"La peur, qui venait souvent la visiter depuis le début de l'expédition, envahissait soudain les recoins de son âme comme une légère brume grise, une étreinte glacée et aveugle. Elle était entièrement sienne, de par sa naissance et son éducation. C'était pour endiguer sa peur, leur peur, que les toits et les murs de la Cité s'élevaient si haut, c'était la peur qui avait inspiré des ruelles si droites et des portes si étroites. Elle avait ignoré le poids de cette menace, tant qu'elle vivait à la Casa Falco, où elle se sentait en parfaite sécurité. Même dans la Zone, elle avait réussi à l'oublier, tout étrangère qu'elle était, car, pour n'être pas visibles, les remparts édifiés étaient aussi efficaces : amitié, solidarité, amour, le cercle d'une grande famille. Mais renonçant librement à tous ces expédients, elle s'était engagée dans le désert pour se mesurer enfin de front avec la peur qui l'avait inconsciemment hantée sa vie durant.
Un tel affrontement impliquait qu'elle se défendit pied à pied dès que la peur commencerait à l'assaillir, sinon celle-ci oblitérerait tout le reste, et Luz perdrait complètement son libre arbitre. Elle devait se battre aveuglément, car la raison n'était pas de taille face à cette peur, qui était bien plus ancienne et puissante que le monde des idées."
Ursula K. Le Guin, L'oeil du héron, Les moutons électriques, 2021, pp. 213-214
J'avais franchi le pas : cette écrivaine, Ursula K. Le Guin, que je ne cessais de croiser ces derniers mois, j'en lisais enfin un ouvrage. Pas le plus renommé, semble-t-il, La Main gauche de la nuit, les deux librairies que j'avais explorées ne le possédaient pas, pas non plus ce recueil d'essais déjà évoqué (Danser au bord du monde) - je l'avais repéré comme nouveauté à la médiathèque mais il n'était pas encore disponible et je me suis contenté de le réserver -, non, un court roman, sans doute considéré comme mineur, paru en 1978, The Eye of the Heron. Histoire de deux communautés exilées jadis sur la planète Victoria, si différentes dans leurs idéaux et leurs modes de vie que leur coexistence en est douloureuse et émaillée de violence. Avec cette histoire, la romancière semble interroger la pertinence et les limites du pacifisme tel qu'il fut prêché par Gandhi, dont l'ombre plane tout au long du livre. Mais je ne veux pas ici traiter de l'intrigue, ce qui m'intéresse avant tout c'est à travers le passage cité en exergue, revenir sur cette idée de peur panique dont j'ai commencé à débattre à l'article précédent.
Cette notion d'une peur "bien plus ancienne et puissante que le monde des idées", que la raison n'est pas de taille à affronter, se retrouve en effet chez Jean-Christophe Cavallin qui, dans son chapitre 5 de son Valet noir, intitulé "L'heure de Pan", écrit que nous avons "désappris la peur", citant Lévy-Bruhl qui soutient que "la profonde sécurité intellectuelle" des Occidentaux vient de leur "tranquille et parfaite confiance dans l'invariabilité des lois naturelles." "Nous dormons sur nos deux oreilles, poursuit Cavallin, parce que la saine raison, en le réduisant à des lois et des enchaînements de cause, a changé le monde en une machine dont nous corrigeons l'entropie et remontons les ressorts."
Un paragraphe plus loin, il cite le psychologue américain James Hillman, dont la pensée s'inscrit dans le prolongement direct de celle de Carl Gustav Jung(ce que ne dit pas, à aucun moment, Cavallin, soucieux peut-être de se tenir à l'écart d'une référence par trop connue, et souvent contestée) :
"La panique, surtout la nuit quand la citadelle s'éteint et que dort l'ego héroïque, est une participation mystique à la nature, une expérience fondamentale, voire ontologique du monde comme épouvanté et vivant."
Il y revient à la page suivante, parlant de "la belle définition que Hillman donne de la panique". Et poursuivant ainsi : "L'"assicurisation de la vie" pratiquée par l'Etat moderne nous anesthésiait au monde. La panique qui revient est à tous les sens une apocalypse : destruction et révélation. Son choc nous accouche au monde. On se retrouve partie du Tout qui, en grec, se disait Pan. Partie à vif d'un Tout vivant. Alive and in dread, dit Hillman. "Vivant et épouvanté" - et l'un à cause de l'autre."
Il résume un peu plus loin la thèse de Hillman dans son livre Pan and the Nightmare (1972) : "les anciens dieux du paganisme, dieux de la nature et des champs, ne seraient morts qu'en apparence. Leurs énergies refoulées, ensevelies dans l'inconscient, font retour dans les symptômes, les phobies, les cauchemars, la frénésie masturbatoire, l'érotomanie et la délinquance. [...] L'hégémonie de la raison artificialisa la psyché, l'hégémonie de la technique artificialisa les sols. Pour l'un comme pour les autres, on ne voulut plus savoir ce qui se passait dessous. On vivait enfin chez soi, on pensait enfin en toute conscience. On était un peu à l'étroit, un peu étriqué aux coudes, mais on se disait qu'un petit chez soi vaut mieux qu'un grand chez les autres. Ce fut l'âge de raison de l'homme, l'âge de tous les contrôles. L'ordre ancien ne disparut pas, mais survécut comme infraction. A la place des autels où l'on sacrifiait jadis et des rituels oubliés, où dialoguaient les épouvantes, il y sur des transgressions, de la folie, des mauvais rêves, des épisodes délirants, des actes anti-sociaux."
La crise climatique, à laquelle on pourrait ajouter aujourd'hui la crise pandémique, a rebattu les cartes. Nous voici dans un monde désormais à peu près hors de contrôle, un monde qui nous échappe. Un autre philosophe, l'Anglais Timothy Morton, qui vit et enseigne à Houston, dans le Texas, ne dit pas autre chose. Dans un entretien récent pour Libération, il affirme que «C’est le bon moment pour paniquer. La panique, c’est la conscience de tout ce qui se produit autour de nous. C’est aussi un soulagement : se dire que l’on a la permission d’avoir peur, que l’on ne devient pas fou ou folle, et que l’on peut agir.» Il ne faudrait donc pas que cette panique soit paralysante, nous accule à l'attentisme : «Attendre une bonne raison d’agir, un signe divin ou une personne providentielle, c’est le meilleur moyen de laisser la planète chavirer». Il faut se lancer, et là Morton, friand de pop culture, s'appuie sur Star Wars (mais il est aussi capable d'en appeler à Pink Floyd ou aux Simpson) : «C’est ce que conseille Han Solo dans leRéveil de la force. Quand on lui demande si l’action très risquée qu’il s’apprête à entreprendre est possible, il répond : “Je ne me pose jamais la question tant que je ne l’ai pas fait”».
Cavallin écrit que les vieux effrois sont de retour, mais qu'il faut les asseoir à notre table, en faire nos commensaux. Et puis soudain (car son essai est construit comme un enchevêtrement de journaux intimes et de réflexions théoriques), voici qu'il donne place à un animal, outre Valet noir, ce chien qui traverse tout le livre :
(...) Le héron passe à gué la digue. Ses pattes de tipule foulent la vase tendre. On dirait deux animaux. Tout ce qu'il fait avec les jambes, il le fait comme en hypnose. Tout ce qu'il fait avec le col, il le fait comme un ressort. Somnambule atteint de Tourette - moitié danseuse et moitié fou."
De la présence de ce héron, il s'explique dans l'entretien avec Christine Marcandier dans Diacritik : "Valet Noir a été pour moi l’image du travail du deuil, une image réfléchissante qui a guidé ma réflexion. Le héron, tous les matins, immobile et obnubilé par l’attente du poisson, était quant à lui l’image vivante du travail de la pensée, du hold-up des fonctions vitales qu’opère la concentration — il me rappelait l’anecdote (dans Xénophon, il me semble) de Socrate fantassin qu’une pensée saisit au vol et qui reste toute la nuit, les pieds dans la neige, insensible au froid, à la moudre intérieurement."
