lundi 29 mars 2010


Marbre photocopié
Et là-dessous des mots
Donnés contre l'ennui
Contre le temps dressé
Comme un gardien de prison

Pyjama rayé
Et là-dessous une peau
Plaquée contre la nuit
Contre le souci pressé
Comme une rime sans raison

13 décembre 2000

samedi 13 mars 2010

Ce qui se nappe

Je commence à extraire ici des poèmes griffonnés dans le carnet Zap Book bleu.


ce qui se nappe
danse
se silence

ce qui s'étoile
se voile
se vente

à la tanguée des nuits

(tu te lèves ou te loves
dans le fauteuil vert
d'où sort une mousse beige)

premières nuits givrées
alpées
vautrées

à la reculée des regards

dans l'endormie
la glaise et le seigle
la souille et la braise

(sur le pont à Neuvy
un samedi après-midi)

ce qui surgit
salit
subit

ce qui s'encorne
se borne
s'étrogne

la page grise du brouillon
qui s'éloigne à l'aurore

(je te rejoins bientôt)

9/12/2000

Et je suis extrêmement surpris de constater que ces poèmes ont déjà plus de dix ans d'âge.

dimanche 7 mars 2010

Dans la terre poursuivie de l'attente

Reçu de Nadine voici quelques semaines deux belles photos du Marais Poitevin. Champs de maïs en partie inondés composant une sorte de tablette emplie de signes cunéiformes. Je venais juste de découvrir les Cinépoèmes de Pierre Alferi, et je me suis amusé à monter ces deux photos avec un ancien poème d'Alluvions.

jeudi 20 août 2009

Sois tranquille, cela viendra !

La synchronisation ne s'est pas maintenue, ce dont je me doutais bien, car il est dans la nature de ces phénomènes d'être éphémères. Ma lecture simultanée continue néanmoins, et même plus que jamais j'en ressens la nécessité. J'ai même ajouté une nouvelle contrainte à l'exercice, celle d'apprendre par cœur au moins un poème de chaque poète traversé. Et mon choix s'est porté tout de suite, comme si cela s'imposait, sur le sonnet de Philippe Jaccottet, Sois tranquille, cela viendra !, poème intranquille, d'une beauté térébrante.

Sois tranquille, cela viendra ! Tu te rapproches,

tu brûles ! Car le mot qui sera à la fin

du poème, plus que le premier sera proche

de ta mort, qui ne s'arrête pas en chemin.



Ne crois pas qu'elle aille s'endormir sous des branches

ou reprendre souffle pendant que tu écris.

Même quand tu bois à la bouche qui étanche

la pire soif, la douce bouche avec ses cris



doux, même quand tu serres avec force le noeud

de vos quatre bras pour être bien immobiles

dans la brûlante obscurité de vos cheveux,



elle vient, Dieu sait par quels détours, vers vous deux,

de très loin ou déjà tout près, mais sois tranquille,

elle vient : d'un à l'autre mot tu es plus vieux.

(L'Effraie, éditions Gallimard)

mercredi 12 août 2009

Se retourner, oublier

Depuis plusieurs mois, j'ai décidé de lire chaque soir trois poètes différents, quelques poèmes de chaque pris dans un recueil de façon linéaire. J'ai commencé avec Ferrements d'Aimé Césaire (Points/Seuil), Le paysan céleste de Georges-Emmanuel Clancier et La terre nous est étroite, de Mahmoud Darwich (Poésie/Gallimard tous les deux). Dès que l'un des recueils est terminé, je le remplace par un autre, en gardant pour contrainte d'avoir toujours un poète étranger. C'est ainsi que je suis passé à Tomas Tranströmer (Baltiques, Poésie/Gallimard encore), puis à Jean-Claude Pirotte (Le promenoir magique et autres poèmes, La Table Ronde) et dernièrement, Philippe Jaccottet avec ses Poèmes (1946-1967).
A l'issue de chaque lecture, j'extrais un passage que je recopie dans un petit carnet acheté à Prague dans le quartier juif, au Zidovské Muzeum. Je compose ainsi une sorte d'anthologie, que je relis de temps à autre afin de revivifier le souvenir de ces lectures.
Pour être honnête, je ne pratique pas cet exercice tous les soirs. Passé minuit, je ne m'estime plus assez réceptif pour apprécier la poésie, et parfois,, requis par d'autres activités ou d'autres travaux d'écriture, je renonce à me plonger dans ces trois volumes installés à demeure sur ma table de chevet.

