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mercredi 30 juillet 2025

Treize années à te regarder mourir

Gardien de chats, cela laisse du temps libre. Remplir les gamelles, nettoyer les litières, caresser de temps à autre les deux matous, la tache n'est pas exorbitante. Et si j'ai arpenté quelques musées, j'ai aussi beaucoup lu. Par exemple, Changer : méthode d’Édouard Louis, qui était dans la bibliothèque de Gaby. Son quatrième récit autobiographique (je n'avais lu jusqu'ici que Qui a tué mon père, Seuil, 2018), où il revient sur son enfance, son adolescence, et son itinéraire de transfuge de classe, avec tout le travail accompli sur son corps pour masquer son origine prolétaire : attention aux gestes et à la voix (accent qu'il faut perdre), manières de manger, garde-robe renouvelée, dentition refaite (grâce à de généreux mécènes), culture littéraire et musicale à absorber à fortes doses, etc. Un parcours édifiant, souvent douloureux, jalonné de rencontres déterminantes, mais qui passe aussi par des mensonges et des abandons d'amitié (qui laissent plus d'une fois songeur - et c'est sans doute que notre conception de l'amitié ne peut s'affranchir de la fidélité et de la permanence).

Et puis, non loin de l'appartement, sur cette longue avenue de Grammont, mon fils m'avait signalé la librairie Les Temps sauvages, librairie coopérative (la meilleure de Tours, m'avait-il précisé). Sans doute avait-il exagéré, mais j'y dénichai en tout cas un livre que j'avais vainement cherché jusque-là. Un petit livre de 80 pages, dont j'avais lu la chronique dans le Libération du 30 mai dernier : Treize années à te regarder mourir (éditions du commun), par Benjamin Daugeron.

 

La chronique de Libé commençait ainsi : "C’est un petit livre qui tient dans la poche et laisse sa marque. Un livre rouge, court, simple dans son expression, direct, carré, comme s’il fallait maintenant mettre de l’ordre et faire les comptes. Treize années à te regarder mourir dit où, quand, comment, combien, et commence par une naissance : «André est né à La Châtre dans l’Indre, en plein cœur du Berry. Le Berry c’est loin. Loin de tout. La grande ville, la mer, la montagne, tout est loin.» "

La Châtre, où je suis allé au lycée (George Sand, évidemment), où j'ai habité plus de dix ans, où j'ai rencontré Fred Deux et Cécile Reims, où je retourne régulièrement pour visiter ma mère, entrée à l'ehpad. La Châtre, au beau milieu de la diagonale du vide, écrit encore l'auteur. Son père, André, y naît  le 12 octobre 1964. Daniel, le grand-père, est ouvrier agricole, "malade de l'alcool comme ses frères et sœurs, et comme ses parents, ses oncles, ses tantes, et peut-être même ses grands-parents avant lui." D'emblée, le grand thème du livre est donc posé : «Un alcoolisme qui n’est pas le fruit d’une tradition ou d’une culture mais qui est déjà le témoin à l’époque d’un renoncement à l’avenir de toute une catégorie de population abandonnée, laissée à elle-même. L'alcool est un moyen de sortir du réel, d'accepter le poids de l'existence, sa fatalité."

Fatalité, peut-être pas. Il a raison de dire que l'alcoolisme n'était pas le fruit d'une tradition ou d'une culture : mon propre père était aussi ouvrier agricole, et son père avant lui, qui n'a jamais eu que quelques hectares de terre, deux vaches et un âne. Et pourtant, dans cette famille, je n'ai observé aucun cas d'alcoolisme. De même dans ma famille maternelle, paysanne elle aussi. Et je connais beaucoup d'autres familles semblables. Ce n'est pas pour dire que l'alcoolisme n'existe pas dans les campagnes et que seule cette malheureuse famille Daugeron en aurait été frappée. Non, c'est un phénomène social bien réel, et Benjamin Daugeron en donne un témoignage bouleversant. Le livre est dédié à Colette, sa grand-mère, dont il relate le chemin de croix. Elle essaie par deux fois d'obtenir le divorce d'avec Daniel, son mari violent et violeur, mais la justice, reconnaissant son alcoolisme comme une maladie de longue durée, rejette la demande en divorce. Un peu plus tard, il se suicide d'un coup de carabine. 

A partir de là, à partir du second chapitre, le fils s'adresse au père. André, qui vit dans un appartement de la ZUP 1, seul, avec comme éternelle compagne la télévision : "Tu ne comptes plus les heures passées devant la télévision. Tu ne t'ennuies même plus. Tu fixes l'écran, le regard vide. Il t'anesthésie. Il amollit tout ton corps, anéantit tes capacités intellectuelles et participe à détruire tout espoir d'une vie nouvelle." De même, Édouard Louis dans Changer : méthode, s'adresse à son père "Tu m'avais appris qu'il fallait regarder la télévision à table, que l'heure du repas était celle où on regardait la télé en famille, les informations du soir et ensuite un film ou une série. Si ma mère essayait de parler ou si je voulais raconter une anecdote de ma journée à l'école tu t'énervais, tu nous disais de nous taire. Tu disais que regarder la télé le soir était une affaire de politesse. A la maison il y avait quatre ou cinq télévisions, tu allais les chercher à la décharge et tu les réparais, une télé dans chaque chambre, une dans la pièce commune. On la regardait le matin avant d'aller à l'école, le soir avant de dormir, les après-midi pendant le week-end.

Il y a ainsi des parallèles frappants entre les deux récits. Ce n'est pas un hasard, les mêmes déterminismes sociaux sont à l’œuvre, provoquant les mêmes dégâts irréversibles. Benjamin raconte la descente aux enfers de son père, qui sombre aux alentours de ses 32 ans, après le diagnostic de cancer à l'âge de six mois du fils cadet : "Bien que soigné avec succès, c'est à l'hôpital que tu prends de mauvaises habitudes. Il faut oublier la mort qui plane, se détendre après la chimio du petit, alors tu sors boire un coup, puis deux deux, voire trois. Tous les soirs." Le petit s'en sort, mais André continue de boire, le couple se fissure, la violence s'installe, à tel point que Benjamin appelle la police contre son père. Il a 8 ans. André reste seul. La maison de la rue de la Rochette est vendue, et l'argent de la vente vite dilapidée. Perte de la famille, perte du travail, la santé qui se détériore de jour en jour. "Tu passeras des années devant ton écran de télévision à attendre la mort."

Dans L'effondrement, un autre livre (que je n'ai pas lu), Édouard Louis raconte comment son grand frère s’est définitivement «effondré» à 38 ans. Il a été retrouvé sur le sol de son appartement inconscient, «comme un animal à l’agonie, comme une bête». Ses organes étaient dégradés par l’alcool, son cerveau endommagé, sa mère a autorisé l’équipe médicale du service de réanimation à le débrancher. «Il était mort mais elle était la seule à avoir le droit de le faire mourir. Il avait trente-huit ans

C'est Colette, la grand-mère, qui va chez son fils et le découvre gisant derrière la porte du salon. "Vert. Jaune. Marron. Gonflé. Méconnaissable. Mort." Mort trois jours avant. "Trois jours de putréfaction de la viande dans une pièce chauffée à 22° C ont rendu l'autopsie difficile et presque impossible la détermination exacte de la mort."

La suite est édifiante : "Il faut voir comme les agents publics nous regardent  à notre arrivée au tribunal pour signer une renonciation à la succession. La justice lit sur nous la pauvreté. Nous sommes ce que les gens qui n’en sont pas appellent des “cas sociaux”. Le ton avec lequel la fonctionnaire qui nous reçoit s'adresse à nous est équivoque. Je sens encore le poids de son regard de mépris sur mes épaules. Peut-être que le soir en rentrant chez elle, elle parlera de nous à son mari en disant les "cassos". C'est comme ça que je le vois écrit sur les réseaux sociaux. C'est comme ça que les Blancs privilégiés qui m'entourent disent à l'école."

Benjamin Daugeron n'est pas resté un "cassos", il n'a pas connu la trajectoire foudroyante d’Édouard Louis, mais il a réussi à intégrer une classe préparatoire aux grandes écoles option économie à Orléans, puis il est allé à Paris, où il vit désormais. Il a surtout écrit ce livre courageux, qui n'aura certainement pas un grand succès public (j'espère me tromper), mais qui mérite vraiment le détour.