La planète Victoria d'Ursula Le Guin s'honore d'une faune et d'une flore étrange, qu'elle décrit avec grande précision, ainsi de l'arbre en quelque sorte emblématique de cette terre battue par des pluies incessantes, l'arbre-anneau, produit de l'explosion d'une énorme graine noire, productrice d'un anneau d'arbres-anneaux poussant en entrelacs serrés, laissant vide le rond intérieur devenant souvent mare à la surface lisse. Au centre du bâtiment appelé Maison du Peuple, dans la Zone, vit un couple de hérons (qui ne sont pas à proprement parler des hérons, ni même des oiseaux, mais les bannis ne disposent que des mots de l'ancien monde, alors ce sont donc des hérons). Les hérons vivent aussi vieux que les arbres, même si personne n'avait jamais vu d'oeuf ou de bébé héron. L'un des personnages principaux, le jeune Lev, vient méditer au bord de l'Etang du Peuple, au centre de l'anneau (et l'on pense au travail de la pensée de Cavallin) :
"Il pensait à beaucoup trop de choses à la fois. Si son corps restait immobile, son esprit vadrouillait en tous sens. Il était venu chercher ici la tranquillité, mais ses pensées mélangeaient allègrement le passé et le futur. Il connut pourtant un court répit. L'un des hérons pénétra silencieusement dans l'eau de l'autre côté de la mare. Dressant sa tête étroite, il fixa Lev, qui lui rendit son regard. Un bref instant, l'homme fut prisonnier de cet oeil rond et transparent, aussi limpide qu'un ciel sans nuage ; le temps lui-même devint une boule de cristal, un moment concentrant tous les autres, le présent éternel de l'animal silencieux." (p. 70)
La quatrième de couverture du roman affirme qu'Ursula Le Guin développe en fait le thème de l'Eternel Retour, "d'où la symbolique omniprésente de l'anneau et du cercle, dont l'oeil du héron constitue en quelque sorte le miroir muet." Si c'est l'Eternel retour du même qu'on veut signifier par-là, je ne pense pas, mais il y a bien considération d'un temps circulaire*, qui repasse par les mêmes stases et les mêmes rites périodiques. Cependant rien n'y est jamais parfaitement semblable, et chaque printemps est différent. Et c'est aussi au coeur de l'instant, comme en témoigne l'extrait, que gît l'éternité.
Le héron (photo prise à la médiathèque le 7 décembre, élément d'une exposition)
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* Le héron apparaît dans plusieurs articles d'Alluvions. Mais j'ai été saisi de le voir (je n'en avais aucun souvenir) dans Of Mice and Men, le véritable premier article, le 28 décembre 2006, voici presque 15 ans déjà (si l'on excepte le premier qui donnait la ligne directrice). Extrait :
Je ne vais pas ici résumer l'histoire, juste en relever un aspect : cette tragédie, qui se noue dans un ranch de Californie, s'ouvre et se referme sur une rive sablonneuse de la Salinas : "A quelques milles au sud de Soledad, la Salinas descend tout contre le flanc de la colline et coule, profonde et verte." Au septième et dernier chapitre, où le sacrifice est accompli, Steinbeck commence ainsi : "Dans cette fin d'après-midi, l'eau de la Salinas dormait, profonde, tranquille et verte." Lenny, la brute innocente, se met à boire goulûment, comme un animal assoiffé, à peine arrivé sur la plage, ce qui lui vaut une remontrance de George, la première parole du livre : "Lennie, dit-il sèchement, Lennie, nom de Dieu, ne bois pas tant que ça." Cette eau dormante ne lui dit rien qui vaille. Lui ne boira pas. Cette eau verte et profonde, comme dans la tradition irlandaise, agit comme un maléfice, elle est en tout cas annonciatrice du drame à venir. Un serpent d'eau se fait happer par un héron, juste avant le retour de Lennie sur les lieux.
« Je dois poser le pied prudemment sur le rebord du monde, de peur de tomber dans le néant. »
Virginia Woolf, Les Vagues
Il me semble qu'il y a des années que le Journal d'un écrivain, de Virginia Woolf, traîne à mon chevet. Cependant, ces derniers temps, je m'y replonge plus régulièrement, presque chaque soir j'en lis une vingtaine de pages et me voici parvenu à l'année 1938, il ne lui reste alors que trois ans à vivre. Et comme, en même temps, je ne cesse de me passionner pour Dante, j'ai remarqué l'intérêt que Virginia lui portait. Ce sont à vrai dire de courtes notations dépourvues de développement sur l'oeuvre. Ainsi, le jeudi 30 août 1934, elle écrit : "Si la construction des dernières scènes m'empêche de rédiger ce journal, comment parviendrai-je à lire Dante ? Impossible." Presque un an plus tard, le lundi 1er avril 1935, on constate qu'elle n'a guère avancé : "A ce rythme-là, je ne finirai jamais le Purgatoire. Mais à quoi bon lire Dante lorsque la moitié de mon esprit trotte derrière Eléanor et Kitty ?" Et elle n'a toujours pas terminé en 1937, si l'on en croit ce qu'elle consigne le mardi 1er juin : "En tout cas, je me sers de cette page comme d'une cour de récréation car je ne peux pas me pressurer pendant trois heures d'affilée. J'ai besoin de détente, et de m'ébattre ici pendant la dernière heure. C'est là le pire dans ce métier d'écrire : le temps perdu. Que pourrais-je faire de ma dernière heure de ma matinée ? Reprendre Dante ?"
Je ne croise pas Virginia Woolf seulement à nuit tombée : par deux fois elle a surgi au détour de lectures récentes. Dans le Samsara de Patrick Deville tout d'abord, dans le chapitre consacré au Tamil Nadu, où il commence par évoquer les femmes qui ont marqué l'histoire de l'Inde, des héroïnes dont il note que "le destin souvent avait été aussi tragique que celui de Tina Modotti, de "freedom fighters" comme Annie Mascarene, de révoltées comme Lakshmi Baï, la maharani du Jhansi et "reine des cipayes" tuée au combat, Phoolan Devi la "reine des bandits" élue députée puis assassinée." A cet instant, l'écrivain se trouve dans une barque sur la rivière de Poovar, attendant de pouvoir observer des oiseaux (le livre avait débuté au Kerala avec cet incipit : "Seul un oiseau m'avait précédé sur la plage", en l'occurrence, il s'agissait d'un héron gris et blanc très haut sur pattes jaunes dont Deville écrit que, fumant assis sur un muret, il soupçonnait "qu'une vague conscience ne lui faisait pas défaut.")
Lakshmî Bai (en marathi : झाशीची राणी लक्ष्मीबाई), maharani de la principauté de Jhansi en Inde du nord, héroïne de la révolte des Cipayes, considérée comme la première guerre d'indépendance par les nationalistes d'Inde. Symbole de la résistance à la colonisation britannique.
