samedi 8 avril 2017

# 84/313 - De Saint-Jallet à Saint-Plantaire

Revenons en Rabelaisie. Il se trouve que ce fameux pont de Crozant, d'où Isidore Beautrelet va bifurquer dans sa filature du père Charel pour découvrir le château de l'Aiguille, est dans le droit fil de l'alignement Cuzion-Gargilesse-Badecon.


Cet axe rase le hameau de Saint-Jallet, sur la rive droite de la Creuse, face à Crozant. N'allez pas chercher saint Jallet dans les saints du calendrier, vous ne l'y trouverez point. C'est l'un de ces lieux d'un paganisme affirmé qu'il a fallu recouvrir d'un manteau plus catholique pour en récupérer l'aura rituelle. Qu'importe si le saint ainsi nommé n'a jamais existé. En revanche, on reconnaîtra la racine jal, coq, encore présente dans le jau berrichon. Ce coq dont la crête, on l'a vu, couronne la tête du fou du carnaval. Mentionnons en passant que par tradition, en Berry, quand un soupirant était invité à manger le jau chez les parents de la jeune fille convoitée, c'était très bon signe, tous les espoirs étaient permis.

Un fou, un mariage en vue, cela nous ramène au fou Triboullet du Tiers Livre consulté par Panurge inquiet d'être cocufié. Or, que voyons-nous près de notre axe Cuzion-Gargilesse, rien moins que le Trimoulet. A une lettre près notre bon fol.


Et notons tout de suite que l'axe orthogonal à l'alignement Cuzion-Gargilesse passant par le Trimoulet rejoint Eguzon et Saint-Plantaire. De fait, ce Plantaire est l'autre nom d'un saint plus connu, saint Pantaléon de Nicomédie, bien attesté lui dans les martyrologes. D'ailleurs il est, comme on dit, le titulaire de l'église de Saint-Plantaire (dont les habitants se nomment Pantaléonniens) . Médecin de l'empereur Maximien, converti au christianisme, il finit en martyr.

"Pantaléon devint de plus en plus un apôtre de la foi; à la mort de son père il vendit tous ses biens, les employa en bonnes oeuvres et ne se réserva que le produit de l'exercice de sa profession. Des médecins jaloux le dénoncèrent comme chrétien à l'empereur. Pantaléon fut condamné à divers supplices et fut enfin décapité." Abbé L. Jaud, Vie des Saints pour tous les jours de l'année, Tours, Mame, 1950.
 Oui, vous avez bien lu, c'est bien l'abbé Jaud qui écrit sur Pantaléon... Un Pantaléon qui, de par son nom, n'est pas sans évoquer Pantagruel. Et nous allons voir bientôt que l'analogie n'est pas fortuite.

Saint Pantaléon de Nicomédie

vendredi 7 avril 2017

# 83/313 - L'Aiguille creuse

« Aussitôt Isidore regarda les timbres de la poste. Ils portaient Cuzion (Indre). L'Indre ! Ce département qu'il s'acharnait à fouiller depuis des semaines !
Il consulta un petit guide de poche qui ne le quittait pas. Cuzion, canton d'Eguzon... Là aussi il avait passé.
Par prudence, il rejeta sa personnalité d'Anglais, qui commençait à être connue dans le pays, se déguisa en ouvrier, et fila sur Cuzion, village peu important, où il lui fut facile de découvrir l'expéditeur de la lettre. »

Maurice Leblanc (L'Aiguille creuse, Le Livre de Poche, p. 146)

Rabelais n'est pas le seul écrivain à hanter le val de Creuse. Plusieurs siècles plus tard, voici Maurice Leblanc dans l'une des plus célèbres aventures d'Arsène Lupin : L'Aiguille creuse (1909). On sait que celle-ci se termine à Etretat, dans le roc de l'Aiguille sensé abriter les trésors des Rois de France, mais l'enquête, avant de gagner la Normandie, a été aiguillée dans l'Indre. Isidore Beautrelet, jeune lycéen surdoué de 17 ans, s'y rend à la recherche de son père, enlevé par Lupin, après avoir découvert un mystérieux message crypté dont les seuls mots déchiffrables étaient donc Aiguille creuse.


Après Cuzion, l'enquête le mène à Fresselines puis à Crozant, grâce à la filature d'un vieux rémouleur, le père Charel. Lui-même est suivi par un autre individu.


