jamais lu Thomas Clerc, mais un article, peut-être celui de Pierre Benetti, La jubilation de la ville, dans la revue en ligne En attendant Nadeau, *m'avait fortement donné envie de le découvrir. 

Six cents pages d'une déambulation continue à travers les 415 rues, squares, places, avenues, cités, jardins, villas, boulevards, impasses et passages que compte le 18ème arrondissement : ça n'a rien d'un roman (et sans étonnement, je l'ai vu disparaître de la seconde liste du Goncourt), mais c'est bien plus passionnant et bien plus amusant que beaucoup de romans. Parce que l'auteur, piéton inlassable et flâneur méthodique qui n'a pas pour autant l'ambition de produire le guide du routard littéraire du 18ème, ponctue son périple par ce qu'il appelle lui-même des performances, j'aide mon prochain, attente, chien, j'améliore la rue..., souvent minuscules, souvent hilarantes. "(...) les performances, raconte-t-il dans un entretien avec Hugo Pradelle,  rythment le texte, y introduisent des repères. On y progresse donc à la façon d’une composition rythmique en suivant le tracé de l’événement que constituent ces performances. En effet, je ne voulais pas juste regarder la ville. Certes, j’ai un côté voyeur, visuel, et le regard est un sens de la prédation, mais je voulais convoquer tous les sens, investir le corps entier dans le récit, dans l’écriture même. C’est pour ça que ce n’est pas un livre sur le 18e, mais un livre dans le 18e. C’est très différent. Le livre relate cette expérience « immersive » et essaie d’inscrire une trace dans le monde, dans le réel."

Or, ne voilà-t-il pas que dans ce livre (que je n'ai pas encore terminé à l'heure où je rédige cet article) surgit la figure de Sadegh Hedayat : "Au 37 [de la rue Championnet], s'est suicidé au gaz l'écrivain Sadegh Hedayat, auteur de La Chouette aveugle ; je n'ai pas lu ce livre culte, mais dès qu'un écrivain se suicide, je me sens proche de lui ; pour m'en sentir plus proche, je me jure de lire ce livre avant la fin de l'écriture de ce livre."(p. 304)

Voilà, c'est tout, le lecteur n'en saura pas plus. Mais Sadegh Hedâyat n'était pas un inconnu pour moi, je n'ai pas lu non plus son livre-culte, mais je venais juste de le croiser dans L'usure d'un monde de François-Henri Désérable. Alors qu'il visite la ville de Chiraz, l'auteur évoque les poètes iraniens :

"Et puis il y a Sadegh Hedâyat, au regard d'une implacable lucidité qu'il posait sur le monde et sur lui-même ; Hedâyat qui ressemblait à Pessoa, donc à un petit-bourgeois, mais dont la prose n'avait rien de petit ni de bourgeois ; Hedâyat qui honnissait la poésie lyrique et les barbus enturbannés ; qui dans une langue sans tradition romanesque inventa le roman ; qui fit La Chouette aveugle ; qui fit Trois gouttes de sang ; qui se disait "ni d'ici ni d'ailleurs ; chassé de là, non arrivé là", et qui fin 1950 arriva quand même à Paris, erra de mansarde en soupente avant d'ouvrir le gaz rue Championnet, à trois cents mètres de chez moi - et chaque fois que j'y passe, j'y pense,je pense à l'accent circonflexe qui coiffe le premier a d'Hedayat, et je le vois s'envoler." (p. 80)
Saisissant hasard objectif : Désérable habite dans ce même 18ème arrondissement qu'arpente Thomas Clerc et où Sadegh Hedâyat a choisi de mourir. Mieux, Désérable lui-même apparaît un peu plus loin, rue Francoeur : "Au 18, poétique de l'interphone : Bonnard, Désérable, alliance de la peinture et des lettres qui se poursuit par l'atelier de reliure qui encadre la Femis." (p. 322)

 

Sadeg Hedâyat apparaît aussi, on s'en serait douté, dans L'usage du monde. En un très beau passage. Nicolas Bouvier raconte qu'un matin, avenue Lalezar, à Téhéran, en passant devant la porte ouverte d'une parfumerie, il entend une voix sourde, "voilée comme celle d'un dormeur qui rêve tout haut :

... Tu t'en vas sans moi, ma vie
Tu roules, 
Et moi, j'attends encore de faire un pas
Tu portes ailleurs la bataille
..."

