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lundi 8 juillet 2019

Exégèse d'Alexandre le Bienheureux

" A mi-côte, par certaines échancrures des haies, la Gartempe apparaissait, comme un simple fil de laine bleu, étiré au pied des peupliers ou, par places, comme une brisure tombée du ciel. Puis, tandis que leurs regards et leurs pensées se tendaient vers elle, la rivière disparaissait à nouveau. La rumeur d'une écluse, masquée ou non par les mouvements du sol, naissait et s'effaçait dans le silence. Et, tout à coup, à quelques dizaines de mètres, invisible encore derrière les genêts et les ajoncs d'un pacage, ils entendaient la rivière. C'était un bruit ras et sournois comme le chuchotement lointain d'une foule. Ils avançaient curieusement émus et, soudain, la Gartempe était là."

Jean Blanzat, La Gartempe, Gallimard, 1957, p. 67.

Lundi soir 1er juillet, Arte propose Alexandre le Bienheureux. Je ne sais plus quand j'ai regardé ce film pour la dernière fois, c'était sans doute il y a bien longtemps, mais j'en garde un souvenir lumineux. Ne faut-il pas s'en contenter ? Est-il utile de s'y replonger ? Utile, voilà bien un mot incongru, bien éloigné de l'esprit qui  souffle dans l’œuvre libertaire d'Yves Robert. Allons, glissons-nous dans le canap, on verra bien.


Ce fut vite vu. D'emblée je suis saisi, émoustillé par une soudaine éclosion d'indices. En tout premier lieu, la présence au générique de Tsilla Chelton, celle qui deviendra célèbre avec Tatie Danielle. Tsilla, le prénom n'est pas si courant : on a vu qu'il s'agit de la Cécile hébraïque. Ici, celle qui était née le 21 juin 1919, tiens tiens, à Jérusalem (elle aurait donc eu cent ans il y a quelques jours) incarne l'affreuse veuve Bouillot, épicière à langue sale qui a fort à faire avec sa lymphatique employée, Agathe Bordeaux (Marlène Jobert), laquelle fera plus tard les yeux doux à Alexandre Gartempe (Philippe Noiret tenait là son premier grand rôle), colosse paysan mené à la baguette par "la Grande", sa ravissante épouse (Françoise Brion*). Et d'emblée, oui, me frappe ce nom : Gartempe. Un nom auquel on ne prend pas garde, les spectateurs se souviendront seulement du prénom, ainsi que Bertrand Tavernier le rappelle dans une anecdote : "Je me suis promis de revoir un de ces jours, ALEXANDRE LE BIENHEUREUX et je revois cette foule de touristes asiatiques visitant Vaux-le-Vicomte et tombant sur Noiret et Rochefort, entre deux prises de QUE LA FÊTE COMMENCE, s’écriant tous : « Oh, Alexandre ! » Gartempe, c'est le nom d'une belle rivière qui prend source en Creuse, coule est-ouest avant de remonter plein nord vers Saint-Savin. Rien à voir avec le plateau beauceron où fut tourné le film. Et rien dans la biographie d'Yves Robert, né à Saumur et d'enfance angevine, n'indique un quelconque tropisme limousin. Une recherche sur le net me conduit alors à une chronique de DVDClassik du 10 mai 2013 : elle est rédigée par Antoine Royer. Qui n'est autre qu'un jeune professeur castelroussin passionné de cinéma :
"Deux ans plus tôt, Yves Robert avait tourné Les Copains, adapté de Jules Romains, film qui profitait d’une belle galerie de comédiens populaires (Claude Piéplu en colonel de garnison, Hubert Deschamps en maire, Pierre Mondy, Jacques Balutin...) pour s’inscrire dans cette France profonde, inaltérable, des villages et des potagers, des petites routes à parcourir à bicyclette et des grandes tables où s’asseoir pour rompre le pain. A cette occasion, le cinéaste avait fait appel à Philippe Noiret, qu’il avait croisé dans les cabarets de la rive gauche parisienne, et avec lequel il partageait une forme de gourmandise généralisée. Les deux hommes s’étaient entendus, et c’est donc en pensant à Noiret qu'Yves Robert envisage d’adapter pour son film suivant une nouvelle qu’il avait écrite un peu en réaction à une fable de La Fontaine qui l’avait escagassé (Le Laboureur et ses enfants). Quelque part entre Louis Pergaud et Marcel Aymé, cette histoire touche Noiret, qui accepte donc de devenir son "Alexandre Gartempe, cultivateur dans la Beauce"."
Un autre nom m'intrigue, qui présente aussi des résonances familières, celui de l'actrice Françoise Brion. Pseudonyme : son vrai nom est Françoise Alicia Rose German de Ribon. Elle expliquera que c'est Belmondo qui trouva son nom de scène : "Mon vrai nom est de Ribon. Un jour, à la cantine de l'Opéra, il m'a dit : "Laisse tomber le "de" parce que ça fait aristocrate. Et il faut que ton nom commence par un B. B comme Bogart, Bacall et... Belmondo !" C'est comme ça qu'il a trouvé Brion. " (Brion est une anagramme de Ribon). Or Brion est aussi une commune de l'Indre, au coeur de la Champagne berrichonne, une région naturelle qui s'apparente plus à la Beauce que les paysages où coule la Gartempe.