"Tous trois, les uns derrière les autres, ils montaient et descendaient les pentes raides du pays, et ils arrivèrent à Crozant. Là, le père Charel fit une halte d'une heure. Puis il descendit vers la rivière et traversa le pont. Mais il se passa alors un fait  qui surprit Beautrelet. L'individu ne franchit pas la rivière. " Beautrelet choisit alors de le suivre et découvre alors un rempart de hautes murailles, puis "un vieux toit Louis XIII que surmontaient des clochetons très fins disposés en corbeille autour d'une flèche plus aiguë et plus haute." Deux paysannes lui apprennent un peu plus tard qu'il s'agit là du château de l'Aiguille :
    "Le château de l'Aiguille... Ah !...Mais où sommes-nous, ici ? Dans le département de l'Indre ?
- Ma foi, non, l'Indre, c'est de l'autre côté de la rivière... Par ici, c'est la Creuse."
     Isidore eut un éblouissement. Le château de l'Aiguille ! le département de la Creuse ! L'Aiguille Creuse ! La clef même du document ! La victoire assurée, définitive, totale...
     Sans un mot de plus, il tourna le dos aux femmes et s'en alla en titubant, comme un homme ivre."
Remarquable enchevêtrement du réel et de la fiction. Leblanc est très bien documenté : la Creuse délimite effectivement la limite entre les deux départements, et il existe bien un château près du pont, entre Crozant et la rivière. Sauf qu'il ne s'agit pas du tout d'un castel Louis XIII mais des ruines du vieux château féodal des comtes de la Marche, lequel  ne s'est jamais nommé château de l'Aiguille.

Crozant (Wikipedia)
Comment le Normand Leblanc connaissait-il si bien la région ? Peut-être avait-il des amis dans le coin ? J'ai pensé alors au poète Maurice Rollinat, natif de Châteauroux, qui connut une gloire parisienne éphémère avant de se retirer à Fresselines. Et effectivement la notice Wikipedia sur l'école de peinture de Crozant mentionne (sans plus de précisions) que Maurice Leblanc vint visiter le poète, qu'il avait connu à Paris. Notons que Rollinat habita le hameau de Puy-Guillon, proche du château du même nom recelant une partie de l'Aiguille, tout comme le père Charel traversant le pont de Crozant s'origine dans le Pont Charreau sur la Sédelle, dont la légende dit qu'il fut construit par le diable, abusé par un maçon facétieux.

Si cette hypothèse est exacte, il faut tout de même souligner que Maurice Leblanc n'a aucunement fait un repérage pour son roman : Rollinat est mort en 1903 alors que la première histoire de Lupin date de 1905. L'écrivain a fait jouer ses souvenirs, et son imagination géographique a fait le reste.

Jacques Derouard, le biographe de Leblanc, affirme dans un entretien à L'Express que "son succès repose sur la résolution d'énigmes dont le dénominateur commun est qu'elles sont toutes très anciennes, remontant jusqu'à l'époque gallo-romaine. La plupart de ces énigmes sont devenues des mythes car leur résolution est liée à l'histoire et à la géographie. C'est le cas, notamment, de L'Aiguille creuse d'Etretat : l'action ne pouvait pas ne pas se passer là. Leblanc a eu un trait de génie en utilisant des éléments géographiques si puissants car, aujourd'hui, les lieux mêmes sont attachés à Arsène Lupin, de sorte que l'on peut arpenter la Normandie, par exemple, sur les traces d'Arsène jusqu'à Etretat..."


En plaçant le Château de l'Aiguille à Crozant, Maurice Leblanc n'avait, semble-t-il, pas tout à fait tort...

jeudi 6 avril 2017

# 82/313 - De Cuzion à Gargilesse

"Tiapa, lui, a des muqueuses fragiles (la gorge et le rectum qui sont liés)"

