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vendredi 26 juin 2026

Lorsque l'enfant était enfant

« Le centre du monde s’appelle le Central : c’est à cette place que je m’installe, une place en corbeille, au deuxième rang derrière la petite rambarde de fer forgé marquant la frontière avec le parquet, dans cette salle aujourd’hui disparue. J’y ai vécu, et continue peut-être d’y vivre, l’imagination n’en étant pas morte, les moments les plus heureux de mon enfance, de mon adolescence aussi. » 

Ces ligne sont l'incipit du second livre emprunté à la médiathèque le 16 avril : Au cinéma Central, de Fabrice Gabriel dans l'excellente collection Traits et Portraits au Mercure de France (2026).

Le Central, à l'origine une petite église protestante, transformée à partir de 1898 en salle de théâtre puis de cinéma, avant de fermer dans les années 80. Dans cette modeste petite ville de Lorraine, que l'auteur ne nomme pas, et désigne par S. (Sarreguemines, ai-je pu lire quelque part), il y avait trois salles de cinéma, le Central donc, l’Éden, et une petite salle paroissiale sans nom avec des sièges en bois "qui faisaient vraiment très mal aux fesses". Sans doute chaque amoureux du cinéma a-t-il des souvenirs semblables, les lieux portent des noms différents mais la nostalgie est la même. A Aigurande, je me souviens encore de la première fois où nous allâmes, mon frère et moi, au cinéma Moderne (qui existe encore, c'est presque miraculeux, dans un village de 1500 habitants), tenu à l'époque par les parents de mon ami Bruno dit Gato. C'est notre copain Thierry, notre voisin, qui nous avait traînés là, il avait été invité, je crois bien, mais lui seul. Nous étions là, sans argent, un peu honteux, comme deux resquilleurs pas bien malins. Les parents avaient été gentils, nous étions restés pour le film : Les Clowns de Fellini. Je crois que nous n'avions pas trop aimé, c'était bien éloigné des Bario qui nous faisaient tordre de rire dans La Piste aux étoiles à la télévision.

 


J'ai lu ce livre d'une traite, comme on regarde un bon film, justement, qu'il n'est pas question d'interrompre pour faire autre chose. "Le récit ressemble, écrit Norbert Czarnypar bien des aspects à une flânerie dans l’art cinématographique, non comme industrie du divertissement mais comme moyen d’accéder à une vérité, à un savoir. Le visible est l’invisible, il est ce que l’on suggère ou cache, il est dans l’ellipse."

Plus loin, le même écrit encore : "Le jeune homme est amoureux des actrices qu’il voit à l’écran. L’une d’elle, Isabelle Weingarten, apparaît dans le film sans doute le plus célèbre des années 1970, le plus flaubertien pour qui avait alors vingt ans : « Je ne savais rien à cette époque du personnage de Gilberte dans La Maman et la Putain, d’ailleurs je ne connaissais pas Proust, j’apprenais seulement à comprendre, lentement, le pouvoir des constellations : des lumières qui se répondent, les unes les autres, et dont les liens, de hasard ou d’évidence, autorisent parfois les livres. Simplement ces liens sauvent la vie, et la sauvent souvent, presque chaque jour en vérité, quand revient la tentation du pistolet ». 

Le pistolet, c'est celui avec lequel Jean Eustache se suicide, c'est aussi le revolver du grand-père Jean, un Smith et Wesson avec lequel il braqua un jour une banque : "On conclut à un coup de folie sans importance, la mauvaise blague d'un homme fatigué, qui semblait d'ailleurs ne se souvenir de rien (et puis l'arme n'était pas chargée, nous n'étions pas dans un western)." Grand-père qu'on retrouva nu, noyé dans une petite rivière, ses vêtements soigneusement pliés sur la berge, chemise américaine et cravate texane. Que s'était-il vraiment passé ? se demande Gabriel : "J'y pense toujours comme à un film de Nicholas Ray... sur la rive gauche, nous étions en Allemagne. Le ciel au-dessus est à tout le monde, disait parfois mon grand-père."

Juste à côté de cette page 136, où trône le calibre 38 de Smith et Wesson, Fabrice Gabriel enchaîne par ces mots :

"Le ciel au-dessus de Berlin" : Der Himmel über Berlin, tel est le titre original du film de Wim Wenders baptisé en français Les Ailes du désir. Ses premiers mots, autant  que ses premières images, me firent pleurer d'émotion,  quand je le revis après mon départ de l'Allemagne, "Als das Kind Kind war... (lorsque l'enfant était enfant)" : c'était un poème de Peter Handke, souvenir de Goethe, lu pas Bruno Ganz, qui donnerait aussi ses paroles à une chanson de Van Morrison."


Et, lisant ces lignes, je me rappelai soudain que j'avais lu un extrait du même poème dans un autre livre très récemment. Je ne savais plus lequel, c'est la récurrence là qui me frappait. Revisionnant l'extrait ci-dessus sur You Tube, le souvenir revint aussitôt. Il s'agissait de Par monts et par vaux, de l'ethnologue Martin de la Soudière, petit abécédaire des paysages (Anamosa, 2026). Un petit livre délicieux par un auteur disparu en 2026, dont j'avais adoré  Arpenter le paysage.


C'est à l'entrée "ruisseau" qu'il citait deux strophes du poème de Peter Handke :

Lorsque l’enfant était enfant,
Il marchait les bras ballants,
Il souhaitait que le ruisseau soit une rivière
Et la rivière, un fleuve,
Que cette flaque soit la mer.

Lorsque l’enfant était enfant,
Il ne savait pas qu’il était enfant,
Tout avait une âme pour son âme
Et toutes les âmes en lui n'en faisaient qu'une.

 

A la suite de ce poème, Martin de la Soudière rapporte deux souvenirs personnels, avant d'évoquer un "ultime ruisseau" qui servira, dit-il, à fermer le dossier : 

Un ruisseau créé de toutes pièces, celui-là, bordé de ciment : la "rivière enchantée". Située dans le bois de Boulogne à Paris, au sein du Jardin d'acclimatation, c'est l'une de ses "attractions" majeures. Elle consiste en un ruisseau bien canalisé qui serpente en boucle. Elle fait naviguer de petits bateaux à fond plat de couleurs distinctes qui voguent - un grand mot ! - lentement, et sur lesquels on embarque, très vite perdus et désorientés de méandre en méandre par les arbres, arbustes et fleurs qui en garnissent les rives. Quand on n'a que 10 ans : un dépaysement assuré, un véritable enchantement." (p. 147)

Or, immédiatement, cette évocation m'en rappela une autre, dans Barq, un article du 1er février 2024. J'y recensai plusieurs manifestations du motif de la barque. Finissant ainsi :

Mais la rencontre la plus étonnante fut celle qui eut lieu un peu plus tôt le même jour, dans la maison-atelier de Nunki Bartt. Nous y étions passés car il voulait y récupérer son exemplaire des Emigrants, de W.G. Sebald, qui se joue en ce moment à l'Odéon, adapté et mis en scène par Krystian Lupa. De son  riche rayon de littérature germanique, il me sortit alors l'essai sur Peter Handke écrit par l'un de ses traducteurs, G.-A. Arthur Goldschmidt, paru dans la collection Les Contemporains, au Seuil (1988). Dans l'iconographie du livre, page 139, il y avait cette photographie, prise en 1974, de Peter Handke avec sa fille, dans une barque du Jardin d'acclimatation. 

 


 



mercredi 22 avril 2026

De la destruction comme élément de l'histoire naturelle

"Kirchhorst, 14 février 1945.

Nuit agitée. Les Anglais ont adopté une tactique d'usure : ils font tournoyer sans relâche des appareils isolés au-dessus de la région ; ces avions lancent de temps à autre une bombe, pour que la tension ne diminue pas. 

Toute la journée aussi, les alertes se sont suivies. Il paraît que Dresde a été violemment bombardée. Ce serait la destruction de la dernière ville qui fût restée intacte ; on aurait lâché sur elle des bombes incendiaires par centaines de milliers. D'innombrables réfugiés ont péri sur les places. (...)"