Alexandre dans les potirons (Philippe Noiret, Françoise Brion)
Et puis il y a cette scène dans les potirons. Ces fameux potirons de Saint-Pétersbourg que la Grande enjoint à Alexandre de ramasser alors que la fête du village bat son plein. Regardez-les, les potirons, dressés sur le champ (dans les deux sens du mot), ne vous rappellent-ils rien ? En tout cas, pour moi, ils sont comme la version solaire des petits ronds de Janmari. Posés à plat, comme il est naturel de les trouver, les potirons n'auraient pas donné cet effet d'accumulation hypnotique. Notez les talkies-walkies, utilisés par l'épouse pour fliquer son mari, s'assurer qu'il est bien au turbin : cette connectivité forcée préfigure comiquement, bien des décennies plus tôt, l'actuelle sujétion aux smartphones. Cet effet-potiron se retrouve aussi dans les plans de la fin du film alors qu'Alexandre a fui la noce et s'est déguisé en épouvantail pour échapper au cortège qui le traque, tout ça au milieu d'un champ de tournesols.


Ils sont là aussi, les petits ronds de Janmari...

Bien sûr il n'est jamais entré dans le projet d'Yves Robert de faire écho aux dessins d'un autiste castelroussin de douze ans, confié à Fernand Deligny la même année 1967 que le tournage du film.
Il s'agit ici de résonance, d'une intrication dont on peut d'ailleurs relever une autre forme troublante. Gisèle Durand vivait, comme d'autres éducateurs non professionnels, avec les enfants depuis la création, dans les Cévennes, du réseau de prise en charge des autistes par Deligny. En novembre 2001, c'est elle qui propose à Janmari de tracer sur un carnet à dessin : 
 « Le carnet était posé à plat sur la table, ouvert à la page. Je tendais un stylo à bille ou un feutre à Janmari et il commençait une série de vaguelettes ou de cercles. (...) Lorsque je traçais une ligne verticale, de haut en bas, Janmari complétait le rectangle en traçant de lui-même les trois autres côtés. Bientôt, je n’avais plus besoin de faire de trait sur la feuille, je ne faisais plus que le geste, en l’air, et il traçait les quatre côtés. Puis il posait le stylo; je le lui tendais à nouveau et il remplissait le cadre de petits cercles ou de vaguelettes. (...)
Je cherchais à diversifier les formes. Lorsqu’il commençait une série de vaguelettes ou de cercles, il m’arrivait de prendre un morceau de graphite et de le poser à plat sur la feuille: Janmari le prenait et traçait un rectangle. Il reposait le graphite, et je lui tendais cette fois le stylo en faisant un claquement de langue: il y réagissait aussitôt en reprenant les cercles (ou les vaguelettes) et en remplissant le rectangle sans dépasser les limites du cadre. Pour ce qui est du cercle en graphite, il fallait souvent que je l’amorce, en l’air. Mais pas toujours: Janmari pouvait le tracer lui-même entièrement.
Le claquement de langue pouvait le faire passer d’un signe à l’autre; c’est ainsi qu’un jour où il traçait  des cercles, j’ai produit ce son et il s’est interrompu pour tracer des vaguelettes jusqu’à l’extrémité droite de la feuille; puis il a repris les cercles, à gauche, et j’ai refait le son et il a fait des vaguelettes. (...)"