Et voici qu'au dernier chapitre, ce héron refait surface dans son esprit, et, aussitôt après, Virginia Woolf :
"L'avifaune locale n'offrait pas le spectacle permanent d'une forêt amazonienne, ni kamichi cornu ni vols de toucans ni grand hoatzin huppé. Après n'avoir vu en deux heures que le martin-pêcheur du coin, ainsi qu'un "pond héron", plus petit que le "grey héron" que j'avais côtoyé à Odayam, j'avais choisi de descendre le cours jusqu'à l'embouchure. Celle-ci serpentait au long d'une dune. J'étais descendu de la barque pour franchir un monticule de sable blanc, atteindre les vagues à son dévers. "C'est curieux comme les morts peuvent sauter sur nous en pleine rue ou dans les rêves." Cette phrase de Virginia Woolf, je la savais de mémoire et elle me revenait souvent, "sautait sur moi" à l'improviste. Il n'était pas étonnant que je l'entende ici, devant le friselis lumineux des vaguelettes à mes pieds, transparentes sur le sable blanc-rose et les coquillages." (p. 144-145)
Il évoquera ensuite un passage des Vagues, qui se déroule en Inde, avec Perceval, "le viril Anglais". Mais passons tout de suite à la seconde mention de Virginia, qui se trouve dans ce livre puissant qu'est Triste tigre de Neige Sinno, dont j'ai déjà parlé dans El sol del membrillo :
"Virginia Woolf, qui a été abusée par ses deux demi-frères, raconte ce sentiment bizarre des premiers attouchements dans un texte autobiographique où elle essaie de mettre en relation différents souvenirs avec la construction de sa personnalité en devenir : ... alors que je restais assise là, il commença à explorer mon corps. Je peux me souvenir de la sensation de sa main qui passe sous mes vêtements -, qui descend, ferme et décidée, de plus en plus bas, je me souviens combien j'espérais qu'il arrête ; comme je me suis raidie et je me suis tortillée au moment où sa main a approché mes parties intimes. Mais elle ne s'est pas arrêtée. Sa main a exploré mes parties intimes aussi. Sans parler d'abus, sinon d'une expérience désagréable parmi d'autres, elle analyse brièvement, avec une lucidité empreinte de simplicité et de bon sens, les émotions ressenties qui s'apparentent à ce qu'on nommera plus tard le sidération traumatique : je me souviens d'une sensation de rejet, de répulsion - quel est le mot pour désigner un sentiment si paralysant et si ambigu ? Cela devait être un sentiment fort car je m'en souviens encore. Cela semble démontrer qu'un sentiment à propos de certaines parties du corps - comment elles ne doivent pas être touchées, comme il ne faut pas permettre qu'elles soient touchées - doit être quelque chose de l'ordre de l'instinct." (p. 35-36)
Virginia Woolf, photo Man Ray, 1935
Ce texte autobiographique, j'ai découvert que je l'avais, dans un des sacs de livres rapportés de Paris. Il s'agit d'Instants de vie, publié chez Stock en 1977, avec une préface de Viviane Forrester qui commence ainsi : "Encore et encore reviennent les mêmes scènes originelles : la mort, l'inceste, l'horreur qui ont accompagné sa jeunesse. Avec verve, avec fureur, avec humour, avec âpreté, elle décrit, à plusieurs époques de sa vie, dans les textes qui suivent, la crudité, la sauvagerie d'une existence en apparence très douce et très civilisée. [...] Rien ne l'a guérie, ni la vie ni le travail. Le travail, la vie, n'ont fait que ressasser, qu'aiguiser le malaise initial."
J'avais réservé à la médiathèque le recueil d'essais d'Ursula K. Le Guin, Danser au bord du monde, et ma foi, il était disponible. Je passe le récupérer mais bien sûr ne peux m'empêcher de jeter un coup d'oeil aux rayonnages des nouveautés. L'une d'elles me fait de l'oeil : Murnau des ténèbres, un roman d'un certain Nicolas Chemla, inconnu au bataillon (le mien). En couverture, une petite photo prise en 1930, montrant Friedrich Wilhelm Murnau, le célèbre réalisateur de Nosferatu, en compagnie du peintre Matisse, du jeune polynésien Mehao et du berger allemand Pal. Tout ce beau monde ramant sur une pirogue à Tahiti.
La quatrième de couverture avait attisé ma curiosité :
"En 1929, Friedrich Murnau, l’un des plus grands cinéastes au monde, abandonne le confort d’Hollywood pour rallier, à bord d’un petit voilier, les Marquises d’abord puis Tahiti et Bora-Bora. C’est là qu’il réalise Tabou, « le plus beau film du plus grand auteur de films », selon Éric Rohmer.
Mais ce chef-d’œuvre incomparable est maudit. Son tournage sera marqué par les drames et les catastrophes. Et Murnau, comme basculant dans son propre film, mourra tragiquement une semaine avant la première du long-métrage.
Murnau des ténèbres est le roman vrai de cette expédition fascinante. Dans un style à la beauté envoûtante, Nicolas Chemla conjugue le récit d’aventures, le conte fantastique et la méditation philosophique. À la frontière du rêve et de la réalité, de la vérité et de la fiction, il signe un texte à rebours de toutes les modes et renoue avec le souffle des grands écrivains-voyageurs comme Joseph Conrad, Herman Melville ou Pierre Loti."
Melville, Loti avaient été, continuent d'être des balises mémorables sur mon parcours (sans dédaigner Conrad le moins du monde, mais il se trouve simplement que j'ai encore peu lu de lui), et ayant mis en scène un Dracula dans les ruines de Cluis-Dessous, Nosferatu ne pouvait m'être indifférent. D'ailleurs, trois articles écrits respectivement en 2012, 2017 et 2020 sont centrés sur ce célèbre carton qui fit frémir les surréalistes : Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. Bref, ce roman m'attira irrésistiblement et je ne tardai pas à le dévorer. C'est en terminant l'article précédent autour de L'oeil du héron que je m'avisai d'une proximité troublante entre la fin du roman d'Ursula K. Le Guin et un passage crucial de Murnau des ténèbres.
Murnau était en effet un admirateur de Pierre Loti, et tout particulièrement de Rarahu (le titre deviendra plus tard Le mariage de Loti), publié en 1880. Après une visite aux Marquises, l'officier de marine Julien Viaud arrive à Tahiti au mois de janvier 1872 et en repart en mars. C'est avec ses souvenirs qu'il forge cette histoire d'un amour avec Rarahu, dont la figure fusionne, semble-t-il, plusieurs de ses aventures sentimentales à Tahiti. Le nom même de Loti lui aurait été donné par les Tahitiens, sinon par la reine Pomaré elle-même (le mot désignant une fleur rouge). Il en fera donc son pseudonyme.
Rarahu, dessin de Pierre Loti
Chemla écrit que Murnau avait une idée fixe : retrouver la cascade décrite par Loti comme un des lieux les plus magiques de l'île, un lieu où il passe une nuit à la belle étoile avec Rarahu. Il en cite d'ailleurs quelques passages magnifiques, comme celui-ci : "Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien dire ; tour à tour elle me regardait en souriant, ou regardait en l'air. Les grandes nébuleuses de l'hémisphère austral scintillaient comme des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de grandes trouées noires, où on n'apercevait plus aucune poussière cosmique, et qui donnaient à l'imagination une notion apocalyptique et terrifiante." Murnau s'était convaincu, avec Robert Flaherty, le réalisateur de Nanouk l'esquimau avec qui il collaborait alors, de tourner une scène dans la bassin de cette cascade de Fataoua.
Reconstitution de la cascade de la Fataua par Pierre Loti *
Chemla, par le truchement d'un personnage imaginaire qui aurait participé à la geste de Tabou, décrit ensuite cette marche éprouvante vers la cascade, au travers d'une forêt dense, en suivant les lignes de Loti, qui les avaient tellement portés "durant toutes ces semaines où nous voguions précisément, vers ce lieu précisément, comme le point nodal de toutes nos trajectoires, et de tous nos rêves..." (p. 120) La marche d'approche de Murnau et ses amis répète celle de Loti et Rarahu, et les deux récits se répondent. Loti : "Et nous continuâmes tout le jour à monter, vers des régions solitaires que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de temps à autre des vallées profondes, des déchirures noires et tourmentées; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de gros nuages, aux contours nets et accusés, qui semblaient dormir appuyés contre les mornes, les uns au-dessus de nos têtes, les autres sous nos pieds. " Chemla : "Puis, sans prévenir, après une descente à la verticale, où il avait fallu de nouveau s'agripper aux racines le long d'un mur glissant, on se trouva comme au ventre du monde, face à la grotte où le ruisseau turbulent venait s'apaiser dans deux larges bassins de roc vif, comme il l'écrit, "creusés par la main patiente des siècles"."
