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mercredi 22 juillet 2020

La Nuit des rois

Comment enchaîner ? Le séjour d'une semaine en Bretagne, dans le Finistère-Sud, non loin du Douarnenez cher à Georges Perros, avait charrié son lot de sensations, ses alluvions littéraires et géographiques, ouvert des sentes nouvelles qui venaient s'ajouter aux nombreuses pistes ébauchées ici et là au fil des semaines passées - et puis la disparition de Cécile Reims, coïncidant avec le retour du pays bigouden, a imposé sa priorité. La maison du 17, rue Notre-Dame, vrai cluster (pour employer le mot à l'honneur ces temps-ci) de viralité poétique, va retourner au silence du relais de poste qu'il fut jadis. Deviendra-t-elle, comme Cécile et Fred en avaient le désir, un lieu d'inspiration pour d'autres créateurs, un espace de résidence, un foyer d'art et de liberté, il est trop tôt pour le dire. Il y faudra des volontés locales et nationales, fortes et opiniâtres. Existent-elles vraiment ? On verra bien.

Oui, comment enchainer ? avec quelle matière ? quelle piste élire quand dix sentiers se profilent en même temps dans le sous-bois de l'esprit inquiet ? Je ne savais pas, je laissais filer les heures - après tout, qui m'attend vraiment ? quelle urgence intime m'oblige à écrire ? ne sacrifié-je pas à un leurre, un luxe, une lubie ? Et puis je conduis Violette, ma fille, à Cluis, à la forteresse ruinée de Cluis-Dessous, où elle tient un petit rôle dans La Nuit des Rois, que le Manteau d'Arlequin présente cette année, in extremis, avec une jauge réduite. La Nuit des rois, ou ce que vous voudrez, de Shakespeare, créée le 2 février 1602 au Middle Temple de Londres, comme conclusion des fêtes de Twelfth Night (après un mois de réjouissances qui commençaient la douzième nuit après Noël, autrement dit celle de l'Epiphanie (d'où le nom de la pièce en français) et se terminaient au 2 février, marquant la présentation de Jésus au Temple) - pièce qui tient une place significative dans un récit puissant que j'ai déjà brièvement évoqué ici, Le Lambeau de Philippe Lançon.


En effet, La Nuit des rois n'est autre que le titre du chapitre 1 de ce livre de plus de 500 pages, dont voici  l'incipit :
"La veille de l'attentat je suis allé au théâtre avec Nina. Nous allions voir aux Quartiers d'Ivry, en banlieue parisienne, La Nuit des rois, une pièce de Shakespeare que je ne connaissais pas ou dont je ne me souvenais pas."
Le 3 mai 2018, j'avais donc écrit dans un article consacré pour l'essentiel à La Chambre verte de François Truffaut, les lignes suivantes sur Le Lambeau :
"Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte."
Et de fait, je n'en avais rien dit à l'époque. Et je n'en avais encore rien dit le 10 juin dernier quand j'ai retrouvé Philippe Lançon à travers ses Chroniques de l'homme d'avant, où j'avais croisé Goya, objet alors de ma curiosité.
J'ai donc pensé qu'il était temps de s'exécuter et de retourner sur mes brisées de 2018, quitte à continuer à mettre en stand-by quelques thèmes que je m'étais mis en réserve jusqu'ici.
Mais, ô lecteur internautique, je fais appel à ta patience dont on ne peut pas dire qu'elle soit proverbiale, car je ne suis pas encore parvenu au terme de cette procrastination puisqu'avant de procéder à ce retour, je voudrais évoquer les deux autres occurrences de Goya que j'avais repérées dans les chroniques lançoniennes. Sorry.

