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samedi 11 juillet 2026

Somewhere in time, the stories of our lives are told

 

"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] 
"Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?"
Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé.

Maurice Genevoix, La Boue, in Ceux de 14, Flammarion, 2014, p. 558.

Il reste encore à examiner deux articles issus de la recherche "univers-bloc" sur le site. Voyons tout d'abord, en demeurant dans l'ordre chronologique, celui du 22 septembre 2021 : Vers la nuit gonflée comme une eau noire. L'attracteur étrange avait fait émerger les motifs de la pluie et de la boue, que j'avais retrouvés chez Nicolas Chemla, Ursula K. Le Guin, Maurice Genevoix et Françoise Morvan avant d'en relever un écho puissant chez Valentin Retz, l'auteur de La Longue vie, dans un précédent roman, Une sorcellerie.

"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.” 

La série ne s'arrêtait pas là, puisque s'y ajoutaient Les eaux de mars de Carlos Jobim, le film Memoria d' Apitchapong Weerasethakul et celui de 1929, La pluie, de Joris Ivens et Mannus Franken.

 

Comme on aimerait en ces jours de canicule se rafraîchir d'une bonne averse...

Allons au quatrième et dernier article, où l'on va percevoir là encore un écho avec Valentin Retz. Il s'agit de Marie d’Égypte et le vertige, posté le 30 mai 2025. En voici le début :

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles.

Or, c'est justement dans les monastères du mont Athos que se termine le roman de Retz. Un dernier mouvement qui prend son origine dans une phrase imprimée sur un tee-shirt que l'auteur a photographié rue du Loing.

Le passage qui suit met en scène ce fameux concept d'univers-bloc auquel nous nous frottons depuis plusieurs jours :

Quelque part dans le temps, les histoires de nos vies sont racontées. Cela n'exprimait-il pas à merveille la vérité qui cherchait à se dire dans le roman que j'écrivais, mais aussi dans ma vie, le "quelque part" dont il était question unissant la fiction et la réalité ? Ou pour mieux dire, cette phrase si belle, si à propos, que mon étoile m’envoyait de manière si flagrante, ne suggérait-elle pas que l'unité du temps n'était rien d'autre que la parole, cette faculté prodigieuse et divine, comme si le temps n'était qu'histoires et qu'un instant reliait celles-ci à travers chaque génération, un "quelque part" depuis lequel tout se vivait et s'énonçait ?

Le deuxième événement qui m'aura persuadé que je n'étais pas en train de faire fausse route, quand bien même j'empruntais des chemins de traverse, se sera produit dans la continuité du premier. Car le jeune homme n'avait pas terminé de descendre la rue au bout de laquelle il devait disparaître, que j'ai senti s'ouvrir en moi le passage grâce auquel j'accédais d'ordinaire à l'univers de Nikopol. J'ai ainsi revécu cette expérience du même type que celle qui m'avait stupéfait à de nombreuses reprises, quand les segments du temps composant l’existence du médecin-biologiste avaient surgi, nets et lisibles, devant les yeux de mon esprit. Mais, cette fois-ci, je n'ai entendu ni voix ni phrases ; et je n'ai pas cherché à écrire quoi que ce soit. simplement, en un éclair, je me suis retrouvé dans plusieurs dimensions temporelles à la fois. Dans le quatorzième arrondissement de Paris tout d'abord, avec moi-même sur le trottoir. Puis à Thessalonique, dans l'ombre de Nikopol, alors qu'il faisait une visite à la famille de Démocrate. Puis, sur le mont Athos, aux côtés d'Apollos, alors qu'il gravissait un sentier escarpé. Comme si, preuve objective des théories que je venais d'élaborer, ce n'était plus tellement l'histoire de Nikopol et d'Apollos dont je devais faire le récit, mais celui même du temps qui m'y donnait accès. (C'est moi qui souligne)

 


Cette quête n'est pas sans ressembler à celle de Jacques Lacarrière qui, revenu du Mont Athos, s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur ces saints, martyrs et ascètes découverts là-bas, "si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants". Il décide de leur consacrer un livre et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte : 

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ? 

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

Je ne peux que reprendre ce que j'écrivais alors dans le prolongement de ces lignes :

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani* : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

 

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)

 "Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."


Par extraordinaire, je me trouvais justement à Bourges lorsque la recherche sur l'univers-bloc m'a reconduit vers cet article. L'après-midi même, bravant la chaleur, j'ai marché jusqu'à la cathédrale, et, déjà ragaillardi par sa bienheureuse fraîcheur, je pus contempler dans le déambulatoire nord le vitrail magnifique de Marie d’Égypte.

__________________ 

 * Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique. 


mercredi 8 juillet 2026

L'illusion de Yakushima

Quand la notion d'univers-bloc est apparue dans l'entretien de Valentin Retz pour la revue en ligne Diacritik, je savais l'avoir déjà rencontrée avec Jean-Marc Rochette, et pour retrouver facilement l'article, j'ai tapé "univers-bloc" dans la barre de recherche du blog. Une liste de cinq billets s'est affichée devant moi. Le premier était évidemment celui auquel je pensais, Destin inscrit dans l'univers-bloc. Sur lequel je suis revenu dans l'article précédent. Mais quid des quatre autres ? De fait, comme je le subodorais, ils ne traitent pas d'univers-bloc à proprement parler. Ils contiennent en revanche les deux mots univers et bloc de façon séparée. A première vue, donc aucun rapport autre que fortuit avec ma problématique. 

Mais est-ce si sûr ? Un simple survol m'incita par curiosité à y regarder de plus près. Prenons-les dans l'ordre chronologique de parution. Le premier remonte au 7 octobre 2012, Immenses sont les trésors de l'oubli. Voici son paragraphe introducteur : 

J'ai bien sûr acheté le livre de Christian Garcin, Borges, de loin, et dévoré les premiers chapitres. Puis je fis une pause pour, d'une part, relire comme je l'ai dit l'autre jour le premier chapitre des Anneaux de Saturne de Sebald, et d'autre part découvrir le court récit de Jean-Paul Goux, Le Séjour à Chenecé ou Les Quartiers d'hiver (3), Actes Sud, 2012. Je l'avais emprunté à la médiathèque une semaine auparavant et c'était la première fois que je lisais cet auteur, que j'avais vu souvent cité, en particulier dans les Carnets de Pierre Bergounioux. 

Or l'incipit de ce premier chapitre des Anneaux de Saturne, est celui-ci : "En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l'est de l'Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi à l'issue d'un travail assez absorbant."

Les journées du Chien, dies caniculares, sont appelées ainsi par les Romains parce qu'à cette période habituellement la plus chaude de l’été, Sirius réapparaissait à l’aube après plusieurs semaines durant lesquelles elle était demeurée invisible dans l’éclat du Soleil. Et Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel nocturne, était nommée Canicula, la petite chienne.

