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lundi 11 décembre 2017

# 295/313 - In The Light

5/12 - "Je sens bien qu'une nouvelle piste prometteuse se dessine ici, mais je me garderai bien de la suivre pour le moment." Oui. C'est ce que j'écrivais à la fin du dernier billet. Et j'avais des raisons pour ça : plusieurs autres billets plus ou moins programmés, la crainte d'une dispersion dont je suis assez coutumier. Oui, mais l'Attracteur étrange suit sa logique propre, il est comme Jaenada, il adore les digressions. Il allait vite me le faire comprendre.
Le 30 novembre, j'avais commencé la lecture de Cabala, Led Zeppelin occulte, de Pacôme Thiellement, paru en 2009 chez Hoëbeke dans une collection dirigée par Philippe Manoeuvre, avec une préface de Philippe Manoeuvre (on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même), lequel Philippe Manoeuvre n'hésite pas à écrire "Led Zeppelin existe et Pacôme Thiellement est son prophète."
J'y retrouvais rapidement les thèmes essentiels de la pensée de Pacôme Thiellement, la portée métaphysique de la culture pop, le rôle de la gnose et son pouvoir transformateur. Le résumé de la quatrième de couverture reprenait cette idée d’œuvre au noir qui m'était apparu avec l'essai d'Hester Albach :
"Traversée de formes empruntant à trois sources fondamentales (blues, musiques celte et orientale) Led Zeppelin reste le symbole sans équivalent d'une société secrète rock.
Plongeant dans le corpus zeppelinien des neuf albums mythiques, Pacôme Thiellement propose une relecture gnostique de l'Oeuvre au Noir de Jimmy Page, sorcier vite dépassé par les forces principes mises en branle par son groupe.
Aujourd'hui encore, Led Zeppelin exerce une fascination sans équivalent sur la culture pop.
En voici les raisons profondes..."
Après la rédaction de l'article # 294, où j'avais donc terminé mon propos sur l'évocation de Dürer et de sa célèbre gravure de la Mélancolie, j'abordai le chapitre quatre, intitulé Chiaroscuro, autrement dit le clair-obscur : terme de technique picturale dont Thiellement use pour qualifier la musique de Led Zeppelin : "Une musique qui comprend beaucoup de dynamiques, de contrastes et de polarités, des moments d'ombre pesante et des instants de lumière éblouissante." Un peu plus loin, il écrit que le chiaroscuro est également"un contre-poison permanent pour les états mélancoliques ou saturniens dans lesquels plongent les philosophes et les artistes ; un talisman contre la tristesse provoquée par les trop longues études ; un mouchoir tendu pour éponger les larmes de crocodile du sensuel esseulé ; une main tendue vers le solitaire rempli d'images du monde ; une fontaine de jouvence pour l'individu ascétique et austère que le sérieux de sa réflexion a temporairement desséché et prématurément vieilli." A l'appui de son interprétation, il convoque Le Printemps de Botticelli, qu'il voit "comme une fête et une célébration presque chamanique", comme "un porte-bonheur hermétique", une magie naturelle pour éviter de tomber dans la dépression saturnienne.


La chanson In The Light procède de la même sollicitude. Robert Plant, écrit-il, y "évoque la vue pacifiée que l'on peut avoir de sa propre vie, la capacité de s'élever hors des tréfonds de notre âme pour s'observer soi-même, au milieu des changements et des souffrances amoureuses, avançant à la lueur de la lumière intérieure : "Et si tu sens que tu ne peux aller de l'avant, dans la lumière tu trouveras la voie". Cette lumière intérieure naît de l'amitié et se voit renforcée par la lumière de l'ami. Loin de s'adresser à la solitude de l'homme seul, In The Light s'adresse à ce qu'il a de commun avec les autres solitaires. Si Friends conseillait la prodigalité, In The Light est comme une main fraternelle, tendue en retour. "Je vais partager ton fardeau", répond à "la meilleure chose au monde que tu puisses faire, c'est de sourire à un homme seul". Les deux chansons résonnent entre elles ; elles sont les deux faces du miroir d'une même inspiration."


Et que vois-je au-dessus de cette dernière phrase ? La Mélancolie de Dürer. Pas de commentaire particulier, la gravure seule, la même que celle apparue quelques heures plus tôt à la suite de cette recherche provoquée par cette plaque 444 achetée à la brocante des Marins.
Et ce ne fut pas la seule coïncidence.


mercredi 1 novembre 2017

# 261/313 - La victoire des Sans Roi

09/10 - Après avoir un peu dérivé du côté de Rochefort avec le capitaine de vaisseau Pierre Loti, je reprends le fil de l'araignée vargasienne. Le 9 octobre donc, je termine la lecture de Quand sort la recluse. Et le même soir, j'enchaîne avec un essai qu'il me brûlait d'aborder depuis que je l'avais acheté à Blois deux jours plus tôt : La victoire des Sans Roi, sous-titré Révolution gnostique, de Pacôme Thiellement, paru aux Puf en août de cette année.

Voici quelque temps déjà que je tourne autour de cet écrivain, essayiste, vidéaste, chroniqueur (difficile de le définir), "figure culte de la culture contemporaine" dit la notice des Puf, je connaissais son site et je l'avais cité ici une première fois récemment à l'occasion de l'évocation de 8 1/2 de Fellini, sur lequel il avait donné un éclairage que j'avais trouvé passionnant. Je n'ai donc pas hésité une seule seconde quand j'ai aperçu son dernier livre au stand des Puf aux Rendez-vous de l'Histoire de Blois.
L'argument de la quatrième de couverture me replongeait aussi dans des recherches passées : dans les années 80 j'avais découvert la gnose avec beaucoup de ferveur, l'évangile de Thomas essentiellement avec ses logions souvent splendides et énigmatiques. C'était aussi le temps où je lisais Raymond Abellio, et beaucoup d'ouvrages d'ésotérisme de moindre calibre, où j'expérimentais aussi l'astrologie et le Tarot. C'était une zone très mouvante, assez périlleuse, où il était facile de se perdre dans des dérives sectaires ou des spéculations oiseuses. J'en fis assez vite le tour, et craignant les grilles de lecture sommaires que je ne cessais de croiser, je revins d'une certaine manière à la littérature. En emportant, je l'espérais, ce qui existait aussi de fécond spirituellement dans cette traversée.
C'est avec tout ceci que Pacôme Thiellement me reconnectait, mais en y ajoutant cette sensibilité et cette attention particulière à la culture populaire qui sont les siennes. La pop music, les séries télévisées, le cinéma portent selon lui des enseignements : "Ce que je fais c’est lire dans des œuvres d’artistes modernes ou vivants, non « la parole humaine » qu’ils ont prononcé volontairement, mais la « parole divine » qu’ils ont transmis, et donc la « divinisation » qu’elle implique et qui passe par la transformation de notre regard, de notre écoute, enfin de notre être, de notre manière de vivre." (Entretien (à lire absolument) avec Nathan Reneaud, 11 mai 2017).

Pacôme Thiellement évoque donc ceux que leurs adversaires appellent les "gnostiques". « Gnostiques » "qui ne se sont pas appelés comme ça, déjà, rappelle-t-il encore dans l'entretien. « Gnostiques », c’est le nom que leurs adversaires, les Pères de l’institution chrétienne, leur ont donné pour se foutre de leur gueule. Un des noms que Jésus leur donne dans les écrits de Nag Hammadi c’est abasileus genea, « la Génération Sans Roi » ou « la Race Sans Roi ». L’idée est qu’ils ne percevaient pas la divinité comme un Seigneur mais comme un soutien, un frère ou une sœur dans le secret de leur âme, et qu’ils inversaient la hiérarchie métaphysique en cherchant à rejoindre ce qu’il pouvait y avoir de plus faible ou de plus petit."