Je l'avais demandé dans les deux librairies existant à La Châtre. Il n'y était pas. On ne savait rien de lui. J'ai lu que Gaël Faye avait été reçu récemment dans l'une des deux. C'est bien. Mais il faut inviter aussi Benjamin Daugeron. Le malheur n'est pas qu'en Afrique, il est aussi parfois au coin de sa propre rue. 

 

Ayline Olukman - America

mardi 3 décembre 2024

Mon Pollock de père

A E. à qui cet article doit tout, ou presque

Soixante-quatre ans. C'est l'âge que j'atteins en ce 28 novembre 2024. 64, le nombre de cases d'un échiquier, le nombre d'hexagrammes du Yi King, deux, comment les qualifier ? deux formes, figures, aventures, artefacts, je ne sais, qui m'ont accompagné quelque temps avec ferveur. C'est à Bourges que je passe ce seuil, magnifiquement reçu, choyé. Appels, messages, merci mes enfants, mes ami(e)s, c'est par vous que j'éprouve la bonté, la beauté de la vie, malgré l'horreur du temps présent.

Dans l'après-midi, la flânerie dans les rues de la vieille cité ne peut manquer de faire une pause à la belle librairie Bifurcations. Quelques livres retiennent mon attention (euphémisme), et j'ai failli emporter (mais il fallait bien se restreindre tout de même) ce petit volume de Francesca Pollock, Mon Pollock de père, chez Verdier poche. Son père, non pas Jackson Pollock mais Charles Pollock, peintre lui aussi, mort à l'âge de 85 ans, à Paris où il vivait depuis 1971.

J'ai regretté plus tard de ne pas l'avoir chargé dans ma besace. On va voir pourquoi.

Au soir, E. me propose deux films en DVD. A moi de faire mon choix. Le dernier Jim Jarmush, The Dead Don’t Die, que j'ai déjà vu au cinéma à sa sortie (j'adore Jarmush, mais ce n'est pas son meilleur, loin de là) et Pollock, de Ed Harris (2000). Biopic du peintre, interprété par Ed Harris lui-même. Va donc pour celui-ci (aucun rapport a priori avec le livre susmentionné, E. avait préparé son coup bien avant la petite virée en ville).

 

Je lus plus tard sur Wikipedia que "depuis que son père lui avait offert un livre sur Pollock en raison d'une forte ressemblance physique, Ed Harris avait nourri une fascination pour l'artiste." Il aurait travaillé plus de dix ans sur ce projet de film, apprenant lui-même à peindre avec les techniques utilisées par Pollock, si bien qu'on le voit réaliser des oeuvres en dripping de façon tout à fait convaincante. Le film saisit l'artiste au moment de sa rencontre avec Lee Krasner (très bien interprétée par Marcia Gay Harden, qui obtint l'Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle pour ce film). Le film rend justice à cette femme, peintre de grand talent également, qui comprit très vite le génie de cet homme tourmenté, et ne cessa pas de créer les conditions favorables à son épanouissement, le protégeant de ses démons, l'alcoolisme au premier chef, sans y réussir pleinement (elle le quitte en 1956, et entreprend un voyage en Europe, pendant lequel il se tue en voiture sous l'emprise de l'alcool).

Bref, un film qui, malgré son académisme, m'intéresse beaucoup. Mais il va encore plus m'intéresser quand je vois soudain apparaître sur l'écran cette date : 28 novembre 1950. Nous sommes dans la seconde partie du film, dans un plan qui en reprend le plan d'ouverture : celui d'une femme se glissant à travers la foule, avec son magazine de Life à dédicacer (le numéro qui allait rendre Pollock célèbre), plan s'achevant sur le regard brillant du peintre. 


Je reviendrai plus tard faire cette capture d'écran. Je n'en reviens pas : je prise les hasards objectifs, mais là c'est très fort : le jour-même de mon anniversaire, voici la date qui s'inscrit sur l'écran devant moi, dix ans jour pour jour avant ma propre venue sur Terre. Je vérifie ensuite sur le net : cette date est bien celle de l'ouverture de l'exposition. En 2018, la maison Christie's mettait en vente, un petit tableau de Jackson Pollock, 22 x 22 pouces environ, dont l’estimé était de 10 millions de livres, près de 17 500 000,00 $ can (le prix fait rêver quand on voit les difficiles conditions matérielles que Pollock a connues le plus clair de sa vie). La revue Parcours commentait ainsi :

Cette œuvre de 1950, faisait partie de la troisième exposition de l’artiste à la Betty Parsons Gallery, à New York, qui a ouvert ses portes le 28 novembre 1950 (la galerie a fermé ses portes en 1981). Tenue par Betty Parsons, elle-même artiste, cette galerie a été l’une des pionnières dans la promotion de l’expressionnisme abstrait américain. Numéro 21, était l’une de treize œuvres du même format présenté à cette exposition. Toutes avaient été peintes sur l’envers d’un panneau de « Masonite » qui lui avait été donné par son frère aîné, un sérigraphe commercial. Ces panneaux étaient les restes d’une commande qu’il avait eu pour un club de baseball en 1948. (C'est moi qui souligne)

Jackson Pollock, à la Galerie Parsons en 1951.

Mais pourquoi Ed Harris choisit-il précisément cette date pour insérer ce plan qui ne correspond pas à l'une des anecdotes célèbres qui ont émaillé la vie de Pollock ? Il suffit de consulter sa propre biographie : Edward Allen Harris est né dans le New Jersey, à Englewood, le . Le jour même de l'exposition à la Betty Parsons Gallery...

Dix ans jour pour jour me séparent donc de Ed Harris...

Deux autres détails pour finir. 

1/Pollock apparaît deux fois sur Alluvions. Une première fois en 2019, dans une citation, mais c'est anecdotique ; une seconde fois le 15 décembre 2022 dans Le Métier de vivre, article qui, comme son titre l'indique, tourne autour de la figure de Cesare Pavese. Or, la date du 28 novembre est liée de près à Jackson Pollock. Capture d'écran :

2/ Je vais aujourd'hui sur le site des éditions Verdier à la page de Mon Pollock de père. Un extrait du livre est offert. Capture d'écran again :

 

Vous avez bien lu : "Mon père avait soixante-quatre ans lorsque je suis née"

Mon âge aujourd'hui.

Édition originale


samedi 20 janvier 2024

Ubac

   "Vous savez ce que je crois, quand on dit des chiens qu'ils s'éduquent à l'intelligence de l'homme ? Que l'homme s'éduque aussi à leur sensibilité, et que leur compagnie renforce notre humanité.
    Avec James, on partage donc la même gamelle, on communique avec les yeux et, quand c'est le bordel, ensemble, on aboie en silence."

Gringe, Ensemble, on aboie en silence, Harper Collins Poche, 2020, p. 135-136

1

Le 8 janvier, le grand-père des enfants, Christian, tient absolument à me prêter Son odeur après la pluie, un récit de Cédric Sapin-Defour. Je ne connais pas Cédric Sapin-Defour, je sais juste que son livre est un des gros succès de l'année, et ça c'est quelque chose qui m'indiffère totalement. Le best-seller est même plutôt un repoussoir pour moi, les Vu à la télé et liste de tops des ventes me tuent l'envie dans l'oeuf. Cependant, je me méfie aussi de ce penchant qui pourrait vite tourner à l'élitisme, au réflexe pavlovien contre tout ce qui est populaire. Il existe parfois, mais si, des succès mérités. Bref, je sens surtout que ça fait plaisir à Christian de mettre ce livre entre mes mains, alors, oui, d'accord, emportons-le, on verra bien. Le soir-même, j'y jette un oeil, je me risque dans les premières pages, et surprise, heureuse surprise, je suis vite embarqué. J'ai lu la préface de Jean-Paul Dubois et l'ai trouvée sympathique, je ne vois pas d'autre adjectif, oui, sympathique. Ça commence comme ça : "Il n'y a rien de plus simple que de vivre avec un chien." C'est bien vrai, et en même temps c'est complètement faux, et le récit qui suit le montre assez. Un récit dont l'écriture me surprend, me ravit. Ce n'est pas uniquement l'histoire d'un prof d'éducation physique fou de montagne qui s'achète un bouvier bernois et conte ses treize années passées à son côté. Histoire qui pourrait être d'un ennui prodigieux mais qui se révèle, oui, palpitante. Non pas parce que les deux vivent des aventures extraordinaires à la Jack London, non, juste parce que ce compagnonnage est une vraie histoire d'amour et d'amitié, mêlée au sentiment tragique de l'existence et à la beauté des paysages.

