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vendredi 12 avril 2019

Nox et amor

Au fil de différentes chroniques de ces derniers mois, une singulière galerie de femmes, le plus souvent dénudées, s'est progressivement constituée, sur laquelle il ne me semble pas inutile de revenir. Commençons donc par Die Nacht, gravure d'Heinrich Aldegrever (1502 - 1555 ou 1561), dont je dois la découverte à Dimitri Karadimas dans son étude, La part de l'Ange. L'influence de Dürer est dite manifeste dans ses premières œuvres : son monogramme, AG, évoque d'ailleurs sans ambiguïté celui de Dürer, AD.

Die Nacht - Heinrich Aldegrever (d'après Hans Sebald Beham), 1553
De Dürer justement, nous avons croisé plus récemment Les Quatre Femmes nues, dit aussi Les Quatre Sorcières (1497).



On ne sait si Aldegrever rencontra Dürer, en revanche il est certain que Hans Baldung Grien (1484 - 1545), après avoir fait son apprentissage auprès d'un maître inconnu, vint se perfectionner dans l'atelier du grand maître, à Nuremberg, entre 1503 et 1507.

Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.
Ajoutons encore cette gravure de 1517 attribuée à Niklaus Manuel (1484 -1530), où la Mort lutine gaillardement une jeune femme.


Aldegrever, Dürer, Baldung, Manuel, quatre artistes allemands de la Renaissance qui s'engouffrent avec passion dans la représentation de ces femmes à la sensualité ostentatoire. Le message manifeste est bien sûr de la condamner, certains d'entre eux en adoptant les vues de la Réforme prôneront même une morale rigoureuse proche du puritanisme (ainsi Niklaus Manuel, qui fut aussi mercenaire en son jeune temps, devint en 1529 membre du "petit conseil" de Berne, "qui fit promulguer, nous dit la notice de Wikipedia, des lois sévères contre les soudards, le port d'arme, l'adultère et la danse"). On peut tout de même avoir des doutes sur la sincérité ultime de ces positions : n'était-il pas bien commode d'oeuvrer sous le prétexte de dénoncer les turpitudes féminines ? C'était l'époque où l'on brûlait beaucoup de sorcières, beaucoup plus qu'au Moyen Age. Les imaginations s'enflammaient autour de ces femmes entre elles ou dans la solitude d'un lit. Une dernière gravure, datée de 1548, découverte sur le site de La mort dans l'art, illustre à merveille l'obsession pour le sexe de la femme. Elle est de Hans Sebald Beham (1500 - 1550), qui inspira, on l'a vu, Aldegrever.


Né à Nuremberg, dans la ville donc de Dürer, Hans Sebald Beham était le frère aîné de deux ans du peintre et graveur Barthel Beham. Wikipedia : "À l'issue d'un procès organisé par le Conseil de la ville de Nuremberg sous obédience luthérienne en 1525, il fut chassé de cette ville avec son frère et Georg Pencz pour hérésie. Les trois artistes furent qualifiés de « peintres impies ». En 1528, Sebald est de nouveau banni de la ville mais cette fois pour plagiat d'un travail inédit d'Albrecht Dürer intitulé Les proportions du cheval. Bien qu'il n'ait pas été officiellement l'élève du maître de Nuremberg, il est probable que Sebald le côtoya durant ses dernières années (1521-1528)." Sebald, ce nom  m'évoque bien sûr l'écrivain allemand, la personne la plus citée ici sur Alluvions, sans pourtant que je puisse y voir beaucoup de résonance et de proximité. C'est que l'écrivain du XXème siècle fait montre d'une pudeur qui n'est pas à l'évidence la qualité première du graveur renaissant. Voyons donc de plus près cette image.

Dans Die Nacht, Dimitri Karadimas avait montré comment un jeu de lignes concourait à la description de l'accès nocturne à des plaisirs solitaires, ce que rappelait aussi la citation d'Ovide gravée au fronton du lit, Nox et amor virumque nihil moderabile suadent ("Ni la nuit, ni l'amour, ni le vin n'engagent à la modération").

Dans l'oeuvre de Sebald, la vulve est encore plus apparente que dans celle d'Aldegrever, mieux, elle se situe à la croisée des diagonales, mise en valeur par la position de sommeil hautement improbable de la jeune femme. Le squelette ailé pose son sablier sur l'épaule gauche, à la verticale du genou droit, tandis que l'autre genou surplombe le pot de chambre, objet que l'on retrouve aussi sur la gravure d'Aldegrever, près de la fenêtre. Notons également la coiffure torsadée commune aux deux femmes ainsi qu'à la "sorcière"de dos dans la gravure de Dürer. Ce n'est certainement pas un hasard.


Je m'avise ce soir que ce schéma divisant l'image en neuf rectangles, auquel j'ai abouti par tâtonnement, se retrouve dans une autre œuvre de Sebald :

Hans Sebald Beham, Livre des proportions du cheval, pp. 17-18, British Museum, London, inv. 1918,0309.3

 Ou encore dans celle-ci :

Page tirée de l'ouvrage Das Kunst vnd Lere Büchlin, Sebalden Behems. Malen vnd reissen zulernen, nach rechter Proportion, Mass vnd aussteylung des Circkels, 1557, Houghton Library, Harvard University, Typ 520.57.201.

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mercredi 20 juin 2018

Les Tarots de Dürer

En découvrant le travail du peintre Yvo Jacquier sur la gravure Melencolia I, j'eus la grande surprise de voir qu'il associait le chef d’œuvre d'Albrecht Dürer aux Tarots de Marseille. Inutile de dire que j'étais plus que méfiant devant l'entreprise, on a tellement mis le Tarot à toutes les sauces qu'il convient d'être extrêmement circonspect. A cette heure, je ne prétends d'ailleurs pas avoir un jugement définitif sur la valeur des investigations du peintre, n'ayant pas encore achevé la lecture de l'ebook, Dürer et ses Tarots, où il a rassemblé dix années d'études menées en collaboration avec Christophe de Cène.


La thèse centrale est celle-ci : "la paternité d'Albrecht Dürer envers la plus belle version des tarots de
Marseille, celle que Nicolas Conver perpétue jusqu'en 1760.
" Cette apparition de Nicolas Conver fut une seconde surprise, car j'ai déjà eu l'occasion  de le citer deux fois par le passé, en 2016 et 2017. De fait, ce jeu de Tarots j'en possède un exemplaire, et cela depuis plus de trente ans. Il a même toute une histoire assez étrange : je l'avais emporté dans mes bagages lors d'un voyage au Maroc (réalisé à l'époque avec la carte Inter-Rail qui permettait de circuler à prix très réduit sur tout le réseau européen, et donc aussi marocain, carte réservée aux moins de 26 ans, vous voyez que ça ne date pas d'hier cette affaire...). Pour aller de Tanger à Tétouan, nous prîmes le bus, et nos sacs furent hissés sur le toit déjà bien encombré. Je ne sais plus  à quel moment précis, à l'étape, j'ai constaté que mon jeu de Tarots avait perdu toutes ses lames mineures à l'exception du cavalier de deniers. Par bonheur, pas une lame majeure ne manquait à l'appel. Je n'ai jamais compris cette disparition. Si c'était un vol, pourquoi n'avoir pas pris le jeu en entier, avec son emballage ? De cette énigme jamais résolue, il garda pour moi une saveur particulière. Et sa mention dans l'étude d'Yvo Jacquier me le rendait encore plus précieux, comme on peut s'en douter.