Cette réapparition, appelée « lever héliaque », coïncidant avec la période la plus chaude de l’année dans le bassin méditerranéen, on imaginait que la lumière intense de Sirius (qui vient du grec seirius, signifiant «brûlant», «ardent») venait s’ajouter à celle du Soleil, renforçant ainsi la chaleur déjà accablante des journées estivales. On sait aujourd'hui qu'il n'en est rien, mais la canicule est restée dans la langue, sans que la plupart des gens ne sachent l'origine du nom. Ironie de l'époque : j'ai mené cette recherche le 26 juin, un jour de canicule. Le réchauffement climatique a donc déplacé largement les dates de la fournaise...

Autre incipit, celui du roman de Jean-Paul Goux, cité dans l'article :

Je suis Alexis Chauvel, pauvre d'esprit, comme ils disent, depuis plus de quarante ans gardien de l’Épine, comme nous disions, gardien de Chenecé ou gardien de l'Abbaye, comme je préfère dire, comme je me le dis à moi-même, puisque ici nous sommes dans l'ancienne abbaye de Chenecé, maisons de Prémontrés, achetée en grande partie ruinée par notre ancêtre Chéronnet à la liquidation des biens nationaux et depuis lors appelée l’Épine sous prétexte, selon ce qu'ils disent, qu'elle est posée sur une sorte d'île en forme de fuseau, aux falaises coupées net, comme surgie d'un bloc à vingt mètres au-dessus des vagues moutonnantes des prés et des bois. (p. 9) 

Le manuscrit que nous lisons (je reprends là le texte de l'article de 2012) a été déposé par le narrateur dans un tiroir de la sacristie de Chenecé, mais il préfère dire l'armoire, pièce quasi secrète où, dès l'enfance, il aimait à se retirer pour échapper à l'agitation de la famille envahissant les lieux à chaque période de vacances. Pour qualifier ce qu'il faisait dans ce lieu clos, oublié des autres, il avait forgé deux termes, armoirer et nébuler, dont le second avait peu à peu absorbé les acceptions du premier : "On pourrait dire qu'armoirer et nébuler c'était ne rien faire, ne penser à rien, dans un espace et dans un temps où il n'arrivait rien, je crois tout au contraire que j'y faisais l'épreuve du temps puisque précisément rien n'arrivait mais qu'il advenait cependant quelque chose, un état, une manière d'être qui s'installait, s'imposait, une profonde passivité à laquelle il m'était impossible de ne pas accoler le mot d'heureuse, une envahissante passivité heureuse" (Je souligne)

Je suis frappé par cette idée qui affleure ici de l'épreuve du temps. Et je songe aussi au dernier film de Naomi Kawase vu à cette même période, L'illusion de Yakushima. Pour résumer, Corry (Vicky Krieps), infirmière coordinatrice de transplantation cardiaque pédiatrique, est envoyée dans un hôpital au Japon pour améliorer le fonctionnement d’un service de transplantations où les greffes d’organes sont encore largement un sujet tabou. Corry se bat au quotidien pour réussir la greffe d’un jeune patient d’une douzaine d’années, et vit avec Jin, un photographe qu'elle a rencontré sur l’île de Yakushima à l’extrême sud du Japon. Un jour Jin disparaît, devenant un johatsu, une de ces nombreuses personnes qui, au Japon, choisissent de s'effacer, sans laisser de trace ni d’explication.

 

J'ai lu ensuite nombre de critiques, bonnes, mauvaises ou mitigées, mais n'en ai pas trouvé une qui s'attarde sur le titre même. Qui fait référence à un moment très précis du film, où Jin reproche à Corry de vivre obsédée par le temps, par son agenda. A son avis, elle se fait une fausse idée du temps, le concevoir comme linéaire est une illusion (et ce serait là, dans mon souvenir - mais il faudrait que je revoie le film -, l'illusion même de Yakushima) : le temps serait à l'intérieur de soi. Quelque chose de la notion de l'univers-bloc s'esquissait à cet instant.

Les trois autres articles méritent aussi notre attention. Ce sera pour la prochaine fois. 

 

lundi 6 juillet 2026

Depuis l'autre versant de la réalité

 "Les événements ne se déroulent pas : ils sont, et nous les rencontrons sur notre passage."

Arthur Eddington, astronome (cité par André Hardellet, in Donnez-moi le temps, 1990)

J'ai évoqué le 20 juin, dans Riz amer et longue vie, ce roman de Valentin Retz emprunté à la médiathèque, le qualifiant de grand roman sur le temps, qui n'était pas sans rappeler les intuitions d'André Hardellet. Je repoussai alors l'examen de la question. L'heure est venue d'y répondre (je dois d'ailleurs rendre très bientôt le volume, trois semaines s'étant presque écoulées). Je m'appuierai aussi, pour ce faire, sur le grand entretien que Retz a accordé à Diacritik, le 17 février dernier. Arnaud Jamin va tout de suite au cœur du sujet en citant la réflexion qui, dit-il, soutient l’entièreté du récit : « Le temps linéaire qui structure nos langages ne permet pas d’appréhender le temps réel, lequel, pour paradoxal que cela puisse paraître, forme un bloc indivisible de moments simultanés. » 

Valentin Retz développe cette vision : "Ce qui m’a frappé, c’est que ce temps ne se vivait pas comme une simple succession passé-présent-futur, mais comme un tout indivisible. À partir de là, je suis allé voir du côté de la physique relativiste, et j’ai découvert ce que les scientifiques appellent l’univers-bloc : un lieu où chaque moment coexiste avec l’ensemble des autres. Cette manière de dire n’est d’ailleurs pas étrangère aux traditions anciennes : dans le judaïsme, par exemple, on affirme qu’« il n’y a ni avant ni après dans la Torah »." Précisant ensuite que dans La longue vie, il n'a pas cherché à construire une théorie du temps : "Mon roman ne démontre évidemment pas l’univers-bloc, tel que la physique le formule dans ses calculs. C’est plutôt une expérience sensible que j’ai voulu écrire. C’est, à mes yeux, ce que la littérature peut faire : donner à éprouver la simultanéité d’instants qu’on se représente comme séparés."

 

Or, j'ai déjà parlé ici de cette théorie de l'univers-bloc, en mai 2025, avec Destin inscrit dans l'univers-bloc, théorie mise en avant par le dessinateur et écrivain Jean-Marc Rochette dans La chair du monde, un entretien avec Adrien Rivierre. Ne craignons pas d'y revenir. 

A la question d'Adrien Rivierre : Penses-tu que tu aurais pu devenir l'homme que tu es en ayant continué l'alpinisme ? Rochette répond ceci : "Je ne crois pas car je mets l'art bien au-dessus de la grimpe. Je mets Chaïm Soutine, Vincent Van Gogh ou Paul Cézanne bien plus haut que les plus grands alpinistes comme Messner ou Carrel. Quand j'étais jeune et que je grimpais, j'éprouvais une joie d'évoluer sur les rochers mais, au fond, je savais que ce n'était pas ma destinée. Quelque chose ne sonnait pas juste. A cette époque, mon moteur était une forme de révolte. Or, celle-ci ne pouvait pas être l'architecte de ma vie. Je le sentais car je crois à la théorie de l'univers-bloc." Théorie de l'univers-bloc ? Je ne la connais pas, mais il y a un appel de note, qui nous dit ceci : "En physique, la théorie de l'univers-bloc, conséquence des découvertes d'Einstein, affirme que tous les événements passés, présents et futurs existent déjà dans l'espace-temps. Dès lors, il n'y a plus de flèche du temps orientée vers l'avenir. Cette dernière est une illusion. En réalité, c'est l'observateur des événements qui croit que les événements arrivent au moment où ils arrivent alors même qu'ils sont déjà là. Ils attendaient simplement que l’observateur les rejoigne." 