Andreï Tarkovski, Journal, 20 janvier 1980, Philippe Rey, 2017, p. 223*

Résumons : le chieur de Saint-Martial, saint Blaise dévolu à la gorge et au souffle, Gargantua né le même jour que la fête du saint, le fou Triboullet qui joue de la cornemuse de Buz(ançay), prédisant après bien d'autres à Panurge son cocufiage futur, voici une belle constellation rabelaisienne, que l'on peut éclairer encore par cet extrait du catalogue d'une exposition, Quand l'art fait rire, qui eut lieu à Lausanne en 2011-2012, au Musée cantonal des Beaux-Arts :
"Rabelais, qui connaissait bien les coutumes populaires, ne fait pas naître Gargantua le jour de la Saint-Blaise impunément, car avant d’être un grand mangeur, Gargantua possède un nom construit sur la racine onomatopéique gar qui renvoie à l’idée d’avaler. En Catalogne, saint Blaise est le gargantero. Gargantua, inutile de le rappeler avale et pète. Blaise non moins. Quant au savant De peditu, dont on a déjà parlé, il est édité « sub signo Divi Blasii ».
Tousser fait péter. Tussis pro crepitu. « Les médecins répètent à l’envi que la toux correspond à un effort des muscles abdominaux, glotte fermée, suivi d’une brusque expulsion d’air et que les complications des toux répétées (dont la coqueluche) sont le prolapsus rectal, les hernies abdominales, voire les avortements . » Tousser fait péter et le cul peut tousser.
« Votre cul a la toux commère
Votre cul a la toux, la toux . »

La toux répétée est la coqueluche bien nommée par analogie avec le chant du coq. Le coqueluchon,   « cette coiffure caractéristique de la folie médiévale est surmontée à l’origine d’une tête de coq qui évoluera en une simple crête, et c’est cet animal qui protégeait magiquement de la toux son possesseur, maître d’une confrérie carnavalesque ou roi du coq. » " (Christian Besson, Rire en pet)

HONDIUS Hendrik l’Ancien, Deux fous de carnaval, 1642 **
Et soudain, je réalisai que le trajet que j'avais accompli dans la journée de mardi dernier, moi qui ne me déplace plus que très occasionnellement dans mon travail, ce trajet qui m'avait conduit, alors que je souffrais comme par hasard d'une extinction de voix, sur les rives de la Creuse, s'inscrivait à merveille dans cette thématique du cul et de la gorge.

Oui, je devais me rendre à Cuzion et j'y suis allé par Gargilesse. Depuis longtemps, je m'étais avisé de la proximité phonique du nom de Gargilesse avec celui de Gargantua, mais la notation restait isolée, n'était reliée à rien ; je ne concevais pas ce qui me saute aux yeux aujourd'hui : Cu(zion) est à Garg(ilesse) ce que le rectum est à la gorge.


Regardez encore cette facétie : L'alignement Cuzion-Gargilesse, presque parallèle au cours de la Creuse, désigne Badecon-le-Pin, Bas de Con en 1487, "composé facétieux, nous apprend Stéphane Gendron***, avec l'occitan badar "ouvrir" que l'on rencontre dans Badefols (Dordogne) et Badevilain à Usson (Vienne). Selon M.-T. Morlet, les anthroponymes issus de batare (Badé, Badaire, etc.) sont des "sobriquets signifiant : avoir la bouche ouverte, rester bouche bée, et par extension, niais, sot". Le deuxième élément (-con) est, en effet, probablement injurieux, jouant sur l'ambiguïté de con "sot, stupide", ou "sexe de la femme". La traduction d'un tel composé, si l'on admet la comparaison avec Badefols (ouvre, fou !) ou Badevilain (ouvre, vilain !) révèle une injure particulièrement grivoise."

Et ce n'est pas fini : que trouvons-nous sur la rive gauche de la Creuse, en face de Cuzion ?
Rien moins que le village de Montcocu.
Nous sommes bien chez Rabelais.

Ceci confirme la vision de l'historienne Anne Lombard-Jourdan qui écrivait  en 2005 dans sa très belle étude, Aux origines du carnaval (Odile Jacob), que le Berry était pour elle une région conservatoire : trou du cul du monde (si je puis m'exprimer ainsi, après tout je reste dans la thématique du moment...), nous préservions les mythes d'un monde souvent ailleurs disparus :
« Légendes et traditions furent, en Irlande, mieux protégées que sur le continent. Mais il existe aussi en France une région qui fut tenue relativement à l'écart des agressions diverses, un isolat où il s'avère que furent mieux conservées les croyances et les traditions du terroir. Il s'agit du Berry où les habitants, paysans pour la plupart, les perpétuèrent plus longtemps qu'ailleurs, loin des grandes routes d'influence. Les mœurs et coutumes de cette contrée différaient tellement, au XVIIIe siècle encore, de celles du reste du royaume que Victor Riqueti, marquis de Mirabeau, pouvait conseiller au roi Louis XV « de réunir le Berry à son empire au lieu de conquérir des provinces étrangères » (L'ami des hommes, 1756). « Cette contrée, écrit de son côté Laisnel de la Salle en 1875, quoique située au beau milieu de la France, ne semble réellement avoir été découverte que de nos jours. » L 'indifférence à l'égard de l’Église, constatée au XIXe siècle dans cette région, a pu être attribuée au fait qu'elle ne fut jamais complètement christianisée. Ce lieu conservatoire fut le refuge d'où Charles VII, le « roi de Bourges », résista aux Anglais. C'est en Berry que refirent surface, en leur temps, Gargantua et Mélusine. La plupart des auteurs qui furent nos guides ont un lien avec le Berry et le Poitou : ce sont Pierre Bersuire, Jean d'Arras et Couldrette, Rabelais, Henri Baude, du Fouilloux et autres." (p. 235) [C'est moi qui souligne]


