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mercredi 17 juillet 2019

Le gué du Yabboq

Cette même nuit, il se leva, prit ses deux femmes, ses deux servantes, ses onze enfants et passa le gué du Yabboq. Il les prit et leur fit passer le torrent, et il fit passer aussi tout ce qu’il possédait. Et Jacob resta seul. Et quelqu’un lutta avec lui jusqu’au lever de l’aurore. Voyant qu’il ne le maîtrisait pas, il le frappa à l’emboîture de la hanche, et la hanche de Jacob se démit pendant qu’il luttait avec lui. 
Il dit : "Lâche-moi, car l’aurore est levée", mais Jacob répondit : "Je ne te lâcherai pas, que tu ne m’aies béni."Il lui demanda : "Quel est ton nom" — "Jacob", répondit-il. Il reprit : "On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté." Jacob fit cette demande : "Révèle-moi ton nom, je te prie", mais il répondit : "Et pourquoi me demandes-tu mon nom ?" Et, là même, il le bénit. 
Jacob donna à cet endroit le nom de Penuel, "car, dit-il j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauvé."  Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.

Genèse 32,23-33 (Bible de Jérusalem)

Cet épisode de la vie du patriarche Jacob, assurément l'un des plus mystérieux  de la Bible - et qui a suscité nombre d'interprétations, aussi bien de la part de théologiens (ainsi Benoît XVI) que d'anthropologues (Henri-Jacques Stiker, par exemple) -, Jean-Paul Kauffmann le place à l'orée de son livre, La Lutte avec l'Ange, car tout ce qui va venir, l'église Saint-Sulpice et sa méridienne, Delacroix et ses fresques - que l'artiste considérait comme son "testament spirituel"-, n'existerait pas sans cette quinzaine de lignes que Stiker voit comme un condensé mythologique. Quand le livre est réapparu dans mon viseur à l'occasion de cette exégèse d'Alexandre le Bienheureux à laquelle je ne songeai aucunement voici un mois, sa redécouverte entra soudain en résonance avec certains éléments rassemblés grâce à cette information en apparence banale et anecdotique : la présence sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin d'une maison ayant appartenu à Yves Robert. Info que je n'avais pas trouvée sur le net, mais que j'obtins grâce à Nunki Bartt, qui s'était étonné à sa découverte de l'article que je n'en fasse pas mention, car lors d'une première balade dans les alentours du village, il m'avait déjà signalé le fait. Mais à ce moment-là, sans doute parce que Yves Robert n'entrait pas alors dans mon champ de recherche, ma mémoire ne l'avait pas retenu.

Remerle (vue de la rive droite de l'Anglin)
Il faut dire que nous avions exploré les rives de l'Anglin en amont d'Angles, et la maison de Remerle se situait en aval. Ce pourquoi une autre expédition s'imposait, qui fut promptement décidée la semaine dernière.
Mais déjà, à la lecture de l'analyse de Daniel Cahen, plusieurs indices de la vie des propriétaires de Remerle à partir de 1879, Luc Desages et Pauline Leroux, la fille du penseur socialiste Pierre Leroux, m'avaient intrigué. Et tout d'abord ceci : "La famille "démarre" vraiment avec la naissance de Paul en 1855, même si l'on enregistre encore deux ans après une mort infantile. Au total, sur onze naissances, sept survécurent."
Onze enfants, comme Jacob.
Les familles nombreuses ne sont pas rares à l'époque. Ne nous emballons pas.
Cependant, un peu plus loin, je lis ceci :
"C'est un peu par hasard qu'il s'établit dans la Vienne, en cet écart de la ferme et du moulin de Remerle sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, alors occupés par les familles GUERINEAU, PIRONNET, AUDRU et SAINTON, tout près de son Indre natale, entre Berry, Poitou et Touraine ; le 7 septembre 1879, il acheta la ferme à deux familles, celle d'Antoine Théodore Ernest SAINTON et son épouse Cécile Pauline Augustine CARRÉ, et celle, non résidente, de Jérémie JACOB et son épouse Louise Florence CAMUZARD, sur la fortune de ses parents décédés et qu'il cédera une vingtaine d'années plus tard, le 26 avril 1903, à son fils Jean Luc et ses frères et sœurs (33), Paul DESAGES, bien installé à Cheltenham, Gloucestershire, Angleterre, ayant vendu ses parts. "
Un certain Jérémie Jacob ancien propriétaire de Remerle. Le nom est-il si courant en ce pays placé à la jonction du Berry, de la Touraine et du Poitou ?
Et ce n'est pas le seul Jacob auquel Luc Desages aura affaire :
"Peu après son arrivée, il participa, souvent frontalement et parfois naïvement, à certains débats écrits dans la région et au plan national, notamment par une défense peu argumentée des idées de LEROUX face aux analyses pertinentes d'Henri FOUQUIER (1838-1901), journaliste, écrivain, dramaturge et homme politique, et par ailleurs sur le mysticisme, notamment contre Alexandre ERDAN (1826-1878), natif d'Angles sous le seul nom d'André, plus tard prénommé Alexandre André JACOB dit ERDAN, décédé en Italie où il avait été envoyé par Auguste NEFFTZER (1820-1876), journaliste et fondateur du "Temps" en 1861 - une "connaissance religieuse" de Pierre Henri LEROUX, rencontré à Londres en 1852... " [C'est moi qui souligne]
Remerle (rive gauche de l'Anglin) : le ballon abandonné à la croisée des allées me fit penser à la partie de football dans la cour de la ferme d'Alexandre.
Tiens, Alexandre Erdan, voilà un autre personnage tout à fait passionnant, sur lequel on trouve des renseignements plus complets sur la page perso de Jean-Michel Tardif, actuellement maire d'Angles-sur-l'Anglin.
"André, c’est avec ce seul prénom que l’état civil d’Angles enregistra, le 8 février 1826, la naissance d’un enfant de sexe masculin. Pourquoi ceci? Parce qu’il était de père inconnu. Sa mère, Rose Jacob, était couturière. Au recensement de 1836, il habitait avec sa mère et l’une de ses tantes, Place de la Paix, à l’embranchement des actuelles routes du Blanc et de Tournon. Vers l’âge de 12 ans, il partit étudier chez les jésuites, à Poitiers. Il se crut une vocation de prêtre, intégra le petit séminaire de Montmorillon, fit le séminaire de Poitiers, puis celui de Saint-Sulpice, à Paris. La révolution de 1848 l’aida à rompre des chaînes qui lui étaient devenues insupportables : Jetant son froc aux orties, il se fit désormais l’apôtre de la démocratie et de la libre pensée. En 1849, Alexandre Erdan (Tel est le pseudonyme qu’il se choisit, Erdan étant l’anagramme d’André, son prénom) se distingua avec ses Petites lettres d’un républicain rose (Rose, parce qu’il faut toujours mettre un peu d’eau dans son vin), commença une carrière journalistique dans le journal Le Temps, de Xavier Durrieu, passa à l’Évènement, la feuille officieuse de Victor Hugo."[C'est moi qui souligne]
Récapitulons : voici donc un autre Jacob natif d'Angles, qui se choisit comme nom son prénom anagrammisé et un nouveau prénom, comme par hasard, Alexandre. Et que sa vocation religieuse conduit à Paris, à Saint-Sulpice, avant de rompre avec les ordres non sans un certain fracas  : son livre majeur, La France mistique, tableau des excentricités religieuses de ce tems (sic) (1855), rédigé en écriture néographique (il avait précédemment publié en 1853 un petit ouvrage, Les Révolutionnaires de l’ABC, préconisant une réforme de l’orthographe), "dresse, écrit Tardif, un portrait incisif des principaux chefs de sectes de son époque et égratigne au passage l’Eglise. Accusé d’outrage à la religion catholique, Erdan ne peut échapper à une ignominieuse condamnation (1 an d’emprisonnement) que par la fuite à l’étranger." 

