mercredi 1 septembre 2021

L'oeil d'Henri Breuil

« Poursuivre tout ce qu’on entreprend raisonnablement, considérer comme raisonnable toute inspiration harmonisée avec nos forces, s’adaptant à la réalité connue et susceptible d’accroître la connaissance que nous en avons, y être à la fois hardi et prudent, savoir oser, savoir peser, savoir persévérer, n’est-ce pas le secret qui conduit à cette parcelle de vérité qu’il dépend de nous de conquérir. »

Abbé Henri Breuil, « Quarante ans de Préhistoire », Bull. SPF, 1937, n° 1, p. 1-16.

J'ai repris le chemin de l'écriture, je l'ai dit, sans avoir une vue d'ensemble, avançant au jugé. Je m'étais tout de même donné un repère, un motif à aborder, mais même cela n'a pas été respecté : j'ai été conduit à évoquer les détails d'une découverte et le motif, à peine évoqué, a été oublié (mais j'y reviendrai). C'est que cette histoire de la grotte des Combarelles, immédiatement suivie de celle de Font-de-Gaume, au début du siècle précédent, j'en ai vite saisi l'importance : quelque chose de crucial me semble se jouer là, en Dordogne, dans le triangle de personnalités qui y émerge. A l'une des pointes, l'abbé Breuil. Mais cette dénomination est somme toute trompeuse : en disant "abbé Breuil", on imagine vite un de ces ecclésiastiques au ventre rebondi, forcément âgé, ensoutané bien évidemment, or Henri Breuil n'a que vingt-quatre ans lors de l'expédition des Combarelles. Ordonné prêtre le à Saint-Sulpice, il a obtenu assez vite de ne pas être attaché à une paroisse,  grâce à l'évêque de Soissons que connaît bien son grand-père maternel, ancien sous-préfet. Henri Breuil est en effet issu d'une famille aisée, comptant beaucoup d'ascendants aristocrates. Ce qui n'est pas le cas de l'instituteur Denis Peyrony, fils d'agriculteurs. Le troisième larron, Louis Capitan, est le plus âgé, 47 ans en 1901. Élève de Gabriel de Mortillet - concepteur d'une nomenclature des périodes du Paléolithique qui est encore peu ou prou celle qui fait autorité, inventeur donc, entre autres, du terme Magdalénien -, chef de clinique à l'Hôtel-Dieu, il s'était rendu pour la première fois en Périgord en 1892 ou 1993, grâce au Dr Boudy, de Montignac (dont je n'ai retrouvé aucune trace sur le net). C'est l'année suivante qu'il s'attache les services de Denis Peyrony. 

Statuette féminine dite la Vénus de Sireuil, Paléolithique supérieur - Gravettien -

 Je tiens ces informations d'une nécrologie de la Société des Américanistes, publiée en 1929. On y trouve quelques détails supplémentaires sur la découverte des Combarelles :

Cela laisse rêveur : si le paysan n'avait pas apporté la statuette (que l'article ne désigne pas encore par l'appellation "Vénus de Sireuil") à Denis Peyrony, si le terrassier recruté chemin faisant n'avait pas été le gendre du propriétaire des Combarelles, si ce terrassier n'avait pas révélé au trio que la caverne comportait des "formances" et des "bêtes", la découverte des Combarelles n'aurait pu avoir lieu cette année-là. Je ne doute pas un seul instant qu'elle aurait été tôt ou tard repérée, mais il y a tout de même ici une sidérante conjonction d'aléas. Je note au passage qu'à strictement parler la découverte des gravures n'est donc pas le fait de Breuil ou de Peyrony, mais bien des habitants de l'endroit, bien au courant de la présence des "bêtes". Notre trio ne fait en somme - mais c'est considérable aussi - que porter à la connaissance du monde savant, et ultérieurement au monde entier, l'existence de cet art pariétal dont les paysans périgourdins ne pouvaient envisager l'ancienneté.

Et si Peyrony ne tarde pas dans la foulée à découvrir Font-de-Gaume, c'est à mon sens que la trouvaille des Combarelles provoque chez lui une illumination : cette grotte qu'il a explorée dans sa jeunesse (au point qu'on le soupçonne d'y avoir apposé un graffiti), il en saisit tout à coup l'importance.

Notre guide de Font-de-Gaume évoqua plusieurs fois l'abbé Breuil, en vantant son "œil" exceptionnel. Il voyait des choses là où les autres ne voyaient rien. Dans ces cavernes obscures, où les gravures souvent enchevêtrées les unes dans les autres ne peuvent être appréhendées que par une lumière rasante, sa vista fut providentielle. C'est aussi ce que confirme Arnaud Hurel dans un article de la revue pour l'histoire du CNRS, Un prêtre, un savant dans la marche vers l’institutionnalisation de la préhistoire. L’abbé Henri Breuil (1877-1961) :

"Son œuvre repose essentiellement sur lui-même et, tout d’abord, sur une mémoire visuelle exceptionnelle et un coup d’œil sans équivalent, qui lui permettent, parfois à des années de distance, de faire des rapprochements insoupçonnés entre des pièces dispersées, l’ensemble étant servi par un remarquable talent de dessinateur. Suivant en cela les premiers conseils d’É. Piette, qu’il appliquera tout au long de sa carrière, il veut voir par lui-même le plus grand nombre de sites, pouvoir manipuler les pièces, ébaucher des associations, procéder à des comparaisons. Quand il le peut, il esquisse sur-le-champ un croquis de l’objet, sinon il fait confiance à sa mémoire pour en restituer les éléments essentiels. Pour ses premières recherches, il passe de longues heures à étudier, voire à classer, les collections du Muséum national d’histoire naturelle, du British Museum, des musées de Saint-Germain-en-Laye, Toulouse, Périgueux, Agen, celles d’É. Piette et Harlé, etc. En 1904, à H. Obermaier qui vient à Paris étudier la préhistoire et lui demande que faire, il répond : « Oh très simple ! Parcourir la littérature, voir les collections à Paris et en province, et aussi les collectionneurs, les fouilleurs et les sites. »