Cédric Sapin-Defour avec ses chiens dont Ubac  - PHOTO DR

Mais je ne veux pas raconter le livre, en donner même un résumé. Aucun intérêt. Je l'ai dit en finissant le précédent article, je veux donner un autre exemple de ce que j'ai appelé la règle de trois. Et la règle de trois ici concerne le nom de ce bouvier bernois : Ubac. Baptiser ce chien n'a pas été simple pour CSD (j'abrège, c'est trop long à taper). Comme il le dit très bien "Nommer un être, ce n'est pas tout à fait rien, l'on sait trop quel rapport embarrassé on peut entretenir avec son propre prénom, cette marque intime, collante et qu'on n'a pas choisie, à laquelle au mieux, au bout d'une vie, l'on se fait mais qui souvent nous dépareille jusqu'au sérieux projet d'en changer, jusqu'aux manoeuvres d'un surnom plus apprêté. Mes amis m'appellent Pinpin, on dirait l'idiot du village mais je le préfère dix fois à l'officiel." (p. 57)

Une chose est sûre, il faut un nom en U, because la Société centrale canine qui, depuis 1926, associe à chaque année une première lettre de nom. Vous me direz qu'on n'est pas obligé d'obéir à la Société centrale canine, les chiens que nous avions à la ferme de mon enfance ont eu des noms qui ne lui devaient rien. Sam et Bouboule ne s'en sont pas plus mal portés. Mais pour CSD, cela semble important, et puis ça réduit l'embarras du choix. Un jour, il a cru trouver avec Utopie. Mais trois syllabes, pour lui, c'était une de trop.

Et puis, avec l'arrivée des premières gelées, le voilà qui se rend une après-midi sur le versant d'ombre de la Dent du Chat. C'est dans le Sud du Jura, en Savoie. Pour ce versant des montagnes privé de soleil, les Savoyards, écrit-il, disent l'envers. Ou le revers. "Ici, il me semble être à ma place. En tête, les grandes pages de l'alpinisme, l'audace des pionniers défiant l'âpreté des faces Nord. En tête, l'histoire terrienne de l'Alpe quand les hommes et les femmes aux petites conditions vivaient à l'ombre pour offrir le soleil aux cultures et donner une chance à la vie. " C'est alors que le nom s'impose tout à coup et dont il s'étonne de ne pas y avoir pensé plus tôt, avec quatre lettres et deux syllabes, "fuyant la lumière mais ne refusant pas les éclats du bonheur. Deux syllabes claquant comme un seul être. Ubac." (p. 60)

Ubac.

2

J'ai déjà raconté au premier jour de l'an nouveau comment j'avais acheté à Paris, à la librairie La Friche, la trilogie de John Berger, Dans leur travail. Une trilogie, je le rappelle, qui regroupe trois volumes publiés autrefois séparément, Terre de cochon, Une fois en Europa, et Lilas et Flag. Trois livres écrits après qu'il s'est installé, à cinquante ans, dans un hameau de Haute-Savoie. Nous voilà encore en montagne. 

Dans l'un des récits de Terre de cochon, Les trois vies de Lucie Cabrol, John Berger raconte l'étrange destinée d'une paysanne presque naine que ses congénères surnommaient la Cocadrille. Page 123, le 10 janvier, deux jours après le premier Ubac, je rencontrai le second ubac :

"La ferme Cabrol à Brine est sur l'adret, le versant sud. En face, sur l'ubac, face au nord, se trouve un hameau appelé Lapraz. Il existe une chanson sur les coqs dans chaque hameau. Celle de Lapraz, où il y a moins de soleil, dit ceci :

Je chante quand je peux.
le coq de Brine croasse :
Je chante quand je veux !
A côté le coq de l'ubac répond :
Alors sois joyeux !

C'était sur le versant faisant face à Lapraz, en août 1914, que la famille Cabrol fauchait sa parcelle d'avoine quand elle entendit la cloche de l'église sonner tout en bas dans la vallée.
La guerre a commencé, dit Marius.
Le massacre du monde a commencé, rectifia La Mélanie."

The Three Lives of Lucie Cabrol (adaptation théâtrale de Simon Mc Burney, 1994)

 


Sept jours plus tard, le lundi 15 janvier, je découvre le dernier post du bien nommé Dog Walker, le deuxième épisode de la série Un mot de consolation, "Une série sagace et haletante signée Kidd Sal", sur le site Baoubaxter. Ça commence comme ça :

"Papa vient seulement de relever la tête pour faire reposer ses yeux chauffés à blanc, ses yeux qui croisaient dans une mer d'écume blanches et noires. Il est penché sur cette nouvelle grille que le quotidien local livre chaque jour à l’examen des lecteurs, quand Tonton s’invite dans son champ de vision. Notre oncle Michel ne s’attardait jamais trop longtemps quand il venait à rencontrer son frère ainé dans l’appartement, préférant l’éviter, de peur d’un brusque changement d’humeur ou qu’un vieux reproche vienne subitement remonter à la surface. Il n’y avait que dans la cuisine qu’il se sentait en sécurité, auprès de sa belle-sœur et de la chienne Vivik, qui avait pris la table pour une niche."

Plus loin :

"La vie de Papa se cantonne à deux passions, les courses de canassons et les mots croisés, ce qui l’occupe à temps plein. Quand j’écris à « temps plein », ça signifie que le tiercé se prépare à la maison, en épluchant Paris turf et France soir, ensuite, pour affiner son pronostic, il prend le chemin du PMU où, après quelques heures de délibération avec les experts (toutes les forces en présence dans le troquet), il rentre chez nous, aussi plein que le temps qu’il a consacré à son dada. [...] Voyons Papa tel qu’il est : comme une éminence, un anticlinal perdu au beau milieu d’un jardin à la française. Et considérons à présent, comment les paris, les courses, comment tout le système peut agir sur le bonhomme. Les canassons, les copains, la picole, c’est l’ubac du petit père, son versant aride et dangereux. " (C'est moi qui souligne)

Dog Walker est mon ami, mais je ne lui ai encore pas touché un mot de cet ubac découvert quelques jours plus tôt. Je ne l'ai donc aucunement influencé. Le gaillard file d'ailleurs la métaphore montagnarde puisqu'on peut lire encore un peu plus loin :

"La solitude du cruciverbiste, le crayon qu’on se fourre dans l’oreille pour en curer la cire, la gomme qu’on ne peut se fourrer nulle part, c’est l’adret de Monsieur Papa, son versant paisible et verdoyant." (C'est moi qui souligne)
Nunki Bartt, « L’inondation », Poscas et papier peint sur toile 45 x 55 cm

Dog Walker doit son nom au fait que chaque jour il ne manque pas d'aller promener son  Golden retriever dans ce qu'on nomme la Vallée verte, où l'Indre aime à se répandre aux jours pluvieux, et le parc Balsan, où jadis on fabriqua les tenues bleu horizon de nos illustres Poilus. Il m'arrive de temps à autre d'accompagner l'homme et la bête. Laquelle bête a nom Moon, quatre lettres aussi, une seule syllabe, douce à dire et chargée aussi de bonheur. Car il n'est pas de chien plus affable que celui-ci.

Ainsi l'ubac, résonnant à triple écho comme les trois coups avant l'entrée en scène, s'était-il invité dans la suite de mes jours.

Et je me rappelai enfin que le mot m'avait depuis longtemps frappé, et qu'il était entré aussi en poème en ce recueil resté inédit, et dont le titre a donné le nom aussi de ce blog, Alluvions.

Un jour elle sera là
jaillie de l'ubac
indubitable


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Ajout du 10 juillet 2025 : Moon, le doux compagnon de Nunki et Sophie, les a quittés au retour de Bretagne. Après douze années de vie ensemble, épuisé par une maladie du foie, il est parti dans l'ubac. Et peut-être dans le paradis des ienchs. Enfin, je ne sais pas s'il existe un paradis pour les ienchs, ni même pour les humains, mais si c'est le cas, Moon a eu son ticket d'entrée direct, je n'en doute pas une seconde. Et j'espère que là-bas courent des rivières où il puisse plonger comme il le faisait dans l'Anglin au temps de sa splendeur.