Cela rejoint parfaitement la formule de l'astrophysicien Arthur Eddington cité par André Hardellet. Lequel y revient dans son premier chapitre :

Pour reprendre la formule d'Eddington, notre présent peut se comparer à un minuscule pinceau lumineux qui se déplace le long des événements et les éclaire successivement ; ceux d'entre eux que nous n'apercevons plus (sinon par la mémoire) et ceux que nous ne distinguons pas encore n'en existent pas moins pour autant. 

Jean-Marc Rochette croit que son destin est inscrit dans l'univers-bloc : "La vie devient alors une quête vers ce savoir inconscient. C'est une vision très chamanique car les chamans voient devant eux et derrière eux."

J'écrivais ensuite, toujours en mai 2025 :

Il se passe maintenant que cette théorie de l'univers-bloc, qui m'était inconnue jusque-là, j'en trouve une seconde occurrence peu de temps après à la lecture de Vertiges, Penser avec Borges, du philosophe  Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, avril 2025). Au chapitre 14, "L'avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu", il s'interroge sur cette phrase paradoxale de l'écrivain argentin, en citant son étude, "Le temps et J.W. Dunne", publié dans Autres inquisitions. Borges disserte autour de la figure de John William Dunne (1875-1949), ingénieur aéronautique britannique, concepteur d'aéroplanes "reposant, écrit Dupuy, sur des principes originaux de stabilité et de pilotage que l'histoire des techniques n'a pas retenu". De toute façon, ce n'est pas ce qui intéresse Borges. Après avoir abandonné l'aéronautique, Dunne a publié un livre sur sur la pêche à la mouche sèche, avec une nouvelle méthode de fabrication de mouches artificielles réalistes, puis il s'est mis à étudier les rêves prémonitoires qu'il pense avoir eus, ce qui l'amène en 1927, à l'élaboration de sa théorie du temps sériel, exposée dans Le Temps et le rêve (An Experiment with Time) qui le rendit célèbre. Ce qui intéresse Borges, c'est donc le fait que Dunne soutienne que l'avenir existe déjà : "Notre expérience du temps comme succession d'événements est une illusion qui provient de la façon dont nous prenons conscience du monde. En fait, passé, présent et futur coexistent dans un univers de niveau supérieur, qui est celui de l'éternité." (p. 218) Ici, un appel de note précise que " J.W. Dunne anticipe une conception du temps qui a reçu le nom d'éternalisme ou théorie de l'univers-bloc." (Je souligne)

Jean-Pierre Dupuy ajoute que le principal argument avancé par Dunne en faveur de sa théorie est donc l'existence de rêves prémonitoires*, Borges commentant ce point en citant Shopenhauer qui a écrit "que la vie et les rêves dont les feuillets d'un même livre : les lire en ordre, c'est vivre ; les feuilleter, rêver."

Là encore, replongeant dans Donnez-moi le temps, je découvre qu'Hardellet a aussi évoqué John W. Dunne : 

John W. Dunne a écrit un livre passionnant : Le Temps et le Rêve. Il y soutient  que, dans le rêve, nous utilisons à la fois le passé et le futur ; nous nous souvenons de ce qui ne s'est pas encore produit, et les cas qu'il cite sont, à tout le moins, embarrassants ; mais il s'agit de cas personnels, donc invérifiables et sans valeur aucune aux yeux des scientifiques. André Breton, lorsque j'avais encore la joie d'aller le voir rue Fontaine, m'a plusieurs fois parlé de cet ouvrage auquel il attachait de l'importance. (p. 43)

A la fin de l'entretien de Diacritik, Arnaud Jamin dit qu'un long et émouvant passage du roman est consacré à la veillée funèbre de Philippe Sollers, disparu au printemps 2023 : "Vous décrivez comment la voix de Yannick Haenel, lisant à cet instant des pages de l’ultime récit de l’auteur (La deuxième vie, Gallimard, 2024), qui était aussi votre éditeur, a opéré à ce moment-là une véritable apparition de son corps glorieux." Et Retz répond ceci :

La scène n’a rien d’allégorique. Le corps est là. À ce moment précis, Yannick Haenel lit un texte posthume de Philippe Sollers. Et quelque chose bascule : une voix intensément vivante traverse la pièce, tandis que celui qui parle est mort — comme si le cadavre se levait pour nous parler depuis l’après. Cette situation produit un décalage singulier. Quelque chose du temps se retourne : l’impression très nette d’accéder, par avance, à un état à venir de l’existence. C’est ce que j’appelle un trou de verre, un raccourci pour accéder simultanément à tous les temps. Chez Sollers, cette intensité passait notamment par l’art de la citation, par cette manière de convoquer les morts et de faire coexister toutes les voix dans une même présence. 

Trou de verre, l'expression est curieusement fautive, il faut parler de trou de ver (Wikipedia : Un trou de ver (en anglais : wormhole, ou parfois pont d’Einstein-Rosen) est, en astrophysique, un objet hypothétique qui relierait deux feuillets distincts ou deux régions distinctes de l'espace-temps et se manifesterait, d'un côté, comme un trou noir et, de l'autre côté, comme un trou blanc.)* Retrouvons le passage précis du roman (où j'ai laissé la faute) :

A cette occasion, en effet, j'ai assisté à une scène pour le moins étonnante, laquelle, mise en rapport avec les précédentes, m'aura donné l'intuition que d'improbables trous de verre relient entre eux les différents moments du temps ; autrement dit, qu'il existe des passages permettant de contourner la loi d'airain qui ordonne le passé, le présent et l'avenir. Mais attention, ce dont je parle n'a rien à voir avec un voyage temporel, tel qu'on l'imaginerait de prime abord. Il ne s'agit d'utiliser quelque machine construite savamment pour circuler d'une époque à une autre à la manière de H.G. Wells. Non, ici, le décor ne change pas, c'est le sujet qui se transforme. Car l'être humain n'évolue pas à l'intérieur du temps à la manière d'un objet qui se déplace dans l'espace. Voilà ce que j'ai appris. D'ailleurs, l'être humain n'évolue pas du tout à l'intérieur du temps. Au contraire, c'est en lui que le temps évolue et se temporalise ; en lui, et dans sa conscience. Ce qui signifie, entre autres choses, qu'il est possible d'expérimenter par avance l'être réel que nous ne sommes pas encore, mais que nous deviendrons dans le futur ; le temps formant, comme je l'ai déjà dit, un bloc indivisible de moments simultanés." (p. 134-135)

 *

Pour finir, provisoirement, ces lignes d'André Hardellet, extraites du recueil La Cité Montgol, p. 37 : 

Alice parlait, au-dessus du puits, dans une bouffée de lierre, pour entendre sa voix revenir, chuchotante, depuis l'autre versant de la réalité. 