Je ne vais pas reprendre ici toute l'argumentation d'Yvo Jacquier (disponible en partie sur le site, ou, mieux, sur l'ebook qu'on peut acheter pour à peine dix euros). Je vais juste donner quelques aperçus assez suggestifs, et en premier lieu la comparaison entre le Charlemagne, peint par Dürer la même année que Melencolia (1514), et la lame IV du Tarot de Conver, l'Empereur.

« Karolus Magnus », dit Charlemagne, Albrecht Dürer - 1514
Huile sur bois - 89×190 cm, Germanisches Nationalmuseum Nürenberg

La barbe, la chevelure, l'aigle du blason, le globe crucifère, le collier avec une même médaille ronde, autant de similitudes troublantes le plus souvent ignorées (par exemple, dans la somme de Robert Grand, L'univers inconnu du Tarot, Éditions du Rocher, 1979, pas moins de 480 pages, Charlemagne n'a pas même une entrée à l'index). Par ailleurs, les trois fleurs de lys qui accompagnent l'aigle sur le blason de Charlemagne se retrouvent par deux fois dans les lames mineures, avec le deux et le quatre de deniers, avec la même disposition en triangle :

"Certes, écrit Yvo Jacquier, un autre auteur que Dürer aurait pu puiser dans le même répertoire. Cependant, les artistes sont rares à la Renaissance qui cumulent toutes ces conditions : 1) connaître l'Italie du nord, où sont nés les tarots; 2) graver sur bois; 3) faire référence en 1514 à un roi mort en 814, soit exactement 700 ans plus tôt !"
Et il poursuit en suggérant que ces sept siècles s'inscrivent littéralement sur la manche de l'Archange de la Mélancolie :



La nouveauté de l'étude d'Yvo Jacquier est la mise en superposition des cartes du Tarot avec  Melencolie. Premier exemple : l’arc-en-ciel de la gravure construit la mandorle du Monde (arcane XXI des tarots) :


Une autre carte, l’Étoile, lame XVII, en superposition dans la même zone de la gravure va révéler des correspondances assez étonnantes. Yvo Jacquier l'associe à Vénus : "La carte de l'Étoile est l'image idéale pour exposer la figure qui revient à Vénus, agrémenté d'un losange qui est largement admis comme un symbole féminin. Le nombre de Vénus est 7, aussi les deux cercles qui forment la Vesica ont ce diamètre sur le quadrillage des tarots (accordé à la sphère de Melencolia)." La Vesica qu'il évoque ici est la Vesica Piscis (deux cercles jumeaux dont chaque centre se pose sur la circonférence de l'autre), figure sacrée, semble-t-il, chez les Pythagoriciens (soit dit en passant, revoilà notre copain losange).


Yvo Jacquier fait observer que l'amande correspond verticalement aux 7 barreaux de l'échelle : "L'amande s'aligne en bas à la base du premier barreau et plus haut, au sommet du septième,
qui se révèle être une planche, et non une barre classique. La redondance du 7 réjouit le symboliste... La pointe inférieure est sur l'arête du polyèdre et le losange passe par un de ses angles pour toucher le bord de l'échelle, tel un signe.
De nombreux alignements se manifestent, comme celui du tisonnier à gauche, ou celui du sommet de la cloche sur la droite. Le pied de Cupidon également...
"


Mais, me direz-vous, pourquoi avoir attribué le 7 à Vénus ? Eh bien cela s'explique par les carrés magiques.  
"Un carré magique est un ensemble de nombres entiers consécutifs, à partir de 1 (1, 2, 3, 4, ... n2), et disposés en carré. Il y a donc autant de lignes que de colonnes. On désigne par “ordre” le nombre de cases que comporte le côté du carré (n). Ce carré est “magique” si toutes les sommes des nombres sont les mêmes, quelle que soit la ligne et quelle que soit la colonne. Enfin, le carré devient “idéal” quand c'est vrai également pour les sommes des grandes diagonales.
À la Renaissance, Luca Paccioli transmet le savoir mathématique des Byzantins à l'occident, notamment celui des carrés magiques. Trithème et Agrippa seront les principaux auteurs à approfondir leur sens symbolique. Agrippa attribue un certain carré d'ordre 3 à Saturne, et selon la logique des ordres : 4 - Jupiter, 5 - Mars, 6 - Soleil, 7 - Vénus, 8 - Mercure, enfin 9 - Lune." (Yvo Jacquier, p. 3)
Dans Melencolia, le  carré magique représenté est donc d'ordre 4, ce pourquoi Hartmut Böhme, dans l'étude trouvée à la brocante des Marins, en parle comme de la table de Jupiter (mensula Iovis).

Au retour de cette fameuse brocante, j'avais noté comme une curiosité, sans y insister (je n'avais alors aucune raison pour cela), que j'avais rapporté exactement 22 ouvrages, autant que de lames majeures du Tarot. Doit-on soupçonner un calcul inconscient ? La lecture d'une méditation du savant Henri Poincaré sur l'invention mathématique va me conduire à examiner de plus près cette question.

samedi 2 juillet 2022

Immortelles et place Sainte-Hélène

Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau
Que mes tâches sont terminées ;
Maintenant que voici que je touche au tombeau
Par les deuils et par les années,
(...)
Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
Et l'onde aux plis infranchissables ;
L'été rit, et l'on voit sur le bord de la mer
Fleurir le chardon bleu des sables

Victor Hugo, Les Contemplations, Paroles sur la dune

Lundi 20 juin, au cimetière de Cré, nous disions adieu à une vieille amie, Bernadette Lagonotte, dite Dédette, qui longtemps tint un café restaurant mythique à Dampierre, près de Gargilesse. Pas de cérémonie religieuse, avant la crémation nous nous recueillîmes près du cercueil, où une petite corbeille d'immortelles était placée. J'en déposai une sur le bois lustré.

Ce mot d'immortelles m'a frappé, sans doute n'était-ce pas la première fois que ces fleurs (Helichrysum Stoechas, en termes latins savants) étaient présentes lors de funérailles auxquelles j'ai assisté, mais je ne m'attendais pas à les retrouver si vite. Non pas en réalité, mais dans mes lectures.

Dans La Baïne, d'Eric Holder, tout d'abord :

"Il fallait verrouiller la voiture, marcher un peu avant d'atteindre l'océan. Ils traversèrent une lande sous les pinson jouaient les taches rousses. Ils recourent d'abord la dune à son parfum d'immortelle et de panicaut, avant de la découvrir, passé un dernier taillis. Elle s'étalait contre le ciel, couleur de peau qui prend l'air pour la première fois. En marchant, ils se touchaient involontairement de la cuisse, de la hanche et, n'osant rompre le contact, inventaient des danses compliquées." (p. 76)

L'immortelle est ici associé au panicaut, qui fit l'objet de deux articles en décembre 2017.  Le panicaut que l'on confond souvent avec le chardon. J'avais trouvé une plaque émaillée (Panicum plicatum Linné) à la brocante des Marins qui portait le numéro 444, et j'avais été conduit jusqu'à cet autoportrait de Dürer, dit au panicaut à fleurs bleues.

1493 à Venise, Dürer a 22 ans.