Bouvier entre dans la boutique sur la pointe des pieds et voit un gros homme lire ces vers de La nuit remue, d'Henri Michaux, "affaissé contre un bureau-cylindre dans la lumière dorée des flacons de Chanel. [...] Une impression extraordinaire d'acquiescement et de bonheur était répandue sur son large  visage mongol perlé de sueur." "Je me gardai bien de l'interrompre, ajoute Bouvier ; jamais la poésie n'est mieux dite que de cette façon-là." Il fait ainsi la connaissance de Sorab, vingt-cinq ans, qui en paraissait tantôt seize, tantôt quarante : "Plutôt quarante, et le ton de qui en a déjà fini avec les surprises de l'existence. C'est qu'il n'avait pas toujours récité Michaux dans une parfumerie. Il avait fait beaucoup de choses, Sorab, et s'y était pris de bonne heure. A seize ans déjà : lecture, noctambulisme, haschisch dans l'entourage du poète Hedâyat où on l'acceptait malgré sa jeunesse. Aujourd'hui Hedâyat est mort, il a ouvert le gaz dans sa mansarde parisienne, mais son ombre habite encore la jeune littérature iranienne. Il se droguait ; beaucoup se droguent. Il s'est tué ; certains se tueront. Il aimait les fleurs funèbres, la gratuité, l'abandon, et vivait dans le sentiment de la mort et de la nuit ; ses épigones font tout cela." (p. 205)

Javad Alizadeh, « Sadegh Hedayat, black novelist » © CC BY-SA 3.0/Javad Alizadeh/Wikipedia

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* Non, en réalité, c'était celui de Christian Rosset, dans Diacritik.


mercredi 18 septembre 2019

Se promenant sur les levées de la Loire

"Un soir sur la Loire, Jean-Christophe Bailly observe "le mouvement perpétuel d'une bande d'étourneaux formant sans fin des figures liquides, triangulation de points noirs partis puis se retournant tout soudain comme une limaille attirée par un invisible aimant qui se déplacerait dans le ciel [...]. Condensation de ce qui est non seulement libre mais véritablement libéré et agi dans le ciel, signature d'une pure ivresse du vivre, en un battement singulier et rêveur*".

Corinne Atlan, Petit éloge des brumes, p. 103

Je reviens sur cette ultime page de ce petit éloge des brumes, sur la citation précise de Jean-Christophe Bailly, sur ce moment d'observation un soir sur la Loire de cette danse étourdissante des étourneaux. Parce qu'elle est au départ de l'un de ces hasards objectifs que prise, comme moi, Corinne Atlan. 
Un peu plus haut, j'avais écrit le plaisir que j'avais éprouvé aussi à retrouver le poète de Baltiques, Tomas Tranströmer. Le lien m'entraînait sur cet article ancien du 12 août 2009 (dix ans déjà, je ne peux y croire), Se retourner, oublier, où je rendais compte du rituel du moment : je ne consignais pas alors les vertiges, non, chaque soir je lisais trois poètes différents, quelques poèmes de chaque pris dans un recueil de façon linéaire. J'avais commencé avec Ferrements d'Aimé Césaire (Points/Seuil), Le paysan céleste de Georges-Emmanuel Clancier et La terre nous est étroite, de Mahmoud Darwich. Dès que l'un des recueils était terminé, je le remplaçai par un autre, en gardant pour contrainte d'avoir toujours un poète étranger. C'est ainsi que j'étais passé à Tomas Tranströmer (Baltiques, Poésie/Gallimard encore), puis à Jean-Claude Pirotte (Le promenoir magique et autres poèmes, La Table Ronde) et enfin, à Philippe Jaccottet avec ses Poèmes (1946-1967).
A l'issue de chaque lecture, j'extrayais un passage que je recopiais dans un petit carnet acheté à Prague** dans le quartier juif, au Zidovské Muzeum. Je composai ainsi une sorte d'anthologie.


Le 9 août 2009,  je constatai un étrange effet de synchronisation entre les trois derniers recueils. Je remarquai en effet que le verbe se retourner était présent ce soir-là chez mes trois auteurs. "Ce n'est pas un mot rare, j'en conviens, mais il y a quelque chose là qui  m'amuse, aussi, contrairement à mon habitude de n'élire chaque soir qu'un seul des trois poètes, je choisis de recopier les trois passages concernés" :



Deux jours plus tard, un nouveau verbe se répète : oublier : "encore un verbe commun, c'est vrai, mais tout de même..."


Cette double synchronicité textuelle se retourner/oublier  ne fut pas rééditée, mais l'affaire ne s'arrête pas là. La recherche sur Tranströmer me donnait un dernier article, rédigé le 26 mai 2014, à l'occasion de la mort de Jean-Claude Pirotte, poète mais aussi magnifique prosateur à qui je voulais rendre hommage. Je terminai par une citation de Plis perdus, un livre que je disais "acheté d'occase à la foire du Livre d'Angles-sur-Anglin, le 12 août 2006, et où l'on retrouve cette Loire qui m'occupe si fort en ce mois de mai" :

"Promenade le long de la Loire, de Blois à Amboise, d'Amboise à Chinon et à Saumur, trop courte hélas, dans la lumière douce-amère de novembre, avec le poids douloureux, et qu'il faut taire, des vieux souvenirs, et mes vertiges qui sont comme le chant sourd du memento mori."