*

Dans Trois peintres en été, publiée le 2 août 2006, Lançon raconte une visite au musée Reina Sofia de Madrid le 18 juillet 2006, une date pas anodine puisqu'elle fut celle du soixantième anniversaire du coup d'Etat franquiste. Une exposition est là concentrée autour de Guernica, de Picasso. "C'est la peinture, écrit Lançon, qui révèle la nature du monde : non pas son actualité, qui s'efforce de faire peau neuve, mais son destin, tragiquement immobile. Dans l'exposition, trois tableaux mis en vis-à-vis résument ce destin : Les Fusillades du 3 mai, de Goya, qui vient du Prado ; L'Exécution de Maximilien, de Manet, qui vient de la Kunsthalle de Mannheim ; et Guernica." (p. 158)

El tres de mayo de 1808, 1814, musée du Prado
L'Exécution de Maximilien, Edouard Manet, 1868/1869, Kunsthalle, Mannheim.
Guernica, Pablo Picasso, 1937, Musée Sofia Reina Madrid
Dans Visions de Goya, Stéphane Lambert narre sa rencontre avec l'oeuvre de Goya :
"Temps troubles. Pour s'être soulevé contre l'usurpation du trône d'Espagne par le frère de Napoléon, les insurgés madrilènes sont fusillés sur la place publique par les troupes françaises. En 1813, après quatre années de guerre d'indépendance intestine, le pays libéré attend de Goya, qui avait conservé ses fonctions de peintre officiel à la cour pendant l'occupation, une preuve de son patriotisme. Dans le grand format de 1814, il répond à sa manière. En saluant l'héroïsme des résistants, il affirme la fidélité à son art. Un art farouchement visionnaire. Sous un ciel noir intransigeant, s'opère un resserrement  quasi cinématographique de la scène d'exécution. La facture des peintures noires est en place. Les bras levés, les yeux tristes, devant les fusils rapprochés, célèbrent l'avènement d'une autre peinture. L'éclat dans le désastre. Peindre dans le champ de tir." (p. 62)
L'éclat dans le désastre... Lambert reprendra l'expression et en fera le sous-titre de son essai.

Dans sa chronique, Lançon suit un vieux républicain qui a fui l'Espagne en 1939, et qui ressemble à Jorge Semprun (ce qui ne l'enchante pas). Le vieil homme se place au point de la salle où il peut contempler les trois tableaux en même temps : "Peu de visiteurs, observe Lançon, semblent avoir compris que le sens de l'exposition se trouve là, dans ce mètre carré panoptique." Il écrit aussi que dans son dos, il sent la présence du quatrième tableau, Massacre en Corée, de Picasso encore, qui date de 1951 et rappelle celui de Goya : "Semprun (bis) préfère celui de Goya. Le temps, ou sa qualité propre, lui a enlevé ses oripeaux d'actualité. Il ne démontre plus rien ; il montre ; il fixe le destin. C'est là qu'il faudrait mourir, se dit le vieil homme. Maintenant. Sous ces tableaux."

Pablo Picasso, Massacre en Corée, 18 janvier 1951, Huile sur bois
*

Pour la troisième apparition de Goya dans les chroniques de l'homme d'avant, j'avoue avoir hésité. C'est que Goya n'y est cité qu'en passant, sans référence à un tableau particulier. Mais qui parmi nous cite Goya, même en passant ? Le peintre est donc encore bien présent dans l'esprit de l'écrivain lorsqu'il porte son attention le 7 mars 2007  sur des "petits maîtres anciens": l'Anglais John Singer Sargent (1856 - 1925) et l'Espagnol Joaquin Sorolla (1863 - 1923), deux peintres mineurs à qui Lançon prêtent des vertus traversières : "Leur traditionalisme fait oublier un moment les conquérants déclarés et les amateurs professionnels de nouveauté. Leur immobilisme ne rend nostalgique de rien. Le bon goût est libre de danser avec le mauvais, et ils s'entendent pas si mal." Lançon finit par Sorolla dont le musée, écrit-il, fut longtemps une oasis dans la Madrid franquiste. 
"Le portrait qu'il fit de ses trois enfants est saisissant : un fils debout en noir, l'héritier, et deux fillettes assises en robe rouge sang. Le visage de la seconde, presque allongée sur le divan, est mangé par la grimace de l'ombre, comme celui d'une créature de Goya. Bizarre violence, presque timide, glissant sous le vernis du bonheur, de la politesse, de la tenue." (p. 167)
Il doit s'agir de ce tableau-ci :