Or, cet autoportrait, je m'en avise maintenant, est au départ du roman de Jean-Jacques Shuhl que j'ai cité à l'article précédent (sans en faire grand cas, mais peut-être ai-je eu tort). Le narrateur observe son visage et affirme que le nez est "un peu le même que celui de Dürer jeune sur son autoportrait de trois quarts avec lequel, il y a de nombreuses années, une jeune personne, certainement pour me flatter, m'avait prêté une ressemblance que je sais, à présent, illusoire." Dürer a peint plusieurs autoportraits, à différentes époques de sa vie, mais il semble qu'il s'agisse du tableau de 1493, car Schuhl écrit à la page suivante : "Cet adolescent outsider effacé se voyait pourtant aussi sous d'autre aspects, avait sans doute d'autre aspirations ou fantasmes : cheveux teints en jaune citron dans le salon superchic, près de la Canebière, d'Alexandre de Paris, comme un vulgaire trav, balafré à la suite, c'est ce que je prétendais devant les filles, d'une algarade dans un bar à putes et à matelots du Port de Marseille, croyant en une ressemblance avec le jeune Dürer qui, sur son autoportrait, semble, dans son costume en soie, toiser avec orgueil le monde entier, une couronne d'épines entre les mains. Mélange, en somme, d'artiste et de voyou !"(p. 13, c'est moi qui souligne)

Bon, il s'agit d'un panicaut, non d'une couronne d'épines, mais Schulh n'est pas botaniste, on ne lui en voudra pas.

En fait, il n'y a qu'une seule mention d'immortelles dans le roman holdérien, je n'en ai pas trouvé d'autres, mais il faut croire qu'elle m'a marqué. En revanche, dans La chambre noire de Longwood, Jean-Paul Kauffmann revient à plusieurs reprises sur la fleur.

C'est au troisième jour de son voyage que l'écrivain découvre les immortelles :

« Dans cette pièce où j’ai rencontré Gilbert Martineau, Napoléon est mort le 5 mai 1821. Contraste entre le salon de poupée et la fameuse expression de Chateaubriand. « Il rendit à Dieu le plus puissant souffle de vie qui, jamais, anima l’argile humaine. » Au coucher du soleil, en présence des derniers fidèles, il rend le dernier soupir dans le petit lit de camp d’Austerlitz en balbutiant ces mots : « Armée, tête d’armée… Joséphine. » Il est âgé de cinquante et un ans. À cet instant précis, le valet Marchand arrête la pendule du salon. Elle marque 5 h 49. Pendant l’agonie, le malade avait été transporté dans cette pièce plus vaste et mieux aérée que la petite chambre.

Entre les deux fenêtres où avait été placé le lit, une plaque de cuivre vissée sur le plancher : « L’Empereur est mort ici le 5 mai 1821. » Une couronne de fleurs séchées gît sur le sol. Ce sont des immortelles. La plante fétiche de la captivité est encore présente tout autour de Longwood. Fleur de la miséricorde, symbole de la générosité et de la délicatesse. C’est lady Holland, admiratrice de Napoléon, qui lui fit envoyer quelques plants d’Angleterre afin d’adoucir la détention et de lui rappeler sa Corse natale. » (p. 116, c'est moi qui souligne)
Kauffmann entame le récit de son septième jour par l'évocation de la place Sainte-Hélène, à Châteauroux. Il est venu jusqu'ici pour suivre les traces du général Bertrand, dont il n'hésite pas à dire qu'il est la figure la plus sublime de la tragédie hélénienne.
« Un joli mail bordé de tilleuls, les mêmes grilles en forme de lances que chez Anne’s Place. Une place paisible de province avec ses bancs, ses bornes de granit usé empêchant les automobilistes de se garer sur le terre-plein. L’allée n’est pas sans évoquer une proue de navire ; on a l’impression que l’étrave va toucher le couvent des Cordeliers tout proche.
À l’avant, un militaire présente son épée enveloppée dans un drapeau. De loin, on croit qu’il brandit un parapluie, détail pour le moins insultant car ce soldat a dans sa giberne un bâton de… grand-maréchal.
Henri-Gatien Bertrand, comte d’Empire, grand aigle de la Légion d’honneur, dont le rôle fut essentiel à Wagram et à Lützen, veille depuis près de cent cinquante ans sur la place Sainte-Hélène, paradis des joueurs de pétanque et halte obligatoire pour les chiens accompagnés de leurs maîtres. » (p. 259)

Henri Gatien Bertrand

 Les immortelles reviennent quelques pages plus loin :

« Les immortelles de Sainte-Hélène ne meurent jamais… Je me souviens de mon émotion au musée Napoléon de La Havane qui détient la plus belle collection de souvenirs de l’Empire en dehors de la France. Rassemblés avant la révolution cubaine par un richissime hanté par l’Empereur, ces objets sont présentés dans une villa de style toscan dont l’opulence tranche avec le délabrement de la vieille ville. À l’étage, une gardienne présente, enfermées dans une fiole, quelques immortelles cueillies à Sainte-Hélène. Les petites têtes d’or n’ont pas trop perdu leur éclat. J’ai reconnu le revêtement cotonneux et les petites feuilles enroulées sur leur bord. Au musée de La Pagerie à la Martinique, comme à Châteauroux, les immortelles de Sainte-Hélène sont aussi présentes. C’est le signe de reconnaissance de l’exil en même temps que l’attribut de la compassion.

— Vous dites qu’on voit des immortelles partout. Où sont-elles ? Dans le jardin ?

— Non. Plutôt à Deadwood.

— Deadwood ! Est-ce bien l’endroit où se trouvait la garnison anglaise chargée de surveiller Napoléon. Où est-ce ?

— C’est à l’ouest de la maison. Je vais vous montrer. Il y a aussi un golf. Un peu venteux comme vous le constaterez. » (p. 284, c'est moi qui souligne)

En 2019, un couple d'anglais qui avait séjourné plusieurs années à Sainte-Hélène, entre 1996 et 1998, donc peu après le passage de Jean-Paul Kauffmann (dont le livre parut en 1997, trois ans après son voyage), offrit au Musée Bertrand des immortelles séchées qu'ils avaient cueillies sur l'île. La Nouvelle République rendit compte alors de ce don de John et Robina Jacobson :

"Un des hommes de Napoléon avait choisi de ne pas habiter à Longwood, mais dans une maison voisine : le général Bertrand. Et c’est précisément dans cette maison que John et Robina ont vécu pendant trois ans : « Ce logement appartient toujours au gouvernement britannique, il sert à héberger les ingénieurs en mission, poursuit Robina. C’est là que j’ai découvert l’histoire du général Bertrand. Leur destin, à lui et à sa femme, m’a beaucoup touchée. Je me suis plongée dans ses mémoires et dans tous les écrits le concernant. J’aime beaucoup ce personnage, c’était un gentleman qui avait une grande ouverture d’esprit. »
Robina et John ont précieusement conservé ces immortelles cueillies aux abords de Longwood, en se promettant de venir un jour visiter la ville natale de Henri-Gatien Bertrand. C’est chose faite. Les graines d’immortelles semées il y a deux siècles par Napoléon à Sainte-Hélène ont essaimé jusqu’à Châteauroux."