Ernst Jünger, Second Journal parisien

Je reviens à l'essai de Patrick Boucheron, Peste noire. Et précisément à cette page 52 où il évoque Bonaparte à Jaffa, et le tableau d'Antoine-Jean Gros. Il écrit que cette grande peinture d'histoire, qui prend place dans un décor frontal d'arcades qui rappelle le Serment des Horaces de David "est pourtant placée sous le signe de la cécité - voyez à gauche  celui qui ne voit pas, plongé dans le noir de son manteau."

Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa (détail)
 

Il enchaîne avec ce paragraphe où j'eus la surprise de voir cité le cher Sebald,  l'auteur qui a de loin le plus grand nombre de libellés sur ce blog :

Voir et ne pas voir. Voir aujourd'hui ce que les femmes et les hommes du XIVe siècle ne pouvaient pas voir, et ainsi "violer un secret qui angoissait l'humanité depuis l'apparition de la peste dans le monde", comme l’écrivait Paul-Louis Simond en 1898 - et en même temps suivre la ligne de regard de ceux qui ne voient pas, afin de dévoiler nos propres aveuglements. Cela W.G. Sebald l'a écrit magnifiquement, dans De la destruction comme élément de l'histoire naturelle*. Ces récits en lambeaux des bombardements des villes allemandes par les Alliés à la fin de la Seconde Guerre mondiale explorent, par fragments, un déni de mémoire, du fait de "l'effroi abyssal menaçant alors de saisir tous ceux qui ouvraient réellement les yeux au milieu des ruines". Mais encore : "Même s'il s'agissait là des preuves indubitables d'une catastrophe s'étendant au pays tout entier, il n'était pas toujours simple de collecter des renseignements plus précis sur les modalités et l'ampleur de la destruction. Le besoin de savoir était contredit par la tendance à fermer les yeux.

Patrick Boucheron écrit encore, un paragraphe plus loin, que, "comme l'auteur d'Austerlitz, nous devons travailler à restaurer la lisibilité de l'histoire en faisant droit à la constellation des images." Que veut-il dire par là ? Je ne sais trop, mais il nous invite à regarder à nouveau Les Pestiférés de Jaffa :

Bonaparte brave la mort  et défie la contagion, il est le roi christ qui touche les écrouelles, mais il est aussi saint Thomas qui doute du sacrifice du Christ - celui qui veut voir pour croire, mais qui, ce faisant, n'ouvre pas les yeux sur la vérité. Voici pourquoi il est encadré par ces deux figures d'ombre. A droite, l'homme aux yeux écarquillés ; à gauche, l'homme aux yeux bandés. **Il faut à la fois, pour comprendre ce que l'on a comprendre, la peste des Anciens et la yersinia pestis des Modernes, voir et ne pas voir, croire et ne pas croire, savoir ce que l'on sait aujourd'hui et ne pas savoir ce qu'ils ne savaient pas hier.

Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa (détail)

 

L'Incrédulité de saint Thomas, Le Caravage, vers 1603, Postdam
 

Je m'aperçois, après coup, que j'ai déjà évoqué ce tableau du Caravage, dans Sept Œuvres de miséricorde, article du 6 janvier 2013, consacré à un récit de l'écrivain aujourd'hui disparu, Mathieu Riboulet. J'écrivais ceci :

Un autre espace sert de base de départ, le haut plateau calcaire lozérien, où le narrateur vit habituellement, hébergeant parfois des marginaux au corps souffrant. Le récit ira ainsi de voyages en retour au haut pays. Il retrouve Andreas à Berlin, et Le Caravage à Postdam, au palais Sanssouci, avec son Incrédulité de saint Thomas, dont un détail est d'ailleurs reproduit sur le bandeau de l'ouvrage.


 "La plaie est largement ouverte où l'index de Thomas disparaît, il n'en dégoutte pas le moindre sang (je rappelle que nous sommes après la Résurrection) ; elle a donc à la fois la portée symbolique voulue par l'évangile de Jean et l'aspect réaliste voulu par le peintre avec ses allures d'entaille au flanc d'un macchabée. Qu'y a-t-il dans le corps de l'autre que je veuille posséder avec tant d'ardeur dans le désir, que je veuille extirper avec tant d'acharnement dans le combat, dont je veuille vérifier la présence avec tant de précision dans le Livre ?" (p. 52)

__________________________ 

 * Sur ce livre de Sebald, voir aussi ici.

 ** Il me semble que Boucheron confonde ici droite et gauche...

mardi 24 mars 2026

Les Rayons et les Ombres

Restons dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. Vendredi soir dernier, nous sommes allés voir Les Rayons et les Ombres, de Xavier Giannoli. Film ambitieux, long de 3 h 15, dont j'ai pu lire quelque part qu'il était le film définitif sur la Collaboration. Ce qui est évidemment stupide, mais certains aiment à se gargariser de tels jugements. Comme dans son film précédent, Les Illusions perdues, d'après Honoré de Balzac, Giannoli s'attache à retracer le parcours d'un homme, son ascension et sa descente aux enfers, là Lucien de Rubempré, ici Jean Luchaire. Dans un même milieu, celui de la presse parisienne. Mais le contexte politique et historique est autrement dramatique : nous sommes au moment de l'Occupation allemande, que l'immense majorité des Français subit dans une sorte de silence douloureux, mais où, aussi, une poignée choisit de résister, quand une autre minorité opte, elle, pour la collaboration avec l'ennemi, par idéologie ou intérêt, et parfois les deux. 

C'est le cas de Jean Luchaire, à l'origine homme de gauche, pacifiste, promoteur dès les années 1920 d'un rapprochement entre la France et l'Allemagne.  En 1930, il rencontre le diplomate allemand Otto Abetz, dont il devient l'ami proche. Ambassadeur du Reich à Paris, Abetz (magnifiquement interprété par August Dielh) financera le journal de Luchaire, devenu arme de propagande. Le subtil glissement des idées généreuses d'avant-guerre à la collaboration active et à l'antisémitisme est l'un des axes du film. 

 

Le duo Abetz-Luchaire est complété par un troisième personnage : Corinne, la fille de Jean Luchaire, actrice révélée à dix-sept ans au grand public en 1938, pour  le rôle principal du film Prison sans barreaux, de Léonide Moguy. Nastya Golubeva, fille elle-même de Léos Carax, est particulièrement juste et émouvante dans ce rôle difficile, où elle accompagne son père dans la déchéance et la maladie (tous les deux sont atteints de tuberculose).

Le film reçoit une critique largement favorable, même si quelques voix critiques se sont aussi élevées (ainsi Luc Chessel dans Libération, qui parle de "biopic affligeant sur des vies d'ordures", et Emmanuel Burdeau, moins agressif mais évoque un film gris, "moralement gris et esthétiquement gris"). J'ai lu ces deux papiers, assez malins, il est vrai, mais pas moins discutables, car j'y repère une certaine mauvaise foi. Bref, la discussion est ouverte, dans laquelle je ne veux pas aujourd'hui m’engouffrer.

C'est aussi que j'ai songé à une autre approche. Je me suis souvenu du formidable Journal 1939-1945 (Perrin) du grand avocat Maurice Garçon, que j'ai lu à sa parution en 2017. Maurice Garçon, qui obtint l'acquittement de Georges Arnaud, alias Henri Girard, l'auteur du Salaire de la peur, soupçonné d'avoir assassiné son père et sa tante, le 24 octobre 1941, dans le château familial, à Escoire, en Dordogne. Il me semblait bien avoir croisé le nom de Luchaire dans ma lecture.


 

Je ne me trompais pas : Jean Luchaire n'a pas moins de dix entrées dans l'index des noms du Journal. Allons donc y faire un tour.

Première entrée, page 347, 29 janvier 1941 :  à vrai dire, une simple note de bas de page. Il est question de Sacha Guitry, traité de juif dans le journal La France au travail, et qui appelle donc Garçon pour intenter un procès en diffamation. Mais les choses ne se passent pas comme prévu, Guitry apprend que la presse n'a pas le droit de rendre compte des procès en diffamation, et s'il n'y a pas de publicité, l'affaire ne l'intéresse plus. "Et voilà mon cabot désolé", écrit Maurice Garçon, de sa plume caustique dont il aime à user. Il poursuit ainsi : "Ensuite, on l'a appelé chez les Allemands. La femme de l'ambassadeur -"une Française délicieuse"- lui a révélé qu'on voyait en haut lieu le procès d'un mauvais œil parce que La France au travail appartient en réalité à l'ambassade. Mais il ne faut pas qu'on le sache et on ne désire pas d'histoires. /Alors, voilà mon héros qui a un peu peur."

