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mardi 28 décembre 2021

Ilona llega con la lluvia

La pluie, la pluie toujours, qui cingle au moment même où j'écris la fenêtre du bureau. La pluie au centre des deux derniers articles, et qui s'invite encore une fois. Je recherchais encore désespérément Les Immémoriaux de Victor Segalen, pour suivre mon fil polynésien, et une nouvelle fois ce livre demeurait introuvable. Il était l'un des 22 récupérés le dimanche 3 juin 2018, dans des cartons oubliés sur le trottoir de la brocante des Marins. Je finissais par en douter mais une photo prise ce jour-là, montrant une petite partie du butin, m'a confirmé qu'il était bien dans la maison. Je ne l'ai pas prêté, donc il hante un rayonnage, se cache dans une pile, en tout cas se joue de moi. C'est très énervant, un livre qui se dérobe. Je le traquais donc une fois encore lorsque je tombais sur un autre naufragé de la brocante, l'un des 22, un livre des Cahiers Rouges de chez Grasset, Ilona vient avec la pluie, d'Alvaro Mutis. 


Ilona vient avec la pluie (en espagnol, les allitérations en donnent un titre plus poétique encore, Ilona llega con la lluvia). Je ne l'avais encore pas lu, et n'avait aucunement prévu de le faire, mais là c'était trop tentant. Je n'avais en réalité rien lu de Mutis, mais j'en savais assez pour que déjà, en 2018, je choisisse ce livre parmi bien d'autres. Il était possible maintenant que le titre, bien que contenant la pluie, ne soit qu'un détail, sans que le motif ne soit traité avec quelque profondeur.

Le soir-même, je le lus avidement. Non pas seulement dans la préoccupation de cet écho avec le motif, mais avec le plaisir intrinsèque de la découverte d'une histoire forte et d'un style personnel. Le roman se déroule à Panama, où échoue le personnage emblématique d'Alvaro Mutis, Maqroll el Gaviero, marin, aventurier, baroudeur à la Corto Maltese, en plus poissard et mélancolique. Il s'enfonce peu à peu dans la dèche lorsque survient la saison des pluies "qui s'abattent sur l'isthme avec l'énergie démesurée d'une trombe et transforment les rues en fleuves opulents et infranchissables." Sa situation périclite encore dangereusement, et puis, quelques jours plus tard : "J'étais sur le point de tomber au fond de l'abîme lorsque survint le miracle sauveur. Il apparut, accomplissant un rituel de ma vie à ce point régulier et fidèle que je ne peux que l'attribuer à l'indéchiffrable volonté des dieux tutélaires qui me guident, avec des fils invisibles mais incontestables, au milieu de leurs obscurs desseins."

Et ce miracle prend la forme d'une femme. Une après-midi, alors que Maqroll se rapprochait du quartier des grands hôtels, avec ses deux derniers dollars en poche,"sans qu'aucun signe ne l'annonçât, une averse s'abattit qui se transforma très vite en une véritable trombe menaçant de tout emporter." Il se réfugie sous la porte d'un petit hôtel, où il retrouve, jouant sur une machine à sous, Ilona Grabowska, née à Trieste d'un père polonais et d'une mère triestine, fille de Macédoniens. Ilona, avec qui il avait déjà vécu bien des aventures. Il l'avait connue dans une crêperie d'Ostende où, déjà, il s'était réfugié pour se protéger de la pluie : "Une de ces pluies glaces, menues, persistantes, typiques des Flandres, qui nous trempent en quelques secondes sans que nous nous en apercevions." Ils vécurent ensemble plusieurs mois, occupés de contrebande d'or dans les ports de la Manche et de Bretagne, avant de s'installer à Chypre, où les rejoignit leur ami Abdul Bashur, autre personnage emblématique de la geste Maqrollienne. Une relation amoureuse d'Ilona avec ce dernier les sépare de Maqroll : "Comme seule Ilona savait le faire, tout se passa sans la moindre difficulté entre nous et sans que la vieille et mutuelle considération qui nous unissait, Bashur et moi, en souffrît le moins du monde." Et ils ne se virent plus pendant plusieurs années jusqu'au jour où ils se retrouvent en prenant le ferry pour l'île de Man : "Il tombait cette sempiternelle pluie écossaise qui aide tellement à rehausser le vert de la végétation."

Ainsi, par trois fois, les apparitions d'Ilona se produisent par hasard, dans les endroits les plus inattendus, par un temps, comme le dit la quatrième de couverture, "invariablement pluvieux."

Le hasard, la rencontre et la pluie, c'était déjà beaucoup pour moi. Mais il y avait mieux. J'avais un autre volume d'Alvaro Mutis en ma possession, et celui-ci non plus je ne l'avais pas lu. Je l'avais même depuis plus longtemps que le roman, c'était un recueil de poésie nommé Et comme disait Maqroll el Gaviero, publié en 2008 chez Gallimard et acheté à Noz, autre lieu magique, en 2015. La singularité de Mutis c'est bien d'avoir promené son personnage de Maqroll aussi bien dans la prose que dans le poème. Je lus avidement aussi la préface de Eduardo Garcia Aguilar, qui commence par nous dire que le poète naît à Bogota le 25 août 1923, et je ne peux pas ne pas penser aux images de Bogota dans le dernier film d'Apitchapong Weerasethakul, Memoria, évoqué encore récemment. Préface traduite par Michèle Lefort, qui dans une "note sur cette édition" m'apporte la plus belle des résonances avec le motif qui m'occupe ces derniers jours de l'année :

"La Summa de Maqroll et Gaviero, titre sous lequel est publiée en espagnol la poésie écrite par Alvaro Mutis de 1948 à 1988, s'ouvre par "La crue" et se termine par "Visite de la pluie", deux poèmes qui donnent à l'ensemble une forme cyclique hautement symbolique. Une lecture attentive met aisément en évidence le lien étroit qui unit ces deux poèmes. En effet, l'eau, sous toutes ses formes - mer, fleuve, pluie, neige - est l'élément primordial essentiel auquel est associée toute la vie de Maqroll el Gaviero, comme bien sûr, celle d'Alvaro Mutis. Elle est à la fois source et véhicule de toute vie, lieu de régénération aussi bien que de mort, force fécondante ou destructrice, magnifiant ou oxydant lentement tout ce qu'elle touche. Pour Alvaro Mutis, la pluie est le catalyseur de la mémoire dont le fleuve est la métaphore, pluies et fleuves ayant constitué l'environnement naturel de son adolescence à Coello, dans "la terre chaude" de Colombie. Le crépitement de la pluie sur les toits revisite le passé et ressuscite de l'oubli tout ce que la crue avait apporté ou emporté avec elle : jeux et peurs de l'enfance, cadavres et alluvions, histoires de pirates et de chercheurs d'or, mystère de la Grotte du Farfadet... A l'image du cycle naturel des eaux de pluie qui grossit les rivières, "Visite de la pluie" renvoie à "La crue" : elle est la grande fête des eaux voyageuses" qui ressuscite "le train arrêté devant le viaduc emporté par la pluie". Mais elle est aussi bien davantage, car elle est le point du cercle où tout recommence, sorte de charnière du temps cyclique qui porte en germe et féconde la renaissance de Maqroll el Gaviero, laquelle prend forme dans le premier des sept récits qui lui sont consacrés : La Neige de l'Amiral, dont l'écriture est presque contemporaine de celle de "Visite de la pluie"." [C'est moi qui souligne]

Nous retrouvons, avec cette forme cyclique du recueil, les figures du cercle et de l'anneau visibles chez Ursula K. Le Guin et Bernard Moninot.