_____________

* Il est intéressant de retrouver dans cette définition le terme de "feuillets", utilisé par Shopenhauer pour parler de la vie et des rêves.

 

mercredi 30 juillet 2025

Treize années à te regarder mourir

Gardien de chats, cela laisse du temps libre. Remplir les gamelles, nettoyer les litières, caresser de temps à autre les deux matous, la tache n'est pas exorbitante. Et si j'ai arpenté quelques musées, j'ai aussi beaucoup lu. Par exemple, Changer : méthode d’Édouard Louis, qui était dans la bibliothèque de Gaby. Son quatrième récit autobiographique (je n'avais lu jusqu'ici que Qui a tué mon père, Seuil, 2018), où il revient sur son enfance, son adolescence, et son itinéraire de transfuge de classe, avec tout le travail accompli sur son corps pour masquer son origine prolétaire : attention aux gestes et à la voix (accent qu'il faut perdre), manières de manger, garde-robe renouvelée, dentition refaite (grâce à de généreux mécènes), culture littéraire et musicale à absorber à fortes doses, etc. Un parcours édifiant, souvent douloureux, jalonné de rencontres déterminantes, mais qui passe aussi par des mensonges et des abandons d'amitié (qui laissent plus d'une fois songeur - et c'est sans doute que notre conception de l'amitié ne peut s'affranchir de la fidélité et de la permanence).

Et puis, non loin de l'appartement, sur cette longue avenue de Grammont, mon fils m'avait signalé la librairie Les Temps sauvages, librairie coopérative (la meilleure de Tours, m'avait-il précisé). Sans doute avait-il exagéré, mais j'y dénichai en tout cas un livre que j'avais vainement cherché jusque-là. Un petit livre de 80 pages, dont j'avais lu la chronique dans le Libération du 30 mai dernier : Treize années à te regarder mourir (éditions du commun), par Benjamin Daugeron.

 

La chronique de Libé commençait ainsi : "C’est un petit livre qui tient dans la poche et laisse sa marque. Un livre rouge, court, simple dans son expression, direct, carré, comme s’il fallait maintenant mettre de l’ordre et faire les comptes. Treize années à te regarder mourir dit où, quand, comment, combien, et commence par une naissance : «André est né à La Châtre dans l’Indre, en plein cœur du Berry. Le Berry c’est loin. Loin de tout. La grande ville, la mer, la montagne, tout est loin.» "

La Châtre, où je suis allé au lycée (George Sand, évidemment), où j'ai habité plus de dix ans, où j'ai rencontré Fred Deux et Cécile Reims, où je retourne régulièrement pour visiter ma mère, entrée à l'ehpad. La Châtre, au beau milieu de la diagonale du vide, écrit encore l'auteur. Son père, André, y naît  le 12 octobre 1964. Daniel, le grand-père, est ouvrier agricole, "malade de l'alcool comme ses frères et sœurs, et comme ses parents, ses oncles, ses tantes, et peut-être même ses grands-parents avant lui." D'emblée, le grand thème du livre est donc posé : «Un alcoolisme qui n’est pas le fruit d’une tradition ou d’une culture mais qui est déjà le témoin à l’époque d’un renoncement à l’avenir de toute une catégorie de population abandonnée, laissée à elle-même. L'alcool est un moyen de sortir du réel, d'accepter le poids de l'existence, sa fatalité."

Fatalité, peut-être pas. Il a raison de dire que l'alcoolisme n'était pas le fruit d'une tradition ou d'une culture : mon propre père était aussi ouvrier agricole, et son père avant lui, qui n'a jamais eu que quelques hectares de terre, deux vaches et un âne. Et pourtant, dans cette famille, je n'ai observé aucun cas d'alcoolisme. De même dans ma famille maternelle, paysanne elle aussi. Et je connais beaucoup d'autres familles semblables. Ce n'est pas pour dire que l'alcoolisme n'existe pas dans les campagnes et que seule cette malheureuse famille Daugeron en aurait été frappée. Non, c'est un phénomène social bien réel, et Benjamin Daugeron en donne un témoignage bouleversant. Le livre est dédié à Colette, sa grand-mère, dont il relate le chemin de croix. Elle essaie par deux fois d'obtenir le divorce d'avec Daniel, son mari violent et violeur, mais la justice, reconnaissant son alcoolisme comme une maladie de longue durée, rejette la demande en divorce. Un peu plus tard, il se suicide d'un coup de carabine. 

A partir de là, à partir du second chapitre, le fils s'adresse au père. André, qui vit dans un appartement de la ZUP 1, seul, avec comme éternelle compagne la télévision : "Tu ne comptes plus les heures passées devant la télévision. Tu ne t'ennuies même plus. Tu fixes l'écran, le regard vide. Il t'anesthésie. Il amollit tout ton corps, anéantit tes capacités intellectuelles et participe à détruire tout espoir d'une vie nouvelle." De même, Édouard Louis dans Changer : méthode, s'adresse à son père : "Tu m'avais appris qu'il fallait regarder la télévision à table, que l'heure du repas était celle où on regardait la télé en famille, les informations du soir et ensuite un film ou une série. Si ma mère essayait de parler ou si je voulais raconter une anecdote de ma journée à l'école tu t'énervais, tu nous disais de nous taire. Tu disais que regarder la télé le soir était une affaire de politesse. A la maison il y avait quatre ou cinq télévisions, tu allais les chercher à la décharge et tu les réparais, une télé dans chaque chambre, une dans la pièce commune. On la regardait le matin avant d'aller à l'école, le soir avant de dormir, les après-midi pendant le week-end." 

Il y a ainsi des parallèles frappants entre les deux récits. Ce n'est pas un hasard, les mêmes déterminismes sociaux sont à l’œuvre, provoquant les mêmes dégâts irréversibles. Benjamin raconte la descente aux enfers de son père, qui sombre aux alentours de ses 32 ans, après le diagnostic de cancer à l'âge de six mois du fils cadet : "Bien que soigné avec succès, c'est à l'hôpital que tu prends de mauvaises habitudes. Il faut oublier la mort qui plane, se détendre après la chimio du petit, alors tu sors boire un coup, puis deux deux, voire trois. Tous les soirs." Le petit s'en sort, mais André continue de boire, le couple se fissure, la violence s'installe, à tel point que Benjamin appelle la police contre son père. Il a 8 ans. André reste seul. La maison de la rue de la Rochette est vendue, et l'argent de la vente vite dilapidée. Perte de la famille, perte du travail, la santé qui se détériore de jour en jour. "Tu passeras des années devant ton écran de télévision à attendre la mort."

Dans L'effondrement, un autre livre (que je n'ai pas lu), Édouard Louis raconte comment son grand frère s’est définitivement «effondré» à 38 ans. Il a été retrouvé sur le sol de son appartement inconscient, «comme un animal à l’agonie, comme une bête». Ses organes étaient dégradés par l’alcool, son cerveau endommagé, sa mère a autorisé l’équipe médicale du service de réanimation à le débrancher. «Il était mort mais elle était la seule à avoir le droit de le faire mourir. Il avait trente-huit ans.»