Cette Française délicieuse (c'est là la note de bas de page), n'est autre que Suzanne Abetz, née de Bruyker, ancienne secrétaire de Jean Luchaire (jouée par Lucille Vignolles dans le film).

Il y a déjà presque toute la substance du film dans ce bref récit : la compromission de la presse, la veulerie d'une certaine élite artistique, le rôle central de l'ambassade allemande dans la propagande.

Allons un peu plus loin : au 11 mars 1941. Encore une histoire de journal, ce jour-là, Le Matin. Maurice Garçon reçoit Germaine Beaumont, rédactrice au Matin depuis 19 ans, mise à la porte sans indemnité. "Par elle, écrit-il, j'ai confirmation de la mainmise allemande sur l'affaire.(...) Cependant Jean Luchaire est intervenu."

La suite est édifiante : "Celui-là est un autre type de forban pas ordinaire. Fils du vieux Luchaire, ancien directeur de l'Institut français à Florence qui devint plus tard directeur de la coopération intellectuelle à Genève près la Société des Nations, il a de qui tenir." Il parle ici de Julien Luchaire, qui apparaît aussi dans le film sous les traits d'André Marcon. L'excellent comédien qu'il est donne au personnage une aura véritable : dans un train qui le conduit à fuir Paris avec sa femme, il exprime sa désapprobation à son fils Jean. Il ajoute qu'il va lui écrire. Sa lettre, publiée plus tard dans Le Figaro, dénonce avec virulence la voie qu'il a choisie. 

Or, Maurice Garçon est beaucoup moins élogieux que le film sur Julien Luchaire :

Le père était l'éminence grise de Briand à la belle époque de la SDN. Il avait loué un petit château aux environs de Genève et s'y livra à de singulières déprédations. Loué en meublé par un Suédois, l'immeuble contenait des objets d'art. Des armoires étaient fermées : on y avait garé ce qu'on ne louait pas. Luchaire força les armoires et bien des choses disparurent. Il en résulta un procès auquel j'ai été mêlé et qui fit beaucoup de bruit sur les bords du lac Léman. Briand et Stresemann se réunissaient là. Abetz accompagnait Stresemann. Il en a résulté de curieux chassés-croisés. Luchaire épousa la maîtresse de Stresemann et Abetz se maria avec la secrétaire de Luchaire, une Française pas bête, d'ailleurs que j'ai rencontrée à Berlin, et qui maintenant est ambassadrice à Paris. On aura tout vu !

En note de bas de page, les éditeurs indiquent tout de même que Maurice Garçon confond ici le père et le fils. "Si Julien Luchaire a effectivement épousé Antonina Vallentin, née Silberstein*, ancienne égérie de Gustav Stresemann, Otto Abetz, lui, s'est marié avec la secrétaire de Jean Luchaire."

Garçon poursuit ensuite sur Jean Luchaire : 

(...) aventurier et sans scrupules, il a fait son chemin comme il a pu, distribuant à l'occasion des chèques sans provision pour lesquels j'ai eu à le défendre.
Aujourd'hui élevé par les Allemands à la dignité de président des directeurs de la presse parisienne, il joue les traîtres avec contentement.
Il est intervenu  - et ceci est un bon point - en faveur des rédacteurs du Matin mis sur le pavé. Et comme la direction du journal ne voulait rien savoir, il a fait intervenir les autorités d'occupation. Le fait est certain, puisque lui-même vient de me le dire au téléphone. Les Allemands ont été fâchés. Que ce journal fasse tant de mécontents les gêne. Ils ont exigé de Bunau-Varilla le versment de cinq millions pour payer les indemnités. 
Et Luchaire fait en ce moment la distribution. Vraisemblablement, je vais faire verser à Germaine Beaumont une soixantaine de mille francs. C'est toujours ça de pris. Mais quelle boue ! 

 Oui, quelle boue. Nous verrons les autres entrées au prochain épisode.

 ______________________

*      Julien Luchaire ne peut admettre l'antisémitisme déclaré de son fils Jean, alors que sa propre femme est d'origine juive. Et que Jean lui-même dans sa jeunesse était l'ami de Bernard Lecache, fondateur de  la Ligue internationale contre l'antisémitisme (LICA). Lecache et d'autres Juifs collaborèrent à son journal, Notre Temps au début des années 1930 et Luchaire apporta dès 1932 son soutien à Léon Blum. 

Bernard Lecache en 1921

 

  • Wikipedia : Antonina Silberstein, dite « Tosia », aussi connue comme Antonina Vallentin (1893-1957). Antonina, née à Lwow/Lemberg, alors dans l'Empire d'Autriche-Hongrie (aujourd'hui Lviv, en Ukraine), est une intellectuelle et artiste allemande, issue d’une famille juive polonaise. Artiste peintre, traductrice, écrivain et critique d'art, elle est aussi connue sous son nom de plume, Antonina Vallentin, du nom de son premier époux. Journaliste à Berlin dans les années 1920, elle a des relations amicales avec la plupart des intellectuels allemands de l’époque (Thomas Mann, Stefan Zweig, Lion Feuchtwanger) ou d’autres nationalités (H. G. Wells, André Malraux). En 1940, elle publie une brochure, Les atrocités allemandes en Pologne. Elle a écrit de nombreux ouvrages, dont des biographies de Heine, Einstein, Léonard de Vinci, Mirabeau, Goya.


 

samedi 27 décembre 2025

Mon lièvre dans le terrier du temps

L'année s'achève et cela sera sans doute le dernier article de 2025. Je voudrais revenir sur un billet, qui n'est certes point d'actualité, je dois le reconnaître, celui du jeudi 4 décembre, La mort de Pasolini. J'avais laissé une question en suspens, posée par Pascal Quignard : L’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Ce pacte était le sujet du neuvième chapitre du Compléments à la théorie sexuelle et sur l'amour, de Pascal Quignard (Seuil, Fiction&Cie, 2024). Chapitre intitulé Qu'est-ce qu'un auctoramentum ? et qui se présentait comme la version nouvelle d'une postface à la réédition en 2014 de son essai sur Leopold von Sacher-Masoch. 

Voilà bien des précisions, pensera-t-on, pour une affaire qui ne possède aucun caractère d'urgence, sinon celle, intime et largement incompréhensible à moi-même, que je peux lui soupçonner. Mais allons-y maintenant sans plus de précautions oratoires. Ce neuvième chapitre commence par l'évocation de Mécène, ministre d'Auguste, le premier, selon Quignard, à parler d'une pactio face à la mort. On le sait par Sénèque le Fils, qui écrit à Lucilius dans Epist. XVII, 101 : "Le vœu turpissime du ministre Mécène était celui-ci : Je préfère être empalé, être crucifié, être exposé à n'importe quel viol, à n'importe quelle violence, à n'importe quelle dégradation plutôt que perdre la vie." Autrement dit, la pire souffrance est préférable à la mort, il faut tout "éprouver de la vie jusque dans la torture fulgurante". Bon, il reste que Mécène est mort à Rome, en 8 av. J.-C, de vieillesse, semble-t-il, ou de maladie, mais sans avoir apparemment expérimenté son "vœu turpissime".

Le turpium auctoramentum, "l'engagement infâme", désignerait aussi, toujours selon Sénèque, celui que prennent les gladiateurs avant d'entrer dans l'arène. Pacte turpide qui se résumerait en trois mots : feu, fer, mort : les combats sont déclarés sine missione, mot à mot "sans mission", c'est-à-dire sans espoir de grâce. On s'affronte jusqu'à la mort. "Le combat sine missione, poursuit Pascal Quignard, est ce que les aristocrates sous Louis XIII, ont appelé le "duel" à partir d'un mot latin qui, à vrai dire, à Rome, ne possédait pas ce sens (duellum est un mot archaïque, qui date d'avant la République, pour dire bellum, la guerre, c'est-à-dire les sons des trompes et des cloches qui ouvrent le printemps, dont les chants excessifs et terribles font bondir l'âme et les poussent à l'affrontement.)

