mardi 23 octobre 2018

Echos du sable et du silence

"Les deux nœuds centraux, vers lesquels convergent le plus de lignes, sont William Blake et le silence." (L'or sous le groin)

Sur Facebook, je donnais écho à l'article avec quelques vers célèbres de Blake :


Samedi 20, j'emprunte à la médiathèque un essai de Trinh Xuan Thuan, Une nuit. A la maison, sur le rabat de la couverture, je découvre la même citation blakienne :


Aujourd'hui, 22 octobre, je reçois un mail de Mubi me notifiant le dernier film proposé sur la plateforme :


Le silence, d'Ingmar Bergman.

Blake et le silence, comme une étoile double nous attirant dans son champ gravitationnel.

dimanche 21 octobre 2018

Primeur de l'if

L'if se fait rare. Je n'en connais pas dans mon milieu proche, mes promenades ne me mènent jamais à l'un de ces arbres qui peuvent atteindre deux millénaires d'âge. Il faut dire que l'if est un bad boy, toxique en toutes ses parties, sauf l'enveloppe rouge de la graine qu'on appelle l'arille. Deux cents grammes d'aiguilles vous tuent un cheval, une cinquantaine vous expédie un homme ad patres. Et puis l'if a été abondamment exploité, il donnait un bois excellent pour les lances et les arcs (lors de la bataille de Crécy (1346), avec leur longbow en bois d'if, les archers anglais  tiraient au moins dix flèches par minute, submergeant complètement les arbalétriers d'en face, et désorganisant la cavalerie française). Je me souviens bien d'un if dans la cour de l'école maternelle de Montgivray, où je fis quelques remplacements il y a bien longtemps maintenant. Belle petite école qui était placée dans le parc bucolique du château-mairie. Plus tard j'appris que l'if avait été arraché : on avait fini par l'estimer aussi dangereux qu'une maternité de sous-préfecture.

L'if est le premier des quinze arbres extraordinaires dont Zora del Buono tire le portrait dans son beau livre Des arbres et des hommes (Autrement, 2017).


L'if de Zora est l'Ankerwycke Yew qu'on peut voir en Grande-Bretagne près de Wraybury. Un arbre mythique, neuf mètres de circonférnce, à l'ombre duquel on signa le 15 juin 1215 la Magna Carta Libertatum, la "Grande Charte des libertés", concédée par Jean sans Terre à la noblesse britannique.


Si je parle de l'if aujourd'hui c'est que je m'intéresse particulièrement aux arbres depuis quelques mois. Les arbres m'ont toujours fasciné, et dans le seul roman que j'ai écrit (en 1991, toujours bien serré dans le recoin d'un disque dur), on trouverait plusieurs arbres remarquables, mais j'ai entrepris d'en avoir une connaissance plus étendue (voir mon article de juin sur le livre de Jacques Tassin, Penser comme un arbre).
Ce qui m'a étonné, dès le début le livre de Zora del Buono, c'est cette position de l'if, en première place, car dans le guide Delachaux et Niestlé que j'avais emprunté à la médiathèque, une édition ancienne écrite par Archibald Quartier, l'if était aussi le premier de tous les arbres étudiés. Et c'était aussi le cas dans le guide plus récent de Jean-Denis Godet, toujours chez Delachaux et Niestlé. Dans les trois ouvrages, l'if ouvre l'inventaire des arbres.
Or, à quoi doit-il cette prééminence ? Pas à l'ordre alphabétique, à l'évidence. Pas à l'ancienneté biologique. Alors quoi ? J'en suis réduit aux hypothèses (si vous avez une idée, je suis preneur).

vendredi 19 octobre 2018

Du fond de la kiva

J'ai retrouvé le mot que je cherchais dans FAILLES/traces d'Auxeméry, le mot qu'une première exploration n'avait pu débusquer. Et pourtant j'étais presque certain de l'avoir vu.

Ce mot était kiva.

Une kiva, nous dit Wikipedia, "est une pièce, en général de plan circulaire et semi-enterrée, utilisée par les Pueblos pour des rituels religieux." Les Pueblos rassemblent des tribus distinctes (les principales étant les Hopis et les Zuñis), ayant en commun un même habitat en maisons de pierre.