Gisèle Durand (décembre 2012) [C'est moi qui souligne]
Ce claquement de langue fait écho au claquement de doigt de Françoise Brion quand elle intime à Alexandre d'exécuter telle ou telle action, et cela est valable aussi en ce qui concerne le "devoir conjugal"...


Et c'est bien parce qu'au moment du consentement lors de la messe de mariage, Marlène Jobert, s'impatientant de la lenteur d'Alexandre, commet un semblable claquement de doigt que le bougre va prendre conscience du piège tendu, répondre "non" à la question rituelle et se carapater dans la campagne.

Pour parachever le tableau, il ne manquait plus que ce courriel reçu à 23 h 16, une annonce de spectacle dont l'affiche était en parfaite cohérence avec tout ce qui venait de surgir devant mes yeux :


Non seulement ces neuf cercles verts renvoyait aux petits ronds de Janmari mais la localisation de ces festivités ne manquait pas d'être signifiante. Les Escales dunoises sont nommées ainsi parce qu'elles se situent à Dun-le-Palestel, commune creusoise. Or, Antoine Royer écrit : "Le film est ainsi tourné courant 1967 dans le Dunois, entre Châteaudun et Illiers-Combray, une région de culture agricole et de terroir, avec ses grandes fermes et ses petits clochers." Allons donc sur Geoportail, nous y retrouvons Font Martin et, non loin de là, le village de Saint-Sulpice-le-Dunois.


Robin Plackert a montré en 2005 que les trois communes creusoises portant le nom de Saint-Sulpice étaient alignées avec une très grande précision (il s'agit de Saint-Sulpice-le-Dunois, Saint-Sulpice-le-Guérétois et Saint-Sulpice-des-Champs).

J'ai alors repris les cartes, la carte Michelin 68 et la carte Recta Foldex 8 Centre-Berry, et j'ai tracé le méridien de Saint-Sulpice-le-Dunois. Au nord, il rejoint le bourg de Brion, et au sud, il atteint, à quelques centaines de mètres près, le petit bourg creusois qui porte le même nom que la rivière, alors au début de son cours, Gartempe.


Tout ceci est fou bien sûr, absolument insensé. Dans une deuxième partie, nous allons creuser encore cet insensé.



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* Dont je m'épate de la ressemblance avec Marina Foïs.