Une vidéo de 2016, réalisée lors d'un colloque au Musée de l'Homme, animé précisément par Arnaud Hurel, nous en dit plus sur les méthodes d'Henri Breuil et sa pratique du dessin :


 Une nouvelle fois, j'ai fait l'impasse sur le motif que je voulais aborder. Ce sera donc pour la prochaine (enfin, peut-être).

mardi 31 août 2021

De la Vézère et du Magdalénien

Comme je m'y attendais, la coupure d'une semaine a tari le flot de résonances autour du Mont Analogue de René Daumal. Mais ces sept jours en Dordogne ont provoqué d'autres échos, ouvert d'autres pistes, si bien que j'ai une nouvelle fois bien du mal à traiter ces nouveaux afflux. Au point que j'ai laissé passer une nouvelle semaine sans rien publier, ne sachant pas vraiment par où commencer. Je m'y risque aujourd'hui avec l'objectif très modeste de défricher une parcelle de territoire, sans aucune perspective globale.

Notre camp de base était établi entre Montignac et Les Eyzies, autrement dit deux hauts-lieux de la Préhistoire, sur les rives de la Vézère. La Vézère, dont la beauté est comme reflété par ce nom magnifique. Les hydronymes sont parmi les noms les plus anciens de notre langue, remontant souvent à des origines préceltiques ; ainsi la Vézère (en occitan, Vesera) proviendrait de Vizara ou Izara, formé de deux racines ligures accolées. La première, viz ou iz, signifiant vallée creuse, et la seconde, ara, voulant dire cours d'eau (voir ici). Le V initial exprime à lui seul la concavité de la vallée, me rappelant le double V présent dans le nom de la Vauvre, la rivière de ma commune natale, où vient se jeter le ruisseau du Périgord, plus près encore de la ferme des grands-parents maternels (et l'on ne saura jamais, je le crains, l'origine de ce nom qui n'apparaît que sur les plus anciennes cartes d'état-major).

Le ruisseau du Périgord (Crozon-sur-Vauvre)

Le Z lui aussi semble participer de ce destin évocatoire, en dessinant (il faudrait en adoucir les angles) les méandres de la rivière (les R disent à leur tour les eaux roulées par le courant). Enfin, le plus beau encore n'est-il pas ce triptyque de E ? les deux premiers, accentués, comme écume et embruns au-dessus de la surface, le troisième, formidable e dit muet qui laisse pourtant la rumeur du flot se prolonger au loin, un bruissement que l'on retrouve dans un autre nom remarquable : la Madeleine. Dont l'abri sous roche, dans un des méandres justement de la Vézère, exploré en 1863 par Edouard Lartet et Henry Christy, donna son nom à la culture dite magdalénienne (1869, Gabriel de Mortillet). Nous ne vîmes pas le site préhistorique (qui n'est pas visitable), mais le village troglodytique, juste au-dessus, creusé dans la falaise (habité jusqu'au XIXème siècle et abandonné par ses habitants lorsque l'arrivée du train ruina le commerce des gabarres sur la Vézère).

Le "Bison se léchant", bois de renne, La Madeleine, (Tursac, Dordogne) Vers 13 000 avant J.-C.

Dans mes bagages, je n'avais pas emporté tous les livres consultés ces dernières semaines, mais j'avais tenu à faire suivre Le Chasseur Céleste de Roberto Calasso. Dont je rappelle cette citation de la page 28, qui fut en somme à l'origine de la cascade de résonances :

"De ceux qui vécurent durant le Magdalénien et peignirent des parois rocheuses en Dordogne, nous ne pouvons sans doute pas dire grand chose. Mais au moins ceci : ils savaient dessiner avec une stupéfiante justesse, rarement égalée durant des millénaires. A l'improviste - et partout : en Égypte, au nord de l'Espagne, en France, en Angleterre : à Creswell, l'extrême limite avant les masses de glace. Pourquoi cela eut-il lieu ? Il serait hasardé d'y répondre. Mais si le dessin est un acte de l'intelligence, celle des Magdaléniens devait être très grande. Et peut-être possédaient-ils quelque chose en commun avec les baleiniers qui, avant de partir, attendent de voir une baleine en rêve. Si elle ne leur était pas apparue, ils n'auraient jamais pu la rencontrer dans la réalité." [C'est moi qui souligne]

A l'envers de cette page 28, page 27 donc, il y avait cet autre paragraphe, essentiel :

"Un jour, un jour qui ne dura pas moins de vingt-cinq mille ans, les hommes du Paléolithique supérieur commencèrent à dessiner. Quoi donc ? La question du choix ne se posait même pas : les animaux étaient le seul sujet possible. Les animaux étaient la puissance en mouvement, qui frappait ou qu'il fallait frapper. Il ne s'agissait pas de magie, comme le penseraient malencontreusement les modernes. On se transformait en animal, on échappait à l'animal en se transformant. L'animal et qui le dessinait appartenaient au même continuum de formes. Ce fut le moment où la pression des puissances imposa la discipline esthétique la plus sévère : la ligne, pour être efficace, devait être juste. Ingres les aurait approuvés. Si la ligne n'était pas juste, la puissance n'était pas évoquée. Par moments, au fond de boyaux de roches où seule une personne pouvait se faufiler, celui qui dessinait dans la première camera obscura observait le prodige de la forme qui affleurait de ses mains, à peine visible." [C'est moi qui souligne]

Nous avons pu observer, très émus d'être au plus près de ces témoignages inouïs du génie humain, une semblable configuration à la grotte des Combarelles*, (que l'on ne visite que sur réservation, par petit groupe de sept personnes maximum). L'artiste magdalénien y progressait à quatre pattes. L'histoire de sa découverte vaut le détour.