Pourquoi ce mot-là précisément ? Tout simplement parce qu'il était évoqué au même moment dans l'étude de la chercheuse australienne Lynne Kelly, The Memory Code (Atlantic Books, London, 2017). Un livre non encore paru en français, et qui m'a semblé si important que je me suis lancé depuis le mois de juin dans sa traduction. Je n'en suis encore qu'aux 2/3, et cette traduction, compte tenu de ma médiocre maîtrise de l'anglais, est bien peu satisfaisante, mais j'y vois aussi l'occasion de faire quelques progrès. Son existence m'a été révélée par un article de Rémi Sussan sur le site internetactu.net : L’art de la mémoire : de la technique mnémonique à la création du fantastique ?
Article qui commençait ainsi :
"On a déjà parlé plusieurs fois de l’art de la mémoire dans nos colonnes : ne s’agit-il pas de la première technique d’amélioration mentale ? Officiellement, l’art de la mémoire est né au sein de la civilisation gréco-romaine. Mais cette vision est peut-être bien trop eurocentrique… Dans un article fascinant pour la revue Aeon, Lynne Kelly (blog, @lynne_kelly) nous présente quelques techniques « d’art de la mémoire » utilisées par les populations de chasseurs-cueilleurs du monde entier. Cet article reprend bon nombre d’idées qu’elle expose dans son récent et passionnant ouvrage, The Memory Code."
Je ne développe pas davantage, ce serait trop long, je renvoie ceux que ça intéresse aux articles cités, et au propre site de l'auteure. Sachez tout de même qu'elle a personnellement testé avec succès les techniques mnémoniques des cultures indigènes non-lettrées, ce qui m'a donné envie d'essayer à mon tour. Le résultat est tout à fait bluffant. Un jour ou l'autre, je reviendrai sur cette expérience, mais place à notre kiva.

Des kivas il est question dans le chapitre 9 du livre de Lynne Kelly, consacré à l'architecture pueblo du Chaco Canyon, au Nouveau-Mexique. Wikipédia encore  :
"Chaco Canyon est un ensemble de quelque 3 600 sites archéologiques appartenant à la culture anasazi (...). Il connut son apogée du IXe au XIIIe siècle de notre ère et fut un carrefour commercial et une place religieuse importante. (...) Aujourd'hui, Chaco Canyon est classé au patrimoine de l'Humanité de l'UNESCO. Il représente le plus important site archéologique précolombien au nord du Mexique. Les Chacoans (les habitants de Chaco Canyon) ont extrait des blocs de grès et ont transporté du bois sur d’importantes distances afin d’aménager quinze complexes de bâtiments qui restèrent les plus imposants d’Amérique du Nord jusqu’au XIXe siècle."

La grande kiva de Chetro Ketl (Wikipedia)



"Le Chaco Canyon semble pour certains historiens, avoir été un grand centre de pèlerinage pour les populations des alentours.
Les kivas étaient des chambres rituelles circulaires creusées dans le sol et recouvertes d'un toit ; édifice en partie souterrain, on y descendait par une petite échelle pour pratiquer le culte ou réunir le conseil du village. Un foyer était aménagé au centre et la fumée s'échappait par un conduit de ventilation, doté d'un déflecteur. Les plus grandes pouvaient accueillir plusieurs centaines de personnes qui pouvaient s'asseoir sur des banquettes en pierre. Des fêtes religieuses liées aux cycles agricoles devaient être célébrées dans ces kivas, exclusivement par les hommes.
Les grandes kivas de Chaco Canyon avaient un diamètre de 18 mètres et étaient subdivisées en fonction des points cardinaux. Certains bâtiments en pierre du canyon se trouvent dans l'alignement du soleil à un moment précis : à Pueblo Bonito par exemple, le lever du soleil du solstice d'hiver est visible depuis deux portes."
Bon, assez de Wiki, le fait est que plus on se penche sur l'histoire de ce Chaco Canyon, plus on est fasciné par la culture qui s'y est déployée, et qui a sans doute disparue à cause d'une sécheresse débutée en 1130 et qui dura pas moins de cinquante ans, provoquant l'émigration des Chacoans. Il se trouve que le lieu a vu la visite, pendant la seconde guerre mondiale, d'un célèbre poète français en exil. C'est cela qu'évoque Auxeméry dans son poème intitulé justement HOPI, écrit en 1986 et revu en 2014, du recueil Partitions. Ce poète n'est autre que celui qu'on nomma le pape du surréalisme, André Breton. C'est à lui qu'Auxeméry s'adresse dès le début du poème :

je te vois assis parmi les décombres sur la place vide
de Mishongnovi tu viens de tirer l'échelle,
                                                                   pour
le port de tête on peut toujours te taxer de morgue
il est vrai que ta crinière conserve sa prestance
                                                                          mais
ils repasseront
                       tu remontes à l'évidence
du fond de la kiva, en plein soleil d'août
sous le signe du Lion tu tiens le pacte en main
les graines germeront, les serpents dans la bouche
des danseurs scelleront l'alliance

Hopi Pueblo of Mishongnovi (foreground) and Shipaulovi, Arizona (John K Hillers, 1879 ou 1881)
Ces serpents dans la bouche font allusion à l'un des célèbres rituels des indiens Hopis, auquel Breton peut-être assista. Un demi-siècle plus tôt environ, un autre européen, l'historien de l'art Aby Warburg l'avait précédé sur les mêmes lieux. Épisode si marquant qu'il refera surface un quart de siècle et une guerre mondiale plus tard, en 1923, au terme d’un séjour en clinique psychiatrique. Pour attester de sa guérison, Warburg prononce une conférence sur le Rituel du serpent chez les Indiens Hopis.