 

mardi 30 août 2022

Quand tu écouteras cette chanson aigre-douce

Le 18 août 2021, Lola Lafon a passé la nuit au Musée Anne Franck, dans l'Annexe, à Amsterdam. Le livre qu'elle en a tiré vient de paraître chez Stock, dans cette collection Ma nuit au musée, à laquelle appartient Ephémère de Bernard Chambaz, dont j'ai rendu compte ici en mai 2021 (c'est dans le musée de Franco Maria Ricci que Chambaz avait passé la nuit). J'ai acheté ce livre samedi dernier, entre toutes les nouveautés de la rentrée littéraire, mû par une sorte d'urgence, d'intuition souveraine. De Lola Lafon, nom connu, je n'avais encore rien lu. La maison d'Anne Franck, je l'avais visitée, il y a bien des années maintenant, et pourtant, bizarrement, je n'ai jamais lu le Journal, parce que c'était comme si je savais déjà ce que j'allais y trouver, et que l'injustice faite à cette enfant, cette réclusion forcée qui ne la protégea pas jusqu'au bout (elle fut arrêtée, le 4 août 1944, avant d’être déportée à Auschwitz, puis Bergen-Belsen), me révoltait trop pour que je m'inflige ce tourment. C'est en partie idiot, j'en conviens.

J'ai plongé dans le récit de Lola Lafon, et en suis ressorti le lendemain, ébloui. Le défi était immense, être à la hauteur de l'adolescente, évoquer sa vie, sa chambre, le destin de son Journal, en restant à la bonne distance, en ne cédant jamais au pathos, en parlant aussi de soi, de sa propre histoire sans s'enfermer dans une perspective narcissique, non, rien n'était simple dans toute cette affaire. D'autant que l'écrivaine, en se rendant à Amsterdam, si elle éprouvait la nécessité d'écrire ce récit, ne savait pas pour autant de quoi il serait fait. A Ronald Leopold, le directeur du Musée, qui sonde en quelque sorte ses intentions, elle cite in fine Marguerite Duras : "Si on savait quelque chose de ce qu'on va écrire, avant de le faire, avant d'écrire, on n'écrirait jamais. Ce ne serait pas la peine."

Autre difficulté, cette Annexe dans laquelle Lola Lafon va passer dix heures n'est pas autre chose qu'un appartement vide. Otto Franck, le père d'Anne Franck, quand il revint de sa captivité à Auschwitz en 1945, retrouva la cachette pillée par les nazis, vidée de tout élément. Alors, quand il fut question, en 1960, de faire de cet endroit un musée, il "exigea que l'appartement demeure dans l'état où il l'avait retrouvé. Qu'on en soit témoin, du vide, sans pouvoir s'y soustraire ; qu'on s'y confronte. [...] Ainsi, en sortant, on ne pourra pas dire : dans l'Annexe, je n'ai rien vu. On dira : dans l'Annexe, il y a rien, et ce rien, je l'ai vu." (p. 34)


Lola Lafon confie aussi qu'avant de rentrer dans cette nuit d'août 2021, "elle ne sait rien, sauf ceci : les fantômes, au contraire du mythe qui voudrait qu'ils nous hantent sans pitié, se tiennent sages. Ils nous espèrent, ils ont tout leur temps, celui que nous n'avons pas. Ils attendent qu'on accepte d'être déroutés. Que nos paupières se dessillent et qu'on devine, au travers du temps, leurs ombres patientes. Alors on pourra faire place à ceux qu'on dit avoir "perdus". On les retrouve." (p. 53) Et elle va les retrouver.

Et elle évoquera d'abord son enfance dans la Roumanie de Ceaucescu. Née à Paris en 1974, elle est la fille de deux professeurs de littérature communistes (son père est français, sa mère roumaine ou biélorusse - les sources divergent), qui s'expatrient, d'abord en Bulgarie puis en Roumanie, à Bucarest. Quand la famille revient à Paris, Lola a douze ans. Une trajectoire qui m'en évoque une autre, plus proche, celle de Bristena, la femme de mon fils Adrien, originaire de la ville de Cluj, venue en France avec Felicia, sa maman, à l'âge de onze ans (si je me souviens bien).

Pour Lola, la rupture est brutale : elle renonce vite à expliquer aux camarades de classe le quotidien paranoïaque des Roumains. Les parents soi-disant "sous écoute" : elle était mythomane ! C'est faute de se faire des amis qu'elle se met à écrire sur ce qu'elle ne peut pas partager. Tout son livre est d'une certaine façon une réflexion sur l'écriture, son sens, sa nécessité : "Peut-être commence-t-on parfois à écrire pour faire suite à ce qu'on a perdu, pour inventer une suite à ce qui n'est plus. Pour dire, comme le petit rond rouge sur un plan, que nous sommes ici, vivants. Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps." (p. 96)

Entre treize et vingt ans, c'est l'emprise de l'anorexie, "expérience d'une solitude absolue, d'un vertige." Que seuls peuvent peupler des écrivains, des musiciens, eux-mêmes exilés. Apatrides chéris entre tous, qui "tournoient entre les identités".

Ida, sa grand-mère, parlait polonais, yiddish et français. Né à Lublin, elle rejoint son frère à Paris en 1930, exerce comme manucure dans un salon de coiffure, rencontre dans un bal d'immigrés russes un jeune homme qui a autant de prénoms que de pays traversés : "né Grichka en Russie, renommé Herschel, pus Zwi, lors de son passage en Palestine, en France, il sera Georges, le groom, le chauffeur e taxi, l'homme à tout faire, le vendeur de bibles à la sauvette et même l'ordonnance du maréchal Juin." Ida et Georges ont une fille, la mère de Lola, qu'ils cachent pendant la guerre dans des granges, des couvents, des familles protestantes, à Vif en Isère ou au Chambon-sur-Lignon. 

Les deux grandes soeurs d'Ida, restées en Pologne, sont mortes de faim dans un ghetto.

"C'est elle, Ida Goldman, écrit encore Lola Lafon, la raison de ma nuit dans l'Annexe ; elle qui m'a offert, j'avais une dizaine d'années, une médaille dorée frappée du portrait d'Anne Franck."

Avec cette médaille, un photomaton, silhouette d'un adolescent en pull marin, qui aura quinze ans pour l'éternité. C'est cette dernière partie du livre qui donnera la raison de son titre, et ne lisez donc pas plus avant si vous voulez garder la surprise.

Je me ravise, je ne dirai rien, seulement que cette chanson est la trace d'une rencontre, brève et intense, à Bucarest. Elle s'appelle I started a joke, une chanson des Bee Gees, enregistrée et publiée en 1968 dans leur album Idea.

I started a joke,
Which started the whole world crying.

[...]

Till I finally died,
Which started the whole world living,23
Oh, if I'd only seen
That the joke was one me.


Ce même samedi, j'avais acheté le hors-série du Monde consacré à Gotlib. Je savais déjà que ce génie de la bande dessinée avait eu une enfance douloureuse, mais je ne connaissais pas le détail. Marcel Gottlieb est né le 14 juillet 1934 (la même année que mon père) dans le 14ème arrondissement de Paris. Son père, Erwin, immigré juif roumain, peintre en bâtiment, est arrêté en septembre 1942 par la police française, puis transféré à Drancy et déporté par le convoi no 37 du 25 septembre 1942 au camp de travail et de concentration de Blechhammer. Il survit à l'évacuation du camp lors de la marche de la mort mais est assassiné au camp de concentration de Buchenwald le 10 février 1945. Quelques mois après, Régine, la mère de Marcel, prévenue de la rafle par un gendarme, réussit à le cacher ainsi que sa sœur chez une famille de paysans d'Eure-et-Loire.