Voici les derniers vers de "Visite de la pluie" :

Souvenus-nous toujours de la visite de la pluie. Yeux clos, essayons de nous rappeler sa clameur,
et assistons, encore une fois, à la victoire de ses troupes, un instant victorieuses de la mort.

mercredi 22 décembre 2021

Vers la nuit gonflée comme une eau noire

"Nous étions en train de tourner une scène de danse lorsque l'on reçut la première goutte de pluie. Il n'y avait pourtant pas un nuage dans le ciel. Une deuxième, puis une troisième, puis, à peine en un clin d'oeil, des trombes d'eau s'abattirent sur l'îlot et le lagon alentour. On ne pouvait que supposer qu'il pleuvait également sur Bora : la pluie était si dense que l'on ne voyait plus rien à plus de quinze mètres. On remballa à toute vitesse tout ce que l'on pouvait sauver. Et puis on attendit. Ça avait tout l'air d'une simple averse, qui cesserait aussi vite qu'elle avait commencé.

Deus semaines plus tard, nous attendions toujours. La pluie, torrentielle, était tombée pratiquement sans interruption, de jour comme de nuit."

Nicolas Chemla, Murnau des ténèbres, Cobra, 2021, p. 159.

Cette pluie diluvienne est bien sûr interprétée par beaucoup comme une vengeance des esprits du lieu, une des rétorsions - il y en aura d'autres, bien plus dramatiques - pour avoir profané le motu sacré. Superstition ? chacun pensera ce qu'il voudra. Ce qui m'a surtout retenu dans ce motif de la pluie, c'est qu'il m'était déjà apparu avec force dans L'oeil du héron, d'Ursula K. Le Guin. La planète Victoria, cadre de l'histoire, semble placée sous un intense régime pluvieux, comme en témoigne par exemple cet incipit du chapitre II : "Des nimbus noirs s'avançaient en longue procession au-dessus de la Baie du Songe. La pluie crépitait en rafales sur les tuiles de la maison de Falco. Du fin fond des cuisines filtrait un écho assourdi de bruits de voix et de remue-ménage domestique. Aucun autre son, à part celui de la pluie." Plus loin, alors que les soldats de la Cité ont contraint des paysans de la Zone à travailler sur le chantier des nouveaux domaines de la Vallée du Sud, c'est la météo effroyable qui ruine la tentative : "La nuit tomba, noire et torrentielle. Il ne pleuvait jamais comme ça dans la Cité ; il y avait des toits là-bas. Le chant de la pluie résonnait dans les ténèbres alentour, sur des kilomètres et des kilomètres de désert vierge. Les braises grésillèrent, noyées."

La pluie est si prégnante, s'infiltrant partout, détrempant les sols, qu'elle va jusqu'à se glisser implicitement dans la réflexion des personnages sur leur destin. Luz, la fille de la Cité qui a rejoint les rebelles de la Zone - et qui est comparée au héron gris de l'Etang du Peuple par le silence qui est en elle - Luz propose de tout réinventer : 

"Victoria, c'est grotesque, c'est un nom terrien. Nous devrions lui donner un nom propre.
- Comment ?
- Un qui ne signifie rien : Beurk ou Baba. A moins de le baptiser Boue, puisqu'il n'est fait que de boue... Si la Terre s'appelle "Terre", pourquoi celui-ci ne s'appellerait-il pas "Boue" ?"

Boue. Et je songe en recopiant cet extrait à ce livre de Maurice Genevoix, le troisième tome de Ceux de 14, qui se nomme précisément La Boue. Je vais chercher le volume, jamais bien loin, l'édition de Flammarion de 2013 qui rassemble les quatre livres de son témoignage sur la guerre, et j'en remonte les pages, glissant en diagonale, et je prends la page 558, tout en sachant que d'autres auraient aussi bien fait l'affaire, mais tout de même, celle-ci n'est pas mal, euphémisme bien sûr, je devrais dire magnifique, terrible et magnifique :

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.
"Broom ! tousse Porchon. Il y a aujourd'hui cent neuf ans, c'était la bataille d'Austerlitz... Austerlitz... le soleil..."
La boue clappe. [...]"

Pouvais-je mieux tomber que sur ce passage, alors que le suivant d'Ursula Le Guin, dûment repéré avant la rédaction de cet article, jouait sur ces mêmes contrastes entre soleil et pluie, lumière et boue ? Qu'on en juge :

"Lorsqu'il sortit de la cabane, une bourrasque de pluie le frappa en plein visage, lui coupant la respiration. Suffoquant, il sentit les larmes lui monter aux yeux, mais le vent n'y était pour rien. Il se remémorait cette lumineuse matinée, où un soleil d'argent avait salué son immense bonheur, seulement trois jours auparavant. Aujourd'hui c'était la grisaille, pas de ciel, peu de jour, rien que de la pluie et de la glaise. Boue, ce monde ne mérite pas d'autre nom, songea-t-il. Il avait envie de rire, mais ses yeux étaient encore plein de larmes. Elle avait rebaptisé le monde. L'autre matin sur la route, il avait connu le bonheur, mais maintenant, c'était... il n'avait d'autre mot à sa disposition que son prénom, Luz. Tout y était condensé : le lever de l'astre argenté, le flamboyant coucher de soleil au-dessus de la Cité jadis, l'ensemble du passé et tout ce qui restait à venir, y compris leur actuelle mission : l'élaboration d'une stratégie, la confrontation finale et leur future victoire, la victoire des lumières.
[...] La pluie avait un goût douceâtre sur ses lèvres."

Et, comme souvent, quand l'Attracteur étrange fait émerger un motif, comme ici celui de la pluie (jamais encore traité), il n'est pas avare de résonances. J'en comptai trois dans les jours qui ont suivi. Tout d'abord, par le fil Facebook d'André Markowicz, je découvris l'annonce de la parution en avril 2022, de Pluies, de Françoise Morvan, présenté ainsi sur le site des Editions Mesures : "Une année d’enfance dans un village de Bretagne, une année de pluies – pluies douces, averses, bruines légères, lourdes pluies d’orage venant à leur tour éveiller la mémoire des ombres… Chaque quatrain recèle un instant captif comme d’une goutte d’eau reflétant l’univers."