« C’est au cœur de l’été, en août, quand la culture du maïs est menacée par la sécheresse et dépend des pluies d’orage que les Hopis, lors de « festivités paysannes », pratiquent la danse des serpents. Le serpent, en effet, est comme l’éclair, zigzaguant, il est l’éclair, et manipuler l’animal dangereux est une manière de maîtriser les forces naturelles dont dépend l’existence même de ces Indiens agriculteurs et sédentaires. En obligeant le serpent à participer à la cérémonie, sans le sacrifier, en surmontant la peur qu’il inspire, on influe sur le cours de la nature, dans un étrange, instable et pourtant efficace mélange de magie rituelle et de finalité pratique. Entre la main, et la pensée, entre le geste et l’intellect, il y a place pour le symbole qui permet de surmonter la terreur que suscitent les phénomènes naturels incompréhensibles et les périls de l’immédiat environnement. Les Hopis – c’est-à-dire, dans leur langue, « les Pacifiques » – se placent ainsi à mi-chemin entre les sacrifices sanglants pratiqués par d’autres ethnies nomades, pour la même fin, et la « sérénité » que procurent les religions du salut.
[…]
Le serpent, pour les Hopis, est à la fois un danger et un remède, un démon et messager, un intercesseur… Mais cette ambivalence, comme le montre Warburg dans la seconde partie capitale de sa conférence, se retrouve dans l’image du serpent dans la culture grecque : si un serpent monstrueux étouffe Laocoon et ses fils lors de la guerre de Troie, c’est un serpent salvateur qui s’enroule autour du bâton d’Asclépios, le dieu de la guérison, l’Esculape des Romains. La même ambivalence se retrouve dans la religion chrétienne avec le serpent tentateur et le serpent de Moïse. Il existerait ainsi un « paganisme éternel », indestructible, mais ambivalent, dont les images permettent à l’homme de faire face aux angoisses et aux interrogations qui viennent le hanter… » 
Le serpent dans la bouche : Hopi snake priest,Hartwell & Hamaker, Phoenix, Ariz. ca 1899
Peinture de sable dans une kiwa, représentant quatre serpents-éclairs.
D’après H.R. Voth, Oraibi Sumer Snake Ceremony, 1893.
Ceci me renvoie à une lecture que je fis en 2016, celle de L'image survivante, Histoire de l'art et temps des fantômes selon Aby Warburg, de Georges Didi-Huberman (Minuit, 2002), lecture déjà évoquée dans Le cahier Klee, où je finissais sur ces mots : "Toutes proportions gardées, et sans vouloir se comparer à ces augustes aînés, le travail ici sur Alluvions relève de la même dynamique associative, de la même recherche des correspondances passant outre les espaces et les temps. Un concept central peut résumer tout ceci : l'intrication."


Voilà jusqu'où un simple mot de quatre lettres peut vous plonger.
______________________
* Je reprends ici les citations données par un excellent article de Bernard Umbrecht sur son blog Le SauteRhin : "Abi Warburg et le serpent dans les archives de la mémoire."
On peut lire aussi avec profit l'article de Mathieu Bouvier, Le rituel du serpent, Warburg, d'où j'ai extrait les photos des rituels hopis.

mercredi 17 octobre 2018

L'or sous le groin

Le 2 octobre, j'ai donc recommencé à écrire sur ce blog, et très vite, un nouveau champ de forces s'est dessiné. Des liens se sont tissés entre les divers éléments, essentiellement littéraires, qui avaient attiré mon attention. J'ai éprouvé le besoin aujourd'hui de réaliser la carte heuristique de ce que je nomme parfois une constellation. Ce n'est pas la première fois que je m'adonne à cet exercice, et il m'est arrivé d'élaborer des cartes encore plus vastes, comme ici en janvier 2013, mais il faut considérer que tout ceci a émergé en deux semaines, et que de nouvelles connexions, déjà repérées mais que je dois expliciter dans les prochaines chroniques, vont être établies. Il s'agit là de l'état des lieux au 17 octobre 2018.