C'est en 1901, le 8 septembre, il y aura donc bientôt 120 ans, que l’instituteur Denis Peyrony (qui découvrira en 1911 le célèbre Bison se léchant le flanc) et l’abbé Henri Breuil se rendent à la grotte des Combarelles, près des Eyzies de Tayac en Dordogne. Un premier site consulté me livre les informations suivantes : "Le propriétaire se sert de l’entrée de la cavité comme d’une grange. Selon la légende, les deux archéologues avaient entendu dire qu’en grattant avec sa patte, son cheval avait découvert des outils de silex. L’abbé Breuil se faufile par une chatière naturelle, avant de ramper sur près de 240 mètres le long d’un étroit boyau. Sur les 70 derniers mètres du couloir, au milieu de stalagmites et de concrétions de calcaire, le jeune abbé découvre des entrelacs de près de 600 gravures et dessins tracés, il y a plus de 10 000 ans." L'abbé aurait été le seul à entrer dans la grotte... Cela me semble un peu étrange. Une autre publication, plus sérieuse, d'Eléna Paillet, dans la revue Paléo, rapporte que c'est au retour d'une excursion sur le lieu de découverte de la Vénus de Sireuil, l’une des rares représentations féminines préhistoriques en ronde-bosse connues en Périgord, que le trio Peyrony - Breuil - Capitan (docteur en médecine et membre de la Commission des Monuments préhistoriques) "rencontre Armand Pomarel, habitant du petit vallon des Combarelles où s’ouvre la grotte de « Mantoune ». Sur ses conseils, ils s’y engagent, munis d’éclairages de fortune. Malgré les difficultés de progression, la voûte n’étant parfois qu’à quelques dizaines de centimètres du sol, ils découvrent les premières gravures, à environ 120 mètres de l’entrée. Nous sommes le 8 septembre 1901 et l’art pariétal périgourdin va bientôt être officiellement reconnu."

Le vallon des Combarelles, cliché D. Peyrony, Musée national de Préhistoire, fonds iconographique D. Peyrony.


Elena Paillet écrit ensuite que le trio convient de présenter rapidement cette découverte :  "H. Breuil et L. Capitan repartent et préparent la communication… à laquelle D. Peyrony ne sera pas associé et dans laquelle il n’est pas plus cité. Cette communication, lue à l’Académie des Sciences (section des sciences naturelles) par Henri Moissan le 16 septembre 1901, est pourtant déjà très détaillée. Un premier inventaire des représentations (64 figures entières, 43 têtes animales) est fourni et les auteurs indiquent par ailleurs avoir « calqué une quinzaine des plus belles » (Capitan et Breuil 1901a)."

Du 8 au 16 septembre, en effet, ça ne traîne pas... Peyrony, resté seul, en profite néanmoins pour
revoir les « trous » qu’il connaît pour les avoir parfois fréquentés enfant, et c'est ainsi qu'il se rend à la grotte du Sourd, également nommée Font-de-Gaume.**

"Après une déambulation dans la première partie de galerie, dont les parois sont aujourd’hui presque entièrement vierge (Roussot, Aujoulat et Daubisse 1983), il franchit le passage étroit qui sera surnommé plus tard le Rubicon et identifie des figures animales. Il prévient immédiatement L. Capitan et H. Breuil : « Je viens de découvrir, aujourd’hui même, dans une autre grotte, des peintures de toute beauté, mais malheureusement un peu dégradées par les inscriptions mises par les visiteurs. J’ai remarqué un grand bouquetin, plusieurs bisons, une antilope. Il y a quelques gravures mais elles sont moins profondes que celles des Combarelles. J’écris en même temps au Dr Capitan. S’il ne peut revenir je voudrais bien que vous fassiez comme moi le sacrifice d’une partie de vos vacances. Pensez-vous que le Docteur en sera très heureux cela complètera très bien la découverte des Combarelles. Il ne faut pas laisser échapper une si bonne occasion d’être utile à Mr Capitan. ». Les deux scientifiques annoncent la découverte à l’Académie des sciences une semaine après celle des Combarelles, le 23 septembre 1901."

Incroyable ! En trois semaines, deux découvertes majeures de l'art pariétal ont été faites et révélées au public. Et cette fois, Denis Peyrony n'est pas oublié :

« Nous désirons aujourd’hui attirer l’attention sur de véritables peintures à fresque que, sous la conduite de M. Peyrony qui venait de les découvrir, nous avons pu étudier dans la grotte de Font-de-Gaume » (Capitan et Breuil 1901b). A nouveau, un premier inventaire est proposé (77 figures, « presque toutes peintes »). L’étude des deux grottes s’entame rapidement, dès la fin de l’année et la publication de deux mémoires est même annoncée (Capitan et Breuil 1901c). H. Breuil semble toutefois donner la priorité à Font-de-Gaume, sentant sans doute que cette dernière, avec ses représentations polychromes, possède une aura bien plus importante que sa grotte-sœur, dont elle n’est distante que de quelques centaines de mètres. L. Capitan, H. Breuil et D. Peyrony occulteront d’ailleurs complètement Combarelles dans leur avant-propos à la publication de Font-de-Gaume (1910) : « C’est bien la découverte de Font-de-Gaume qui fut le point de départ de tout ce renouveau ».
D. Peyrony devant la grotte de Font-de-Gaume, auteur du cliché inconnu, Musée national de Préhistoire, fonds iconographique D. Peyrony.