J'en parle aujourd'hui parce que, depuis avant-hier, je constate un étrange effet de synchronisation entre les trois derniers recueils. Le 10 août, je remarque que le verbe se retourner est présent chez mes trois auteurs. Ce n'est pas un mot rare, j'en conviens, mais il y a quelque chose là qui m'amuse, aussi, contrairement à mon habitude de n'élire chaque soir qu'un seul des trois poètes, je choisis de recopier les trois passages concernés :

"Mais pas moyen. Il ne faut pas que l'étranger
qui marche se retourne, où il serait changé

en statue. On ne peut qu'avancer. (...)"

Philippe Jaccottet (in Les nouvelles du soir, p. 32)

"Là-bas, on a le droit de se retourner. Là-bas, on a la permission de porter le deuil."

Tomas Tranströmer (in Coin de forêt, p.235)

le vent blême des provinceslâche ses meutes nocturnes
j'écoute le volet grince
l'arbre effaré se retourne

Jean-Claude Pirotte (in 18, avenue Gambetta, p. 472)

Cette synchronie aurait pu rester unique, mais il se trouve qu'hier, rebelote, nouvelle coïncidence autour du verbe oublier, encore un verbe commun, c'est vrai, mais tout de même...

"et sur Rethel givré la lune coulera
l'écume de son lait
l'avenue Gambetta

frémira sous le gel
comme elle aura frémi

dans mes hivers d'exil
qui seront oubliés "


Jean-Claude Pirotte (in 18, avenue Gambetta, p. 480)

"(...) Nous avons pourtant vécu tant de choses nouvelles, nous nous en souvenons, et aussi de ces heures où nous ne valions pas grand chose (quand, par exemple, nous faisions la queue pour donner notre sang au colosse bien portant - il avait ordonné une transfusion), des situations qui auraient dû nous séparer si elles ne nous avaient rapprochés, et des situations que nous avons oubliées ensemble - mais elles ne nous ont pas oubliés ! Elles se sont muées en pierres claires et obscures. Pierres éparpillées d'une mosaïque.(...)"

Tomas Tranströmer (in Funchal, p.236-237)

"Malgré le chemin fait, nous restons à l'orée
et ce n'est pas ces mots hâtifs qu'il nous faudrait,

ni cet oubli, lui-même oublié tôt après (...)"
Philippe Jaccottet (in Agrigente, 1er janvier, p. 35)


Le plus étrange reste à venir. Après avoir consigné ces extraits dans le carnet, je suis revenu à la lecture de Machina memorialis, l'ouvrage de Mary Carruthers sur Méditation, rhétorique et fabrication des images au Moyen Age (sous-titre du livre). Page 45, dès le premier paragraphe, la résonance est énorme :

"Tant que la memoria est restée la "machine" à penser, l'on n'a cessé d'analyser les limites qu'elle imposait au savoir humain et de s'en inquiéter : "En moi-même, déclare saint Augustin, dans ce grand palais de ma mémoire [...] le ciel, la terre, la mer, et tout ce que j'ai pu y remarquer s'offrent à moi aussitôt que je veux, hormis les choses que j'ai oubliées " (nous soulignons). Dans cette acceptation spontanée, et presque joyeuse, que manifeste ici Augustin se lit une différence essentielle entre le monde du Moyen Age et celui d'aujourd'hui. Avoir oublié est, pour nous, l'indice d'un échec du savoir et constitue une bonne raison de se méfier de la mémoire ; mais dans la culture d'Augustin, oublier certaines choses était une condition nécessaire pour se souvenir d'autres."

Enfin, page 52, on trouve un écho direct au poème de Tranströmer :

"L'expression [memoria rerum] implique que, tel des éclats de pierre dans une mosaïque (métaphore courante), les res memorabiles s'inscrivent à l'intérieur d'une combinaison qui les rend à la fois mémorables, susceptibles d'être inventées et génératrices d'invention."