C'est Colette, la grand-mère, qui va chez son fils et le découvre gisant derrière la porte du salon. "Vert. Jaune. Marron. Gonflé. Méconnaissable. Mort." Mort trois jours avant. "Trois jours de putréfaction de la viande dans une pièce chauffée à 22° C ont rendu l'autopsie difficile et presque impossible la détermination exacte de la mort."

La suite est édifiante : "Il faut voir comme les agents publics nous regardent  à notre arrivée au tribunal pour signer une renonciation à la succession. La justice lit sur nous la pauvreté. Nous sommes ce que les gens qui n’en sont pas appellent des “cas sociaux”. Le ton avec lequel la fonctionnaire qui nous reçoit s'adresse à nous est équivoque. Je sens encore le poids de son regard de mépris sur mes épaules. Peut-être que le soir en rentrant chez elle, elle parlera de nous à son mari en disant les "cassos". C'est comme ça que je le vois écrit sur les réseaux sociaux. C'est comme ça que les Blancs privilégiés qui m'entourent disent à l'école."

Benjamin Daugeron n'est pas resté un "cassos", il n'a pas connu la trajectoire foudroyante d’Édouard Louis, mais il a réussi à intégrer une classe préparatoire aux grandes écoles option économie à Orléans, puis il est allé à Paris, où il vit désormais. Il a surtout écrit ce livre courageux, qui n'aura certainement pas un grand succès public (j'espère me tromper), mais qui mérite vraiment le détour.

Je l'avais demandé dans les deux librairies existant à La Châtre. Il n'y était pas. On ne savait rien de lui. J'ai lu que Gaël Faye avait été reçu récemment dans l'une des deux. C'est bien. Mais il faut inviter aussi Benjamin Daugeron. Le malheur n'est pas qu'en Afrique, il est aussi parfois au coin de sa propre rue. 

 

Ayline Olukman - America

samedi 7 juin 2025

Eméraudes dans un tas de fumier

Petite pause dans l'investigation pascalienne. Je voudrais évoquer deux livres lus récemment, que j'ai beaucoup aimés, qui n'ont a priori peu de choses à voir, mais qui se sont rejoints l'espace d'un instant au cours de ma lecture.

 

Le premier m'a été prêté par le Doc. Un article de Gilles Heuré dans Télérama m'avait donné envie de le découvrir, et cela tombait bien, mon vieux camarade baxtérien m'avait devancé, sans que nous nous soyons concertés. Je profitai de la résidence théâtrale à La Châtre autour des Dialogues avec Leuco pour lui emprunter le volume : Dans une bourgade paisible de France, de Mikhaïl Ossorguine, traduit du russe par Claire Delaunay, dans la collection "Poustiaki", chez Verdier. Ossorguine (1878 -1942), écrivain russe exilé en France depuis 1922, fuit Paris en 1940 pour se réfugier avec son épouse (Tatiana, née Bakounine (1904-1995), petite-nièce de l'anarchiste Mikhaïl Bakounine) dans une petite colonie russe établie à Chabris, dans l'Indre, sur la rive gauche du Cher. Chabris (jamais nommée dans le livre) est cette bourgade paisible*, située sur la ligne de démarcation, où la vie quotidienne continue tant bien que mal malgré les bouleversements colossaux provoqués par l'Occupation. 

Ossorguine a connu la prison par deux fois, sous le régime tsariste et sous le régime bolchevik (il est expulsé de Russie à peine revenu de dix ans d'exil en Italie), et les nazis n'ont pas plus de sympathie pour lui : quand il retourne à Paris après plusieurs mois passés à Chabris, c'est pour y découvrir que son appartement a été mis sous scellés, et qu'il a tout perdu : "mes papiers confisqués, mes archives, lettres, manuscrits, tous mes livres emportés, tout ce qui m'était cher sans présenter le moindre intérêt pour des inconnus, et encore moins pour les pillards venus à trois reprises en véhicule militaire." (p. 108) Lui et sa femme ne s'attardent pas à Paris, où ils craignent une arrestation, et rejoignent non sans angoisse, après d'interminables heures d'attente dans les gares, le petit village berrichon où il est encore possible de survivre.


Dans ce village, rien ne l'émeut autant que le travail des paysans, lui qu'un prix littéraire décerné en Amérique avait permis l'acquisition à Sainte-Geneviève-des-Bois d'une parcelle de terrain qu'il transforma en potager. « Des années durant, écrit Leonid Livak, Ossorguine partagea ses activités agricoles avec ses compatriotes exilés à travers une série de vignettes publiées par la presse russe à Paris. La description minutieuse des plantations et des soins dispensés aux végétaux s’y mêle à la réflexion de l’auteur déraciné sur sa place dans le monde moderne ». 

C'est ici, sur cette importance accordée au jardin, que se tissa une complicité d'esprit avec La Chair du monde, le livre d'entretiens  avec Jean-Marc Rochette que j'ai évoqué dans Au milieu du chemin de notre vie. Vivant maintenant dans une vallée reculée du massif des Ecrins, le dessinateur a développé aussi un enthousiame profond pour le jardin qu'il y entretient avec sa femme : "Si vous avez un terrain, si vous cultivez votre jardin en suivant les préceptes du sol vivant, alors vous n'allez jamais mourir de faim. C'est un véritable projet politique ! Il est factuel et tangible." (p. 47) Plus loin, à une question d'Adrien Rivierre sur la pensée animiste telle que décrite par l'anthropologue Philippe Descola, Rochette répond ceci :

Cela me fait penser au fumier que je suis en train de répandre dans mon jardin. Il est essentiel car il permet d'enrichir la terre. Et quand tu commences à l'étaler, tu vois apparaître des centaines de vers de terre. Tu vois la vie. A chaque pelletée, je sais , au plus profond de moi, que les vers qui y sont présents sont la base de la continuité de l'esprit que Descola mentionne. Ces vers de terre sont aussi admirables et brillants que n'importe laquelle des civilisations humaines ! Et je ne rigole pas en disant cela. D'où vient la richesse des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles, celle qui a permis à Rembrandt ou Spinoza d'exprimer leur génie ? De leur prospérité agricole. C'est une révolution agricole alimentée au fumier ! Pour comprendre la marche du monde, il faut d'abord être en admiration devant un tas de fumier, c'est la base du reste." (p. 67-68)

Rembrandt, Autoportrait avec béret et col droit
(1659, National Gallery of Art, Washington, D.C.). « Je trouve des rubis et des émeraudes dans un tas de fumier »

C'est ce passage précis qui m'apparut soudain en résonance avec une section du livre d'Ossorguine, une page et demie tout à fait représentative du livre en son entier. Il commence par ces mots : "Imaginez un homme simple de la campagne qui lit le journal. Ses doigts manient la lourde houe avec plus de facilité que les feuilles de papier, son cerveau n'est pas adapté pour la pensée retorse et la lecture entre les lignes." Il le décrit ensuite commençant par la chronique militaire : "Berlin fait savoir" que ses raids aériens ont été désastreux pour les Anglais, tandis que ceux-ci ont été repoussés et qu'ils n'ont pu larguer "que quelques bombes sur un champ dégagé, tuant une vache et un lapin". Londres, de son côté, rapporte une nuit calme et un raid réussi sur Berlin : "Tous les avions sont retournés à leur base, et douze avions ennemis ont été abattus." Bref, on voit que les fake news ne datent pas d'hier. Ossorguine donne ensuite avec une douce ironie deux autres exemples de nouvelles contradictoires, qui laissent son lecteur en plein doute : "Après une pause, il passe aux informations diplomatiques et se demande à nouveau comment il se fait que tout diplomate d'un côté ou de l'autre, où qu'il aille, rencontre l'attitude la plus cordiale et le plein accord avec ses propositions, alors que son adversaire se heurte partout à une attitude aigre et une réponse évasive." 