 

Après avoir évoqué l'affaire Édouard Stern ("L'auctoramentum des gladiateurs fut relayé d'une certaine manière, au mot près - pactum, contrat -, deux mille ans plus tard, par le contrat des masochistes : l'engagement total, sine missione (au risque de la mort)), Quignard en vient donc à Pasolini, la plage d'Ostie, et donc à la fameuse question : l’assassinat de Pier Paolo Pasolini renvoie-t-il à un pacte ? Et voici ce qu'il répond :

Patibulum ? Oui
Furca ? Oui.
Crux ? Oui. C'est Dieu. 

Qu'est-ce à dire ? Patibulum est la partie transversale de la croix, dérivé de pateo étendre, exposer »). C'est pourquoi on parle aussi du gibet comme d'une fourche patibulaire. Furca est proprement la fourche en forme de croix (cruxutilisée par les légionnaires romains pour porter des charges durant ses déplacements. 

Légionnaires avec furca, Colonne Trajane.
 

Analogie de l'assassinat de Pasolini avec la crucifixion du Christ ? Peut-être (Quignard ne développe pas). J'en viens maintenant à la cinquième section de ce texte. Titre : Leopold von Sacher-Masoch. Ça commence ainsi :

Étrange pacte que celui de la relation analytique. Et étrange pacte que celui de la relation masochiste.
Le corps traumatisé ne peut être guéri que par la retraumatisation du corps sine medio. Sans langage. Sine missione. Pas d'autre accès que l'accès originaire.

L'Autrichien Leopold von Sacher-Masoch naquit à Lemberg en 1836.
L'Autrichien Sigmund Freud naquit à Freiberg en 1856. " (p. 127) 

Je ne m'intéressai pas plus avant à cette histoire de pacte turpide : ce sont ces deux dernières phrases qui m'ont saisi. Ce couple Lemberg/ Freiberg qui semble résonner pour Pascal Quignard (la mention de ces deux localités n'est pas essentielle pour la réflexion qui suit et sur laquelle je ne m'étends pas), résonne aussi pour moi. Parce que 1/le 26 octobre dernier j'ai acquis dans une brocante le Retour à Lemberg de l'avocat et écrivain Philippe Sands. Livre présenté ainsi par l'éditeur : 

Invité à donner une conférence en Ukraine dans la ville de Lviv, autrefois Lemberg, Philippe Sands découvre une série de coïncidences historiques qui le conduiront des secrets de sa famille à l'histoire universelle.

C'est à Lemberg que Leon Buchholz, son grand-père, passe son enfance avant de fuir, échappant ainsi à l'Holocauste qui décima sa famille ; c'est là que Hersch Lauterpacht et Raphael Lemkin, deux juristes juifs qui jouèrent un rôle déterminant lors du procès de Nuremberg et auxquels nous devons les concepts de « crime contre l'humanité » et de « génocide », étudient le droit dans l'entre-deux-guerres.

C'est là enfin que Hans Frank, haut dignitaire nazi, alors Gouverneur général de Pologne, annonce en 1942 la mise en place de la « Solution finale » qui condamna à la mort des millions de Juifs. Parmi eux, les familles Lauterpacht, Lemkin et Buchholz.

Dans cet extraordinaire témoignage qui transcende les genres, s'entrecroisent une enquête palpitante et une réflexion profonde sur le pouvoir de la mémoire.

2/ Freiberg est au cœur du roman de Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, dont j'ai déjà beaucoup parlé ici. Dans l'article en question, on trouve la première mention de Freiberg :

La découverte d'Edmond, un ancêtre de la famille dont la narratrice n'avait jamais eu connaissance, est le fruit d'un hasard. Sa sœur, occupée à vider la maison des parents défunts, lui signale la présence d'un coffre de bois rongé d'humidité dans un recoin oublié de la cave. Ce coffre renferme une pile de documents sans intérêt, à part une enveloppe marquée du sigle Agfa-Gevaert et porteuse d'une étiquette écrite par son père : "Un diplôme, deux photos et deux lettres d'"Edmond". Demandé le 9/12/1994 à Thomas : Est-ce le même ?" "Curieuse question, commente la narratrice. La date de 1994 correspond à l'année où il mettait la dernière main à un ouvrage de généalogie relatif à la famille de ma mère, dont Thomas est le dernier représentant de sexe masculin." Elle replonge alors dans cet ouvrage paternel, où il signale l'absence d'Edmond sur l'arbre généalogique. Edmond qui était ingénieur des Mines à la Bergakademie de Freiberg, sauve donc deux personnes de la noyade en 1862, est distingué pour cela par la ville de Liège le 7 août 1863, avant de mourir le 15 juin 1865, à Orléans, dans des circonstances non élucidées. 

La narratrice du roman écrit à la page 215, chapitre 66 (le livre en compte 70) : "Alors, comme Alice se jetant à la suite du Lapin Blanc vers le Pays des Merveilles, je décidai de rejoindre une dernière fois mon lièvre dans le terrier du temps.Je partirais pour Freiberg, à quelque deux cent trente kilomètres de Berlin. A Berlin, j'avais un ami qui me réclamait depuis des lustres. J'allais passer quelques jours chez Alain-de-Berlin et je louerais une voiture pour me rendre à Freiberg où je passerais deux nuits. Je comptais explorer les Monts Metallifères, cette région de Saxe où Edmond avait déambulé et prospecté durant ses études à la Bergakademie."

C'est au retour de ce voyage qu'elle fut surprise par le chant du rossignol philomèle.

Que cette fin d'année vous soit douce, ô patiente lectrice ou lecteur de ce blog, Alices ou Lapins Blancs que n'effraient pas les Merveilles du Hasard !

 

jeudi 27 novembre 2025

Le centre de la perle n'est pas mort

"J'avance de nuit en écrivant ces lignes, errant comme autrefois sans les visions d'autrefois. Mais soudain, au terme de mon effort pour arracher jusqu'au souvenir du buddléia, la lecture des Alchimistes grecs me réveille tel un coup d'épée. Jusque-là abandonné au milieu d'autres, le petit ouvrage jaune vif devient mon livre de chevet. J'explore sans les comprendre, dans une pure griserie, les recettes des métallurgistes de l'Antiquité, trouvant dans leur grâce sèche un antidote à l'envahissante sentimentalité de notre époque. De manière plus personnelle, je puise dans la recette de la trempe du fer indien l'énergie pour mener à bien ma méditation sur un motif tenu secret pendant cent soixante ans pour Edmond, trente années pour moi-même."

Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, Seuil, 2025, p. 14-15 

Au chapitre 3 du Bel Obscur, Caroline Lamarche introduit donc le motif secret qui va être au cœur du roman, l'existence de cet ancêtre, Edmond, banni de la généalogie familiale, né à Liège en 1834, mort dans un hôtel d'Orléans trente ans plus tard dans des circonstances toujours non élucidées. Que ce soit la lecture des Alchimistes grecs qui soit en somme l'élément déclencheur de l'enquête de la narratrice ne surprendra que le lecteur qui ignore l’histoire de la famille de Caroline Lamarche, dont les aïeux furent depuis le XVIIIe siècle maîtres de forge, construisant trois siècles durant un empire industriel et une fortune considérable.  Bertrand Leclair, dans un bel article sur le livre publié dans AOC, écrit : "Lui-même ingénieur mais arrivé à l’époque du naufrage de la métallurgie européenne, le père de la narratrice s’est pris de passion pour les archives familiales, les a soigneusement rassemblées, répertoriées, classées, laissant à sa mort ce précieux héritage dont elle a pu faire son miel en guise de deuil – à l’image en l’occurrence de l’autrice elle-même, qui a publié voici quatre ans une remarquable enquête documentaire remontant six générations pour entremêler vies familiales et industrielles du XVIIIe au XXe siècle, L’Asturienne (Les Impressions nouvelles, 2021)."