C'est contre le Simon le Magicien que les Pères de l'Eglise dirigent en premier lieu leurs flèches. Je lis donc page 33 que "Evêque du IIe siècle, Irénée de Lyon ajoute dans sa somme Contre les Hérésies que Simon a précédemment "acheté" sa femme dans un bordel de Tyr."
Irénée de Lyon... à cet instant je sursaute. Il me semble que j'ai rencontré ce nom voici quelques instants, et  ça ne peut être que dans la Recluse juste terminée. Je le retrouve facilement, c'est page 449, dans un dialogue entre Adamsberg et son adjoint Veyrenc :

"- Et maintenant, réfléchis au prénom qu'elle s'est choisi: Irène. Cela ne te rappelle pas un autre nom ?
- Eh bien on a saint Irénée, au IIe siècle, le premier véritable théologien.
-Cherche plus simple."
Il est bien érudit ce Veyrenc pour penser à saint Irénée... En tout cas, la coïncidence est pétrifiante.
Ce ne sera pas la seule, mais ce sera la plus forte.
Je n'avais guère besoin de cela, mais cette collision ne fera qu'intensifier ma lecture des Sans Roi.*

Fragment de l'évangile de Thomas, bibliothèque de Nag Hammadi

__________________________
* On lira avec profit un autre très récent entretien avec Pacôme Thiellement, Gnostiques et pop culture, sur le site des Puf.



samedi 5 mai 2018

Coeur de tigre qui bat dessous

Si j'ai évoqué la nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, je n'en ai pas brossé pour autant de résumé. Cela m'apparaît nécessaire pour comprendre ce qui va suivre. En même temps je suis bien conscient d'une certaine absurdité dans ma démarche, car je dois bien avouer que je n'ai pas lu cette nouvelle, pas par désintérêt mais parce que l'occasion ne s'est pas présentée, que personne ne m'en a jamais parlé. Cependant je brûle maintenant de le faire (et je suis même allé hier à la librairie Arcanes, en espérant en trouver une édition, mais il n'y avait que deux romans et point de nouvelles).

J'ai rapporté dans la chronique précédente que Pacôme Thiellement rapprochait le John Locke de Lost du John Marcher de La Bête dans la jungle ; il ajoutait que ce récit était l'autre grand texte que Henry James avait secrètement consacré à sa relation avec Constance Fenimore Woolson, une romancière avec qui il entretenait une "amitié distinguée" et qui s'était défenestrée en 1894 à Venise (certaines biographies parlent de chute accidentelle, il semble que l'incertitude demeure autour du suicide).

L'autre grand texte désigné par Pacôme Thiellement est L'Image dans le tapis (ou Le Motif dans le tapis, selon une autre traduction). Dans cette nouvelle, écrite deux ans après la mort de Constance, le narrateur, un jeune critique littéraire qui vient de consacrer un article élogieux au dernier livre de l'écrivain Hugh Vereker, rencontre celui-ci lors d'une soirée chez des amis. Vereker lui confie que, malgré la subtilité et la finesse de son analyse, il est passé comme les autres commentateurs de son œuvre à côté de la"petite idée" qu'il voulait exprimer.
"Par ma petite idée, j'entends... comment vous dire ?... la chose particulière en vue de laquelle j'ai principalement écrit mes livres. N'y a-t-il pas pour chaque écrivain une chose particulière de cette sorte, la chose qui l'incite à la plus grande concentration, la chose sans laquelle, s'il ne faisait effort pour l'atteindre, il n'écrirait pas du tout, la passion même au cœur de sa passion, la part son métier dans laquelle, pour lui, brûle le plus intensément le feu de l'art ? Eh bien, c'est de cela qu'il s'agit !"
Un peu plus loin, il lui précise que la chose lui paraît aussi évidente et concrète "qu'un oiseau dans une cage, qu'un appât sur un hameçon, qu'un morceau de fromage dans une souricière". Quand le narrateur emploie l'image de "trésor caché", Vereker s'en réjouit et, lors d'une seconde rencontre, approuve aussi le symbole qu'il propose d'un "motif complexe dans un tapis persan". Le narrateur fait part de tout ceci à son ami George Corvick, autre admirateur invétéré de Hugh Vereker, qui se lance aussitôt à la recherche du secret, épaulé par sa fiancée Gwendolen, les révélations du narrateur venant résonner avec le fait que, "depuis fort longtemps, il percevait des bouffées et des suggestions il ne savait trop de quoi - les notes errantes issues d'une musique cachée." Pour la suite, écoutons Pacôme Thiellement :
"A la différence du narrateur que cette quête assombrit, les deux amoureux y prennent énormément de plaisir, et elle devient le prélude au sens de leur vie. Un jour, depuis Bombay, George envoie un télégramme à sa fiancée, qui le transmet au narrateur : il a trouvé le secret de Vereker. "Comme c'est curieux d'être allé chercher notre déesse dans le temple de Vishnu", commente le héros. "Il n'a pas poursuivi ses recherches, lui répond Gwendolen. L'énigme abandonnée purement et simplement pendant six moi a fini par livrer brutalement sa solution et elle lui est tombée dessus comme un tigre surgit de la jungle. Il avait fait exprès de ne pas emporter un seul livre de Vereker. Tous ces livres ont mûri en lui et malgré la complexité de leur superbe architecture, un jour, alors qu'il n'y songeait plus, ils lui sont apparus brutalement dans toute la clarté de l'ordre idéal qu'ils forment ensemble."
Nous n'en saurons guère plus. Le héros ne reverra pas son ami George. Celui-ci mourra dans un accident de voiture. Vereker et sa femme décèderont peu de temps après. Et Gwendolen mourra à son tour non sans avoir refusé de confier le secret au narrateur."
La solution lui  "est tombée dessus comme un tigre surgit de la jungle". Cette image est au coeur bien sûr de l'autre nouvelle La Bête dans la jungle, qui fut inspirée à James par une idée de nouvelle qu'il trouva dans un carnet de Constance Fenimore Woolson après sa mort : "Un homme consacre sa vie à chercher et à attendre son "moment de splendeur". "Est-ce bien mon moment ?" "Ces circonstances vont-elles l'amener ? " Mais le moment ne vient jamais." Pacôme Thiellement encore :

" Dans le roman de James, un homme se croit en effet appelé à un grand destin, mais il ignore tout de celui-ci, et il partage cette obsession personnelle avec une amie. Celle-ci meurt en lui avouant qu'elle sait quelle est son destin mais qu'elle doit le laisser deviner par lui-même. Le héros contemple la pierre tombale de son amie dans la certitude d'avoir échoué. C'est alors que le personnage sent une bête surgir de la jungle, rappelant le secret de Vereker, dans L'Image dans le tapis, bondissant sur George comme un tigre dans un temple à Bombay."
Henry James (1843 - 1916)
Sachant tout ceci, oyez la suite. Le 3 mai, après avoir publié dans la nuit l'article La bête dans la jungle, je lis au matin comme j'en ai pris l'habitude deux ou trois chapitres de Moby Dick.  Le premier est un court chapitre, à peine trois pages, intitulé Feuilles d'or. Le deuxième paragraphe me saisit littéralement :
"A voguer ainsi tout le jour durant, sous un soleil à la fois lumineux et tendre, au banc de cette baleinière aussi légère qu'un canoë de bouleau, intimement bercé à même la vague qui vient jusque sur le plat-bord ronronner comme un chat au coin du feu, souvent, oui, souvent, on se laisse glisser dans ce calme rêveur, et à voir la splendeur toute tranquille et le paillettement de la peau océane, on oublie et ne pense plus au cœur de tigre qui bat dessous impatiemment ; on oublie et on ne veut plus penser que cette patte de velours cache une griffe féroce." (p.698, trad. Armel Guerne, c'est moi qui souligne)
En le relisant, à la lumière de ce que j'ai lu depuis, il y a dans ce bref chapitre bien plus encore à commenter, mais le temps n'est pas encore venu. Le troisième chapitre découvert ce matin-là m'apporta lui aussi son lot de surprises. Il faut savoir auparavant qu'au matin du 2 mai, un rêve m'avait laissé une phrase, comme une épave rejetée par l'océan de la nuit : Sous le soleil tapi à l'ombre de tes os. Je réalisai vite que c'était là un alexandrin (je jure que je n'ai pas l'habitude de rêver en alexandrins). Je ne sais pas ce qu'il veut dire, je n'ai aucune interprétation à proposer, mais ce qui est certain (car je l'ai googlé pour être sûr), ce n'est pas un vers enregistré par mon inconscient et régurgité dans le rêve. Ce vers n'existe pas. Ou plutôt si, maintenant  il existe, surgi du tréfonds de ma psyché. 
Revenons au cachalot. Chapitre 116, L'agonie du cachalot, justement. Achab, dans une des baleinières, est spectateur d'un coucher de soleil au moment même du trépas du léviathan.
"De l'étrange spectacle qu'offrent dans l'agonie tous les cachalots - qui se tournent, pour mourir, du côté du soleil - de ce spectacle particulièrement émouvant dans la sérénité, Achab reçut un émerveillement inconnu jusqu'alors."
Melville  donne alors parole à Achab, en une déclamation d'un lyrisme puissant adressée à la fois au cachalot et à la mer. Mais aussi à une déesse inconnue : c'est ce passage qui me retient plus particulièrement :
"O toi, Hindoue obscure, moitié de la nature ! toi qui, d'os engloutis, as bâti quelque part ton trône séparé dans le fond de ces océans qui ne verdissent point ! tu es une infidèle, ô reine ! et ce n'est qu'avec trop de vérité que tu m'as parlé dans le vaste typhon massacrant tout sur son passage et dans le calme funéraire qui le suit. Et ce n'est pas non plus sans une leçon pour moi que ton cachalot ait tourné vers le soleil sa tête agonisante, et puis se soit détourné."
A Arcanes, je n'avais pas trouvé Henry James, mais en revanche une édition toute récente de Moby Dick dans la collection Quarto, établie par Philippe Jaworski. La traduction diffère sensiblement de celle d'Armel Guerne :
" O toi, l'Indienne, ténébreuse moitié de la nature, toi qui t'es construit quelque part au coeur de ces mers infertiles, un trône solitaire fait des os des noyés, tu es une infidèle, ô reine, et tu ne me parles que trop clairement dans les vastes déchaînements du typhon destructeur et les funérailles muettes du calme qui lui succède. Et si ce tien cachalot a tourné vers le soleil sa tête mourante avant de reprendre son mouvement circulaire, la leçon qu'il me donne n'a pas été sans effet."
En note, Jaworski signale que L'Indienne ténébreuse est peut-être une référence à la déesse Kali, épouse de Shiva, associée à la mort, à la sexualité et à la violence. Sur le moment, j'ai surtout pensé à mon alexandrin rêvé de par l'association, dans ce même paragraphe énigmatique, des os et du soleil, mais je ne puis maintenant que faire la connexion avec la déesse dans le temple de Vishnu de la nouvelle jamésienne. Une autre citation, trouvée plus tard et tirée de La Bête dans la jungle, et où éclate l'idée de se tapir dans l'ombre, ajouta encore à l'intrication générale : "Quelque chose se tenait embusqué quelque part le long de la longue route sinueuse de son destin comme une bête à l’affût se tapit dans l’ombre de la jungle, prête à bondir ".