Il se trouve que nous avons visité Font-de-Gaume le dimanche matin 22 août, juste avant de revenir en Berry. Quand je m'étais décidé à réserver en juillet, c'était le seul jour possible cette semaine-là, la seule où nous pouvions partir en Dordogne. Ce fut là encore un moment miraculeux, grâce aussi à un guide passionné et enthousiaste : être à proximité du bestiaire magdalénien, avec ces peintures et gravures qui s'animent sous la lumière frisante des lampes, dévoilant leurs lignes puissantes épousant si savamment le relief des parois, fut une émotion rare.

Frise de bisons, Font-de-Gaume

 Autant dire que je n'en ai pas fini avec le magdalénien...

________________________

* Je dois cette visite à l'insistance de Nunki Bartt, dont la description ne me laissa pas d'autre choix que de réserver sur l'heure.

** Il y aurait même écrit son patronyme : « On la visita longtemps sans se douter de ce qu’elle contenait, si bien que M. Peyrony lui-même, quand il débutait dans l’enseignement, y inscrivit son nom sur une belle peinture de bison sans la voir ». La grotte était connue depuis longtemps, et les graffitis du XIXème siècle y sont nombreux.
E. Perrier, « Aux confins du Limousin et du Périgord », Lemouzi, septembre 1913, p.274

lundi 16 août 2021

Dans la géométrie du coeur

"On trouve ici, très rarement en basse montagne, plus fréquemment à mesure que l'on monte, une pierre limpide et d'une extrême dureté, sphérique et de grosseur variable, - un véritable cristal, mais, cas extraordinaire et inconnu sur le reste de la planète, un cristal courbe ! On l'appelle, dans le français de Port-des-Singes, péradam."

René Daumal, Le Mont Analogue, Imaginaire/Gallimard, p. 116. 

Dernière chronique avant une pause estivale d'au moins une semaine. On ne sera pas surpris que j'y creuse le même sillon, au risque de la monotonie, mais il me semble que je doive aller jusqu'au bout dans l'inventaire des résonances qu'a provoquées l'émergence du Mont Analogue de René Daumal. Le dernier article a été publié avant le sixième et dernier épisode de la série d'été proposée par Auréliano Tonet dans Le Monde. Titré « Le Mont Analogue », un puits de science et de prescience, il s'attarde cette fois sur le versant scientifique de l’œuvre : "Prisé par de nombreux savants, le roman inachevé de René Daumal ne se contente pas de vulgariser les théories d’Albert Einstein sur la relativité. En décrivant la fragilité du vivant, il anticipe la crise écologique." Et c'est une sorte de sentiment de confirmation que j'éprouvai à retrouver le dessin de Daumal que je venais d'insérer dans ce dernier article :


Le Mont Analogue dessiné par René Daumal dans son roman publié en 1952. Extrait du livre « Les Monts Analogues de René Daumal » (Editions Gallimard), sous la direction de Boris Bergmann, à paraître le 14 octobre.


"Située en plein Pacifique, la montagne mystérieuse décrite par Daumal se dérobe aux regards, camouflée par une « coque d’espace courbe ». Daniel Parrochia y voit une intuition « pas si absurde » : « Selon des recherches récentes en optique, il serait possible, en courbant la lumière avec des méta matériaux et des lentilles spéciales, de créer des sphères d’invisibilité », avance l’épistémologue de 69 ans. Lui s’est penché sur Le Mont Analogue durant l’écriture du Cas du K2 (Le Corridor bleu, 2010), un ouvrage qui confronte mathématiques et alpinisme. « Il existe une analogie entre résoudre une équation et escalader une montagne. Cela, Daumal le pressent. »"
Le texte de présentation de cet essai (que je découvre à cette occasion) se réfère explicitement à Daumal :

"(...) Au fil de ce voyage au Karakoram (l’un des plus grands massifs montagneux de la planète avec l’Himalaya et ses glaciers), il [l'auteur] en vient à s’interroger sur ce noble projet occidental, naguère encore défendu par Nietzsche ou par Daumal, mais auquel on a visiblement renoncé – qui consistait à chercher à s’élever : dans la pensée comme dans la vie.

Avec les forces fondamentales de la nature et la variabilité astronomique du climat, le cas du K2, montagne-limite et à peine accessible, est alors emblématique de ce qui échappe ou nous dépasse, dans la grande inversion de valeurs qui caractérise l’époque actuelle. "

Un peu plus loin, un nom me fait signe : "Enfant de la Grande Guerre, c’est « un esprit cartésien qui entend dépasser le cartésianisme », selon son biographe Jean-Philippe de Tonnac." En effet, Jean-Philippe de Tonnac a publié en 1998 chez Grasset René Daumal, l'archange.