 

Il se trouve qu'à la fin du roman, au chapitre 68 (le roman en compte 70), la narratrice dit être de retour à Berlin où chaque matin elle lit, toujours sur le même banc, à l'ombre des grands arbres du Lietzenseepark. Et que lit-elle ? Eh bien Les Alchimistes grecs, qu'elle entreprend "de relire avec un regard neuf". Elle avait par ailleurs laissé de côté le dernier chapitre, qui n'était pas consacré aux métaux mais aux perles, "sujet qui m'intéressait médiocrement, le collier offert par ma mère s'étiolant depuis dix-huit ans au fond d'un tiroir."C'est ainsi qu'elle découvre dans les dernières pages du livre le procédé de décapage et brillantage des perles, qui permet de raviver leur éclat "au moyen d'un mélange de bière d'orge, de scammonée - une sorte de liseron -, de crottin de cheval et d'autres broyats faits d'orpiment, de magnésie et de miel. Donnée ensuite à un oiseau qu'on laissait mourir de soif, puis exhumée de ses entrailles, la perle redevenait brillante. Car si la couche supérieure est abîmée (improprement "morte"), le centre de la perle n'est pas mort."


 Mais c'est le dernier paragraphe de ce chapitre 68 qui va ouvrir pour moi une autre perspective :

Au-dessus de ma tête, tandis que je méditais ces tortures alchimiques, un oiseau invisible chantait si parfaitement, en ses trilles virtuoses, que je crus à l'un de ces enregistrements prévus dans certains parcs pour remplacer la faune ailée en voie de disparition. Alain rit quand je lui posai la question. "Il y a plein d'oiseaux à Berlin", me dit-il de sa voix rassurante. Le dernier matin de mon séjour, je capturai le chant de l'oiseau mystérieux avec mon téléphone portable. Alors qu'à l'aéroport j'attendais mon vol de retour, une application m'apprit qu'il s'agissait d'un rossignol philomèle.(p. 224)

 


Or, dans le recueil de nouvelles de la même Caroline Lamarche, J'ai cent ans, dont j'ai déjà raconté que je l'avais acquis à Paris en 2012 chez un bouquiniste (et qui fut jusqu'au Bel Obscur mon unique lecture de l'autrice), on trouve cette courte fiction d'une dizaine de pages intitulée Deux enfants menacés par un rossignol. Entreprenant de la relire, je vois qu'elle commence par ces mots : "Marie n'était pas née lors des grandes inondations de 1926." Ce motif de la crue est primordial. Deux phrases plus loin, on peut lire : "Soixante-sept ans plus tard, la Meuse et ses affluents sortaient à nouveau de leur lit : en cette veille de Noël 1993, on ne comptait plus les bourgades inondées, les maisons évacuées, et les hommes politiques renonçant à leurs vacances pour donner des interviews sur des barques, au fil de rues miroitantes."

Or la crue est aussi présente dans Le Bel Obscur.  Au chapitre 9, la narratrice rend visite à son grand-cousin Thomas, qui vit dans une grande maison au bord de la rivière Vesdre, affluent de la Meuse. C'est dans ce passage que l'on retrouve cette phrase que j'ai déjà citée : "Les cartes comme les archives font partie de ma géographie mentale."(p. 29). Elle est suivie par celle-ci : "Quand je contemple celle du bassin de la Meuse et de ses affluents, je pense à un récit qui se gonflerait peu à peu d'apports tributaires des humeurs du ciel, tranquilles ou désordonnés."

Ce récit n'est autre que le sien. Une phrase plus loin encore : "Au cœur sombre de décembre, j'arrive chez Thomas et Marie, réfugiés à l'étage six mois après les inondations de juillet 2021." Et puis : "Alors que je commence à m'intéresser à Edmond, c'est toujours un paysage de guerre, comme l'ont écrit les journalistes. Les 13 et 14 juillet 2021, l'eau a monté plus vite que surgissent des bombardiers du fond de l'horizon. Aucune sirène n'a averti les habitants, les usines étant délaissées depuis des décennies. La terrible mélancolie qui émane de ces lieux répond à la  mienne au moment où l'amour que je rêvais durable devient une demeure fantôme."

Une femme tente de se déplacer dans une rue inondée suite à de fortes pluies à Liège, le 15 juillet 2021 (AFP)

Est-ce un hasard aussi si ce chapitre se termine par l'évocation de ce collier de perles présent au chapitre 68 ? Alors que la tradition était d'offrir aux garçons un fusil, aux filles revenait un collier de perles : "Quand tu seras mariée, tu seras enfin heureuse", m'avait dit ma mère en me l'offrant. Cela l'aurait arrangée que sa garçonne d'aînée soit heureuse, et même "parfaitement heureuse", comme elle l'affirmait à son propre sujet. Je n'ai jamais porté ce collier. Les perles, amaigries, dépérissent dans leur coffret de velours. M'en vient un vague sentiment de culpabilité, une tristesse plutôt : ne dit-on pas que les perles meurent si on ne les porte pas ?" (p. 32)
 

 

Mais revenons à la nouvelle du recueil. Marie, le personnage principal s'élance dans la nuit tempétueuse à la recherche de son mari Lionel, propriétaire du terrain de camping, car elle a cru voir la caravane de la friterie emportée par le flot de la rivière. Elle parvient jusqu'à la caravane, de l'eau jusqu'aux genoux, fouettée par le vent. Par la vitre, elle reconnaît Madame Lullu la propriétaire de la friterie, en déshabillé blanc à col de cygne : "Son bras potelé était tendu devant elles, en direction des reproductions d’œuvres d'art punaisées sur la paroi, au-dessus des bacs à friture. [...] Il y avait un cerf de la grotte de Lascaux, La Joconde, Les Tournesols de Van Gogh, et un Chagall reconnaissable  au couple d'amoureux s'étreignant entre ciel et terre. De plus, en ce soir de tempête, Marie distingua une affiche représentant un curieux paysage, avec une maison orange, une barrière de même couleur, et, sur une pelouse d'un vert tendre, des personnages en grisaille semblant fuir un danger ou préparer un crime ; au-dessus d'eux volait un petit oiseau gris, à peine visible contre l'azur du ciel.

Et soudain Marie voit Lionel, qui embrasse la nuque de Madame Lullu, devant le tableau ocre, vert, azur et gris, Lionel qui rit en s'appuyant aux bacs à friture. Marie hurle son prénom et, à son cri, le vent redouble de violence et la caravane se détache de la berge et n'est bientôt plus qu'une masse noire s'éloignant au fil du courant.

Marie revient alors à elle, quand retentit la cloche de l'église. Lionel est revenu, il sort de la cuisine.

Lionel : "La friterie était ouverte, mais on ne servait pas. Alors j'ai pris des fourchettes en plastique pour Pierrot, puis je suis passé à la ferme. Quand la tempête sera calmée, on ira tous chez Madame Lullu   : elle a une nouvelle reproduction, un truc de Max... Max... Ernst ! C'est ça, oui, un tableau bizarre intitulé Deux enfants menacés par un rossignol. Max Ernst, tu te rends compte, Marie ! Il faut que Pierrot voie ça, cela     lui donnera une idée du... tu sais, ce mouvement  où on trouve des gens comme... Magritte... Salvador Dali..."

 

Deux enfants menacés par un rossignol, Max Ernst, 1924

Cette nouvelle énigmatique a été écrite entre 1991 et 1994. Il est remarquable de retrouver une nouvelle fois le motif du rossignol dans Frayure, poème de Caroline Lamarche publié dans AOC le 16 novembre 2025 (hélas, la lecture en est réservée aux abonnés). Je donne tout de même ici quelques extraits significatifs de ce texte dédié à son ami Patrick, naturaliste. Il est question aussi d'un tableau vu en rêve :


J’ai fait ce rêve :

Dans une pièce lumineuse aux murs nus,

évoquant le séjour d’un ami

qui n’y a placé qu’un petit tableau représentant un paysage de forêt

(ce tableau n’apparaît pas dans le rêve)

il me confie autour d’une tasse de café noir

qu’il a rêvé que je lui écrivais une lettre.