______________________

* Sur la même page 223, à la date du 24 janvier, A.T. cite G. K. Chesterton : "Les poètes sont supérieurs aux hommes ordinaires parce qu'ils les comprennent. Ce qui n'exclut pas, bien sûr, que nombre de poètes écrivent en prose, comme Rabelais ou Dickens, par exemple. Les snobs, eux, sont au-dessus des gens ordinaires parce qu'ils ne désirent pas les comprendre. Pour eux, les goûts et les principes des homme ne sont que vulgaires préjugés. Les snobs vous font sentir bêtes ; les poètes, au contraire, vous font sentir plus intelligents que vous n'auriez jamais osé l'imaginer.(...)" [C'est moi qui souligne]

** "Louis Lebeer, auteur du catalogue raisonné des estampes de Bruegel, n’est pas convaincu que ces deux fous soient de la main de Bruegel. Qu’elle soit de Bruegel ou non, cette gravure use subtilement de symboles allusifs à une folie peut-être carnavalesque. Le premier fou, qui esquisse un pas de danse, revêt un masque qui semble moulé sur le visage du second. Il touche un luth « accordé » mais laisse délirer la lyre sur son dos. - Si De Lyra (le grand commentateur de la Glose Ordinaire de la Bible) ne délire, dit Rabelais. Les lyres des « musiques folles » des enfers de Bruegel ou de Bosch, dont quelques cordes parfois sont brisées, confirment notre lecture. Le coqueluchon est à oreilles et grelots car la substance cérébrale d’un fou est si réduite et sèche qu’elle est comme la bille d’un grelot. Il s’orne au front de la pierre de folie qu’il faudra opérer (Lebeer 83). Son compagnon pourrait clamer, comme tout sot qui se présente sur scène : « A part à part je suis venu Un pied chaussé et l’autre nu » - tenue que n’ignore pas certaine initiation moderne. Il enjambe une marotte, et une gravure de la même série fait bien comprendre qu’il l’anime de son souffle anal (Lebeer 95). Le chat, brûlé, massacré ou sacrifié - martyrisé dans des orgues miaulantes dont chaque touche tire une queue -, apparaît souvent en carnaval. Il est ici douillettement lové sur les épaules, dans la position où il réchauffait les pauvres clercs de la Basoche dans leurs études glaciales. C’est donc le greffier des greffiers, tel qu’il a été immortalisé par Rabelais sous le nom de Raminagrobis (« celui qui fait le gros bis, ou le gros dos »). Des bésicles, images de la folie et des clercs, confirment cette lecture. L’enseigne de l’auberge est vide sur notre épreuve, contrairement aux habitudes de Peter Bruegel, qui orne d’un bateau bleu (De blauwer Schuit) celle du Combat..., d’une étoile des Mages, Le massacre des Innocents… Une autre épreuve (Lebeer 94) permet de distinguer... un cygne. Cela n’est pas suffisant pour localiser calendairement nos fous (Noël ? carnaval ? mai ?). 
(Gaignebet Claude in Les Triomphes de carnaval, catalogue d’exposition, Gravelines, Musée du Dessin et de l’Estampe Originale, 2004, n° 39, pp. 114-115)

 *** Stéphane Gendron, Les Noms de Lieux de l'Indre, Académie du Centre et CREDI Editions, 2004, p. 411-412.

mercredi 5 avril 2017

# 81/313 - Cornemuse de Buzançay

"L'après-midi, il savait, par des témoignages irrécusables, qu'une limousine, suivant la route de Tours, avait traversé le bourg de Buzançais, puis la ville de Châteauroux et s'était arrêtée au-delà de la ville, sur la lisière de la forêt."