Ne voilà-t-il pas un autre point commun entre Luc Desages, Alexandre Erdan et... Jacob : l'exil ?


Alexandre Jacob (Erdan)

Luc Desages, exilé à Jersey par Napoléon III, Alexandre Erdan exilé en Suisse*, et Jacob, au gué du Yabboq, qui revient dans son pays après s'être enfui à Harrân, chez son oncle Laban, sur les conseils de sa mère Rebecca.

Le gué du Yabboq, voilà le troisième indice qui surgit sur ma route :
"Depuis, située au fond du chemin du même nom, la ferme de Remerle à Angles-sur-l'Anglin, reliée par un chemin à la maison et le moulin du même nom situés de l'autre côté de l'Anglin, autrefois reliés par un gué, a fait l'objet, en 1986, d'un classement à l'inventaire des Monuments Historiques (Référence Mérimée : IA00045719)". [C'est moi qui souligne]
Je ne sais pas pourquoi Cahen écrit que la maison et le moulin étaient autrefois reliés par un gué, car  ce gué existe toujours, et la preuve, c'est que nous l'avons traversé, Nunki Bartt et moi, chaussures au pied, trente centimètres d'eau au plus profond, au moment même où deux canoës descendaient l'Anglin, râpant leur coque aux cailloux tandis qu'une escouade de canetons effarouchés suivait leur mère dans les halliers de la rive.

Le gué de Remerle (rive droite, on voit le chemin en face qui monte vers la maison)
Dans la splendeur du paysage, en ce matin radieux, tout me portait donc à croire que s'inscrivait en filigrane un récit mythique qu'on peut lire aussi, ainsi que le suggère Stiker, comme "un rite de passage, à la fois individuel et collectif, d’un chef, indissociablement exceptionnel et infirme, la boiterie étant la marque de la vulnérabilité au cœur du destin du nouvellement nommé Israël."

Comme pour Alexandre le Bienheureux, je soupçonne que se dissimule sous les oripeaux de l'histoire profane les ors de l'histoire sacrée, retrouvant en cela les intuitions de Mircea Eliade dans L'épreuve du labyrinthe, les entretiens qu'il accorda en 1978 à Claude-Henri Rocquet :
" Je crois que le sacré est dissimulé dans le profane comme, pour Freud et Marx, le profane était camouflé dans le sacré. Je crois qu'il est légitime de retrouver les patterns et les rites initiatiques dans certains romans. Mais c'est là tout un problème, et j'espère bien que quelqu'un s'y attachera : déchiffrer le camouflage du sacré dans le monde désacralisé." (p.159)
Le moulin de Remerle

___________________________
* "Il a fui en Suisse, où il a fondé un journal, Le National Suisse, à La Chaux-de-Fonds . Deux ans plus tard, il se rend à Florence et de là à Rome, où il travaille comme correspondant de Siècle et d’autres journaux. Il est décédé le 24 septembre 1878 à Frascati." (Babelio)

lundi 25 juillet 2022

L'échelle de Jacob

L'été, on le sait, est propice aux lucioles. J'en ai épinglé quatre récemment, puis me suis aperçu que l'an passé, à mi-juillet également, j'en avais repéré quelques-unes, que j'ai laissé filer sans prendre la peine de les consigner dans un article. Tant pis, je n'y reviendrai pas. En revanche, un motif était apparu à la même époque, que j'avais également négligé, et qui s'est rematérialisé grâce au livre d'Anouchka Vasak, 1797, Pour une histoire météore. C'est ce motif que je voudrais explorer aujourd'hui. Non sans quelque inquiétude, car il me semble essaimer dans de multiples directions, et le risque d'égarement ou de confusion est loin d'être négligeable. Considérons néanmoins la chose en son commencement.

A son début, il y a une conversation. Avec un détenu de la maison centrale de Saint-Maur. Ce jeune homme a une surprenante affection pour la grammaire. Il aime s'interroger sur la langue, lui qui avoue par ailleurs avoir été un piètre élève, sans goût pour l'école. Ainsi me parle-t-il d'un problème de définition du mot "échelle". Qu'il trouve contestable dans le dictionnaire dont il fait usage. Je n'ai hélas pas noté les détails précis de son réquisitoire. Seulement ce fait, déjà en soi étonnant, un prisonnier portant la plus grande attention au sens du mot "échelle".

La nuit suivante, un rêve se fait en somme l'écho de ce moment. J'en ai perdu le souvenir mais je me reporte aux notes du jour (13/07) : "Rêve très riche, je veux montrer quelque chose à l'aide d'un ordinateur mais je perds mes moyens, je ne sais plus, je suis très nerveux, une dame que je n'aime pas me critique, veut démontrer mon erreur. Agacement. Impression d'avoir à ma disposition un ensemble de documents très riches dont je ne parviens plus à démêler le sens. Paralysé."

Et puis voici que je découvre  Trillium, un poème de Louise Glück, extrait de L'iris sauvage, recueil en édition bilingue acquis à Bourges le 7 juillet (et dont je lisais un poème par soir, pas davantage, en essayant de capter ce que je pouvais dans la version originale - autant dire peu de chose - avant de me raccrocher  à la traduction). Trillium où l'on peut lire ces vers :

(...) Are there souls that need 
death's presence, as I require protection ?
Il think if I speak long enough
Il will answer that question, I will see
whatever they see, a ladder
reaching thorough the firs, whatever
calls them to exchange their lives - (...)

(...) Existe-t-il des âmes qui ont autant besoin
de la présence de la mort que moi, de protection ?
Il me semble que si je parle assez longtemps
je répondrai à cette question, une échelle 
tendue hors des sapins, tout ce qui
les incite à échanger leur vie avec d'autres - (...)

(Traduction : Marie Olivier, p. 31)

L'échelle qui donne le titre d'un poème un peu plus loin, page 70.

THE JACOB'S LADDER

Trapped in the earth,
wouldn't you too want to go
to heaven ? I live
in a lady's garden. Forgive me, lady ; 
longing has taken my grace (...)

L'ECHELLE DE JACOB

Piégé dans la terre,
ne souhaiterais-tu pas, toi aussi, aller
au paradis ? Je vis
dans le jardin d'une dame. Pardonnez-moi, madame,
si rêver m'a ravi ma grâce (...)


Marc Chagall, L'échelle de Jacob, 1973.

Rappelons que l'échelle (ou songe) de Jacob est un épisode célèbre de la Genèse. L’échelle de Jacob ou songe de Jacob est un épisode biblique du Livre de la Genèse. Résumé comme ceci dans Wikipedia : "Fuyant son frère Ésaü qui a juré de se venger à la suite de la bénédiction d’Isaac, Jacob se rend à la demande de sa mère à Haran pour trouver femme à marier dans la famille de celle-ci. Arrivé à Louz, il fait un rêve où il voit une échelle entre ciel et terre, d’où les anges descendent et montent. Dieu se révèle à lui et renouvelle l’alliance contractée avec ses pères. À son réveil, Jacob complète l’alliance et consacre l'endroit, qui sera désormais nommé Béthel."

Je m'avise aussi que l'échelle est un motif important du film vu le 13  au soir, à l'Apollo, Gagarine, de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh. Youri, un jeune homme de seize ans habitant la cité Gagarine à Ivry-sur-Seine, essaie de sauver celle-ci de la démolition programmée. Un article dans AOC de la critique Occitane Lacurie, daté du 19 juillet 2021, montre que le film apporte un contre-point de vue saisissant à la vision habituelle que l'on donne des quartiers périphériques.