mercredi 9 août 2017

# 189/313 - Mes feuilles tiennent à peine encore

Quand j'ai commencé ce que je n'aime pas désigner comme un travail, mais qui s'y apparente par certains aspects, j'avais esquissé un programme - encore un mot qui ne convient guère -, disons plutôt que j'avais prévu le synopsis d'une vingtaine de chroniques, deux ou trois lignes pour chaque, pas plus, et pour la suite on verrait bien. J'avais déjà l'intuition que ce cadre serait appelé à évoluer, que les choses allaient bouger, que d'autres motifs allaient s'incruster dans le décor, mais je ne me doutais pas à quel point. Il est significatif que je ne suis même pas allé jusqu'à la vingtième chronique prévue, qu'elle n'est pas annulée mais qu'elle reste en suspens, et que la seizième envisagée n'a été traitée qu'en cinquantième position.
C'est que le monde a fait irruption continuellement dans ma petite entreprise. Il y eut bien sûr les sources littéraires, artistiques, historiques, scientifiques ou philosophiques qui suivirent logiquement le fil de ma réflexion, et qui sont d'une certaine manière le fruit de ma propre volonté. Mais il y eut aussi, et très souvent, et sans doute plus décisif, ce qui advint d'inattendu, et que j'intégrai plus ou moins fortement, plus ou moins facilement dans l'écheveau complexe que je construisais au fil des jours. C'est en ce sens-là qu'il me semble légitime d'employer cette métaphore de l'Attracteur étrange : le monde vient à moi en même temps que je vais vers le monde. Mon être est essentiellement poreux, j'absorbe et je restitue, à la croisée des flux, au carrefour des membranes.
Prenons pour exemple les seuls quinze derniers jours de juillet : quels sont les éléments séminaux des derniers articles ? Énumérons : Un livre déniché à Noz (Anatole Dauman), deux autres en brocante (Harang, Gascar), un message d'une inconnue venu de Dun-le-Palestel pour un ami disparu l'année dernière, un concert de musique improvisée (Thouseau/Grare) et un montage de Dominique Gonzalez-Foerster sur Tarkovski. Bien sûr, ces éléments ne me sont pas tombés du ciel, je les ai d'une certaine façon choisis, mais ils étaient comme marqués par ce que les Grecs nomment le kairos : l'occasion. Qu'il faut attraper aux cheveux, ne pas laisser passer. Le monde nous est parfois donné, mais il reste à le saisir, sinon nous sommes comme Perceval qui regarde passer le cortège du Graal sans poser de question, et ne retrouve plus rien à l'aurore. Nous devons poser les questions, quand bien même les réponses nous échapperont toujours.


Ce qui va suivre dans les jours à venir ne fut donc pas prévu. Cela s'imposa, et comme souvent, c'est à un mélange que nous avons affaire, que nous devons décrire. Convergence de formes et de pensées, correspondances, coïncidences, synchronicités, formant la trame continue de cet essai. On ne sera pas surpris de voir Tarkovski encore à l'honneur, mais on verra aussi un inconnu faire son entrée dans la Zone, à savoir le philosophe italien Emanuele Coccia, dont le dernier ouvrage, La vie des plantes (Rivages, 2016), sera le second brin d'une tresse dont le troisième fil - autre apparition ici - n'est autre que l'historien Jules Michelet, à travers son Journal, dont des extraits substantiels (plus de mille pages) viennent de paraître en Folio.

C'est un article de Roger-Pol Droit dans Le Monde des livres, qui m'aiguilla sur Coccia. Il parlait d'"un essai magnifique autant qu'insolite", visant à réintroduire dans la philosophie, qui les a toujours négligées, ces plantes sans qui il n'est pas de vie possible sur Terre. Immobiles, elles n'en façonnent pas moins leur monde.
"Impossible d’oublier que notre atmosphère est d’abord un fait végétal : sans photosynthèse, pas d’oxygène, pas d’air. Chaque bouffée que nous respirons, c’est du souffle de vivants végétaux. Sortis de l’eau, ils ont créé autour de la terre un océan gazeux prolongeant la couche liquide. La terre leur doit l’atmosphère, et nous la vie.
Emanuele Coccia tire les conséquences métaphysiques de ce changement de perspective. Impossible, à ses yeux, de réhabiliter le mode de vie des végétaux et le lien au monde qu’il implique sans voir le socle de la philosophie basculer et finalement se dissoudre. Le monde n’est pas séparé des vivants, ni les vivants les uns des autres. « Plus qu’une partie du monde, l’atmosphère est un lieu métaphysique dans lequel tout dépend de tout le reste, la quintessence du monde compris comme espace où la vie de chacun est mêlée à la vie des autres » écrit le philosophe."
Dès le début du Miroir, le personnage du médecin égaré évoque les plantes en des termes bien proches de ceux d'Emanuele Coccia :




On rejoint cette idée d'intelligence du végétal que défend par exemple un autre italien, le chercheur Stefano Mancuso, qui dirige à Florence le Laboratoire international de neurobiologie végétale.

