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mardi 16 novembre 2021

Kairos

"Je me glisse dans la niche, un pied de marbre avec, au-dessus, l'autel qui porte l'ancienne Madone. On raconte qu'une fille  à moitié sauvage l'a sculptée avant que la ville n'existe, sans outil, seulement avec ses mains, ses dents et ses ongles, pour les couleurs elle a creusé dans la terre, les racines, en a tiré des pigments. Une statue de vingt centimètres, qui vous traverse de ses yeux.
A partir d'elle, on a bâti la ville."

Claudie Gallay, Avant l'été, Actes Sud 2021, p. 40

Je l'avais emprunté à la médiathèque, in extremis. Je ne l'avais pas cherché mais, devant la machine, au moment d'enregistrer mes prêts, je l'ai vu sur un rayonnage bas du meuble accueillant les nouveautés. Impossible alors de ne pas l'embarquer, malgré les réticences que je pouvais nourrir : était-il bien sensé de se charger d'un roman de presque 500 pages quand tant de livres encore inabordés m'attendent à la maison ? Si j'avais beaucoup apprécié Détails Opalka, n'allais-je pour autant à la déception avec un roman de facture traditionnelle ? J'avais déjà expérimenté avec La beauté des jours, est-ce que ça valait le coup de récidiver ? 


Je dois dire que j'ai été tenté par la réponse négative : l'histoire placée en 1985 de cinq jeunes filles dans une petite ville aux portes de Lyon, qui se lancent dans le défi d'un défilé de mode pour le concours de talents de la fête du printemps, ne m'a pas séduit outre-mesure. Et je ne suis pas le seul, une partie du lectorat fidèle de Claudie Gallay, si j'en crois les critiques sur Babelio, a été déçu. J'ai attendu en vain le ou les passages qui feraient écho aux motifs qui m'occupent, et l'un de ceux-ci était le thème de la rencontre, comme le donnait à entendre la quatrième de couverture : "Sur les rencontres décisives et les renoncements nécessaires, un roman de la métamorphose, plein de promesses d'avenir." Tout est un peu faux dans cette phrase car la seule rencontre décisive pour Jessica la narratrice est celle de Madame Barnes, "une vieille dame nostalgique et fantasque", qui a tourné dans Mort à Venise et dont elle devient en quelque sorte la dame de compagnie. Mais, plus que sa personnalité (cette dame Barnes n'a rien de particulièrement fascinant ni même d'attachant), c'est sa mort qui va orienter l'existence de Jessica et la conduire à quitter le cocon familial et social (le renoncement est-il si douloureux ? la pesanteur et l'ennui provincial, bien rendus, laissent à penser que non). Au bout du compte, la métamorphose annoncée n'est encore qu'embryonnaire. Par ailleurs, dans ce livre, rien ou presque ne laisse deviner les obsessions à la Roman Opalka. Je dis presque parce qu'un élément peut tout de même y être rattaché : ce sont les agendas du père, maçon qui note chaque soir les détails de sa journée, et, surprise de Jessica quand elle consulte en cachette ces carnets soigneusement rangés, les grands événements de la vie familiale y sont à peine effleurés, seul semblent compter pour ce père la bonne tenue du ciment, le temps qu'il fait et les insectes dont il fait collection.

Et si l'essentiel était ailleurs, non dans l'intrigue, sans grand intérêt, non dans les personnages, très oubliables, mais dans certaines entités a priori secondaires mais qui irriguent le sous-sol de l'ouvrage. Et   c'est loin d'être une métaphore en ce qui concerne la première de ces entités : le Bourde, la rivière qui baigne la petite ville et dont la rumeur enflant parfois jusqu'à la violence de la crue traverse tout le roman. Première apparition page 12 : "Avec l'eau du Bourde, les géraniums fleurissent bien, ma mère en met à toutes les fenêtres."Puis, page 35, Jessica vient s'asseoir au soleil, après le pont, observant les libellules ("Les libellules n'ont pas d'attachement, elles sont là et un jour elles repartent, elles vont voir ailleurs. Et là où elles s'arrêtent, ce nouveau bord de mare ou de rivière devient leur bord de mare, de rivière.") - libellules qui reviendront à la fin du livre, en écho au départ de Jessica pour Venise (je spoile le roman, désolé). Un peu plus tard, c'est l'affaire du petit Gregory, qui est évoquée en passant ("A cause du petit Grégory qu'on a retrouvé mort il y a trois mois déjà, c'était en octobre, dans une rivière qui porte le nom de Vologne et qui ressemble à notre Bourde.") Et puis c'est la crue du Bourde, plusieurs fois annoncée, toujours redoutée, qui va être la cause de l'événement qui va bousculer la destinée des cinq copines : le Bourde sort de son lit, déferle dans les rues, juste au moment d'un mariage à l'église. Le fils Canfre, un handicapé en fauteuil roulant, se retrouve seul sur la place devenue un lac. Jessica prend le parapluie d'un invité mais sa meilleure amie, la belle Juliette, s'en empare à son tour et va le placer au-dessus du fils Canfre. Le photographe de la noce prend une photo qui va faire le tour de la ville et des gazettes. Juliette devient l'héroïne du jour. Sa mère tente d'exploiter cette soudaine célébrité, et tout cela finira par tourner vinaigre. 