Pardon pour la longue citation qui va suivre, mais je ne peux faire autrement, me semble-t-il, pour la bonne intelligence de la suite : nous sommes ici véritablement, comme le dit Chemla, au point nodal de l'aventure :
" - nous avions passé la frontière invisible, nous avions rejoint les pages des grandes aventures et des idylles, nous étions Loti, nous étions Melville, nous étions et Robinson et Vendredi et tous les héros de notre enfance et l'eau claire et rugissante nous appelait et en quelques instants nos vêtements étaient à terre et nous plongions dans cette baignoire de conte de fées, avec des rires et des jeux d'enfants comblés. Derrière nous, le ruisseau se jetait, d'une hauteur de cinq mètres environ, dans ce premier bassin de six ou huit brasses de diamètre, puis il s'engouffrait dans un étroit goulot, et l'eau paraissait jeune et claire malgré les remous, elle courait en douceur sur des rochers luisants, aussi doux et glissants que s'ils avaient été enduits de monoï, puis elle dévalait sur près de vingt mètres le long d'une pente rocailleuse en une deuxième cascade bouillonnante - plus bas, le second bassin, plus en longueur que le premier, s'étendait sur une trentaine de mètres entre les parois convexes d'une nouvelle grotte de roches et de lianes, qui s'ouvraient sur le monde comme la pupille d'un chat. Droit devant : le gouffre, la lumière aveuglante de l'immense trouée de ciel au-dessus de la vallée verdoyante. L'eau, ici, se jetait de trois cent mètres de haut dans le vide. C'était le "lieu des suicidés" que nous avions contemplé de l'autre côté de la vallée, deux heures auparavant. " (pp. 123-124)
Le lendemain, le reste de l'équipe les rejoindra, et l'on tournera plusieurs scènes sur ce site unique, scènes que l'on peut voir sur la bande-annonce de Tabou, glissades et rires, bonheur et lumière. "Je crois pouvoir affirmer, dit le protagoniste imaginaire, que ce furent là nos plus belles journées, et nos plus inoubliables nuits."
Venons-en maintenant au roman d'Ursula K. Le Guin, L'oeil du héron. C'est à la fin du livre (désolé de spolier ici quelque peu, mais je ne puis faire autrement), alors que Luz, la fille du chef Falco, un des notables de la Cité, a fui avec soixante-six habitants de la Zone, à la recherche d'une terre nouvelle. Après avoir pérégriné des jours entiers dans un labyrinthe de broussailles épineuses, ils ont commencé à gravir une montagne. Ils sont parvenus sur un site où ils décident de s'établir entre plateau balayé par les vents et pics en proie à la tempête. A priori nous sommes loin du paysage paradisiaque de Bora-Bora. Et pourtant, nous sommes là aussi en un point nodal, si l'on en croit André, le meneur du groupe : "C'est un endroit neuf, Luz, reprit-il, d'un ton très doux. Même les noms sont nouveaux ici. (Elle vit des larmes dans ses yeux.) C'est ici que nous reconstruirons le monde, conclut-il. Avec de la boue."
Et le dernier paragraphe (pardon encore pour cette autre longue citation) nous gratifiera d'étranges similitudes avec Loti/Chemla, en même temps qu'il nous rappellera au bon souvenir des hérons (c'est moi qui souligne) :
"Les cabanons - neuf de terminés plus trois autres en cours de construction - se dressaient sur la rive sud du torrent, juste à l'endroit où son lit s'élargissait en une mare sous la frondaison d'un arbre-anneau géant. La petite cascade à l'entrée de l'étang leur fournissait l'eau potable, tandis qu'ils faisaient leur toilette et leur lessive à l'autre bout, là où le gave se rétrécissait à nouveau, avant le grand plongeon dans le Grissouris. Ils avaient baptisé le baraquement Héron, ou encore Mare au Héron, à cause du couple de créatures grises qui nichaient sur la rive opposée, superbement indifférentes à la présence des êtres humains, à la fumée de leurs feux, au remue-ménage de leurs activités, à leurs allées et venues, aux échos de leur voix. Elégants et haut perchés sur leurs pattes, les hérons s'affairaient en silence à pêcher leur pitance de l'autre côté de la grande mare ombragée. Parfois, ils s'immobilisaient dans un trou d'eau pour fixer sur les gens un oeil incolore, clair et paisible. Parfois aussi, ils exécutaient une danse nuptiale lors des soirées fraîches avant la neige. Au moment où Luz, Autane et l'enfant s'engageaient en direction de leur cabanon, Luz aperçut les hérons postés près des racines du gros arbre, l'un figé dans une posture d'observation, et l'autre avec sa tête étroite tournée de dos, comme s'il scrutait la forêt. " Ce soir, ils vont danser", prédit-elle à mi-voix. Et malgré son lourd fardeau, elle s'arrêta un moment sur le sentier, aussi immobile que les hérons, puis se remit en route." (pp. 234-235)
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* Alain Quella-Villéger, grand spécialiste de Loti, évoque cette cascade dans un entretien donné à Tahiti en avril 2018 : "Le personnage principal de Rarahu, la femme de Loti dans le roman, n'existe pas, c'est une invention. En revanche les paysages et les lieux sont tous très fidèlement décrits. La cascade de Fataua par exemple, non seulement il la décrit dans le roman, mais il la dessine très bien. En revanche quand on regarde le dessin, on voit le Diadème au-dessus de la cascade, alors que si on se rend physiquement sur place pour trouver le même angle, on ne peut pas le voir... Donc le dessin a été fabriqué, et on ne peut le voir qu'en venant sur place. Mais il y a quand même une belle fidélité au lieu chez Loti."
On pourra lire aussi avec profit l'entretien donnée par le même Alain Quella-Villéger et Bruno Vercier, à l'occasion de la parution de Loti en Amérique, aux excellentes éditions Bleu Autour.
"Nous étions en train de tourner une scène de danse lorsque l'on reçut la première goutte de pluie. Il n'y avait pourtant pas un nuage dans le ciel. Une deuxième, puis une troisième, puis, à peine en un clin d'oeil, des trombes d'eau s'abattirent sur l'îlot et le lagon alentour. On ne pouvait que supposer qu'il pleuvait également sur Bora : la pluie était si dense que l'on ne voyait plus rien à plus de quinze mètres. On remballa à toute vitesse tout ce que l'on pouvait sauver. Et puis on attendit. Ça avait tout l'air d'une simple averse, qui cesserait aussi vite qu'elle avait commencé.
Deus semaines plus tard, nous attendions toujours. La pluie, torrentielle, était tombée pratiquement sans interruption, de jour comme de nuit."
Nicolas Chemla, Murnau des ténèbres, Cobra, 2021, p. 159.
Cette pluie diluvienne est bien sûr interprétée par beaucoup comme une vengeance des esprits du lieu, une des rétorsions - il y en aura d'autres, bien plus dramatiques - pour avoir profané le motu sacré. Superstition ? chacun pensera ce qu'il voudra. Ce qui m'a surtout retenu dans ce motif de la pluie, c'est qu'il m'était déjà apparu avec force dans L'oeil du héron, d'Ursula K. Le Guin. La planète Victoria, cadre de l'histoire, semble placée sous un intense régime pluvieux, comme en témoigne par exemple cet incipit du chapitre II : "Des nimbus noirs s'avançaient en longue procession au-dessus de la Baie du Songe. La pluie crépitait en rafales sur les tuiles de la maison de Falco. Du fin fond des cuisines filtrait un écho assourdi de bruits de voix et de remue-ménage domestique. Aucun autre son, à part celui de la pluie." Plus loin, alors que les soldats de la Cité ont contraint des paysans de la Zone à travailler sur le chantier des nouveaux domaines de la Vallée du Sud, c'est la météo effroyable qui ruine la tentative : "La nuit tomba, noire et torrentielle. Il ne pleuvait jamais comme ça dans la Cité ; il y avait des toits là-bas. Le chant de la pluie résonnait dans les ténèbres alentour, sur des kilomètres et des kilomètres de désert vierge. Les braises grésillèrent, noyées."
La pluie est si prégnante, s'infiltrant partout, détrempant les sols, qu'elle va jusqu'à se glisser implicitement dans la réflexion des personnages sur leur destin. Luz, la fille de la Cité qui a rejoint les rebelles de la Zone - et qui est comparée au héron gris de l'Etang du Peuple par le silence qui est en elle - Luz propose de tout réinventer :
"Victoria, c'est grotesque, c'est un nom terrien. Nous devrions lui donner un nom propre.
- Comment ?
- Un qui ne signifie rien : Beurk ou Baba. A moins de le baptiser Boue, puisqu'il n'est fait que de boue... Si la Terre s'appelle "Terre", pourquoi celui-ci ne s'appellerait-il pas "Boue" ?"