Et il termine par ce paragraphe : "Le lecteur a la tête sur le point d'exploser, et il part l'aérer : il laboure, herse, bêche, répand le fumier, sème. Et ici au moins, tout est vrai et sans tromperie, et chaque heure de labeur portera ses fruits dans une égale mesure, pour lui comme pour son voisin, ami ou ennemi." (p. 222-223)

Mikhaïl Ossorguine ne reverra jamais Paris et son jardin de Sainte-Geneviève-des-Bois : il décède à Chabris en 1942, victime d'une crise cardiaque. Et c'est dans le petit cimetière du village qu'il repose. "Tombe difficile à localiser, écrit Bertrand Beyern, (la gravure du nom est masquée par un rosier) : emprunter la troisième travée à gauche, après la croix centrale." Jeanne Tesson, pour La Nouvelle République, écrit moins rudement : "Une fois au cimetière de Chabris (Indre), il faut passer la fontaine, puis prendre la troisième travée sur la gauche, dans le carré des Lys. En regardant vers l’ouest, on tombe rapidement sur une tombe blanche, presque intégralement recouverte de fleurs sauvages. Sur la pierre tombale grimpe un rosier. Pas encore fleuri en ce début de printemps, il laisse apparaître les inscriptions en cyrillique qui rendent hommage à Mikhaïl Ossorguine, écrivain et journaliste russe mort en 1942, à Chabris où il était alors réfugié." 

 

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* Leonid Livak, dans sa présentation du livre, signale que ce titre est une allusion à l'incipit de Don Quichotte : "Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait, il n'y a pas longtemps, un hidalgo..." Ossorguine se désignait lui-même comme le "Don Quichotte du potager".

 

vendredi 30 mai 2025

Marie d'Egypte et le vertige

La Grèce est au cœur de l’œuvre de Jacques Lacarrière mais on ne saurait la réduire à ce seul pays. Il raconte dans L’Été grec comment il est frappé par les figures de saints peints sur les murs d'un monastère du mont Athos, et surtout par ce fait qu'il est ignorant de la plupart d'entre elles. Saints, martyrs, ascètes appartenant tous à la tradition orthodoxe et parfois à la tradition copte d’Égypte. Revenu en France, désireux de se documenter, il s'aperçoit qu'il n'existe pratiquement aucun livre sur eux,"si ce n'est de vieux manuels d'histoire ecclésiastique tout à fait rebutants".  Ce livre, à l'instigation d'un ami, il décide donc de l'écrire*, et cela l'entraîne en Égypte, d'abord en 1956, puis en 1979. "C'est surtout cette année-là, dit-il, que je pus voyager longuement et emprunter en voiture la route de la Mer Rouge, fermée jusqu'alors en raison du conflit avec Israël. " Il visite alors les deux monastères coptes qu'il n'avait pu voir en 1956, Saint-Antoine (Deir Mar Antonios) et Saint-Paul de Thèbes (Deir Mar Boulos). Il cite la dernière note de son Journal copte :

En me promenant avant de repartir autour du monastère, en ce terrain où se lit à travers les fossiles le défunt mariage des eaux et de la terre, je me dis : l’Égypte copte est cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir. Comme ce monastère, bastion de boue, qui a su résister à l'érosion des siècles. Mais pour combien de temps ? Que sont les dix-huit moines qui l'habitent encore face au jaillissement renouvelé de l'Islam ?

Et il ajoute que c'est là, au cœur "de cette odeur têtue du Temps qui ne veut pas mourir", qu'il rencontre celle qu'il devait nommer plus tard Marie d’Égypte, dont l'ombre l'a "suivi plus de vingt-cinq ans", Marie, longtemps prostituée à Alexandrie, qui suit une troupe de pèlerins à Jérusalem, se convertit puis vit 47 ans dans le désert, avant de rencontrer le moine Zosime, qui lui donne la communion. Elle meurt peu après, un lion aidant Zosime à creuser sa tombe.

 

Sainte Marie l'Égyptienne, José de Ribera, huile sur toile, 1641, Montpellier, Musée Fabre.

L'écrivain évoque le désert copte dans Sourates (1982) : "Horizon, infini à l'intérieur de soi. Le soleil insoumis, le vent de feu, la neige immaculée du sable ne font que susciter au sein de l'homme, de l'ermite la tentation d'une ombre dense, d'un refuge dans la nuit de l'être, la pénombre des yeux fermés, du corps clos. Le désert effrite les âmes et les corps comme il effrite les monts et les rocs. Il dénude jusqu'au subconscient ne laissant plus en nous que l'écorché de nos phantasmes, le blanc squelette des pulsions desséchées."

Dans Chemins d'écriture, il poursuit ainsi : " Pulsions desséchées. Cette image est prémonitoire. Je ne savais pas, quand je l'ai conçue, que j'écrirais Marie d’Égypte** deux ans plus tard et que l'ascèse de la sainte prostituée qui assèchera, desséchera, craquellera son corps peu à peu, le rendant aussi fragile et transparent qu'une mue d'insecte, exprimerait très exactement cette image."

 

Ce qui suit m'intéressa au plus haut chef. Jacques Lacarrière écrit que le désert fut pour lui le lieu renouvelé de discrètes initiations, mais que jamais il ne fut un Maître car, à l'inverse de l'Amour et de la Mort, on ne peut le personnaliser : "Le désert, c'est l'impersonnel puisqu'il est miroir de vide et miroir d'absolu. Et qu'est-ce qu'un vide qui se mire ? C'est un vertige. Le désert est vertige. En lui seul, si vos yeux savent s'ouvrir, les yeux de l'âme s'entend, vous apercevrez là, brûlant / en son immobile tournoi / torride en son tournis / le derviche des dunes." (Je souligne)

Le vertige. On se rappelle sans doute que le motif était au centre du récent article "Destin inscrit dans l'univers-bloc", avec Jean-Pierre Dupuy et Jean-Marc Rochette. L'image de cet immobile tournoi que Jacques Lacarrière développe dans ce quatrain terminal ne renvoie-t-il pas aussi à cette notion de point fixe au cœur du livre de Jean-Pierre Dupuy ? Quatrième de couverture : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Je souligne)

Et puisque j'en suis à évoquer des articles précédents, je signale aussi - en écho à Bourges à double tour, où Jean-Paul Kauffmann racontait sa découverte des passages secrets de la cathédrale Saint-Étienne -, que la dite cathédrale comporte un vitrail (baie 21 dans l’ambulatoire du chœur, côté gauche), qui décrit la vie complète de Marie l’Égyptienne***. Ce qui est bien la preuve que la sainte n'était pas célèbre que dans la tradition orthodoxe.