A la fin du roman, l'importance de ce moment précis est bien mis en relief :

"Il m'arrive d'envier Juliette, mais ce n'est pas de la jalousie. (...) Et je ne lui en veux pas.
Elle aussi a pris ma place, le jour de la photo, quand elle m'a arraché le parapluie de la main. Elle a abrité le fils Canfre en restant sous l'orage, dans sa petite robe blanche. Quand on y réfléchit, tout est parti de ce test, tout le reste, et le cours des choses a changé. Et le mien aussi. Le cours de ma vie.
Et celui du fils Canfre un peu.
Et celui de Madame Barnes surtout.
Tout ça pour dire aussi que Madame Barnes est morte à cause de la photo. Ou de la petite robe. Parce que sans la photo. Cette photo, c'était juste une image. C'aurait dû être moi avec le Canfre, si elle ne m'avait pas pris le parapluie des mains. Prendre le parapluie pour aller abriter le plus difforme de la ville, et rester sous la pluie, tout ça pour qu'on la regarde, pour exister !" (p. 494)

Jessica pense que Juliette voyait loin, qu'elle a su anticiper, su se mettre en scène en profitant de la présence du photographe. Quoi qu'il en soit de la crédibilité psychologique du personnage et de ses intentions, c'est un vieux concept grec qui est à l'oeuvre ici : le kairos, l'occasion favorable qu'il faut saisir aux cheveux (et sur lequel, j'ai déjà écrit deux ou trois petites choses).

C'est le titre de l'un des derniers fragments fictionnels des Pérégrins, d'Olga Tokarczuk (eh oui, encore elle, et dites-vous bien que ce n'est pas fini, soit dit en passant, elle est née en 1962, comme Jessica Belmont). Histoire d'un vieux professeur et de sa femme Karen, vingt ans plus jeune, en croisière d'été aux îles grecques sur un paquebot de luxe où il dispense des conférences aux passagers :

"Je m'attarderai seulement sur une conférence qui est ma préférée. Karen en avait soufflé l'idée à son mari, lui suggérant de parler des dieux mineurs (...). Il s'agissait de tous ces dieux passés sous silence par Homère et, plus tard, ignorés par Ovide, dont les aventures et les histoires d'amour n'étaient pas jugées suffisamment truculentes pour mériter de passer à la postérité, des divinités pas assez terrifiantes ni assez rusées, trop éphémères, dont nous n'avons eu connaissance que par quelques débris de roches, par de rares mentions trouvées sur des documents sauvés de bibliothèques anéanties par les flammes. Mais, grâce à cela, ces divinités avaient réussi à garder quelque chose que les autres dieux, plus connus, ont perdu à jamais : l'instabilité et l'insaisissabilité divines, la fluidité des formes et l'incertitude généalogique. Elles avaient émergé de l'ombre, de l'informe, puis avaient de nouveau plongé dans l'obscurité. Citons, par exemple, Kairos, qui se manifeste toujours à l'intersection du temps linéaire des humains et du temps divin - qui est cyclique . mais aussi à l'intersection du temps et du lieu, à cet instant qui s'ouvre brièvement pour accueillir cette possibilité unique, opportune, une configuration qui ne se reproduira plus. C'est le point où la ligne droite qui va de nulle part à nulle part rencontre le cercle, l'espace d'un instant." (pp. 517-518, c'est moi qui souligne)


Bas-relief du dieu Kairos par Lysippe, exemplaire de Trogir (Croatie) (Wikipedia)

Le kairos, pour Jessica Belmont, c'est la mort de Madame Barnes (dont on apprendra in fine que Juliette n'est pas tout à fait innocente - mince, je spoile encore), la venue subséquente de son fils Pietro qui lui propose de gérer ses affaires à Venise. : "Il y a des choses qui ne doivent jamais arriver. Et elles arrivent cependant. Je pars. Et ça ne me fait pas peur. Je marche le long du Bourde et on dirait que le Bourde m'accompagne."(p. 535)

Le Bourde d'Olga Tokarczuk s'appelle l'Oder (incidemment, les quatre lettres du fleuve sont contenus dans le nom du Bourde) : il intervient très tôt dans Les Pérégrins, avec le second fragment, Le monde dans la tête. But de son premier voyage, à pied, à travers champs. L'Oder me semblait immense, écrit-elle :

"Le fleuve coulait au gré de ses caprices, incontrôlable, imprévisible, enclin aux inondations. (...) Debout sur la digue, les yeux rivés sur le courant tumultueux de l'Oder, j'ai pris conscience que ce qui est en mouvement - en dépit de ses dangers - sera toujours meilleur que ce qui est immobile, et que le changement sera toujours quelque chose de plus noble que l'invariance, car ce qui stagne est voué inévitablement à la dégénérescence, à la décomposition et, en fin de compte, au néant, alors que tout ce qui évolue saura durer, et même éternellement. Depuis ce jour, le fleuve, comme une aiguille, est venu se ficher dans la bulle sécurisante du paysage qui m'environnait : le parc, le potager où poussaient des légumes sagement alignés sous les châssis, et la rue avec son trottoir aux dalles de béton sur lesquelles on jouait à la marelle. L'aiguille traversait de part en part ce décor rassurant par sa stabilité et y introduisait une troisième dimension - la verticale ; elle y laissait un petit trou, et le monde de l'enfance n'était plus alors qu'un ballon de baudruche percé dont l'air s'échappait avec un sifflement ténu." (p.11)

En parfait écho, ces lignes de Claudie Gallay, page 536 :

"Je sais aussi qu'on change. Nous, mais aussi les choses.
Je regarde couler l'eau brune du Bourde.
Elle aura duré longtemps, mon enfance, bien plus longtemps que celle de la plupart des filles qui étaient à l'école avec moi, il me semble que j'en ai étiré son fil jusqu'à ne plus pouvoir."

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On pourra lire aussi l'entretien d'Olga Tokarczuk avec le poète John Freeman (Libération du 14 octobre 2019) où elle revient sur son premier voyage vers l'Oder :


"Vous rappelez-vous le tout premier voyage de votre vie ?