Boue. Et je songe en recopiant cet extrait à ce livre de Maurice Genevoix, le troisième tome de Ceux de 14, qui se nomme précisément La Boue. Je vais chercher le volume, jamais bien loin, l'édition de Flammarion de 2013 qui rassemble les quatre livres de son témoignage sur la guerre, et j'en remonte les pages, glissant en diagonale, et je prends la page 558, tout en sachant que d'autres auraient aussi bien fait l'affaire, mais tout de même, celle-ci n'est pas mal, euphémisme bien sûr, je devrais dire magnifique, terrible et magnifique :
"Vers la nuit gonflée comme une eau noire, je montais, Viollet derrière moi. Blafarde, d'un seul bloc, la lueur de ma lampe électrique tombait sur notre toit de boue. [...] "Là ! disait Viollet. Ça chassera bien la flotte jusqu'à d'main... Et demain, si ça coule dedans, c'est les autres qui prendront, pas vrai ?" Ils prendront, car la pluie tombe toujours. Depuis que nous avons quitté la lande, elle nous ruisselle sur les épaules. A nos pieds, dans les fondrières du chemin qui dévale vers les Eparges, nous entendons rouler un torrent invisible. En bas, près des vergers, le bataillon fend de sa proue un lac ténébreux et sonore où les chaussures battent comme des rames. De loin en loin, sous nos semelles, des pontons de planches tremblotent. Des écharpes de pluie se roulent à nos genoux, traînent sur nos visages leur effleurement glacé. "Broom ! tousse Porchon. Il y a aujourd'hui cent neuf ans, c'était la bataille d'Austerlitz... Austerlitz... le soleil..." La boue clappe. [...]"
Pouvais-je mieux tomber que sur ce passage, alors que le suivant d'Ursula Le Guin, dûment repéré avant la rédaction de cet article, jouait sur ces mêmes contrastes entre soleil et pluie, lumière et boue ? Qu'on en juge :
"Lorsqu'il sortit de la cabane, une bourrasque de pluie le frappa en plein visage, lui coupant la respiration. Suffoquant, il sentit les larmes lui monter aux yeux, mais le vent n'y était pour rien. Il se remémorait cette lumineuse matinée, où un soleil d'argent avait salué son immense bonheur, seulement trois jours auparavant. Aujourd'hui c'était la grisaille, pas de ciel, peu de jour, rien que de la pluie et de la glaise. Boue, ce monde ne mérite pas d'autre nom, songea-t-il. Il avait envie de rire, mais ses yeux étaient encore plein de larmes. Elle avait rebaptisé le monde. L'autre matin sur la route, il avait connu le bonheur, mais maintenant, c'était... il n'avait d'autre mot à sa disposition que son prénom, Luz. Tout y était condensé : le lever de l'astre argenté, le flamboyant coucher de soleil au-dessus de la Cité jadis, l'ensemble du passé et tout ce qui restait à venir, y compris leur actuelle mission : l'élaboration d'une stratégie, la confrontation finale et leur future victoire, la victoire des lumières. [...] La pluie avait un goût douceâtre sur ses lèvres."
Et, comme souvent, quand l'Attracteur étrange fait émerger un motif, comme ici celui de la pluie (jamais encore traité), il n'est pas avare de résonances. J'en comptai trois dans les jours qui ont suivi. Tout d'abord, par le fil Facebook d'André Markowicz, je découvris l'annonce de la parution en avril 2022, de Pluies, de Françoise Morvan, présenté ainsi sur le site des Editions Mesures : "Une année d’enfance dans un village de Bretagne, une année de pluies – pluies douces, averses, bruines légères, lourdes pluies d’orage venant à leur tour éveiller la mémoire des ombres… Chaque quatrain recèle un instant captif comme d’une goutte d’eau reflétant l’univers."
Revenant sur la page FB de Markowicz, je relis le post qu'il a écrit pour saluer un autre livre de Françoise Morvan, son dernier qui a pour titre L'oiseau-loup. Il n'hésite pas à dire que c'est un livre majeur : "Un livre qu'on ne lira pas comme ça, sur la plage, ou, je ne sais pas, comme un autre, pour se distraire. Non, c'est un livre de vie, au sens où non seulement il porte des dizaines de vies, mais Françoise y a mis toute sa vie (pas seulement les événements — elle me dit que c'est une histoire vraie), mais toute sa vie. Je veux dire tout son être. Ce livre, quand on y entre, lentement, page à page, texte à texte, j'en suis certain, il peut changer la vie. La vôtre, de vie.
Parce qu'il s'impose en tant que tel. Il ne ressemble absolument à rien. Il créé son propre temps, — le temps qu'il porte et le temps qu'il demande. Ce livre, sa place est au centre de nos Mesures."
Et il en livre le début dans un post du 14 décembre, le titre en est Tourbière. Et j'y retrouve presque sans surprise, mais avec émerveillement, la lumière et la boue :
"Plus bas vers l'ouest, la route est lente. Les prairies arrêtées devant quelques collines ont l'air de pâturages que les vagues de la mer auraient laissés là, d'un vert plus sombre et plus rougeâtre, et c'est dans l'épaisseur des laîches que les ruisseaux mincissent jusqu'à se perdre. Il arrive aussi que les bêtes s'y embourbent. Un vieux en bottes de caoutchouc les cogne avec un bâton sans écorce qui luit comme d’une lueur de lune. La bête s'arrache à la boue et continue de meugler. Plus loin, les bottes s'enfoncent, le vieux jure comme on crache et pèse sur son bâton. Comme le purin ruisselle de la cour vers l'allée pierrée, la lumière colle aux murs et vient se mouler sur un pli sculpté du linteau, l'ogive et la pliure aussi dans la moulure de boue devant l'étable, et celle autour des sabots de la vache, où la botte a marqué son empreinte."
Le 13 décembre, c'est un entretien avec Valentin Retz dans Diacritik qui me délivre un nouvel écho (j'ai déjà évoqué cet auteur en juin 2019 dans l'article Le livre d'Esther). Son dernier livre, Une sorcellerie, est au coeur de la discussion avec Arnaud Jamin. Cela me conduit à la critique du livre par ce même Jamin en octobre dernier : La bataille pour la lumière de Valentin Retz. La fin de l'article avec l'extrait cité est éloquent :
"Remonté dans son propre nom, son propre être, il se trouve avec sa femme à trente kilomètres de l’oasis d’Ein Gedi en Israël. Le ciel fait couler des trombes d’eau qui se répandent en flots près de leur voiture. “(…) j’ai enfoncé mes mains dans l’eau jaunâtre, en un lieu où celle-ci s’écoulait doucement. Je les ai même mouillées jusqu’au poignet, saisissant la terre molle avec énergie. Or, dès que ma peau est entrée en contact avec ces éléments, il m’a semblé que mon être s’élargissait d’une manière inouïe ou, pour mieux dire, que la mélodie de l’eau me mettait en présence de son écoulement. Car des images, des intuitions, des bruits se sont mis à fluer dans mon esprit : j’ai vu la mer Morte en direction de laquelle l’eau ruisselait, et j’ai vu les pics que celle-ci dévalait ; j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.”
Enfin, dernière résonance, musicale celle-ci. Je tombe ces mêmes jours sur une chronique de Max Dozolme de France-Musique à propos de "Águas de Março"d'Antônio Carlos Jobim, un grand classique de la bossa nova : "Antonio Carlos Jobim a un jour confié qu’il avait eu l’idée d’écrire les Eaux de Mars lors d’une promenade avec sa femme Thereza Otero Hermanny. C’était en mars 1972. C’est à dire le début de l’automne au Brésil. Lorsque les jours s’assombrissent et que le pays entier est en proie à des pluies diluviennes. Lors de cette promenade, Jobim voit les ouvriers construire sa nouvelle maison, les rigoles creusées dans le sol par l’averse. La tristesse le submerge. Il se met au sec et note quelques notes, quelques images."
Les Eaux de Mars seront reprises par Georges Moustaki en français (et par Pauline Croze, en 2016).
