"Pourtant, il ne faudrait pas s'y tromper : une telle multitude de livres n'empêche pas de ne pas lire, ou si peu. On peut aimer s'entourer de livres pour rêver de les lire. Et si la fonction la plus efficace de toute bibliothèque était d'inciter à une lecture sans fin qui n'aura jamais lieu ? "
Maurice Olender, Un fantôme dans la bibliothèque, Seuil, 2017, p. 43.
Ce livre de Maurice Olender est en accès libre le temps du confinement, dans le cadre de l'opération "Le Seuil du jour". Je l'ai découvert grâce à l'entretien qu'il avait accordé à Christine Marcandier lors de la sortie du livre, et que Diacritik a republié sur son site. Ce passage m'a frappé car il faisait écho de troublante manière à mon dernier article où je constatais l'abondance de livres en stand-by dans ma propre bibliothèque. Olender ajoutait dans l'entretien que "le rapport à la bibliothèque et à tous ces livres qu’on ne lit pas,
qu’on ne lira jamais, est très concret, très matériel, charnel. Il y a
d’une part les livres qu’on rêve de lire un jour et qu’on ne lit pas
mais il y a aussi ces livres qu’on désire absolument avoir autour de
soi, dont on sait parfaitement bien qu’on ne les lira pas. Mais on
souhaite néanmoins les avoir près de nous, comme pour nous rassurer.
C’est une autre catégorie que les livres qu’on rêve de lire et qu’on ne
lira peut-être pas."
Et puis ce matin, autre écho : je consignais sur le site dédié, comme presque chaque jour de ces derniers mois, un des vertiges glanés au fil de mes lectures, et c'était précisément un vertige issu de La Vitesse des choses de Rodrigo Fresán. Comme je cherchai une illustration pour ce billet, je tombai dans la foulée sur un article d'Isabelle Rüf du journal Le Temps. Le titre redoublait mon premier vertige : Rodrigo Fresán, pour la littérature, jusqu’au vertige. Bref, j'étais déjà comblé, quand je lus ces quelques lignes qui poussaient plus loin encore la résonance :
"Le livre est traversé par un lamento décliné sur tous les tons. Tout
comme Philip Roth, Fresán déplore la fin de la lecture, vitupère contre
le téléphone portable, les tweets, les SMS, les tablettes, les livres
électroniques qui empêchent de se concentrer sans bondir ailleurs. Mais
contrairement à l’Américain, il ne déclare pas avoir perdu la partie.
«Tu as lu tous ces livres?», demande la Fille incrédule devant la
bibliothèque de l’Ecrivain. Peut-être pas, mais leur seule présence
infuse et diffuse. "[C'est moi qui souligne]
Une autre résonance à consigner : celle qui surgit juste après la publication du billet sur Virilio et l'accident intégral. Je me rendis sur le blog BarbOtages, où je découvris la couverture du livre de Maurice Blanchot, L'écriture du désastre.
Or le désastre est une notion phare chez Virilio - ce qui n'est pas une réelle surprise chez ce penseur de la catastrophe et de l'accident -, mais il faut tout de même savoir qu'il projetait la création d'une "université du désastre", évoquée par exemple dans l'entretien donné à Sciences et Avenir en 2011 : "ce serait un lieu interdisciplinaire et transcivilisationnel. Son rôle
ne serait pas de nier le progrès, mais de le désarmer de ses
catastrophes, ou tout au moins poser la question de son désarmement". Il rappelle aussi l'histoire de Galilée, observant la Lune grâce à la lunette astronomique venue de Hollande et qu'il avait perfectionnée, mais qui se
dépêche ensuite d'envoyer une lettre aux responsables de l'arsenal de Venise pour leur signifier qu'avec cet instrument, ils pourront voir
venir l'ennemi de loin et ainsi mieux préparer l'artillerie… "Mon université, développe Virilio, serait un arsenal à l'envers,
pour ne produire ni nouvelles armes, ni guerre de plus en plus totale.
Retarder ou accélérer les possibilités de la technique, c'est la seule
manière d'être d'avant-garde !"
On retrouve ce thème sur le carnet de recherches Tempo Virilio de l'architecte Jean Richer*, une des rares approches contemporaines de la pensée de Virilio :
"Après la publication de son premier essai L’insécurité du territoire : essai sur la géopolitique contemporaine (1976), bien d’autres suivront dont les titres éclairent à eux seuls sa pensée : Vitesse et Politique (1977), L’espace critique (1984), Esthétique de la disparition (1989), La vitesse de libération (1996) L’université du désastre (2007), Le futurisme de l’instant
(2009). La question de la vitesse, épuisant le monde fini, le conduit à
penser l’écologie grise pour la distinguer de l’écologie verte : « Il
existe non seulement une pollution de la nature – des substances telles
que l’air, l’eau, la flore et la faune – mais aussi une pollution de la
grandeur-nature du globe qui affecte les distances géographiques. »
Et un peu plus loin, dans un article daté du 29 janvier 2020 :
"Depuis 2015, deux chercheurs français, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, ont affirmé la collapsologie dans Comment tout peut s’effondrer
avec le désir de fonder une véritable science appliquée et
transdisciplinaire de l’effondrement. Cette démarche n’est pas sans
rappeler l’Université du désastre voulue par Paul Virilio. En réaction
au risque d’effondrement, les survivalistes apprennent à s’alimenter par
eux-mêmes ou entassent de boîtes de conserve dans des bunkers… Ce qui
devait faire bien rire Virilio." [C'est moi qui souligne].
Il devait rire car, malgré ses avertissements dignes de Cassandre, Paul Virilio se défendait de tout pessimisme. Dans un entretien
accordé à Jean-Louis Violeau en décembre 2010 (« Le littoral, la
dernière frontière », décembre 2010), il écrit : « Je n’annonce pas le désastre et je suis au contraire très excité par ce qui arrive. »
Il est intéressant ceci dit de savoir pourquoi le titre de cet article, initialement paru dans la revue italienne Alfabeta2, est La lumière ascendante. L'origine est à déceler dans l'église Sainte Bernadette du Banlay à Nevers, construite sur les plans de Paul Virilio et Claude Parent (1963-1966).
L'église Sainte-Bernadette du Banlay à Nevers
On pense évidemment à un blockhaus. Et on aura évidemment raison. « Mon origine, c’est la guerre, expliquait Virilio dans un autre entretien donné en 1995 à François Ewald. La guerre a été à la fois mon père et ma
mère. Le propre de la guerre c’est de coincer un personnage sur son
drame. D’une certaine façon, à partir de 47-50, je n’ai pas vécu. Tout
ce qui m’a constitué s’est produit avant. Voilà, à dix ans je suis
devenu un vieux monsieur, un war baby, comme Perec et
d’autres ».
Virilio a en effet vécu l'expérience traumatisante des bombardements sur Nantes en 42 et 43 :
"J'avais été avec ma mère chercher
des biscuits pour les prisonniers à la biscuiterie Lu. Ma mère me dit : «
Je fais la queue ; rejoins-moi tout à l'heure ; va donc faire un tour
rue du Calvaire ». Il y avait là de grandes boutiques avec des jouets.
Je reviens, je prends la queue avec ma mère. On rentre avec nos
biscuits. L'après-midi, bombardement. Le lendemain, rue du Calvaire, il
n'y avait plus rien, tout avait été rasé, on voyait l'horizon. Ce fut
pour moi un sentiment extraordinaire : pour un enfant, une ville c'est
éternel. Tout d'un coup, elle était tombée comme un décor. J'étais moins
sensible à la mort, au drame, même si j'avais eu peur, qu'au côté
d'évanouissement, ce que j'ai désigné par la suite comme « esthétique de
la disparition », c'est-à-dire le tour de passe-passe, maintenant il
n'y a plus rien. C'était cela la guerre, la guerre éclair, la
domination, l'héroïsation de la technique : faire disparaître la
réalité, la réalité de la vie, la réalité d'un quartier."