Les personnes sont inscrites dans des rectangles bleus, les œuvres apparaissent en violet, enfin les thèmes ou les motifs sont en vert. Les deux nœuds centraux, vers lesquels convergent le plus de lignes, sont William Blake et le silence.

La ligne rouge n'est autre que la dernière correspondance repérée, enregistrée ce soir-même.
Dans cette nébuleuse où les poètes ont la part belle, cette ligne relie deux d'entre eux, que je ne connaissais encore que de nom au début du mois. Ils portent tous les deux le même prénom de Jean-Paul (même si Auxeméry tend à le faire disparaître sur la couverture de ses livres). Ils me sont donc parvenus par deux canaux différents, et je ne soupçonnais rien d'une quelconque affiliation.
Or, assez  vite, à les lire il m'apparut une certaine proximité dans la tonalité de l'écriture : une semblable pugnacité dans l'expression, dans la façon de se confronter au réel. Et puis il y avait cette esperluette, &, qu'Auxeméry emploie systématiquement à la place du "et", et que l'on retrouve dans le nom de la maison d'édition de Jean-Paul Michel, William Blake & Co.
Ceci n'était tout de même pas suffisant pour apparier les deux poètes. 
Mais ce soir, en refeuilletant l'épais volume de Failles/traces - dont je n'ai lu, ce qui s'appelle vraiment lire quand il s'agit de poésie, que quelques pages -, à la recherche d'un mot qu'il m'avait semblé y avoir aperçu (et qui demeura invisible), je découvris, presque à la fin de l'ouvrage, un poème nommé Coda, qui était précisément dédié à Jean-Paul Michel (en musique, une coda (de l'italien « queue ») est le passage terminal d'une pièce ou d'un mouvement : la relation avec Jean-Paul Michel n'en était que plus cruciale).
Les premiers vers sont immédiatement dans cette veine âpre, combattante que j'évoquais à l'instant :

                                   ta langue, ta langue,
                                            garde ta langue
                                                          écorche, lape

                                            lèche la cicatrice -

Veine qui ne se démentira pas, qui courra jusqu'au bout des trois pages du poème, où je fis aussi butin en passant d'un nouveau vertige :

                                  l'or sous le groin, ce porc truffier :
                                                cave, fouille, froisse

                                  ce cerf à l'assaut des vignes, dans la nuit :
                                                vendange

                                  et ces rapaces, ces rapaces qui fondent,
                                                coupent la course de leur proie :
                                                viole l'air, ainsi, dépèce -

                                  enfin tout le vertige de mots crus,
                                                massacres, arguments de hache -

Cette rencontre montre bien l'intrication grandissante dans la nébuleuse.


Rue du 3ème RAC

 PS : Blogger transforme les belles esperluettes en & assez moches, désolé.
La vraie esperluette c'est ça (cf. Wikipedia) :



 

lundi 15 octobre 2018

Un macchabée dans la tranchée

Un macchabée dans la tranchée. Place Gambetta, les ouvriers de TZF (Terrassements Zanucci France) ne décolèrent pas : leur pote Xavier Turfain, le prince de la pelleteuse, un artiste en son genre, celui qui a fait la macabre découverte, n'a même pas eu un jour de congé. C'est un sensible pourtant, le Xav. Déjà qu'il picolait pas mal. Et on les oblige même à bosser de nuit. Faut pas s'étonner s'ils distribuent des tracts pour leur prochaine manif aux curieux qui viennent aux nouvelles. Et il y en a eu des curieux, cette nuit-là. Plus de 700.

Bon, voilà, pour la troisième fois, je fus l'un des bénévoles de la Nuit du Polar, orchestré par l'équipe de la Bouinotte, selon un scénario comme d'habitude savamment élaboré (on ne le dit pas assez) par Yvan Bernaer, mélange raffiné d'énigme et d'humour qui permit aussi de découvrir la vieille ville sous un autre angle, au hasard des errances de l'enquête. Cette beauté modeste qui fait le prix de Châteauroux se révèle à travers ses jardins et ses ruelles, les coulisses de ses monuments (le cinéma Apollo fut la grande nouveauté de cette année) et quelques sites insolites comme cette cave voûtée, véritable crypte, de la rue Descente-des-Cordeliers (que tous n'auront pas vue, eh oui, il faudra revenir), qui fut mon dernier poste (il fallait éviter que les joueurs se rompent les os en s'appuyant sur une rambarde traîtresse).

Tout avait commencé au Musée Bertrand, par un flash-back dans les années 20, avec enterrement à la clé, croque-morts, curé en soutane et corbillard tiré par un cheval, pleureuses et discours du maire de l'époque. Et puis voilà, au moment crucial, le mort jaillit du cercueil et se sauve par les toits. L'édile en a la chique coupée.