Belle "mosaïque" que cette constellation de textes surgie l'espace de deux soirs. Notons en dernier lieu que le binôme se retourner/oublier, ces deux verbes courants, exprime en somme une opposition : dans l'acte de se retourner, il y a l'idée d'un retour vers le passé, d'une remémoration, antinomique bien sûr à l'acte d'oublier.

lundi 6 juillet 2009

Luz

Emprunté l'autre jour le roman de Sylvie Gracia, une parenthèse espagnole, paru chez Verticales. Pour au moins deux raisons (car de cette auteure, je n'avais encore jamais rien lu) : le fait qu'elle soit née en 1959 (et que c'est donc quelqu'un de ma génération : un aspect par ailleurs important dans le livre) et le fait que la quatrième de couverture mentionne une certaine Luz :

«Luz est à mes côtés, silencieuse, pendant ces milliers d’heures passées à la recherche du tombeau de mots dans lequel j’embaume sa vie, comme j’embaume celle de Ramón, de Capa et d’Orwell, ou bien d’Antonio. La ronde des vivants et des morts.»

Luz, la lumière en espagnol, est un nom primordial pour moi, car c'est avec lui que j'ai ouvert l'Archéo-réseau, en février 1991. Deux livres déroulaient en parallèle des échos improbables : Une saison chez Lacan, de Pierre Rey, et La Fête à Venise de Philippe Sollers. L'héroïne de celui-ci se nommait elle aussi Luz, elle était née en 1966 à Los Angeles et avait les yeux très bleus : description qui convenait bien à celle avec qui je partageais ma vie à l'époque.
Sollers citait lui-même un passage d'Hemingway : "Par une soirée brûlante, à Padoue, , on le transporta sur le toit d'où il pouvait découvrir toute la ville. Des martinets rayaient le ciel. La nuit tomba et les projecteurs s'allumèrent. Les autres descendirent et emportèrent les bouteilles. Luz et lui les entendirent en-dessous, sur le balcon. Luz s'assit sur le lit. Elle était fraîche et douce dans la nuit chaude."

J'ai aimé l'interrogation sur notre génération, elle n'est pas si fréquente (sur cette rareté même, il faudrait peut-être commencer à réfléchir) : "J'avais vingt ans en 1979 et, dans cette décennie finissante, les utopies qu'avaient cultivées les génération optimistes nées après-guerre se désagrégeaient, mais nous ne le savions pas. Nous voulions encore en être, forger une nouvelle humanité espérions-nous, d'autres rapports et d'autres désirs. Nous voguions sur la queue d'une comète qui fonçait dans l'inconnu du prochain millénaire et nous étions aveugles, croyant pouvoir encore inventer alors qu'il nous faudrait, bientôt tenter de préserver quoi? Pas grand-chose, peut-être simplement quelques espaces intimes pour ne pas sombrer." (p. 17-18)

Et puis il y eut cette superbe synchronie portée d'une part par cette page 72 :
"Dans le reflet, Luz s'était immobilisée, son regard balayait la pièce à la recherche d'une chose qu'elle aurait oubliée. Je la vois se diffracter en myriade de Luz fantomatiques, corps souple, revêtu de ces vêtements cintrés qu'elle aimait par-dessus tout, marquant ses hanches étroites, ses seins libres sous le tissu. De la musique vient s'incruster, et ce n'est pas Patti Smith, plutôt Lou Reed, Perfect Day par exemple, que nous écoutions si souvent les matinées où nous nous réveillions dans l'appartement en désordre. (...) La voix douce de Lou Reed montait sur fond de piano, nous sussurrant, You made me forget myself, I thought I wa someone else, Someone good. Il était près de midi, dans la cour du rez-de-chaussée les deux chats vagabonds que nous nourrissions venaient nous espionner sur le pas de la porte-fenêtre. Such a perfect day."

Or, le matin même, j'avais écouté pour la première fois Transformer, l'album de Lou Reed qui renferme Perfect Day. Ma connaissance de Lou Reed ne tenait jusqu'à lors qu'en deux disques vinyl.

samedi 7 mars 2009

Aux planches des atlas

Aux planches des atlas
je mendiais des rêves

ma sébile lourde
de Karaganda
de Barents et de Baffin

je traçais ma route
entre les trémas des fleuves

sur les étangs noirs
je faisais voguer
les vertes sibéries

un canard s'envolait
un bois le rattrapait