Quand j'étais petite fille, j'aimais beaucoup explorer mon propre espace. Je faisais des excursions plus ou moins longues, et l'une d'entre elles m'a menée jusqu'à l'Oder, ce fleuve qui coulait à seulement deux kilomètres de ma maison. Et, pour la première fois de ma vie, j'ai eu le sentiment d'être une conquérante. Ce fut une expérience fondatrice de mon enfance. Explorer le monde, en faire un espace de confiance et de sécurité. C'est quelque chose que ne connaissent plus les enfants d'aujourd'hui. Je me rappelle encore le moment où je suis arrivée face au fleuve, et ce fleuve était immense ; immense et magique. C'était quelque chose. Alors, je me suis dit : «Je l'ai fait.» Un petit kilomètre, mais un grand pas pour l'humanité ! (Rires.).

Les éléments naturels sont très présents dans votre livre, l’eau ne cesse d’apparaître, et les baleines ne sont jamais loin. L’eau a-t-elle pour vous quelque chose de mythique ?

Bien sûr. L’eau est la métaphore de notre inconscient. Elle est une limite, le symbole de la frontière que nous pouvons franchir. L’embarcation, le bateau est un autre genre de symbole. Je crois que l’idée de fendre les eaux est encore très présente dans la conscience humaine. Mais l’eau peut aussi être plate, périlleuse, ou au contraire une entité fertile, qui nous donne le pouvoir de croître, comme les plantes. L’eau est un éternel réservoir à significations. Quant à moi, en cartographiant le territoire de mon enfance, j’ai très tôt découvert que les cours d’eau avaient la même forme que les nerfs humains, que nos veines. Ce livre est aussi profondément ancré dans l’essence fractale des choses, le fait que ce qui est grand est très proche de ce qui est petit. Nous vivons dans un microcosme."

vendredi 26 novembre 2021

Memoria

Le même jour où j'écrivais sur les mystérieuses rencontres du kairos, je découvrais sur AOC media un entretien de Jean-Michel Frodon avec le cinéaste thaïlandais Apitchapong Weerasethakul, autour de son dernier film, Memoria, qui a déjà reçu le prix du Jury à Cannes en juillet dernier. Et ce fut comme si un nouveau kairos s'était produit à cette occasion, comme si soudain une porte s'était ouverte laissant entrevoir une enfilade de pièces nouvelles. C'était immédiatement très étrange, et à relire aujourd'hui l'introduction de Frodon à cet entretien, je ne suis qu'à moitié surpris d'y voir par deux fois en quelques lignes cette mention de l'étrangeté :

"Le public saluait un film magnifique, bien sûr, mais c’était aussi comme si, en ce moment si particulier où le cinéma esquissait une renaissance après la longue immobilisation due au Covid, tous les présents, artistes, professionnels, officiels du Festival, critiques, spectateurs en tous genres célébraient une très haute idée de ce que peut être un film, sa richesse, son ambition, sa délicatesse, son étrangeté et sa pertinence. Tandis que le toujours discret « Joe » Weerasethakul frémissait d’embarras d’être l’objet d’une telle ferveur, on put songer alors, aussi étrange que cela puisse paraître, que cette communauté s’applaudissait aussi elle-même, applaudissait l’ensemble des conditions qui rendent possible l’existence d’une œuvre aussi remarquable que Memoria – les festivals et la présence d’un public faisant partie de ces conditions." [C'est moi qui souligne]


Le premier écho entre Memoria et Avant l'été c'était le prénom de l'héroïne : Jessica Belmont ici, Jessica Holland là. Interprétée par Tilda Swinton, dont l'unique passage sur Alluvions (mais quel passage...) se situe au 27 juin 2017, dans un billet consacré au film de Jim Jarmusch, Only lovers left alive. Tilda Swinton, dont je découvre qu'elle est née le 5 novembre 1960, autrement dit qu'elle est mon aînée de 23 jours seulement. C'est aussi en 1960 que fut fondé le festival du film de Carthagène, en Colombie, où le cinéaste fut invité, précisément en 2017. Presque tous ses films furent montrés mais il en éprouva un certain malaise : "j’avais l’impression de participer à un hommage posthume, il y avait quelque chose de funèbre, ce à quoi j’ai cherché à échapper en partant voyager. J’ai circulé dans tout le pays, Bogota, Cali, etc., mais aussi des petites villes, dans la campagne, la forêt, et j’ai senti que c’était comme une renaissance. J’ai donc commencé à écrire, en me basant sur mes rencontres avec différentes personnes, notamment des artistes. Je me sentais plus proche des artistes que des cinéastes quand j’étais là-bas, sauf à Cali où il y a une forte communauté de cinéma. Et pendant le processus d’écriture, j’ai eu l’idée d’utiliser ce syndrome que j’ai depuis longtemps, celui d’entendre des sons dans ma tête, comme des explosions."

Voilà donc le point de départ du film, un son que Jessica entend un matin dans sa tête alors qu’elle est sur le point de se réveiller. Il s’agit du “syndrome de la tête qui explose”, médicalement reconnu. Memoria raconte la quête de ce personnage, attaché à comprendre le sens de ce bruit dans sa tête.

Vaudou (Jacques Tourneur)

Le nom de Jessica Holland n'est pas anodin, on s'en doute : en réalité, il est un écho d'une autre Jessica, Jessica Holland, personnage de I Walked with a Zombie, film réalisé par Jacques Tourneur en 1943 (en français, Vaudou). Dans l'avant-propos du dossier de presse, Apitchapong Weerasethakul décrit son cheminement scénaristique :
"J'imagine un scénario dans lequel Jessica Holland, personnage comateux du film Vaudou de Jacques Tourneur, se réveille. Elle se retrouve à Bogota, attirée par un rêve ou un traumatisme dont elle ne se souvient pas. Elle marche, s'assoit et écoute. Dans son bref voyage en Amérique du Sud, elle porte la mélancolie d'une étrangère. Des sons furtifs et lointains résonnent dans la campagne. Encore enveloppée dans la brume du film de 1943, elle entend le roulement des tambours vaudous. Ils l'invitent à marcher et à participer à un rituel. Pendant une seconde, elle se demande si elle est encore dans ce film, allongée dans son lit, ouvrant les yeux après un rêve. Puis, comme la nuit précédente, l'écho la conduit vers l'océan sombre."