Le consul, Michel Martineau, mène Kauffmann jusqu'à Deadwood, mais c'est une vision de désolation qui s'offre aux deux hommes : "le débordement du vent souligne la nudité de la pelouse. La dureté de l’alizé a tondu ici la végétation. Noir violacé des rochers sur fond d’océan couleur aubergine : terre sans parure, sans revêtement. Deadwood, finistère indécis, extrémité stérile ouverte sur la lymphe immobile de la mer. "

Une surprise aussi attend l'écrivain en ce qui concerne les immortelles :
« La lande est parsemée de petites touffes dorées. Je reconnais les immortelles de lady Holland et leurs petits capitules jaunes. Le consul cueille une fleur, me la fait sentir. Elle n’a aucun parfum. J’essaie en vain de capter l’odeur de carry indien et de miel, ce parfum si entêtant qui embaume en été le maquis corse et la lande des îles bretonnes. La chaleur, l’humidité des tropiques ont anéanti la saveur piquante et poivrée. Sainte-Hélène n’extermine pas ce qui vient d’ailleurs, elle se contente d’amoindrir, de désagréger, de stériliser. La moiteur travaille à corrompre pour mieux dénaturer. Au temps de Napoléon, la mortalité des soldats établis à Deadwood était quatre fois plus élevée qu’ailleurs. »


samedi 9 décembre 2017

# 294/313 - Panicum plicatum

Dimanche matin, 3 décembre. Un commentaire ce matin de Rémi Schulz sur #288/313.
"J'ai écrit en 2003 un papier où étaient mis en parallèle la mort du fils de Léon Daudet bd Magenta et l'hôtel de Nadja bd Magenta itou, mais j'ignorais alors que Nadja était en fait Léona.
Je viens de remettre en ligne ces Numineux Léons..."
Je clique sur le lien, débouche sur un autre site de Rémi, perecqation, où il a reposté une étude déjà partiellement parue dans PAN 27 (2003), Revue de L’Association Française de Pansémiotique. L'article est d'une bonne longueur, je décide de le lire au retour car je suis invité à déjeuner et je veux faire un tour à la brocante des Marins (toujours placée le premier dimanche du mois).

La brocante des Marins, c'est à l'autre bout de la ville, le pendant de Noz, le lieu magique des objets insolites, des livres inespérés. Bon, ce matin-là, il n'y a pas la grande foule, une autre brocante a lieu en même temps à Belle-Ile et il caille sévère. Je fais néanmoins deux belles trouvailles.Tout d'abord un livre des éditions Jean de Bonnot sur le naufrage de la frégate La Méduse :



Juste avant j'avais acheté une plaque émaillée, caractères blancs sur fond vert, qui avait dû servir dans quelque jardin botanique. Elle faisait partie d'un lot dont je ne voulais pas m'encombrer. Le vendeur me demanda pourquoi celle-ci en particulier et je lui répondis que c'était à cause du numéro. 444 (mais je ne lui parlais pas de la quaternité de Rémi Schulz à laquelle je voulais faire un clin d'oeil).


Or, revenu à la maison, je lus l'article sur les numineux Léons, qui finit ainsi :
"Le 11 mai, alors que je pensais cette étude achevée, j’avais dans mon courrier électronique un message transféré d’un groupe yahoo qui a aussi une adresse physique :
>"API" L'Effet Freudien
>88, Boulevard de Magenta
Je ne connais pas la personne qui m’a transmis le message, j’ignore où elle a trouvé mon adresse, il est très rare que je reçoive de tels courriers. Je remarque Magenta, bien sûr, et cet Effet Freudien complexe puisque j’ai déjà des éléments oedipiens sur ce boulevard, Jocaste et le Sphinx. Pas de Blanche ni d’Alba dans ce message, sinon par antithèse car l’Effet Freudien relaie lui-même Amnesty International organisant une pétition pour sauver une nouvelle noire menacée d’être lapidée au Nigeria, Nigeria qui vient du noir latin niger comme Alba vient du blanc latin albus…
Avec ce 88, mes quatre numéros pairs (pères ?) du bd Magenta donnent un total de :
106 + 136 + 114 + 88 = 444, triple 4 à rapprocher des 4 côtés du triangle ayant ouvert l’affaire, où du triple 6 qui y est apparu avec le 666 de (Napo)Léon Tolstoï." [C'est moi qui souligne]
Par curiosité, je me suis enquis du nom vulgaire de ce Panicum plicatum : il s'agit du panicaut plissé.

Les hasards de cette recherche m'ont conduit vers un autoportrait de Dürer où il se peint tenant à la main un panicaut à fleurs bleues.

1493 à Venise, Dürer a 22 ans.
Le rédacteur de ce site (lecoindelenigme) écrit :
"Son manteau, ouvert sur une élégante chemise aux rubans roses, marque l´axe du dessin par le bout de manche rouge, ligne qui passe sur son cœur découvert.
Entre ses doigts Dürer tient un érynge ou panicaut à fleurs bleues, semblable au chardon, appelé en allemand Mannstreue «fidélité du mari » du fait qu´on l´utilisait pour obtenir un filtre d´amour.
Ce fait laisse penser qu´il s´agit d´un autoportrait destiné en cadeau à sa fiancée mais aussi comme preuve de son évolution artistique, durant l´apprentissage de quatre années, pour ses parents.
Tandis que Dürer était loin, son père avait pris des dispositions matrimoniales auprès d´Agnès Frey et ils se sont finalement mariés le 7 juillet 1494, deux mois après son retour à Nuremberg.
La dédicace, souvent traduite par « Mes affaires suivent le cours qui leur est assigné là-haut », démontre sa religiosité et sa confiance en son destin. Son art est un DON qui illumine son Chemin ! C´est aussi un avertissement pour sa future épouse.
Remarquons sa calligraphie du 4 inversé et retourné.
( 4 de porte,
semblable à un X, qui n´est qu´un N templier, voir plus loin son blason )" [C'est moi qui souligne]
On a noté bien sûr l'importance du nombre 4, qui se confirme dans les pages suivantes du site que j'ai rapidement parcourues. Un exemple fort en est le carré magique (4 x 4) de la célèbre gravure de Dürer, La Mélancolie. Hum... Je sens bien qu'une nouvelle piste prometteuse se dessine ici, mais je me garderai bien de la suivre pour le moment.


jeudi 7 juin 2018

Losange ou Réseau des Anciens

A peine avais-je terminé la chronique précédente que j'ai réalisé que j'avais arpenté un territoire déjà en partie balisé : en effet, ce n'était pas la première fois qu'émergeait sur ce même site la figure du losange. J'en retrouvai vite la trace, qui me ramena six ans en arrière, en octobre 2012. Comme j'écrivais alors autour d'un roman de Jean-Paul Goux, comportant un verger dont les arbres étaient plantés en quinconce, je fus conduit à citer un passage des Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald, évoquant dans son premier chapitre l'écrivain anglais Thomas Browne et son étude sur Le Jardin de Cyrus :
"C'est ainsi que dans sa dissertation sur le jardin de Cyrus, il traite du quinconce, figure constituée par les angles et le point d'intersection d'un carré. Cette structure, Browne la découvre partout, dans la matière vivante ou morte, dans certaines formes cristallines, (...) mais aussi dans le jardin du roi Salomon, dans l'ordonnance des lys blancs et des grenadiers qui y sont alignés au cordeau." (p. 34)
Et je signalai qu'en regard de ce passage, Sebald avait reproduit l'image du quinconce qui orne le livre de Browne (ici à gauche) :



Je poursuivais en affirmant qu'un autre terme était important, qui n'était autre que celui de losange, qui apparaissait donc comme on peut voir dans le titre du livre de Thomas Browne. La plantation en quinconce dessine en effet des losanges. Enfin je terminai en citant Christian Garcin présentant le losange comme une figure récurrente dans l’œuvre borgésienne, "avec chaque fois une signification bien précise, toujours en rapport avec ce qui se dissimule derrière le voile qu'elle constitue, souvent lié à l'enfance."(Borges, de loin, Gallimard, 2012, p. 94).
Le grand écrivain argentin ne tombait pas du ciel : c'est Sebald lui-même qui, dans le même premier chapitre des Anneaux de Saturne, l'avait en somme connecté au vieil auteur anglais :
"Les descriptions de Browne prouvent en tout cas que les mutations naturelles, innombrables et défiant toute raison, mais aussi les chimères nées de notre pensée l'ont fasciné au même titre qu'elles fascineront, trois cents ans plus tard, Jorge Luis Borges, l'auteur du Libro de los seres imaginarios dont la première version intégrale  a paru à Buenos Aires, en 1967."
Dans l'article suivant, Losange et tétragrammaton, je développais le thème borgésien du losange avec la nouvelle La mort et la boussole, écrite en 1942 et incluse dans le recueil intitulé Fictions. Je me permets de reprendre ici ce que j'écrivais alors : Le détective Eric Lönnrot, enquêtant sur un triple meurtre survenu dans les nuits du 3 décembre, 3 janvier et 3 février, parvient à deviner "la secrète morphologie de la sombre série" et donc à prévoir le jour et le lieu du dernier crime. Il ignore cependant qu'il en sera la victime et il tombera sous le feu de Red Scharlach qui, sur son honneur, avait juré sa mort.