"Dans Gagarine, une grue de chantier cette fois, fait l’objet de deux séquences centrales du film. Alors que vient d’être annoncée la destruction imminente de Gagarine, Youri remarque le clignotement irrégulier du balisage aérien. Reconnaissant les lettres de son prénom formées en morse, il répond par ce qu’il devine être le prénom de sa correspondante. Au fur et à mesure de l’échange, la caméra s’éloigne des personnages pour laisser place à un dialogue entre la lueur rouge de l’immeuble et le phare blanc de la machine, filmé dans un champ-contrechamp aux dimensions grandioses.

Plus tard, le couple escalade la grue pour regarder ensemble la cité d’en haut, une dernière fois. Youri, pris de vertige, s’immobilise à mi-parcours : adopter un tel point d’observation est une véritable épreuve. Diana lui bande délicatement les yeux, pour qu’il ne soit pas tenté de regarder en bas, dit-elle, ou pour que ses yeux puissent s’habituer à cette nouvelle échelle des plans dans de bonnes conditions." (C'est moi qui souligne)


Deux sens du mot échelle sont présents dans l'extrait : l'échelle intérieure bien concrète de la grue qu'il faut escalader, et l'échelle au sens analogique de moyen de mesure et de comparaison.

L'échelle peut désigner aussi ce qui permet de monter ou descendre à bord d'un navire (échelle de coupée), et par extension, le lieu où un bâtiment pousse à terre une échelle, autrement dit une escale. Ainsi désignait-on les échelles du Levant comme les ports de la Méditerranée orientale autrefois soumis à la domination turque.

Ce mot même d'escale me renvoyait à un coffret de DVD que j'avais déniché à Noz peu de temps auparavant. Huit films rares de Raoul Ruiz, édités par la cinémathèque. Qui proposait en même temps une exposition virtuelle sur l'oeuvre de Ruiz, intitulée Escales.

Par ailleurs, je découvris qu'Adrian Lyne était l'auteur d'un Jacob's ladder, sorti en 1990, dont le héros, soldat américain au Vietnam, portait le même nom que le détenu que j'évoquais au début et par qui toute cette histoire a commencé. "Le scénariste et coproducteur Bruce Joel Rubin, nous dit Wikipedia, voyait dans le film une interprétation moderne du Bardo Thodol, le livre des morts tibétain. Avant d'écrire les scripts de L’Échelle de Jacob et Ghost, tous deux sortis en 1990, Rubin, de confession juive, a passé deux ans dans un monastère tibétain bouddhiste au Népal, après avoir écrit Brainstorm et Deadly Friend, deux films centrés sur la vie après la mort."

L'échelle présente aussi un double sens dans ce film. Elle désigne tout d'abord une drogue dont Jacob découvre, grâce au chimiste Michael Newman qui l'avait conçue, que son bataillon avait été l'objet d'un test sans le savoir ("surnommé Ladder (échelle) aux États-Unis, le gaz BZ ou benzilate de 3-quinuclidinyle est un agent incapacitant anticholinergique bloquant l'action de l'acétylcholine dans le système nerveux. C'est une substance toxicologique non létale étudiée dans le cadre d'un programme de recherche par les forces armées des États-Unis, les stocks américains ont été détruits en 1988)."

L'échelle s'impose aussi à la toute fin du film dans son sens biblique, quand Jacob comprend que ses visions n'étaient que des manifestations de son état mental et qu'il a bien été poignardé par un membre de son unité. "Apaisé, il retourne dans son ancien appartement familial, retrouve les derniers souvenirs de sa vie avant de voir son fils Gabriel au pied d'un escalier et l'invitant à monter vers la lumière."


Les échelles se sont donc imposées une nouvelle fois en ce mois de juillet. Nous verrons comment au prochain épisode.

jeudi 25 juillet 2019

La trilogie des prénoms : III - Claude

On n'a pas choisi son nom. On n'a pas choisi son prénom. Résultat  : parfois, on se sent mal servi. Longtemps j'ai détesté mon nom, qui rimait trop bien avec mon identité mal assurée de berrichon. Parlez-moi d'un basque, d'un catalan, voire d'un cantalou, mais un berrichon... Pas de quoi être fier (ni honteux d'ailleurs), pas de quoi surtout porter à la rêverie. Non, c'est plutôt la moquerie que je redoutais, et je n'avais pas toujours tort. Récemment encore, donnant mon nom à une inconnue, à la terrasse d'un estaminet castelroussin, je me suis entendu dire que je n'avais pas de "chance". Une délicatesse qui m'eût blessé en d'autres temps. Mais cette pauvre gourde ne pouvait savoir que je suis fier maintenant de l'animal dont mon nom porte étymologiquement la mémoire.

L'écrivain qui se sent enfermé par son patronyme a toujours la liberté du pseudo. Gérard Labrunie aimait son prénom (il en fit même son nom pour ses deux anthologies de poésie allemande et française) mais beaucoup moins son nom : il devint Gérard de Nerval, en souvenir d'un lieu-dit, le clos de Nerval près de Loisy, un champ cultivé par son grand-père maternel, à cheval sur la commune de Mortefontaine. Louis Poirier adopte Julien Gracq dès son premier roman, Le Château d'Argol, histoire, semble-t-il, de « séparer nettement son activité de professeur de son activité d'écrivain ». A ce compte-là, n'importe quel nom eût fait l'affaire, mais Poirier ne choisit pas Jean-Pierre Durand ou Albert Dupont, mais bien Julien Gracq (Julien en référence à Julien Sorel et Gracq en hommage aux Gracques, puis-je lire sur un site). On ne peut pas exclure non plus un choix de sonorités qui claquent. En tout cas, c'est patent, le mystère est plus présent que pour Louis Poirier.
J'ai pris ces deux exemples parce que ce sont les premiers qui m'ont traversé l'esprit. J'aurais pu citer Marguerite Yourcenar (anagramme de Crayencour), Paul Eluard (Eugène Grindel), le comte de Lautréamont  (Isidore Ducasse), etc. La liste des pseudonymes dans les arts et la littérature est immense, et riche d'enseignements sociologiques quand on s'y penche quelque peu (combien de noms juifs travestis en noms bien français, de noms bien français passés au moule anglo-saxon).

L'écrivain Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier, le 3 décembre 1951 à Paris après avoir reçu le prix Goncourt pour son roman "Le rivage des Syrtes".
Nunki Bartt peut s'ajouter à la liste. Mon compagnon de voyage baxtérien s'est donné ce nom d'artiste pour donner du lest à son imaginaire. Fuir la banalité ressentie de son vrai prénom : Jean-Claude. Attribué en une année où il commençait à se faire rare. Prénom de fidélité au père, prénommé Claude, aujourd'hui disparu. Nunki Bartt a rusé, signé parfois Jean-Clod, ou (j'invente peut-être) Janclod - comme Deligny renommant Jean-Marie en Janmari.

Pourtant, en repensant au gué du Yabboq, à ce gué du Yabboq que nous avons traversé à Remerle, au-dessous de la maison d'Yves Robert, sur la commune d'Angles-sur-l'Anglin, je ne puis que redonner ses lettres de gloire au prénom délaissé. Je m'explique.

L'ange a frappé Jacob à l'emboîture de la hanche : "Au lever du soleil, il avait passé Penuel et il boitait de la hanche. C’est pourquoi les Israélites ne mangent pas, jusqu’à ce jour, le nerf sciatique qui est à l’emboîture de la hanche, parce qu’il avait frappé Jacob à l’emboîture de la hanche, au nerf sciatique.
Depuis ce jour, ou plutôt cette nuit de combat, Jacob est boiteux. 
Or, que signifie Jean-Claude ?
Le prénom Jean-Claude est composé de Jean, Yohanân en hébreu qui veut dire "Dieu a fait grâce", et de Claude, claudius en latin qui signifie "boiteux".
Jacob claudique. 
Jean-Claude traversant le gué de Remerle, près de ce moulin et de cette ferme dont une partie, je le rappelle, appartenait à une famille Jacob, rejoue dans notre réalité profane la geste sacrée du patriarche biblique.