Une autre source d'inspiration pour le réalisateur fut la rencontre, là encore à Carthagène, d'un Français prénommé Joseph : "il a beaucoup voyagé en Asie, mais il était en Colombie à ce moment-là, puis il est retourné en Thaïlande où il vit actuellement. C’est un homme tellement étrange, qui semble se souvenir de tout, et qui ne peut jamais dormir. Je l’ai vu comme un extraterrestre exilé sur terre. Il a inspiré le personnage nommé Hernán dans le film." Or, il me fut impossible à ce moment-là de ne pas penser à mon cher ami le Baroudeur, qui non seulement a séjourné à de nombreuses reprises en Thaïlande mais a voyagé aussi en Colombie, invité par son amie Meyral, linguiste rencontrée à Paris, pour travailler dans une communauté amérindienne de l'intérieur du pays. Effet renforcé en lisant que Weerasethakul habite précisément dans la ville thaïlandaise de Chiang Maï, que mon ami connaît bien* (dans mon souvenir, c'était la base arrière de plusieurs expéditions de recherche dans le pays Hmong (le lascar est l'auteur d'une étude sur les plantes médicinales utilisées dans le Nam Kan National Park)).


Autre écho intime : le 28 novembre (date de mon 61ème anniversaire) s'achèvera Periphery of the Night, l'exposition personnelle du réalisateur à l'Institut d'Art Contemporain de Villeurbanne. 

"Avec Periphery of the Night, Apichatpong Weerasethakul propose pour l’intégralité des espaces de l’IAC un projet immersif composé d’une vingtaine d’œuvres, incluant des pièces inédites. Le parcours, jalonné de chambres obscures, multiplie les supports et les dispositifs de projection, façonnant autant d’environnements initiatiques où s’exerce un véritable art de la dilatation. Porté par le rythme envoûtant des vidéos, leurs jeux d’ombres et de lumières, le tissu sonore pénétrant qui les accompagne, le visiteur est invité à circuler de l’une à l’autre dans un état de conscience altéré, à la lisière entre la veille et le sommeil."

 

C'est à Villeurbanne que mon fils Adrien, par ailleurs neveu du Baroudeur, habitait avant d'acheter une maison dans un village des monts du Lyonnais. Si j'avais eu connaissance plus tôt de l'existence de cette expo, je m'y serais rendu.

Au bout du compte, tout ceci résonne dans les paroles mêmes d'Apitchapong sur la nature profonde de son film (qu'il me reste à voir) :

"Pour moi, Memoria présente l'enchevêtrement des souvenirs, personnels et collectifs. Jessica se réveille comme une coquille vide et absorbe des souvenirs de personnes et de lieux. Elle est l'esprit du néant. Elle est un amplificateur (ou, comme le dit Hernan, une antenne). Le crâne troué est à remplir ou à vider. On ne sait pas. Ce signe d'humanité existe au plus profond des montagnes, qui contiennent elles-mêmes des couches de souvenirs. Jessica marche beaucoup, ce qui est pour moi un geste élégant, pour tracer et rassembler ces couches. Puis elle s'assied au bord du ruisseau et écoute. Enfin, elle disparaît comme les ondes radio qui se dispersent le soir."

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* Pour preuve, cet extrait de mail de juin 2010 (je ne corrige pas l'orthographe et laisse les mots non accentués tels que je les ai reçus) :

" (...) Bon, sinon, tout va bien, j’ai fait une 2eme campagne de recolte et suis a nouveau a Chiang Mai pour identifier et traiter les echantillons, et bien sur me faire masser pour recuperer un peu.

Au fait j'ai trouve dans la personne du botaniste Maxwell qui identifie mes plantes, un L... local : il aime a organiser des 'Drinks", nocturnes rituelles sur la terrasse de l'herbier, ou il invite une petite coterie de chercheurs selectionnes pour leur endurance, chacun muni de quelques bouteilles, et ou quiconque partant avant d'etre fin bourre serait considere par lui comme le dernier des lacheurs... Il a 65 ans bien sonnes, comme quoi c'est pas de sitot que notre Doudou nous lachera la grappe avant l'aube !"

jeudi 12 janvier 2012

La Fin du courage


Carnet Mondrian (suite), 7 mai 2011.

"Cynthia Fleury, La Fin du courage, Fayard.
"On juge le courage d'un homme à ses peurs, celles qu'il sait éviter et celles qu'il sait garder."(p. 18)

"Même courageux, il faut apprendre à l'être plus régulièrement, sans discontinuer. Pratiquer le courage sans excès, mais avec endurance. Le courage toujours plutôt que le trop de courage. Apprendre à tenir le courage comme on tient la douleur. Et c'est là sans doute que la vitalité est nécessaire, que l'intelligence du dehors, le sens de l'environnement, son analyse, sont valorisés : il faut comprendre ce qui est susceptible d'inhiber ce courage. Apprendre aussi à calculer le prix du non-courage." (p. 18)

L'inverse du kairos. Roquentin (La Nausée, p. 106).
"Moi, je ne sais pas profiter de l'occasion : je vais au hasard, vide et calme, sous ce ciel inutilisé."