Gotlib a peu évoqué cette période sombre de sa vie, à deux reprises seulement, avec deux Rubriques-à-brac, quatre planches en tout et pour tout, mais c'est poignant. L'une d'elles est Chanson aigre-douce *(Pilote n°525, du 27 novembre 1969), dédiée à sa fille Ariane, née quelques mois plus tôt. Une histoire totalement autobiographique, ainsi qu'il le confiait à Télérama à l'occasion de l'exposition que lui consacra en 2014 le Musée d'Art et d'Histoire du judaïsme :

"Dans La Rubrique-à-brac, au milieu des trucs comiques, je glissais parfois des pages un peu plus graves. Celle-là est complètement autobiographique, pour une fois. Pendant l'Occupation, ma mère nous avait mis en pension chez des fermiers, un peu Thénardier sur les bords. Ces gens-là gardaient plein de mômes. Au début j'allais à l'école, mais ils m'en ont retiré pour m'envoyer garder la chèvre. Je passais mes journées avec elle. Juste au-dessus de nos têtes, il y avait des batailles aériennes. Les avions se mitraillaient et moi, j'étais là, les mains dans les poches. Un jour, en rentrant la chèvre, j'ai vu une voiture garée devant la ferme, une traction avant peinte aux couleurs de l'armée allemande, et des soldats chez mes logeurs. Je suis resté prudemment en arrière... Dans cette Chanson aigre-douce, je ne parle pas directement de la guerre, mais l'allusion est suffisamment poussée pour qu'on comprenne. Ce genre d'histoire, il en paraissait peu dans les pages de Pilote. Je me souviens de celle du « petit Biafrogalistanais », assez dure sur la famine des enfants. René Goscinny l'a lue devant moi et m'a dit en baissant les yeux : « Je suis fier d'être directeur d'un journal où des pages comme ça sont publiées. » Alors là, je me suis envolé."



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* On peut retrouver les deux planches dans l'article de Florence Plet-Nicolas, Chanson aigre-douce de Gotlib : violence de l’écriture en bande dessinée, aux Presses universitaires de Bordeaux.

mercredi 3 août 2022

2.2. Apeirogon ou La huppe et le cratérope écaillé

Bonnefoy la fait traversière
comme rue ou
maison
ou petite
plutôt passagère
jamais mensongère 
le Coran la salue
la Bible l'accueille
la huppe sur la pierre
écrite
à sa façon fauve
de saluer avril

Sylvie Durbec, La huppe de Virginia, Jacques Brémond, 2011, p. 57.

→ Suite de 2 - Le fils perdu (mais peut se lire indépendamment)

Je reprends le fil de mes sept articles numérotés (aspiré par d'autres motifs, j'en avais différé la suite, qui représente tout de même presque une dizaine de billets ).

Le 27 avril, j'avais acheté en 10/18 Apeirogon, le livre de l'écrivain irlandais  Colum McCann paru en 2020. S'il s'inscrit dans la lignée du thème du fils perdu, c'est parce qu'au coeur du livre, les "forces motrices" en sont Bassam Aramin et Rami Elhanan, un Palestinien et un Israëlien, qui existent pour de vrai, et partagent le cruel destin d'avoir perdu l'un et l'autre une fille, Abir, dix ans, et Smadar, treize ans. La première, abattue dans la rue, alors qu'elle achetait des bonbons, par la balle en caoutchouc d'un garde-frontière israélien ; la seconde tuée dans un attentat perpétré par trois kamikazes au milieu de Ben Yehuda Street, dans le centre de Jérusalem.


La forme du livre, si elle en a rebuté ou laissé certains sceptiques (par exemple, Alexandra Shwarzbrod, dans Libération), m'a enthousiasmé : Colum McCann a fait le choix d’une forme fragmentaire avec des chapitres parfois très brefs (d’une ligne à quelques pages), numérotés dans une première partie de 1 à 499, puis dans une seconde de 499 à 1. Au centre, le fragment 500 est le récit à la première personne de Rami Elhanan, suivi du fragment 1001, plus court, relatant sa première rencontre avec Bassam Aramin, près de Naplouse, en Cisjordanie (de fait, le fragment 500 encadre le fragment 1001, car dans une seconde partie, il restitue le récit de Bassam Aramin). C'est évidemment faire référence aux Mille et une Nuits de Shéhérazade. "Autant de faces d’une même forme originelle, écrit Hugo Pradelle, dans En attendant Nadeau, reflets les unes des autres : prolongations, digressions, détours, reprises, refrains, saisissements… C’est ce mystérieux Apeirogon : « une forme possédant un nombre dénombrablement infini de côtés ».

Ce ne sont pourtant pas les violences au coeur du livre qui entrèrent aussitôt en résonance, mais bien ce fragment 3, page 14 : 
« Cinq cents millions d’oiseaux survolent les collines de Beit Jala chaque année. Ils voyagent depuis la nuit des temps : huppes, grives, gobe-mouches, fauvettes, coucous, étourneaux, pies-grièches, combattants variés, traquets motteux, pluviers, souimangas, martinets, moineaux, engoulevents, hiboux, mouettes, faucons, aigles, milans, grues, buses, bécasseaux, pélicans, flamants roses, cigognes, tariers pies, vautours fauves, rolliers d’Europe, cratéropes écaillés, guêpiers, tourterelles des bois, fauvettes grisettes, bergeronnettes printanières, fauvettes à tête noire, pipits à gorge rousse, blongios nains. »

Les oiseaux sont l'un des thèmes omniprésents du livre (ce n'est pas par hasard que l'illustration de couverture en reprend le motif). Alors, oui, en résonance avec qui ou quoi ? Eh bien, avec un entretien découvert ce même jour où je commençais la lecture du livre, entretien donné à Télérama par la philosophe belge Vinciane Despret. Elle y évoque sa rencontre dans le désert du Néguev, en Israël, avec l'ornithologue Amotz Zahavi. "Alors que les articles scientifiques consacrés à l’altruisme chez les oiseaux se ressemblaient plus ou moins, les siens détonnaient sacrément. Il assurait que dans le monde du cratérope écaillé, un passereau qu’il étudiait, les individus dominants offrent parfois des cadeaux aux dominés afin d’asseoir leur prestige. Un comportement singulièrement sophistiqué, alors à peine reconnu chez les primates ! Voilà qui paraissait abracadabrant… Cet oiseau était-il réellement différent des autres ? L’ornithologue qui l’observait fabulait-il ou avait-il vu ce que ses confrères étaient incapables de voir ? Et dans ce cas, pour quelles raisons ?" De cet échange, elle en tirera un livre, La Danse du cratérope écaillé, naissance d’une théorie éthologique, éd. Les Empêcheurs de penser en rond, paru en 1996.



Le cratérope écaillé est bien dans la liste donnée par Colum McCann.

Les oiseaux se trouvent donc en de multiples endroits, mais l'un d'entre eux va particulièrement m'intéresser, quelques jours plus tard. Il se situe au fragment 469, p. 283, où McCann rapporte l'équipée de Peter Brook, en décembre 1972, qui emmène une troupe d'acteurs dans le Sahara :
« La troupe fit la traversée du désert, s’arrêtait le soir dans les villages les plus petits et les plus isolés possible. On déroulait un grand tapis et on installait une série de caisses en tôle ondulée, cependant qu’un des acteurs faisait sonner le tambour. Un public se formait, et la troupe commençait son spectacle, une adaptation de La Conférence des oiseaux, inspirée d’un poème allégorique de Farid ud-Din Attar, où des marionnettes illustraient l’histoire des oiseaux du monde se réunissant pour essayer de se choisir un roi.
Dans la pièce, chaque oiseau incarne un défaut humain qui empêche l’homme d’atteindre les lumières. Le plus sage d’entre eux, la huppe, propose qu’ils essaient tous ensemble de trouver le Simorgh, la légendaire créature perse, afin qu’ils puissent accéder aux lumières.
Le texte, adapté par Brook et Jean-Claude Carrière, faisait une place aux sons et aux mouvements aléatoires. Pendant le spectacle, les acteurs – dont Helen Mirren et Yoshi Oida – poussaient des chants d’oiseaux exotiques et sautaient dans des cartons vides répartis autour du tapis : une danse de la poussière. »
J'ai évoqué Peter Brook et son dernier spectacle autour de La Tempête le 9 mai 2022 dans 7. Tempête à Helgoland. Le 2 juillet, il quittait ce monde, âgé alors de 97 ans.