Joaquin Sorolla, Mes enfants (1904) Huile sur toile.
 Je lis sur le site où j'ai trouvé cette reproduction qu'il aurait été inspiré par par Les Ménines de Velázquez et par le portrait des Filles d’Edward D. Boit de John Singer Sargent, l'autre peintre mineur de la chronique de Lançon.



mardi 4 avril 2023

Le soleil de l’oraison engendre des monstres

L'article de Philippe Lançon, Le Greco étoile de Tolède, du 9 mai 2014, qui commençait par évoquer Vue de Tolède, finit avec un tableau tout à la fois très proche et très différent : Vue et plan de Tolède. "Peint en 1600, c’est une œuvre bizarre, écrit Lançon, saturée de symboles qui irréalisent la netteté de sa topographie. On flotte ici entre plusieurs mondes : urbanisme, dessin, peinture, religion, nature. C’est l’artiste, naturellement, qui donne et mélange les tons. La ville apparaît au fond, toujours précise, comme dans les autres tableaux (...)."

Vue et plan de Tolède. El Greco (1541-1614). Vers 1610-1614
Huile sur toile. Musée Greco, Tolède, Espagne

Petite erreur de Lançon sans grande importance, le tableau n'a pas été peint en 1600 mais entre 1610 et 1614. Une analyse intéressante en est donnée par Bernard Debarbieux dans la revue géographique en ligne Mappemonde (2011). Selon lui, "El Greco met en scène, à sa manière et comme jamais avant lui, le double regard que la modernité porte sur la Terre". Il juxtapose en effet  dans la même composition une vue et une carte de la ville, deux formes différentes de représentations. "Le tableau place le spectateur en position légèrement surélevée, comme au sommet d’une colline. Cette position lui permet de voir se dégager la ville de derrière une colline. Le dispositif reconstitue la troisième dimension, le relief, que la carte de la ville écrase nécessairement. Au loin, le spectateur peut embrasser l’horizon, à la courbure outrée qui renforce l’effet de perspective. La carte ne peut en rendre compte." Mais il y a plus, précise le géographe, car à ces deux modes de représentation que l'on peut qualifier de réalistes en ce qu'elles tentent de rendre compte des choses telles qu'elles sont, s'ajoutent "l’allégorie des sources du Tage, en bas à gauche, et une Madone évanescente survolant la ville qu’elle semble protéger de sa bienveillance. Mais surtout, au centre du tableau, l'ensemble composé par le nuage et le bâtiment semblent se soustraire à toute convention. Il s’agit de l’hôpital Tavera pour lequel El Greco a peint depuis 1595. Le tableau a sans doute été réalisé à la demande du recteur de l'hôpital, Salazar de Mendoza, probablement pour y être exposé. Mais le bâtiment n’occupe pas dans le tableau la position qu’il avait alors dans la ville. El Greco s’en explique dans un court texte écrit sur le plan lui-même: «Il a été nécessaire de mettre l’hôpital de Don Juan Tavera en forme de modèle parce que non seulement il venait cacher la porte de Visagra, mais sa coupole montait de telle sorte qu’elle surpassait la ville, et ainsi une fois l’ayant mis comme modèle et bougé de sa place, il me semble préférable de montrer la façade plutôt que ses autres côtés. Et pour le reste, en ce qui concerne sa position dans la ville, on le verra dans le plan».

Ces étrangetés n'échappent pas à l'oeil averti de Lançon : "Ici, devant, il y a ce jeune homme légèrement souriant qui nous déroule sur un papier le plan de Tolède, en élève architecte, un peu comme sainte Véronique au long cou, dans un tableau de 1577-1580, nous montre son voile où apparaît en pochoir le visage du Christ : un sacrement topographique."

La Verónica con la Santa Faz
Le Greco, 1584-1594
Huile sur toile 91x84 cm
Tolède, Musée de Santa Cruz.

Et il poursuit ainsi : "Au premier plan, comme à Versailles, un dieu fluvial dans des tons ocre, au moment où Tolède vit encore, mais pas pour longtemps, de la circulation du Tage. Un hôpital de la ville lévite au ras du sol sur un petit nuage, comme une cité céleste. Planant sur l’ensemble, une petite Vierge descend avec sa suite, imposant la chasuble à l’évêque Saint-Ildefonse, patron de Tolède."