"En moraliste modeste, Montaigne sait qu'il existe des cycles et que tous les "temps" ne se valent pas : "Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon"."(p. 28)

"(...) l'ennemi du courage est le découragement car il est ce contre quoi il faut sans cesse lutter. Le courage est sans victoire." (p. 34)

Le livre est maintenant disponible en poche. Ça vaut ses six euros cinquante.

mercredi 9 août 2017

# 189/313 - Mes feuilles tiennent à peine encore

Quand j'ai commencé ce que je n'aime pas désigner comme un travail, mais qui s'y apparente par certains aspects, j'avais esquissé un programme - encore un mot qui ne convient guère -, disons plutôt que j'avais prévu le synopsis d'une vingtaine de chroniques, deux ou trois lignes pour chaque, pas plus, et pour la suite on verrait bien. J'avais déjà l'intuition que ce cadre serait appelé à évoluer, que les choses allaient bouger, que d'autres motifs allaient s'incruster dans le décor, mais je ne me doutais pas à quel point. Il est significatif que je ne suis même pas allé jusqu'à la vingtième chronique prévue, qu'elle n'est pas annulée mais qu'elle reste en suspens, et que la seizième envisagée n'a été traitée qu'en cinquantième position.
C'est que le monde a fait irruption continuellement dans ma petite entreprise. Il y eut bien sûr les sources littéraires, artistiques, historiques, scientifiques ou philosophiques qui suivirent logiquement le fil de ma réflexion, et qui sont d'une certaine manière le fruit de ma propre volonté. Mais il y eut aussi, et très souvent, et sans doute plus décisif, ce qui advint d'inattendu, et que j'intégrai plus ou moins fortement, plus ou moins facilement dans l'écheveau complexe que je construisais au fil des jours. C'est en ce sens-là qu'il me semble légitime d'employer cette métaphore de l'Attracteur étrange : le monde vient à moi en même temps que je vais vers le monde. Mon être est essentiellement poreux, j'absorbe et je restitue, à la croisée des flux, au carrefour des membranes.
Prenons pour exemple les seuls quinze derniers jours de juillet : quels sont les éléments séminaux des derniers articles ? Énumérons : Un livre déniché à Noz (Anatole Dauman), deux autres en brocante (Harang, Gascar), un message d'une inconnue venu de Dun-le-Palestel pour un ami disparu l'année dernière, un concert de musique improvisée (Thouseau/Grare) et un montage de Dominique Gonzalez-Foerster sur Tarkovski. Bien sûr, ces éléments ne me sont pas tombés du ciel, je les ai d'une certaine façon choisis, mais ils étaient comme marqués par ce que les Grecs nomment le kairos : l'occasion. Qu'il faut attraper aux cheveux, ne pas laisser passer. Le monde nous est parfois donné, mais il reste à le saisir, sinon nous sommes comme Perceval qui regarde passer le cortège du Graal sans poser de question, et ne retrouve plus rien à l'aurore. Nous devons poser les questions, quand bien même les réponses nous échapperont toujours.


Ce qui va suivre dans les jours à venir ne fut donc pas prévu. Cela s'imposa, et comme souvent, c'est à un mélange que nous avons affaire, que nous devons décrire. Convergence de formes et de pensées, correspondances, coïncidences, synchronicités, formant la trame continue de cet essai. On ne sera pas surpris de voir Tarkovski encore à l'honneur, mais on verra aussi un inconnu faire son entrée dans la Zone, à savoir le philosophe italien Emanuele Coccia, dont le dernier ouvrage, La vie des plantes (Rivages, 2016), sera le second brin d'une tresse dont le troisième fil - autre apparition ici - n'est autre que l'historien Jules Michelet, à travers son Journal, dont des extraits substantiels (plus de mille pages) viennent de paraître en Folio.

C'est un article de Roger-Pol Droit dans Le Monde des livres, qui m'aiguilla sur Coccia. Il parlait d'"un essai magnifique autant qu'insolite", visant à réintroduire dans la philosophie, qui les a toujours négligées, ces plantes sans qui il n'est pas de vie possible sur Terre. Immobiles, elles n'en façonnent pas moins leur monde.
"Impossible d’oublier que notre atmosphère est d’abord un fait végétal : sans photosynthèse, pas d’oxygène, pas d’air. Chaque bouffée que nous respirons, c’est du souffle de vivants végétaux. Sortis de l’eau, ils ont créé autour de la terre un océan gazeux prolongeant la couche liquide. La terre leur doit l’atmosphère, et nous la vie.
Emanuele Coccia tire les conséquences métaphysiques de ce changement de perspective. Impossible, à ses yeux, de réhabiliter le mode de vie des végétaux et le lien au monde qu’il implique sans voir le socle de la philosophie basculer et finalement se dissoudre. Le monde n’est pas séparé des vivants, ni les vivants les uns des autres. « Plus qu’une partie du monde, l’atmosphère est un lieu métaphysique dans lequel tout dépend de tout le reste, la quintessence du monde compris comme espace où la vie de chacun est mêlée à la vie des autres » écrit le philosophe."
Dès le début du Miroir, le personnage du médecin égaré évoque les plantes en des termes bien proches de ceux d'Emanuele Coccia :




On rejoint cette idée d'intelligence du végétal que défend par exemple un autre italien, le chercheur Stefano Mancuso, qui dirige à Florence le Laboratoire international de neurobiologie végétale.