Deux fragments plus loin, on retrouvait les oiseaux en lien avec Israël :
« Pour le soixantième anniversaire de la création d’Israël, la huppe – loquace, mouchetée, avec un long bec et une aigrette lissée vers l’arrière – fut choisie comme oiseau national.
Lors du vote, Shimon Peres, le président israélien, se dit seulement désolé que le plus sioniste des oiseaux, la colombe, n’ait pas été retenu. 
D’après Nurit, c’était une des phrases les plus perverses qu’elle eût jamais entendues, même si, ajoutait-elle, ce n’est pas pour rien que le nom Peres, en hébreu, signifie « gypaète barbu ». »





mardi 26 juillet 2022

Je me jetai à genoux au point H

"L'échelle, écrit Anouchka Vasak, - escalier, estrade, scala, strada - alerte sur un dispositif subjectif déterminant chez Stendhal. 1797 est peut-être le moment où il se cristallise, comme en témoignent les petits dessins du tableau de l'école centrale." (1797, Pour une histoire météore, p. 352)

Stendhal au tableau de M. Dupuy (A : Ardoise). Source : Stendhal, ville de Grenoble, Bibliothèque municipale, Vie de Henry Brulard, volume 2


Pour explorer ce motif des échelles, l'historienne choisit de partir du lieu-dit Les Echelles, en Savoie, où Henri Beyle/Stendhal vécut "quelques jours d'intense bonheur, en 1790, année de la mort de sa mère, ou 1791- voilà qui change tout, mais de la mère dans cette excursion aux Echelles, il n'est pas question." Elle montre combien l'échelle, "concrète, encombrante, est présente dans Le Rouge et le Noir, et à plusieurs reprises." Au nombre des exemples, la "grande échelle du jardinier" qui permettra à Julien Sorel de monter jusqu'à la chambre de Mathilde de La Mole. L'échelle serait-elle un symbole, au sens d'"incarnation d'une idée abstraite" ? Et, selon cette perspective, serait-elle "un symbole du désir et de la jouissance stendhalienne" ?
Elle propose plutôt de revenir à ce souvenir d'enfance des Echelles - raconté dans la Vie de Henry Brulard, l'autobiographie inachevée -, moment de jouissance suprême, "bonheur subit, complet, parfait", au point qu'Henri (Beyle/Brulard) peine à le raconter : "La difficulté, le regret profond de mal peindre et de gâter un souvenir céleste où le sujet surpasse trop le disant me donne une véritable peine au lieu du plaisir d'écrire." Qu'est-ce qui provoque un tel bonheur ? Eh bien, c'est tout d'abord que le voyage, qui dure alors sept heures, fait disparaître à jamais la tante abhorrée, Séraphie, le père détesté, Chérubin (quels noms pour ces mauvais anges !), "le rudiment, le maître de latin, la triste maison Gagnon de Grenoble, la bien autrement triste maison de la rue des Vieux-Jésuites." Et puis, en positif, il y a la tante, Camille Poncet, "la bonté et la gaieté même", "l'objet du plus ardent désir" depuis que le jeune Henri avait entrevu un instant, un an ou deux avant ce voyage, "sa peau blanche à deux doigts au-dessus du genou comme elle descendait de notre charrette couverte."

A ce chapitre succède le chapitre 14, "Mort du pauvre Lambert", Lambert, valet de chambre de son grand-père, "garçon fort intelligent", qu'il considère comme son ami et auquel il disait tout. En cueillant une feuille du mûrier sur lequel il élevait des vers à soie, il tomba et c'est sur une échelle qu'on rapporta son corps. Soigné "comme un fils" par le grand-père, il décède malgré tout au bout de trois jours.
"Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la mort.
L'arrachement produit par la mort de ma mère avait été de la folie où il entrait à ce qu'il me semble beaucoup d'amour. La douleur de la mort de Lambert fut de la douleur comme je l'ai éprouvée tout le reste de ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation."

Dessin du « Lieu ou Lambert sciait les bûches » (L) et du point « H » d’où Henry se donne « des paroxysmes de douleur » en se souvenant de l’ami perdu. La bûche, la lame et la corde de la scie sont à voir sur la droite. Source : Stendhal, ville de Grenoble, Bibliothèque municipale, Vie de Henry Brulard, volume 1 — R.299 (1) Rés.


C'est encore au point H que se rend Henri quand on annonce la mort de Séraphie, la tante honnie :

"Un soir d'hiver, ce me semble, j'étais dans la cuisine vers les sept heures du soir, au point H vis-à-vis l'armoire de Marion. Quelqu'un vient me dire : "Elle est passée." Je me jetai à genoux pour remercier Dieu de cette grande délivrance."

Anouchka Vasak suggère que le point H est peut-être lié à l'échelle : "non seulement à la notion de gradation ("série continuée et progressive"), étant entendu que le point H serait le climax de cette progression, mais aussi à l'échelle ou l'escalier comme objet. Le point H est ce lieu paroxystique du plaisir et de la jouissance, de l'émotion, comme la Scala de Milan. Point, pointe, punctum."

Je saute par-dessus bien des conjectures intéressantes pour en arriver à la conclusion de Vasak :

"La difficulté où est Stendhal de préciser la date (96, 97, 98 ?) est significative de la période, et conforme à la pensée météore qui s'ouvre avec elle. Pourquoi Stendhal est-il un des premiers à le révéler, avec la désinvolture qui est la sienne, dont témoigne également l'inachèvement de l'autobiographie ? Peut-être parce qu'il est un des premiers à accueillir, à assumer et à mettre en scène la travail de la mémoire subjective dans l'Histoire. Ce que Stendhal initie aussi, c'est un rapport inconscient au signifiant, structurant du sujet. En France, les oeuvres de Jacques Derrida et Hélène Cixous, elle-même grande amatrice de Stendhal, systématiseront ce "travail" au sens analytique : l'empreinte du signifiant dans le sujet. Il me plaît de penser  que c'est Stendhal qui, vers 1797, a ouvert la voie." (pp. 370-371)

Lisant ce chapitre, j'ai donc établi le rapport avec ce motif de l'échelle apparu l'année dernière et que je n'avais pas alors relaté. Mais je me suis également souvenu d'un roman de Philippe Sollers où il était question à plusieurs reprises de la Vie de Henry Brulard. Il s'agissait de La Fête à Venise (1991), un livre important pour moi car sa lecture coïncide avec la naissance du concept d'archéo-réseau. Stendhal y apparaît dès la première page et le second paragraphe :

"C'est le 18 septembre 1846 que Le Verrier écrit sa fameuse lettre à Galle. Celui-ci la reçoit le 23 et, la nuit suivante, profitant d'une carte récente et corrigeant une légère erreur de calcul, observe pour la première fois au téléscope la présence de Neptune. On dit que Le Verrier avait mauvais caractère. Possible. J'aime son nom, parmi d'autres. J'aime qu'Henri Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, note qu'il a commencé la rédaction de ses souvenirs le 20 juin 1832, "forcé comme la Pythie". Il a quarante-neuf ans, il est à Rome. Il s'arrête le 4 juillet de la même année, abandonnant son manuscrit sur ces mots : "La chaleur m'ôte les idées à 1h 1/2."On devrait tout laisser inachevé, c'est mieux." (pp.11-12)

Ces souvenirs, c'est bien sûr Vie de Henry Brulard. Qui revient à plusieurs reprises dans la suite du roman. Ainsi, page 153 :

"On ne parle pas assez des croquis de lieux et de situations que Stendhal accumule dans ses manuscrits posthumes, topographie émotive et rapide. Il n'a rien à perdre, tout à retrouver. J'étais là, j'allais de là à là, sa mémoire est debout devant lui, tableau noir, carte militaire, partition de musique, souvenirs marqués géométriquement  avec leur halo vivant de contrainte ou de joie. Ainsi pour l'annonce de la mort de Séraphie, la soeur de sa mère, sa persécutrice :  "Je me jetai à genoux au point H pour remercier Dieu de cette grande délivrance." Le dessin représente la cuisine où il se trouvait (il a quatorze ans) quand la nouvelle ("Ell est passée") a été dite ; la petite cour près de la cuisine ; une grande table ; un point O, "boîte à poudre qui éclata", et sa présence donc, au point H (il s'appelle Henri et sa mère perdue  bien-aimée Henriette). D'autres fois, il est en H.H.H. C'est beaucoup plus qu'un récit, une incision à vif, une scarification, une stèle. Un peu comme les Grecs, après un raid victorieux, dressaient un trophée. Réhabiter le point H, tout est là pour qui s'est beaucoup comprimé, et pour cause, dans le temps et l'espace." (pp. 153-154)

Au troisième paragraphe du roman, était apparue Luz, vingt-trois ans, née en 1966 à Los Angeles, étudiante en physique et astronomie à Berkeley. Rencontre par hasard au Louvre avec le narrateur, Pierre Froissart. J'ai déjà écrit (c'était le 6 juillet 2009) que Luz était un nom pour moi primordial : "Luz, la lumière en espagnol, est un nom primordial pour moi, car c'est avec lui que j'ai ouvert l'Archéo-réseau, en février 1991. Deux livres déroulaient en parallèle des échos improbables : Une saison chez Lacan, de Pierre Rey, et La Fête à Venise de Philippe Sollers. L'héroïne de celui-ci se nommait elle aussi Luz, elle était née en 1966 à Los Angeles et avait les yeux très bleus : description qui convenait bien à celle avec qui je partageais ma vie à l'époque.