Que voilà une habile transition vers mes propres obsessions...

Paul Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Stéphane Mallarmé.
Question pour le jeu des mille euros : Qui s'est donc rendu sur la tombe de Valéry, à Sète, et a ensuite écrit un livre intitulé Dévotion ?
Réponse (je vous laisse quelques secondes pour vous remettre dans les oreilles les sons de cristal du glockenspiel joué en direct, bon allez c'est terminé, de toute façon vous n'avez pas trouvé) : Patti Smith.
Oui, la chanteuse n'a pas d'yeux seulement pour ce punk de Rimbaud, elle aime aussi, semble-t-il, le poète de La Jeune Parque. Elle raconte son pèlerinage à François Busnel, et c'est toujours dans le grand entretien d'America.
"J'ai voulu aller à Sète pour voir la tombe de Paul Valéry. A côté de la sienne, il y avait celle d'une fillette qui s'appelait Fanny. Sur sa pierre tombale, ses amis et sa famille avaient  disposé des chevaux qui formaient une sorte d'écurie qui m'a semblé capable  de résister aux intempéries comme aux vandales. Et puis, plus loin dans ce cimetière, j'ai vu une tombe qui portait une inscription en diagonale : "Dévouement". Avant de reprendre le train pour Paris, je suis allée me promener dans un parc. Je me sentais désœuvrée. J'ai eu un vertige. Et j'ai commencé à écrire. Pour m'occuper. Dans le train du retour, j'ai continué à écrire. Un journal intime, un journal où tout est vrai. Il y est question de Simone Weil, d'Albert Camus et de Patrick Modiano. Entre autres. De retour à Paris, j'ai continué à écrire. J'aime bien écrire à la terrasse du Café de Flore. Et je me suis rendu compte que toutes ces notes se faisaient écho, en cercles. (...). Voilà, Dévotion est un livre qui parle du patinage, des pierres tombales, d'Albert Camus, de Simone Weil, de Patrick Modiano, des rues de Paris..."


jeudi 11 octobre 2018

Dessiner le silence

"Poème - lieu de la mémoire où l'unique voix
              trouve à se fixer dans la chambre d'échos

              où les langues viennent déposer -

              strates, témoignages, alluvions."

Auxeméry, Retable, in FAILLES/traces, Flammarion, p. 264.

Le Las Vegas le plus proche de chez moi


Dans le roman de Christian Garcin, j'avais aussi épinglé le 5 octobre l'extrait suivant, page 108 :
"(Il) se disait que tout était lié, que la réalité prenait un malin plaisir à lancer des passerelles d'un monde à l'autre, reliant entre eux les êtres et les choses dans un réseau serré d'échos et de correspondances à travers le temps, la géographie, la généalogie, la poésie, le vol des oiseaux, et même l'onomastique et la topographie. Il s'était rendu compte, repensant souvent à ces journées du printemps 1950 et aux lieux dans lesquels sa mère et lui vivaient, à quel point les choses parfois se répétaient : à Boulder, ils habitaient dans Flamingo Drive, une rue orientée sud-ouest nord-est avec la rivière Boulder Creek au sud. Ici, à Las Vegas, il vivait dans un tunnel longeant une voie orientée également sud-ouest nord-est, avec le Flamingo Trail au sud, et la Boulder Station plus loin. Tout se répétait." [C'est moi qui souligne]
Juste après, j'avais repris ma lecture fragmentée d'un petit opus de Jean-Michel Maulpoix, Les 100 mots de la poésie (Que sais-je ? 2018), qui, arguant du fait que la poésie est irréductible à une définition simple, propose de "réunir autour d'elle une constellation de mots qui l'éclairent par facettes." Le résultat en est un abécédaire riche de citations qui dessine les contours, les cimes et les abîmes de l'expérience humaine. J'ai pris le parti de lire quatre ou cinq notices par jour, pas davantage, car chacune a sa densité particulière qu'il importe de ruminer longuement. Ce jour-là, j'avais atteint le mot LIEN, et ce que je lus alors me sembla complètement relié - le monde m'apparut là en état de cohérence maximale-, avec les phrases du roman encore palpitantes dans ma mémoire :
"Le travail d'écriture poétique est pour une large part un travail de liaison. Sur le plan sémantique, par le jeu des comparaisons, des correspondances, des images et des métaphores, il opère quantité de rapprochements et désigne souvent les objets les uns par les autres, en établissant entre eux des rapports. [...] Si la poésie est une manière de lier des mots ensemble pour en faire un poème, elle a également quelque chose à voir avec nos attachements. Si elle ne raconte guère d'histoires, elle nous parle de ce monde et de la manière dont nous y sommes liés. Faute de nous dire pourquoi nous y sommes, elle nous dit comment nous y existons. Elle nous en montre les bords et en rapporte les expériences capitales (le naître, le mourir, le vouloir, le douloir, aimer...). La poésie est pour une grande part une affaire d'appartenance. " (p. 64-65)
J'avais noté sur le moment ce rapprochement qui pouvait se lire en somme comme un rapprochement au carré, mais ce qui ne m'apparut qu'au moment de rédiger ceci, c'est le contexte plus large de la citation : la même page 108 commençait en effet avec ces mots :
" Soixante-dix ans, c'était l'âge auquel était mort William Blake, avait-il lu dans la notice biographique du petit livre trouvé dans le carton du Blue Angel Motel. Il était mort dans la misère, entouré de ses quelques rares amis, sans avoir pu achever les dessins inspirés de la Divine Comédie de Dante, et avait été enterré dans une fosse commune.
Misère, rares amis, dessins inachevés, fosse commune : il avait au moins cela en commun avec Blake, se disait-il en souriant intérieurement. Il repensait au vol des chauve-souris de la veille, à cette phrase lue juste après dans Le Mariage du ciel et de l'enfer : "Comment savez-vous si chaque oiseau qui fend les voies aériennes n'est pas un monde immense de joie fermé par ses cinq sens ?"*, et se disait que tout était lié (...)"
Il est vrai que le jeu d'échos autour de William Blake n'était pas encore perceptible à cette date. Cette mention a posteriori ne fait que prolonger la résonance, ou bien faut-il dire que son ombre ici présente annonçait sa survenue.


