"Tiapa, lui, a des muqueuses fragiles (la gorge et le rectum qui sont liés)"
Andreï Tarkovski, Journal, 20 janvier 1980, Philippe Rey, 2017, p. 223*
Résumons : le chieur de Saint-Martial, saint Blaise dévolu à la gorge et au souffle, Gargantua né le même jour que la fête du saint, le fou Triboullet qui joue de la cornemuse de Buz(ançay), prédisant après bien d'autres à Panurge son cocufiage futur, voici une belle constellation rabelaisienne, que l'on peut éclairer encore par cet extrait du catalogue d'une exposition,
Quand l'art fait rire, qui eut lieu à Lausanne en 2011-2012, au Musée cantonal des Beaux-Arts :
"Rabelais, qui connaissait bien les coutumes populaires, ne fait pas
naître Gargantua le jour de la Saint-Blaise impunément, car avant d’être
un grand mangeur, Gargantua possède un nom construit sur la racine
onomatopéique gar qui renvoie à l’idée d’avaler. En Catalogne, saint
Blaise est le gargantero. Gargantua, inutile de le rappeler avale et
pète. Blaise non moins. Quant au savant De peditu, dont on a déjà parlé,
il est édité « sub signo Divi Blasii ».
Tousser fait péter. Tussis pro crepitu. « Les médecins répètent à l’envi
que la toux correspond à un effort des muscles abdominaux, glotte
fermée, suivi d’une brusque expulsion d’air et que les complications des
toux répétées (dont la coqueluche) sont le prolapsus rectal, les
hernies abdominales, voire les avortements . » Tousser fait péter et le
cul peut tousser.
« Votre cul a la toux commère
Votre cul a la toux, la toux . »
La toux répétée est la coqueluche bien nommée par analogie avec le chant
du coq. Le coqueluchon, « cette coiffure caractéristique de la folie
médiévale est surmontée à l’origine d’une tête de coq qui évoluera en
une simple crête, et c’est cet animal qui protégeait magiquement de la
toux son possesseur, maître d’une confrérie carnavalesque ou roi du coq.
» " (Christian Besson, Rire en pet)
 |
|
HONDIUS Hendrik l’Ancien, Deux fous de carnaval,
1642 ** |
Et soudain, je réalisai que le trajet que j'avais accompli dans la journée de mardi dernier, moi qui ne me déplace plus que très occasionnellement dans mon travail, ce trajet qui m'avait conduit, alors que je souffrais comme par hasard d'une extinction de voix, sur les rives de la Creuse, s'inscrivait à merveille dans cette thématique du cul et de la gorge.
Oui, je devais me rendre à
Cuzion et j'y suis allé par
Gargilesse. Depuis longtemps, je m'étais avisé de la proximité phonique du nom de Gargilesse avec celui de Gargantua, mais la notation restait isolée, n'était reliée à rien ; je ne concevais pas ce qui me saute aux yeux aujourd'hui : Cu(zion) est à Garg(ilesse) ce que le rectum est à la gorge.
Regardez encore cette facétie : L'alignement Cuzion-Gargilesse, presque parallèle au cours de la Creuse, désigne
Badecon-le-Pin,
Bas de Con en 1487, "composé facétieux, nous apprend Stéphane Gendron***, avec l'occitan
badar "ouvrir" que l'on rencontre dans Badefols (Dordogne) et Badevilain à Usson (Vienne). Selon M.-T. Morlet, les anthroponymes issus de
batare (Badé, Badaire, etc.) sont des "sobriquets signifiant : avoir la bouche ouverte, rester bouche bée, et par extension, niais, sot". Le deuxième élément (-con) est, en effet, probablement injurieux, jouant sur l'ambiguïté de
con "sot, stupide", ou "sexe de la femme". La traduction d'un tel composé, si l'on admet la comparaison avec Badefols (ouvre, fou !) ou Badevilain (ouvre, vilain !) révèle une injure particulièrement grivoise."
Et ce n'est pas fini : que trouvons-nous sur la rive gauche de la Creuse, en face de Cuzion ?
Rien moins que le village de
Montcocu.
Nous sommes bien chez Rabelais.
Ceci confirme la vision de l'historienne
Anne Lombard-Jourdan qui écrivait en 2005 dans sa très belle étude,
Aux origines du carnaval (Odile Jacob), que le Berry était pour elle une région conservatoire : trou du cul du monde (si je puis m'exprimer ainsi, après tout je reste dans la thématique du moment...), nous préservions les mythes d'un monde souvent ailleurs disparus :
« Légendes et traditions furent, en Irlande, mieux protégées que
sur le continent. Mais il existe aussi en France une région qui fut
tenue relativement à l'écart des agressions diverses, un isolat où il
s'avère que furent mieux conservées les croyances et les traditions du
terroir. Il s'agit du Berry où les habitants, paysans pour la plupart,
les perpétuèrent plus longtemps qu'ailleurs, loin des grandes routes
d'influence. Les mœurs et coutumes de cette contrée différaient
tellement, au XVIIIe siècle encore, de celles du reste du royaume que
Victor Riqueti, marquis de Mirabeau, pouvait conseiller au roi Louis XV «
de réunir le Berry à son empire au lieu de conquérir des provinces
étrangères » (L'ami des hommes, 1756). « Cette contrée, écrit
de son côté Laisnel de la Salle en 1875, quoique située au beau milieu
de la France, ne semble réellement avoir été découverte que de nos
jours. » L 'indifférence à l'égard de l’Église, constatée au XIXe siècle
dans cette région, a pu être attribuée au fait qu'elle ne fut jamais
complètement christianisée. Ce lieu conservatoire fut le refuge d'où
Charles VII, le « roi de Bourges », résista aux Anglais. C'est en Berry
que refirent surface, en leur temps, Gargantua et Mélusine. La plupart
des auteurs qui furent nos guides ont un lien avec le Berry et le Poitou
: ce sont Pierre Bersuire, Jean d'Arras et Couldrette, Rabelais, Henri
Baude, du Fouilloux et autres." (p. 235) [C'est moi qui souligne]
______________________
* Sur la même page 223, à la date du 24 janvier, A.T. cite G. K. Chesterton : "Les poètes sont supérieurs aux hommes ordinaires parce qu'ils les comprennent. Ce qui n'exclut pas, bien sûr, que nombre de poètes écrivent en prose, comme
Rabelais ou Dickens, par exemple. Les snobs, eux, sont au-dessus des gens ordinaires parce qu'ils ne désirent pas les comprendre. Pour eux, les goûts et les principes des homme ne sont que vulgaires préjugés. Les snobs vous font sentir bêtes ; les poètes, au contraire, vous font sentir plus intelligents que vous n'auriez jamais osé l'imaginer.(...)" [
C'est moi qui souligne]
** "
*** Stéphane Gendron,
Les Noms de Lieux de l'Indre, Académie du Centre et CREDI Editions, 2004, p. 411-412.