Revenant sur la page FB de Markowicz, je relis le post qu'il a écrit pour saluer un autre livre de Françoise Morvan, son dernier qui a pour titre L'oiseau-loup. Il n'hésite pas à dire que c'est un livre majeur : "Un livre qu'on ne lira pas comme ça, sur la plage, ou, je ne sais pas, comme un autre, pour se distraire. Non, c'est un livre de vie, au sens où non seulement il porte des dizaines de vies, mais Françoise y a mis toute sa vie (pas seulement les événements — elle me dit que c'est une histoire vraie), mais toute sa vie. Je veux dire tout son être. Ce livre, quand on y entre, lentement, page à page, texte à texte, j'en suis certain, il peut changer la vie. La vôtre, de vie.

Parce qu'il s'impose en tant que tel. Il ne ressemble absolument à rien. Il créé son propre temps, — le temps qu'il porte et le temps qu'il demande. Ce livre, sa place est au centre de nos Mesures."

Et il en livre le début dans un post du 14 décembre, le titre en est Tourbière. Et j'y retrouve presque sans surprise, mais avec émerveillement, la lumière et la boue :
"Plus bas vers l'ouest, la route est lente. Les prairies arrêtées devant quelques collines ont l'air de pâturages que les vagues de la mer auraient laissés là, d'un vert plus sombre et plus rougeâtre, et c'est dans l'épaisseur des laîches que les ruisseaux mincissent jusqu'à se perdre. Il arrive aussi que les bêtes s'y embourbent. Un vieux en bottes de caoutchouc les cogne avec un bâton sans écorce qui luit comme d’une lueur de lune. La bête s'arrache à la boue et continue de meugler. Plus loin, les bottes s'enfoncent, le vieux jure comme on crache et pèse sur son bâton.
Comme le purin ruisselle de la cour vers l'allée pierrée, la lumière colle aux murs et vient se mouler sur un pli sculpté du linteau, l'ogive et la pliure aussi dans la moulure de boue devant l'étable, et celle autour des sabots de la vache, où la botte a marqué son empreinte."

Le 13 décembre, c'est un entretien avec Valentin Retz dans Diacritik qui me délivre un nouvel écho (j'ai déjà évoqué cet auteur en juin 2019 dans l'article Le livre d'Esther). Son dernier livre, Une sorcellerie, est au coeur de la discussion avec Arnaud Jamin. Cela me conduit à la critique du livre par ce même Jamin en octobre dernier : La bataille pour la lumière de Valentin Retz. La fin de l'article avec l'extrait cité est éloquent :

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.”


Enfin, dernière résonance, musicale celle-ci. Je tombe ces mêmes jours sur une chronique de Max Dozolme de France-Musique à propos de "Águas de Março"d'Antônio Carlos Jobim, un grand classique de la bossa nova : "Antonio Carlos Jobim a un jour confié qu’il avait eu l’idée d’écrire les Eaux de Mars lors d’une promenade avec sa femme Thereza Otero Hermanny. C’était en mars 1972. C’est à dire le début de l’automne au Brésil. Lorsque les jours s’assombrissent et que le pays entier est en proie à des pluies diluviennes. Lors de cette promenade, Jobim voit les ouvriers construire sa nouvelle maison, les rigoles creusées dans le sol par l’averse. La tristesse le submerge. Il se met au sec et note quelques notes, quelques images."


Les Eaux de Mars seront reprises par Georges Moustaki en français (et par Pauline Croze, en 2016). 

C'est le cri d'un hibou, un corps ensommeillé
La voiture rouillée, c'est la boue, c'est la boue
Un pas, un pont, un crapaud qui croasse
C'est un chaland qui passe, c'est un bel horizon
C'est la saison des pluies, c'est la fonte des glaces
Ce sont les eaux de Mars, la promesse de vie

Chemla, Genevoix, Le Guin, Morvan, Retz, Jobim, Moustaki, Croze, que de beautés la pluie a-t-elle inspirés ! Que de mélancolies et de tristesses aussi. Mais, comme le rappelait Baudelaire, la mélancolie n'est-elle pas l'illustre compagnon de la beauté ?  "Elle l'est si bien que je ne peux concevoir aucune beauté qui ne porte en elle sa tristesse."

Je ne finirai pas là-dessus, car aujourd'hui même, pas plus tard que cet après-midi, j'ai eu droit à une autre épiphanie de la pluie. J'ai en effet, avec ma compagne et mes enfants, vu enfin le film Memoria, d'Apitchapong Weerasethakul, chroniqué ici en novembre. Film magnifique et déroutant (mes deux ados n'ont guère goûté, il faut bien le dire, ses longs plans fixes et sa lenteur contemplative), film qu'il faut avant tout écouter, selon le conseil même du réalisateur, et qui s'achève avec la pluie, le son de la pluie qui accompagne tout le générique final. Ce qui ne saurait surprendre après avoir découvert l'entretien qu'il accorda à Libération le 16 novembre dernier depuis son domicile thaïlandais de Chiang Mai. Extrait :

Vous souvenez-vous d’un son qui vous a marqué pendant l’enfance ?

Je dirais la pluie. J’aimais sortir pour mieux en profiter, au grand dam de ma mère. J’aimais particulièrement quand elle était forte. J’ai l’impression qu’elle ne tombe plus aussi dru que quand j’étais enfant.

La pluie fait un son complexe, selon l’endroit où elle tombe.

Et elle s’accompagne d’autres sensations, l’odeur, l’humidité.

[...]

Marcel Proust associe le souvenir au sens du goût et de l’odorat – la madeleine trempée dans une infusion de tilleul.

Souvent, une sensation démarre une réaction en chaîne. Je parlais de la pluie, plus tôt. Memoria se finit par une scène sous la pluie. En travaillant sur le mixage, je pouvais sentir l’odeur de la terre.

Continuant ma recherche autour des rapports du cinéaste et de la pluie, je déniche un autre article de Libération, intitulé, bien dans le style Libé, Apitchapong Weerasethakul, et pluie c'est tout. Il s'agit d'une courte vidéo, diffusé sur une galerie d'art virtuel, October Rumbles, "qui adopte à nouveau le point de vue fixe d'un observateur de chambre contemplant un rideau qui bouge au rythme du vent, tandis que la pluie dehors fait rage et inonde les grasses frondaisons d'un jardin-jungle."

Enfin, on ne sera pas étonné de voir que, parmi les dix films préférés de AW figure un court-métrage de 1929, La Pluie (Regen), de Joris Ivens et Mannus Franken.






 

samedi 11 juillet 2026

Somewhere in time, the stories of our lives are told

 

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.

Maurice Genevoix, La Boue, in Ceux de 14, Flammarion, 2014, p. 558.