Ah, il faudrait tout citer de ce dialogue passionnant.Mentionnons quand même encore ceci :
"A la Libération, je me suis précipité à Saint-Nazaire pour voir la mer,
me baigner, ce qui était interdit pendant l'occupation. Je découvre en
même temps que l'horizon sans fin, sans faille et absolument pur de la
mer, de l'Océan Atlantique, des objets bizarres, comparables aux statues
de l'Ile de Pâques, en attente devant l'infini marin, abandonnés, en
parfait état, n'ayant pas servi, munis de périscopes, de grenades à
manches, de casques, vacants et à la disposition de tous. Je n'aurais
pas fait d'architecture sans eux."
"Les bunkers, écrit Jean Richer, deviennent dès lors les objets transitionnels de sa
pensée." Et plus loin, il ajoute : " En 1958, Paul Virilio débute ses recherches archéologiques sur le Mur de
l’Atlantique. Ce travail initiatique le conduira à produire une
exposition au musée des Arts décoratifs de Paris (1975) et un livre
devenu incontournable : Bunker archéologie. La création du
groupe Architecture Principe en 1963 avec l’architecte Claude Parent, le
sculpteur Morice Lipsi et le peintre Michel Carrade, verra la
publication du manifeste sur la fonction oblique : « une culture du
corps qui joue sur le déséquilibre, qui considère que l’homme n’est pas
statique, mais en mouvement et que le modèle de l’homme, c’est le
danseur »
C'est ce manifeste de la "fonction oblique" qui trouve son expression dans la réalisation de l’Église Sainte Bernadette.
Jean Richer pose ensuite une question essentielle : "L’enfance à elle seule peut-elle expliquer l’attrait du maître verrier
(car Virilio qui eut beaucoup de métiers fut aussi, entre autres, maitre verrier) pour l’opacité des bunkers ?" La
réponse est dans le bâtiment : " L’édifice ressemble de l’extérieur à un blockhaus en béton
brut. Les deux plans inclinés intérieurs se terminent à leur extrémité
en large porte-à-faux sur l’extérieur tandis que d’épaisses coques de
béton referment les volumes. Dans cet antre obscur, deux fentes de
lumière jaune sont ménagées dans les dalles en limite des porte-à-faux
de telle manière que la lumière monte du bas vers le haut et léchant les
voiles de béton. Contrairement à la fente zénithale qui surplombe le
pli reliant les deux plans obliques, la lumière provenant des extrémités
est parcimonieuse et ascendante. Elle appelle irrésistiblement un
sentiment d’élévation et à l’éclosion de la forme du bunker que l’on
croyait fermée."
Sainte Bernadette du Banlay à Nevers (France), vue intérieure (crédit Jean Richer, 2019)
Sur BarbOtages, le livre de Blanchot était suivi de cette citation :
"Il ne croit pas au désastre, on ne peut y croire, que l’on vive ou que l'on meure. Nulle foi qui soit à sa mesure, et en même temps une sorte de désintérêt, désintéressé du désastre. Nuit, nuit blanche – ainsi le désastre, cette nuit à laquelle l’obscurité manque, sans que la lumière l’éclaire."
(fragment 2, p. 8)
____________________________
* Que l'on ne confondra pas avec son parfait homonyme, Jean Richer, le grand spécialiste de Gérard de Nerval et de la géographie sacrée du monde antique.
Commencé à lire L'horizon négatif de Paul Virilio, publié en 1984. Une lecture parfois ardue, qui réclame effort et patience. J'avance à la pioche, m'interrompant souvent pour reprendre mon souffle, et puis j'y retourne, frayant mon chemin à travers les goulets d'étranglement, ne persévérant finalement que parce que, ici et là, surgissent devant moi des phrases fulgurantes comme des puits de lumière. Bon. Et puis, dans un de ces décrochements de l'attention directe, je suis allé voir par curiosité ce que le net gardait en tant que mémoire de cet essai. Eh bien pas grand chose, comme si Virilio avait disparu des radars, ce qui a confirmé une autre impression : dans tout ce que j'ai pu lire sur la pandémie ces dernières semaines (et faites-moi confiance, j'en ai lu des articles et des entretiens), aucune référence à Virilio. Certes, la biopolitique ne fut pas son angle d'approche favori, mais tout de même, j'ai déjà évoqué ici ce concept d'accident intégral qu'il développa dès les années 90, autrement dit un accident qui concernerait tout
le monde au même instant. La pandémie du Covid-19 n'est-elle pas un phénomène de cette sorte ? Il a suffi de quelques mois pour passer d'un mort suspect à Wuhan, au coeur de la Chine, au confinement de plus de trois milliards d'êtres humains sur toute la planète.
Ne faisons pas pour autant de Virilio le prophète qu'il n'a jamais prétendu être : quand il parlait d'accident intégral il pensait avant tout à un accident d'Internet, causé par la panne du réseau des réseaux. Paradoxalement, s'il y a quelque chose qui marche bien aujourd'hui, c'est Internet. Qui est même sollicité plus que jamais : les écoles fermées, par exemple, étant remplacées par les espaces numériques de travail, les classes virtuelles, les visioconférences, au nom de la fameuse continuité pédagogique (tout à fait légitime, mais qui n'en creuse pas moins les inégalités sociales). Tous ceux qui peuvent télétravaillent, et jamais les réseaux sociaux n'ont eu autant d'importance qu'aujourd'hui, pour sauvegarder dans le meilleur des cas le lien entre les gens et favoriser l'entraide, mais en charriant bien sûr en même temps le pire de l'humanité : rumeurs infondées, complotismes, délation et arnaques en tous genres.
"Etonnant : cette chanson du groupe allemand Tocotronic,
a été écrite il y a un an et devait figurer dans son prochain album
dont la sortie était prévue en 2021. Au vu des circonstances, le groupe a
décidé d’en faire cadeau et de la mettre en ligne mercredi 8 avril sur
des images de villes, d’aéroports, de stations de ski déserts. Des
images de « dehors désaffectés » (Frédéric Neyrat) en contrepoint d’une
chanson écrite avant la pandémie et qui traitait déjà de l’isolement et
se demandait comment sortir du trou." Bernard Umbrecht, Le Saute-Rhin
Là où Virilio a incontestablement raison, c'est dans son analyse de la vitesse comme pouvoir*. Au moment où Francis Fukuyama faisait le buzz avec sa théorie de la fin de l'histoire, après la chute du Mur, Virilio tenait que nous vivions plutôt la fin de la géographie. Dans une interview donnée en 2011 à Sciences et Avenir, on lui posait la question suivante :
Curieusement, vous dites également que ce culte de la vitesse conduit à l'inertie et à l'enfermement. Pourquoi ?
Car c'est la fin de la géographie ! Après des milliers d'années de
sédentarité, l'identité fait place à la traçabilité, à ce que j'appelle
la " trajectographie " : grâce à l'informatique, aux portables, etc.,
nous sommes partout chez nous. Et nulle part. Cela nous entraîne dans
une crise de réduction du monde qui devient trop petit, avec le risque
d'une incarcération psychologique. Le monde devient une ville et chaque
ville un quartier. C'est pourquoi nous avons créé un sixième continent,
le cyberspace que l'on retrouve sur les écrans, dans les réseaux. Pour
moi, il s'agit d'un " signe panique ". Il fonctionne comme une colonie
virtuelle, une vie de substitution.
"Incarcération psychologique", "vie de substitution", ces mots sonnent étrangement aujourd'hui, sauf que l'enfermement n'est plus seulement psychique, mais bien matériel et concret. Dans l'un des rares entretiens approfondis que j'ai pu recueillir sur le net, avec Giairo Daghini dans la revue Multitudes (printemps 1991), vingt ans donc avant l'entretien avec Sciences et Avenir, Virilio affirmait déjà les dangers du rétrécissement du monde, évoquant cet horizon négatif, titre de son essai de 1984 :
"GD : Dans une récente célébration du vingtième anniversaire du
débarquement sur la lune je t’ai entendu dire que d’un point de vue
symbolique c’était comme si la terre avait été trouée et quelle était en
train de se dégonfler comme une baudruche.
PV : Je disais vraiment cela, le monde se rétrécit, l’espace réel du
monde entier se rétrécit et se réduira, un de ces jours, dans quarante
ou cinquante ans, à rien. Un jour, le monde ou rien ce sera la même
chose. Il y a là un horizon négatif que personne n’analyse, et qui est
un phénomène à la fois d’écologie et d’économie politique. Je dirais
qu’il faudrait une dromologie publique pour essayer d’envisager cette
perte symbolique de l’espace-temps du monde entier. Gagner du temps,
aujourd’hui, signifie perdre le monde, l’espace réel du monde entier.