vendredi 3 novembre 2017

# 263/313 - Total recall ou Le poisson d'or

"Ce monde est une prison de mort dans laquelle le Démiurge nous a enfermés. Dix-neuf siècles plus tard, Philip K. Dick écrira le compte rendu le plus clair et le plus concis de ce en quoi peut consister l'expérience d'un véritable disciple du Sauveur. C'est-à-dire les sensations d'un homme qui aura vécu, dans un précipité bouleversant, l'anamnèse de sa véritable nature et l'expérience du faux monde dans lequel le lequel le Démiurge nous retient prisonnier."

Pacôme Thiellement, La victoire des Sans Roi, p. 48

S'il est un écrivain contemporain important pour Pacôme Thiellement, c'est bien Philip K. Dick. Dont toute l’œuvre s'inscrit pour lui dans la continuité des écrits gnostiques (qu'il préfère donc appeler les Sans Roi). Il faut préciser maintenant un peu ce que fut cette anamnèse chez Dick. Je m'appuierai pour cela sur un texte du philosophe anglais Simon Critchley, paru à l'origine dans le New York Times du 20 mai 2012.
"Tout tourne autour d’un événement que les « Dickheads* » évoquent par l’expression « le poisson d’or ». Le 20 février 1974, à la suite d’une visite chez le dentiste qui lui avait administré une dose de thiopental sodique afin de traiter une dent de sagesse incluse, Dick reçut un choc puissant qui prit la forme d’une incroyable révélation. Une jeune femme vint lui porter dans son appartement de Fullerton, en Californie, un flacon de comprimés analgésiques. Elle portait une chaîne dont le pendentif était un poisson d’or, un ancien symbole chrétien qui avait été adopté par le mouvement de contreculture lié à la figure de Jésus à la fin des années 1960.
Le poisson, d’après Dick, commença à émettre un rayon de lumière dorée et Dick fit soudain l’expérience de ce qu’il appela, avec un clin d’œil à Platon, l’anamnèse : la réminiscence ou ressouvenir complet (total recall) de la somme toute entière de la connaissance. Dick affirmait avoir accès à ce que les philosophes nomment faculté « d’intuition intellectuelle » : la perception directe par l’esprit d’une réalité métaphysique existant au-delà des écrans de l’apparence. Depuis Kant, de nombreux philosophes ont répété avec insistance qu’une telle intuition intellectuelle n’était accessible aux humains que sous la forme d’un obscurantisme frauduleux, habituellement une expérience religieuse ou mystique, tel Emmanuel Swedenborg et ses visions de l’armée des anges. C’est ce que Kant désigne par un terme allemand charmant, « die Schwärmerei », une sorte d’enthousiasme bourdonnant, où le sujet est littéralement en-thousiasmé par le Dieu, o theos. Balayant d’un brusque revers de la main les prudentes frontières et restrictions que Kant avait attribué aux différents domaines de la raison pure et pratique, au phénoménal et au nouménal, Dick revendiqua une intuition immédiate de la nature fondamentale de ce qu’il nommait « vraie réalité ».
Robert Crumb a raconté en bande dessinée l'expérience de Philip K. Dick, Source : Métal Hurlant n° 120 - 06/1986 (BD publiée en V.O dans la revue Weirdo #17 en 1986) Pour voir la BD entière, voir le site Artemusdada

Le texte entier de Critchley est passionnant, et il est fort possible que j'y reviendrai quelque jour, mais pour l'instant c'est au livre de Thiellement qu'il faut faire retour, et précisément page 208 où il développe l'idée que les Sans Roi ne voulaient pas être connus. Aucune mention, écrit-il, de Simon, de Saturnin, de Basilide ou de Valentin dans les textes retrouvés à Nag Hammadi. Les gnostiques ne sont connus que par les réfutations de leurs adversaires chrétiens. "Les plus extraordinaires, poursuit-il, sont ceux dont ils se souviennent et sur lesquels nous n'avons que peu d'indices : Shams pour Rûmî ou Nizhâm pour Ibn Arabi [les soufis pour PT sont aussi des Sans Roi]. Philip K. Dick est extraordinaire, mais l'extraordinaire de l'extraordinaire, c'est la jeune fille aux cheveux noirs et au pendentif de poisson doré qui vint lui remettre l'antalgique buccal et qu'il ne retrouva jamais."

Le mot qui fait signe pour moi dans ce passage c'est antalgique. Rappelez-vous cet extrait de La Recluse :
 
"- Mais vous êtes où ? 
- Ben, je suis à Bourges, moi.
- A Bourges ?
- C'est que dès que je peux, je cherche un point sur la carte de France, et j'y vais. C'est pour la position antalgique, vous comprenez.
- Pardon ?
- La position antalgique. Les bras accrochés au volant, les pieds sur les pédales, je ne sens presque plus mon arthrose. Je voudrais vivre au volant, moi." (p. 251, c'est moi qui souligne)
 
Mais peut-être aurais-je abandonné cette résonance vargasienne si je n'avais pas lu dans la page d'en face, page 209, cette phrase :
" Celle-ci [la revendication imprescriptible des droits de l'existence poétique sur l'horreur du monde profane] passait par la prise au sérieux de leur parole [celle des "fous qu'on enferme"], même si cette dernière voyageait dans un "cosmos à pièces locatives"ou dans des souterrains historiques aussi hypothétiques que celui qui relie le Palais de Justice au square du Vert-Galant."
Le fameux square du Vert-Galant avec lequel j'avais tissé des liens avec ma propre Fiction-1967.
Mais le plus extraordinaire, je ne l'ai pas vu tout de suite. Entre l'antalgique et le Vert-Galant** se logeait une figure encore plus cruciale. Ce sera pour demain.

__________________
* Littéralement « Têtes de bite » (le terme dick désigne familièrement le sexe masculin). Les inconditionnels de Philip K. Dick se surnomment ironiquement et affectueusement ainsi.
** Je remarque en passant que le galant est anagrammatisé dans les premières lettres de l'antalgique.

mardi 7 novembre 2017

# 266/313 - Lost

" Témoin l'arbre de la connaissance dans l'Apocryphe de Jean. A Jean qui y questionne Jésus sur le sens des épisodes de la Genèse, celui-ci les redistribue autrement, dans une succession de "modifications de point de vue" comparables aux flashbacks présentant des regards contradictoires sur un même événement dans Rashomon ou dans Lost : " Les archontes emportèrent Adam et le placèrent au paradis terrestre. Ils lui dirent pour le mystifier : "Mange, cela est un délice." Mais leur nourriture est amertume, et leur beauté, perversion ; et leurs délices ne sont qu'illusions, leurs fruits sont un poison et leur promesse n'est que mort. Et celui qu'ils avaient appelé l'arbre de la connaissance du bien et du mal, qui est la pensée de Lumière, ils se sont mis devant pour empêcher Adam d'apercevoir sa plénitude. Mais moi, je l'ai incité à en manger. Je suis apparu sous la forme de l'aigle au-dessus de l'arbre de la connaissance."