Vue et plan de Tolède (détail)

Et Lançon de terminer par ces mots : "Vu de près, c’est de l’aérien délicat. Vu de loin, ça rappelle et anticipe l’une des plus curieuses peintures noires de Goya : celle du démon Asmodée, qui lévite lui aussi par-dessus la ville, les hommes. Le soleil de l’oraison engendre des monstres."

Vision fantastique ou Asmodée, huile sur plâtre transférée à la toile, 1819-1823, Francisco de Goya, Musée du Prado, Madrid.

De cet attrait de Philippe Lançon pour l'oeuvre de Goya, nous avons déjà fait l'expérience.

vendredi 24 juillet 2020

Nobody et le bouffon

Procès-verbal. Le 18 avril 2018, achat du récit de Philippe Lançon, Le Lambeau. Le soir-même, à la scène nationale Equinoxe, j'assiste, en compagnie de Gabriel, à la seconde représentation de la pièce Festen, d'après le film de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, adapté par Bo Hr. Hansen et mis en scène par Cyril Teste, à la tête du collectif MxM.
Il faut commencer par là : ce collectif MxM, dont j'avais vu en février 2017, à Equinoxe encore, le spectacle emblématique, Nobody, performance filmique d'après Falk Richter. "Impulsé en 2000 par le metteur en scène Cyril Teste, le créateur lumière Julien Boizard et le compositeur Nihil Bordures, le Collectif se constitue en noyau modulable d’artistes et techniciens, réunis par un même désir de rechercher, créer et transmettre ensemble ; de questionner l’individu simultanément en tant que spectateur du réel, de la représentation et de la fiction." Le spectacle m'avait impressionné par sa force et sa précision, mais mon intérêt avait été décuplé par le fait qu'il entrait en collision avec ma thématique du moment. J'étais pleinement lancé dans le projet Heptalmanach, dont l'objet était de produire un article par jour, et l'une des figures marquantes en ce début d'année était la présence récurrente du palindrome, qui s'était invité dès le premier article sur Otto et l'attracteur étrange, autour de l'oeuvre de Marc-Antoine Mathieu.

Otto était un palindrome, et Marc-Antoine Mathieu lui-même pouvait être abrégé en MAM, séquence également palindromique. Le second article, consacré à Premier contact, le film de Denis Villeneuve, confirmait cette orientation : Louise Banks, l'héroïne, a une fille à qui elle donne le prénom d'Hannah. "Quand j'ai entendu ça pendant la projection, écrivais-je alors, j'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait là encore d'un palindrome (rappelez-vous d'Otto, de Marc-Antoine Mathieu), or cela a été confirmé par le commentaire qui suivait, qui usait du même mot : « Ton prénom [un palindrome] est l'histoire de ta vie », dit Louise à Hannah."
Or, il est clair que MxM, le nom du collectif est aussi un palindrome (qui n'est donc pas sans rappeler le MAM du dessinateur d'Otto).
Autre topos marquant : le nombre 7, au coeur du projet (nous sommes en 2017, d'où le nom d'Heptalmanach). Les aliens du film de Villeneuve sont d'énormes poulpes à sept tentacules que l'on nomme évidemment les Heptapodes. Quant à Otto Spiegel, chez MAM, c'est un artiste reconnu qui réalise des performances autour de la thématique du double, du miroir, reflétée donc dans son nom même.  Or, à l'issue d'une ultime performance au musée Guggenheim de Bilbao, il est la proie d'un vertige intérieur et comprend qu'il est dans une impasse. Il ne rêve plus que d'effacement. Peu de temps après, il apprend la mort de ses parents, qu'il ne voyait plus depuis longtemps. Son héritage réduit à une maison et une malle, mais dans cette malle, qu'il retrouve au grenier très classiquement, il découvre des cahiers, des notes, des documents photo, audio et vidéo, qui concernent les sept premières années de sa vie - ses parents ayant été associés à un programme scientifique visant à enregistrer son existence de la façon la plus exhaustive.
Je fus donc très intéressé de lire sur le site du collectif que " Point de convergence des recherches menées par MxM, la performance filmique est une œuvre théâtrale qui s’appuie sur un dispositif cinématographique en temps réel et sous le regard du public. Elle s’identifie par une charte qui définit en sept points son territoire de création."(C'est moi qui souligne).