Le 10 juillet, deux jours avant cette virée anglinesque, je surfais sur le site de Lionel André, Fleuves et montagnes sans fin, et me rendais sur les articles du libellé Aleph (la première lettre de l'alphabet cananéen/phénicien qui, dans mon esprit, n'était pas sans rapport avec le choix d'Alexandre pour le film d'Yves Robert - mais j'aurai l'occasion de revenir là-dessus). Et puis ne voilà-t-il pas que je rencontre mon thème de la lutte avec l'ange avec un chapiteau de la basilique Sainte Marie Madeleine de Vézelay (Vézelay dont le Doc - autre Jean-Claude, soit dit en passant -, m'entretiendra par courriel quelques jours plus tard) :


portail nord du narthex

la lutte de Jacob avec l'Ange

Photographie suivie de ce texte-ci :
Quelle est donc cette expérience qui nous fait avancer
sans passer?
Qui nous fait progresser sans franchir nos
limites?
Qui nous fait nous transmuter sans que nous soyons
sortis du cercle de notre existence?
Quel est donc ce dépassement intérieur qui nous rejette
en nous même
et en même temps qui nous transforme de fond
en comble
quel est donc ce dépassement
et pourquoi
son prix en est-il
une lutte?
La récompense est pour celui qui sait dompter
le temps
de la lutte avec l'ange Vigée les belles lettres

Qui est Vigée, l'auteur de ces vers ? Et bien c'est un autre Claude, Claude André Strauss,
issu d’une famille juive alsacienne, né le 3 janvier 1921 à Bischwiller. Chassé par la guerre, il séjourne à Toulouse en 1940, où il adhère à l'A.J. (Action Juive), et choisit de changer de nom pour agir plus librement au sein de cette résistance. Il s'appellera donc Claude Vigée :
"Devenu agent de liaison, il a fallu que je trouve un nom différent du mien et de faux papiers pour voyager dans les trains fouillés par la police de Vichy. Lisant la Bible sérieusement pour la première fois, je suis tombé sur ces deux mots hébreux que m'a traduits un copain de l'A.J., et je me suis dit  : voilà le nom qu'il me faut pour accomplir la tâche, car "'Haÿ Ani"! signifie littéralement : Vivant moi ! qui se trouve dans Jérémie (33, 34, 35), et surtout dans le prophète Isaïe au chapitre 49, verset 18, selon l'original hébreu. Ce texte stupéfiant annonce la restauration imminente d'Israël détruit.
On peut imaginer mon bouleversement, quand j'ai lu ces versets de près, en ces mois tragiques, à la veille du génocide des Juifs d'Europe par les bourreaux nazis déjà victorieux : "Une femme oublie-t-elle le nourrisson qu'elle allaite ? N'a-t-elle pas pitié du fruit de sa matrice ? Quand elle l'oublierait, Moi, je ne t'oublierai pas. ... 'Haÿ-Ani, vivant, moi ! dit YHWH." Un peu plus loin, le prophète écrit : "Le Nom m'a donné une langue exercée"... (chap. 50, v. 4). Ces mots ne sont pas tombés dans l'oreille d'un sourd - à Toulouse en 1940 - quand j'avais dix-neuf ans. Ainsi se décide une destinée, quand il ne reste d'autre issue qu'un impossible lendemain : 'Haÿ-Ani ! Comme mon aïeul Jacob sortant du gué du Yabbok vainqueur, mais blessé, après le combat avec l'ange, "Je boite, mais vie j'ai - moi aussi !" Désormais Claude Vigée sera mon nom : celui d'un poète juif. Mais aussi, plus profondément, à travers ce nom-là, je pouvais enfin exprimer ce qui me poussait à écrire les poèmes de La lutte avec l'Ange, en chantier depuis 1940." 'Haÿ-Ani ! ", ce n'est pas tant "Je suis vivant", assez banal en somme, que l'affirmation et le défi : "En moi a été déposée la vie pour la vivre, en dépit de nos meurtriers triomphants." Dans le nouveau nom d'Abraham, on entend encore l'écho d'Abram, et dans Sarah demeure la mémoire de Saraï. Mais ces changements de noms décisifs les ont lancés dans leur grande aventure prophétique : "Quitte ta maison, le pays de ton père, va-t-en vers toi-même, dans la pays que je te montrerai !" Pour ma petite histoire personnelle, c'st sous la signature de Claude Vigée que j'ai (illégalement) publié les premiers poèmes de La lutte avec l'Ange dans la revue de la résistance Poésie 42 (n°2), éditée par Pierre Seghers, à Villeneuve-lès-Avignon, pendant la Seconde Guerre mondiale." [C'est moi qui souligne]


Le fin murmure de la lumière, cinq entretiens avec J. Lequime, Parole et silence, 2009, p.86-87.


Claude Vigée
J'ai retrouvé cette page dans ce livre acheté à Noz en janvier 2015, je ne pensais pas alors que je reverrais de sitôt le thème du gué du Yabboq.
Sur le site Esprits nomades, on trouve encore ces phrases sans ambiguïté :
«« Jacob et poésie ont le même destin
............................................. ..............être juif
ou poète
.................c’est tout un. »
"Homme de cinq langues, l’allemand, le français, l’anglais, l’hébreu, l’alsacien, et même du judéo-alsacien et de l’espagnol, il sait le danger de la langue de la Tour de Babel, le danger du chaos, mais aussi le pont jeté entre les mondes, ouverture vers l’universel.
Mais lui ne lutte pas contre le verbe, il lutte comme Jacob contre l’ange.
Déjà fier de son prénom claudiquant, - "« On avance dans la vie en boitant » -, Claude, il change son nom de Claude Strauss en Claude Vigée « vie j’ai »! Et ce pacte passé avec la vie, il le portera toujours : Vigée a la vie.
Et à partir de cette acception du vivre, il pourra entreprendre sa quête du sens, poète et témoin.
Je boite mais je vis… et ça m’aide à comprendre que la création n’est pas finie, qu’elle est imparfaite." [C'est moi qui souligne]
Et on lira avec grand profit un texte magnifique de Claude Vigée, que je viens juste de trouver en cherchant une photographie du poète, texte datant de septembre 1959,  mais encore parfaitement actuel : La ‘coïncidence avec les sources’. Il y explique qu'il ne s’agit pas de connaître des sources ; "on ne peut pas remonter à des sources, car une source n’est pas quelque chose de figé ; les sources surgissent ; c’est l’étymologie même ; une source, c’est quelque chose qui sourd, et elle doit sourdre devant vous ou en vous ; c’est cela coïncider avec des sources, et c’est là une expérience cruciale."

On peut y lire aussi ceci :
"Ce que les livres saints peuvent vous donner, c’est la réminiscence de quelque chose qui nous arrive à nous-mêmes, mais si ce quelque chose ne nous arrive pas, cela n’a aucune importance. C’est l’histoire du Buisson ardent et l’histoire de Jacob avec l’Ange, et d’Abraham appelé dans le désert. Alors, remonter aux sources dans ce sens ne sert à rien, mais remonter aux sources comme réminiscence de ce qui vous est arrivé à vous-mêmes et de ce à quoi il faut s’attendre, de ce à quoi n’importe quel homme maintenant doit s’attendre, alors toutes les formes de connaissances deviennent utiles."
 Et encore ceci :
"(...) tout est à réinventer constamment, parce que cette expérience centrale, que j’appellerai confrontation, corps à corps, la lutte avec l’ange dans l’image biblique, doit être refait constamment. Si elle n’est pas refaite, et si dans la façon dont nous élevons nos enfants ou nous-mêmes, ceci n’est pas cherché, n’est pas explicité et célébré, alors le judaïsme ne continue pas, il n’y a pas de tradition. Il faut cette recréation constante par reconfrontation. C’est une expérience spirituelle, celle-là, mais pas du tout au sens sirupeux, trop souvent donné à ce mot, c’est une expérience directe du surgissement ontologique et c’est la seule chose importante dans le judaïsme, ce par quoi nous nous distinguons de toutes les autres formes de culture, de civilisation et de religion, surtout de la forme chrétienne."
On voit combien cette lutte avec l'Ange a continué d'inspirer sa pensée.