Il reste encore à examiner deux articles issus de la recherche "univers-bloc" sur le site. Voyons tout d'abord, en demeurant dans l'ordre chronologique, celui du 22 septembre 2021 : Vers la nuit gonflée comme une eau noire. L'attracteur étrange avait fait émerger les motifs de la pluie et de la boue, que j'avais retrouvés chez Nicolas Chemla, Ursula K. Le Guin, Maurice Genevoix et Françoise Morvan avant d'en relever un écho puissant chez Valentin Retz, l'auteur de La Longue vie, dans un précédent roman, Une sorcellerie.

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.” 

La série ne s'arrêtait pas là, puisque s'y ajoutaient Les eaux de mars de Carlos Jobim, le film Memoria d' Apitchapong Weerasethakul et celui de 1929, La pluie, de Joris Ivens et Mannus Franken.

 

Comme on aimerait en ces jours de canicule se rafraîchir d'une bonne averse...

Allons au quatrième et dernier article, où l'on va percevoir là encore un écho avec Valentin Retz. Il s'agit de Marie d’Égypte et le vertige, posté le 30 mai 2025. En voici le début :

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles.

Or, c'est justement dans les monastères du mont Athos que se termine le roman de Retz. Un dernier mouvement qui prend son origine dans une phrase imprimée sur un tee-shirt que l'auteur a photographié rue du Loing.

Le passage qui suit met en scène ce fameux concept d'univers-bloc auquel nous nous frottons depuis plusieurs jours :

Quelque part dans le temps, les histoires de nos vies sont racontées. Cela n'exprimait-il pas à merveille la vérité qui cherchait à se dire dans le roman que j'écrivais, mais aussi dans ma vie, le "quelque part" dont il était question unissant la fiction et la réalité ? Ou pour mieux dire, cette phrase si belle, si à propos, que mon étoile m’envoyait de manière si flagrante, ne suggérait-elle pas que l'unité du temps n'était rien d'autre que la parole, cette faculté prodigieuse et divine, comme si le temps n'était qu'histoires et qu'un instant reliait celles-ci à travers chaque génération, un "quelque part" depuis lequel tout se vivait et s'énonçait ?

Le deuxième événement qui m'aura persuadé que je n'étais pas en train de faire fausse route, quand bien même j'empruntais des chemins de traverse, se sera produit dans la continuité du premier. Car le jeune homme n'avait pas terminé de descendre la rue au bout de laquelle il devait disparaître, que j'ai senti s'ouvrir en moi le passage grâce auquel j'accédais d'ordinaire à l'univers de Nikopol. J'ai ainsi revécu cette expérience du même type que celle qui m'avait stupéfait à de nombreuses reprises, quand les segments du temps composant l’existence du médecin-biologiste avaient surgi, nets et lisibles, devant les yeux de mon esprit. Mais, cette fois-ci, je n'ai entendu ni voix ni phrases ; et je n'ai pas cherché à écrire quoi que ce soit. simplement, en un éclair, je me suis retrouvé dans plusieurs dimensions temporelles à la fois. Dans le quatorzième arrondissement de Paris tout d'abord, avec moi-même sur le trottoir. Puis à Thessalonique, dans l'ombre de Nikopol, alors qu'il faisait une visite à la famille de Démocrate. Puis, sur le mont Athos, aux côtés d'Apollos, alors qu'il gravissait un sentier escarpé. Comme si, preuve objective des théories que je venais d'élaborer, ce n'était plus tellement l'histoire de Nikopol et d'Apollos dont je devais faire le récit, mais celui même du temps qui m'y donnait accès. (C'est moi qui souligne)

 


Cette quête n'est pas sans ressembler à celle de Jacques Lacarrière qui, revenu du Mont Athos, s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur ces saints, martyrs et ascètes découverts là-bas, "si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants". Il décide de leur consacrer un livre et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte : 

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ? 

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

Je ne peux que reprendre ce que j'écrivais alors dans le prolongement de ces lignes :

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani* : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

 

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)

 "Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."


Par extraordinaire, je me trouvais justement à Bourges lorsque la recherche sur l'univers-bloc m'a reconduit vers cet article. L'après-midi même, bravant la chaleur, j'ai marché jusqu'à la cathédrale, et, déjà ragaillardi par sa bienheureuse fraîcheur, je pus contempler dans le déambulatoire nord le vitrail magnifique de Marie d’Égypte.

__________________ 

 * Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique. 


mardi 26 décembre 2017

# 308/313 - Lost week-end

"Un rêve non déchiffré est comme une lettre qui vous est adressée et que vous n'ouvrez pas" formule du Talmud, citée par Anne Dufourmantelle, Intelligence du rêve, Payot, 2012, p. 30.

Ouvrons donc la lettre. Revenons sur cette Lexington Avenue désignée par le songe du 17 décembre. En relisant les cinq passages où elle apparaît dans Le chardonneret de Donna Tartt, certaines récurrences m'intriguent.

Relisons le deuxième passage, page 473 qui se déroule au moment d'un orage sur New York :
"Quand j'ai émergé dans la rue, Lexington Avenue était déserte, les gouttes de pluie dansaient, criblant les trottoirs, amplifiant avec violence le chaos de la circulation. Les taxis passaient en trombe dans de bruyantes gerbes d'eau. A quelques mètres de la station, je me suis engouffré dans un marché pour y acheter des fleurs... des lis, trois branches, une seule semblait trop minable ; dans la minuscule échoppe surchauffée leur parfum m'a dérangé, et c'est seulement à la caisse que j'ai compris pourquoi : c'était la même odeur douceâtre et écœurante qu'au service funèbre de ma mère."
Il n'y a pas que les lis pour raviver le souvenir de la mère de Theo : le temps orageux, la pluie violente font directement écho à l'averse qui précède immédiatement leur entrée au musée, cette visite qui va leur être fatale :
" Et puis l'averse tomba : de grandes rafales de pluie froide soufflant de biais, avec de grosses bourrasques chahutant le faîte des arbres et faisant claquer les auvents. Ma mère se débattait sans beaucoup de succès pour tenter d'ouvrir le petit parapluie récalcitrant. Dans la rue et dans le parc, les gens mettaient des journaux et des porte-documents sur leur tête, montant quatre à quatre les marches qui menaient au portique du musée, seul endroit où l'on pouvait être abrité de la pluie. Il y avait quelque chose de festif et de joyeux dans notre duo qui grimpait les marches à toute allure sous le parapluie léger aux rayures multicolores, vite vite vite, on aurait dit que nous échappions à un événement terrible, alors qu'en fait nous courions droit dedans." (p. 25) [C'est moi qui souligne]
Prenons maintenant le troisième passage, page 532. Ce n'est pas l'orage mais le temps reste à l'humide.
"Lexington Avenue. Vent vaguement mouillé. L'après-midi était hanté, froid et humide."