Essayons d’imaginer ce que serait monde qui serait devenu aussi étroit
qu’une petite bourgade de province. Quand MacLuhan dit “le village
global” c’est encore positiviste, c’est encore futuriste. Moi je dis que
le “village global” c’est l’horreur, c’est le ghetto mondial. Or nous
allons vers un village global qui sera en réalité le plus grand
confinement et la plus grande incarcération jamais vécues.
GD : Puisque la vitesse aura supprimé les distances entre les lieux et les personnes…
PV : Puisqu’il n’y aura plus d’espace-temps. La terre mesurera
toujours 40 000 kilomètres, mais les moyens pour aller d’un point à un
autre l’auront réduit à rien. Imaginons l’aliénation de cette situation.
Quand nous voyons un individu dans une prison souffrir de son
enfermement – relire Foucault… – nous pouvons imaginer une situation
analogue pour l’humanité demain, sur une terre réduite à rien par des
moyens de transport hypersoniques et par des moyens de transmission
électroniques." [C'est moi qui souligne]
"Or nous
allons vers un village global qui sera en réalité le plus grand
confinement et la plus grande incarcération jamais vécues."Encore une fois, nous y sommes.
____________________________________
* Virilio : "La vitesse en tant que relation entre les phénomènes est un élément
constitutif de la vie politique et sociale des nations, et ceci à
travers la richesse. Les sociétés antiques, du reste comme les sociétés
modernes, sont constituées autour de la richesse, ce que l’on sait
depuis les économistes et même avant eux; mais l’on oublie que la
richesse est liée à l’acquisition de vitesses supérieures qui permettent
de dominer les populations, le territoire et la production. La société
antique comme les sociétés médiévale et moderne sont des sociétés
dromocratiques. Le terme “dromocratie” veut dire hiérarchies de vitesse
liées aux hiérarchies de la richesse. Si l’on prend par exemple la
société athénienne, mais cela vaut aussi pour les autres sociétés
grecques, on voit qu’au sommet se trouve le triérarque, le citadin riche
à même d’armer une trière, une trirème, c’est-à-dire le navire le plus
rapide de l’époque. Au-dessous il y a le cavalier, celui qui a les
moyens de posséder un cheval, ce qui représente une fortune en ce
temps-là. En dessous encore se trouvent les hoplites, ceux qui sont en
mesure de s’équiper par leurs propres moyens pour devenir des soldats,
enfin les hommes libres et les esclaves qui rament dans les trières.
Ceux-là ne pourront que se fréter eux-mêmes, ou être contraints au rôle
d’énergie dans la machine sociale et de guerre. Nous sommes en présence
d’un système hiérarchique constituant une dromocratie : une hiérarchie
de richesse qui est en même temps aussi une hiérarchie de vitesse. C’est
également le cas dans la société romaine avec les “equites romani”, qui
sont en réalité des banquiers. N’oublions pas qu’à l’origine la banque
est liée au cheval, aux possibilités de bénéficier d’une plus-value
grâce à un messager, à des informations et à des moyens de transport.
D’autre part nous connaissons l’importance de la marine dans le
capitalisme méditerranéen, comme nous l’apprend Braudel…" [C'est moi qui souligne]
[...] aux environs du grand chemin, je vis venir une longue file d'hommes qui marchaient deux à deux. Ils étaient tous enchaînés par un bras et par le cou, comme s'ils étaient des bêtes féroces. ils étaient conduits par d'autres hommes armés jusqu'aux dents, d'une mine cruelle et sinistre. On assurera que tous étaient condamnés aux galères. Je demandais quels étaient donc ces crimes et l'on me donna l'exemple d'un vieux bonhomme de laboureur, chargé de famille, qui, pour avoir tué deux pigeons qui mangeaient son blé, avait été condamné... cette jurisprudence est abominable, le seigneur des lieux ne pouvait être qu'un oppresseur et un tyran digne de l'exécration publique.
Valentin Jameray-Duval, Mémoires, Le Sycomore, 1981 (cité par Arlette Farge)
Dans l'essai d'Eric Alliez et Maurizio Lazzarato, Guerres et Capital, apparaît de temps à autre le nom de Paul Virilio (1932 - 2018). J'ai ici même plusieurs fois évoqué cet urbaniste et philosophe tout à fait singulier, et l'envie m'est venue de m'immerger une nouvelle fois dans le monumental volume publié par le Seuil en 2023, regroupant 22 essais parus entre 1957 et 2010 sous le titre La fin du monde est un concept sans avenir.
Je me relançai donc depuis l'endroit exact où je m'étais arrêté, avec l'essai Vitesse et Politique (1977). Un demi-siècle s'est presque écoulé mais l'actualité de cette réflexion reste étonnante. Dans la première section de la deuxième partie, Virilio évoque cette caricature de James Gillray représentant William Pitt et Bonaparte se partageant à coups de sabre le globe terrestre en forme de gros pudding, Bonaparte emportant le continent européen et Pitt se réservant les océans.
Partage qui s'avèrera défavorable à Napoléon : "Vaincre sans se battre un adversaire continental qui sans arrêt se lance et s'épuise dans les limites spatio-temporelles du champ de bataille terrestre, c'est ce que réussira, on le sait, l'Angleterre. Hitler comme Napoléon sera vaincu par les hommes du fleet in being, qui tireront sans cesse la victoire de leur inaccessibilité au combat, de l'abandon du principe nocif qu'il faut attaquer sitôt l'ennemi aperçu, raccourcir la distance entre lui et nous."
Cette formule de fleet in being est utilisée pour la première fois en 1690 par l'amiral Arthur Herbert, comte de Torrington, Conscient de la supériorité de la marine de Louis XIV sur la Royal Navy qu'il commandait, Herbert refuse tout combat. Sa flotte devient force de dissuasion dans les ports anglais, contraignant ainsi les Français à patrouiller dans la Manche et les empêchant ainsi de prendre part à d'autres opérations."Le but poursuivi est psychologique, écrit Virilio, créer un état permanent d'insécurité dans l'ensemble de l'espace traité." Et il poursuit : "La tactique du fleet in being, sa planification, adhère à celle du mercantilisme européen, routes maritimes, itinéraires triangulaires ou circulaires, mais, plus encore, conduits économiques autonomes jetés hors de tout espace quotidien... "Guerre, commerce et piraterie, les trois en un, inséparables "(Faust, II), les trois comme une action de même nature."(Essai sur l'insécurité du territoire, 1976, l'essai précédent où Virilio abordait déjà ce concept de fleet in being).
C'est dans ce même essai qu'il cite un autre amiral, allemand celui-ci, Friedrich Ruge, ancien confident du maréchal Rommel, qui travailla activement avec les Américains, de 1949 à 1952, à la
reconstitution de la marine fédérale, accélérée par
les débuts de la guerre froide : "C'est sur mer que la guerre a revêtu très tôt un caractère total, car celui qui domine sur mer ignore les contingences, les obstacles... mer indestructible qui n' a pas besoin d'entretien., dont tous les espaces sont naturellement reliés." Et Virilio d'ajouter que "la stratégie aérienne alliée allait reprendre ces termes dans un autre élément. En saturant l'espace allemand, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec ses bombardiers, le général Harris* espère lui aussi atteindre à un "effet psychologique" sur l'ensemble des populations traitées, et cela "sans aucune limitation dans l'emploi des moyens techniques."
Revenant sur l'essai de 1977, qu'est-ce que je retrouve ? Rien moins que Moby Dick : "Gordon Pym ou Moby Dick ne sont que les récits anticipés de la croisière nucléaire, le sous-marin stratégique n'a besoin de se rendre nulle part, il se contente, en tenant la mer, de demeurer invisible, mais sa fin horaire est déjà marquée. D'ailleurs, dès que le fleet in being est devenu une donnée fondamentale du Droit à la mer, les explorateurs, découvreurs et amateurs de raids de tout poil, s'ils cherchent encore des terres nouvelles, vont également s'attacher à l'invention des passages, c'est-à-dire à la réalisation de voyage circulaire absolu, ininterrompu, puisqu'il ne comporterait ni départ, ni arrivée, réalisation de la boucle du non-retour préfigurée déjà par les routes maritimes circulaires ou triangulaires du mercantilisme européen."