Les trois premiers lieux meurtriers sont l'Hôtel du Nord, une vieille boutique de marchands de couleur dans un faubourg désert à l'ouest de la ville ("Sur le mur, au-dessus des losanges jaunes et rouges, il y avait quelques mots à la craie"), Liverpool House, un cabaret de la rue de Toulon, à l'est de la ville, où un certain Gryphius aurait disparu après s'être acoquiné avec des arlequins masqués ("Une des femmes du bar se rappela les losanges jaunes, rouges et verts").

Le commissaire Franz Treviranus chargé de l'affaire reçoit ensuite dans la nuit du premier mars une lettre d'un certain Baruj Spinoza ainsi qu'un plan de la ville. Les trois lieux du crime y étant désignés comme les trois sommets d'un parfait triangle équilatéral, il n'y aurait donc pas de quatrième meurtre. Ce que Lönnrot, étudiant le document, interprète justement comme un mensonge. En effet, chaque fois, on avait retrouvé un message disant qu'une lettre du Nom avait été articulée. Pour Lönnrot, il ne fait pas de doute que ce Nom est le Tétragrammaton, le nom secret de Dieu, l'imprononçable YHWH, composé donc de quatre lettres. Un quatrième meurtre est donc programmé et il suffit alors d'un compas pour le situer au midi, dans la propriété de Triste-le-Roy.

Ce losange était emprunté à Rémi Schulz (avec qui je n'avais pas encore de contact à l'époque), qui relève d'autres coïncidences autour de la nouvelle sur son blog Quaternité.

Lönnrot pénètre dans cette villa qui abonde "en symétries inutiles et répétitions maniaques", l'explore longuement puis finit par monter au mirador par un escalier en spirale : "La lune ce soir-là traversait les losanges des fenêtres ; ils étaient jaunes, rouges et verts. Il fut arrêté par un souvenir stupéfiant et vertigineux".

"Rien ne nous sera révélé, précise Christian Garcin, pages 95-96,  sur ce "souvenir stupéfiant et vertigineux". Néanmoins, les losanges de couleur apparaissent là aussi au moment où la révélation (mais laquelle ?) survient. Et Red Scharlach abat son double Lönnrot (tous deux onomastiquement placés sous le signe du rouge - sang ?) au moment même où affleure à la conscience ce "souvenir stupéfiant et vertigineux"."  
 *
Ce n'est pas la première fois que je suis amené à revenir sur mes pas, sur un article ancien contenant une substance proche de celle que j'étudie présentement, et ici c'est avec beaucoup de plaisir car je renoue avec Sebald, l'écrivain qui m'a le plus fasciné depuis 2003, année où je l'ai découvert justement avec Les Anneaux de Saturne (ce n'est pas un hasard bien sûr s'il est en tête des libellés en compagnie d'Andreï Tarkovski). Ce mois d'octobre 2012, j'avais commandé le livre de Browne, dans sa traduction française par Bernard Hoepffner*, chez José Corti.


Cette édition de 2007 affiche sur sa page de couverture le crâne de Browne, qui avait connu quelques vicissitudes après une exhumation imprévue en 1840. Était-ce là un hommage discret à Sebald (mort dans un accident de voiture, en décembre 2001, près de Norwich où il habitait, et qui avait été aussi la ville de Browne, qui y pratiquait la médecine), Sebald qui avait inséré dans son livre la même photo ?


Je dois avouer maintenant que je n'ai pas lu Le Jardin de Cyrus, happé sans doute par des lectures qui m'ont paru plus urgentes ; il rejoignit le club des œuvres dont on remet toujours à plus tard la découverte. Mais c'est comme un courrier de rappel que m'adresse le vieil opus et cette fois, promis, juré, je n'y couperai pas. D'ailleurs j'ai aussi commencé à relire Les Anneaux, et bien m'en a pris car sur la même page où il nous apprend que le crâne de Browne était conservé au musée de l'hôpital de Norfolk § Norwich, il parle de son amie défunte, Janine Dakyns, grande spécialiste de Flaubert, et écrit notamment ceci :
" Lorsqu'un jour je lui dis qu'elle ressemblait, au beau milieu de ses papiers, à l'ange de la mélancolie tel que Dürer l'a représenté, immobile, parmi les instruments de la destruction***, elle me répondit que le désordre apparent dans ses affaires représentait en réalité quelque chose comme un ordre accompli ou, à tout le moins, évoluant vers l'accomplissement. Et quoi qu'elle cherchât dans ses papiers, dans ses livres ou dans sa tête, elle le trouvait en effet très vite, en règle générale du premier coup." [C'est moi qui souligne]
Comment ne pas penser à cette étude sur la célèbre gravure trouvée ce dimanche à la brocante des Marins ? Gravure** reproduite six mois plus tôt dans l'article consacré à la précédente brocante de décembre 2017.

________________________
* Bernard Hoepffner consacre à Thomas Browne une notice biographique qui se conclut ainsi, recoupant plusieurs des noms déjà cités ici : 

"Herman Melville s'est inspiré de lui et l'influence de Pseudodoxia apparaît dans Moby Dick et dans Mardi. Borges le considérait comme l'un des plus grands écrivains anglais, il a traduit des extraits des Urnes funéraires et a immensément été influencé par ses idées. Parmi les contemporains, outre Guy Davenport, on peut citer Joseph Mc Elroy, Gilbert Sorrentino et W.G. Sebald."

** Une autre gravure célèbre de Dürer montre un crâne très proche de celui de celui de Thomas Browne (on me dira non sans raison que tous les crânes se ressemblent, oui mais il y a aussi les livres pas très loin, et le chien endormi au-dessous comme dans Mélancolie

Dürer, Saint Jérôme dans sa cellule, 1514, gravure sur cuivre.
Dürer  (détail)
*** On peut s'étonner de cette indication de Sebald : "instruments de la destruction", car que voyons-nous sur la gravure ? Au pied de l'ange de la mélancolie, clous, trusquin, scie, rabot, une paire de tenailles et une sphère, un encrier et un plumier, et au-dessus de lui, un sablier, une cloche, une balance, un carré magique : rien, donc, qui ne se présente clairement comme instruments de la destruction. Remarquons maintenant que ce thème de la destruction apparaît dès la première page du livre, en même temps qu'une certaine propension de l'auteur à l'humeur mélancolique (associée à la planète Saturne qui n'est pas par hasard dans le titre même du livre) : "Par la suite, en effet, je ne fus pas seulement aux prises avec le souvenir d'une belle liberté de mouvement mais aussi avec celui de l'horreur paralysante qui m'avait saisi à plusieurs reprises en constatant qu'ici également, dans cette contrée reculée, les traces de la destruction remontaient jusqu'au plus lointain passé."(p.13, c'est moi qui souligne). Tout se passe comme si la vision sebaldienne, portée sur la contemplation des ruines et le constat des désastres, avait contaminé jusqu'à son souvenir de l’œuvre de Dürer.

dimanche 7 avril 2019

La sorcellerie des Marins

Le sorcières s'abattent sur Arte. Dans le dernier billet, je faisais état d'une synchronicité entre une lecture d'André Hardellet, en une page citant les sorcières de Hans Baldung Grien, l'inspirateur d'Agnès Varda dans Cléo de 5 à 7, et un documentaire-fiction de la chaîne franco-allemande sur les sorcières de Salem. Or le lendemain, je surpris dans l'émission 28 minutes, lors de la chronique de Xavier Mauduit, la représentation de la même gravure de Hans Baldung que j'avais reproduite dans l'article. La seule différence étant qu'elle était cette fois en couleur :

Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.