Maurice Leblanc, L'Aiguille creuse, 1909

Nous voici donc en présence d'un nouveau réseau intriqué, sous la forme d'une sorte de tresse à trois brins : le roman de Jules Verne, le Tiers-Livre de Rabelais et la géographie sacrée berrichonne incarnée pour l'instant en la personne de notre venteux de Saint-Martial.


Il me faut revenir sur la figure de Triboullet. Mais pour cela, parler un tantinet, et très simplement, du Tiers-Livre. Les héros en sont Pantagruel et Panurge, lequel après avoir été fait par le premier châtelain de Salmiguondin, en dilapide rapidement les richesses. Devant les remontrances de Pantagruel, il prononce un célèbre éloge des dettes :
Mais (demanda Pantagruel) quand serez vous hors de debtes?   
Es Calendes Grecques, respondit Panurge; lors que tout le monde sera content, & que serez heritier de vous mesmes.
Les calendes grecques n'existent pas, autrement dit Panurge ne songe nullement à sortir de l'état d'endetté, ce qui n'est pas du goût de Pantagruel qui argumente en sens inverse sans convaincre Panurge, qui se prédit alors une vie courte :

Ma vie finera bien toust, ie le praevoy. Ie vous recommande mon Epitaphe: Et mourray tout confict en pedz. Si quelque iour pour restaurant à faire peter les bonnes femmes, en extreme passion de colicque venteuse, les medicamens ordinaires ne satisfont aux medicins, la momie de mon paillard & empeté corps leur fera remède praesent.
Et voilà le thème du pet (pedz) revenu à nos narines... Panurge périra par le pet... C'est le moment de rappeler que le Tiers-Livre fut, comme Gargantua et Pantagruel, jugé obscène et censuré par la sorbonne avant d'être publié en 1546. Bon, une fois ce courtois échange terminé, voici que notre Panurge prend fantaisie de se marier. Mais il a grand peur d'être cocu, et décide donc d'aller consulter les sorts. Une divination avec les vers de Virgile, confirmée par l'interprétation d'un songe, ne donne rien d'alléchant : Panurge sera cocu, frappé et volé. Ce qu'il ne veut pas entendre et l'entraîne à consulter, dans l'ordre, la sibylle de Panzoust, le sourd-muet Nazdecabre, le vieux poète Raminagrobis, Epistémon, Her Trippa - astrologue, géomancien, chiromancien, métopomantien  et "aultres de pareille farine"-, le frère Jean des Entommeures, le théologien Hippothadée, le médecin Rondibilis, le légiste Bridoye, et le philosophe Trouillogan. La sentence de cocufiage est toujours la même au désespoir de Panurge qui, sur les conseils de Pantagruel, s'en remet in fine aux dires d'un fou : le nommé Triboullet. 

Redonnons la citation qui ouvre donc ce chapitre XLV :

Au sixième iour subsequent Pantagruel feut de retour: en l'heure que par eaue de Bloys estoit arrivé Triboullet. Panurge à sa venue luy donna une vessie de porc bien enflée, & resonante à cause des poys qui dedans estoient: plus une espée de boys bien dorée: plus une petite gibbessière faicte d'une coque de Tortue: plus une bouteille clissée pleine de vin Breton: & un quarteron de pommes Blandureau.

Pour seule réponse à l'interrogation de Panurge, Triboullet branle la tête et dit : "Par Dieu, Dieu, fol enraigé, guare moine, cornemuse de Buzançay." Impossible d'en tirer quelque chose de plus : "Ces parolles achevées s'esquarta de la compaignie, & iouoit de la vessie, se delectant au melodieux son des poys. Depuys ne feut possible tirer de luy mot quelconques. Et le voulant Panurge d'adventaige interroger, Triboullet tira son espée de boys, & l'en voulut ferir."

Cornemuse de Buzançais (je rétablis l'orthographe moderne), vous avez bien lu, cornemuse, ce merveilleux instrument à souffler, vessie, outre mélodieuse. Pour Pantagruel le message est on ne peut plus clair : "Dict oultre, que serez la cornemuse de Buzançay, c'est à dire, bien corné, cornard, & cornu". Buzançais, pour ceux qui ne connaissent pas, petite ville au nord-ouest de Châteauroux.
Et Pantagruel d'enfoncer le clou :
Et ainsi comme il voulant au roy Loys douzième demander pour un sien frère le contrerolle du sel à Buzançay, demanda une Cornemuse: vous pareillement, cuydant quelque femme de bien & d'honneur espouser, espouserez une femme vuyde de prudence, pleine de vent d'oultrecuydance, criarde & mal plaisante, comme une cornemuse. Notez oultre, que de la vessie il vous nazardoit & vous donna un coup de poing sus l'eschine. Cela praesageait que d'elle serez battu, nazardé, & desrobé, comme desrobbé aviez la vessie de porc aux petitz enfans de Vaubreton.[C'est moi qui souligne]
Au prochain épisode, je vous convie à un petit périple en terre berrichonne, où nous irons retrouver tous ces thèmes guillerets, sur les traces de Rabelais mais aussi d'Arsène Lupin...