Cher Nunki Bartt, sois fier, toi aussi , de ton prénom claudiquant !

mercredi 4 août 2021

De Thomas Jones aux merveilleux nuages

Pourquoi accorder une chronique à chacune des "aventures" de Saisir, l'essai de Jean-Christophe Bailly paru au Seuil en 2018 ? Pourquoi ne pas se limiter par exemple à celle dévolue à Sebald, dont on sait bien l'importance qu'il a pris au fil des années sur Alluvions ? A ces questions, je n'ai pas de réponse assurée, seule me guide une intuition peut-être trompeuse. C'est souvent en écrivant sur un thème donné que celui-ci s'éclaire ou s'approfondit, que des pans insoupçonnés se révèlent ; c'est le cheminement qui fait le chemin. Aussi, sans plus de précaution oratoire, va-t-on se risquer sur l'aventure de Thomas Jones (1742 - 1803), ce peintre gallois auquel Bailly va consacrer 70 pages, le même nombre qu'à la seconde aventure, celle du poète Dylan Thomas (celle de Sebald sera plus courte, et encore plus courte celle de Robert Frank - qui n'est d'ailleurs pas mentionnée comme telle mais comme "aventure au pays du charbon"). Cette stricte égalité n'est sans doute pas un hasard.

Ce qui fascine Bailly chez Thomas Jones, c'est son surgissement soudain après une nuit complète, entre sa mort en 1803, et la vente chez Christies en 1954 d'une cinquantaine d'œuvres, dont les fameuses huiles sur papier faites à Naples, qu'il qualifie de "très étonnantes prémonitions de tout l'art à venir". Ce "trésor", écrit Bailly, "aura passé loin du monde un siècle et demi à l'abri des regards, dans une maison isolée du Radnorshire, c'est-à-dire aussi, quant à la possibilité même d'une ouverture sur le monde artistique, nulle part." C'est que Jones, après sept années passées en Italie, à Rome puis à Naples, où il embrassa complètement la profession de peintre, revint au pays natal après la mort de son père, nanti d'une épouse, Maria Moncke, une veuve danoise qui fut tout d'abord sa servante à Rome, et de deux filles, Anna Maria et Elisabetha, nées à Naples. S'il n'abandonna pas tout à fait la peinture, il semble qu'il ne la pratiqua plus qu'occasionnellement. "De cet homme revenu, dit Bailly, nous avons une image, un tableau de Francesco Renaldi conservé à Cardiff." Reproduit en noir et blanc dans Saisir, le voici en couleur :

Francesco Renaldi, Thomas Jones et sa famille, huile sur toile, 1797, National Museum of Wales, Cardiff

Bailly parle d'une "scène d'intérieur plutôt convenue mais assez étrange, où chacun des comparses semble voué à la solitude et qui à cause de cela me fait penser à un autre portrait de groupe, certes d'une tout autre tenue, celui peint par Goya jeune, dans ces mêmes années 1780, et qui représente la famille de l'infant don Luis de Bourbon." Tableau non reproduit, lui, dans le livre, et que voici :

Goya, La Famille de l'infant Don Luis de Bourbon, huile sur toile, 1784, Fondation Magnani-Rocca, Parme.

"Il y a une atmosphère nocturne, commente Bailly, que l'on peinerait à retrouver dans le tableau de Rinaldi, mais si ce rapprochement m'est venu c'est parce qu'il y a une étrange similarité dans ces scènes, quelle que soit la différence des milieux qu'elles figurent, et c'est celle de personnages liés entre eux par cette contraction de hasard qu'on appelle la famille et qui, peints dans l'immobilité de leur pose, ont l'air d'y stagner depuis toujours." A ces notations j'aimerais apporter quelques réserves : il ne me semble pas juste tout d'abord de dire du tableau de Renaldi que chacun des comparses semble voué à la solitude : les deux filles, dont l'une joue d'une épinette, regardent leur mère, filant au rouet, avec beaucoup d'insistance. Certes, celle-ci a les yeux plutôt dans le vague, ou lorgnant peut-être vers celui qui tourne carrément son regard vers l'extérieur, Thomas Jones lui-même, représenté palette à la main devant un chevalet portant une peinture de paysage, peut-être une vue de cette vallée de Pencerrig où il résidait.

Thomas Jones, Vale of Pencerrig, huile sur papier, 1776, Yale Center for British Art

Il ne s'agit pas du tableau du chevalet (Renaldi a-t-il reproduit un véritable tableau de Jones ? rien ne l'assure, mais il n'a pu manquer de représenter une vue plausible de son art), mais ce qui me frappe dans les deux cas c'est la présence du ciel, des nuages. Un tour d'horizon des œuvres de Jones montre qu'elles regorgent de nuages, même les vues italiennes où le ciel est souvent moins tourmenté qu'au pays de Galles.

Thomas Jones, A view in Radnorshire, 1776, National Museum Cardiff

 
Thomas Jones, Scene near Naples, huile sur papier, 1783, Fitzwilliam Museum

On m'objectera que cette attention aux nuages n'a rien d'exceptionnel, et que l'une des influences reconnues de Thomas Jones, le peintre néerlandais Jacob Van Ruisdael fut l'un des paysagistes qui n'hésitèrent pas à leur faire occuper plus de la moitié du tableau, comme dans cette vue de Naarden (1647).


Bon, mais ce qui m'interpelle, à la lecture par exemple de la notice de Wikipedia consacré à Jacob Van Ruisdael, c'est le peu d'importance que l'on accorde à cette place des nuages, comme si cela tombait sous le sens. Le mot lui-même n'apparaît que trois fois, dans des phrases uniquement descriptives. Bien plus intéressant m'est apparu un article du géographe Alexis Metzger, Art et science des nuages au Siècle d’or hollandais (2013, revue en ligne Géographie et cultures), où il montre que les artistes ont "peint les nuages dans une très grande cohérence car il est possible de faire des prévisions météorologiques en regardant les peintures. Cirrus, cumulus et stratus s’ordonnent ainsi dans des ciels hollandais observés très précisément par les artistes." Ces noms désormais bien connus du grand public ont été inventés par le pharmacien britannique Luke Howard, qui présenta cette nouvelle nomenclature le 6 décembre 1802 (un an avant la mort de Thomas Jones), à la Société Askésienne, petite société savante qui se réunissait Lombard Street, au centre de Londres. Stéphane Audeguy, dans ce très beau roman qu'est La théorie des nuages (Folio, 2005), la résume élégamment dans le passage suivant :

"Luke Howard s'est aperçu qu'on peut ramener leurs modifications à trois grands types fondamentaux. Certains nuages en effet semblent surplomber tous les autres, et s'étirent comme des griffures de chats ou des crinières, en longues fibres parallèles ou divergentes, presque diaphanes ; Howard les nommes les filaments : ce seront, en latin, les cirrus. D'autres nuages paraissent plus denses et se dressent sur leur base horizontale, en jouant avec les rayons du soleil, de toute leur masse, si monumentaux que Luke Howard les nomme des amas, en latin toujours, les cumulus. Mais il arrive souvent aussi et souvent en Angleterre que les nuées ne forment qu'une seule nappe immense et continue, qui parfois touche le sol et se nomme brouillard, masquant tout le bleu du ciel ; cette couche informe mérite le nom de nuage étendu ; d'où l'appellation de stratus. Pour compléter la série, Howard repère également le nimbus, ou nuage de pluie, dont il fait un type mixte, qu'il baptise aussi cumulo-cirro-stratus." (pp. 19-20)