Pacôme Thiellement, La victoire des Sans Roi, Puf, 2017, p. 63

Cet extrait de Pacôme Thiellement illustre bien une des singularités de son approche : dans cette discussion, qui paraîtra sans doute obscure à beaucoup, autour des textes bibliques, où il oppose la vision gnostique, dite des Sans Roi, à la conception chrétienne traditionnelle, il prend comme exemple une œuvre cinématographique (Rashomon) et une série télévisée (Lost). Ce n'est pas un hasard : pour lui "la culture pop (pop music, science-fiction, série télévisée)" n'est autre que "la variable d'ajustement entre la divinité et nous".


Il cite plus loin Ibn Arabi, le grand mystique andalou musulman : "Les gnostiques n'entendent ni poème, ni allégorie, ni panégyriques, ni propos galants, sans que Dieu se présente à travers le voile des formes." Mais c'est pour préciser que la divinité ne s'exprime pas pleinement dans toutes les formes : "Elle est présente partout, certes, mais les formes qui permettent son épanouissement le plus sensible, ce sont les formes populaires -celles qu'on a appelé "mineures". Parce que la divinité n'est jamais aussi pleinement présente que dans ce que nous aimons. Et ce que nous aimons doit nécessairement nous apparaître non comme une expression de la force, mais de la fragilité." (p. 176)

Une autre idée phare apparaît ici : la divinité n'a rien à voir avec le Dieu tout-puissant des théologies ordinaires, la divinité est tout au contraire le plus faible des êtres possibles. Il faut penser le gnostique, écrit Pacôme Thiellement, comme l'acteur burlesque, "de Buster Keaton jusqu'à Jim Carrey, de Charlie Chaplin jusqu'à Pierre Richard : tout ce qui fait le fond de son malheur - sa malchance, sa maladresse, sa distraction - est ce qui le rend gracieux aux yeux des spectateurs. Ce n'est pas une malédiction que d'être maladroit et distrait, mais un signe d'élection. Ce ne sont jamais les "forts" que le spectateur aime, ce sont les éclopés. La véritable divinité voit l'homme de la même façon : ce qu'elle estime gracieux ce sont ses maladresses, ses malchances, sa fragilité, sa timidité, ses bégaiements et ses trébuchements."(p. 174)

Alors les éclopés, les maladroits, les maudits, ils sont, oui, nombreux dans la liste qu'il donne à la page suivante, à la tête de ces œuvres qu'il juge légitime "de lire en nous-mêmes, comme événements de notre âme ": L’Évangile de Jean, les textes manichéens, Sohrawardi, Ibn Arabi, Rûmî, Baruch Spinoza, Wiliam Blake, Gérard de Nerval, Charles Baudelaire, Isidore Ducasse, Alfred Jarry, René Daumal, Simone Weil, Philip K. Dick, la série Lost ou les chansons des Beatles.


La série Lost encore citée ici le sera une troisième fois, page 204, où l'écrivain affirme que l'on doit penser aux trois énoncés Sans Roi qui concluent la série : "Remember", "Let go" et "Move on". " Soit, en termes plus proches de ceux de la Bibliothèque de Nag Hammadi : "Souvenez-vous de votre véritable nature" ; "Laissez être" et "Soyez passant". "

Le hic c'est que je n'ai jamais vu cette série. Non par dédain (aucune réticence chez moi devant la culture pop dont j'ai abondamment pratiqué certaines formes), mais plutôt parce que l'occasion ne s'est pas présentée, par manque de curiosité sans doute également. L'idée que ce ne soit pas seulement un divertissement est maintenant très stimulante. Ni une ni deux, j'ai acheté dans la foulée de ma lecture la saison 1 de Lost. Je peux d'ores et déjà dire que je n'ai pas été déçu, mais on en parle la prochaine fois.

mercredi 13 décembre 2017

# 297/313 - Physical Graffiti

Une autre figuration du quadruple quaternaire chez Led Zeppelin réside dans la formidable pochette du double album Physical Graffiti, composée à partir de la photographie en sépia de deux immeubles new-yorkais, 96 et 98 St Mark's Place, et pourvue de fenêtres permutables.

En réalité les immeubles sont hauts de cinq étages, mais un étage a été rogné pour les besoins de la cause.

"Les pochettes intérieures, précise Pacôme Thiellement, sont au nombre de quatre (une par face de disque) et reproduisent les images de ces immeubles en lui ajoutant des fenêtres qui présentent un certain nombre d'images ou de saynètes symboliques. Ainsi l'album peut présenter à l'auditeur quatre permutations différentes offrant chacune une différente association de seize images distinctes ( +1 masquée par la pochette extérieure), soit, au complet, 64/68 images différentes, donnant évidemment le change aux intercesseurs magiques de la pochette de Sgt. Pepper et intégrant un chiffre (1964-1968) qui correspond à la période prophétique ultime  de la pop music précédant immédiatement l'époque de l'oeuvre zeppelinienne."

Un site consacré au groupe présente un autre son de cloche : il m'apprend que cette pochette fut créée par les designers Mike Doud et Peter Corriston, et reprenait le concept de l'album "Compartments" (1973) du chanteur pop latino José Feliciano, "avec des illustrations apparaissant derrière les fenêtres d'une maison (d'ailleurs assez semblable à l'immeuble de Physical Graffiti)." En ce qui concerne les illustrations, le rédacteur de la notice n'est guère dans la ligne interprétative de Thiellement, écrivant qu'"on retrouve un peu de tout et n'importe quoi", et il cite "Elizabeth Taylor en Cléopatre, Marcel Duchamp, Buzz Aldrin, Marlene Dietrich, Laurel ; Hardy, Charles Atlas, Jerry Lee Lewis, King Kong, Buster Crabbe (Flash Gordon), la vierge Marie, Lee Harvey Oswald, le couronnement d'Elizabeth II (sur les quatre coins inférieur droit), une scène du Magicien d'Oz, etc. Également Peter Grant et les membres du Zep, dont certaines photos prises par Roy Harper au Hyatt Hotel (renommé "Riot House" après le passage du groupe...) de Los Angeles en 73 les montrent déguisés en drag queen." Et il ajoute pour faire bonne figure : "Quant à la signification de la pochette, il est assez vain d'en chercher une, d'autant plus que le concept n'émane pas du groupe lui-même... Tout au plus auront-ils choisi les illustrations des fenêtres." 
Une des sous-pochettes
Si je ne suis absolument pas certain que les 64/68 images renvoient à la période 1964-1968, comme le suggère Pacôme Thiellement, il me semble en revanche indubitable que cette architecture hyper-symétrique a été pleinement voulue. Pour le 40ème anniversaire de l'album, Jimmy Page a d'ailleurs proposé un clip vidéo offrant de visiter chacune des pièces de l'immeuble, autrement dit il s'agit de seize clips en un, élaboré autour de la version brute, le « rough mix » « Brandy and coke » de Trampled Under Foot. On peut passer ad libitum d'une scène à une autre grâce au petit carré en bas à gauche de l'écran. Qui m'évoque évidemment le carré magique de Dürer.



Je réalise qu'à partir de ce billet, il n'en reste plus que seize pour achever le projet Heptalmanach.
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Le jeu avec le quatre continue dans le bandeau latéral du site :

Par ailleurs, le mail d'un ami (daté du 06/12) m'a conduit sur un flashmob, où le 44 et le 444 étaient à l'honneur :


Je ne peux m'empêcher également de voir dans ce do re mi à la gare d'Anvers un clin d'oeil à celui qui m'a conduit vers ces quaternités récurrentes, à savoir Rémi Schulz.
Et ce lieu même, la gare d'Anvers, est riche pour moi de réminiscences de Sebald (cela me ravit toujours de retrouver Sebald, au détour d'une histoire où il n'avait a priori rien à voir). Déroulant donc les articles d'Alluvions citant Anvers, je tombe sur cet extrait d'un site consulté  après avoir vu le 23 juin 2016 le film d'Arthur Harari, Diamant noir :
"En googlisant "diamant noir gare Anvers", dans l'espoir de trouver un photogramme du film montrant la gare, je tombe sur le site d'un joaillier-horloger,  Rullière Bernard, basé non à Anvers, mais à Saint-Etienne. Cela ne l'empêche pas de présenter un historique succinct de l'exploitation du diamant :

"C’est en Inde que l’on commence à extraire les premiers diamants il y a 3000 ans. On lui attribue des pouvoirs « magiques ». Il est souvent représenté comme « le fruit des étoiles » ou provenant de sources divines. D’ailleurs le mot diamant vient de Adamas qui signifie Invincible. Aussi il est utilisé comme amulette et talisman. Il est pendant très longtemps exclusivement réservé aux Rois européens qui ornent leur couronne. Il faut attendre 1444 pour que Charles VII offre à Agnès Sorel le premier diamant taillé connu à ce jour."*

Et un peu plus loin, après avoir détaillé l'histoire de la taille des diamants, le site précise qu'en Europe celle-ci s'effectue surtout à Anvers, et devinez quoi, c'est une photo de la gare qu'on choisit pour illustrer l'article :
 * C'est moi qui souligne.

lundi 15 décembre 2025

Démence à l'échelle de la matière

  "Dans l'"Évangile selon les Égyptiens", Jésus proclame : "Les hommes seront les victimes de la mort tant que les femmes enfanteront." Et il précise : "Je suis venu détruire les œuvres de la femme."
    Quand on fréquente les vérités extrêmes des gnostiques, on aimerait aller, si possible, encore plus loin, dire quelque chose de jamais dit, qui pétrifie ou pulvérise l'histoire, quelque chose qui relève d'un néronisme cosmique, d'une démence à l'échelle de la matière." 