mardi 4 avril 2017

# 80/313 - Encore un peu de Paterson

Avant de poursuivre la série rabelaisienne, petit interlude équinoxial (autrement dit, revue de lecture au retour de la médiathèque Equinoxe) sous forme de triptyque.
*
Après avoir traîné du côté de la littérature anglophone, je rapporte Poésie complète de George Oppen, édité en 2011 dans la Série américaine, chez José Corti. Oppen n'est plus un inconnu pour moi depuis la lecture de La pipe d'Oppen, de Paul Auster, où le grand poète américain avait figure tutélaire. Ouvrant le livre, je découvre que le traducteur, Yves di Manno, est également le traducteur de Paterson de William Carlos Williams, édité aussi dans la même collection chez José Corti.


 *
Je ne suis pas seul apparemment à être obsédé par le 7, le 77, le 777...
En ouverture de la bande dessinée Les week-ends de Ruppert et Mulot (Aire Libre/Dupuis, 2016), on peut lire ceci :


*

Cahiers du cinéma, février 2017. Entretien avec Enrique Vila-Matas, Vivre dans la fiction. En préambule, Nicolas Azalbert précise qu'une semaine après la rencontre, l'auteur catalan revenait, dans sa chronique "Café Perec" du journal El Pais, sur Paterson de Jim Jarmusch. Chronique intitulée "Paterson dans Paterson", où il écrit :
"Paterson écrit des poèmes pour fazer horas, comme disent les Portugais, c'est-à-dire pour les mêmes motifs pour lesquels parfois nous lisons : pour tuer le temps. Et aussi parce que, pendant qu'il conduit son bus et élabore ses vers, il parvient à ce que vie et art coïncident. Paterson, le film, est une déconcertante merveille au milieu de la vulgarité du cinéma de notre temps. Quant à Paterson, l'homme, il ressemble parfois à l'ombre de Robert Walser, créateur "d'histoires réalistes sans action". Mais Paterson n'aspire même pas à publier ce qu'il écrit. Et en cela il est encore plus humble que Walser, ce qui est déjà beaucoup dire."
Image trouvée en faisant une recherche d'images sur Vila-Matas (vila matas pais cafe perec paterson) donc sans aucune mention du 77. Mystère du moteur de recherche (il s'agit d'une chronique de blog)
Dans l'entretien, j'extrais ce passage fort intéressant sur les références littéraires et cinématographiques, qui ont le même statut pour Vila-Matas :
"Quand j'étais dans ma chambre d'hôtel Rue Vaneau à Paris, je regardais par la fenêtre et je me disais : "Quelle rue ennuyeuse !" Mais j'ai commencé à me concentrer sur cette rue, à chercher des informations et j'en ai trouvées. Je continue encore d'en trouver. Ce qu'on me raconte sur la rue Vaneau me paraît sans fin. Et pourtant, au premier aspect, c'est une rue où il ne se passe rien.

Ces relations, ces connexions entre références font penser au montage : juxtaposer deux plans qui n'ont apparemment rien à voir pour créer un nouveau sens, une nouvelle réalité. Ces connexions permettent de construire du sens face au chaos et à l'absurdité du monde.

Toutes les choses que je rencontre me renvoient à d'autres choses. La littérature cherche toujours la cohérence face au chaos. Mais le chaos aussi est intéressant. [...] Si j'ai des lecteurs, c'est parce que je combine le chaos et la cohérence, c'est un équilibre difficile à trouver.

lundi 3 avril 2017

# 79/313 - Sans dessus dessous

« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales ?
— À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T. Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes, et particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant donnée sa conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une Archimède et encore moins une Newton."