C'est le cri d'un hibou, un corps ensommeillé
La voiture rouillée, c'est la boue, c'est la boue
Un pas, un pont, un crapaud qui croasse
C'est un chaland qui passe, c'est un bel horizon
C'est la saison des pluies, c'est la fonte des glaces
Ce sont les eaux de Mars, la promesse de vie
Chemla, Genevoix, Le Guin, Morvan, Retz, Jobim, Moustaki, Croze, que de beautés la pluie a-t-elle inspirés ! Que de mélancolies et de tristesses aussi. Mais, comme le rappelait Baudelaire, la mélancolie n'est-elle pas l'illustre compagnon de la beauté ? "Elle l'est si bien que je ne peux concevoir aucune beauté qui ne porte en elle sa tristesse."
Je ne finirai pas là-dessus, car aujourd'hui même, pas plus tard que cet après-midi, j'ai eu droit à une autre épiphanie de la pluie. J'ai en effet, avec ma compagne et mes enfants, vu enfin le film Memoria, d'Apitchapong Weerasethakul, chroniqué ici en novembre. Film magnifique et déroutant (mes deux ados n'ont guère goûté, il faut bien le dire, ses longs plans fixes et sa lenteur contemplative), film qu'il faut avant tout écouter, selon le conseil même du réalisateur, et qui s'achève avec la pluie, le son de la pluie qui accompagne tout le générique final. Ce qui ne saurait surprendre après avoir découvert l'entretien qu'il accorda à Libération le 16 novembre dernier depuis son domicile thaïlandais de Chiang Mai. Extrait :
Vous souvenez-vous d’un son qui vous a marqué pendant l’enfance ?
Je dirais la pluie. J’aimais sortir pour mieux en profiter, au grand dam de ma mère. J’aimais particulièrement quand elle était forte. J’ai l’impression qu’elle ne tombe plus aussi dru que quand j’étais enfant.
La pluie fait un son complexe, selon l’endroit où elle tombe.
Et elle s’accompagne d’autres sensations, l’odeur, l’humidité.
[...]
Marcel Proust associe le souvenir au sens du goût et de l’odorat – la madeleine trempée dans une infusion de tilleul.
Souvent, une sensation démarre une réaction en chaîne. Je parlais de la pluie, plus tôt. Memoria se finit par une scène sous la pluie. En travaillant sur le mixage, je pouvais sentir l’odeur de la terre.
Continuant ma recherche autour des rapports du cinéaste et de la pluie, je déniche un autre article de Libération, intitulé, bien dans le style Libé, Apitchapong Weerasethakul, et pluie c'est tout. Il s'agit d'une courte vidéo, diffusé sur une galerie d'art virtuel, October Rumbles, "qui adopte à nouveau le point de vue fixe d'un observateur de chambre contemplant un rideau qui bouge au rythme du vent, tandis que la pluie dehors fait rage et inonde les grasses frondaisons d'un jardin-jungle."
Enfin, on ne sera pas étonné de voir que, parmi les dix films préférés de AW figure un court-métrage de 1929, La Pluie (Regen), de Joris Ivens et Mannus Franken.
Troisième chronique où la figure centrale demeure Louis Althusser. L'ironie de l'affaire, il me faut bien l'avouer, c'est que je n'ai jamais lu une ligne d'Althusser. En première, j'avais lu un tome du Capital de Karl Marx, j'avais pris des notes, j'étais plein de bonne volonté. Il fallait à l'époque débattre avec des trotskistes, des maoïstes, des communistes tendance Georges Marchais, bref, maîtriser un peu de théorie marxiste n'était pas du luxe pour contrer ces redoutables dialecticiens. Mais je ne suis pas allé au-delà de ce premier tome, cette littérature ne m'a jamais enchanté, et je m'en suis vite détaché. Althusser, d'après les commentaires que j'avais lus, c'était une relecture de Marx d'une impressionnante aridité. Je préférais lire Les syllogismes de l'amertume de Cioran. C'était drôle et désespéré, noir et tonique. Et la langue était magnifique, quand la plupart des épigones de Marx nous accablaient d'ennui avec leur rhétorique aussi engageante qu'un bloc d'immeuble soviétique.
Mais aujourd'hui, je dois l'avouer aussi, après ces deux premiers billets, j'ai envie de lire Althusser, non pas Pour Marx, non il ne faut pas exagérer, mais Les Lettres à Franca, oui.
En attendant, il me faut encore éclairer une autre facette de ce fameux blason de Ravenne, ouvrir une autre piste. Et revenir encore une fois à cet été 61, où Althusser fit une autre rencontre décisive : "Cette rencontre, qui date de l’été 1961, fut fulgurante et coïncida avec
le troisième amour de sa vie. De fait, tout près de Forlì, non loin de
Ravenne, dans les Marches, Althusser découvrit Machiavel. Et, quelques
mois plus tard, professa son premier cours sur ce qui devait devenir une
de ses références fondamentales, dès 1962, avant qu’il y revienne dix
ans plus tard."(Yann Moulier Boutang, Althusser en dessous ou au-delà d’Althusser, revue Multitudes 2005/2 (no 21)).
Portrait posthume de Nicolas Machiavel (détail), par Santi di Tito.
"Quelle leçon retient Althusser du Machiavel du Prince (pas de celui des Discours sur la Premières Décade de Tite Live) ? La distinction célèbre entre la virtù et la fortuna. La virtù n’est pas le courage, encore moins la vertu. Quant à la fortuna,
elle n’est pas le destin, la nécessité, mais la chance. César Borgia,
fils bâtard préféré du pape Alexandre VI, aurait pu devenir le Prince de
l’Italie transformant le Pontificat romain en Principauté héréditaire.
Chef de guerre intelligent, sans état d’âme (il se débarrasse de son
frère Giovanni, se sert de sa sœur qu’il marie par politique), il
possède beaucoup de caractère et est donc doté de la virtù (qui est une
puissance d’agir, un vouloir vivre, une volonté et non une vertu au sens
chrétien du terme). Ce duc de Valentinois, qui n’hésita pas à faire
entrer les Français dans les États Pontificaux, avait tout pour devenir
le Prince réconciliant les Guelfes (papistes) et les Gibelins (partisans
de l’Empereur) des deux siècles précédents. Mais au moment décisif de
la mort de son père Alexandre (1503), il est cloué au lit par la fièvre
quarte (la malaria), près de Ravenne. Il est donc absent au moment
décisif, il perd ainsi l’occasion de se faire élire Pape. Il périra
quatre ans plus tard, après avoir fui l’Italie, devenu petit condottiere
au service de Jean d’Albret de Navarre son beau-frère et assassiné sur
ordre de Jules II, le nouveau Pape. Après l’échec de Frédéric II, celui
de César Borgia éloigne davantage l’Italie de l’unité. C’est sur cette
absence que Machiavel construit Le Prince. Le cas de César Borgia prouve que la virtù ne suffit pas en politique ; il faut de la chance (la fortune), le petit coup de pouce au bon moment. Transposons : la virtù n’est pas seulement la volonté, mais aussi la connaissance par la pensée. La fortuna, la surdétermination, le grain de sable qui enraye la nécessité, le destin promis, la téléologie. "
Ravenne est donc la ville de l'échec. Les marais de Ravenne ont privé César Borgia du trône papal. Mais "à chacun ses marais de Ravenne, écrit encore Yann Moulier Boutang dans le Magazine Littéraire, la folie vaut bien les fièvres quartes". Car cette folie empêchera bel et bien Althusser de fonder véritablement une œuvre. Lui qui refuse de parler de soi, explose de fureur - lui qui ne se met jamais en colère - quand un philosophe argentin, auteur d'un gros livre sur lui, lui demande de choisir une photographie pour la couverture, qui tient enfin la personne ou le sujet pour des concepts théologiques, cet homme-là confesse, dans une lettre à Franca du 22 septembre 1962, qu'il eut soudain l’aveuglante certitude, alors qu’il faisait son cours sur Le Prince, qu’il était en train de parler de lui, qu’il ne parlait que de lui.
Dans une dernière note de l'article sur Le blason de Ravenne, Boutang signale qu'il doit à Claire Salomon d'avoir attiré son attention sur l'association chez Louis Althusser de Ravenne à Machiavel et à l'échec de César Borgia. "Elle possédait ce fragment du puzzle, écrit-il. Pour l'oiseau du blason, elle avait mise sur une piste "copte" sans parvenir à l'éclaircir." Et il ajoute que cette piste, qu'il n'avait pas suivie dans l'article permet d'aboutir aussi : "En Égypte le héron cendré devient la représentation du Phénix symbole de la résurrection du Christ particulièrement présent dans l'église copte. Il faut savoir également que l'hérésie du monophysisme qui récusait la double nature du Christ pour s'en tenir à une nature exclusivement divine fut adoptée massivement par les coptes et prépara le schisme avec l’Église d'Orient."