Virilio souligne que le Droit à la mer est devenu en fait très rapidement le droit au crime, à une violence elle aussi libérée de toute contrainte, et la mer libre est bientôt remplacé par "l'empire des mers". Le peuple anglais est selon lui le premier qui réponde absolument à la définition du prolétariat industriel de Karl Marx : "Les ouvriers n'ont pas de patrie... il faut couper le cordon ombilical qui relie le travailleur à la terre.""En Angleterre, écrit-il, jusqu'au XIXe siècle, on pratique la razzia de matelots en fermant simplement les ports par ordre du roi et en ramassant les gens de mer. En France, au XVIIe siècle, l'industrialisation de la guerre sur mer exigeant un personnel de plus en plus nombreux, on instaure le numérotage et l'enregistrement de toute la population côtière qui est "déclarée disponible et enrôlée pour une seule et grande armée servant à tour de rôle à la guerre, au négoce, aux travaux d'aménagement du territoire", c'est ce qu'on appelle le système des classes." Système des classes** (dont le nom vient des « classis » ou flottes de l’Empire romain) qui devient l'Inscription maritime à partir de la Révolution française, en 1795.
C'est que la France de Louis XIV, royaume le plus peuplé du
continent et disposant de la première armée de terre d’Europe, ne possédait en 1662 qu'une flotte de 15 vaisseaux
contre 150 pour le Royaume Uni et près de 200 pour la Hollande. En quelques décennies, à l'instigation de Colbert, elle parviendra à rattraper ses deux principaux rivaux grâce à un effort financier colossal consacré à la
construction navale, mais aussi à ce système de recrutement inédit qui va s’appuyer sur l’Église, en utilisant
les registres de naissance des paroisses catholiques. Chacune de ces paroisses est tenue de
fournir aux équipages de la flotte un contingent précis de marins.
Virilio parle de prolétarisation et souligne que - fait assez rare à l'époque -, on s'inquiète de la "nationalité" du nouveau prolétariat : "déporté de la guerre totale, il doit justifier de ses origines, s'il est étranger il devra se faire naturaliser au bout de cinq ans, la désertion est sévèrement réprimée et l’État pratique le contrôle social des familles en se déclarant "protecteur des femmes et des enfants" des travailleurs réquisitionnés." Les gens de mer demeuraient donc toute leur vie sous la tutelle de l’État. Cimarconet cite un discours d’Adolphe Thiers, prononcé en 1846, qui définit remarquablement
ce rapport de dépendance :
Colbert a dit : tout homme qui travaille sur mer, qui se livre à la navigation, a
besoin de protection plus qu’un autre. Vous avez besoin de protection, vous serez
protégé ; mais j’exige de vous que vous soyez sans cesse sous la main du gouvernement
(…) Colbert a ajouté : si je prends votre vie, en revanche je suis votre père nourricier ;
j’institue la Caisse des Invalides, qui n’existe nulle part. Quand vous serez vieux,
quand vous serez devenus infirme au service, je pourvoirai à vos besoins ; si vous
avez une femme et des enfants qui, pendant vos longues absences, manquent de pain,
la Caisse des Invalides leur en donnera. Telle a été cette institution de paternité,
ou plutôt de maternité, qui est le contrepoids de l’Inscription maritime.
Protection bien illusoire et en tout cas toute relative (voir note **). D'autant plus, écrit encore Virilio, que "l'expansion de la guerre fut telle que la prolétarisation se trouva associée à la répression judiciaire et policière : on recruta au hasard et les prolétaires se virent confondus avec la troupe des déportés et des galériens que les tribunaux "fabriquaient" en grand nombre sous la pression du gouvernement. Au XVIIe siècle, le prolétariat maritime est déjà littéralement un peuple de forçats, de "damnés de la terre"."
Et lisant ceci, j'étais comme sidéré de retrouver le thème central de l'essai que j'avais très récemment acheté à Bourges, le 31 janvier dernier pour être précis, et que j'avais lu presque immédiatement, Ils ont écrit leurs visages, de l'historienne Arlette Farge (MétisPresses, 2025).
J'ai déjà évoqué le travail d'Arlette Farge dans l'article Malaise dans la vie intérieure du 16 septembre 2025. Ici encore, c'est à travers son regard porté sur les archives de police - qu'elle recopie toujours à la main -, qu'elle donne à voir les visages de ces galériens, de ces forçats mis au ban de la société d'alors. Comprendre comment cette société du XVIIIe siècle a "vu" celles et ceux considérés par toutes et tous comme les plus contestables, c'est aussi pour elle "rendre hommage à Michel Foucault, constamment préoccupé par la " vie des hommes infâmes". Il écrivait avoir ressenti "des impressions physiques" face à ces "vies de quelques lignes ramassées en une poignée de mots". ajoutant : "elles ont secoué en moi plus de fibres que ce que l'on appelle d'ordinaire la littérature". Je ne saurais mieux exprimer mon lien à ces archives." (p. 19)
La galère, dit-elle plus loin, est une véritable institution qui perdure du milieu du XVe siècle jusqu'à 1748 (l'ordonnance du 27 septembre porte le coup de grâce à la flotte de galères ancrée à Marseille). "Contrairement à ce qu'on croit, elles ne bougent pas beaucoup. Certes, les forçats rameront de temps en temps, mais beaucoup seront contraints à l'immobilité au port dans des conditions effrayantes, et nombreux sont ceux qui n'ont que des cordes entremêlées pour pouvoir s'assoupir." Elle cite André Zysberg (voir note **) qui parle du "plus grand pourrissoir d'hommes de la France." L'article cité en note, "La société des galériens au milieu du XVIIIe siècle", paru dans la revue Annales en 1975, est d'ailleurs consultable en ligne.
Dans la deuxième partie du livre, Karelle Ménine, la directrice de collection, écrit qu'Arlette Farge vit mal l'actualité :
"Elle dit se sentir parfois comme la marchande de journaux de son quartier, jeune femme iranienne, anciennement libraire et réfugiée, qui a tout perdu : son pays qu'elle a dû fuir, son mari, et son logement. "Depuis des années, elle vend des journaux du monde entier, mais sans jamais les lire. Elle retourne les piles et dit ne plus rien savoir du monde. Ces derniers temps, j'ai parfois songé qu'elle avait raison. Alors que je suis passionnée par l'actualité, je comprends sa douleur. Il m'arrive de ne plus parvenir a mon tour à lire les informations... J'achète toujours les journaux, mais cela devient terriblement anxiogène et je ne sais pas comment m'en protéger. Alors : j'écris. C'est pour moi, la seule résistance possible. Lorsque je tente d'établir un dialogue avec celles et ceux qui nous ont quitté.es depuis si longtemps, je retrouve un peu de souffle, car l'archive permet de s'immerger dans la singularité. Le tout petit, inconnu ou effacé. [...] Ces documents de signalements m'aident ainsi à faire face à ce qui me révolte jour après jour : la violence, l'exclusion, et l'injustice." (p. 78)
N'est-ce pas ce qui, moi aussi, toutes proportions gardées, me conduit à écrire ici ?
______________________
* Arthur Travers Harris (1892 - 1984), surnommé Butcher Harris par ses subordonnés, avait expérimenté cette stratégie au Moyen-Orient. Extrait de la notice Wikipedia :
Dans les années 1920, les Français et les Britanniques se sont partagé les dépouilles du défunt Empire ottoman et l'Empire britannique cherche à sécuriser les réserves pétrolières (les navires de guerre modernes abandonnent la chauffe au charbon pour le mazout et l'industrie automobile se massifie).
L'Angleterre a obtenu (entre autres) la Mésopotamie — futur Irak —
qui regorge de pétrole et cherche à imposer un roi unique (et inféodé à
l'Angleterre) aux tribus musulmanes locales (certaines sunnites et
d'autres chiites) qui mènent la vie dure aux soldats britanniques et à
leurs supplétifs indiens (plus de 100 000 soldats déployés et des
centaines de morts dans le camp britannique).