Emanuele Coccia, entre un prologue et un épilogue, structure son essai en trois parties qu'il nomme théorie de la feuille, théorie de la racine et théorie de la fleur. La plante, écrit-il, est d'abord et avant tout feuille :
" Les feuilles ne sont pas simplement la partie principale de la plante. Les feuilles sont la plante : tronc et racine sont des parties de la feuille, la base de la feuille, la simple prolongation par laquelle les feuilles, tout en restant hautes en l'air, se soutiennent et s'approvisionnent en nourriture du sol. [...] La plante entière s'identifie dans la feuille, dont les autres organes sont juste des appendices. C'est la feuille qui produit la plante : ce sont les feuilles qui forment la fleur, les sépales, les pétales, les étamines, les pistils ; et ce sont aussi aux feuilles de former le fruit." (Sergio Stefano Tonzig, Sull'evoluzione biologica., cité p. 161)
Le lundi 9 novembre 1846, alors que son père, malade, va bientôt mourir, Jules Michelet écrit (passage découvert en ce jour-même où je lisais Coccia) :
"Ma foi ! Qu'elle me soit acquise, solide, et ne meure point en moi. Car le reste meurt.
Mon père, enveloppé dans le manteau de Mme Dumesnil. Et elle-même, je l'ai vue mourir presque dans le fauteuil de Pauline. Que me veux-tu donc, ô mort ?
Et vous fragiles, Alfred, Adèle, Charles même, Étienne ? Je me sens à peine posé comme l'oiseau sur la branche. Mes feuilles tiennent à peine encore. Un coup de vent va venir..."

samedi 30 décembre 2017

# 312/313 - Ode à l'électricien inconnu

Dans cet avant-dernier article, je ne parlerai pas de littérature, de cinéma ou de peinture, d'art, de science ou de philosophie. Non, je veux juste relater un petit événement du quotidien, un de ces petits moments de vie que l'on oublie vite, dans la frénésie de nos vies pressées.

Jeudi matin 14 décembre, je place une tasse de lait dans le micro-ondes. Je tourne la molette. Rien. Avec fatalisme, j'enregistre que l'appareil a sans doute rendu l'âme, brutalement, comme ce type d'objets a coutume de le faire, par la grâce de l'obsolescence programmée. Bon, ok. Qu'à cela ne tienne, une bonne vieille casserole sur le feu et l'affaire est faite. Et allez, tiens, on ne se laisse pas abattre, on va se faire aussi un peu de pain grillé. Grille-pain branché sur une autre prise murale. Rien, nada. Deux appareils qui tombent en panne en même temps, j'ai beau être un fanatique de la coïncidence, je subodore le schmilblick technique. Une cafetière branchée sur cette même prise ne fonctionne pas mieux. La chose est claire : il y a un os avec les prises murales (il y a de la lumière au plafond). Dans les autres pièces, tout marche, sauf dans la chambre où là aussi les prises murales sont inopérantes.
Bon, pas le temps de régler le souci, je dois aller travailler, mais dès mon retour en début d'après-midi, je me promets d'en parler au gardien des immeubles Scalis, pardon, pas gardien, "interlocuteur de proximité", comme ils ont dit dans une note. En tout cas, un homme sympathique et serviable, en qui j'ai pleine confiance.
Premier coup de chance, le voilà dans la rue au moment où j'arrive. Il monte avec moi, on regarde le coffret électrique d'un air dubitatif, sans rien voir d'anormal. On fait le tour du propriétaire, si l'on peut dire (je ne suis qu'un humble locataire), il n'y voit pas plus clair que moi, et d'un côté ça me rassure, je ne suis pas le seul à être une brelle en électricité. Il dit qu'il va signaler le problème
Un peu plus tard, un type m'appelle, au ton assez rogue, me pose des questions stupides, et déclare in fine qu'il va signaler le problème. L'entreprise Eiffage va me contacter pour prendre rendez-vous.
Entre temps, je commence à trouver qu'il fait un peu frais dans l'appartement. Ce n'est pas la grosse caillante, pas du tout, mais je ne parviens pas à dépasser les 18° même en poussant les thermostats. Le chauffage au sol n'est plus perceptible. Je commence à subodorer (car j'ai de l'instinct, faut pas croire) que le chauffage a cessé lui aussi de fonctionner, et que je ne suis plus chauffé que par mes voisins du dessus et du dessous.
Le lendemain matin, prenant ma douche, je découvre qu'il me faut un peu plus pousser sur la manette pour avoir le même degré de chaleur. Se pourrait-il... ? Oui, c'est certain, le chauffe-eau doit être en berne lui aussi, et l'eau chaude du ballon doit se refroidir petit à petit.
Une dame d'Eiffage m'appelle alors que je suis en voiture sur le boulevard. Je n'aime pas téléphoner au volant, mais là c'est crucial. Au mépris du code de la route, je lui explique le topo, et elle me donne rendez-vous pour mercredi prochain. Dans cinq jours ! Soi disant pas possible avant. Surbookage. Je négocie, affiche mes craintes que plus de chauffage, plus d'eau chaude. Bref, elle prend pitié : mardi à onze heures... J'ai gagné une journée. Merci Eiffage.
Fataliste, je commence à envisager une retraite en des lieux plus salubres, un week-end à Aigurande, un squatt chez des copains.
Je ne travaille pas ce vendredi après-midi, je décide d'aller faire une course à Cap Sud (il fait chaud là-bas dans les magasins). Il est à peu près quatorze heures. Je descends les deux étages, m'enfourne dans la voiture, tiens, dans ma rue une camionnette Eiffage. Et puis un technicien Eiffage. Mon dieu, je n'ai pas grand chose à perdre, je recule, je me gare, et vais le trouver, lui explique le topo, m'attendant vaguement à ce qu'il me réponde "mon pauvre monsieur, je comprends bien votre problème, mais vous voyez, je suis en intervention, mon carnet de visites est plein, et patati et patata...".
Non. Il me dit certes qu'il doit finir une réparation chez une vieille dame du coin, qu'il a une pièce à aller chercher, mais qu'il est de retour dans une demi-heure, une heure.
Je  reste médusé. Du coup, je fais juste le tour du pâté de maison, je renonce à Cap Sud et rentre à la maison (je ne dis pas au chaud à la maison).
Une heure plus tard, comme promis, il sonne à la lourde. Après un tour de l'appart, il ouvre le coffret électrique et identifie aussitôt la cause de la panne. Heureusement qu'il est venu, ça commençait à cramer là-dedans. Si j'ai bien compris, on n'est passé pas très loin de la catastrophe. Défaut de serrage, il me montre les fils noircis. Bon, il faut changer tout le bloc, qui commandait certaines prises, le ballon d'eau chaude et le chauffage au sol. Il va récupérer la pièce puis me change ça en quelques minutes. On vérifie ensuite : tout marche à nouveau.
Merci infiniment à toi, l'électricien inconnu qui a si gentiment bousculé ton programme pour me venir en aide.
Quand il m'a quitté, j'ai repensé à cet enchaînement de circonstances qui m'avait sorti de la panade et sans doute évité des ennuis plus importants.
Si je n'avais pas eu l'idée de sortir à ce moment précis de l'après-midi pour cette course à Cap Sud qui n'avait aucune raison impérieuse par ailleurs de se faire à cette heure-ci, j'aurais raté cette opportunité, car il n'était ici, rue Marguerite Yourcenar, que le temps de dépanner la vieille dame.
S'il avait été chez cette vieille dame au moment où je prenais la route, je ne serais pas allé le chercher chez elle (je ne sais pas de qui il s'agit), j'aurais vu la camionnette, déploré que ce ne fût pas pour moi, mais j'aurais passé mon chemin. C'est bien parce qu'il était dans la rue au moment même où je passais devant que j'ai pensé à lui parler.
On peut dire bien sûr tout simplement que j'ai eu de la chance, et un peu de présence d'esprit à cet instant.
Mais qu'est-ce que la chance ? Je ne peux me défendre de l'impression que quelque chose  s'est joué à cet instant, qui n'est pas de l'ordre de l'aléatoire, d'un croisement purement fortuit de chaînes causales indépendantes. Évidemment, c'est improuvable, mais selon moi, la vie ici m'a donné une occasion, au sens grec du kairos, de l'instant favorable, qu'il faut saisir aux cheveux. Oui, la vie donne des occasions mais c'est à nous de savoir en user. Ici, j'ai su le faire (je ne suis pas persuadé que ce fut toujours le cas : nous négligeons des ouvertures par paresse, aveuglement et même bêtise).
Voilà, ce que je voulais dire ici, c'est que ce que je préfère appeler l'Attracteur étrange (plutôt que le hasard objectif, le destin, la providence, que sais-je encore) ne s'exerce pas seulement dans le domaine culturel, mais bien plus profondément, dans la chair même de l'existence.