Un peu plus haut, sur la même page, Donna Tartt écrit :
"Mais au lieu de rejoindre le flot de clients se déversant dans les escaliers qui menaient à la station, je me suis senti tellement vide et égaré, tellement perdu, fatigué et mal que je me suis arrêté pour regarder par la vitre sale du Subway Inn, directement en face de l'aire de chargement du Bloomingdale's, une distorsion spatiale et temporelle directement sortie du film Le Poison et qui n'avait pas changé depuis que mon père y buvait." [C'est moi qui souligne]
Bloomingdale's est un célèbre grand magasin de Lexington avenue, au coin de la 59e Rue. Mais ce qui m'intéresse ici surtout c'est le retour de cette expression de distorsion spatiale et temporelle que j'avais pointée dans le récit de l'itinéraire de Théo et de sa mère jusqu'au musée.


On se rappellera peut-être que dans sa narration, Theo Decker avait parlé d'un film français : Elle ne me regardait pas, moi, mais promenait son regard sur le parc ; et son expression m'a fait penser à un célèbre film français dont j'ignorais le titre, où des gens distraits marchaient dans des rues balayées par le vent et parlaient beaucoup mais pas vraiment entre eux, semblait-il. Film que je n'avais donc pas identifié et pour lequel j'avais appelé à l'aide (en vain jusqu'ici.)
Or, la distorsion spatiale et temporelle de cette page 532 est associée à un film : Le Poison. Ce n'est pas un film français, malgré le titre, mais un polar de Billy Wilder sorti en 1945 (Billy Wilder cité hier pour la scène de Marilyn Monroe dans Sept ans de réflexion, tournée sur la grille de métro de Lexington Avenue). Le Poison (Lost week-end) compte l'histoire d'un écrivain alcoolique (Ray Milland). Tourné en extérieurs réels à New York*, premier  film hollywoodien à aborder de manière très réaliste le problème de l'alcoolisme, il remporta l'Oscar du meilleur film et l'Oscar du meilleur acteur pour Ray Milland. Il semblerait que l'industrie des spiritueux offrît au studio cinq millions de dollars pour « enterrer » le film de Wilder, lequel aurait déclaré : « S'ils me les avaient offerts à moi, je l'aurais enterré ! »

 

Ce n'est pas la seule référence au cinéma présente dans cette section du livre. Ayant fui le bar où il avait bu un Johnny Walker Black en souvenir de son alcoolique de père, Theo Decker songe à aller voir un film : "peut-être la solitude d'un cinéma me remettrait sur pied, une séance de l'après-midi presque déserte pour un film en fin de course. Mais lorsque, la tête légère et reniflant pour cause de rhume, je suis arrivé devant le cinéma au coin de la 2ème Avenue et de la 32ème Rue, le polar français que je voulais voir avait déjà commencé (...)". Pas plus qu'au début du livre, nous ne saurons  quel est ce mystérieux film français qu'il voulait voir, et qu'il ne verra pas plus dans les autres cinémas qu'il atteindra. C'est à l'issue de cette dérive dans Manhattan qu'il retrouvera son ami de Las Vegas, Boris (qui lui apprendra un peu plus tard qu'il lui avait volé Le chardonneret).

Le quatrième passage, page 608, évoque un restaurant pourrave sur Lexington Avenue :
"(...) Cet endroit où le rogan josh est si gras. Avec des vieux qui t'ont déprimée. Et le groupe de vendeuses de chez Bloomingdale's. "Le Jal Mahal** restaruant (sic) était un endroit miteux, caché au deuxième étage sur Lexington Avenue où rien n'avait changé depuis ma jeunesse : ni les papadums, ni les prix, ni la moquette rose fané à cause de l'eau qui avait coulé près des fenêtres, ni les serveurs non  plus : mêmes visages lourds, béats et doux que j'avais connus dans mon enfance, quand ma mère et moi allions là après le cinéma pour manger des samosas et de la glace à la mangue."
Double référence donc à la mère et au cinéma.

Nous examinerons demain le cinquième et dernier passage.

Ajout du 26/12 : J'ai rédigé cet article le vendredi 22 décembre, et l'ai donc programmé pour ce jour-ci, mardi 26 décembre. Or, ce matin, je découvre que le film du jour sur la plateforme Mubi dont j'ai tant de fois parlé, et qui est récemment à l'origine de mon billet sur les Treize ans (avec le film Ennemis intimes de Werner Herzog), ce film donc est Assassinat sur la mort (Double indemnity) de Billy Wilder, sorti en 1944, un an avant Le Poison, Lost week-end, que j'évoque plus haut, et qui a donné son titre à cette chronique.


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* Juste avant la nuit du rêve, j'ai  regardé sur Arte (samedi 16 décembre donc) une excellente série documentaire de Frédéric Wilner : Trois villes à la conquête du monde : Amsterdam, Londres, New York. Trois villes présentes à des degrés divers au cœur du livre de Donna Tartt, qui commence à Amsterdam et finit à New York (Londres est la ville où vit Pippa, la femme aimée sans espoir par Theo Decker, mais aucune scène n'y a lieu).

** Le Jal Mahal (« palais sur l'eau ») est un palais situé au milieu du lac Man Sagar à Jaipur, au Rajasthan en Inde.

jeudi 23 décembre 2021

Goutte d'eau reflétant l'univers

Dans le motif de la pluie, j'ai distingué après coup un autre motif, qui en découlait (le verbe est approprié) presque logiquement. Un motif dérivé qui sourdait déjà sur deux citations, voire trois. Maintenir le suspense n'est pas utile : il s'agit de la goutte d'eau.

Voire trois, disais-je, parce que je m'aperçois que dès la citation liminaire de Nicolas Chemla, la goutte d'eau était présente : "Nous étions en train de tourner une scène de danse lorsque l'on reçut la première goutte de pluie. Il n'y avait pourtant pas un nuage dans le ciel. Une deuxième, puis une troisième, puis, à peine en un clin d'oeil, des trombes d'eau s'abattirent sur l'îlot et le lagon alentour."

Cette goutte d'eau s'insinuait aussi dans la présentation de Pluies, le recueil de poèmes de Françoise Morvan : "Chaque quatrain recèle un instant captif comme d’une goutte d’eau reflétant l’univers."

Gouttes d'eau sur le tracteur des Peyrots (photo PB)

Cette idée de la goutte d'eau reflétant l'univers, autrement dit de l'élément infime donnant accès à tout un vaste monde*, se retrouve dans l'extrait de Une sorcellerie de Valentin Retz : "(...) j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.**”

A ces citations, je voudrais maintenant en ajouter deux autres, voire trois. La première est un autre extrait saisissant de La Boue de Maurice Genevoix, sur lequel j'étais parvenu en continuant ma recherche (et qui fut donné, soit dit en passant, pour l'épreuve du brevet des collèges).