Or, le nom de Jean-Philippe de Tonnac, qui m'était encore inconnu la semaine dernière, avait surgi à la lecture des Lettres à une jeune poétesse, de Rainer Maria Rilke (Bouquins, 2021), dont je venais d'apprendre la récente parution en lisant le dernier numéro du Flotoir de Florence Trocmé - et que j'empruntai quelques jours plus tard en le découvrant au rayon des nouveautés à la médiathèque Equinoxe (où il faut à présent passer la douane en présentant un pass sanitaire, ce qui n'a fait qu'amplifier l'aspect désertique du lieu, où il y a désormais plus d'employés que de lecteurs). La postface de Jeanne Wagneur et Alexandre Pateau, les éditeurs et traducteurs de cette correspondance jusque-là ignorée du public français, était précédée de ces mots : "Nous dédions  ce livre à notre ami Jean-Philippe de Tonnac." Dans le corps du texte, on pouvait aussi lire : "Ce livre qui s'achève ici est né sous le signe d'une constellation bienveillante : c'est Jean-Philippe de Tonnac, merveilleux écrivain et amoureux de l’œuvre de Rilke, qui nous a réunis et fut tout au long de ce projet, pour reprendre l'image chère à Rilke, "un guide secourable dans la géométrie du cœur"(...)"

Je suis tout à fait d'accord avec Florence Trocmé sur le peu de pertinence du titre, qui veut jouer bien évidemment sur le parallèle avec les célèbres Lettres à un jeune poète :

"Je déteste ce titre, très marketing, pas du tout de Rilke, bien sûr et je ne me fais pas à ce mot de « poétesse ». J’eus infiniment préféré Correspondance avec Anita Forrer. C’est une toute jeune fille, 17, 18 ans qui prend l’initiative d’écrire une lettre à Rainer Maria Rilke, après l’avoir entendu dans une lecture publique. Non seulement il va lui répondre, mais il va devenir un véritable maître pour elle, avec une attention, une intelligence, une humanité qui sont confondantes. Lui le grand Rilke, elle cette petite jeune fille inconnue, qui a des velléités de poésie (sur lesquelles il sera très clair !) et qui lui ouvre son cœur, sur toutes sortes de questions de son évolution, de son apprentissage de la vie.
C’est un livre de vie, comme il en est sans doute peu et plutôt que de jalouser Anita Forrer, il faut célébrer la chance de pouvoir lire ces lettres magnifiques et de pouvoir s’en approprier le contenu. « Malgré les préoccupations qui l’étouffent, Rilke parvient à combler aussi bien les gens qui l’entourent que ses correspondants les plus lointains, en leur prodiguant les somptueux dons qu’il tire de sa capacité de perception et d’expression ; ainsi enrichit-il ces êtres de sa présence, par la tendre force de son empathie humaine et les splendeurs de son verbe », écrit Jean Rudolf von Salis, dans un livre de 1952, sur les années suisses de Rilke, inédit en français."


Plusieurs lettres d'Anita Forrer furent envoyées de Zurich, où vivaient sa sœur et son beau-frère. Et c'est avec Zurich que je voudrais clore ce papier, en un dernier écho.

A l'ouverture de Firefox, je contemple la page d'accueil de Bing, le moteur de Microsoft, que je n'utilise que très peu, mais j'aime bien la photo qui s'affiche, chaque jour renouvelée. Or, la page d'hier, donc du 15 août, s'ouvrait sur un lido du lac de Zurich, une piscine publique à ciel ouvert, en l'occurrence celle du Strandbad Tiefenbrunnen. Prise en vue aérienne, elle ne manqua pas de me rappeler furieusement le dessin de l'anneau de courbure de Daumal :


 Le texte qui accompagnait se terminait d'ailleurs sur l'évocation des montagnes (n'oublions pas que le sous-titre du Mont Analogue est Roman d'aventures alpines, non euclidiennes et symboliquement authentiques ) :

"Et bien sûr, comme nous sommes en Suisse, nous ne sommes jamais loin des montagnes : d’ici, par temps clair, on peut aisément admirer les somptueux sommets enneigés des Alpes. Un vrai délice Suisse."


samedi 14 août 2021

Une écriture inconnue sur une enveloppe

"Le commencement de tout ce que je vais raconter, ce fut une écriture inconnue sur une enveloppe. Il y avait dans ces traits de plume qui traçaient mon nom et l'adresse de la Revue des Fossiles, à laquelle je collaborais et d'où l'on m'avait fait suivre la lettre, un mélange tournant de violence et de douceur."

René Daumal, incipit du Mont Analogue

"Ça n'en finit pas de résonner. Le nom de René Daumal semble décidément un attracteur très puissant. De nouveaux signaux en témoignent. 


 

En ressortant mon volume du Mont Analogue, acheté le 17 juillet 2019, alors que la collection L'imaginaire de Gallimard adoptait une nouvelle charte graphique, je relus l'avant-propos de l'éditeur :


Or, j'avais reçu au début de la semaine une belle carte postale de ma fille Pauline, en vacances avec son ami Romain dans le Massif des Écrins. La carte affichait un lever de soleil sur le Pelvoux.


Ce n'était pas un clin d’œil à Daumal, et d'ailleurs quand j'ai reçu la carte je n'ai pas fait la moindre relation à l'écrivain car il n'était pas encore entré dans l'orbe de mon attention (j'avais certainement lu en 2019 cet avant-propos mais sans en retenir ce détail géographique). Deux phrases avaient en outre des résonances familiales : d'une part, le début de rédaction du Mont Analogue coïncide avec la naissance de ma mère (8 juillet 1939), d'autre part, il est dit qu'il apprend à trente-et-un ans qu'il était perdu. Or, 31 ans est l'âge de Pauline, née le 17 mai 1990.