En charge d'une escadrille britannique au Moyen-Orient,
Arthur Harris est un des plus enthousiastes promoteurs d'une politique
de bombardements destinés à inspirer terreur et respect aux tribus
rebelles, politique décidée en haut lieu par le ministre travailliste de l'Air, Lord Thomson et par ailleurs chaudement approuvée à la chambre des Communes par Winston Churchill (ex ministre de la Guerre alors dans l'opposition, qui n'avait pas d'objection morale, y compris à l'emploi de gaz de combat ). Cette stratégie de bombardement des tribus irakiennes, baptisée du nom euphémistique d' Aerial Policing (pacification aérienne), est bien moins coûteuse financièrement que le combat terrestre. Elle aboutira à la reddition de plusieurs tribus et Lord Thomson s'en félicitera à la chambre des Communes.
Arthur Harris, alors simple lieutenant-colonel commentera ainsi
son action: "Les Arabes et les Kurdes savent maintenant ce que signifie
un vrai bombardement ! En 45 minutes nous pouvons raser un village et
tuer ou blesser un tiers de sa population". (C'est moi qui souligne)
** Ce système des classes n'a jamais bien fonctionné, comme le montre par exemple le programme Cimarconet, conçu et mis en place en 1998 par André Zysberg, professeur d’histoire moderne à l’université de Caen de 1997 à 2008.
"En temps de guerre, comme l’effectif
de la classe de service s’avérait souvent insuffisant d’une année à l’autre, les commissaires
levaient les marins qui restaient dans leur quartier, quelle qu’ait été la classe
à laquelle ils appartenaient. En outre, les paies des marins servant dans la Royale
étaient souvent réglées avec des retards considérables (plusieurs années pendant le
règne de Louis XIV), ce qui projetait les familles dans la misère. Ajoutons à ce tableau
que les conditions de vie à bord des vaisseaux étaient très dures. La mortalité pour
cause d’épidémie, de nourriture avariée et surtout de captivité en Angleterre était
considérable : 20 à 30 % des marins levés, parfois davantage, ne sont pas revenus
chez eux à l’issue des guerres de Sept Ans (1756-1763) et d’Amérique (1778-1783).
Les compensations restaient, dans les faits, minimes, sinon illusoires. En effet,
le versement d’une demi-solde aux marins estropiés ou invalides représentait une « faveur »
(accordée par le roi) et non un droit, malgré le système de prélèvements. Enfin, le
service dans la marine royale pesait uniquement sur les navigants. Seuls les marins
de métier semblaient capables de servir sur les vaisseaux de guerre du roi de France,
alors qu’en Angleterre, des « terriens » de la ville et de la campagne étaient enrôlés
de gré ou de force dans la Royal Navy. Comme le coût humain de chaque guerre navale était très élevé, la population des
gens de mer français n’a jamais dépassé 60 000 hommes entre le règne de Louis XIV
et la Révolution. Un illustre marin de Granville, Pléville Le Pelley, disait que la
Royale consommait des marins sans jamais en former."
"Mais le pouvoir du poète authentique, serait-il aussi vulnérable et rongé de doutes que celui-ci l'a été, est grand ; et c'est des pires menaces, quelquefois, qu'il tire le plus pur de son chant : "Mais aux lieux du péril croît/aussi ce qui sauve", avait écrit Hölderlin, dont Roud aura été en français l'un des meilleurs serviteurs. Le lecteur fera l'émerveillante épreuve de ce pouvoir en lisant Requiem, le grand livre commencé dans les années cinquante et achevé en 1967 seulement, alors que Roud entrait dans sa soixante-dixième année."
Philippe Jaccottet, préface à Air de la solitude, Poésie/Gallimard, 2002, p. 14.
Le 22 mars de cette même année 1967, il y a donc 53 ans jour pour jour, paraissait dans la bibliothèque de la Pléiade les Œuvres de Hölderlin, sous la direction de Philippe Jaccottet. Parmi les traducteurs, outre Jaccottet lui-même, il y avait aussi Gustave Roud, dont l'éditeur suisse Mermod avait, à Lausanne en 1942, déjà publié Poëmes de Hölderlin (ouvrage réédité en 2002 par la Bibliothèque des Arts).
Peut-être que cette date n'avait pas tout à fait été choisie au hasard, car elle tombait deux jours seulement après la date d'anniversaire du poète allemand. Né le 20 mars 1770, on fête d'ailleurs cette année le 250ème anniversaire de sa naissance.
La phrase célèbre de Hölderlin citée par Jaccottet, je la connaissais dans une autre traduction : Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. Et je me souviens très précisément du texte où je la découvris pour la première fois, car elle me frappa alors si fortement que jamais je ne l'ai oubliée : c'était en 1977 dans un entretien avec Edgar Morin dans le Nouvel Obs, à l'occasion de la sortie du premier tome de sa Méthode, La Nature de la Nature*, dont la couverture reproduisait cette lithographie vertigineuse de M.C. Escher :
M.C. Escher, Mains dessinant, 1948.
J'ai recherché en vain cet entretien, en revanche j'en ai trouvé un autre, beaucoup plus récent, puisqu'il date de juin 2015. A Coralie Schaub, de Libération, Edgar Morin disait donc :
"J’aime beaucoup cette phrase de Friedrich Hölderlin : «Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve.» Ça sera le suicide ou le réflexe vital. On va frôler l’abîme. Je ne veux pas faire de catastrophisme, mais on voit bien que tout s’aggrave. Des incendies s’allument partout. On risque l’affrontement entre l’Occident et le monde islamique. On doit changer de voie. Pour la première fois, on sent qu’on fait partie d’une aventure commune, à cause des périls causés par la mondialisation. Cette conscience commune nous permettra peut-être de réagir. Si elle se développe."
Retrouver cette phrase dans la préface de Jaccottet m'avait saisi pour une autre raison : c'est que je venais de la rencontrer quelques jours plus tôt dans l'article écrit par le philosophe Baptiste Morizot pour le Hors-Série de Socialter, "Le Réveil des imaginaires" :
Baptiste Morizot, Nous sommes le vivant qui se défend, in Socialter HS, p .157.**
Morizot évoqué, cité ici-même le 18 mars, dans le billet : La vengeance du pangolin ?
Et ce n'est pas fini : je retrouvai chez le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa, auteur de Résonance, et lui-même en résonance avec Gustave Roud, la même phrase dans une traduction très légèrement différente :
"Mais là où est le danger croît aussi ce qui sauve. C'est sous l'égide de cette référence à Hölderlin - trop galvaudée, je l'admets - que je conclurai ce livre, en indiquant que les perspectives ici ouvertes sur les crises de la modernité, leurs tendances et leurs causes, fournissent aussi potentiellement les voies de leur dépassement. Aussi multiples, complexes et diverses soient-elles, ces voies passent obligatoirement par une rupture avec la visée d'accroissement constitutive de la modernité." (p. 53)
"Trop galvaudée", admet Rosa. Certes. Il n'est que de la googliser, cette fameuse phrase, pour le vérifier : 2 590 000 résultats. Et tiens, on retrouve Edgar Morin en tête de gondole.
Et dans la traduction Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve, c'est 1 140 000 résultats. Et Hubert Reeves qui rafle la première place. Normal, il a publié un livre en 2013 dont le titre est précisément le vers hölderlinien.
Bon, cela ne relativise-t-il pas fortement cette triple coïncidence Roud/Rosa/Morizot ? Une référence qui traîne partout, il n'est guère surprenant, dira-t-on, de la retrouver en plusieurs lieux.
Oui mais, comme par hasard, c'est juste au moment du 250ème anniversaire du poète. La quasi-synchronicité n'en est-elle pas redorée ?
Qu'importe. Un dernier élément doit être versé au dossier.
Sidéré par le caractère inédit de la méga-crise sanitaire qui s'est emparé de la planète, le confinement de plus en plus universel qu'elle entraîne (1 milliard d'être humains maintenant assignés à résidence sur tous les continents), j'ai soudain repensé à un penseur aujourd'hui disparu dont j'avais lu avec passion un entretien mené avec Philippe Petit et paru aux éditions Textuel en 1996. Ce livre, Cybermonde, la politique du pire, je l'avais acheté à Périgueux au mois de mai cette année-là. Le penseur en question était l'urbaniste et philosophe Paul Virilio.