Cioran, De l'inconvénient d'être né, Folio/Essais, 1973, p. 143. 

Dans la seconde partie de son essai, A l'assaut du réel, Gérald Bronner fait l'inventaire de ceux qu'ils nomme les assaillants, autrement dit les assaillants du réel. En premier lieu, il y a ceux qui cherchent à l'esquiver, ce fameux réel, et l'exemple qui vient en tête est celui des hikikomori, ces Japonais qui restent cloîtrés chez eux, et dont le nombre est estimé aujourd’hui à un million d'individus, dont plus d'un tiers serait claquemuré au domicile depuis au moins sept ans. Le phénomène n'est plus lié au seul Japon, mais c'est encore le seul pays où il est officiellement reconnu. Bronner écrit que les hikikomori "sont au croisement d'une éducation qui a été permissive et aimante - où ils ont été parfois des enfants rois, voire des tyrans, à tout le moins gâtés et choyés - et un environnement anxiogène où la pression sociale, notamment sur la scolarité, est immense. Cette claustration est une expression étrange de la pensée désirante lorsqu'elle reflue. De ce point de vue, les hikikomori sont à l'avant-garde des tourments de notre temps." (p. 174)

Plutôt que d'esquiver le réel, il serait possible de s'en évader, c'est ce que proposent les shifters. Il s'agit de quitter la CR (current reality) pour rejoindre la DR (desired reality), par la méthode du rêve dirigé lucide. Cette réalité parallèle pouvant être par exemple l'univers de Star Wars, des super-héros de la galaxie Marvel, ou de la saga d'Harry Potter. Certains shifters se déclarent "convaincus que la réalité désirée vers laquelle ils se déplacent est tout aussi réelle que leur réalité actuelle". Quelques-uns invoquant les multivers de l'astrophysique, tels des petits Michel Onfray. "Mais, poursuit Gérald Bronner, il y a plus grave : les communautés, certes marginales mais existantes, du respawning (réapparition). Ce sont quelques milliers de "métamorphes" (nom que se donnent parfois les shifters qui croient à la réalité de leur métamorphose dans d'autres mondes) qui aspirent à habiter de façon permanente dans la réalité désirée. Pourquoi revenir dans ce monde froid et décevant alors que d'autres univers tout aussi réels et satisfaisants nous tendent les bras ?" (p. 184-185)

 

Le sociologue enchaîne avec le Meta de Mark Zuckerberg, qui fut l'objet d'un emballement médiatique et économique au début des années 2020. Durant l'été 2022, il confesse avoir lui-même commencé à explorer le métavers (un terme créé en 1992 par Neal Stephenson dans son roman Snow Crash) : "Ayant fait l'acquisition d'un casque de réalité virtuelle, je partageais la croyance que ce monde alternatif pouvait modifier notre façon de vivre."(p. 188). L'affaire fut en réalité un flop retentissant. "Le cabinet de conseil américain Gartner prédisait même qu'en 2026, 25% de la population passerait au minimum une heure par jour dans le métavers : un exemple parmi d'autres  que les experts peuvent se fourvoyer." Et Bronner a l'honnêteté d'ajouter : "Je ne leur jetterai pas la pierre car, s'il n'est pas certain que j'aie vraiment pris ce risque au sérieux (...) je ne peux nier que je me suis laissé embarquer par l'ambiance générale qui prophétisait la survenue d'un événement majeur." (p. 189)

Cependant il affirme un peu plus loin que la réalité virtuelle n'a pas dit son dernier mot, observant fort justement que les écrans et leurs "propositions récréatives" ont déjà aspiré une bonne part de notre capital attentionnel. 

Autre stratégie des assaillants du réel : croiser les flux entre réel et imaginaire en inventant une fiction qui double le réel. Si Bronner concède que la fiction est indispensable au bon fonctionnement de notre cerveau, qu'elle joue un rôle aussi crucial pour nous que l'eau pour le poisson, il s'acharne ensuite à pointer des croisements qu'il qualifie "d'étonnants et inquiétants aboutissant à un mariage entre réalité et fiction". Ainsi cite-t-il le cas d'Akihiko Kondô qui se marie pour deux millions de yens le 4 novembre 2018 à Miku Hatsune, qui n'est autre qu'une poupée de chiffon de chiffon à voix synthétique. L'événement fait l'objet de l'attention de la presse partout dans le monde. Bronner parle de fictosexualité, liant des êtres réels à des personnages imaginaires ou non-humains. Ce type de relations a inspiré au cinéma Her, le film de Spike Jonze, où Theodore Twombly (Joaquin Phoenix), écrivain public encore sous le coup de sa rupture avec son épouse Catherine (Rooney Mara), tombe amoureux d'une IA prénommée Samantha, dont la voix est celle de Scarlett Johansson.

 

Si le film évite le happy end, il ne se finit pas en drame, comme dans la vraie vie : Bronner cite ce jeune père de famille belge, ravagé par l'éco-anxiété, qui entame un échange avec un robot conversationnel, prénommé Eliza, dont il tombe lui aussi amoureux, mais qui l’entraine au suicide six semaines plus tard. Histoire glaçante, dit Bronner, puis il nous propose ensuite encore pire avec les creepypasta, légendes urbaines qui se diffusent dans l'univers numérique et dont l'une d'elles, Slender Man, a conduit deux jeunes filles de 12 ans à poignardé l'une de leurs amies de dix-neuf coups de couteau.

Tout ceci donne de bonnes histoires à savourer dans la quiétude de son canapé, mais ne peut-on pas douter qu'il s'agisse là de tendances fortes de notre société ? Ces faits divers certes frappants restent exceptionnels, et rien ne laisse penser qu'ils vont se multiplier (la tentative de meurtre des deux filles du Wisconsin en 2014 est resté un phénomène isolé).

Passons à la page 255, avec la section "Corrompre le réel". Bronner entend par là que nos contemporains choisissent des positions d'observation d'où ils ne voient qu'une partie du monde, celle qui leur convient : "Être indifférent au réel ? Non : plutôt se ménager une fenêtre pour le regarder sous l'angle que l'on désire. Ce n'est pas croire ce que l'on voit mais voir ce que l'on croit."(p. 258) Il pointe une dérégulation du marché cognitif, la prolifération de la mésinformation, montrant avec raison que si la connaissance est plus disponible que jamais sur Internet, c'est aussi le cas des modèles fantaisistes prétendant décrire le monde. Et dans la concurrence "entre tous les modèles interprétant le réel, ceux qui le corrompent partent de bien des façons avec un avantage concurrentiel." (p. 270) Par exemple, en générant ce que Bronner propose d'appeler des mille-feuilles argumentatifs : "accumulations de pseudo-preuves, qui peuvent être logiquement incompatibles les unes avec les autres mais qui, par la somme qu'elles constituent, insinuent dans l'esprit de certains que "tout ne peut pas être faux", qu'"il n'y a pas de fumée sans feu."(p. 274) Intimidation intellectuelle renforcée par la loi dite de Brandolini, selon laquelle "la quantité d'énergie nécessaire pour réfuter des sottises [...] est supérieure en ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire." Tout ceci risquant de conduire à un scepticisme qu'il qualifie d'opportuniste, où tout individu pourra décider librement de manifester du scepticisme à l'égard d'informations qui ne lui plaisent pas. Ce qui conduit Bronner à évoquer la stratégie suivante : ductiliser le réel.