Aujourd'hui, jeudi 11 octobre, j'ai lu quatre notices, SENS, SENSIBILITE, SILENCE et SOIF. Je fus particulièrement frappé par le dernier paragraphe de la notice du silence :
"Si la poésie parvient à chanter encore, c'est "bouche fermée". Et il n'est pas anodin que l’œuvre de trois de ses plus éminents représentants s'achève par un brusque silence : c'est Charles Baudelaire  s'écroulant aphasique à Namur en 1866 ; c'est Arthur Rimbaud lançant, dans "Matin", "je ne sais plus parler" au moment d'achever son parcours et de quitter précocement l'écriture ; c'est Stéphane Mallarmé s'effondrant le 9 septembre 1898, victime d'un spasme du larynx !" (p. 104)
Bon, sur ce, je m'avise qu'il va me falloir me rendre quasi séance tenante à la médiathèque rendre quelques livres avant la menace de suspension de cinq jours. Parmi eux, un recueil de poésie d'Auxeméry, FAILLES/traces. Jean-Paul Auxéméry, né en 1947, 71 ans, tiens, comme Patti Smith, poète donc et traducteur. Jamais lu encore, mais le volume m'avait fait signe. Pas très longtemps puisqu'en trois semaines je n'avais pas trouvé une seconde à lui consacrer (il faut dire que je naviguais déjà entre une bonne dizaine de livres). J'allais le retourner sans lui avoir accordé un tant soit peu d'attention. Une sorte de remords me fit le feuilleter, et très vite je compris que j'avais failli passer à côté de la pépite. Un poème rédigé entre 2010 et 2015, intitulé Retable, et dédié à la poétesse américaine Rachel Blau du Plessis. J'y vins surtout après avoir lu la page 346, Note finale à Retable, exposé, peut-être, dit-il, d'une certaine méthode. "La dédicataire elle-même, explique-t-il, a donné un livre agencé ainsi, selon une grille de renvois entre lieux de sens possible (des mots-charnières, des interrogations, des recours à des voix étrangères...) et a nommé cet entrelacs dans sa langue Drafts, que son traducteur a rendu par Brouillons. [...] Une conversation  - un débat entre langues, continents, et oeuvres partagées : on aura lu dans le poème les noms des auteurs qui hantent les lieux de l'échange."
On aura compris que je retrouvais dans tout son éclat la thématique du lien. Mais il y avait plus tonnant encore : dans le long paragraphe suivant, Auxéméry donne les sources de ses citations, Dante, Zukofsky, Pound, Olson, Nietzche, Deguy et termine ainsi :
"L'anecdote de Valéry frappé de mutisme devant la tombe de Mallarmé, et ses détails, se trouve chez ses biographes."