« C'est très long, quand on ne voit même pas la fumée de sa pipe, quand l'homme qui est tout près n'est plus qu'une masse d'ombre indistincte, quand la tranchée pleine d'hommes s'enfonce dans la nuit, et se tait. Sous les planches les gouttes d'eau tombent, régulières. Elles tombent, à petits claquements vifs, dans la mare qu'elles ont creusée. Une… deux… trois… quatre… cinq… Je les compte jusqu'à mille. Est-ce qu'elles tombent toutes les secondes ?… Plus vite : deux gouttes d'eau par seconde, à peu près ; mille gouttes d'eau en dix minutes… On ne peut pas en compter davantage.
On peut, remuant à peine les lèvres, réciter des vers qu'on n'a pas oubliés. Victor Hugo ; et puis Baudelaire ; et puis Verlaine ; et puis Samain… C'est une étrange chose, sous deux planches dégouttelantes, au tapotement éternel de toutes ces gouttes qui tombent… Où ai-je lu ceci ? Un homme couché, le front sous des gouttes d'eau qui tombent, des gouttes régulières qui tombent à la même place du front, le taraudent et l'ébranlent, et toujours tombent, une à une, jusqu'à la folie… Une… deux… trois… quatre… Il n'y a pourtant, sur les planches, qu'une mince couche de boue. Depuis des heures il ne pleut plus. D'où viennent toutes les gouttes qui tombent devant moi, et mêlées à la boue enveloppent ainsi mes jambes, montent vers mes genoux et me glacent jusqu'au ventre ?
Le bois était triste aussi,
Et du feuillage obscurci,
Goutte à goutte,
La tristesse de la nuit
Dans nos cœurs noyés d'ennui
Tombait toute… 

Les gouttes tombent au rythme de ce qui fut la Chanson Violette, je ne sais quelle burlesque antienne, qui s'est mise à danser sous mon crâne… Une… deux… trois… quatre… 
La planche était triste aussi
Et de son bois obscurci,

Goutte à goutte… 

Je vais m'en aller. Il faut que je me lève, que je marche, que je parle à quelqu'un… » 

Contre cette litanie obsédante de la goutte, véritable torture mentale, l'auteur ne peut lutter qu'avec les armes de la poésie, le ressouvenir de poèmes "qu'on n'a pas oubliés". Hugo, Baudelaire, Verlaine, Samain... 

Kim Tschang-Yeul (le peintre de la "goutte d'eau") – L’Événement de la nuit


La goutte d'eau est ambivalente : quand elle se multiplie, devient innombrable, elle est à proprement parler un enfer. Il ne pleut plus et pourtant les gouttes continuent de tomber. C'est une éternité d'ennui que son cortège ouvre par son indifférente obstination. Tandis que considérée seule, dans l'événement unique de sa chute, elle peut transporter le spectateur ou la spectatrice dans une sorte de méditation cosmique. C'est ce qui arrive à Luz dans L'oeil du héron :
"Elle traça un cercle sur le sable près de son pied, en s'appliquant de son mieux avec la tige épineuse qui lui servait de compas improvisé. Ce cercle, c'était au choix un monde, le soi ou Dieu. Dans le désert, aucun autre être n'était capable de concevoir un cercle parfait... elle pensa au délicat anneau de cuivre autour du cadran de la boussole. Parce qu'elle appartenait à l'espèce humaine, elle avait reçu en partage l'esprit, les yeux et l'adresse manuelle qui lui permettaient de se représenter l'idée d'un cercle et de la reproduire en dessin. Mais la moindre goutte d'eau perlant au bout d'une feuille, qui tombait à la surface d'une flaque ou d'une mare, pouvait créer un cercle plus parfait que le sien, s'élargissant régulièrement du centre vers l'extérieur, et si l'on imaginait un océan sans limite, le cercle agrandirait à l'infini sa circonférence de plus en plus ténue. Ce dont était capable une simple goutte d'eau lui était interdit. Qu'y avait-il donc à l'intérieur de son cercle ? Des grains de sable, de la poussière, quelques minuscules cailloux, une épine à demi enterrée, la figure lasse d'André, l'écho de la voix d'Autane, les yeux de Sacha qui ressemblaient terriblement à ceux de son fils Lev, les courbatures de ses épaules là où tiraient les courroies de son sac à dos, et sa peur. Le cercle était insuffisant pour tenir l'angoisse en échec. Et sa min effaça le cercle, lissant le sable pur le laisser tel qu'il avait toujours été et resterait à jamais après leur passage. "(p. 215, c'est moi qui souligne)

Très beau paragraphe, qui reprend une fois encore cette symbolique du cercle et de l'anneau, dont l'oeil du héron est une autre incarnation.

Voire trois, disais-je encore, car ce matin-même, reprenant ma lecture de Prendre le temps de vitesse, le recueil d'écrits et d'entretiens du peintre-dessinateur Bernard Moninot (dont nous avions vu l'exposition au Musée Saint-Roch, et j'y suis retourné une semaine plus tard avec le Doc), je suis tombé sur ce texte de 1991, à trente ans de là, intitulé Un Tableau en rêve, où Moninot contemple une étrange peinture, réalisée par un jeune peintre de 17 ans, qui ressemble à l'oeuvre qui lui-même cherche mais qu'il n'a pas su concevoir ni même esquisser :

"L'oeuvre est faiblement éclairée et il émane d'elle une certaine luminosité, elle semble se situer à la limite de deux espaces. Cette surface donne l'impression d'une masse d'eau d'un volume virtuel où se reflèterait la planéité claire d'un ciel absolument pur.

De chaque côté, presque à la limite des deux bords verticaux de ce rectangle tombent à intervalles réguliers deux gouttes d'eau, formant sur cette surface des ondes elliptiques concentriques, qui se rejoignent lentement  vers le centre, puis s'effacent." (p. 99, c'est moi qui souligne)

 


Bernard Moninot, Le Jour parfois je m'identifie à la pluie, la nuit je flaire les issues, 
(novembre 2003), Aquarelle, encre, mine graphite, collage de fil d’argent, de fil de nylon, de mica et de gouttes de verre sur papier, Centre Pompidou


_______________________
* William Blake :
"Voir le monde dans un grain de sable
Et le paradis dans une fleur sauvage
Tenir l'infini dans le creux de sa main
Et l'éternité dans une heure.
"

** Cette figure de la pluie reliant terre et ciel est également exprimée dans un autre passage de Nicolas Chemla : "Le ciel était liquide et le lagon reflétait les nuages et, réunis par la pluie, ils formaient ensemble une toile indivise et hypnotique (...)" (p. 161)

mardi 19 juillet 2016

L'ondine était toujours appuyée au bastingage

Dans la troisième partie de Vertiges, intitulée Le Dr. K. va prendre les bains à Riva, Sebald évoque le séjour italien de Kafka en septembre 1913. Dans l'établissement thermal qui le reçoit, il fait la connaissance d'une jeune femme venant de Gênes, mais d'origine suisse, "et bientôt, écrit Sebald, les après-midi, il part avec elle faire un tour sur le lac". Ils se confient l'histoire de leurs maladies, et Kafka "expose une théorie fragmentaire de l'amour d'où le corps est absent et dans lequel il n'existe aucune différence entre rapprochement et éloignement." A cette époque, il a déjà rencontré Felice Bauer, avec qui il se fiancera deux fois, avant de rompre définitivement.