Daniela Mariani : "Daté de 1210-1215, ce vitrail suit de près la narration de la version T du poème. Dans la partie inférieure, on voit la prostituée recevoir des clients, puis partir en bateau. Puis en remontant, les deux registres suivants ont lieu dans l’église de Jérusalem, où un ange armé d’une épée arrête la femme sur le seuil. Après sa prière à la Vierge, Marie entre dans l’église, et nous la voyons à genoux devant l’autel. Puis elle achète trois pains et prie dans l’église de Saint-Jean sur le Jourdain : c’est à ce moment que sa tresse blonde est recouverte d’une tunique marron, signe de mendicité. Dans le registre encore supérieur, après la traversée du Jourdain, on retrouve Marie au désert dans une forêt, vêtue et voilée, puis dans la scène suivante, elle déambule nue dans le même paysage : ses cheveux sont longs et lâchés, dont une mèche est ostensiblement tenue en main par la pénitente (fig. 9)."

Marie l’Égyptienne nue dans la forêt. Bourges, chœur, baie 21, cadre 21 (1210-1215)


"Ses côtes, soulignées, manifestent sa maigreur. Entre la première scène et celle-ci, quarante ans ont passé. Dans la troisième registre en partant du haut, Marie l’Égyptienne rencontre Zosime et se couvre de son manteau dont elle est vêtue au moment de communier et à sa mort : ses cheveux sont abondants dans les deux cas. Même son âme qui monte au ciel est figurée avec sa chevelure. Lors de l’inhumation (avant-dernier registre), la sainte est enveloppée dans un linceul, une croix sur le visage. Enfin, dans le registre supérieur, le Christ (ou le Père, ou le sein d’Abraham) accueille son âme dont le visage chevelu est couronné du nimbe. La précision iconographique du vitrail illustre combien l’aspect physique de la femme est une clé de lecture des moments de sa vie, un signe de ses différents états sociaux, et dans les scènes au désert, la chevelure, abondante et désordonnée, est concorde avec le paysage : l’ensemble des éléments descriptifs converge et élabore un récit hagiographique qui met en scène une femme sauvage."

Par ailleurs, on retrouve Jean-Paul Kauffmann dans Chemins d'écriture à travers cette photo des pages 182-183 :

La légende dit : "J'ai choisi cette photo de Sylvia et de moi devant la maison des cœurs parce qu'elle a été prise, lors de son passage, par le journaliste Jean-Paul Kauffmann, retenu trois ans en otage au Liban et aujourd'hui enfin libéré."
 

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* Ce sera Les Hommes ivres de Dieu, qui eurent trois éditions successives en 1961, en 1975 et en 1983. 


** Ce sera son premier roman (1983).

*** Voir l'étude savante de Daniela Mariani, La chevelure de sainte Marie l’Égyptienne d’après Rutebeuf. Contraste des sources et de la tradition iconographique.  "

jeudi 22 mai 2025

Destin inscrit dans l'univers-bloc

Comme je te le disais également, je crois aux synchronicités jungiennes, à ces choses qui a priori n'ont pas de rapport entre elles mais qui tout à coup s'associent. Ce fut le cas hier quand nous parlions de mon inquiétude quant à la marche du monde, qui faisait écho à la pluie diluvienne qui agitait le Vénéon.

Jean-Marc Rochette, La Chair du monde, entretiens avec Adrien Rivierre (p. 161)

Repartons de ces paroles de Jean-Marc Rochette, par laquelle je terminais l'article précédent. Je voudrais juste remonter à celles qui les ont immédiatement précédées, suscitées par cette question d'Adrien Rivierre : Penses-tu que tu aurais pu devenir l'homme que tu es en ayant continué l'alpinisme ? Rochette répond ceci : "Je ne crois pas car je mets l'art bien au-dessus de la grimpe. Je mets Chaïm Soutine, Vincent Van Gogh ou Paul Cézanne bien plus haut que les plus grands alpinistes comme Messner ou Carrel. Quand j'étais jeune et que je grimpais, j'éprouvais une joie d'évoluer sur les rochers mais, au fond, je savais que ce n'était pas ma destinée. Quelque chose ne sonnait pas juste. A cette époque, mon moteur était une forme de révolte. Or, celle-ci ne pouvait pas être l'architecte de ma vie.Je le sentais car je crois à la théorie de l'univers-bloc." Théorie de l'univers-bloc ? Je ne la connais pas, mais il y a un appel de note, qui nous dit ceci : "En physique, la théorie de l'univers-bloc, conséquence des découvertes d'Einstein, affirme que tous les événements passés, présents et futurs existent déjà dans l'espace-temps. Dès lors, il n'y a plus de flèche du temps orientée vers l'avenir. Cette dernière est une illusion. En réalité, c'est l'observateur des événements qui croit que les événements arrivent au moment où ils arrivent alors même qu'ils sont déjà là. Ils attendaient simplement que l’observateur les rejoigne."


 Rochette explique que cette théorie est une forme d'éternalisme, comme si on avait la possibilité de voyager dans le temps. "Je crois, ajoute-t-il, que mon destin est inscrit dans cet univers-bloc. La vie devient alors une quête vers ce savoir inconscient. C'est une vision très chamanique car les chamans voient devant eux et derrière eux." C'est juste après qu'il dit aussi croire aux synchronicités.

Adrien Rivierre tente alors une objection en demandant à Rochette s'il ne pense pas que ses choix peuvent orienter le réel et sa vie. Et l'artiste répond alors qu'il ne réfléchit pas ainsi : "Parfois, tout se passe comme si l'univers-bloc me coinçait dans des endroits où je ne souhaitais pas aller. Par exemple, je ne voulais pas acheter cette maison. Puis, finalement, avec l'aide de mon cousin, je me dis que je vais investir tout ce que j'ai pour l'acquérir. Au dernier moment, il me dit qu'il ne veut plus faire partie du projet et je me retrouve à l'acheter seul. Je suis coincé. Or, si je ne le fais pas, nous ne sommes pas assis ici dans cet atelier à échanger ensemble ! Je ne peux pas tenir tous les propos auxquels je crois au plus profond de moi. Cette conception de l'univers-bloc ne me permet pas de voir le futur et de dire ce que ma vie va devenir, mais cela me fait vibrer différemment selon les décisions à prendre."