Au réveil je me dis

que c’est le rêve de l’ami dans mon rêve

mais qu’en réalité c’est moi qui viens de rêver

et que les lignes que je trace ici

sont peut-être le début d’une lettre.

(...)

Nous observons la pie-grièche

l’alouette ivre de ciel

la bergeronnette et son vol ondulant

le bruant jaune et la mésange à longue queue.

Puis nous quittons la prairie abondante

Pour rejoindre le couvert des arbres

en quête du chant du rossignol.

(...)

Pour l’heure c’est encore le jour

mais le rossignol reste invisible

déployant son opéra personnel au profond du feuillage.

Il chante, invente, vocalise et nuance

partition énergique, modulée, éclatante

conquête du territoire, appel de la femelle

éternité de l’instinct vital

qui siffle plus fort que mon oreille.

(...)



Le petit tableau qui n’apparaissait pas dans mon rêve

et qui orne, en vrai, le séjour clair

représente un paysage qui évoque

celui que nous venons d’arpenter.

Le tableau et le poème contiennent le jour et la nuit

le rossignol invisible

le râle des genêts solitaire

et mon rêve consolant.



Ceci n’est pas une lettre que j’écris à l’ami.

Ceci est une lettre au rossignol et au cerf

au râle des genêts et aux plantes du même nom

qui côtoient la fleur de l’églantine dans les haies

et le bourdon qui en butine le cœur.

10/11/2025

Ces vers résonnent pour moi avec le très beau texte dit par la philosophe Vinciane Despret, belge elle aussi, à la fin de La Grande Librairie d'hier soir.

 

 

jeudi 16 octobre 2025

Les Anneaux de Saturne

Quand deux fils se rejoignent... Je poursuis depuis la mi-août une série d'articles inspirés par la lecture du récit de Mathias Enard, Mélancolie des confins, Nord, et dont le premier d'entre eux s'intitule Là où tout s'achève déploie tes ailes. Je me suis aussi autorisé plusieurs digressions, dont la dernière a été provoquée par le Feux sacrés de Cécile Guilbert. Or ces deux ouvrages par ailleurs très dissemblables ont au moins un point commun, celui de comporter une référence à l'écrivain en tête de ce que j'ai nommé la Nébuleuse, autrement dit la liste des libellés des billets publiés ici depuis 2006, je veux parler bien sûr de W.G. Sebald

Il apparaît chez Mathias Enard à la page 127, à la suite de l'évocation des bombardements sur Berlin, qui détruisirent cinq cent mille appartements, le tiers du total. "Dans sa conférence sur la guerre aérienne prononcée à l'université de Zurich*, rappelle Enard, W.G. Sebald soutient que la littérature allemande de l'après-guerre ne s'est pas approprié la destruction des villes d'Allemagne, n'en a pas fait état - les littérateurs, pense Sebald, n'ont pas vu les ruines ; et s'ils n'ont pas vu les ruines, ils n'ont pas non plus vu les cadavres : les centaines de milliers de victimes des bombardements alliés sur l'Allemagne nazie." Il parle de crimes de guerre incompréhensibles, "comme la destruction de Hambourg, de Dresde, ou celle, le 27 février 1945, de Mayence, quand cinq cent mille bombes incendièrent la ville alors qu'Américains d'un côté et Soviétiques de l'autre tenaient déjà l'Allemagne à leur merci, quelques semaines avant la mort d'Hitler (...) Ces moments resteront comme un "secret de famille", dit Sebald, dans la mémoire collective. Conscients d'appartenir au peuple des bourreaux, les Allemands (c'est du moins la thèse de Sebald) ont tu leurs souffrances, souffrances considérées comme honteuses face aux visages innombrables des victimes du nazisme."  

Il faut attendre la page 361 de Feux sacrés pour voir apparaître le nom de Sebald, dans un chapitre dont le titre est Une inquiétante étrangeté, où l'autrice commence par rappeler le point de départ de son projet de livre : "Inspirée par les liens tissés entre l'Inde et mes morts autant qu'intriguée par les coïncidences de dates détectées à l'occasion de diverses expériences marquantes, je décide d'ouvrir mon gros carton d'archives pour revisiter ma vie  et en reconstituer la chronologie  à l'aide de mes vieux agendas." Elle ajoute un peu plus loin qu'elle profite du confinement pour s'atteler à ce chantier, lorsque survient au même moment "un événement qui agit comme un formidable accélérateur : la rencontre des livres de l'écrivain allemand W.G. Sebald dont j'avais curieusement, je m'en souviens, appris l'existence au moment de sa disparition, en décembre 2001. Comme son compatriote exilé, le sexy Helmut Newton, un infarctus au volant de sa voiture avait provoqué son décès sur une petite route d'Angleterre. Et, coïncidence troublante comme tout ce qui ressemble à une prémonition, un de ses amis avait raconté que huit jours avant l'accident, l'écrivain lui avait montré, dans un album de famille, une photo prise par son père qui l'avait hanté toute son enfance : un soldat mort, allongé parmi les fleurs, qui s'était tué dans un accident de voiture."

Le moins que l'on puisse dire c'est que ce ne fut pas un coup de foudre. "Lisant ses nécrologies, écrit Cécile Guilbert, j'avais découvert un homme qui portait le deuil à la boutonnière, dont la mélancolie profonde irradiait tous ses livres comme un astre noir." Elle avoue que ses voyages moroses dans la mémoire de la destruction de l'Europe la rebutaient un peu, et que même son écriture, "réputée pour ses longues incises et se digressions nuageuses (ennuyeuses ?) d'une aboulie illimitée" lui semblait "aux antipodes du vif-argent sec et rapide des écrivains des Lumières "qu'elle plaçait au sommet de son panthéon stylistique. Cependant elle confesse qu'elle parcourait toujours ses nouvelles parutions (notons ce verbe : parcourir, qui dit bien ce qu'il veut dire, il ne s'agissait pas d'une véritable lecture), et elle précise que l'intriguaient surtout les images énigmatiques insérées dans ses pages. Pourquoi alors, soudain, en pleine pandémie, près de vingt ans après la mort de Sebald, replonger dans cette œuvre ?

L'événement déclencheur est la mort, à cause du virus, d'un ami cher, Jacques (le nom n'est pas donné), qui tenait un blog culturel dont Cécile Guilbert relut alors l'intégralité, et elle fut frappée en particulier par les pages consacrées à Austerlitz, le dernier grand roman de Sebald. Lui vient alors l'idée que les écrits de cet écrivain "obsédé par les traces laissées par les malheurs et les deuils" pourraient l'aider dans l'écriture de son propre récit. Hypothèse saugrenue, ajoute-t-elle, contraire à ses goûts, et lestée au demeurant d'une difficulté majeure : "Demander de l'aide à Sebald équivaut à s'en remettre à un manchot pour apprendre à jongler."Et puis elle n'entend pas écrire un livre triste sur ses deuils, mais bien évoquer les ressorts acquis dans la souffrance et l'épreuve. Nonobstant ces réserves, elle se procure plusieurs livres de Sebald, "élisant d'abord Les Anneaux de Saturne pour son titre qui fait écho à mes propres spirales de souvenirs où les morts reviennent en boucle. Et tandis que je découvre que l'auteur est décédé à l'âge qui est le mien en ce printemps pandémique, je frissonne."

 

J'en reviens à Mathias Enard, poursuivant sa méditation autour de Sebald. Il écrit que "pour qui avait le cœur à la peine, une promenade dans Berlin se transformait vite en un gymkhana entre les souvenirs de la destruction, ses ruines et ses fantômes - je me rappelai soudain, alors que la neige fondue recommençait à tomber  et que la Kollwitzstrasse s'illuminait de ses lucioles glacées, sombrant vite sous la lumière  des phares, que c'était E. qui m'avait fait découvrir, quinze ans plus tôt, l’œuvre de W.G Sebald, juste après la mort brutale de ce dernier  dans cet accident d'automobile, consécutif à un malaise cardiaque, du côté de Norwich."