Jules Verne, Sans dessus dessous, Hetzel, 1889

Incipit de ce roman d'anticipation peu connu, où l'on retrouve certains protagonistes du célèbre De la Terre à la Lune. Ne croirait-on pas entendre ce député polonais au  Parlement européen qui récemment affirmait : «Bien sûr que les femmes doivent être moins bien payées, parce qu'elles sont plus faibles, elles sont plus petites, moins intelligentes.» ? Argument suprême : aucune femme dans le top 100 des joueurs d'échecs. Comme si le jeu d 'échecs (que j'adore, ceci dit) était le modèle absolu de l'Intelligence (on sait bien qu'il n'en est rien, que le jeu mobilise une intelligence bien spécifique qui ne se transfère pas spécialement sur d'autres domaines, autrement dit on peut exceller aux échecs et être par ailleurs un parfait crétin).

Mais ce n'est pas vraiment pour parler de sexisme que j'entame avec Jules Verne. Non, comme j'avais bien investigué autour du Sphinx des glaces, je me suis penché sur cet autre roman déniché lors de ma dernière sortie à Noz, ma caverne d'Ali Baba préférée. Édité ici dans la belle collection Actes Sud/Ville de Nantes, allait-il se laisser entraîner lui aussi dans les rets de l'attracteur étrange ?


La réponse vint rapidement. Le lendemain, samedi 25 mars, je me rends donc au marché, découvre le chieur de Saint-Martial, et reviens nanti de quelques provisions de bouche et du dernier numéro de Philosophie magazine. Or, dans la rubrique livres, celle que je consulte souvent en premier, je trouve la chronique de Philippe Garnier avec un titre identique à une lettre près à celui de Jules Verne :


Il faut encore une fois aller plus loin que cette première coïncidence. De quoi nous entretient cette chronique ? De l'épisode des "paroles gelées", au terme d'une longue navigation de Panurge et Pantagruel vers la mer glaciale.
Or Sans dessus dessous commence avec la mise en vente des terres arctiques, au-delà du quatre-vingt-quatrième parallèle, qu'aucun explorateur de l'époque n'avait encore dépassé. La société acquéreuse, les Américains du Gun Club de Baltimore, une association d'artilleurs, espère pouvoir exploiter les houillères présumées des régions polaires en redressant l'axe de la Terre. Grâce aux ingénieux calculs du mathématicien J.-T. Maston, le macho de l'incipit, qui pense obtenir ce résultat avec un extraordinaire coup de canon, tiré d'un lieu secret.

J'ai évoqué mon lascar au froc baissé de Saint-Martial. Lui aussi entre dans la danse, car je l'avais rapproché, rappelez-vous, de la sculpture blésoise de l'article de Robin Plackert. Celui-ci commençait précisément par une citation de Rabelais :

"Au sixième iour subsequent Pantagruel feut de retour: en l'heure que par eaue de Bloys estoit arrivé Triboullet. Panurge à sa venue luy donna une vessie de porc bien enflée, & resonante à cause des poys qui dedans estoient: plus une espée de boys bien dorée: plus une petite gibbessière faicte d'une coque de Tortue: plus une bouteille clissée pleine de vin Breton: & un quarteron de pommes Blandureau."
Tiers-Livre, chapitre XLV

Nous retrouvons donc Panurge et Pantagruel, avec ce curieux personnage de Triboullet, venu par eau de Blois. Pourquoi vient-il de Blois ? C'est Claude Gaignebet, écrit Plackert, qui nous donne la réponse dans son maître-livre : " Les tailleurs de pierre du château de Blois à la Renaissance savent encore traduire en image le calembour du De Petitu : "Blesensis" (de Blois) suggère à la fois Blaise et le souffle. Ils honorent leur saint patron en multipliant, sur les corbeaux, les retombées et les modillons (comme ici), le péteur." (A plus haut sens -Esoterisme spirituel et charnel de Rabelais, Maisonneuve et Larose, 1986,Tome I, p. 66)

Saint Blaise, en effet, est le saint protecteur des maux de gorge. Évêque d'Arménie, il aurait sauvé de la mort un enfant qui allait mourir étranglé par une arête de poisson. Il est fêté le 3 février, or c'est précisément ce jour-ci que Rabelais choisit pour la naissance de Gargantua, "fils de Grandgousier et de Gargamelle, héros de la gorge, du grand manger carnavalesque et de la parole inspirée." (Philippe Walter, Mythologie  chrétienne, Imago, 2005, p. 25). Ce jour vient clore aussi la bataille des vents qui débute le 25 janvier à la Saint-Paul, le vainqueur à cette date soufflera toute l'année.