La veille, j'avais mis un point final à mon récit fictionnel sur 1967. J'y avais cité la formule de Paul Eluard, "Il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous." L'anecdote de cette panne l'illustre assez bien : au rendez-vous lointain de la secrétaire s'était substitué le rendez-vous construit par une instance invisible.
Magie de l'existence. Mais il ne faut pas être angélique non plus : parfois, au-delà des occasions ignorées ou méprisées, il est des hasards malheureux dont nous ne sommes pas, ou qu'en partie, responsables, il est des accidents funestes, des collisions tragiques. Et je songe encore à cette fin du livre de Donna Tartt (ah je sais, j'avais dit que je ne parlerais pas littérature, mais pardon, c'est plus fort que moi) : "La Nature (c'est-à-dire la Mort) gagne toujours, mais cela ne signifie pas que nous devions courber la tête et ramper devant elle. Peut-être même que si nous ne sommes pas toujours ravis d'être ici, il est pourtant de notre devoir de nous immerger : de passer à gué jusqu'à l'autre côté, de traverser le cloaque tout en gardant nos yeux et nos cœurs ouverts."
Ce qui immédiatement me fait penser à cet aphorisme d'Oscar Wilde au cœur du film de Todd Haynes, Le Musée des Merveilles : “We are all in the gutter, but some of us are looking at the stars.” En français : "Nous sommes tous dans le caniveau, mais quelques-uns d'entre nous regardent les étoiles."
Et pour ce qui est des étoiles et de  passer à gué de l'autre côté, je citerai pour finir ce poème très ancien, un sonnet de jeunesse, d'un recueil resté inédit, Grimaces évadées (1978) :




mercredi 18 mars 2020

La vengeance du pangolin ?

" - T'es dans le trou du cul du monde, mon pote ! Au pire endroit que tu connaîtras jamais dans ta petite vie de racle-merde ! T'es dans la zone de mort de la Déferlante !
- Où... ça ?!
- Banlieue ouest d'Aberlaas, Extrême-Aval, falaise des Confins ! Ça te va pour le topo ? Tu viens de naître ou quoi ?"

Alain Damasio, La Horde du Contrevent, Folio SF, p.0.

La situation est irréelle : devant moi, le parvis de l'immeuble où viennent de cesser enfin les ronflements des rotofils dévorant les pelouses de trèfle trop drues pour les tondeuses, le ciel bleu avec juste quelques petits nuages au-dessus de l'horizon, le calme d'un après-midi très ordinaire qui semble démentir tout ce qui se dit à la télé, à la radio, sur le net, cette menace qui a retourné toute la planète, ruiné tous les programmes et rompu toutes les digues du quotidien. Comment faire coïncider la tranquillité de cet instant avec ce que l'on sait, avec cette vague de mort et de souffrance qui doit nous engloutir ? 
Il y a ceux qui paniquent, ceux qui fuient, et puis ceux qui luttent, ceux qui aident, ceux qui soignent, au mépris parfois de leur propre santé, avec des moyens souvent dérisoires, victimes d'une politique managériale qui montre aujourd'hui sa nocivité profonde. Si l'on sort de la crise, ce sera grâce à eux, et je devrais plutôt dire à elles, car elles sont majoritaires, les femmes, dans ce combat au plus près du drame.
Au Moyen Age, et même en d'autres temps, cette pandémie aurait été vue comme un châtiment divin. C'est un discours qui se fait très rare, et c'est heureux. Est-ce à dire qu'il s'agit d'une fatalité ? D'un pur accident du vivant ? D'un phénomène imprévisible ? Hélas, tout porte à croire que ce genre de maladie infectieuse est une conséquence du saccage des écosystèmes tropicaux, d'une déforestation qui prive les animaux sauvages de leur habitat et les conduit à coloniser d'autres milieux où ils importent les microbes pathogènes autrefois confinés dans quelques zones peu fréquentés par les êtres humains.*