La synchronie est ici troublante : Enard et Guilbert ont donc découvert Sebald au même moment, juste après la mort accidentelle de l'écrivain, et dans les deux cas, la véritable connaissance de l’œuvre est le fruit d'une médiation amicale, marquée des deux côtés par la maladie, le virus pour l'ami Jacques, l'accident cérébral pour E.

Les résonances ne s'arrêtent pas là : page 134, Mathias Enard cite cet incipit :

En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l'est de l'Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi. 

Et il continue ainsi : "Voilà de quelle façon commencent Les Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald, par un mouvement." Et un peu plus loin, il écrit qu'en marchant dans Berlin sombre et désert, il ressentait à la fois ce qui le poursuivait et grandissait en lui : "L'époque était celle des désastres. L'accident de E. était le plus personnel, peut-être, et j'ignorais comment échapper à ce vide. Berlin avait changé de couleur. L'afflux de réfugiés syriens remplissait la ville des victimes de la guerre, des cris des torturés, des bombardements massifs."Mathias Enard a vécu longtemps en Syrie et il est très affecté par la tragédie que ce pays a vécu. Il raconte peu après la terrible histoire de Rami, un Syrien de Seidnaya, chrétien orthodoxe d'environ trente-cinq ans, arrêté à Damas, emprisonné, torturé atrocement, libéré six mois plus tard, puis exilé à Berlin où l'écrivain l'a rencontré. Berlin où il est à nouveau arrêté après avoir agressé et blessé un policier dans un épisode psychotique. On l'avait retrouvé, assis sur un banc, un sac en plastique sur les genoux, qui contenait un crâne et quelques ossements noircis. "La psyché de Rami avait été brisée par la torture et la prison, et ses blessures s'étaient aggravées elles-mêmes, comme la lave s'échappe d'une fissure et finit par brûler ce que le tremblement de terre avait pourtant épargné."

Cette histoire fait sinistrement écho au film de Jafar Panahi que j'ai vu cet après-midi à l'Apollo, Un simple accident, où d'anciens prisonniers retrouvent par hasard leur tortionnaire. Celui-ci nie totalement et le doute s'installe. Les traumatismes de la détention y sont décrits avec précision, la vie de celles et ceux qui l'ont subie en est à jamais bouleversée.

 


Mathias Enard écrit qu'il n’arrivait pas à raconter, qu'il était incapable de parler de l'histoire de Rami avec qui que ce soit, qu'il ne comprenait pas ce qu'il faisait avec ces ossements, à quoi il les destinait. Dans la même page, il évoque à nouveau Sebald qui "mentionne, dans Les Anneaux de Saturne, les tribulations d'un crâne, tout à fait humain celui-ci : le véritable ossement de l’écrivain anglais Thomas Browne, qui mourut à Norwich en 1682, crâne qui eut un destin bien différent du reste de son corps. S'il faut en croire W.G. Sebald, Thomas Browne écrivit cette sentence :"Qui peut se vanter de connaître le destin de ses propres ossements, qui sait combien de fois on les enterrera ?"

Et devinez par quoi se termine le chapitre Une inquiétante étrangeté dans Feux sacrés

Les battements de mon cœur s'accélèrent quand ma lecture voit se télescoper le nom de Thomas Browne, celui de Cyrus et l'histoire d'un homme retrouvé plusieurs jours après sa mort. ** Sur le coup, je n'y vois ni présage ni hasard : plutôt une nécessité ainsi qu'un encouragement. 

 


 

___________________-

* Publiée sous le titre De la destruction, comme élément de l'histoire naturelle (Actes Sud, 2004). Mathias Enard indique que le titre originel allemand est plus simplement Luftkrieg und Literature, "Guerre aérienne et littérature".

** Autre résonance troublante : je viens d'achever ce matin un des livres de la sélection du Goncourt, emprunté à la bibliothèque de la centrale de Saint-Maur (qui participe cette année encore au Goncourt des détenus). Il s'agit de Un frère, de David Thomas. Récit tissé autour de la vie de son frère Édouard, marquée par la schizophrénie. Son corps fut retrouvé dans son appartement, trois jours après sa mort.


 

mercredi 1 octobre 2025

Hypnos et Thanatos


Le baron Étienne Félix d'Hénin de Cuvillers (1755-1841) est le premier, en 1812, à utiliser le préfixe hypn (hypnose, hypnotisme, hypnotiseur) pour rendre compte du magnétisme animal cher à Mesmer

Mais c'est surtout après la publication en anglais en 1843 de l'ouvrage du chirurgien écossais James Braid Neurypnology ; or the rationale of nervous sleep, considered in relation with animal magnetism, que le terme « hypnotisme » se répand parmi les médecins français pour désigner un sommeil ou un somnambulisme provoqués volontairement et artificiellement. La forme courte « hypnose » qui apparaît vers 1880, d'abord pour désigner l'état hypnotique, provient d'un mot grec ancien signifiant "sommeil" : ὕπνος, húpnos (hypnos).  

Dans la mythologie grecque, Hypnos  est le dieu du sommeil, l'équivalent de Somnus chez les Romains. Il est le fils de Nyx et le frère jumeau de Thanatos, la Mort. Il est aussi le père de Morphée, dieu des rêves et des songes. Homère fait mention de Hypnos dans l’Iliade, pendant l'épisode de la mort de Sarpédon.

« Purifie Sarpédon, hors de la mêlée, du sang noir qui le souille. Lave-le dans les eaux du fleuve, et, l'ayant oint d'ambroisie, couvre-le de vêtements immortels. Puis, remets-le aux jumeaux rapides, Hypnos et Thanatos, pour qu'ils le portent chez le riche peuple de la grande Lycie. »

Tête d’une statue en bronze représentant Hypnos, copie romaine d’un original hellénistique (env. 275 av. J.-C.), British Museum, Londres.

On se souvient que Mathias Enard est venu à Berlin pour rendre visite à une amie chère (désignée par E.), victime d'un grave accident cérébral.  

 "En 2002, la première lettre que je reçus de E., à Barcelone, alors que nous ne nous connaissions pas encore, mentionnait (elle parlait de mon premier roman, dont elle venait d'en lire le manuscrit) les jumeaux Hypnos et Thanatos. Cette coïncidence, lorsqu'elle me revint en mémoire, lorsque me revint en mémoire ce message que j'avais oublié et dont, par une simple recherche informatique dans ma correspondance, je pus m'assurer de la réalité, cette coïncidence secoua un moment l'univers autour de moi, comme s'il s'était mis à trembler - bien évidemment le premier courrier de E. évoquait les personnages de ce roman de guerre que je venais d'achever et ne contenait aucune prémonition d'aucune sorte quant à son état actuel, mais les mots, comme l'étendue d'eau que les ondes provoquées par un caillou, par une branche, plissent jusqu'à l'infini, avaient troublé un moment la réalité autour de moi, car la seule personne avec qui j'aurai pu, alors, partager nos craintes et nos réminiscences était E. elle-même. (p. 93)
Cratère dit d'Euphronios, en calice attique à figures rouges (H. 47, 5 cm ; diamètre 55,1 cm), env. 515 avant J.-C. Musée archéologique national, Cerveteri (Italie). © Wikimedia Commons.

Sur cet ébranlement provoqué par une simple (?) coïncidence, je reviendrai au prochain article.