Metzger explique que "ce n’est qu’au XVIIe siècle que les nuages s’affranchissent de toute représentation symbolique. Les artistes hollandais n’en font plus un élément hiérophanique, participant au sacré, désignant le ciel comme l’espace du divin (Damisch, 1972, p. 67-68). Ils peignent les nuages qu’ils ont sous leurs yeux, différents selon les types de temps, aux lumières de toutes les couleurs de la palette. Or ce goût pour les nuages est partagé par les artistes et les scientifiques. Le ciel devient le lieu de nouvelles attentions à une époque charnière de l’histoire des sciences (le XVIIe siècle qui voit l’invention du thermomètre, du baromètre, du microscope, de la pompe à air et de l’horloge à balancier)."  Plus loin, il écrit : 

"La plus emblématique des peintures est certainement celle commentée par Constable, le Paysage d’hiver de Jacob van Ruisdael. En 1836, Constable montre dans ses Lectures sur l’histoire de la peinture de paysage que cette peinture annonce le temps qu’il fera. En considérant les moulins, la lumière du soleil venant du sud et les nuages, Constable conclut à un changement de direction du vent et à un réchauffement avant le lendemain matin*. C’est donc du passage d’un front chaud dont il est question ici. L’air froid au sol chasse l’air chaud en altitude. Cette ascension s’accompagne de nuages à fort développement vertical, comme les cumulonimbus (ou nimbocumulus) peints par van Ruisdael. Il sera suivi d’un air plus frais, entraînant très probablement un dégel."

Jacob Van Ruisdael, Winter Landscape with Two Windmills, 1675, huile sur toile, Boston

 Un autre tableau de Jacob Van Ruisdael fait l'objet d'un examen : 

"S’il est possible de faire des prévisions météorologiques, connaître le temps qui a précédé la scène peinte n'est pas hors de portée. D’après la topographie et l’église Saint-Bavo, le paysage de la Vue de Haarlem de van Ruisdael est peint du nord-ouest (figure n° 4). Le soleil est situé au sud-ouest, en témoignent les ombres portées des arbres et bâtiments. La scène se passe donc en début d’après-midi. Les trois bandes parallèles de cumulus sont alignées ouest-est/sud-ouest. Ils progressent vers le sud-est comme le montre la direction du vent donnée par une fumée de cheminée. Ces cumulus, porté par un air frais de la mer du Nord, se sont formés en contact avec la terre réchauffée par le soleil. En l’absence de nuages élevés de type cirrus, on en déduit qu’un front froid est passé environ 24 heures avant sur Haarlem, accompagné de pluies qui ont lavé l’air alors que des linges sèchent désormais au soleil. Ce front est à une certaine distance au sud de la ville. Peut-être van Ruisdael croyait-il comme Descartes que deux vents s’opposaient afin de donner naissance à ces nuages… Reste que sa peinture est tout à fait explicable à la lumière des connaissances météorologiques actuelles."

 

Jacob Van Ruisdael, Vue de Haarlem avec des champs de blanchiment (1665),
Kunsthaus de Zürich

Je me suis alors souvenu, en observant ces tableaux de Van Ruisdael, que j'avais déjà parlé du peintre et de l'une de ses vues de Haarlem. C'était le 8 octobre 2012, dans l'article Du vide et du balcon, où j'évoquais, singulière pirouette de l'histoire, ce cher Sebald, qui décrit le tableau dans Les Anneaux de Saturne, lors d'une visite au musée de La Haye. Sébastien Chevalier, sur son site Norwich, en donnait une figuration qui n'était pas la bonne (il notait d'ailleurs que l’œuvre était au Rijksmuseum d’Amsterdam, mais que le narrateur nous disait la contempler au Mauritshuis de La Haye. Ici, Sebald ne trompait pas son monde. Cette vue de Haarlem, distincte aussi de celle de Zürich commentée par Alexis Metzger,  est bien conservée à La Haye) :

Jacob Van Ruisdael, Vue de Haarlem avec herberies, 1670-75, Huile sur toile, 55,5 × 62 cm, Mauritshuis, La Haye
Version HD sur Google Art Project

Voici le passage de Sebald en question :

"La plaine s'étendant en direction de Haarlem est vue d'en haut, depuis les dunes, comme il est généralement admis ; cependant, l'impression de perspective aérienne est si accusée qu'il eût fallu, pour l'obtenir, que les dunes fussent des collines, voire de petites montagnes. En réalité, ce n'est pas sur une dune que Van Ruysdael a planté son chevalet mais bel et bien sur un sommet artificiel, sur une hauteur imaginaire, située sensiblement au-dessus du reste du monde. Ainsi seulement, il a pu voir toutes choses à la fois, l'immense ciel nuageux occupant les deux tiers du tableau, la ville qui, mise à part la cathédrale Saint-Bavon surplombant les autres maisons, ne se présente jamais que comme une sorte de ligne d'horizon échancrée, les sombres buissons et bosquets, la ferme au premier plan et le champ lumineux où des draps blancs ont été mis à sécher et où s'affairent sept ou huit figures à peine hautes d'un demi-centimètre." (p .114-115, édition Folio).

Et voilà comment on passe - et je promets ne pas l'avoir anticipé - de Thomas Jones à Sebald, par la grâce des mouvements du ciel.

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* « This picture represents an approaching thaw (…) there are two windmills near the centre; the one has the sails furled, and is turned in the position from which the wind blew when the mill left off work [towards the east]; the other has the canvas on the poles, and is turned another way, which indicates a change in the wind. The clouds are opening in that direction (…), and this change will produce a thaw before the morning » (Constable, 1970). Le tableau n'est pas reproduit dans l'article, or Ruisdael a peint plus de vingt scènes hivernales. Comme Constable parle de deux moulins, il me semble qu'il s'agit de celui-ci, conservé à Boston.



jeudi 4 août 2016

Les pierres de foudre

Je vais insister un tantinet  sur la carte XVI du Tarot de Marseille, la Maison-Dieu, car il se trouve qu'en 1991 j'avais ébauché à son propos une petite étude. Comme je persiste à penser qu'elle en éclaire des aspects peu connus, je me permets de la dévoiler ici pour la première fois.

"Taillant dans la jungle des multiples jeux de tarot édités depuis des siècles, les ésotéristes soucieux de rigueur ont fondé leurs interprétations sur le célèbre Tarot de Marseille. Les atouts - rebaptisés arcanes sans doute pour valoriser le mystère - ont été analysés sous toutes les coutures : couleurs, dimensions, proportions, nombres, détails symboliques, rien n'a, semble-t-il, été laissé au hasard. Force est pourtant de constater que, nonobstant ce choix (mal explicité) d'un seul et unique Tarot comme base de toute interprétation, les gloses les plus diverses continuent de proliférer. Le Tarot est docile, qui se plie à toutes les tentatives d'explication. Les plus tolérants diront que tout le monde a raison et tendront à présenter le vénérable jeu comme une sorte de médiéval test de Rorscharch.

Il est pourtant des détails qui résistent jusque là à tout examen. Ne comptons pas sur l'occultiste courant - auto-baptisé tarologue - pour nous les soumettre : tout ce qui échappe au système préconçu par ce dernier est bien sûr passé sous silence. Heureusement quelques chercheurs honnêtes mentionnent quelquefois, sans s'attarder il est vrai, mais tout de même, leur impuissance ou leur perplexité. Tel est le cas de Robert Grand, auteur d'une véritable somme, L'Univers inconnu du Tarot, paru dans la collection Gnose aux éditions du Rocher, en 1979.