Aujourd'hui était un grand jour, pensez-donc, nous étions le premier dimanche d'avril, autrement dit jour de brocante sur l'avenue des Marins, lieu et moment magiques maintes fois évoqués ici. J'avais raté, à chaque fois pour des raisons extérieures à ma volonté, les derniers rendez-vous de l'hiver, mais là, libre comme l'air, je me fis donc un plaisir d'en arpenter à nouveau les stands, dans l'attente un rien fébrile de la merveille inattendue. Rien de bien extraordinaire ne retint pourtant mon attention, et je n'avais guère qu'un vieux Charlie-Hebdo de 1976 avec une couverture jubilatoire de Reiser ainsi qu'une étude de Malraux sur Goya, lorsque je tombai sur des cartons de livres d'art entassés en désordre, dont beaucoup écrits en allemand. Pour dix euros, le vendeur, bien content semble-t-il de lâcher cette camelote teutonne, me fit un lot de deux volumes sur Dürer. Une biographie illustrée de Peter Strieder (Nathan, 1978) et le catalogue de l'exposition de 1971 à Nuremberg qui célébrait le 500ème anniversaire de la naissance de l'artiste (un livre de 414 pages  entièrement en allemand mais présentant apparemment une grande partie de l’œuvre gravée et peinte).



Ce soir, je repensai à un autre livre acheté l'an dernier sur cette même brocante : le Dictionnaire du Diable, de Roland Villeneuve (Pierre Bordas et fils, 1989). Je ne m'en étais guère servi jusque-là, et je me suis demandé si une entrée, sur les deux mille que compte l'ouvrage, n'avait pas été réservée à Hans Baldung. Eh bien pas du tout, Baldung qu'on convoque donc sur Arte quand on parle de sorcellerie en Pologne (des prêtres polonais ont brulé récemment des livres des sagas Harry Potter et Twilight pour « lutter contre la sorcellerie »), Baldung donc n'apparaît pas dans cette encyclopédie du diable.

En revanche, à l'entrée "sorcières", je retrouvai Albrecht Dürer, avec une gravure de 1497 (ou 1491), Les quatre sorcières.



Où l'on voit que la nudité, que ce soit chez Baldung ou chez Dürer (les deux œuvres ne sont d'ailleurs distantes que de quelques années), semble aller de pair avec la sorcellerie.

Sur la même page 358 de l'ouvrage de Roland Villeneuve, on trouve une photo des Sorcières de Salem, dans une mise en scène de Raymond Rouleau (1954), d'après la célèbre pièce d'Arthur Miller (The Crucible, 1952) qui s’inspirait d’une histoire vraie – un procès en sorcellerie dans la ville de Salem, Massachusetts, en 1692 – pour proposer une métaphore du maccarthysme. "A trois siècles d’intervalle, écrit Olivier Père, les Etats-Unis étaient de nouveau en proie au fanatisme, à la délation, à l’hystérie collectives et à des peurs irrationnelles qui déchiraient les Américains entre eux, avec des victimes dont la vie fut brisée, accusées sans preuve par l’opinion publique et des représentants impartiaux de la justice. La petite communauté de Salem, sous l’égide du clergé protestant ultra puritain, est le théâtre d’un drame où les différents politiques et religieux entre habitants et les tensions sexuelles inavouables se règlent hypocritement en convoquant le diable et la sorcellerie." Simone Signoret et Yves Montand, qui avaient interprété la pièce à 280 reprises à Paris dès 1955 (dans une traduction de Marcel Aymé), furent à l'origine de son passage au cinéma. Le film, dont ils étaient coproducteurs, fut tourné en RDA en 1957, dans une adaptation de Jean-Paul Sartre.

Yves Montand et Mylène Demongeot dans Les Sorcières de Salem de Raymond Rouleau
Dernière petite facétie synchronistique (où la partie du clergé polonais brûleur d'Harry Potter verrait sans doute la patte du Malin) : cette recension des films vus dans la Notule Dominicale de Culture Domestique du 7 avril (ce jour donc) de l'excellent Philippe Didion (publication à laquelle je suis abonné depuis longtemps et que je vous conseille vivement), recension où figure notre film en question (notez qu'il ne passait pas à la télévision cette semaine, sauf erreur de ma part) :


On voit aussi dans la liste le premier film d'Agnès Varda, La Pointe-Courte. La boucle en somme est bouclée.

lundi 18 juin 2018

4-4-2 losange : Dürer numéro 10

Je suis bien obligé de le reconnaître : le losange m'obsède, le losange me soucie au-delà du raisonnable, mais comment m'en prémunir alors qu'il me poursuit partout. Je ne plaisante pas : délaissant mes chères études, je regarde un match de la coupe du monde, et voilà que le commentateur parle du jeu en losange. Le 4-4-2 losange. Nom d'un chien, je ne connaissais pas, aucun coach, aucun de ces spécialistes du ballon rond qui pullulent le long des mains courantes ne m'en avait touché un mot. Fi donc de ces losers du losange, je me suis renseigné :
" (...) Le 4-4-2 losange tel qu'appliqué aujourd'hui valide donc l'évolution tactique du rôle des arrières latéraux, entamée depuis l'éclosion de Roberto Carlos. "Maintenant, ils doivent remplir des rôles physiques comme techniques, relève Omar Da Fonseca. Ils font de longues courses, des répétitions d'efforts, et on leur demande aussi d'être techniques, parce qu'ils se retrouvent souvent dans le camp adverse. Il doivent savoir centrer." Et parfois même marquer. Autre poste concerné: le milieu de terrain, de moins en moins unidimensionnel. La séparation est de plus en plus floue entre le "destructeur" et le "créateur". "Dans un losange, le volume de jeu des trois milieux derrière le numéro 10 est hyper important, indique Omar Da Fonseca. Ils sont obligés de couvrir énormément de zones. Mais les trois ne peuvent pas être que des coureurs à pied."
Allez, je vous mets même une vidéo :


Et puis (dois-je avouer que je n'ai pas regardé cette vidéo jusqu'au bout ?), je suis revenu à mes losanges à moi, ces trois macles de l'article précédent, dont j'avais relevé après coup les similitudes sur les pointes supérieures et inférieures.


Cela me souffla l'idée que ces losanges pouvaient se replier sur eux-mêmes en faisant coïncider les sommets, et donc passer de la surface au volume, réalisant en somme ce polyèdre composé de six losanges qui se nomme un rhomboèdre (du grec rhombos, qui a donné rhombe, synonyme vieilli de losange - Le CNRTL donne l'exemple suivant tiré de la Vie des Abeilles de Maeterlinck (1901, p. 135) : "Chacun des trois rhombes ou losanges qui constituent la base pyramidale d'une cellule de l'avers forme en même temps la base également pyramidale de trois cellules du revers. C'est dans ces tubes prismatiques qu'est emmagasiné le miel." Citation curieusement proche de celle que je fis de Thomas Browne, l'écrivain anglais au principe des Anneaux de Saturne de Sebald, citation dont je fis un statut sur FB : "(...) les Rayons de miel des Abeilles sont eux-mêmes d'une telle régularité que leurs intersections mutuelles dessinent trois Losanges au fond de chaque Cellule"(Le Jardin de Cyrus, p. 46).)