Emanuele Coccia, entre un prologue et un épilogue, structure son essai en trois parties qu'il nomme théorie de la feuille, théorie de la racine et théorie de la fleur. La plante, écrit-il, est d'abord et avant tout feuille :
" Les feuilles ne sont pas simplement la partie principale de la plante. Les feuilles sont la plante : tronc et racine sont des parties de la feuille, la base de la feuille, la simple prolongation par laquelle les feuilles, tout en restant hautes en l'air, se soutiennent et s'approvisionnent en nourriture du sol. [...] La plante entière s'identifie dans la feuille, dont les autres organes sont juste des appendices. C'est la feuille qui produit la plante : ce sont les feuilles qui forment la fleur, les sépales, les pétales, les étamines, les pistils ; et ce sont aussi aux feuilles de former le fruit." (Sergio Stefano Tonzig, Sull'evoluzione biologica., cité p. 161)
Le lundi 9 novembre 1846, alors que son père, malade, va bientôt mourir, Jules Michelet écrit (passage découvert en ce jour-même où je lisais Coccia) :
"Ma foi ! Qu'elle me soit acquise, solide, et ne meure point en moi. Car le reste meurt.
Mon père, enveloppé dans le manteau de Mme Dumesnil. Et elle-même, je l'ai vue mourir presque dans le fauteuil de Pauline. Que me veux-tu donc, ô mort ?
Et vous fragiles, Alfred, Adèle, Charles même, Étienne ? Je me sens à peine posé comme l'oiseau sur la branche. Mes feuilles tiennent à peine encore. Un coup de vent va venir..."

mardi 25 juillet 2017

# 176/313 - Et comme cela je reste en vie

 "Je vis seul et j’en profite pour travailler ma pensée, je l’exerce et je l’applique.
J’écris un peu, et comme cela je reste en vie."

Michel Van Grevelinge, Des bouts de moi(s), Torticolis n°4 

Michel a mis le feu à sa maison puis s'est tiré un coup de fusil. Il vivait absolument seul, on n'a retrouvé que des cendres. C'est comme s'il avait voulu effacer toute mémoire de sa présence sur terre. Il y a bien réussi d'une certaine manière car impossible de trouver sur le net une image de lui, et même mention de sa disparition. Seul le livre qu'il a écrit, Profil Hardcore, publié en septembre 2010 à L'Harmattan, et toujours en vente, semble témoigner de son passage en ce monde.


En recherchant des traces à son nom sur Google, à l'onglet images, c'est ce livre qui apparaît le plus souvent. Mais un peu plus loin surgissent plusieurs images du site des Tasons ou de la revue Torticolis. Une séquence de trois images m'intrigue particulièrement :


A première vue, aucun rapport avec Michel. La première photo provient du site des Tasons, elle est encore visible à ce jour au bas de l'article consacré à Michel. Elle renvoie à un autre article du blog (18 juin 2015) dédié à un autre cher disparu, Etienne Bailly,  que j'évoquais d'ailleurs récemment à travers les photos qu'il prit à Villesalem. La photo du milieu renvoie à un article plus ancien de septembre 2014, Retour d'estive, où je faisais la promotion de la BD de Gary Tupolev, Bon pour les filles, parue alors à la Bouinotte. Or, Gary Tupolev n'est autre que le pseudonyme de Christophe Bailly (et je ne trahis pas là un grand secret), frère d'Etienne et grand ami de Michel (c'est par lui que je le connus).
En observant la vignette, on ne lit pas le véritable titre.  On peut même lire, à cause des lettres tronquées, le nom de Dun, qui me fait bien sûr furieusement penser à Dun-le-Palestel, qui est au cœur du précédent article sur La chambre de la Stella de Jean-Baptiste Harang. J'ajoute que le message reçu de Dun me demandait d'être l'intermédiaire vers Christophe.
Enfin la troisième photo émane du site de Claudia Leduc, qui fut la compagne de Michel, et qui n'avait plus de nouvelles de lui depuis 2001. C'est pareillement par un formulaire de contact du site des Tasons que je reçus un message de Claudia, à la suite de l'article que j'avais publié.