Je ne prendrai qu'un exemple, mais il va s'avérer lourd de conséquences : il s'agit de la lame XVI nommée Maison-Dieu dans le Tarot de Marseille. Robert Grand, qui procède à un tour d'horizon de l'ensemble des lames majeures, confesse que celle-ci est un "véritable casse-tête"(page 126). Que sont au juste ces "énigmatiques petites boules colorées " tombant du ciel comme des flocons de neige ?

Tarot Conver, Marseille ca 1760
Paris, Bibl. Nationale, Estampes, Kh 381, n°81
Un peu plus loin, page 129, il va jusqu'à écrire : "Au fait, que signifie ce terme de "Maison-Dieu", puisqu'il ne s'agit pas d'une église ou d'un temple ? On ne sait." En effet, on voit mal une église ou un temple frappés par la foudre divine.

Pour les besoins de cette étude, je me suis servi de deux jeux de Tarot. Un Tarot de Marseille bien sûr, mais pas n'importe lequel : une reproduction du jeu de 78 cartes édité en 1761 par Nicolas Conver, maître-cartier à Marseille. Soit dit en passant, les couleurs différent sensiblement de celles adoptées par les éditions modernes. J'ai acquis ensuite une réédition du jeu de Jacques Vieville, maître-cartier à Paris, entre 1643 et 1664. Jeu donc plus ancien, très rare selon les érudits, et présentant des différences notables avec le Conver. C'est le cas en ce qui concerne la fameuse lame XVI, où la Tour a proprement disparu, remplacée par un arbre. Ou plutôt, faudrait-il écrire, en raison de l'antériorité du Vieville, un arbre apparaît, qui sera remplacé par la tour. Pas de personnages chutant, mais un homme semblant implorer le ciel. Un troupeau de moutons au pied de l'arbre. Et toujours les fameuses petites boules.

Tarot Jacques Vieville
Or, il a existé dans l'Antiquité des boules de pierre que les Hébreux, selon Jill Purce (La spirale mystique, Chêne, 1974), appelaient Béthel. Et Béthel, ou Bétyle,  signifie Maison de Dieu (Beth : maison -El : Dieu). Ces boules de pierre étaient selon James G. Frazer, cité par Purce, "rondes et noires, comme vivantes et habitées par des âmes, comme en mouvement dans les airs et prononçant des oracles en une voix sifflante que des sorciers pouvaient interpréter."

Cela étant dit, reste à expliquer pourquoi se sont attachées à la lame des significations négatives de chute, ruine et catastrophe."

Je n'étais pas allé plus loin. Mais cette analyse me semble toujours juste : la notice de Wikipedia sur les bétyles confirme l'origine céleste de ces pierres. Extraits :

Un bétyle est une pierre sacrée de forme variée, vénérée comme une idole dans le monde arabe et sémitique. Dans les sources antiques, il s'agit plus particulièrement de météorites, au sens strict ou supposé, dans laquelle les anciens voyaient la manifestation d'une divinité, tombée du ciel. Les bétyles étaient ordinairement l'objet d'un culte et parfois d'offrandes. [...] Le mot bétyle provient de l'hébreu 'Beth-el' (« demeure divine » ou « Maison de Dieu »). Par la suite, ce mot est utilisé par les peuples sémitiques pour désigner les aérolithes, appelés également « pierres de foudre ».
La maison-dieu désigne donc à l'origine ces petites boules de couleur descendant du ciel, et je suppose donc que cette attribution n'a plus été comprise à une certaine époque, ou jugée absurde, ce qui expliquerait qu'on ait substitué à l'arbre, réceptacle de la foudre divine, une tour, à la verticalité semblable mais plus susceptible d'apparaître comme une maison.

Un site anglais, où j'ai pu retrouver une image de la carte XVI de Vieville,  met en correspondance cartes du Tarot et pétroglyphes de cathédrales. A la Maison-Dieu, il associe ce bas-relief de la cathédrale d'Amiens :

Amiens - Shepherd in Flight from Egypt sequence
Ce site m'a fait découvrir incidemment une réplique de Wikipedia entièrement consacrée au Tarot : Tarot-pedia, où l'on peut par exemple consulter la page de la Maison-Dieu.

La pierre noire de la Kaaba à La Mecque, l'Omphalos de Delphes sont des bétyles. La pierre sur laquelle s'endort Jacob en est aussi un prototype. Retour à la notice de Wikipedia :

"Dans la tradition biblique, un bétyle est une pierre dressée vers le ciel symbolisant l'idée de divinité. L'origine de cette pierre est attribuée à une scène de Jacob à Béthel. Celui-ci, endormi sur une pierre, rêve d'une échelle dressée vers le ciel et parcourue par des anges, quand Dieu lui apparaît et lui donne en possession la pierre en question. Jacob comprend alors que la pierre est une porte vers le ciel et vers la divinité. D'une position allongée, il la fait passer à une position verticale et y répand de l'huile. Il la nomme Béthel (Beth : maison, El : divinité ⇒ « maison de Dieu »). "
Curieusement c'est cette idée de la pierre comme porte vers le ciel que l'on va retrouver dans un détail de la tour de La Maison-Dieu. Mais j'en ai assez dit pour aujourd'hui et ce sera pour la prochaine fois.

mercredi 17 mars 2021

D'un judas de Port-Royal

Je me suis aperçu que, depuis le 26 février, je ne parlais guère que de la mort, ou du moins était-elle omniprésente : de la mort de Joseph Ponthus à celle de Philippe Jaccottet (survenues le même jour), des ossements de Cid et de Chimène dans Burgos mise à sac par les troupes de Napoléon jusqu'à l'épisode dans Austerlitz de la petite fille du jardin du Luxembourg qui rappelle à Marie de Verneuil sa première entrevision de la mort. Et avant-hier encore, c'était la mort encore qui clôturait l'excellent  film noir de Jules Dassin, Du rififi chez les hommes, vu sur Arte. On dira avec raison que cela n'a rien d'exceptionnel dans un film noir, mais il y a un détail qui, en renvoyant à une période malheureuse de l'Histoire, faisait sens pour moi.

Résumons brièvement le film : Tony le Stéphanois (admirable Jean Servais) sort de cinq ans de prison, tuberculeux et mélancolique. Avec son ami Jo le Suédois et deux autres comparses, il monte le cambriolage audacieux d'une bijouterie (reprenant le coup du parapluie de Marius Jacob*, l'Arsène Lupin anarchiste qui finira ses jours marchand forain dans l'Indre). Malgré le succès de l'opération, une autre bande, affranchie par une maladresse de César, l'Italien perceur de coffres (joué par Dassin lui-même), kidnappe Tonio le fils de Jo et exige le butin en échange. Tout cela finit très mal, dans une villa en construction de Saint-Rémy-lès-Chevreuse.

Au départ de cette séquence, il y a cette rencontre entre Tony et son ex-compagne Mado les Grands Bras, qui l'avait abandonné pour Pierre Grutter, le gérant de boîte de nuit qui a kidnappé le fils de Jo. Elle se fait pardonner en quelque sorte en fournissant à Tony le moyen de retrouver la villa où l'enfant est détenu. Cette retrouvaille se déroule devant la station de Port-Royal, sur la ligne de Sceaux, ainsi nommée car à proximité de l'abbaye de Port-Royal, laquelle fut fondée au XVIe siècle pour décongestionner la maison-mère située en l'abbaye de Port-Royal des Champs, au cœur de la vallée de Chevreuse.**

On se souvient peut-être que j'ai parlé ici de l'abbaye de Port-Royal à propos de L'or du temps, le récit de François Sureau. Retrouver ce fil janséniste m'a ému d'autant plus que je venais récemment de recevoir (et de lire dans la foulée) le petit opus de Pascal Quignard, Sur l'idée d'une communauté de solitaires, dont le premier texte s'intitule Les Ruines de Port-Royal, texte d'une conférence donnée deux fois en 2012, ponctuée de pièces musicales dont O Solitude, a ground, d'Henry Purcell :


"Le propre de Port-Royal pour moi, écrit Quignard, c'est l'invention passionnante - même si elle est difficilement concevable pour l'esprit - d'une communauté de solitaires."