"Fort de ces propos dictés au Dr K. par ses intimes aspirations, ils convinrent mutuellement de ne jamais citer leurs noms devant un tiers, de ne point échanger le moindre portrait, le moindre écrit, le moindre bout de papier, et de laisser simplement partir l'autre à l'issue des quelques jours qu'il leur restait à passer ensemble." Pacte qu'il ne fut pas si simple de respecter, et Sebald écrit qu'il "eut à prendre toutes sortes de mesures cocasses pour éviter que la jeune Génoise, à l'heure des adieux, n'éclate ouvertement en sanglots." - jeune Génoise qu'en son for intérieur, depuis sa première apparition, il appelait la sirène, "à cause de ses yeux vert d'eau."
Je souligne le mot sirène parce que Sebald file en quelque sorte la métaphore en notant plus loin, alors que le navire s'éloigne du quai : "L'ondine était toujours appuyée au bastingage."

Or, le même jour, lisant en parallèle Rue des Maléfices, le livre de Jacques Yonnet, déjà évoqué ici à plusieurs reprises, je croisai à nouveau une ondine, dans l'histoire du Vieux d'après minuit, que l'auteur commence ainsi :

Il pleuvait dans la rue. Toute la journée, une bruine persistante avait imprégné les vêtements, les visages, les murs même d'une sorte d'humeur glacée qui semblait suinter du dedans. Nous étions réunis, avec l'équipe des peintres, aux "Quatre-Fesses"."
 Les "Quatre-Fesses", c'est un bouge tenu par Olga et Suzy, "deux dames sur le retour, précise Yonnet, lesquelles, déçues de n'avoir éprouvé au contact de leurs très nombreux partenaires mâles que des joies incomplètes, "s'arrangent entre elles". Ce à quoi nous ne voyons aucun inconvénient."(D'ailleurs ce sobriquet n'est aucunement réservé au périmètre parisien, car je crois bien me souvenir qu'un café, à La Mersolle, sur la route de Bonnat, était, pour des raisons que je n'irais pas jusqu'à dire similaires, surnommé "Les Six-Fesses".) Bref, ce décor pluvieux bien planté, suivi de quelques descriptions abreuvatoires, Yonnet enchaîne ainsi :

Dehors, la pluie s'enhardissait. Devenue moins sournoise, elle tambourinait farouchement, et, parfois, une rafale hargneuse la couchait et la projetait dans la vitrine. Olga nous demanda un coup de main pour baisser le rideau et boucler la porte. Ainsi nous serions plus tranquilles. Qui pouvait-on attendre, si tard, avec un temps pareil ?
C'est alors qu'elle apparut sur le seuil, essoufflée d'avoir couru, ruisselante, son chapeau à la main. Très belle. Vraiment très belle. Elle donnait l'impression d'être tombée avec la pluie, et, en épongeant son visage, d'avaler des larmes d'enfant.
Son nom était Élisabeth. Elle attendait, sans trop d'impatience, que la pluie cessât pour partir. Elle nous dévisageait à tour de rôle. Elle s'étonnait probablement qu'après lui avoir  demandé son nom personne d'entre nous n'ait éprouvé le besoin de lui poser d'autres questions.
C'était de crainte d'être déçus, de la découvrir stupide ou vraiment très impure. Elle nous suffisait telle quelle. Ses cheveux trempés, sa frimousse délavée lui conféraient des grâces d'ondine."
Ce très beau passage, dans un chapitre daté de septembre 43, nous propose donc, avec cette ondine surgie dans la nuit diluvienne, comme une rime avec l'histoire, trente ans plus tôt, de la jeune Génoise de Kafka racontée par Sebald.

Et je pensais m'arrêter à ce point lorsque le hasard d'une recherche sur l'ondine ne me propulse vers la biographie d'André Breton (sur l'évocation d'une autre jeune femme à lui reliée, Nadja, j'avais déjà conclu un billet précédent).

C'est dans L'amour fou que Breton nomme "Ondine" celle qu'il a rencontrée dans un café parisien, le café Cyrano de la Place Blanche, le 29 mai 1934, "Je l'avais déjà vu pénétrer, écrit Breton, deux ou trois fois dans ce lieu : il m'avait à chaque fois été annoncé, avant de s'offrir à mon regard, par je ne sais quel mouvement de saisissement d'épaule à épaule ondulant jusqu'à moi à travers cette salle de café depuis la porte ... Ce mouvement, que ce soit dans la vie ou dans l'art, m'a toujours averti de la présence du beau".


Cette ondine est Jacqueline Lamba qu' à cette époque, plusieurs soirs par semaine, on pouvait admirer en danseuse aquatique nue, rue Rochechouart, au Coliseum, ancienne piscine reconvertie en cabaret. 

Je laisse pour finir la parole à la notice de Wikipedia :

"Elle lui donne un rendez-vous à minuit, après son spectacle. Toute la nuit, ils se promènent de Pigalle jusqu'à la rue Gît-le-Cœur en passant par le quartier des Halles et la Tour Saint-Jacques.
Quelques jours plus tard, Breton se rappelle un poème écrit en 1923, Tournesol9 dont les coïncidences sont telles qu'il est convaincu de sa valeur prémonitoire. Jacqueline Lamba lui apparaît comme « la toute-puissante ordonnatrice de la nuit du tournesol10. » La rencontre s'est produite dans des conditions si troublantes que Breton a longtemps hésité à les rendre publiques11.
Ils se marient moins de trois mois après, le 14 août. Alberto Giacometti est le témoin de Jacqueline Lamba, Paul Éluard, celui de Breton, et Man Ray immortalise cette journée par une photographie de Jacqueline posant nue au milieu des trois hommes, citation du tableau d'Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe12."

 S'étonnera-t-on maintenant que dans la suite de l'histoire de Yonnet, on apprenne qu' Élisabeth finisse par poser pour les peintres de la petite bande ?

"Une fois Élisabeth accepta sans difficulté de poser avec un sein découvert. C'est sans aucune arrière-pensée, et néanmoins avec beaucoup de délicatesse, que nous lui demandâmes de nous donner, chaque jour, quelques poses rapides de nu intégral. Pour lui montrer combien c'était naturel, commun, nécessaire et sans histoire, nous l'avions amenée un jour à la Grande-Chaumière."

Nu de l'académie de la Grande Chaumière à Montparnasse, Paris, 1950-1951, (photo Emile Savitry)

dimanche 10 mai 2026

Silent Friend

Pendant le déjeuner, parlé avec Hattingen de montres et de sabliers. Dans le ruissellement du sablier, c'est encore le temps non mécanisé, le temps du destin qui passe. Le temps que nous sentons dans le murmure des forêts, dans le pétillement du feu, dans la mer qui se brise, dans le tourbillonnement de la neige.