Il faut savoir que cette hérésie monophysite fut répandue par le moine byzantin Euthychès et violemment combattue par Valentinien III, le fils de Galla Placidia, ce qui montre une fois de plus combien l'emblème de l'oiseau est lié à cette dernière.
Ce héron cendré dont l'échassier du rêve de Breton est en somme la moderne hypostase.
Dans le motif de la pluie, j'ai distingué après coup un autre motif, qui en découlait (le verbe est approprié) presque logiquement. Un motif dérivé qui sourdait déjà sur deux citations, voire trois. Maintenir le suspense n'est pas utile : il s'agit de la goutte d'eau.
Voire trois, disais-je, parce que je m'aperçois que dès la citation liminaire de Nicolas Chemla, la goutte d'eau était présente : "Nous étions en train de tourner une scène de danse lorsque l'on reçut la première goutte de pluie. Il n'y avait pourtant pas un nuage dans le ciel. Une deuxième, puis une troisième, puis, à peine en un clin d'oeil, des trombes d'eau s'abattirent sur l'îlot et le lagon alentour."
Cette goutte d'eau s'insinuait aussi dans la présentation de Pluies, le recueil de poèmes de Françoise Morvan: "Chaque quatrain recèle un instant captif comme d’une goutte d’eau reflétant l’univers."
Gouttes d'eau sur le tracteur des Peyrots (photo PB)
Cette idée de la goutte d'eau reflétant l'univers, autrement dit de l'élément infime donnant accès à tout un vaste monde*, se retrouve dans l'extrait de Une sorcellerie de Valentin Retz : "(...) j’ai vu les pluies lourdes qui reliaient terre et ciel, et j’ai vu les nuages qui concentraient leurs gouttes. Et tout cela ne constituait qu’un seul parcours, qu’un seul événement, qu’une seule réalité. Oui, de la même manière qu’une goutte d’eau entretient un contact physique avec tout l’océan, mes deux mains remontaient jusque dans les nuées ; des nuées qui, au même moment, enveloppaient la cité de Jérusalem, y déversant l’orage, le tonnerre et l’éclair.**”
A ces citations, je voudrais maintenant en ajouter deux autres, voire trois. La première est un autre extrait saisissant de La Boue de Maurice Genevoix, sur lequel j'étais parvenu en continuant ma recherche (et qui fut donné, soit dit en passant, pour l'épreuve du brevet des collèges).
« C'est très long, quand on ne voit même pas la fumée de sa pipe, quand l'homme qui est tout près n'est plus qu'une masse d'ombre indistincte, quand la tranchée pleine d'hommes s'enfonce dans la nuit, et se tait. Sous les planches les gouttes d'eau tombent, régulières. Elles tombent, à petits claquements vifs, dans la mare qu'elles ont creusée. Une… deux… trois… quatre… cinq… Je les compte jusqu'à mille. Est-ce qu'elles tombent toutes les secondes ?… Plus vite : deux gouttes d'eau par seconde, à peu près ; mille gouttes d'eau en dix minutes… On ne peut pas en compter davantage.
On peut, remuant à peine les lèvres, réciter des vers qu'on n'a pas oubliés. Victor Hugo ; et puis Baudelaire ; et puis Verlaine ; et puis Samain… C'est une étrange chose, sous deux planches dégouttelantes, au tapotement éternel de toutes ces gouttes qui tombent… Où ai-je lu ceci ? Un homme couché, le front sous des gouttes d'eau qui tombent, des gouttes régulières qui tombent à la même place du front, le taraudent et l'ébranlent, et toujours tombent, une à une, jusqu'à la folie… Une… deux… trois… quatre… Il n'y a pourtant, sur les planches, qu'une mince couche de boue. Depuis des heures il ne pleut plus. D'où viennent toutes les gouttes qui tombent devant moi, et mêlées à la boue enveloppent ainsi mes jambes, montent vers mes genoux et me glacent jusqu'au ventre ?
Le bois était triste aussi,
Et du feuillage obscurci,
Goutte à goutte,
La tristesse de la nuit
Dans nos cœurs noyés d'ennui
Tombait toute…
Les gouttes tombent au rythme de ce qui fut la Chanson Violette, je ne sais quelle burlesque antienne, qui s'est mise à danser sous mon crâne… Une… deux… trois… quatre…
La planche était triste aussi
Et de son bois obscurci,
Goutte à goutte…
Je vais m'en aller. Il faut que je me lève, que je marche, que je parle à quelqu'un… »
Contre cette litanie obsédante de la goutte, véritable torture mentale, l'auteur ne peut lutter qu'avec les armes de la poésie, le ressouvenir de poèmes "qu'on n'a pas oubliés". Hugo, Baudelaire, Verlaine, Samain...
La goutte d'eau est ambivalente : quand elle se multiplie, devient innombrable, elle est à proprement parler un enfer. Il ne pleut plus et pourtant les gouttes continuent de tomber. C'est une éternité d'ennui que son cortège ouvre par son indifférente obstination. Tandis que considérée seule, dans l'événement unique de sa chute, elle peut transporter le spectateur ou la spectatrice dans une sorte de méditation cosmique. C'est ce qui arrive à Luz dans L'oeil du héron :
"Elle traça un cercle sur le sable près de son pied, en s'appliquant de son mieux avec la tige épineuse qui lui servait de compas improvisé. Ce cercle, c'était au choix un monde, le soi ou Dieu. Dans le désert, aucun autre être n'était capable de concevoir un cercle parfait... elle pensa au délicat anneau de cuivre autour du cadran de la boussole. Parce qu'elle appartenait à l'espèce humaine, elle avait reçu en partage l'esprit, les yeux et l'adresse manuelle qui lui permettaient de se représenter l'idée d'un cercle et de la reproduire en dessin. Mais la moindre goutte d'eau perlant au bout d'une feuille, qui tombait à la surface d'une flaque ou d'une mare, pouvait créer un cercle plus parfait que le sien, s'élargissant régulièrement du centre vers l'extérieur, et si l'on imaginait un océan sans limite, le cercle agrandirait à l'infini sa circonférence de plus en plus ténue. Ce dont était capable une simple goutte d'eau lui était interdit. Qu'y avait-il donc à l'intérieur de son cercle ? Des grains de sable, de la poussière, quelques minuscules cailloux, une épine à demi enterrée, la figure lasse d'André, l'écho de la voix d'Autane, les yeux de Sacha qui ressemblaient terriblement à ceux de son fils Lev, les courbatures de ses épaules là où tiraient les courroies de son sac à dos, et sa peur. Le cercle était insuffisant pour tenir l'angoisse en échec. Et sa min effaça le cercle, lissant le sable pur le laisser tel qu'il avait toujours été et resterait à jamais après leur passage. "(p. 215, c'est moi qui souligne)
Très beau paragraphe, qui reprend une fois encore cette symbolique du cercle et de l'anneau, dont l'oeil du héron est une autre incarnation.
Voire trois, disais-je encore, car ce matin-même, reprenant ma lecture de Prendre le temps de vitesse, le recueil d'écrits et d'entretiens du peintre-dessinateur Bernard Moninot (dont nous avions vu l'exposition au Musée Saint-Roch, et j'y suis retourné une semaine plus tard avec le Doc), je suis tombé sur ce texte de 1991, à trente ans de là, intitulé Un Tableau en rêve, où Moninot contemple une étrange peinture, réalisée par un jeune peintre de 17 ans, qui ressemble à l'oeuvre qui lui-même cherche mais qu'il n'a pas su concevoir ni même esquisser :
"L'oeuvre est faiblement éclairée et il émane d'elle une certaine luminosité, elle semble se situer à la limite de deux espaces. Cette surface donne l'impression d'une masse d'eau d'un volume virtuel où se reflèterait la planéité claire d'un ciel absolument pur.