Et pourquoi penser à Virilio ? Eh bien parce que c'est un théoricien de l'accident. Selon lui, toute technologie implique un certain type d'accident. Et cela le conduisit à évoquer la perspective d'un accident général :
"Aujourd'hui, les nouvelles technologies véhiculent un certain type
d'accident, et un accident qui n'est plus local et précisément situé,
comme le naufrage du Titanic ou le déraillement d'un train, mais un
accident général, un accident qui intéresse immédiatement la totalité du
monde. Quand on nous dit que le réseau Internet a une vocation
mondialiste, c'est bien évident. Mais l'accident d'Internet, ou
l'accident d'autres technologies de même nature, est aussi l'émergence
d'un accident total, pour ne pas dire intégral. Or cette situation-là
est sans référence. Nous n'avons encore jamais connu, à part peut-être,
le krach boursier, ce que pourrait être un accident intégral, un
accident qui concernerait tout le monde au même instant." (p. 13)
Nous y sommes. L'accident intégral est advenu. Il n'est pas advenu avec Internet, comme semblait le craindre Virilio, mais il est advenu avec la mondialisation des transports, avec donc des technologies qui ont diffusé, à grande vitesse, ce virus au départ très localisé, sur un marché aux bêtes sauvages de Wuhan en Chine, jusque dans les pays les plus éloignés. Ce n'est pas la première pandémie qui traverse le monde : la grippe espagnole en 1918 causa 20 à 50 millions de morts selon l'Institut Pasteur, et peut-être, me dit Wikipedia, jusqu'à 100 millions selon certaines réévaluations récentes, soit 2,5 à 5 % de la population mondiale***. Cependant, même si certaines villes, certaines régions furent paralysées, il n'y eut pas de ralentissement généralisé de la vie économique, de confinement général, d'impact global et simultané sur la planète. En outre, la censure de guerre " limita l'écho médiatique de la pandémie, les journaux annonçant qu'une nouvelle épidémie touchait surtout l'Espagne,
pays neutre publiant librement les informations relatives à cette
épidémie, alors que celle-ci fait déjà des ravages en France".
Robert Maggiori, dans un article de Libération écrit à l'occasion dela disparition de Virilio en septembre 2018, rapporte qu'il avait même forgé le projet d’un musée de l’accident. "Mais son apport principal, poursuivait-il, est ce qu’il nommait la dromologie, la «science de la vitesse» qui caractérise notre époque, représente le «progrès» comme une course sans fin vers l’accumulation et la «croissance»,
finit par soumettre tant les faits sociaux que les comportements
individuels à la dictature du temps et, en fin de compte, rend incapable
de «regarder en arrière», mutilant ainsi l’expérience, scindée du rapport au passé et à la mémoire." Et Maggiori de finir sa rubrique nécrologique en citant... Hartmut Rosa :
"Ces thématiques sont aujourd’hui reprises par tous – et, sur le plan de
la sociologie et de la philosophie, par Hartmut Rosa, théoricien de l’«accélération» –
mais Paul Virilio les avait théorisées dès les années 80 – parfois
dans les pages de ce journal – quand personne ou presque ne voyait
encore que les principaux changements qui allaient advenir, dans les
moyens d’information, l’élaboration et la transmission des données, les
moyens de transport, la socialité en «réseaux», avaient à voir avec la vitesse et la réduction du temps au seul présent. On sait qu’aujourd’hui ce «qui compte», c’est ce qui vient d’arriver, et que ce qui a été fait ou pensé «avant»
est comme dans un cône d’ombre : il ne faudrait pas que Paul Virilio
– même si cela justifiait rétrospectivement ses théories – soit oublié
parce que précurseur et pionnier."
Et je finirai par cet autre extrait du livre de 1996, dont j'avais perdu le souvenir, et qui ne m'a sauté aux yeux qu'en reparcourant rapidement l'ouvrage, extrait qui reconnecte avec tout ce que nous venons de voir depuis le début :
"Pour moi, la phrase clé est une phrase de Hölderlin : "Mais là où est le danger, là aussi croît ce qui sauve." Autrement dit, là où est le plus grand danger, là aussi se trouve le salut. Le salut est au bord du précipice, et chaque fois qu'on approche du danger on approche du salut."
Je vous laisse sur cette parole d'espoir.
Il est deux heures du matin, et la nuit silencieuse règne en maître sur le parvis de l'immeuble. _____________________ * Je dois avouer que c'est un des livres de Morin que je n'ai jamais lu en entier.
** Cela ne m'a pas frappé tout de suite, mais le dessin de ce dragon n'est pas sans rapport avec les mains de Escher. La boucle récursive qu'elles illustrent ("un processus récursif est un processus où les produits et les effets sont en même temps causes et producteurs de ce qui est produit"- Morin 2005, p.99 et 100) ne se retrouve-t-elle pas dans la contorsion du monstre dont la langue rejoint la queue ? *** Dans cette notice, je note ceci, qui démontre les bienfaits du confinement, déjà établis à cette époque, pour ceux qui en doutent encore : " Max C. Starkloff, médecin de la ville de Saint-Louis (Missouri) met en place un des premiers cas de distanciation sociale en médecine moderne, en ordonnant la limitation du nombre de personnes pouvant s'attrouper et en fermant les écoles. Saint-Louis a ainsi un des taux de mortalité les plus bas des États-Unis (moins de 60 pour 100 000 environ, six semaines après que les premiers cas aient été signalés)."
"Je ne crois finalement pas plus au "Temps", qu'à "l'espace". Je ne crois qu'à l'Eternité. D'où mon travail, ma recherche, sur "la Vitesse" comme révélation de la relativité du "Temps", de "l'espace", de la vie même... "
Paul Virilio, Cahier de reconnaissance daté du 7 juillet 1989, in Oeuvres, 1957-2010, Seuil, p. 84.
En lisant Amélie Nothomb et Jean-Philippe Toussaint, j'avais croisé ce motif de l'éternité, redoublant la présence chez l'une et l'autre d'une Marie Madeleine dont la figure outrepassait le seul modèle évangélique. Et en chroniquant le All that Heaven Allows, de Douglas Sirk, j'avais évoqué aussi le monumental recueil des Oeuvres de Paul Virilio aux éditions du Seuil, sous ce titre La fin du monde est un concept sans avenir. Et c'est dans ses premières pages que j'avais rencontré la citation liminaire, tirée de l'un de ses Cahiers dit de reconnaissance, sortes de brouillons de ses futurs essais, et dont l'ouvrage offre quelques fac-similés. Depuis, je me suis avancé dans sa lecture, lentement, presque à tâtons, mal assuré en raison de la fréquente densité du propos, et j'ai retrouvé trace du thème de l'éternité dans Essai sur l'insécurité du territoire, premier opus virilien publié en 1977. Notamment au sein de ce paragraphe qui n'a pas perdu grand chose de son actualité...