En somme, le rhomboèdre est une sorte de cube penché. Il a une grande importance en cristallographie, où nombre de systèmes cristallins sont de forme rhomboédrique. Viollet-le-Duc, après son voyage dans les Alpes, publia en 1876 une étude sur le massif du Mont Blanc et sa constitution géologique, mettant en évidence un système rhomboédrique :


Je ne sais plus ensuite par quel jeu de connexions diverses et variées, je fus conduit à observer que le polyèdre qui se trouve sur la gauche de la gravure Melencolia I de Dürer n'est autre qu'un rhomboèdre tronqué.

C'est ainsi que je découvris la passionnante étude du peintre Yvo Jacquier, puis le formidable site de Philippe Bousquet, Artifex in opere, et là je dois dire que c'est un peu plus compliqué que le 4-4-2 losange, et qu'il va me falloir un peu de temps pour prendre la mesure de tout cela.

Rhomboèdre reconstruit (Artifex in opere)


lundi 11 décembre 2017

# 295/313 - In The Light

5/12 - "Je sens bien qu'une nouvelle piste prometteuse se dessine ici, mais je me garderai bien de la suivre pour le moment." Oui. C'est ce que j'écrivais à la fin du dernier billet. Et j'avais des raisons pour ça : plusieurs autres billets plus ou moins programmés, la crainte d'une dispersion dont je suis assez coutumier. Oui, mais l'Attracteur étrange suit sa logique propre, il est comme Jaenada, il adore les digressions. Il allait vite me le faire comprendre.
Le 30 novembre, j'avais commencé la lecture de Cabala, Led Zeppelin occulte, de Pacôme Thiellement, paru en 2009 chez Hoëbeke dans une collection dirigée par Philippe Manoeuvre, avec une préface de Philippe Manoeuvre (on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même), lequel Philippe Manoeuvre n'hésite pas à écrire "Led Zeppelin existe et Pacôme Thiellement est son prophète."
J'y retrouvais rapidement les thèmes essentiels de la pensée de Pacôme Thiellement, la portée métaphysique de la culture pop, le rôle de la gnose et son pouvoir transformateur. Le résumé de la quatrième de couverture reprenait cette idée d’œuvre au noir qui m'était apparu avec l'essai d'Hester Albach :
"Traversée de formes empruntant à trois sources fondamentales (blues, musiques celte et orientale) Led Zeppelin reste le symbole sans équivalent d'une société secrète rock.
Plongeant dans le corpus zeppelinien des neuf albums mythiques, Pacôme Thiellement propose une relecture gnostique de l'Oeuvre au Noir de Jimmy Page, sorcier vite dépassé par les forces principes mises en branle par son groupe.
Aujourd'hui encore, Led Zeppelin exerce une fascination sans équivalent sur la culture pop.
En voici les raisons profondes..."
Après la rédaction de l'article # 294, où j'avais donc terminé mon propos sur l'évocation de Dürer et de sa célèbre gravure de la Mélancolie, j'abordai le chapitre quatre, intitulé Chiaroscuro, autrement dit le clair-obscur : terme de technique picturale dont Thiellement use pour qualifier la musique de Led Zeppelin : "Une musique qui comprend beaucoup de dynamiques, de contrastes et de polarités, des moments d'ombre pesante et des instants de lumière éblouissante." Un peu plus loin, il écrit que le chiaroscuro est également"un contre-poison permanent pour les états mélancoliques ou saturniens dans lesquels plongent les philosophes et les artistes ; un talisman contre la tristesse provoquée par les trop longues études ; un mouchoir tendu pour éponger les larmes de crocodile du sensuel esseulé ; une main tendue vers le solitaire rempli d'images du monde ; une fontaine de jouvence pour l'individu ascétique et austère que le sérieux de sa réflexion a temporairement desséché et prématurément vieilli." A l'appui de son interprétation, il convoque Le Printemps de Botticelli, qu'il voit "comme une fête et une célébration presque chamanique", comme "un porte-bonheur hermétique", une magie naturelle pour éviter de tomber dans la dépression saturnienne.


La chanson In The Light procède de la même sollicitude. Robert Plant, écrit-il, y "évoque la vue pacifiée que l'on peut avoir de sa propre vie, la capacité de s'élever hors des tréfonds de notre âme pour s'observer soi-même, au milieu des changements et des souffrances amoureuses, avançant à la lueur de la lumière intérieure : "Et si tu sens que tu ne peux aller de l'avant, dans la lumière tu trouveras la voie". Cette lumière intérieure naît de l'amitié et se voit renforcée par la lumière de l'ami. Loin de s'adresser à la solitude de l'homme seul, In The Light s'adresse à ce qu'il a de commun avec les autres solitaires. Si Friends conseillait la prodigalité, In The Light est comme une main fraternelle, tendue en retour. "Je vais partager ton fardeau", répond à "la meilleure chose au monde que tu puisses faire, c'est de sourire à un homme seul". Les deux chansons résonnent entre elles ; elles sont les deux faces du miroir d'une même inspiration."


Et que vois-je au-dessus de cette dernière phrase ? La Mélancolie de Dürer. Pas de commentaire particulier, la gravure seule, la même que celle apparue quelques heures plus tôt à la suite de cette recherche provoquée par cette plaque 444 achetée à la brocante des Marins.
Et ce ne fut pas la seule coïncidence.


mercredi 31 juillet 2019

Le Grand Jeu est irrémédiable

Acheté lundi La Septième Obsession, une revue bimestrielle de cinéma, dont le dossier central était consacré aux sept péchés capitaux. Au chapitre de la paresse, je ne fus pas trop surpris d'y retrouver Alexandre le Bienheureux, qui a même droit aux égards de deux rédacteurs différents : Claire Micallef parle d'émule franchouillard d'Oblomov, de héros hédoniste tandis qu'Adrien Valgalier évoque un combat par la fainéantise (littéralement "faire le néant"), "cette obstination à la nonchalance, cette recherche du vide de l'esprit donnent au film toute sa poésie et sa force comique."
Micallef cite Alphonse Allais : "L'homme n'est pas fait pour travailler, la preuve ça le fatigue.", et ajoute que la fainéantise d'Alexandre "est telle qu'elle fait appel à son ingéniosité (il met en place en système de poulies au-dessus de son lit pour s'alimenter)".


C'est bien là, à cet endroit précis, que le film se révèle particulièrement roublard : vous ne verrez bien sûr aucun plan avec Noiret s'affairant à peaufiner son petit bricolage. Tout semble avoir été mis en place par l'opération du Saint-Esprit. Et pourtant je suis prêt à parier que les techniciens de plateau ont dû bosser bien des heures pour installer ce subtil jeu de cordes, de tringles et de poulies. La force comique réside aussi dans l'ellipse narrative de l'effort. Mais de ceci, il faut retenir une leçon : le bon technicien est d'abord un cossard qui cherche à épargner sa peine.