La page web dont il s'agit expose un travail photographique sur Paris datant d'octobre 1997. La photo de Google est l'une des photos d'une série que Claudia désigne ainsi : "Prises de vue sur film argentique, réalisées de 1997 à 2001 en observation de la scène techno hardcore parisienne, en collaboration avec l’ethnologue Michel Van Grevelinge (auteur de l’ouvrage “Profil Hardcore“, Editions L’Harmattan, 2010)." La photo elle-même est légendée : "Atom Party au squat de La Boétie, 1999".
Concluant cette page, me frappent aussi les gifs animés, dont celui-ci, qui sonne de manière presque prémonitoire, intitulé Chambre brûlée.



lundi 24 juillet 2017

# 175/313 - La chambre de la Stella

"Notre père était tout, nous l'admirions pour de mauvaises raisons, parce qu'il savait par coeur des vers de Maurice Rollinat, au petit faon délici-eux, d'Albert Samain, "Au flanc du vase", au prétexte que l'un des deux était né natif de Fresselines* à deux lieues de la ferme où il vint au monde, d'une fille et mère à la fois, l'espoir ne luit pas toujours comme un brin de paille dans l'étable. On l'avait couché là dans sa crèche, sa mangeoire à bœufs crottés, comme un enfant Judas, fils de fille de ferme, trop blond, trop bleu, trop rouge. Nous l'admirions parce que notre mère l'admirait. Parce qu'il était beau. Parce qu'il construisait des avions, parce qu'il fauchait son champ au dard et suait dans des chemises de lin, parce qu'il buvait dans un verre fin et polissait entre ses doigts un rond de serviette en ivoire. Nous n'avons pas su l'aimer, ou l'admirer parce qu'il était malheureux et ne s'en vantait pas. Nous n'avons pas su, personne, le consoler."
Jean-Baptiste Harang, La chambre de la Stella, Grasset, 2005, p. 159

J'ai longtemps acheté Libération le jeudi pour son cahier Livres. Un des critiques littéraires que je préférais était Jean-Baptiste Harang. Or, en 2005, il commet lui-même le roman dont j'ai mis un extrait en exergue. Ce n'était d'ailleurs pas son premier, il en avait publié quatre depuis 1993, mais celui-ci eut une fortune particulière puisqu'il reçut le prix du Livre Inter. Il avait aussi ceci de singulier qu'il se déroulait en Creuse, à Dun-le-Palestel, à une vingtaine de kilomètres d'Aigurande. Pourtant, je ne me le procurais pas à l'époque, je me demande encore pourquoi.

Samedi 8 juillet dernier, toujours à Aigurande, ma belle-sœur Isabelle organisa chez elle une brocante. S'était joint à elle notre ami Jean-Luc, qui vendait, entre autres choses, les nombreux livres de sa mère récemment décédée. C'est dans un des cartons que je découvris La chambre de la Stella.  Une curiosité ancienne jamais rassasiée trouvait enfin à s'assouvir.


Ce roman autobiographique prend pour cadre la maison de Dun que le père de Jean-Baptiste Harang avait acheté pour ses parents. Sa découverte pièce après pièce, au fil de souvenirs que l'auteur sait approximatifs mais néglige sciemment de recouper, lui permet de retracer le secret mal gardé d'une ascendance : ce père taiseux né d'une fille mère au bourg voisin de Sagnat changea de nom lorsqu'il fut reconnu à dix ans par le mari de sa mère. De Raymond Quisserne il devint Roger Harang.