 

 

 

 

vendredi 5 septembre 2025

Les datchas de Berlin

Outre le Stalingrad de Theodor Pliever, il existe un autre grand texte allemand sur la bataille de Stalingrad, c'est celui de Heinrich Gerlach*. Alors que Plievier avait écrit son livre à partir de témoignages, Gerlach avait vécu l'enfer directement, ayant combattu d'août 1942 jusqu'à la reddition de la VIe armée allemande en janvier 1943. Il fait alors partie des 91000 soldats qui rejoignent les camps soviétiques dont 5000 seulement survivront aux terribles conditions de captivité. Gerlach participe aux activités de propagande du Comité national pour une Allemagne Libre, une organisation qui fait collaborer communistes, exilés allemands et officiers de la Wehrmacht désabusés par la défaite et le régime nazi. Il écrit par ailleurs son récit de Stalingrad et l'achève en 1945. Comme il craint de se le faire confisquer par le NKVD, les services secrets soviétiques, il tente d'en faire sortir une copie par un ami mais cette copie est saisie, et le manuscrit original également en décembre 1949, peu avant sa libération. Gerlach retrouve alors sa ville de Brake, près de Brême, en 1950, mais ne peut se résoudre, écrit Mathias Enard, "à abandonner ses camarades, les morts, les vivants, leurs récits. Il cherche à récrire le récit perdu. Il n'y parvient pas. Il a la sensation que sa mémoire lui fait défaut. Que les souvenirs sont trop lointains. La première version disparue le hante." (p. 64)  

Il prend alors contact avec Karl Schmitz, un psychiatre et hypnotiseur munichois, pour l'aider à dépasser ses blocages. L'hypnose, précise Enard, ne lui restitue pas le texte oublié mais permet surtout de soigner le stress post-traumatique. Gerlach mettra cinq ans à écrire cette seconde version : Die verratene Armee, L'Armée trahie, publié en 1956.    

 

Au début des années 1990, le chercheur Carsten Gansel retrouve, de façon presque miraculeuse, le manuscrit original à l'ouverture des archives soviétiques, qui sera publié sous le titre Éclairs lointains. Percée à Stalingrad.


La comparaison entre les deux textes est bien sûr passionnante : elle permet tout d'abord de savoir que Gerlach avait bel et bien réussi son pari de reconstituer son roman. Mais les petites différences aussi sont éclairantes, Enard en donne plusieurs exemples. 

En marchant vers une librairie de la Wörtherstrasse, il se demande s'il serait capable à son tour de reconstituer un de ses livres. "Sans doute pas, conclut-il. Une phrase par-ci par-là, peut-être. Probablement parce que je n'ai pas vécu les événements que je décris. La fiction s'oublie-t-elle plus vite que la réalité ? Qu'une réalité aussi violente que la bataille de Stalingrad, sans doute. La littérature naissait bien dans cet espace entre trois pôles, entre le vécu, le souvenir et l'écriture ; le roman cherchait à franchir les frontières entre ces trois moments et l'imagination romanesque n'était sans doute que le moyen de parvenir à traverser ces fossés."(p. 69)

Sur Stalingrad, les livres de Plievier et Gerlach sont dépassés seulement, estime Enard, par les deux romans de Vassili Grossman, Pour une juste cause et Vie de destin. J'ai eu envie à ce moment-là de revenir, non à ces deux livres (que je n'ai pas encore lus, j'en suis presque honteux et stupéfait), mais à ce recueil de souvenirs et correspondance, Vassili Grossman (Calmann Lévy, 2023), qui m'avait ému et passionné. Un marque-page y est toujours, placé à la page 165. J'en extrais ce paragraphe, extrait du carnet n°16 de l'écrivain :

Les datchas de Berlin. Tout disparaît dans les fleurs, tulipes, lilas, fleurs roses décoratives, pommiers, pruniers, abricotiers. Les oiseaux chantent : la nature n'est pas mécontente des derniers jours du fascisme.

Dans le bourg de Landsberg près de Berlin, des enfants jouent à la guerre sur un toit plat. A Berlin, au même instant, on porte les derniers coups à l'impérialisme allemand, tandis qu'ici, avec des épées et des lances en bois, des gamins aux longues jambes, nuques rasées, franges blondes, poussent des cris perçants et se transpercent les uns les autres, sautant et bondissant comme des sauvages. Ici une nouvelle guerre est en train de naître. C'est éternel, indéracinable.

 


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* Né à Königsberg, comme Käthe Kollwitz. 

lundi 1 septembre 2025

Une vie de catastrophes berlinoises

Dimanche pluvieux. Remonter la rue de Strasbourg pour aller à l'Apollo voir le film de Christian Petzold, Miroirs n°3. J'avais encore en tête l'entretien qu'il avait donné à France Culture la semaine dernière, ses paroles sur l'automne, saison de ses films. En fait, Miroirs n°3 a une teneur plutôt estivale, se déroulant dans une campagne paisible, lumineuse, si ce n'est que l'on entend de temps à autre le cri des grues. On ne les voit jamais et c'est un détail qui échappera sans doute à beaucoup de spectateurs, car cela reste discret. Mais c'est pour moi un son marquant et inoubliable : les grues traversent le ciel du Berry deux fois par an, la région est située sur leur immuable couloir de migration. Le spectacle de leurs géométries ondoyantes m'a toujours fasciné. 

 

Ce genre de détails subtils est bien dans le style délicat de Christian Petzold, qui a construit ce film avec une grande économie de moyens. Un autre détail m'a saisi : Laura fait part à Barbara de son désir de cuisiner, elle propose de faire des boulettes de Königsberg. Barbara s'arrête alors (elles roulent toutes les deux à vélo, Laura sur le porte-bagages car la selle de l'autre vélo est cassée*), comme surprise, déclarant que c'est un plat qu'elle rate toujours. Et c'est le plat que l'on voit servir dans la bande-annonce, au mari et au fils qui découvriront Laura par la même occasion. Les boulettes de Königsberg (Königsberger Klopse) me rappelaient évidemment Käthe Kollwitz, originaire de cette ville aujourd'hui sous dominance russe.

C'est donc à l'automne aussi que meurt Peter Kollwitz sur le front belge, le 22 octobre 1914. Peter Kollwitz qui était membre du Wandervogel, un mouvement de jeunesse auquel Walter Benjamin avait lui aussi appartenu jusqu'à cette année fatidique. Selon Mathias Enard les deux jeunes hommes se seraient rencontrés en 1913. C'est aussi à cette époque, en 1915, ajoute-t-il, "que débute l'amitié entre Walter Benjamin et Gerhard Scholem, qu'on n'appelle pas encore Gershom ; le spécialiste de la kabbale et de la mystique juive est lui aussi un jeune Berlinois, comme Benjamin issu d'une famille "assimilée" - les parents de Benjamin habitent, à Grunewald, une villa assez cossue dans laquelle Benjamin profite, nous raconte Scholem, "d'une grande chambre pleine de livres, qui me fit l'impression monacale d'une cellule de philosophe." (p. 49)

Ceci faisait écho à ce Journal de jeunesse, 1913-1923, de Gershom Scholem que j'avais aussi commencé de lire cet été, intitulé aussi Quitter Berlin (Rue d'Ulm, 2025).

 
 
Le Journal de Käthe Kollwitz s'ouvrait sur la mort de Peter, qui l'avait plongée dans  une terrible tristesse, veinée, écrit Enard, de culpabilité :  pour pouvoir s'engager comme volontaire, il avait dû obtenir de ses parents leur assentiment écrit. Adrien Cauchie raconte que "Käthe Kollwitz réagit en s’attelant à la réalisation d’un monument funéraire qui, au départ, devait être un mémorial dédié aux jeunes soldats morts à la guerre. En 1932, après dix-huit ans à y travailler régulièrement, ce sont finalement deux Parents en deuil qui prennent place dans le cimetière militaire allemand de Vladslo, près de Dixmude, en Belgique, où repose son fils et où ils sont toujours visibles aujourd’hui."
 
Käthe Kollwitz, Les Parents, troisième version abandonnée de la planche 3 de la série »Guerre«, 1920, lithographie au crayon (report), Kn 149

Käthe Kollwitz, Les Parents, Gravure sur bois, Kn 174 V b


Käthe Kollwitz: The Grieving Parents, a memorial to Kollwitz' son Peter, now in Vladslo, Diksmuide, West Flanders, Belgium
 
Toute l’œuvre de Käthe Kollwitz est marquée par le deuil. Presque trente ans après, en octobre 1942, le petit-fils, le fils de son fils aîné, nommé Peter aussi en mémoire du premier, est tué sur le Front de l’Est pendant la terrible bataille de Rschew/Rjev en Russie à 200 km de Moscou.
 
"Une vie de catastrophes berlinoises", conclut Mathias Enard.  

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* Et ce sera la tâche du fils, Max, garagiste comme son père, de la réparer. De même un robinet qui goutte et un lave-vaisselle. Il est beaucoup question de réparer dans le film. Les objets littéralement, mais aussi les âmes, plus symboliquement.