Il se passe maintenant que cette théorie de l'univers-bloc, qui m'était inconnue jusque-là, j'en trouve une seconde occurrence peu de temps après à la lecture de Vertiges, Penser avec Borges, du philosophe  Jean-Pierre Dupuy (Le Seuil, avril 2025). Au chapitre 14, "L'avenir est inévitable, mais il peut ne pas avoir lieu", il s'interroge sur cette phrase paradoxale de l'écrivain argentin, en citant son étude, "Le temps et J.W. Dunne", publié dans Autres inquisitions. Borges disserte autour de la figure de John William Dunne (1875-1949), ingénieur aéronautique britannique, concepteur d'aéroplanes "reposant, écrit Dupuy, sur des principes originaux de stabilité et de pilotage que l'histoire des techniques n'a pas retenu". De toute façon, ce n'est pas ce qui intéresse Borges. Après avoir abandonné l'aéronautique, Dunne a publié un livre sur sur la pêche à la mouche sèche, avec une nouvelle méthode de fabrication de mouches artificielles réalistes, puis il s'est mis à étudier les rêves prémonitoires qu'il pense avoir eus, ce qui l'amène en 1927, à l'élaboration de sa théorie du temps sériel, exposée dans Le Temps et le rêve (An Experiment with Time) qui le rendit célèbre. Ce qui intéresse Borges, c'est donc le fait que Dunne soutienne que l'avenir existe déjà : "Notre expérience du temps comme succession d'événements est une illusion qui provient de la façon dont nous prenons conscience du monde. En fait, passé, présent et futur coexistent dans un univers de niveau supérieur, qui est celui de l'éternité." (p. 218) Ici, un appel de note précise que " J.W. Dunne anticipe une conception du temps qui a reçu le nom d'éternalisme ou théorie de l'univers-bloc." (Je souligne)

Jean-Pierre Dupuy ajoute que le principal argument avancé par Dunne en faveur de sa théorie est donc l'existence de rêves prémonitoires*, Borges commentant ce point en citant Shopenhauer qui a écrit "que la vie et les rêves dont les feuillets d'un même livre : les lire en ordre, c'est vivre ; les feuilleter, rêver."

On connaît ma fascination pour le thème du vertige, et l'on ne s'étonnera donc pas que j'ai absolument tenu à lire cet essai dès sa parution : "Vertiges, tissu de récits, contes et lectures, est construit selon une « hiérarchie enchevêtrée », nous conduisant de Tchernobyl aux élections états-uniennes, de Vertigo à la série Lost, de chameaux à la question de l’impuissance, sexuelle comme créative. La réflexion se déploie à partir de la notion de « point fixe », commentée de chapitre en chapitre." (Quatrième de couverture)

Il faut noter que cette résonance de l'univers-bloc, du livre de Rochette à celui de Dupuy, se redouble d'une résonance autour du motif du vertige. Vertiges est aussi le titre d'un art-book consacré à Rochette que je possède depuis quelques années.


 Et l'article du 20 janvier 2020 renvoyait à un post antérieur du 14 janvier, sur le blog Fixer les vertiges (maintenant abandonné), où j'épinglai la seule occurrence du vertige dans l'album Ailefroide.

(cliquer sur l'image pour lire la vignette)

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* Wikipedia : "Le premier rêve qu'il enregistre a lieu en 1898 : il rêve que sa montre s'arrête à une heure précise avant de se réveiller et de constater que c'est effectivement le cas[2]. Des rêves ultérieurs semblaient prédictifs d'évènements graves : l'éruption de la Montagne Pelée de 1902 en Martinique (un rêve cité par C.G. Jung dans son essai sur la synchronicité), un incendie d'usine à Paris et le déraillement, en 1914, du train express Flying Scotsman non loin du pont ferroviaire du Forth en Écosse."

L'accident du Flying Scotsman à la gare de Burntisland, environ 15 miles au nord du pont du Forth, le 14 avril 1914, avait été rêvé par Dunne à l'automne 1913.

 

 

mardi 20 mai 2025

Au milieu du chemin de notre vie


Au milieu du chemin de notre vie
Je m’égarai en forêt très obscure
De la voie droite que j’avais suivie.

 
Dante, La Divine Comédie (trad. André Markowicz)
 
17 mai 2025, ma fille Pauline a eu 35 ans. La veille, elle se faisait opérer à Grenoble pour une rupture des ligaments croisés (survenue à la suite d'une méchante chute de ski). Je pensais à elle tous ces jours-ci en lisant La Chair du monde, entretiens de Jean-Marc Rochette avec Adrien Rivierre (Allary 2025). 
 
 
Je ne pouvais oublier cette belle surprise qu'elle nous fit quand nous vînmes en août dernier à Grenoble. A peine arrivés dans la ville, elle nous conduisit place Notre-Dame et nous sonnâmes au pied d'un bel immeuble. On nous ouvrit et nous montâmes au second ou au troisième étage, je ne sais plus, par un large escalier éclairé de vitraux, jusqu'à la galerie des Étages, galerie ouverte par Jean-Marc Rochette qui ne se visite que sur rendez-vous. Il s'en explique lui-même dans l'un des entretiens : "Je veux qu'il y ait une démarche intentionnelle de venir et de s'intéresser. Je veux créer des rituels, comme une procession."
 
Ce fut passionnant de découvrir en toute quiétude (nous étions les seuls visiteurs) les différentes pièces abritant quelques planches de bande dessinée, mais surtout des tableaux de Rochette, et des œuvres d'autres artistes amis. 
 

 
L’Incendie, 2011, huile sur toile, 180 x 250 cm.
  
Nous avions visité ensuite le Musée de l'Ancien Évêché, tout proche. Enfin, seulement le sous-sol qui abritait un ancien baptistère, et une exposition sur les Tairraz, quatre générations de guides photographes de haute montagne. J'y retrouvais cette photo de Gaston Rébuffat qui était en une du journal Ouest-France quand il annonça la mort accidentelle d'Albert Camus. Photo que je reliais alors à la couverture de l'album Ailefroide Altitude 3954, de Jean-Marc Rochette précisément, que j'avais lu quelques jours plus tôt (voir l'article d'Alluvions du 26 janvier 2020)
 

 

La photo de l'expo grenobloise

Cette retrouvaille avec la photo réactivait en somme la synchronicité de janvier 2020. "(...) sans que je puisse l'expliquer, dit Jean-Marc Rochette, j'ai toujours cru aux synchronicités jungiennes, c'est-à-dire à la coïncidence d'événements dans l'espace et le temps. Alors que j'aurais dû être broyé par la vie à plusieurs reprises, des opportunités ont émergé. J'ai alors emprunté ces chemins, qui m'ont permis de me découvrir et d'être toujours plus aligné avec mon être le plus profond. Et plus j'avance, plus je suis aligné et plus la magie opère." (p. 25-26)
 
Il revient dans le dernier entretien sur ces fameuses synchronicités : "Comme je te le disais également, je crois aux synchronicités jungiennes, à ces choses qui a priori n'ont pas de rapport entre elles mais qui tout à coup s'associent. Ce fut le cas hier quand nous parlions de mon inquiétude quant à la marche du monde, qui faisait écho à la pluie diluvienne qui agitait le Vénéon." (p. 161)