Je recherchai le livre dans la bibliothèque. Un marque-page y était toujours inséré, et il ouvrait précisément sur la page 154 de la citation. Cinq ans qu'il veillait, le longiligne animal de papier, sur ces phrases où la Loire, cette même Loire au-dessus de laquelle tournoyaient les étourneaux de Bailly, cette même Loire que j'ai vue hier en passant sur le pont de Blois où j'étais appelé pour une réunion de travail, oui, cette Loire agitait chez l'écrivain en cavale des vieux souvenirs et des vertiges qu'il me faudra consigner, fixer, comme le chant sourd du memento mori.

Jean-Claude Pirotte
Et replongeant dans ce livre qui n'est pas un roman, ni une chronique, mais bien plutôt, nous dit avec justesse la quatrième de couverture, "un ensemble de sonatines, aigres, douces, amères, ordinaires, pour apprenti raisonnablement distrait", j'ai soudain envie de le relire, comme on retourne à la dégustation inespérée d'un vin vieux qui vous a laissé jadis sur la langue une empreinte inoubliable. Je rebrousse de quelques pages et voici que Philippe Jaccottet réapparaît lui aussi, aimé de Pirotte : "Lecture de Jaccottet : application d'un baume". 

Et comme tout encore une fois va par trois dans cette histoire de hasards objectifs, voici la troisième apparition de la Loire qui me fut donnée ce soir même, en achevant la lecture du livre délicieux de Charles Coustille, Parking Péguy. 


Par paresse, permettez-moi de redonner ici la présentation même de l'auteur :
«Tout a commencé par une erreur d’aiguillage sur internet.
Alors que je cherchais Clio de Charles Péguy, je suis tombé sur une image et sa légende : Parking Péguy, « Stains (93) ». Je savais que celui que je considère comme le plus grand écrivain français du XXe siècle souffrait d’un statut marginal. Mais qu’on associe son nom à un parking, c’était une autre affaire. Après de nouvelles investigations, j’ai découvert des centaines de rues Péguy éparpillées en France, plutôt tristes, principalement à la périphérie de l’espace urbain. Or rien n’importait plus à l’écrivain que ce territoire et le changement qu’il subit. Guidés par la seule toponymie, le photographe Léo Lepage et moi sommes partis sur les routes.
Lors du voyage, j’ai écrit un journal, chacun des lieux me ramenant à des extraits de l’œuvre de Péguy. Léo a pris des photos qui ouvrent des parallèles, suggèrent des contrastes ou des associations avec ces mêmes textes. Surtout, contre une vision commémorative du patrimoine littéraire, nous avons souhaité faire lire Péguy aujourd’hui.»
Le dernier texte de Péguy, présenté dans l'épilogue, est extrait de Clio et l'âme païenne (1913), et c'est le plus long aussi de cette courte anthologie. Eh bien voilà ce que j'ai pu y lire :
"Dans une carrière il sait ce que c'est que Péguy. Il a même commencé à le savoir, il en a vu les premiers linéaments, il en a reçu les premières indications sur ses trente-trois trente-cinq trente-sept ans. Il sait notamment que Péguy c'est ce petit garçon de dix douze ans qu'il a longtemps connu se promenant sur les levées de la Loire."
Péguy, né à Orléans le 7 janvier 1873. Sur le site officiel qui lui est consacré, où je me rends pour des éclaircissements biographiques sur le petit garçon de dix douze ans, le vertige encore une fois s'impose :
"L'école est la part la plus précieuse de l'enfance de Péguy. Elle lui a donné sa chance, non en l'extrayant de son milieu, mais en lui permettant d'être lui-même et d'épanouir les dons qu'il avait pour le travail intellectuel. De ses maîtres de l'enseignement primaire, les "hussards noirs de la République", il fait des héros, et sa première école, il nous la dépeint comme un lieu d'enchantement. Cet émerveillement demeure tout au long de ses études. Dans L'Argent, il évoquera son entrée en sixième comme une expérience tout à la fois vertigineuse et décisive. Vertigineuse, parce qu'elle le fait accéder à un univers de connaissances insoupçonnées : "Ce que fut pour moi cette entrée dans cette sixième à Pâques, l'étonnement, la nouveauté devant rosa, rosae, l'ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu'il faudrait dire, mais voilà ce qui m'entraînerait dans des tendresses." Décisive, parce que sans le discernement de M. Naudy, le directeur de l'école, qui l'orienta vers le lycée alors que ses origines sociales le destinaient plutôt à l'enseignement professionnel, rien sans doute de ses engagements ni de son œuvre ne serait advenu." [C'est moi qui souligne]

"Il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit." (Pensées, p.45, Gallimard, 1934)

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* Jean-Christophe Bailly, Le Versant animal, "Le rayon des curiosités, Bayard, 2007, p. 88-89.
** Prague, évoquée précisément dans le dernier vertige collecté, dans un livre d'Hélène Gaudy, mis en ligne juste avant cet article-ci.