J'aime beaucoup ce dessin de mon ami Gary Tupolev. Je n'y vois qu'un défaut : son titre. Car je ne pense pas que le pangolin veuille se venger, ni d'ailleurs aucune autre bête sauvage  traquée par les hommes. Ce serait remplacer Dieu par la Nature. Une Dame Nature qui punirait ceux qui martyrisent ses enfants. Non, je crois, avec le philosophe Baptiste Morizot (qui a inspiré le personnage de Varech dans Les Furtifs de Damasio), que nous ne sommes pas des humains face à la Nature, qu'il faut sortir de ce dualisme qui consiste à "penser le monde en termes binaires, opposés, exclusifs et hiérarchisés : les "humains" et la "nature"."
" Voici la carte d'identité que je propose : nous sommes des vivants parmi les vivants, façonnés et irrigués de vie chaque jour par les dynamiques du vivant. Le vivant est ici tout autre chose que la "nature" des dualismes, il est inclusif : car nous sommes nous aussi des vivants. Nous ne sommes plus une espèce solitaire confrontée au reste du monde empaqueté en "nature" : nous ne sommes plus face à face, mais côte à côte avec le reste du vivant, face au dérobement de notre monde commun."
(Nous sommes le vivant qui se défend, Socialter, Hors-Série "Le réveil des imaginaires")
Et Morizot n'est pas le seul à penser ainsi. Même son de cloche chez le jeune philosophe anglais Timothy Morton, qui écrit que "l'écologie peut se passer du concept d'un quelque chose d'une certaine sorte, "loin là-bas", appelé Nature."
"Le fantôme de la "Nature", entité neuve travestie en relique d'une époque révolue, a hanté la modernité dans laquelle il est né. Cette Nature fantomatique a empêché l'essor de la pensée écologique. Ce n'est qu'aujourd'hui, où le capitalisme contemporain et le consumérisme recouvrent la Terre entière et atteignent en profondeur les formes du vivant, qu'il est enfin possible, ironiquement, de se défaire de ce fantôme inexistant. L'exorcisme, c'est bien, mais les êtres humains ont dépassé le moment où la Nature était un recours. La continuité de notre survie, et par conséquent la survie de la planète que nous dominons sans nul doute aujourd'hui, dépend du fait de penser par-delà la Nature." La Pensée écologique, Zulma, 2019, p.19.


On ne trouvera pas trace non plus du mot nature dans l'entretien qu'un autre philosophe, italien celui-ci, Emanuele Coccia**, a accordé à Libération dans son édition du week-end dernier. Coccia qui rappelle que "tout virus, et celui-ci en particulier, nous apprend donc à ne pas mesurer la puissance d'un être vivant sur la base de ses équipements biologiques, cérébraux, neuronaux. Il casse aussi notre étrange narcissisme : dans l'anthropocène, nous continuons à contempler notre grandeur, même négativement, et nous nous magnifions dans nos puissances malignes, destructrices... "Regardez comme nous sommes puissants." Les virus nous rappellent que n'importe quel être a la force de détruire le présent et d'établir un ordre inconnu, inattendu. Le coronavirus montre enfin que le vie se moque des frontières, des entités politiques, des distinctions de races, qu'elle mélange tout, elle rallie tout. C'est assez libérateur."

Cette vision de la continuité de la vie remet en cause, comme le soulignent Sonya Faure et Anastasia Vécrin dans l'entretien, l'idée de naissance comme commencement. Selon Coccia, la naissance est un couloir qui mène une même vie d'une forme à une autre, d'une espèce à l'autre :
"La vie que nous sommes et que nous exprimons existait avant nous, c'était la vie de nos parents, et celle de nos grands-parents dans un couloir continu qui arrive jusqu'au début de la vie sur la planète. C'est dans ce couloir que l'individu, l'espèce et la Terre communiquent les uns les autres. C'est pour cela qu'il n'y a rien de plus universel que la naissance : un chêne, un champignon, un chat, une bactérie sont tous des êtres définis par la naissance. Tout enfant est un corps qui a imposé à sa matière d'origine une métamorphose, tout être naît dans un corps autre : naître, c'est ne pas pouvoir séparer sa propre histoire de celle du monde. La naissance est en ce sens un processus de migration de la vie, on laisse migrer en nous un moi, un souffle venu d'ailleurs vers d'autres destins. tout accouchement est une continuation de la tectonique des plaques."
Morizot, Morton, Coccia, trois penseurs pour nous aider à nous diriger dans ce monde sans boussole, plus que jamais incertain. Trois pensées qui vont au-delà de l'effondrement que certains prédisent, dessinent un chemin d'espoir, un appel du vivant. L'attracteur étrange dont je parle si souvent se tient peut-être en ce lieu de rencontre, comme une divinité faible qui n'a pas pouvoir sur le monde, mais peut nous désigner les "occasions", le kairos grec, qu'il faut saisir à temps. Fanal dans la nuit.



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* Lire l'article de Sonia Shah, dans Le Monde diplomatique de ce mois. Aperçu sur le site du journal.

** J'ai déjà évoqué les travaux d'Emanuele Coccia dans plusieurs articles.