Ernst Jünger, Second Journal parisien, Paris, 11 avril 1943. 

Vu le 15 avril dernier, à l'Apollo, Silent Friend de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi. Une belle expérience de cinéma que ce film qui entrecroise trois histoires situées dans des temps différents. Le point commun entre elles est justement cet ami silencieux, un arbre vénérable et imposant, un ginkgo biloba femelle, dans le jardin botanique d'une université allemande. En 2020, en pleine période de confinement, il est le sujet d'étude d’un chercheur en neurosciences hongkongais interprété par Tony Leung Chiu-wai. Invité à une conférence autour de ses recherches sur le cerveau des bébés, il a été immédiatement fasciné par le gingko* et a décidé de mener une expérience en branchant des capteurs, ce qui n'est guère du goût du gardien du jardin, présence sourde et hostile.

La seconde histoire, tournée en noir et blanc, se déroule en 1908, où l'on assiste à l'entretien d'admission de Grete, une jeune femme passionnée de botanique (Luna Wedler), soumise aux questions tracassières  d'un jury misogyne, qui tente de la déstabiliser en l'interrogeant sur la sexualité des plantes.. Elle réussira néanmoins à intégrer la faculté (c'est une grande première pour une femme) avant de trouver, par nécessité, un travail en parallèle de photographe. Au départ assistante, elle va réaliser d'extraordinaires photos de fleurs et de légumes, dont mon amie E. me révélera la parenté avec celles du photographe allemand Karl Blossfeldt, que je ne connaissais pas.

Acanthus mollis ; Karl Blossfeldt (1928)
 

En 1928, à l'âge de 63 ans et quatre ans seulement avant sa mort, Blossfeldt publie son premier livre de photographie, Urformen der Kunst (Les Formes originelles de l'art). Les 120 plaques du livre capturent différentes espèces végétales dans des détails remarquables, presque comme au microscope, congelées sous de nouvelles formes qui leur confèrent une qualité abstraite (Figure 2).

 

Grete examinant les plantes dans Silent Friend (Figure 1) et Karl Blossfeldt, « Silphium laciniatum » (1928) (Figure 2)

La troisième histoire se passe en 1972, où Hannes, un jeune étudiant esseulé venu de sa campagne, qui se plaît à lire Goethe et Rilke en écoutant le Lohengrin de Wagner, rencontre Gundula une jeune femme plongée dans une recherche autour d'un géranium, explorant comment les plantes réagissent, ou ne réagissent pas, à la présence et aux actions des personnes qui les entourent. Gundula partie en randonnée, le timide Hannes prend soin de la plante. Lorsqu’il se rend compte que la plante « réagit » à son entrée ou à sa sortie de la pièce, à ses mouvements et ses cris, il se prend de passion pour l’expérience. 

Il va sans dire que je partage l'admiration de Nicolas Moreno, de la revue de cinéma Tsounami : "Décadrage, gros plans qui changent la valeur des échelles, jeux de lumières, le film se ressent avec l’intensité d’un nouveau-né : il faut tout percevoir, tout entendre, saliver comme devant un plat, pour (res)sentir l’odeur d’un jardin botanique à travers la toile-cinéma. Les régimes d’images respectifs des trois temporalités participent à cette valse sensorielle : le noir et blanc des temps primitifs de la photographie se mêle aisément au psychédélisme du 16 mm des années 1970 et au numérique clinique du présent."

On pourra lire aussi avec profit un article (en anglais) d'Anastasia Eleftheriou, qui met en exergue la proximité du film d'Enyedi avec la pensée de Goethe :

La neuro-imagerie clinique se juxtapose à des gros plans tactiles de plantes au fur et à mesure qu’elles gonflent et s’ouvrent, synthétisant à nouveau l’observation scientifique et l’expérience sensorielle. Le film construit une arche visuelle et narrative autour de cette expérience commune, qui culmine dans une scène dans laquelle la pluie tombe sur les feuilles du ginkgo (Figure 4) qui est parallèle au Dr. Wong debout sous la pluie les yeux fermés. Encore une fois, nous ne sommes pas loin du monde de Goethe, qui a même écrit un poème intitulé « Ginkgo Biloba » (Figure 5), dans lequel la feuille de ginkgo est comparée au locuteur lyrique, une figure d’unité qui tient la division en elle-même.  Dans le film d’Enyedi, l’arbre et le scientifique pluviaux, sont de même façonnés par des schémas qui traversent la frontière entre la plante et la personnalité. 
Dr. Wong installant des neurotransmetteurs sur le Ginkgo dans la cour centrale de l’Université de Marburg (Figure 3) et  Ginkgo ‘profitant’ de la pluie (Figure 4)

 

Goethe, Ginkgo Biloba, 1815 (Original dans le musée Goethe, Düsseldorf) [Figure 5]

Le lendemain, poursuivant ma lecture du second Journal parisien d'Ernst Jünger (dont Goethe est une source d'inspiration toujours présente), je lis à la date du 21 avril 1943 ce passage où il exprime son amour des grands arbres de la capitale :

A midi, chez Gruel. Sur mon chemin, j'ai cueilli à nouveau une des feuilles fraîches du figuier de l'église de l'Assomption dont la verdure me réjouit depuis trois ans déjà.  C'est dans cette ville l'un de mes arbres favoris - un autre, c'est le vieil acacia fortement taillé qui s'élève dans le jardin du Palais de la Légion d'Honneur. On peut y ajouter peut-être encore le pawlonia du jardin de Banine.

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* Extrait de l'article d'Amélie Poinsot dans  Médiapart :

« Tous les personnages du films sont des outsiders : ils ne font pas partie du système, précise Ildikó Enyedi. Y compris le ginkgo, qui a été importé de Chine et du Japon il y a près de trois cents ans pour être planté dans des jardins botaniques européens. Il vient d’ailleurs, et il se retrouve tout seul dans un jardin. »

L’arbre, qui a frôlé l’extinction il y a environ 2,5 millions d’années, est considéré aujourd’hui comme une espèce en danger. En Europe, il est comme les animaux sauvages originaires d’autres continents enfermés des zoos : il vit dans un espace clôturé, au côté d’autres plantes comme lui ramenées d’une autre terre. Tandis qu’à l’extérieur de cette conservation muséifiée, la biodiversité ne cesse de décliner.

Mais le propos de la cinéaste n’est pas là. « Je ne voulais pas faire un film militant, je ne cherche pas à enseigner quelque chose, à blâmer les gens pour la façon dont ils traitent la nature. Je voulais montrer la beauté de la science à une époque où la recherche scientifique et les libertés académiques sont attaquées très largement. Mes personnages ne sont pas des activistes. Mais ils résistent avec leur curiosité. »