L'enquête, si l'on peut parler d'une enquête, est rêveuse et Harang ne joue pas sur le suspense : l'intérêt du livre tient plus à son style, à son art d'évoquer sans fausse nostalgie le climat d'une petite ville, ses figures fugitives, l'ambiance ombreuse d'un escalier ou d'un grenier, la lourde errance d'un enfant de neuf ans à la recherche de sa pension dans les rues nocturnes de La Souterraine, le lit de la grand-mère qu'il rejoignait parfois la nuit, tout en redoutant qu'elle "retroussât trop haut sa combinaison" de soie rose en dentelles."
"Le parfum de la mort loge là, entre les cuisses d'une grand-mère acariâtre. Elle est morte à l'automne 1968, elle avait presque cent ans. Mon père avait acheté une Fiat 1500 longue, avec lui et mon frère aîné nous vînmes depuis Paris l'enterrer au cimetière de Sagnat. Pour la première fois mon père se laissa conduire. Pendant le trajet nous n'avons parlé de rien qui pût attiser le chagrin. Du passage à niveau à la sortie d'Aigurande, s'il serait ouvert ou fermé, des risques de verglas au pont de la Petite Creuse, c'est un peu tôt dans la saison, de faire le plein chez Poulteau, de n'aller pas trop vite, on a bien le temps. On ne sait pas trop quoi dire à un orphelin de soixante-six ans, inconsolable." (p. 158)
Avec retenue et parfois même humour, Harang déroule l'exact opposé d'une fresque familiale, mais il y a certainement plus de vérité dans ce bref roman que dans bien des sagas grandiloquentes. Je signalerai pour finir une dernière curiosité : le lendemain de cette brocante aigurandaise, je reçus un message par le formulaire de contact du site des Tasons (où je continue de publier ma fiction 1967). Il émanait de quelqu'un qui avait appris ce même week-end le décès de Michel Van Grevelinge et était tombé sur le blog en cherchant des informations (j'avais écrit un article en hommage à Michel le 16 octobre 2016). Or, cette personne m'écrivait précisément de Dun-le-Palestel.

Il se trouve aussi que La chambre de la Stella commence par l'évocation d'un épisode dramatique où le père de l'auteur a dû dépendre son voisin qui s'était suicidé avenue de la Grande Armée où ils habitaient à Paris.
"Un jour mon père a dépendu un homme qui ne lui était rien, mon père n'a connu que des hommes qui n'étaient pas son père, on lui en trouva un, de père, lorsqu'il avait dix ou douze ans, on changea son nom, et même son prénom pour le défaire de son passé, il s'appelait Raymond Quisserne et devint tout à trac Roger Harang, il nous a donné ce nom d'emprunt sans nous dire jamais qu'il n'était pas le sien. Un soir, il a couché sur un lit fait le cadavre d'un homme, un voisin qu'il venait de dépendre, il n'était pas son père, il le portait contre lui comme un noyé évanoui. Je ne veux pas que cette histoire ou l'on décroche des pendus figure où que ce soit. Elle reste malgré moi, elle visite chaque page de ce que je vais dire maintenant." (p. 21)
Michel Van Grevelinge lui aussi s'était suicidé. Venu de Paris, il avait choisi de vivre dans une petite maison entre Lourdoueix Saint-Michel et Fresselines. On ne saura sans doute jamais vraiment ce qui le conduisit à ce geste fatal.

"Les concessions, c’est pour le cimetière."

Michel Van Grevelinge, Torticolis, n°4. 
 
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* Petite erreur de J.-B. Harang : Maurice Rollinat n'est pas natif de Fresselines, il est né à Châteauroux le 29 décembre 1846. En revanche, il s'est fixé à Fresselines en 1883. Malade, il décède à Ivry, à la clinique du docteur Moreau, en octobre 1903. Il avait 56 ans.