Il faudrait à ce stade entrer plus avant dans le détail (Bronner se livre par exemple à une attaque de Bruno Latour qui me semble très partiale et mal étayée), mais cela m'éloignerait du cœur de mon propos. Filons donc à cette section, page 337, qu'il nomme Bouquet final. Il y procède à une critique radicale du mouvement situationniste de Guy Debord, groupe aux idées souvent mal comprises, écrit-il, ajoutant benoîtement qu'il faut dire que les textes "relèvent parfois du galimatias ampoulé". Il résume le mouvement en affirmant qu'il prône "la mise à bas du système tout entier qui nous empêche de bien jouir." Le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, paru en 1967, exalterait un refus des contraintes "qu'il synthétise dans une formule qui aurait pu servir de titre à notre propre livre : "la subjectivité radicale", c'est-à-dire l'affirmation par l'individu de tous ses désirs pour qu'enfin le monde advienne comme il aurait dû être."(p. 338)

 

Le situationnisme expédié en quelques lignes, Bronner donne ensuite des exemples contemporains de cette subjectivité radicale. Ainsi évoque-t-il les thérians, ces personnes "qui s'identifient d'une manière non physique comme non-humains ou pas entièrement humains, et plus précisément comme des animaux existant ou ayant existé sur Terre", à travers le cas de Toru Ueda, cet ingénieur résidant à Tokyo, qui se sent loup au plus profond de soi, u celui de Toco, youtuber japonais (décidément, il faut croire que le Japon est la matrice de la pensée désirante...), qui veut devenir un colley, la race de chien qu'il préfère.

Et puis il y a les furries (de fur, fourrure), qui aiment à incarner un animal imaginaire. Emile Rateland, Néerlandais de 69 ans, qui demande à la justice un changement de date d'anniversaire parce qu'il se sent vingt ans plus jeune. Jorund Viktoria Alme, Norvégien de 53 ans, qui s'identifie comme femme handicapée. Rachel Dolezal, connue aussi sous le nom de Nkechi Amare Diallo,  femme américaine blanche célèbre pour s'être fait passer pendant des années pour une femme noire, et qui s'identifie comme telle. Et enfin l'influenceur britannique Oli London qui a subi une vingtaine d'opérations pour devenir coréen, femme transgenre, avant de d'annoncer en 2022 qu'il détransitionne et adhère dès lors au Mouvement anti-genre (puis se convertit au catholicisme pour faire bonne figure).

C'est sur ce personnage riche en volte-faces que s'achève la partie sur les assaillants. Il reste à Bronner dans le dernière partie de l'essai à évoquer Raymond Kurtzweil et le transhumanisme, qui prétend tuer la mort. Mais il y a donc selon lui plus fort encore, et c'est le gnosticisme, dont la découverte des codex de Nag Hammadi a profondément approfondi la connaissance. Les gnostiques, écrit-il, n'y sont pas allés de main morte : "Allons directement à ce qui est essentiel à notre sujet : pour eux, le réel est tout entier mensonger. Il a été produit par un être que les gnostiques nomment "le démiurge" et qui a construit cette illusion maléfique qui ne nous permet pas de connaître le vrai Dieu. L'ensemble des croyants  de la nouvelle religion s'égarent pour ceux que l'on appelle aussi les "sans-roi" : ils vénèrent le mauvais Dieu !""(p. 387) 

Sur le mot "sans-roi", il y a un appel de note, qui renvoie à Thiellement, 2017. Il se trouve que j'ai lu ce livre à sa sortie. Il s'agit de La victoire des Sans Roi, de Pacôme Thiellement, sous-titré Révolution gnostique, paru aux Puf (la même maison d'édition que Bronner). J'y ai d'ailleurs consacré un article.

 


La perspective adoptée par Pacôme Thiellement est radicalement opposée à celle de Bronner. Si celui-ci voit dans le gnosticisme "la figure terminale de la pensée désirante", Thiellement y voit tout au contraire un recours et un espoir. 

Bronner affirme que l'objectif des Sans Roi est tout simplement d'anéantir la réalité. En ce sens, il nous donne à penser que nous sommes ici en présence du plus grand danger qui soit. Mais où sont les gnostiques d'aujourd'hui qui nous menaceraient ? Bronner n'en cite aucun et pour cause : les Sans Roi dont Pacôme Thiellement se fait le héraut ne constituent aucun parti, aucune communauté susceptible de nuire à la société. C'est même inverser les leçons de l'histoire que de suggérer une telle vision. Car que sont devenus les gnostiques de l'Empire romain ? Ils ont été vilipendés, ridiculisés, persécutés par l’Église catholique, ce que Bronner ne peut que reconnaître, écrivant qu'elle "a réagi comme elle le fit souvent en pareil cas : déclencher les flammes de l'Enfer et brûler l'intégralité des textes de ce courant hérétique."(p. 387) Ce n'est pas la réalité qui a été anéantie, mais bien les gnostiques eux-mêmes, dont le peu que l'on savait avant Nag Hammadi ne nous parvenait que de leurs détracteurs.


jeudi 3 mai 2018

La Bête dans la jungle

Chambre verte deuxième. Clap. Nous apprenons peu après, le jour où Davenne revient à la salle des ventes pour la bague de sa femme, que Cécilia et lui se sont déjà rencontrés. Cécilia l'avait seule reconnu mais n'avait pas voulu, dit-elle, l'ennuyer. Elle était adolescente à l'époque et elle avait apprécié que cet homme lui parlât comme à une adulte, sans ironie. C'est alors seulement qu'il affirme se souvenir :
Davenne : Je revois cette rencontre maintenant. C’était… il y a bien onze ans, à Rome. Il y a eu un orage effroyable et nous sommes allés nous réfugier avec votre père et des amis de votre père dans une tranchée creusée par des archéologues, c’était au palais des Césars, vous voyez, tout est resté gravé.
Cécilia : Pas tout à fait… D’abord ce n’était pas à Rome mais à Naples ; ensuite ce n’était pas il y a onze ans mais il y a quatorze ans ; c’est vrai, il y a eu un orage mais c’était à Pompéi.
La bague de Julie Vallance/Davenne *
Ce jeu entre oubli et souvenir est directement emprunté à une autre nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, mais MMLV ajoutent que "la mention de Pompéi ne peut manquer d’évoquer, aussi — souvenir incontournable sur le thème de la résurrection de l’amour par le biais d’un saisissement métaphysique face à la mort — le Voyage en Italie (Viaggio in Italia, 1954) de Roberto Rossellini. D’autant que la première rencontre entre Julien et Cécilia dans la salle des ventes s’était déjà achevée, devant deux petites poupées, sur cette réplique : « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » L’incongruité du dialogue, en plus de préparer la révélation d’une rencontre antérieure au pied du Vésuve, place le conte d’amour et de mort de Truffaut sous le signe de l’oeuvre rossellinienne, par l’hommage allusif à ces mêmes figurines qui forment le clou du spectacle du deuxième épisode de Païsa (Paisà, Roberto Rossellini, 1946)"
Pas de surprise à avoir devant ce clin d'oeil de Truffaut au maître italien car il fut, à l'instar d'André Bazin, une autre figure paternelle avouée ("mon père italien" disait-il). Après avoir écrit des articles élogieux dans Les cahiers du cinéma et l'avoir rencontré à Paris, il fut son assistant de 1956 à 1958, même si cela ne coïncida pas avec une période de grande créativité, c'est le moins qu'on puisse dire : " Quand j'ai fait la connaissance de Rossellini, raconte Truffaut, son découragement était total ; il venait de terminer La Peur et envisageait sérieusement d'abandonner le cinéma. Il m'a proposé de travailler avec lui, comme assistant, comme ami. J'ai été son assistant pendant les trois années où il n'a pas impressionné un mètre de pellicule !"

François Truffaut et Roberto Rossellini
Or, au même moment où Rossellini m'était ainsi désigné à travers cette enquête autour de La Chambre verte, je le retrouvai lors de la lecture du livre de Philippe Lançon, Le lambeau. Philippe Lançon est l'un des journalistes de Charlie-Hebdo qui ont survécu au massacre perpétré par les frères Kouachi. La mâchoire fracassée par une balle, il a néanmoins payé le prix fort : des mois d'hôpital, des opérations en nombre, une rééducation encore inachevée, une vie mise en parenthèses qu'il décrit avec une lucidité, une justesse et une tenue remarquables. Je ne lisais plus guère Charlie, je dois le dire, mais quand il m'arrivait de le faire, j'avais toujours beaucoup d'intérêt à lire les papiers de ce Lançon qui ne faisait pas partie des pères fondateurs mais qui détenait indéniablement la plume la plus littéraire de la bande. Je me rappelle encore l'article qu'il écrivit dans le numéro qui suivit le drame et qui s'était écoulé à des millions d'exemplaires (la ruée était telle qu'il était même difficile d'en trouver mais je suppose que les chiffres ont dû nettement reculer depuis). Cinq ans plus tard, il livre donc ce récit de cinq cents pages d'une prodigieuse densité, où la souffrance irradie comme une centrale nucléaire tout en étant constamment sublimée par le stoïcisme de l'auteur, qui ne cache rien des épreuves et des misères mais  ne s'apitoie jamais sur lui-même. Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte.