Ce n'est pas tout. Si l'on retourne maintenant la carte, on voit que Pauline a choisi de disposer son message de façon circulaire, en partant du centre vers la périphérie. Sans le savoir, elle reprenait en somme la figuration de la couverture du livre dans l'Imaginaire. Figuration qui trouvait elle-même sa justification dans un dessin de René Daumal en contrepoint d'un passage où il décrit l'anneau de courbure, "plus ou moins large, impénétrable, qui, à une certaine distance, entoure le pays d'un rempart invisible, intangible ; grâce auquel, en somme, tout se passe comme si le Mont Analogue n'existait pas."(p. 64)


Et l'on retrouve encore cet anneau sur la couverture du livre à paraître à l'automne, préfacée par Patti Smith, grande admiratrice du poète, livre initié par le jeune écrivain Boris Bergmann, qui a convaincu, raconte Aureliano Tonet dans le premier épisode de sa série, "la Fondation Luma de financer une réédition du Mont Analogue, augmentée de textes, photos, dessins… Elle paraîtra le 14 octobre, chez Gallimard. Au sommaire de ce beau livre, du beau monde : la rockeuse Patti Smith ou le cinéaste Alejandro Jodorowsky. La plupart participeront à l’exposition « Monts Analogues », du 17 septembre au 23 décembre, au Fonds régional d’art contemporain de Champagne-Ardenne, à Reims, où Daumal a grandi. Boris Bergmann sera l’un des commissaires."


Enfin, et cela en devient véritablement vertigineux, si Pauline est allé avec son ami dans les Écrins, c'était avant tout pour grimper. Elle n'a pas fait d'alpinisme proprement dit mais de l'escalade, passion commune au couple depuis plusieurs années. Une activité donc complètement cohérente avec le thème daumalien - Tonet montre dans son cinquième épisode l'importance que le roman a pris dans la communauté des grimpeurs : "Avec le temps, l’aura de l’écrivain rémois n’a cessé de croître auprès des amateurs d’altitude. Au Mexique, un club d’alpinisme s’appelle Monte Analogo. Sur les hauteurs du nord de l’Italie, une menuiserie et un centre socioculturel ont emprunté leur nom au néologisme forgé par Daumal, « péradam ». Un peu plus à l’est, à Trieste, l’association Monte Analogo mêle art et montagne : « Pour nous autres alpinistes, c’est un livre mythique, qui passe de sac à dos en sac à dos », raconte le président, Marko Mosetti, 66 ans."

Parmi les nombreux exemples donnés par Tonet, je relève entre autres celui du plasticien Antoine Proux : "Depuis sa première lecture du Mont Analogue, quand il étudiait les Beaux-Arts, à Tours, la dernière phrase du livre l’obsède : elle s’achève non par un point, mais par une virgule. « J’y vois une accroche et une respiration, comme une faille dans la roche où s’agripper, avant de reprendre l’ascension », indique le plasticien de 37 ans. En 2017, dans le cadre de la Nuit blanche, à Paris, il conçoit un immense mur d’escalade, dont chaque prise correspond à une virgule du roman. « On a gravi l’équivalent de trois chapitres, jusqu’à 3 heures du mat’… »

« Le Mont Analogue », une installation-performance d’Antoine Proux, sous forme de mur d’escalade, lors de la Nuit Blanche Off 2017, au gymnase Jean Verdier à Paris, en octobre 2017.

Ce n'est pas le seul projet inspiré par Daumal, ainsi Tonet écrit qu'à "Paris, où il s’est installé, le Creusois recycle des bouteilles de vin sur lesquelles il appose toujours le même cachet : « René Daumal ». Avant de les laisser discrètement dans des supermarchés, des musées…"

Enfin, je retrouve le dessin de l'anneau de courbure dans une exposition collective de 2019, au Metaxu de Toulon : L’infâme carré sémiotique de A.J. Greimas* de KIND OF KIN.


 

vendredi 13 août 2021

Un inguérissable besoin de comprendre

"Mon fils, conclut-il, je vois qu'il y a en vous un inguérissable besoin de comprendre qui ne vous permet pas de rester plus longtemps dans cette maison. Nous prierons Dieu qu'Il veuille vous appeler à Lui par d'autres voies."

René Daumal, Le Mont Analogue, L'imaginaire/Gallimard, p. 33

Échos en cascade. Le 11 août, j'ai consigné plusieurs résonances aux motifs sur lesquels je travaillais (je devrais trouver un autre verbe que travailler, qui ne me semble pas correspondre pas tout à fait à l'activité que je mène), et donc après Céline et son Moby Dick de papier, j'avais écrit ceci : "Un peu plus tard, dans la nuit déjà bien avancée, j'ai lu quelques pages du Chasseur Céleste, le dernier livre de Roberto Calasso, le grand écrivain italien disparu tout récemment le 28 juillet, et que j'avais évoqué deux ans plus tôt dans une chronique consacré à René Daumal, figure importante de son essai L'innommable actuel."

Or, ce même 11 août, je tombe sur le troisième épisode d'une série d'été consacrée à René Daumal. C'est dans Le Monde, sous la plume d'Aureliano Tonet. L'article étant réservé aux abonnés, je ne peux me contenter d'y renvoyer. Intitulé René Daumal, rockeur avant l'heure, le texte de présentation qui suit nous dit : « Sur la piste du Mont Analogue » (3/6). De Patti Smith à Bertrand Belin, le roman inachevé du Rémois influence de nombreux musiciens. Une filiation qui doit autant à la contre-culture psychédélique qu’aux disciples du guide spirituel Georges Gurdjieff." 