De chaque côté, presque à la limite des deux bords verticaux de ce rectangle tombent à intervalles réguliers deux gouttes d'eau, formant sur cette surface des ondes elliptiques concentriques, qui se rejoignent lentement vers le centre, puis s'effacent." (p. 99, c'est moi qui souligne)
Bernard Moninot, Le Jour parfois je m'identifie à la pluie, la nuit je flaire les issues, (novembre 2003), Aquarelle, encre, mine graphite, collage de fil d’argent, de fil de nylon, de mica et de gouttes de verre sur papier, Centre Pompidou
_______________________
* William Blake :
"Voir le monde dans un grain de sable
Et le paradis dans une fleur sauvage Tenir l'infini dans le creux de sa main Et l'éternité dans une heure."
** Cette figure de la pluie reliant terre et ciel est également exprimée dans un autre passage de Nicolas Chemla : "Le ciel était liquide et le lagon reflétait les nuages et, réunis par la pluie, ils formaient ensemble une toile indivise et hypnotique (...)" (p. 161)
Une lacune. Une immense lacune. De John Steinbeck, je n'avais encore rien lu. J'ai vu, il y a longtemps, le film tiré des Raisins de la colère, et c'est comme si cela m'avait dispensé de la nécessité d'entrer plus avant dans l'oeuvre. Il faut dire que la misère et l'injustice y ont la part belle, et que j'ai des difficultés avec l'injustice, je veux dire à affronter la vision de celle-ci. C'est trop de colère qui monte. Alors il a fallu que je reçoive ce cadeau inattendu : Des souris et des hommes, dans l'édition Folio, par mes deux grands enfants, pour avoir la révélation de l'immense talent de Steinbeck.
Je ne vais pas ici résumer l'histoire, juste en relever un aspect : cette tragédie, qui se noue dans un ranch de Californie, s'ouvre et se referme sur une rive sablonneuse de la Salinas : "A quelques milles au sud de Soledad, la Salinas descend tout contre le flanc de la colline et coule, profonde et verte." Au septième et dernier chapitre, où le sacrifice est accompli, Steinbeck commence ainsi : "Dans cette fin d'après-midi, l'eau de la Salinas dormait, profonde, tranquille et verte."
Lenny, la brute innocente, se met à boire goulûment, comme un animal assoiffé, à peine arrivé sur la plage, ce qui lui vaut une remontrance de George, la première parole du livre : "Lennie, dit-il sèchement, Lennie, nom de Dieu, ne bois pas tant que ça." Cette eau dormante ne lui dit rien qui vaille. Lui ne boira pas. Cette eau verte et profonde, comme dans la tradition irlandaise, agit comme un maléfice, elle est en tout cas annonciatrice du drame à venir. Un serpent d'eau se fait happer par un héron, juste avant le retour de Lennie sur les lieux.
Peut-être que je ne note ces détails que parce qu'ils s'inscrivent en écho à l'ouverture de ce blog ? Il faudra alors rajouter l'intitulé de section d'un site américain découvert en cherchant des photos de la Salinas : Allusions. Il renvoie directement à l’œuvre de Steinbeck.
M. Filleul le regarda droit dans les yeux, et sèchement : – Assez de plaisanteries ! Votre nom ? – Isidore Beautrelet. – Votre profession ? – Élève de rhétorique au lycée Janson-de-Sailly. M. Filleul le regarda dans les yeux, et sèchement : – Que me chantez-vous là ? Élève de rhétorique… – Au lycée Janson, rue de la Pompe, numéro… – Ah ça, mais, s’exclama M. Filleul, vous vous moquez de moi ! Il ne faudrait pas que ce petit jeu se prolongeât ! – Je vous avoue, Monsieur le juge d’instruction, que votre surprise
m’étonne. Qu’est-ce qui s’oppose à ce que je sois élève au lycée
Janson ? Ma barbe peut-être ? Rassurez-vous, ma barbe est fausse. Isidore Beautrelet arracha les quelques boucles qui ornaient son
menton, et son visage imberbe parut plus juvénile encore et plus rose,
un vrai visage de lycéen.
Maurice Leblanc, L'Aiguille creuse, ch. I
Le véritable adversairede Lupin dans L'Aiguille creuse n'est autre qu'un lycéen de 17 ans, Isidore Beautrelet. Son intelligence logique dépasse de loin celle des autres protagonistes de l'histoire, inspecteur Ganimard et autre juge Filleul. On sent bien aussi que le nom a été mûrement réfléchi par Maurice Leblanc. En quelque sorte l'alter ego de Lupin, Isidore Beautrelet ne serait-il pas aussi un genre de loup-garou ?
Examinons attentivement ce Beautrelet, et convenons qu'en son centre l'autre gît. Autre let, qu'il est tentant de déformer légèrement en autre leu. Leu pour loup, bien sûr, leu forme ancienne encore vivante dans l'expression à la queue leu leu.
Pourquoi un lycéen maintenant ? Leblanc eût pu choisir un jeune engagé dans la vie active, artiste ou artisan, journaliste ou militaire, plus libre de ses mouvements d'une certaine manière. Non, un lycéen.
Rappelons que le Lycée est à l'origine le «gymnase situé au nord-est d'Athènes où enseignait Aristote" (Cnrtl). Or le Dictionnaire historique de la Langue française précise que "ce nom est emprunté au latin Lyceum, lui-même emprunté au grec Lukeon qui correspond au français Louvre au sens étymologique d'"endroit où il y a des loups": il est dérivé de lukos, "loup"(...)"
Le prénom Isidore est lui aussi issu du grec, où il signifie "cadeau d'Isis". Le plus vieil Isidore canonisé († 250), martyr à Alexandrie, fut brûlé vif dans une fournaise avec les saints Héron et... Arsène.
Isidore Beautrelet est le jeune loup qui défie le loup alpha Arsène Lupin. Pas étonnant aussi de retrouver dans la salle du trésor de l'Aiguille d'Etretat la "merveille des merveilles" du musée du Louvre, La Joconde de Léonard de Vinci. Pourchassé par Ganimard, Lupin délivre un dernier message où le Louvre est encore une fois à l'honneur :
"Il prit un morceau de craie rouge, approcha du mur un escabeau, et il inscrivit en grosses lettres : Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de l’Aiguille creuse,
à la seule condition que ces trésors soient installés au Musée du
Louvre, dans des salles qui porteront le nom de « Salles Arsène Lupin »."
L'issue du roman est tragique. Raymonde de Saint-Véran, l'amour de Lupin, meurt en le protégeant du tir d'Herlock Sholmès :
"Lupin se dressa. Il écouta les voix monotones. Puis il considéra la
ferme heureuse où il avait espéré vivre paisiblement auprès de Raymonde.
Puis il la regarda, elle, la pauvre amoureuse, que l’amour avait tuée,
et qui dormait, toute blanche, de l’éternel sommeil.
Les paysans approchaient cependant. Alors Lupin se pencha, saisit la
morte dans ses bras puissants, la souleva d’un coup, et, ployé en deux,
l’étendit sur son dos.
– Allons-nous-en, Victoire.
– Allons-nous-en, mon petit.
– Adieu, Beautrelet, dit-il.
Et, chargé du précieux et horrible fardeau, suivi de sa vieille
servante, silencieux, farouche, il partit du côté de la mer, et
s’enfonça dans l’ombre profonde..." [C'est moi qui souligne]
En cette ultime phrase, ne voyons-nous pas le loup qui disparaît dans la nuit ?
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* Ajout du 24 avril
J'ouvre un lien que l'on me donne sur une carte de résultats des élections, et qu'est-ce que je vois : une tête de loup !
Le loup noir du Front National va-t-il dévorer la France macronienne ?
Notons qu'il n'a qu'un œil (rouge) comme le père Le Pen.
Et au sud, n'a-t-on pas quelque peu l'impression d'un loup renversé qu'on appelle passant en héraldique (avec ses deux oreilles sur la frontière italienne) ?
Blason de Saint-Loubès (Gironde)
Il donne du pied dans la fourmilière mélenchonienne de Dordogne, et semble excréter la rouge Ariège. Fillon (en bleu) n'a plus que ses yeux pour pleurer.