Sur la page suivante, toujours au registre de la paresse, Jean-Sébastien Massart traite de l'acédie, cette vieille maladie spirituelle de l'Occident que la théologie médiévale décrit en termes de dégoût de l'action, d'indifférence générale et d'état végétatif, si bien que Thomas d'Aquin l'associe au péché de paresse. Notre époque y voit plutôt les signes de la "dépression". "Il est étonnant, écrit Massart, qu'un mal aussi récurrent dans la culture occidentale soit si peu traité au cinéma." Deux cinéastes font pourtant, selon lui, exception : Sofia Coppola, dès son premier film, Virgin Suicides, qu'elle réalise à 28 ans, et Lars Von Trier, dont Melancholia (2011) peut être vu comme une évocation du film précédent : "Le souvenir des vierges de Sofia Coppola hante encore le personnage de Justine, incarné par la même Kirsten Dunst. L'actrice crée un lien entre les deux films, apparaissant au début de Melancholia comme au sortir de l'adolescence, comme si Lux Lisbon avait survécu à la maladie de ses sœurs et revenait dans la même blancheur idéale pour se marier. Très vite, pourtant, Justine s'abandonne à la paresse : elle n'est plus capable de se lever, de manger, de prendre un bain. État végétatif que Lars Von Trier décrit à la fois comme le symptôme d'une dépression profonde et comme la preuve physique d'une apocalypse que le corps de Justine annonce par son effondrement."

Melancholia, Lars Von Trier

Melancholia est évoqué également dans l'entretien qui prélude au dossier, réalisé avec Anastasia Colosimo et Benjamin Olivennes. Eux aussi parlent de l'acédie, de la tristesse, l'apathie, la lassitude du moine ou de l'ermite qui s'interroge sur le sens de sa vocation : "C'est en vérité le premier péché pour les moines, qui peut entraîner tous les autres. Il y a de cela une représentation classique dans le christianisme, chez Bosch, Schongauer, Callot ou Flaubert : c'est la tentation de saint Antoine. Le moine acédiaque y est représenté assailli de visions, de démons qui viennent le torturer et le détourner de sa règle. La luxure, la gourmandise, la colère menacent le moine en proie à l'acédie. Cette acédie est progressivement renommée "paresse" par l’Église."

Jérôme Bosch, La Tentation de saint Antoine (détail)
Ce que l'Eglise nommait "acédie" et donc plus tard "paresse", les Grecs l'appelaient mélancolie. Notion que Dürer, en homme de la Renaissance, retrouve et exprime par sa célèbre gravure de 1514.
Notion et gravure dont j'ai abondamment traitées antérieurement, notion qui resurgit périodiquement, sans doute parce que j'y suis moi-même sujet, bien que ce ne soit jamais jusque-là sous la forme lourde comme celle que l'on peut observer justement avec Kirsten Dunst.

"Si l'on en vient maintenant à Lars Von Trier, ajoutent Colosimo et Olivennes, ce qui est frappant avec son film, c'est que ce réalisateur, qu'on fait souvent passer pour un gamin et un provocateur, est extrêmement sérieux dans son traitement de l'iconographie de la mélancolie. Vous pouvez regarder Melancholia avec sous les yeux la gravure de Dürer ou le tableau de Cranach : tout y est ! La jeune fille blonde, le bébé, les instruments de mesure et d'observation du ciel, la comète, l'inondation, les globes de pierre. Lars Von Trier trouve une traduction cinématographique de ces images, met la mélancolie en récit (et en musique), tout en y intégrant les conquêtes théoriques du XXème siècle (c'est-à-dire l'approche de la mélancolie en termes de dépression et de bipolarité) et nos angoisses contemporaines de fin du monde. C'est ce qui fait de ce film un des plus grands, à notre sens, de ce début du siècle."

Lucas Cranach, La Mélancolie, 1532 (76,5 x 56 cm)
Je n'avais pas vu Melancholia à sa sortie, mais par bonheur Mubi me le proposait dans sa sélection de trente films, je me suis donc empressé le soir-même de le visionner. Et je n'ai pas été déçu : c'est une splendeur, qui échappe complètement à l'hystérie fatigante de certains films de Trier. Film de fin du monde, mais dont la beauté, l'acceptation même de la destruction finale, laissent paradoxalement une note d'espérance vibrer longtemps dans notre esprit.

Et puis, à moi qui venait juste d'écrire un article à l'honneur du Mont Analogue, le chef d'oeuvre de  René Daumal, membre éminent du Grand Jeu, un simple détail  me fut donné comme une résonance inouïe. Le jeune garçon, Léo, fils de Claire (Charlotte Gainsbourg) a fabriqué avec du fil de fer une sorte d'appareil à poser sur sa poitrine afin d'observer la progression ou non de la planète Melancholia.


Or, cette spirale artisanale, ce jouet d'enfant, si rudimentaire à côté du télescope sophistiqué de John son père, ne la retrouve-t-on pas sur la couverture de la revue du Grand Jeu, telle qu'elle parut la première fois en juin 1928 ?


Et ce n'est pas une simple analogie de forme qu'il convient de relever. Non, la tentative du groupe, dont le noyau dur est constitué de René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte, Roger Vailland et Robert Meyrat, les quatre « phrères simplistes » du lycée de Reims en 1924, est bien d'aller à l'essentiel :
"Le Grand Jeu est irrémédiable, écrit dans l'avant-propos au premier numéro Roger Gilbert-Lecomte ; il ne se joue qu'une fois. Nous voulons le jouer à tous les instants de notre vie. C'est encore à « qui perd gagne ». Car il s'agit de se perdre. Nous voulons gagner. Or, le Grand Jeu est un jeu de hasard, c'est-à-dire d'adresse, ou mieux de « grâce » : la grâce de Dieu, et la grâce des gestes."

Et la circulaire du Grand Jeu, signée "La Direction", est encore plus explicite :
"Le Grand Jeu n’est pas une revue littéraire, artistique, philosophique ni politique. Le Grand Jeu ne cherche que l’essentiel. L’essentiel n’est rien de ce qu’on peut imaginer : L’Occident contemporain a oublié cette vérité si simple, et pour la retrouver il faut braver plusieurs dangers, dont les plus connus et les plus communs sont la mort (la vraie mort, celle de la pierre ou de l’hydrogène, et non pas l’agréable mort, gorgée d’espérances et ornée d’excitants remords, que l’on connaît trop) - la folie (la vraie folie, lumineuse et impuissante comme le soleil éclairant une assemblée de magistrats, la folie sans issue, de celui qu’on abat comme un chien, et non pas l’heureuse folie qui est le plus charmant moyen d’occuper la vie) - la syphilis, la lèpre léonine, le mariage ou la conversion religieuse. (...) Il s’agit avant tout de faire désespérer les hommes d’eux-mêmes et de la société. De ce massacre d’espoirs naîtra une Espérance sanglante et sans pitié : être éternel par refus de vouloir durer. Nos découvertes sont celles de l’éclatement et de la dissolution de tout ce qui est organisé. Car toute organisation périt lorsque les buts s’effacent à l’horizon de l’avenir, qui n’est plus qu’une barre blanche posée sur le front." [C'est moi qui souligne - je précise que j'ai découvert ce texte après avoir rédigé ce qui est au-dessus]


Et enfin, pour enfoncer définitivement le clou, lisez la réponse de René Daumal à André Breton, qui le sommait de "préciser sa position personnelle" à l'égard du surréalisme :
 « Pour une fois, vous avez devant vous des hommes qui, se tenant à l'écart de vous, vous critiquant même souvent avec sévérité, ne vont pas pour cela vous insulter à tort et à travers [...] Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d'histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d'être inscrits pour la postérité dans l'histoire des cataclysmes. » [C'est moi qui souligne]