Sollers citait lui-même un passage d'Hemingway : "Par une soirée brûlante, à Padoue, on le transporta sur le toit d'où il pouvait découvrir toute la ville. Des martinets rayaient le ciel. La nuit tomba et les projecteurs s'allumèrent. Les autres descendirent et emportèrent les bouteilles. Luz et lui les entendirent en-dessous, sur le balcon. Luz s'assit sur le lit. Elle était fraîche et douce dans la nuit chaude."

L'échelle de Jacob, au coeur de l'article précédent, m'avait conduit à relire Le fin murmure de la lumière, ce livre d'entretiens et d'essais de Claude Vigée (Parole et Silence, 2009). J. Lequime interroge ainsi le poète : Dans Le silence de l'Aleph, vous dites : "Jacob se repose en un lieu jadis appelé Louz, la ville de l'amandier. Cet arbre fleurit précocement, sa splendeur reste unique et solitaire. Son fruit est fait de lumière cachée, d'une huile gardée dans les écorces opaques de l'espace et du temps. Louz, le lieu de la séparation et de la sainteté, le site de l'amandier verra mûrir sur l'arbre du rêve de Jacob un fruit d'éternité : Beth-El sera son nom nouveau. En hébreu, l'amande (shaqed) est l'anagramme de la sainteté (qodesh)".
Et Claude Vigée de poursuivre  : "Aux yeux du prophète Jérémie, l'évocation si imagée de la fleur d'amandier précoce est porteuse du souvenir comme e l'annonce de la grâce divine, fût-ce au pire moment de la vie d'Israël. La fleur de l'amandier, parce qu'elle s'épanouit au coeur de l'hiver dans les monts de Jérusalem couverts de neige, annonce le retour possible de la grâce perdue, le mûrissement à venir  de l'amande (shaqed) sur les branches nues et givrées de l'amandier de la promesse divine (shqédiyah). Toute la poésie de la Bible s'appuie sur des choses concrètes ; l'esprit divin invisible s'y incarne dans les créatures vivantes et, de manière plus générale encore, dans tous les objets sensibles de notre univers.

Enfin, un autre souvenir de lecture me revint en mémoire, qui était le premier chapitre de Vertiges de W.G. Sebald,  Beyle ou le singulier phénomène de l'amour. Chapitre par ailleurs évoqué dans un article de juillet 2016, My eyes begin to be obscured. J'y mentionnais une intéressante étude de Ludovic Burel dans la revue Textimage qui nous apprenait  que "Sebald a tiré la quasi totalité des images illustrant le chapitre, soit onze images sur treize, de l’Album Stendhal publié en 1966 par les éditions Gallimard, dans la collection de la Pléiade." Il observe ainsi que la paire d'yeux (encore une) de la page 18 provient d'un recadrage très serré d'un portrait de Stendhal jeune de 1802.




Plusieurs de ces images sont des dessins de Stendhal* tirés de Vie de Henry Brulard, comme celui-ci :



Le fort de Bard, "Excepté pour le moral […] j'arrivais donc au S[ain]t-Bernard poule mouillée complète. […] A chaque pas tout devenait pire."(Vie de Henry Brulard).
Croquis de Stendhal extr. du manuscrit Vie de Henry Brulard.
Bibliothèque municipale de Grenoble, R. 299(3) Rés., f° 397

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* Le manuscrit complet a été numérisé par la Bibliothèque municipale de Grenoble.


jeudi 9 juin 2022

La société très secrète des marcheurs solitaires

 "Un matin, au café, elle me regarda longuement en souriant, avant de me dire :
- Vous savez, vous parlez de marche au hasard. Je vous ai dit que je la pratiquais moi-même. Mais au fond, je vous l'ai déjà dit, je ne crois pas au hasard.
- Si ce n'est pas le hasard, qu'est-ce que c'est ?
- Je ne sais pas. Pour ma part, je me sens portée par une énergie très particulière. C'est cette énergie qui me guide quand je marche.
- Et vous en connaissez l'origine ?
- Non, je l'ignore. Mais je marche vers l'inconnu avec la pensée que rien n'arrive jamais au hasard. Jamais.
- J'admire votre façon d'en être si sûre.
- Je pense que les hommes sont présomptueux quand ils affirment que quelque chose leur est arrivé par hasard. C'est leur ignorance qui les empêche de savoir ce qui les dirige."

Rémy Oudghiri, La société très secrète des marcheurs solitaires, Puf, 2022, pp. 239-240

J'avais vu Rémy Oudghiri à l'émission d'Arte, 28 minutes, dirigée par l'excellente Elisabeth Quin. Il y présentait le livre dont j'ai extrait le passage ci-dessus. Je ne pouvais pas n'en pas parler à Gaëlle, ma marcheuse solitaire du chemin de Stevenson (dont elle avait fait une partie, de Florac à Alès, lors des vacances de printemps). Et c'est elle qui a acheté le livre samedi dernier, à la librairie Compagnie, 58 rue des Ecoles, après que nous eûmes visité le musée de Cluny.


Au sortir de la librairie, un violent orage s'abattait sur le Quartier latin. Nous n'avions aucun vêtement de pluie, aussi nous nous réfugiâmes à la terrasse du Sorbon, à quelques mètres de là. Des cyclistes passaient, trempés comme des soupes. Le garçon de café, le teint rougi de servir sans discontinuer tous ces gens qui s'agglutinaient pour fuir les éléments déchaînés, plaça à un moment son visage sous l'ondée, le pied dans le caniveau torrentiel. Il vit que je le regardai avec amusement et nous échangeâmes un regard complice. Il devait être de ces gamins qui aiment à défier les gouttières débordantes ou sauter dans les flaques.

Nous dûmes partir sans attendre la fin de l'averse, et par bonheur la bouche de métro n'était pas loin. Gaëlle commença très vite à lire le livre (qu'elle finit le lendemain). Par curiosité, je le feuilletai lors d'un instant où elle l'avait reposé, et je tombai sur ce début de chapitre : "Tout a commencé un soir de septembre. J'étais attablé dans un café de la rue des Ecoles en compagnie de J."

Voilà qui augurait bien de la suite. Car la suite fut également semé de signes et de coïncidences. Le lendemain, après être allé à Courbevoie choisir des livres dans la riche bibliothèque d'une parente de Gaëlle récemment décédée (et qui avait toute sa vie travaillé dans diverses librairies), nous avions gagné  par Saint-Lazare et la ligne 13 le 18ème arrondissement où nous avions rendez-vous pour un covoiturage (aucun train n'étant plus disponible ce dimanche-là, sinon à des prix prohibitifs et au départ de la gare Montparnasse). Arrivés largement en avance à la rue Doudeauville, lieu fixé pour la rencontre, nous avons pris un café au Montmartre, à l'angle de la rue Custine et de la rue de Clignancourt. Je vis alors un homme avec une grosse caméra de télévision prendre des images de la rue, rejoint ensuite par un type portant un micro LCI. 

Ce n'est qu'en retrouvant à 15 heures Catherine, la co-voitureuse qui revenait chez elle, à Cahors, que nous comprîmes la raison de cette présence de la télé. La veille au matin, un drame avait eu lieu à cet endroit-même, un contrôle de police avait mal tourné, et les fonctionnaires de police, arguant la légitime défense, avait tiré à neuf reprises sur un véhicule, blessant grièvement le conducteur et la passagère avant, une jeune femme qui devait décéder le lendemain. Le quartier avait été bouclé et Catherine et sa fille n'avaient pu regagner l'appartement de celle-ci qu'après 18 heures. Un sentiment d'étrangeté ne me quittait pas : dans les articles de presse, je retrouvais les noms des rues que nous avions arpentées, rue Custine, rue de Clignancourt, rue Doudeauville, le café Montmartre. Dans ce grand Paris, nous avions rendez-vous sur les lieux exacts d'un drame qui continue à l'heure où j'écris à faire polémique.