"On est très fier, en France, d'avoir créé le premier ministère de l'Environnement. Mais ce ministère, depuis sa fondation, demeure bizarrement inactif. Il paraît que notre espace national est déjà tellement saturé techniquement que le Ministre de l'Environnement n'est pas encore parvenu à y trouver un lieu où pourrait s'exercer concrètement son action en faveur du milieu. Tandis que les populations s'épuisaient en combats rapprochés dans la liste des sphères économiques et sociales privées de dimensions, comptabiliser et s'approprier le temps et l'espace humains (du time is money au compte à rebours) ont été les occupations véritables du système occidental. Cette capitalisation clandestine n'a été à aucun de ses niveaux anodine et sans conséquence : dans la paix totale, aujourd'hui, l'heure zéro est universelle, l'éternité disparue, et le Ministre de l'Environnement n'est, en réalité, que le premier ministre de l'Utopie." (p. 113, c'est moi qui souligne)
J'ai évoqué aussi récemment, après un tweet stupide de Jacques Attali, les bombardements de Dresde, et cela m'avait conduit à lire enfin Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, lequel avait vécu le déluge de feu qui s'était abattu en 1945 sur la belle ville allemande jusque-là épargnée. Il se trouve que Paul Virilio a lui aussi vécu les affres d'un bombardement, celui de Nantes, où sa famille était réfugiée en 1943. Et c'est par l'évocation de ces jours d'effroi qu'il commence son livre. Ceci dit, je ne le découvre pas aujourd'hui seulement, non, j'ai déjà raconté cette histoire dans un article du 18 avril 2020, Des bibliothèques et du désastre, et reproduit un extrait d'un entretien donné en 1995 à François Ewald (le lien donné alors dans l'article ne fonctionne plus malheureusement) :
"J'avais été avec ma mère chercher des biscuits pour les prisonniers à la biscuiterie Lu. Ma mère me dit : « Je fais la queue ; rejoins-moi tout à l'heure ; va donc faire un tour rue du Calvaire ». Il y avait là de grandes boutiques avec des jouets. Je reviens, je prends la queue avec ma mère. On rentre avec nos biscuits. L'après-midi, bombardement. Le lendemain, rue du Calvaire, il n'y avait plus rien, tout avait été rasé, on voyait l'horizon. Ce fut pour moi un sentiment extraordinaire : pour un enfant, une ville c'est éternel. Tout d'un coup, elle était tombée comme un décor. J'étais moins sensible à la mort, au drame, même si j'avais eu peur, qu'au côté d'évanouissement, ce que j'ai désigné par la suite comme « esthétique de la disparition », c'est-à-dire le tour de passe-passe, maintenant il n'y a plus rien. C'était cela la guerre, la guerre éclair, la domination, l'héroïsation de la technique : faire disparaître la réalité, la réalité de la vie, la réalité d'un quartier."
Paul Virilio écrit donc dans ce début de l'essai de 1977 que la seconde guerre mondiale a été sa mère et son père, ce qu'il redit des années plus tard à Ewald, précisant : "D’une certaine façon, à partir de 47-50, je n’ai pas vécu. Tout ce qui m’a constitué s’est produit avant. Voilà, à dix ans je suis devenu un vieux monsieur, un war baby, comme Perec et d’autres". Il affirme qu'il a été instruit par l'extrémité des situations vécues : "Il ne s'agit pas de complaisantes violences, comme cette tête coupée dans le caniveau ou ces camions de morts et de blessés remontant la rue (ma rue) vers l'hôpital Saint-Jacques après la destruction de l'Hôtel-Dieu, mais d'une vision du monde, inaltérable."
Et il enchaînait ainsi : "L'avènement du ciel dans l'histoire, la hauteur, usuelle désormais, le dessus, présent et omniprésent à partir de l'an 40. Les bombardements stratégiques sont indispensables à l'analyse du phénomène urbain."
En ce début novembre, je lisais le même jour Peste § Choléra, de Patrick Deville, emprunté à la médiathèque, un roman de son cycle Abracadabra centré, une fois n'est pas coutume, sur un unique personnage, ce génie trop méconnu qu'était Alexandre Yersin(Deville lui-même qui se met souvent en situation dans les autres ouvrages du cycle n'apparaît ici, très épisodiquement, que comme le "fantôme du futur"). Yersin, donc, disciple de Pasteur qui s'échappa très vite de l'étouffoir des laboratoires, gagna l'Indochine, s'y révéla explorateur avant de découvrir à Hong-Kong le bacille de la peste, le Yersinia pestis qui porte son nom, puis de s'établir à Nha Trang au Vietnam, d'y développer la culture de l'hévéa et de se consacrer à mille observations scientifiques dans de multiples domaines. Yersin donc, de passage à Paris alors que la Wehrmarcht en est aux portes, et qui s'envole au dernier jour de mai 40 dans ce qui sera le dernier vol de la compagnie Air France avant des années.
"C'est aussi le dernier vol pour Yersin. Il ne reviendra jamais à Paris, jamais ne retrouvera sa chambre au sixième étage du Lutetia. Il s'en doute bien un peu, observe tout en bas les colonnes de l'exode dans la Beauce. Les vélos et les charrettes sont empilés des meubles et des matelas. Les camions au pas au milieu des marcheurs. Tout cela rincé par les orages du printemps. Les colonnes d'insectes affolés qui fuient les sabots du troupeau. Ses voisins du Lutetia ont tous quitté l'hôtel. Le grand échalas d'Irlandais binoclard, Joyce en costume trois-pièces, est déjà dans l'Allier. Matisse gagne Bordeaux puis Saint-Jean-de-Luz. L'avion met le cap sur Marseille. Entre les deux pinces qui se resserrent du fascisme et du franquisme. Alors que se dresse au nord, avant de frapper, la queue du scorpion. La peste brune." (p.10)
Alexandre Yersin (1863-1943)
Et je repense là au dernier atelier de Virilio, l'atelier de la dernière frontière, ainsi que le nomme sa fille Sophie, un trois pièces au sixième étage là encore, à La Rochelle, ouvert sur l'horizon marin, des baies vitrées partout. Je songe qu'au Lutetia, en 1940, l'amiral Canaris installa l'Abwehr, le service de renseignements et de contre-espionnage de l'état-major allemand. Le général de Gaulle y vivait encore à demeure en mai et juin 40. Pierre Assouline raconte que "fraîchement nommé sous-secrétaire d’État à la guerre et à la défense nationale, il dînait régulièrement avec ses enfants dans la grande salle à manger. Un soir, un gendarme se présenta : « Mon colonel, le président du Conseil attend dehors avec d’autres voitures. Le gouvernement quitte Paris pour Tours. Il faut faire vite... » Le jeune De Gaulle monta prestement dans sa chambre pour revêtir son uniforme. Lorsqu’il redescendit, alors qu’on entendait ronfler les moteurs du convoi, le gendarme le pressa. « Un instant ! » répondit De Gaulle. Puis il se dirigea vers la réception et eut ce mot historique qui m’a été rapporté par un ancien concierge : « Ma note, s’il vous plaît ! » Et il régla, comme plus tard devenu président de la République, il mettra un point d’honneur à toujours payer de sa poche à l’Élysée ses timbres et sa facture d’électricité..."
Le 15 septembre 1943, la veille du bombardement de Nantes, c'est dans un autre hôtel de luxe, le Raphael, que Ernst Jünger, officier de l'armée d'occupation, assiste, écrit-il dans son SecondJournal parisien, "à un spectacle à la fois terrifiant et grandiose. Deux puissantes formations en triangle survolaient le centre de la ville du nord-ouest au sud-est. Elles avaient déjà jeté leurs bombes, de toute évidence, car dans la direction d'où elles venaient, des nuages de fumée sombre montaient, s'étalaient en larges nappes et s'élevaient jusqu'au firmament. Vision funèbre ; on comprenait aussitôt qu'il y avait là-bas des centaines, et peut-être des milliers d'hommes qui étouffaient, brûlaient, perdaient leur sang."
Et je songe encore que sur la route de Lyon, que j'empruntais souvent dans les années 90 pour aller voir les enfants, je traversais Saint-Gérand-le-Puy, entre Varennes-sur-Allier et Lapalisse, où James Joyce habita de décembre 1939 à décembre 1940 (il mourut un mois plus tard à Zurich le 13 janvier 1941).
Jusqu'à Pâques 1940, lui et sa femme prirent pension à l'Hôtel de la Paix. Ironie du sombre temps.
Parfois je rêve que Mario Santiago Vient me chercher sur sa moto noire. Et que nous quittons la ville et à mesure Que les lumières disparaissent Mario Santiago me dit qu'il s'agit D'une moto volée, la dernière moto Volée pour voyager dans les terres pauvres Du Nord, direction le Texas, A la poursuite d'un rêve innommable Inclassable, le rêve de notre jeunesse, C'est-à-dire le rêve le plus courageux de tous Nos rêves. [...]