Donc le 29 avril, j'aborde à la page 318, où il est question qu'il change de chambre, décision qui le déprime :
" Ce lieu était devenu mon royaume et mon sous-marin. Je n'avais ni sujets, ni équipage, mais Louis XIV et le capitaine Nemo, c'était moi. Louis XIV surtout, car si comme Nemo j'avais embarqué dans mon aventure un équipage restreint d'amis, je n'avais pas comme lui déclaré la guerre à l'humanité. Je cherchais au contraire, plus que jamais, ici, à lui déclarer la paix. J'aurais voulu aimer tous ceux qui entraient, et j'y parvenais quasiment. Par la fenêtre je ne voyais aucun océan, aucun monstre, mais simplement ce pin sur lequel continuaient de se poser, comme sur un gibet, les corbeaux. J'essayais d'accepter comme une grâce, celle de Bach, l'implacable rituel hospitalier.
Je l'ai compris quelques jours plus tard en regardant avec Gabriela, dans la chambre suivante, La Prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini. Comme elle devait, pour un examen universitaire à New York, se familiariser avec la culture politique de ce règne, je lui avais proposé de regarder ensemble ce film, exemplaire de rigueur, de minutie et de simplicité : le meilleur des reportages effectués dans la machine à explorer le temps."

Je le répète, ce n'était là que l'une des coïncidences que j'avais relevées entre ce récit et le réseau littéraire et filmique que j'arpentais ces temps-ci. J'en développerai d'autres en temps utile. Je voudrais clore maintenant cette chronique autour du livre que j'ai reçu aujourd'hui, que je ne voulais lire qu'une fois le visionnage de Lost achevé : Les mêmes yeux que Lost de Pacôme Thiellement (Léo Scheer 2011). Et de fait, je l'ai lu d'une traite, stimulé à l'extrême par ce qui se dit là, dans ces pages, d'absolument essentiel.

Je n'entrerai pas ici dans le coeur du propos, c'est prématuré, mais que l'on aille bien considérer que, totalement ignorant des analyses qui allaient tisser l'essai de Pacôme Thiellement, je n'ai pu que me laisser traverser par une onde de félicité en lisant que "la réinvention systématique et obsessionnelle des techniques narratives par Damon Lindelof et Carlton Cuse [les scénaristes de Lost] est analogue à celle provoquée, en son temps, par Henry James dans l'art du roman. Et si le film d'orientation de la station The Swan de la DHARMA Initiative se trouve caché derrière un exemplaire du Tour d'écrou, c'est à l'intérieur du secret de L'Image dans le tapis (écrit un an avant Le Tour d'écrou) que l'art narratif de Lost semble résider."(p. 34)



Un peu plus loin, page 39, Thiellement conclura son chapitre en affirmant que les romans d'Henry James mis à part, il ne connaît pas de fiction plus étrange que celle de Lost. "Ce livre, confesse-t-il, est le récit de ma relation à l'écho de sa musique cachée et lointaine." Trente pages plus loin encore, évoquant un des personnages centraux de la série, John Locke, il écrit que sa "certitude, toute sa vie,  d'être spécial  et promis à un grand destin le rapproche énormément des personnages d'Henry James et particulièrement de celui de La Bête dans la jungle (1903)."

Ceci rend donc encore plus éclatante cette rencontre entre la série télévisée la plus emblématique de notre temps et le film à l'époque si décrié de François Truffaut. Nous allons voir en détail d'autres points de convergence entre les deux univers.


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* Comme annoncé dans la première scène dans l'hôtel des ventes, la bague est en forme de huit, avec deux améthystes. Curieusement, ce plan est extrêmement bref, un ou deux dixièmes de seconde, si bien que le spectateur peut à peine le saisir (il m'a fallu passer le film image par image pour en capturer un photogramme). Ce qui me trouble, c'est que le jour même où j'ai rédigé la chronique précédente,  Adrien, mon fils qui vit dans les monts du Lyonnais, m'avait appelé pour me demander des renseignements sur le nombre 8 (il est parfois étonnant : depuis peu résident dans son village, il n'en a pas moins été bombardé président de l'assemblée des conscrits en 8, autrement dit ceux qui sont nés comme lui une année en 8 - c'est une tradition très vivace dans le Beaujolais et régions circonvoisines).

Les conscrits en Beaujolais en 2018 par Jacky Augagneur

jeudi 2 novembre 2017

# 262/313 - La chèvre de Monsieur Seguin

" - Et comment Louise Chevrier se serait-elle trouvée sur tous les lieux des meurtres ? Elle ne conduit pas.
- Suppose simplement qu'elle conduise.
- Et lors de son voyage à Saint-Porchaire, Irène ne se serait pas aperçue de son absence ?
- Elle était à Bourges."

Fred Vargas, Quand sort la recluse, p. 379.

Un obscur théologien du IIème siècle, saint Irénée, fait donc le pont entre La recluse de Fred Vargas et les Sans Roi de Pacôme Thiellement. Mais je l'ai annoncé, il y a d'autres résonances entre les deux ouvrages. Ne serait-ce pas tout d'abord la Bibliothèque tout entière de Nag Hammadi la grande Recluse de l'histoire religieuse ? Quarante-quatre livres retrouvés en décembre 1945 dans une jarre de terre rouge en plein désert égyptien, mais dont il faudra attendre 1977 pour avoir une édition complète en anglais, et novembre 2007 pour une édition complète en français dans La Pléiade. "La seule façon de comprendre la Bibliothèque de Nag Hammadi, affirme Pacôme Thiellement, c'est de lui poser concrètement des questions, et pour commencer, de lui demander pourquoi elle a mis si longtemps pour venir à nous."
Pour l'écrivain, le héros de la Bibliothèque de Nag Hammadi est une héroïne. "C'est Sofia. Sofia amoureuse. L'image de notre âme." Pour comprendre ce qui va suivre, il importe de lire jusqu'au bout cette citation un peu longue :
"Lorsqu'elle tomba dans un corps et vint en cette vie, l'âme tomba au pouvoir de nombreux brigands, et les violents se la passèrent l'un à l'autre et la souillèrent. Certains la prirent par violence, d'autres en la séduisant par un cadeau illusoire." L'Exégèse de l’Âme, peut-être le cœur de la Bibliothèque de Nag Hammadi, porte bien son titre, et même à double titre. Il ne se contente pas de se faire l'"exégèse" de l'"âme" ; soit : étudier l'âme, retracer son origine, son parcours, sa signification. Bien lu, le texte peut également apparaître comme une exégèse globale de tous les autres récits qui font intervenir des incarnations de la Sofia. L'Exégèse de l’Âme nous explique leur signification secrète - elle nous dit ce que nous aurions dû y lire. Cette jeune femme, violée et humiliée, trompée et abusée, dès le commencement du monde, et qui ensuite erre en cherchant le salut, c'est nous. C'est nous tous. Et si nous considérons le Démiurge comme notre père, et de surcroît l'aimons, alors nous sommes tous victimes d'inceste en plein déni, parce qu'il fut le premier à nous souiller et à nous séduire. Tous les récits des Sans Roi décrivent le commencement du monde comme le récit d'une petite fille violée par son père.
"Elle fut souillée et perdit sa virginité. Elle se prostitua dans son corps et se livra à tout le monde, pensant que celui auquel elle va s'enlacer est son mari. Après qu'elle se fût livrée à des amants adultères, violents et infidèles pour qu'ils usent d'elle, elle sanglota beaucoup et se repentit." (p. 133)

😈 Attention, ici je suis contraint de spoiler le polar de Fred Vargas, n'allez pas plus loin si vous voulez lire ce livre en préservant tout le suspense.