Et un autre indice apparut avec le livre de Rémy Oudghiri. L'écrivain est originaire de Casablanca, son récit est régulièrement interrompu par des chapitres où il revient sur son enfance en cette ville, où il voit la naissance de son goût pour la marche au hasard : "Quand je m'échappe de la maison, quelque chose en moi se modifie. A la première bifurcation, je me sens revivre. / Derrière la villa de mes parents, les rues sont plongées dans une pénombre pleine de mystère. Je remonte la rue Paul-Doumer, puis la rue des Fauvettes et je m'enfonce dans les parties les plus paisibles du quartier." (p. 33)

Cette rue Paul-Doumer revient à plusieurs reprises, ainsi que l'homme lui-même. Page 83 : "Quand je ne sors pas, je reste dans la bibliothèque de mes parents, et je lis tout ce que j'y trouve : les pensées de Paul Doumer, l'encyclopédie Larousse, des ouvrages sur le Maroc. Dans un livre de Jules Romains, je tombe sur cette phrase qui dit exactement ce que je ressens : Je marche sans passé, sans aïeux et sans moi, / Et je suis du bonheur en marche vers le soir."

Et puis, dans la seconde partie du livre, Les cimetières magiques, où il rencontre plusieurs personnes qui font leur délice de la marche en ces lieux, voici que Paul Doumer surgit, comme par hasard :

"Quelque chose avait changé en moi. Dès que j'approchais d'un cimetière, mes pas en prenaient naturellement la direction. Un jour où je me promenais rue Lecourbe, je fus ainsi attiré par le petit cimetière de Vaugirard. J'entrai, comme aimanté, et après quelques tours dans les allées, j'y découvris par hasard la sépulture de Paul Doumer.
  Ce personnage de la IIIè République restait pour moi un souvenir d'enfance. A Casablanca, la première rue que j'avais l'habitude de prendre, en sortant de la maison, portait son nom. Je me souvenais avoir lu ses pensées dans un petit livre trouvé dans la bibliothèque familiale, mais il ne m'en restait absolument rien. Grise, un peu défraîchie par les années, sa tombe n'avait rien d'exceptionnel. Son nom était gravé au-dessus de celui de sa femme, en lettres dorées." (p. 175)


Or, du café Montmartre où nous étions attablés en terrasse, j'avais remarqué (et c'était avant de lire cette partie du livre d'Oudghiri) à l'angle de la rue de Clignancourt et de la rue Custine, le collège Roland Dorgelès, avec cette plaque rendant hommage à Paul Doumer.

Il ne faut pas oublier que Paul Doumer, lui aussi, fut victime d'un coup de feu, un an à peine après son élection. Le 6 mai 1932, le Russe Pavel Gorguloff, fondateur (et unique membre) d’un parti fasciste russe, tire plusieurs fois sur le Président de la république, lors d'un salon d'écrivains anciens combattants. Grièvement blessé, Doumer est rapidement transporté à l’hôpital Beaujon tout proche, 208 rue du faubourg Saint-Honoré. Il semble pourtant qu'il aurait dû survivre : selon Amaury Lorin, un chirurgien anonyme aurait ainsi rapporté  : « le président de la République française est mort, en 1932, treize heures après sa blessure dans un poste chirurgical moderne, d’une hémorragie artérielle tardivement traitée. Le diagnostic était certain (hémorragie, disparition du pouls). Il fallait lier l’artère d’extrême urgence et faire une ou deux transfusions. La ligature d’une artère est une opération simple, classique. Elle aurait dû être faite immédiatement avant tous les autres soins ». Raté par l’assassin, on dit que le président Doumer a été achevé à coups de gaffes : « aucune des deux balles n’était mortelle. Un simple pecquenaud ramassé dans la rue et soigné par le plus humble des médecins de campagne s’en fût tiré.

Jugé après une instruction de seulement un mois, Paul Gorguloff, dont les avocats plaident la folie, voit sa responsabilité pénale retenue, il est condamné à mort par la cour d'assises de la Seine et guillotiné en public le 14 septembre 1932. Bien qu'il ait toujours affirmé avoir agi seul, la thèse d'un complot circule longtemps : Doumer, "de toute façon connu pour sa détermination à réarmer la France le plus vite possible face à la montée des périls qu’il pressentait, non sans raison, était dans le collimateur des mouvements d’obédience fasciste et nazie". Sa mort a peut-être changé le destin de la France et du monde.

"Jusqu’à la guerre de 1939-1945, l’association des écrivains combattants dépose une couronne de fleurs le 6 mai de chaque année sur la tombe du président Doumer. Le culte perdure après-guerre. Sous la présidence de René Coty, l’association commémore le centenaire de sa naissance le 22 mars 1957. À cette occasion, un texte hagiographique de Maurice Genevoix, académicien et écrivain combattant, est lu aux écoliers, collégiens et lycéens de France. Le trente-cinquième anniversaire de la mort tragique du président Doumer est célébré au cimetière de Vaugirard. Pierre Chanlaine retrace les étapes du cursus honorum de Paul Doumer : si, dit-il, Paul Doumer avait pu conduire son septennat jusqu’à son terme (1938), le cours de l’histoire n’aurait sans doute pas été tout à fait le même. En particulier, beaucoup de choses auraient été changées dans l’histoire militaire de la France."


           Paul Doumer avec ses cinq fils, dont quatre mourront pendant la Première guerre mondiale (Nadar, 1905).
 

Encore un mot sur Doumer, né à Aurillac, de parents d'origine très modeste. Son père, Jean Doumerg, aurait abandonné sa famille, conduisant la mère, Victorine David, à déménager en région parisienne avec ses trois jeunes enfants. Né en 1821 à Camburat (Lot), agent voyer à Castelnau-Montratier jusqu'à sa démission en 1854, Doumerg quitte en 1858 le secteur des chemins vicinaux pour aller vivre à Paris comme métreur. En 1873, il est condamné par contumace pour avoir pris part à la Commune de Paris. Revenu dans la capitale après l'amnistie de 1880, il meurt dans le 17e arrondissement en 1893. "Selon Jean-Michel Miel, poursuit la notice Wikipedia, Paul Doumer aurait entrepris à l’âge de 20 ans des recherches sur son ascendance et aurait été convaincu par cette thèse ; pendant son parcours politique, il aurait volontairement entretenu le flou ses origines familiales, de crainte qu’être vu comme le fils d'un communard ne nuise à sa carrière." Notre aimable conductrice, cinglant vers son Lot natal (elle se revendiquait très précisément de Souillac), ainsi qu'un autre compagnon de voyage (un jeune éleveur de chèvres, fabricant de cabecous) savaient-ils cette histoire d'un fils d'ouvrier lotois devenu chef d'Etat, une ascension sociale, assure la notice, qui n'a aucun équivalent dans l'histoire de France ?

Revenons à nos marcheurs. En réalité, souvent des marcheuses. Comme B., qui raconte à l'auteur ses flâneries et errances  dans Londres. B. , dit-il, avait lu le livre de Virginia Woolf, Au hasard des rues, et, comme elle, "avait éprouvé le sentiment de l'aventure propre à Londres, cette ville dont chaque méandre entretient le mystère." Ah, Virginia Woolf, dont j'ai parlé naguère à propos des phares, et dont, dans l'appartement de Courbevoie, j'avais emporté pas moins d'une dizaine de volumes (il me semblait que de l'écrivaine, notre donatrice inconnue avait voulu tout lire, tout découvrir).


Rentrant chez lui après sa conversation avec B., Rémy Oudghiri replonge avec ferveur dans ce petit livre : "En sortant de la maison, on se débarrasse du moi que nos amis connaissent  et l'on devient partie de la vaste armée républicaine des marcheurs anonymes, dont la compagnie est si prisée après la solitude de notre chambre."

La relecture de ce texte lui donna, dit-il, une nouvelle impulsion. Grâce à lui, il ressentait le désir de poursuivre l'aventure et de rencontrer d'autres membres de cette société secrète des marcheurs solitaires, si secrète que ses membres ne savent même pas qu'ils lui appartiennent.