On retrouve donc logiquement Gurdjieff un peu plus loin dans le corps de l'article :

"Si Le Mont Analogue brille d’un éclat particulier pour nombre de musiciens, ce foyer hippie n’y est pas étranger. De même qu’un autre réseau, aussi souterrain qu’international : celui des disciples du guide spirituel arménien Georges Gurdjieff (1866-1949), dont Daumal suivit les enseignements. « En 1971, j’avais 17 ans, j’explorais tout ce qui se rapportait au surréalisme et à Gurdjieff : Le Mont Analogue se situait pile à l’intersection de ces deux passions », témoigne le saxophoniste new-yorkais John Zorn, auteur d’une belle dérive autour du roman, en 2012.

Figures des musiques expérimentales, les Italiens Stefano Battaglia et Francesco Messina ou le Français Pierre Schaeffer ont pareillement découvert Daumal par les cercles gurdjieviens : « A l’initiative de l’éditeur Roberto Calasso, j’ai rejoint l’association Gurdjieff, à Milan, avec mon ami musicien Franco Battiato », se souvient Francesco Messina, âgé de 70 ans. L’expérience lui inspire en 1979 « une suite d’accords hypnotiques », rassemblés dans un album magnifique, Prati Bagnati del Monte Analogo." [C'est moi qui souligne]


Ceci a forcé ma curiosité. Je ne savais pas Calasso (mais je suis loin d'avoir tout lu de cet auteur) féru de Gurdjieff. J'ai consulté l'index des noms propres à la fin de L'innommable actuel, mais Gurdjieff n'est pas cité. Guénon, oui, mais pas Gurdjieff. La référence reste donc occulte, secrète. En ce qui me concerne, une seule occurrence de Gurdjieff dans Alluvions, au 13 janvier 2020, avec cet article intitulé Rencontre avec des hommes remarquables. Titre d'un ouvrage du maître, évoqué dans un des romans de Patrick Modiano (Souvenirs dormants, 2017), et aussi d'un film de Peter Brook, qui en est l'adaptation (et il se trouve incidemment que j'ai écouté ce soir Peter Brook, au retour d'un court séjour à Nantes, interviewé par Arnaud Laporte - en fait une rediffusion d'une émission du 8 février 2021). 

Par ailleurs, René Daumal était cité par Modiano (qui ne semble guère apprécier le gourou (peut-être) arménien) :

« Pour les deux, j’ai pensé à Gurdjieff. Autour de ses livres, de sa pensée, remis au goût du jour par le New Age, gravitaient dans les années 1960 des gens vraiment bizarres qui prétendaient détenir la vérité.
C’est l’époque où j’étais en pension en Haute-Savoie. On m’avait raconté que, dans la montagne et les sanatoriums de Praz-sur-Arly, s’étaient retrouvés autrefois des écrivains vulnérables comme Jacques Daumal [il s'agit en réalité de René Daumal] et Luc Dietrich, qui étaient très influencés par la spiritualité et l’ésotérisme selon Gurdjieff. J’étais frappé par le fait que ses disciples étaient souvent recrutés chez des intellectuels qui se trouvaient dans un état physique désespéré.
Après la guerre, de gens comme Louis Pauwels et Jean-François Revel se sont encore réclamés de cet homme, dont il ne faut pas oublier qu’il est tout de même responsable de la mort, en 1923, de Katherine Mansfield. »
(extrait d’un entretien au "Nouvel Observateur", 2 octobre 2003).

En ce qui concerne Pierre Schaeffer, on peut écouter cette émission des Chemins de la connaissance où le musicien débattait avec Michel Camus de l'avenir de Gurdjieff :


Et puis, si on a encore un peu de temps à rêver devant le poste, en cette période où la canicule menace, il y a cet épisode de Surpris par la nuit, diffusé le 11 avril 2008 : Reconnaissance à René Daumal.



mercredi 11 août 2021

Moby Dick de papier

L'Attracteur étrange, en opérant un retour sur la thématique melvillienne, n'a pas manqué de faire suivre l'affaire de quelques résonances discrètes. Hier soir, consultant l'édition numérique de Libération, je me suis naturellement penché sur la resurgie récente de plusieurs milliers de pages manuscrites de Céline, qui lui furent volés en pleine Libération de Paris. Une découverte extraordinaire mais qui tourne déjà au conflit judiciaire entre les ayants droits et Jean-Pierre Thibaudat, le journaliste à l’origine de la révélation, accusé de recel. Je ne veux pas m'appesantir là-dessus, juste signaler le sourire que provoqua chez moi la lecture du passage suivant :

"Ces manuscrits, l’écrivain en fuite, comme d’autres sympathisants du régime nazi sentant le vent tourner, les avait abandonnés dans son appartement montmartrois en 1944 au moment où les alliés débarquèrent sur les côtes normandes. «Les dossiers mis côte à côte s’étalent sur 1,50 mètre, souligne Gibault, 89 ans, sommité des prétoires. Céline ne pouvait pas embarquer tout ça en train avec sa femme et son chat !» Graal des bibliophiles, Moby Dick de papier : les céliniens les cherchaient depuis plus d’un demi-siècle, à l’instar de ce manuscrit sous nos yeux, la Volonté du roi Krogold, un conte médiéval à des années-lumière de l’univers fétide de Bardamu (le double littéraire de Céline)."

Moby Dick de papier. Pas si mal vu, car avec ses chapitres jaunis rassemblés par Céline par des pinces à linge, on pense à cette forêt de harpons plantés dans les chairs du cachalot sans qu'elle ne parvienne à calmer sa fureur.