C'était  presque incroyable : Valéry en somme prolongeait la série énumérée par Jean-Michel Maulpoix : Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé, et voici Valéry devant Mallarmé  lui aussi contraint au silence. Reportons-nous au poème lui-même, page 269  :

Et quelle présence, 
               "un dieu venu nous habiter"

                quel scribe absurde et confondant         là :

                au bord de la fosse, Valéry effondré

               incapable de dire adieu à son maître :

               il cueillait des fleurs naïves, lui
               l'artifice fait homme

               "l'air était feu", les silences peuplés de vertiges**

               et l'été préparait l'or de l'automne,

               "coup de cymbale" -

                                                  étranglement."
Ultime coup de cymbale pour cette chronique : retournant vers le roman de Christian Garcin, rebroussant chemin jusqu'à la page précédente, 107, à celle déjà donnée ici, je peux lire, et c'est le début de ce chapitre (aucun n'est numéroté) :
  "Le lendemain Hoyt partit vers le nord-ouest, son cartable rouge à la main. Il voulait dessiner les perspectives fuyantes d'une avenue bordée de motels, supérettes, magasins de pneus, centres de fitness, bars mexicains, fast-foods, prêteurs sur gages, night-clubs, et puis, brusquement, plus rien, juste les ombres coupantes des façades géométriques et nues de grands entrepôts indécis, le vide de l'espace et le silence bourdonnant.
    Il voulait dessiner le silence." [C'est moi qui souligne]

_______________________
* "How do you know but ev'ry Bird that cuts the airy way,/ Is an immense world of delight, clos'd by your senses five ?" William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978).

** Un nouveau "vertige" qui vient compléter ma déjà luxuriante collection inscrite au Cahier des vertiges.

mardi 9 octobre 2018

The doors of perception

Avec Patti Smith, c'est l'Amérique qui s'invitait à la table. Mais, de fait, elle y était déjà, car je venais de lire le dernier roman de Christian Garcin dont le titre justement était Les oiseaux morts de l'Amérique. On se souvient peut-être que Christian Garcin est l'un de ceux que j'appelle "les écrivains de la coïncidence", en compagnie de Paul Auster, Enrique Vila-Matas et W.G. Sebald. Ce quatuor accorde en effet une place spéciale à la coïncidence, alors que le romancier habituellement s'en défie, craignant, et parfois à juste titre, que le lecteur ne juge artificielle son intrigue (on a tous lu de ces mauvais romans où le détective ne résout une énigme que grâce à une série de concours de circonstances proprement incroyable). Et pourtant, la vie est remplie de coïncidences (ce que je me fais fort de montrer ici depuis des années) et en faire abstraction, c'est occulter une des facettes les plus étranges et les plus intrigantes de la vie. Or, comme les trois autres, Christian Garcin n'hésite pas à introduire dans la trame de ses livres des hasards objectifs (pour parler comme André Breton) ou des rimes du destin (pour parler comme Paul Auster). Exemple, page 29, on peut lire ceci :
"Le gamin se retournerait, il croirait avoir entendu un petit bruit, ténu comme un froissement d'ailes, ou senti un léger souffle, mais non, il replongerait le nez dans son bol, et la voix chaude de Bing Crosby continuerait à égrener les secondes paisibles, Sunday Monday ou Always, jusqu'à ce que celle plus aiguë de Dooley Wilson lui succède, comment à entonner As Time Goes By, et qu'Isadora se retourne et fasse remarquer à l'enfant que c'était vraiment étrange, quelle coïncidence, il s'agissait de deux chansons qu'elle écoutait en 1943, l'année où elle avait rencontré son père, et elle semblait émue."

Et le plus intéressant, c'est que souvent la lecture de ses livres est marquée à son tour par des coïncidences. Il suffit de prendre la phrase qui suit celle que je viens de citer :
"Oui, se disait Hoyt, plutôt que d'aller visiter l'an 2222 où il fera trop chaud, où la plupart des zones côtières seront englouties, où auront disparu Amsterdam, Sydney, New York et la Micronésie, où le Royaume-Uni sera un archipel, la Bretagne une île et le Nord de la Russie émiettée en une multitude d'îlots, il pourrait tout aussi bien retrouver la cuisine de son enfance au printemps 1950, sortir ensuite sur la pelouse avec le gamin qu'il avait été et lui souffler à l'oreille la meilleure manière d'attraper les lézards."
Précisons, avant toute chose, que Hoyt (Stapleton) le personnage principal du roman, est un vétéran du Viêtnam qui vit dans un tunnel de canalisation de la ville de Las Vegas. Presque mutique, il a pris l'habitude de voyager en pensée dans le futur. C'est en se retournant vers son passé que le roman va se déployer. Bon, mais où est la coïncidence, me direz-vous ? Eh bien dans ce millésime choisi par l'auteur : 2222. Rien n'impose cette année, qui d'ailleurs n'apparaîtra plus par la suite. Mais 2222, cela veut dire quelque chose pour moi. Car le premier article publié après la pause estivale a été posté le 2 octobre à 22 : 22. Ce n'était d'ailleurs pas une volonté de ma part (contrairement aux articles de la série Heptalmanach, tous publiés à 7 : 07). D'ailleurs, ce n'était même pas l'heure réelle, qui était 23 : 22, car j'ai une heure de décalage à cause d'une erreur de paramétrage que je n'ai pas pris la peine de rectifier. Ce 22 : 22 non prévu m'avait surpris, mais je n'y avais pas vu malice, jusqu'à ce que je lise donc le roman de Christian Garcin.