Roberto Bolaño, Poèmes, Points/Seuil, p. 454
Vertiges, de Jean-Pierre Dupuy, est un essai riche de multiples questionnements, auxquels l'auteur répond en s'appuyant sur l’œuvre de Borges, qui l'a accompagnée toute sa vie. Dans un entretien passionnant qu'il a accordé au site Le Grand Continent, il en donne une liste non exhaustive : "Il y a des questions aussi diverses que le Carnaval brésilien et les
paniques financières, la catastrophe de Tchernobyl, les élections
présidentielles américaines, l’arme et la guerre nucléaires, la mort, la
violence et le sacré, l’antisémitisme chrétien, le nouveau roman et la
nature de la littérature et, surtout, omniprésent, lancinant, le grand
mystère du temps qui ne peut s’approcher que par une démarche où
abondent les paradoxes." Le grand mystère du temps. C'est bien cela qui me taraude ces jours-ci, lors de l'examen des motifs débusqués dans la lecture. L'attention portée à Blaise Pascal a fait resurgir Giordano Bruno et le projet Manhattan avec la bombe-test de Trinity. Le feu du bûcher qui emporta le génial Italien sur le Campo de Fiori le 17 février 1600 et le feu nucléaire du 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique, où Robert Oppenheimer se souvint d'un verset de la Bhagavad-Gita : « Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime…"
Car ce n'est pas la première fois que Le Trinity monument, l'obélisque de lave de 3,7 mètres, marquant depuis 1965 l'emplacement de l'hypocentre de l'explosion, se retrouve associé au philosophe de la pluralité des mondes. Un article du 5 avril 2020 en témoigne, dont le titre, Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, est emprunté au poème de Roberto Bolaño dont je donne ici le début.
J'avais acheté Le Banquet des Cendres en revenant de Grenade, le 8 février 2019. J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'avais quitté le RER à Saint-Michel pour me rendre à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, j'étais passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vis en devanture ce livre de Giordano Bruno. Bruno qui ne m'était pas inconnu, grâce surtout à la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates.
L'horizon négatif, de Paul Virilio, fut acheté par Nunki Bartt dans la même librairie Sillage. Il raconta l'anecdote dans un mail adressé au Doc et à moi-même :
"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz (5ème), je lui demandais: - Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ? C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu. J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes, je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "
J'avais écrit peu avant, le 23 mars 2020, un article mentionnant Paul Virilio, et Nunki m'avait apporté (c'était en temps de confinement) son volume. Et j'avais été immédiatement frappé par des coïncidences : "Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno. Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle."
Cinq ans plus tard, resurgit donc ce binôme Bruno-Trinity. Avec cette question : cette boucle temporelle a-t-elle un sens ? Et, à vrai dire, je n'en sais rien. Je constate, c'est tout, j'enregistre. On pourra toujours dire bien sûr que ce rapprochement est aussi fortuit que la première fois. Peut-être.
Je voudrais tout de même ajouter quelque chose. Le 1er avril 2020, j'avais reçu un livre d'un certain Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié (Liana Levi, 2002). Il me semble que c'était le Doc qui me l'avait recommandé.
Originalité du roman : il s'agit d'un polar se déroulant à Paris en décembre 1582, deux inconnus pénètrent chez Nicolas Heucqueville, riche libraire parisien, et massacrent la famille entière : lui, son père, son épouse, ses deux fils, son nouveau-né et leur bonne. Non loin de là, Rue de Latran habite Giordano Bruno, de passage dans la capitale, et voilà notre philosophe qui se pique d'enquêter sur cette tuerie, aidé du jeune narrateur, Jean Hennequin, en collaboration plus ou moins étroite avec Dagron, le lieutenant de police. Le 22 mai 2003, Philippe Lançon rend compte du livre dans Libération, un article ma foi assez élogieux intitulé Giordano brio. Il souligne la malignité de l'auteur, qui commence tout d'abord par placer son intrigue en un temps absent : "En 1582, une bulle du pape Grégoire XIII remplace le calendrier julien par le calendrier grégorien : le 15 octobre succède à Rome au 4 octobre. Dans la France catholique d'Henri III, ce changement s'effectue en décembre et provoque un certain désordre : dix jours n'auront jamais existé. Jacques Bonnet place son premier roman, une enquête menée par le philosophe Giordano Bruno sur un fait divers sanglant, pendant ces journées absentes : du 10 au 19 décembre. Il occupe, librement et sans le révéler dans son livre, en truite espiègle et narrative, un trou de l'Histoire."
Le temps est décidément au cœur de notre affaire.
Autre supercherie du livre dévoilée par Lançon : le fait divers est soi-disant tiré d'un passage des Registres-Journaux de Pierre de L'Estoile : "Cet audiencier à la chancellerie du Parlement, célèbre mémorialiste de l'époque, dressa son herbier quotidien des événements de 1574 à 1611. Il est très sûr lorsqu'il évoque des faits survenus à Paris. Le massacre qu'il rapporte brièvement le 10 décembre se déroule justement à Paris. Le texte est précis. Mais il est faux : Bonnet l'a inventé. A l'enseigne de l'amitié est une œuvre gigogne, semée de faux documents d'époque et de petits pièges pour érudits."
Dans le prologue, l'auteur affirme avoir trouvé le manuscrit de Jean Hennequin dans une vieille édition originale du Candelaio de Giordano Bruno acheté en 1972 pendant ses études parisiennes. Encore une fois, tout est faux, mais on peut s'y méprendre tant tout semble vrai, comme le signale Philippe Lançon.
Le Candelaio est une comédie philosophico-satirique de Giordano Bruno, éditée à Paris en 1582, à l'Enseigne de l'Amitié
J'ai donc lu ce livre en 2020 (et relu entièrement ces jours-ci), et pourtant je n'en ai jamais parlé ici. J'ai retrouvé cette note dans mon cahier vert de l'époque, à la date du 3 avril : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire.
Je voudrais juste citer deux passages de l'épître liminaire que Bruno adresse au très illustre Seigneur de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre (Le Banquet des Cendres est publié à Londres en 1584).
Point de nectar, Monseigneur, dans le banquet que je vous offre ici : il n'a pas la majesté du banquet de Jupiter tonnant. Ni les effets, désastreux pour l'humanité, du repas de nos premiers parents [...] ; ni la philosophie du banquet de Platon, ni la misère du repas de Diogène. Ce n'est pas une bagatelle, comme le banquet des sangsues ; [...] ni une comédie, comme le banquet de Bonifacio dans le Candelaio. [...]
Quel symposium, quel banquet est-ce là, me demanderez-vous ? C'est un souper. Quel souper ? Un souper des Cendres. Que veut dire souper des Cendres ? Vous aurait-on servi pareille pitance ? Pourra-t-on dire à cette occasion : cinarem tamquam panem manducabam ? Nullement ; il s'agit d'un banquet qui a réuni les convives après le coucher du soleil, en ce premier jour de carême que nos prêtres appellent dies cinerum, ou parfois jour du memento.
Memento fait référence au verset de la Genèse (Gn 3,19) que le prêtre prononce après avoir tracé une croix de cendre sur le front des fidèles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » (en latin : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris).
Dernière remarque : Philippe Lançon écrit en 2003 que "Jacques Bonnet a traduit Norbert Elias, écrit un livre sur le peintre renaissant Lorenzo Lotto, travaillé dans l'édition. Il vit désormais dans la Creuse à Sainte-Sévère, le village où Tati tourna Jour de fête". Faisant juste une petite erreur : Sainte-Sévère est dans l'Indre, non dans la Creuse. Village où je me suis rendu cent fois, comme en témoigne cette petite chronique du 20 janvier 2011, dite du Nomade pédagogique :
Peu à peu tu t'es déshabitué du fracas des cantines. La pause de midi, tu l'as ancrée de plus en plus dans la solitude.
Tu as ainsi constitué au fil des ans une famille d'endroits
discrets, plutôt que secrets, où déjeuner avec la seule rumeur des eaux
ou des oiseaux, lire le journal ou écouter la radio.
L'un de ces endroits est à Sainte-Sévère, en-deça de la place où Tati tourna Jour de fête. Une porte donne sur un parc dominant la vallée de l'Indre, la mousse et la ronce y colonisent
d'antiques balustrades.
Jamais personne. Même aujourd'hui, avec 0°, c'est là que tu as aimé être.
Chronique précédée de cette citation de Julien Gracq, où le vertige est présent :
"Rarement je pense au Cézallier, à l'Aubrac, sans que s'ébauche en
moi un mouvement très singulier qui donne corps à mon souvenir : sur ces
hauts plateaux déployés où la pesanteur semble se
réduire comme sur une mer de la lune, un vertige horizontal se
déclenche en moi qui, comme l'autre à tomber, m'incite à y courir, à m'y
rouler, à perdre de vue, à perdre haleine."
Julien Gracq,
Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, p. 64.