Car ce que décrit Pacôme, c'est exactement ce qui se passe dans La Recluse. Les meurtres par venin d'araignée sont la vengeance d'une petite fille violée par son père, gardien de l'orphelinat de La Miséricorde, un certain Seguin qui conduit Adamsberg et Veyrenc à réinterpréter le conte d'Alphonse Daudet :
" - Tu te souviens ? De ce conte ? De l'histoire de ce monsieur Seguin et de sa pauvre petite chèvre ?
- Elle s'appelait Blanquette, dit Veyrenc. Et elle était si jolie que les châtaigniers s'inclinaient jusqu'à terre pour la caresser de leurs branches.
- Elle avait voulu fuir, n'est-ce pas , être libre ?
- Comme les six autres avant elle.
- J'avais oublié les six autres.
- Si. Monsieur Seguin aimait follement les petites chèvres mais toutes voulaient lui échapper et toutes y avaient réussi. Blanquette était la septième.
- J'ai toujours pensé que Seguin était lui-même le loup. Et puisque sa chèvre rêvait de lui échapper, il avait préféré la bouffer.
- Ou l'agresser, précisa Veyrenc. En cas de révolte, Seguin menaçait ses chèvres de "voir le loup". Tu connais le sens de l'expression : voir l'homme nu et connaître l'accouplement. Tu as raison. En réalité, Blanquette s'est fait violer. Rappelle-toi : face au loup, elle "a lutté toute la nuit", et c'est à l'aube qu'elle s'est affalée au sol, sa fourrure blanche toute sanglante - car la jolie petite chèvre était blanche, donc vierge -, pour se laisser dévorer. Tu te dis donc que Seguin portait bien son nom ?" (p. 377)
Seguin ne s'est pas contentée de violer sa fille, il l'a séquestrée pendant vingt et un ans, et son autre fille, séquestrée pendant dix-neuf ans, il l'a louée à une bande de dix jeunes violeurs qu'il laissait sortir en toute impunité de l'orphelinat  qu'il avait charge de garder. Jusqu'à ce que, en 1967, Enzo le frère aîné tranche la tête de Seguin, et libère ses deux soeurs. C'est l'aînée, Bernadette, qui patiemment a organisé ensuite les meurtres de toute la bande de bourreaux avec le venin concentré de l'araignée recluse.

Je suis bien certain que Fred Vargas n'avait aucune intention de porter un message métaphysique à travers son intrigue arachnoïde, d'en faire une métaphore du voyage de l’Âme comme dans les textes gnostiques de Nag Hammadi, mais selon moi cela n'infirme nullement cette lecture de son œuvre. Quelque chose s'est transcrit là dont elle n'avait pas elle-même conscience.
Par ailleurs, j'ai encore une autre coïncidence en réserve.

mardi 12 décembre 2017

# 296/313 - Backward messages

Chapitre 5 de Cabala, Led Zeppelin occulte. Titre : Lucifer. Pacôme Thiellement évoque cette légende initiée par le pasteur baptiste californien Gary Greenwald : diffusées à l'envers, les paroles de la chanson Starway to Heaven délivrerait une exhortation sataniste. Greenwald assure que ces messages subliminaux, ces backward messages, entraîneraient consommation de drogues et pratiques sexuelles déviantes. Et on votera même parfois des lois (Arkansas, Californie) pour obliger les disques suspectés d'user de telles pratiques d'arborer un label spécial de prévention.



De ces accusations délirantes, les musiciens pop ont fait parfois un usage parodique ou poétique - Pacôme Thiellement en donne plusieurs exemples (Ozzy Osbourne, Paul Mac Cartney) - mais le plus intéressant fut pour moi deux notes de bas de page successives, page 101 tout d'abord, où il signale que dans le cinéma, Jean Cocteau "utilisa abondamment les effets de reverse visuel et sonore dès l'éminemment cryptographique Orphée (en 1950) pour figurer le monde miroir et le monde des morts ("les miroirs sont les portes par lesquelles entre la mort"*). L'effet se pérennisera, mais postérieurement à la pop music, et notamment dans Duelle de Jacques Rivette et, chez David Lynch, à partir de Twin Peaks - toujours sous l'angle du monde renversé, et de l'invasion du monde des vivants par les interventions des morts (Cocteau est, du reste, une référence fréquente - technique comme poétique - de Rivette comme de Lynch). Aujourd'hui encore, dans le cinéma de divertissement comme dans des œuvres plus ambitieuses (les films de Kiyoschi Kurosawa, par exemple), on figure la tension du personnage, où les irruptions susceptibles de générer de l'angoisse, par des sons de souffles inversés. Les flashbacks de la série Lost sont tous systématiquement annoncés ainsi, présentant littéralement la notion de retour en arrière." [C'est moi qui souligne]

Cette référence à la série Lost me touchait d'autant plus que j'étais en train de visionner la saison 1 (j'ai terminé aujourd'hui même), et que je l'ai abordée dans deux articles, dont un titre au moins est directement en rapport avec cette idée de retour en arrière : We have to go back.

La seconde note de bas de page continuait d'évoquer cette technique du backmasking : "Ce qui n'empêche pas certains groupes pop contemporains, comme les Fiery Furnaces, d'en perpétuer et d'en renouveler un usage très poétique, cohérent avec leur univers égyptologique, cryptographique, qu'on retrouve dans leurs deux derniers chefs d’œuvre, Bitter Tea (2006) et Widow City (2007) - Les Fiery Furnaces admettent d'ailleurs une forte influence de Led Zeppelin sur ce dernier album, composé comme un quadruple quaternaire : quatre faces contenant chacune quatre titres ; et la chanson Navy Nurse fait en effet furieusement penser au style de Physical Graffiti." [C'est moi qui souligne]


Quadruple quaternaire, cela renvoyait bien sûr à la quaternité jungienne si bien explorée par Rémi Schulz. Et d'ailleurs, deux pages plus loin, la référence est tout à fait explicite :
"C.G. Jung n'a cessé de le répéter : il y a un problème avec la Trinité, avec toutes les formes de la Trinité. Il lui préférait, comme Led Zeppelin, le quaternaire, miroir selon lui de la totalité psychique : "La division en quatre, la synthèse des quatre, l'apparition miraculeuse des quatre couleurs et les quatre phases du grand œuvre sont des préoccupations constantes des anciens philosophes. Le Quatre symbolise les parties, les qualités et les aspects de l'Un. Tandis que le symbole central du christianisme est une Trinité, la formule de l'inconscient est une quaternité. De fait la formule chrétienne orthodoxe n'est même pas tout à fait complète puisqu'il manque à la Trinité l'aspect dogmatique du principe du mal, qui mène une existence plus ou moins misérable sous la forme du Diable."
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*  Ouvrons une digression dans la digression, une note de bas de page à la note de bas de page : après avoir rédigé ce billet, je suis entré dans la lecture du volumineux Donna Tartt, Le chardonneret. Un livre qu'une collègue avait laissée sur une table de la salle de réunion.

Un bouquin migrant. Que j'avais failli acheter voici quelques mois. Sans rien savoir de précis sur lui (peu me chaut que ce fut un best-seller, ce serait même plutôt rédhibitoire), simplement parce qu'au centre de l'histoire, semble-t-il, il y a ce tableau, ce simple tableau de chardonneret, et que l'idée me ravit. Je ne l'ai pas pris tout de suite d'ailleurs, ce livre, ce n'était pas très raisonnable alors que je suis déjà requis par plusieurs autres ouvrages, mais bon, au second passage, personne ne s'était emparé de la chose. Alors je l'ai recueilli, et le soir-même, j'en commençai la lecture. Et très vite, à la troisième page, ce passage fulgurant qui répondait si bien à la note sur Cocteau : "les miroirs sont les portes par lesquelles entre la mort" : 
"La fièvre me causait quantité de rêves bizarres et des plus colorés, émaillés de suées où je me débattais en tous sens sans la moindre notion de l'heure, mais lors de la dernière et pire de ces nuits je vis ma mère, dans un rêve bref et mystérieux qui me fît davantage l'impression d'une visite surnaturelle. J'étais dans la boutique de Hobie - ou, pour être plus précis, dans un espace onirique hanté censé figurer une version sommaire de la boutique - lorsqu'elle est apparue tout à coup derrière moi, surgissant dans le reflet que me renvoyait un miroir. Son image me paralysa de bonheur (...). Il ne s'agissait pas tant du rêve que d'une présence emplissant toute la pièce : une force bien à elle, une altérité vivante. Et j'avais beau le souhaiter de toutes mes forces, je savais qu'il m'était impossible de me retourner, que la regarder directement signifiait violer les lois de son monde et du mien ; elle était venue à moi de la seule manière qu'elle connaissait, et nos yeux se croisèrent dans le miroir pendant un long moment immobile ; mais juste au moment où elle semblait sur le point de parler - avec ce qui semblait être un mélange d'amusement, d'affection et d'exaspération - une vapeur ondula entre nous et je me réveillai." [C'est moi qui souligne]
On apprend juste après que la mère du narrateur est morte quand il était enfant.