Ces vents sont bien sûr aussi les pets, le souffle buccal se conjugue au souffle anal. Notre gaillard de Saint-Martial est un émule de Gargantua :

Revenons, dit Grandgousier, à notre propos.
- Lequel ? dit Gargantua. Chier ?
- Non, dit Grandgousier, mais torcher le cul.
- Mais, dit Gargantua, voulez-vous me payer un tonnelet de vin Breton si je vous réduis à quia  à ce propos ?
- Oui, bien sûr, dit Grandgousier.
- Il n’est, dit Gargantua, pas besoin de se torcher le cul s’il n’y a pas de saleté. Or la saleté n’y peut être si on n’a pas chié. Il nous faut donc chier avant de se torcher le cul.
— Oh ! dit Grandgousier, que tu as de bon sens, mon garçonnet ! Un de ces jours, je te ferai passer docteur en gai savoir, par Dieu ! car tu as plus de raison que d’années. Poursuis donc ce propos torcheculatif, je t’en prie.

Et je me demande in fine si notre Gun Club vernien avec son artillerie prodigieuse n'est pas au fond une version plus moderne de l'ancienne Société secrète des Francs Péteurs, authentique celle-ci, fondée à Caen en 1742,  laquelle publie l’année suivante un petit opuscule de trente-quatre pages, “Zéphyr-Artillerie ou La Société des Francs-Péteurs."(réédité par les éditions Cactus). Les culs péteurs canonnent ici du haut des tours.

La gravure anonyme qui accompagne l'ouvrage servait de frontispice à "L'art de péter", de Pierre-Thomas-Nicolas Hurtaut, publié en 1751 (cf. Gallica)

samedi 1 avril 2017

# 78/313 - Le chieur de Saint-Martial

Près du Musée-Hôtel Bertrand, à Châteauroux, dans cette rue Grande qui est l'axe principal de la vieille ville, se tient l'un de ses plus anciens monuments religieux, l'église Saint-Martial, érigée entre le XIIe et le XVIe siècle. Je passai devant samedi, en allant au marché de la place de la République, et, est-ce le frais soleil qui en faisait chanter les murs ou l'appel secret d'un ymagier du temps jadis ? je m'attardai quelques instants sur les modillons du vaisseau principal et les sculptures du clocher-porche. Et soudain, je le vis, somptueusement scatologique, pointant son fessier sur le passant, le menaçant de quelque vent tonitruant ou du lâcher de quelques matières louables.

Sculpture - Église Saint-Martial, Châteauroux.

 

Le personnage est à la base d'une colonne placée dans l'un des angles du clocher-porche. Le relief de la tête est érodé, mais il est clair que cette face de lune nous regarde, comme si elle nous lançait un défi.


Cette partie de l'église est néo-gothique du XVIe siècle, et serait redevable à un riche bourgeois du nom de Pierre ou Bertrand Vrignon, mort en 1572. A la même époque, on trouve de semblables représentations scatologiques dans l'art flamand. Ainsi Bruegel nous montre-t-il au premier plan de ses Jeux d'enfants (1560) une petite fille s'amusant à remuer avec son bâton un paquet d'excréments.

Brueghel - Les Jeux d'enfants (détail)

De même, dans Les Proverbes flamands de 1559, il montre deux personnages aux fesses nues dans des latrines surplombant une rivière.

Pieter Bruegel, Les Proverbes flamands, 1559 (détail)
Le Musée de Flandre, à Cassel, nous apprend que "dans la culture flamande, l’expression : « Uit schijten » c’est-à-dire : « action de fienter » signifie également : « railler ». Nous abordons ici une dimension moralisatrice, le chieur est non seulement un moyen de se moquer de la nature humaine mais il permet aussi de replacer l’Homme à sa juste place : nous sommes tous égaux, de passage sur terre."

On peut aussi rapprocher notre homme d'une miséricorde de la stalle n°14 de la cathédrale Saint-Tugdual, à Tréguier.

En réalité, contemplant cette charmante sculpture, je songeais à une autre œuvre du même tonneau dont il me souvenait qu'elle ornait un mur du château de Blois. Robin Plackert, dans Fragments de géographie sacrée, lui avait même consacré un article. La voici :

Il se trouve que le même jour où je découvris mon péteur émergea une nouvelle coïncidence textuelle. Le souffle de l'esprit se manifestait décidément sur Châteauroux, dont nous verrons demain de quoi il retourne.