Le manuscrit de «la Volonté du roi Krogold», qui a refait surface cet été, comme des milliers d'autres pages de Céline. (Boby/Libération)
Un peu plus tard, dans la nuit déjà bien avancée, j'ai lu quelques pages du Chasseur Céleste, le dernier livre de Roberto Calasso, le grand écrivain italien disparu tout récemment le 28 juillet, et que j'avais évoqué deux ans plus tôt dans une chronique consacré à René Daumal, figure importante de son essai L'innommable actuel. Et voici qu'à la page 28 :

"De ceux qui vécurent durant le Magdalénien et peignirent des parois rocheuses en Dordogne, nous ne pouvons sans doute pas dire grand chose. Mais au moins ceci : ils savaient dessiner avec une stupéfiante justesse, rarement égalée durant des millénaires. A l'improviste - et partout : en Egypte, au nord de l'Espagne, en France, en Angleterre : à Creswell, l'extrême limite avant les masses de glace. Pourquoi cela eut-il lieu ? Il serait hasardé d'y répondre. Mais si le dessin est un acte de l'intelligence, celle des Magdaléniens devait être très grande. Et peut-être possédaient-ils quelque chose en commun avec les baleiniers qui, avant de partir, attendent de voir une baleine en rêve. Si elle ne leur était pas apparue, ils n'auraient jamais pu la rencontrer dans la réalité." [C'est moi qui souligne]

 

mardi 10 août 2021

L'incroyable victoire des cachalots

Alors que j'ai déjà bien du mal à ne pas me perdre dans le dédale de connexions suscité par  l'aventure de Thomas Jones, dans le Saisir de Jean-Christophe Bailly, ne voilà-t-il pas qu'un autre fil a surgi ces derniers jours, que je ne puis négliger car il se trouve qu'il fut en d'autres temps longuement au centre de ma réflexion, et que par ailleurs ces deux fils ont fini par converger, rendant la toile encore plus inextricable. Ce que je dis là est bien sûr peu clair, et je vais tenter de démêler tant soit peu l'affaire, mais il y a fort à parier que je n'en viendrais pas à bout en une seule chronique. Bref, nous voilà partis pour une enquête au long cours. Partons donc du jour ou, pour être plus précis, du soir où tout cela a commencé.

Nous étions, ma compagne et moi, en visite chez le Baroudeur, en ermitage dans sa campagne profonde du Boischaut Sud, bien occupé à peaufiner sa thèse sur les savoirs traditionnels et l'automédication des éléphants au Laos (non, ce n'est pas une plaisanterie, comme en témoigne la vidéo en lien ci-dessus). Le Vicomte nous a rejoints pour les libations vespérales et seule une légère averse nous a contraints à finir nos verres dans l'intérieur rustique dudit Baroudeur. Connaissant la passion de ma douce pour les cétacés, orques, baleines et autres cachalots, il avait mis de côté un livre au titre déjà assez étonnant, écrit par un certain Alain Sennepin, "spécialiste des bêtes sauvages" (est-il écrit en quatrième de couverture (il s'intéresse aussi au tigre, comme en témoigne son blog sur le retour du fauve en Europe)). 


J'ai trouvé plus tard, une fois revenu à la maison, cette présentation du livre par l'auteur lui-même sur le site de Causeur. Autant vous dire tout de suite que je n'ai guère été convaincu (pas plus que le Baroudeur) par la thèse centrale, à savoir que les cachalots aurait en somme mené une guerre coordonnée contre les navires baleiniers, une "véritable « Première Guerre du Pacifique » d’avril 1820 à janvier 1862". C'est un fait avéré que certains bâtiments ont été coulés sous les coups de boutoir des cachalots, ainsi l'Essex a-t-il fait naufrage le 20 novembre 1820 à la suite de l'attaque d'un grand mâle, mais Sennepin va plus loin en soutenant l'idée que les cachalots se sont stratégiquement entendus pour mener  une guerre d'usure à la flotte baleinière américaine. Il évoque "un véritable « iceberg stratégique », à vocation essentiellement défensive et protectrice, pleinement fonctionnel à l’orée des années 1820. Les destructions de navires, dont le nombre explose à partir des années 1830, dissimulent au regard des baleiniers le cœur du dispositif cétacéen".

Cela amène l'auteur à reconsidérer la contribution à cette histoire d'Herman Melville (qui s'inspira effectivement du naufrage de l'Essex) : "Son roman Moby-Dick, publié en 1851, est le récit d’une défaite qui vient d’advenir. Légende des légendes, mythe fondateur des États-Unis d’Amérique, monument d’architecture littéraire aux étranges reflets marmoréens, il met en lumière la partie immergée de l’Histoire, la face cachée du Monstre. Il est le miroir de la Première Guerre du Pacifique, dont on peut retrouver intégralement les principaux épisodes et acteurs."  

Ayant ici beaucoup écrit autour de Moby Dick, il va sans dire que je fus intrigué par cette vision nouvelle de ce livre majeur, aussi ai-je lu dès le lendemain l'essai d'Alain Sennepin. Sans partager, je l'ai dit, sa thèse centrale, je recueillis néanmoins des vues dignes d'intérêt, et surtout il me fit connaître la stimulante étude d'Emmanuel Lézy, géographe*, maître de conférences à l’université Paris X – Nanterre, « La Saison et la ligne » ou Moby-Dick, une leçon de géographie métisse. 

C'est cette étude, seize pages seulement mais d'une richesse énorme, que je me promets d'explorer dans une autre chronique à venir.

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* C'est la seconde fois en peu de temps que nous croisons la route d'un géographe. Pour Thomas Jones, c'était Alexis Metzger (dont je vois qu'il a publié en 2018, L'hiver au Siècle d'or hollandais : Art et climat, Presses de l'Université Paris-Sorbonne).