Ce n'est pas la seule résonance que j'ai pu relever. Le roman inclut de nombreuses références poétiques, à T.S. Eliott, Procol Harum, John Keats mais surtout à Les Murray et à William Blake (traduites dans le corps du livre, elles sont redonnées dans la langue originale à la fin ). A un moment, Hoyt entre en conversation avec Myers l'un de ses compagnons d'infortune, lui-même ancien soldat revenu d'Irak. Myers lui parle de Philip K. Dick qui eut un jour la révélation que le temps n'existait pas.

"Hoyt hocha la tête en silence. Cela ne lui semblait pas si absurde après tout. Depuis sa dernière incursion dans le passé, il lisait les poèmes de William Blake qu'il avait trouvés dans la poubelle derrière le Blue Angel Motel.
- "Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie"*, récita-t-il doucement.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Blake, fit Hoyt en souriant. J'ai lu ça aujourd'hui. Marrant, non ?
Myers émit un petit sifflement de surprise.
- Blake ? William Blake ? C'est incroyable, j'allais t'en parler ! Ou plutôt, j'allais te parler d'Allen Ginsberg, tu connais ?
Hoyt fit non de la tête.
- Moi non plus, mais je sais que c'est un poète de la Beat Generation, Kerouac, Cassady, tout ça. A une époque où il était plongé dans la poésie de William Blake, justement, il a eu une hallucination auditive : il entendait une voix prononcer le poème qu'il était en train de lire. Il n'avait pas bu ni fumé - ce qui était exceptionnel, d'ailleurs. Il était parfaitement lucide. Et il était persuadé que c'était la voix de Blake lui-même. L'expérience a duré plusieurs jours, pendant lesquels il entendait régulièrement cette voix prononcer autour de lui les vers de Blake qu'il lisait. Et puis ça a cessé. Il en a déduit qu'il avait brièvement expérimenté le fait que tout dans l'univers était interconnecté, et que le temps n'existait pas." (p. 64-65)
La coïncidence vécue par les deux hommes autour de Blake a son prolongement dans mon propre univers : le grand poète anglais surgit à deux reprises dans l'entretien de Patti Smith avec François Busnel, et en bonne place, la première, comme ici : "Je savais très bien ce que je voulais faire : ce qui m'a toujours mis en marche, c'est l'écriture. Et les poètes. William Blake, William Butler Yeats, Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire, Gérard de Nerval, Allen Ginsberg, Walt Whitman, Rainer Maria Rilke, Sylvie Plath... Il y a des tueurs en série, moi je suis une lectrice en série." 


Ce n'est pas tout. J'ai dit aussi que j'étais dans la découverte de la correspondance de Pierre Bergounioux avec le poète Jean-Paul Michel. Or, celui-ci est aussi le fondateur des éditions William Blake and Co. en 1976, à Bordeaux. Une vocation tôt affirmée puisqu'il avait imprimé lui-même un premier livre, Le Roi de Mohammed Khaïr-Eddine, à Brive, dès 1966 - il n'avait alors que dix-huit ans (il rencontra cette même année André Breton, à Saint-Cirq Lapopie, juste avant sa mort). Dans l'historique du site, Jean-Paul Michel explique lui-même le choix de ce nom :
« Le choix du nom de William Blake and Co. Édit. fait explicitement référence au poète et graveur anglais William Blake (1757-1827). Et cela, parce que ce "singulier" de l’art, a, pendant sa vie entière, produit lui-même, matériellement, tous ses livres. Retrouvant en Occident la relation originelle de l’acte d’écrire et de l’acte de publier, il illustrait ses poèmes, les gravait, les imprimait et les diffusait un à un. Il rassembla ainsi en une seule personne, inséparablement, les figures du poète, du graveur, de l’imprimeur, de l’éditeur et du libraire. C’est sous le signe du désir continué de cette unité de pensée, de poésie, d’existence et d’action que Jean-Paul Michel créa les éditions William Blake and Co. à Bordeaux, en 1976."

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* "If the doors of perception were cleansed every thing would appear to man as it is, Infinite."
William Blake, The Mariage of Heaven and Hell, traduction de l'auteur (in The Complete Poems, Penguin Classics, 1978)