"Le mot de "solitaire", au sens que leur donnaient les Jansénistes, est finalement aussi beau qu'il est énigmatique. Les "solitaires" désignaient des hommes de la société civile, aristocrates ou riches bourgeois, qui optaient pour les mœurs des couvents (ses abstinences, ses silences, ses austérités, ses veilles, ses tâches, ses lectures) mais qui refusaient de s'y lier par des voeux. [...] Ils quittaient la cour pour franchir vingt kilomètres et se retrouver dans un bois.
Ils ne se guidaient sur aucune règle extérieure, n'obéissaient à personne, jaloux seulement de leur retrait du monde. [...] Ils étudiaient. Ils ne tutoyaient personne. Ni Dieu, ni les enfants, ni les pauvres, ni les bêtes. Ils saluaient les corneilles, admiraient leurs becs durs et noirs et caressaient les chats.
En 1678 les derniers solitaires furent contraints de quitter la ferme des Granges sous peine d'incarcération ou de bûcher. En 1711 Port Royal fut rasée sur l'ordre du roi Louis XIV en sorte qu'il "n'y restât pas pierre sur pierre". Puis, à la fin de l'automne, alors que le froid était très vif, que la terre était couverte de neige, les tombes furent ouvertes. Les chiens affamés, les corbeaux, les corneilles, les souriceaux des champs dévoraient ce qui restait de chair sur les os des saints qui étaient morts. Ils dévorèrent Racine. Ils dévorèrent Monsieur Hamon qui avait été son maître."

Et c'est encore une histoire d'ossements qu'on transporte, qu'on profane, qui se déroule avec les os nus des Solitaires qu'on va jeter à la fosse commune de la paroisse voisine de Saint Lambert où Quignard  raconte qu'il enregistra, toute une nuit durant, avec Montserrat Figueras et Jordi Savall, la musique sur laquelle il avait composé un petit livre, et entre autres les Leçons de Ténèbres pour le mercredy de François Couperin.  


Port-Royal m'est aussi apparue à la fin de la biographie de George Sebbag consacrée à André Breton, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige. Sebbag raconte que Breton confectionna en 1941, à New York, un poème-objet intitulé Portrait de l’acteur A. B. dans son rôle mémorable de l’an de grâce 1713. :

"Ce tableau-collage, qui est composé d’objets, de phrases et d’images, forme un dispositif qui enserre des durées survenues en 1713. Le collagiste a projeté un faisceau de durées propres à l’histoire européenne. Tout spécialement, il retient des événements de 1713, la naissance de Diderot et de Vaucanson, le mariage du mathématicien aveugle Saunderson, inventeur d’une machine à calculer décrite par Diderot dans la Lettre sur les aveugles. Il évoque aussi la paix d’Utrecht et la bulle Unigenitus du pape Clément XI, qui consacre le triomphe des jésuites sur les jansénistes. L’abbaye de Port-Royal est détruite. Breton traite Clément XI de vieux chien car il a porté ombrage à Pascal et à Racine." (Georges Sebbag, site Philosophie et surréalisme)

Ce collage de Breton, que je découvre pour la première fois, m'évoque furieusement, avec ses différentes petites cases, le reliquaire de Vivant Denon


 Je n'en ai pas terminé avec la mort, j'en ai peur.

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* Marius Jacob, avec sa bande dite des "Travailleurs de la nuit" a pratiqué entre 150 et 500 cambriolages (la fourchette est conséquente) entre 1900 et 1903. "L'une de ces créations notoires, rapporte la notice de Wikipedia, est celle du « coup du parapluie » : un trou est pratiqué dans le plancher de l'appartement du dessus. Un parapluie fermé est ensuite glissé dans l’ouverture puis ouvert par un système de ficelles afin de récupérer les gravats lorsque ses complices agrandissent le passage. Évitant ainsi le bruit de leur chute. Il lui arriva de refermer les portes par un de ses mécanismes de ficelles et de morceaux de bois, de manière à faire croire qu'il était toujours à l'intérieur ; il assista une fois de la terrasse d'un café à un assaut en règle donné à une maison pillée dans la nuit." Il se suicida à Reuilly l'année même du tournage du Rififi chez les hommes.

Photographie d'identité judiciaire de Marius Jacob, 1903.

** Une autre scène a été tournée au carrefour de Port-Royal :


mardi 4 août 2026

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases

En cherchant le "chamane boiteux" de George Steiner, j'avais trouvé les références d'une autre étude savante sur la question, la Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, Œdipe, Jacob, Mélusine & Cie, de Karin Ueltschi (Imago, 2021), professeure de langue et de littérature du Moyen Age à l'université de Reims-Champagne-Ardennes. Je commandai le livre à Arcanes et le reçus quelques jours plus tard. Dans son introduction, elle précise que "la boiterie sera envisagée par rapport à des repères géométriques - lignes et verticalité avec laquelle elle entretient un rapport oblique - et de gravité, c'est-à-dire en fonction de la dialectique de la chute et de l'ascension dans laquelle elle est foncièrement imbriquée", et prévient qu'il est une image, "le dessin de la marelle, petite échelle de Jacob, qui concentre en elle tous les enjeux et potentialités de ce qui, à coup sûr, constitue "un sujet". La marelle figure à la fois un axe vertical entre terre et ciel, et le labyrinthe originel dans lequel il s'agit de se frayer un chemin en triomphant d'une contrainte majeure, figurée par la privation mimée d'une jambe : on ne peut emprunter la voie entre terre et ciel qu'à cloche-pied." (p.7, c'est K. Ueltschi qui souligne)

 

Or cette image de la marelle, matricielle dans l'étude de Karin Ueltschi, je la retrouvai aussi, presque simultanément, dans l'ouvrage de Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence, au moment où elle évoquait ses nombreux voyages dans le désert du Nevada, sur les sites d'essais nucléaires : "On peut raconter une histoire comme les enfants jouent à la marelle, en allant toujours un peu plus loin à chaque tour, en jetant un palet dans le carré suivant, en explorant toujours le même parcours, dans un sens puis l'autre. On ne peut pas tout dire d'un coup, mais on peut refaire le trajet dans différentes conditions, trouver des itinéraires bis." (p. 161)

Cette marelle resurgit un peu plus loin, à l'incipit du chapitre 2 de la partie intitulée "Certains usages des marges" :

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. Mon père est décédé alors qu'il était en voyage à l'autre bout du monde, au début de 1987, et avec sa mort, j'ai pu ma dégeler sans risque et avoir ce qui était cadenassé. Je réagissais enfin à des événements très anciens, comme si mes émotions avaient été prises dans la glace de cette sombre époque, et je pouvais enfin mettre mes propres mots sur ces événements cruels et néfastes." (p. 166)

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. N'est-ce pas aussi le mouvement dans lequel je ne cesse d'être pris moi aussi ? Ainsi, tout récemment, ne me suis-je pas retourné sur ce chien de Goya qui m'avait interpellé déjà à plusieurs reprises ? Et L'illusion de Yakushima de Naomi Kawase résonnait fortement avec cet autre film de la cinéaste japonaise, La forêt de Mogari (2007), découvert en 2021, avec cette même présence quasi mystique de la forêt. Et je ne m'étonne plus, revenant sur l'article où je consignai cette merveille de film, de rencontrer dans le corps de ce même article une évocation de ce fameux perro semihundido de Goya.