J'avais également été interloqué par le salut final où les comédiens (14) et techniciens (2) s'étaient alignés sur le bord de scène selon une structure très nettement palindromique, avec mise en valeur du septenaire.

note du Cahier bleu (février 2017)
Je n'avais pas rendu compte de cela à l'époque, comme souvent emporté sur d'autres pistes. Mais, en 2019, deux ans plus tard, j'étais d'autant plus attentif à cette nouvelle performance où théâtre et cinéma entraient une nouvelle fois en synergie.
A revoir les photos sur le site d'Equinoxe, je m'aperçois que la structure symétrique du palindrome est bien présente dans la scénographie de Festen.



Mais ce qui me toucha, au-delà de la puissance propre de la pièce, qu'il ne faudrait pas oublier, c'est la coïncidence que je relevai avec le livre de Philippe Lançon. Voici le passage en question, à la page 12, c'est-à-dire la seconde page du récit :
"Pendant la représentation, j'ai sorti mon carnet. Le dernier mot que j'ai noté ce soir-là, dans le noir et de travers, est de Shakespeare : "Rien de ce qui est, n'est." Le suivant est en espagnol, en lettres beaucoup plus grosses et tout aussi incertaines. Il a été écrit trois jours plus tard dans un autre type d'obscurité, à l'hôpital. Il est adressé à Gabriela*, mon amie chilienne, la femme dont j'étais amoureux : "Hablé con el médico. Un año para recuperar. ¡Paciencia ! ." Un an pour récupérer ? Rien de ce qu'on vous dit n'est, quand vous entrez dans le monde où ce qui est ne peut plus être vraiment dit."
"Rien de ce qui est, n'est." Cette phrase, Lançon le précisera plus loin, est prononcée par le bouffon de La Nuit des rois. Son nom est Feste.
Comment ne pas faire le lien avec le nom de la pièce que je venais juste de voir : Festen **?

Note du cahier bleu (18 avril 2019)

La note d'intention du spectacle me confortait dans cette vue, car Shakespeare, déjà, y était à l'honneur : Festen résonnait, affirmait-elle, avec la tragédie d'Hamlet. Il y était question aussi de jumeaux, une fille et un garçon, comme Viola et Sébastien dans La Nuit des rois. Et puis surtout il y avait cette phrase, en écho parfait avec la parole du bouffon Feste : "S’engage alors un véritable duel entre « ce qui est et ce qui n’est pas ».***

Festen - Note d'intention
La mise en scène cet été de La Nuit des rois, peu après la lecture des Chroniques de l'homme d'avant, de Philippe Lançon, a en somme réactivé ces résonances : depuis février 2017 et après avril 2019, c'est juillet 2020 qui permet in fine leur mise en relief et perpétue leur souvenir à travers ce site. J'ai déjà précisé que ces faits de 2019 font partie d'une constellation symbolique plus vaste. Je ne sais pas encore dans quelle mesure je vais pouvoir en restituer les contours et la dynamique, mais ceci confirme une observation récurrente : l'Attracteur étrange aime à opérer des retours, à provoquer des rimes entre différentes époques. Le passé n'est pas perdu qui vient se réfracter dans une configuration  nouvelle qui en porte la trace encore vivante.

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* La mention de l'amie chilienne, Gabriela, me conforte aussi dans la croyance que lorsque l'Attracteur étrange est à l'oeuvre chaque détail compte. J'hésitais à mentionner la présence à mon côté de mon fils Gabriel pendant la représentation. Après tout cela ne paraissait pas avoir la moindre importance. C'est seulement en recopiant cette citation de Lançon que j'ai percuté sur le prénom Gabriela. Toute présence a son importance.

** Et, dans une moindre mesure, avec le nom du metteur en scène, Cyril Teste.

*** Ce jeu entre ce qui est et ce qui n'est pas est exploré aussi par le grand metteur en scène Thomas Ostermaier, qui a donné aussi sa version de la pièce : "À l’aube d’une crise de la représentation que les pièces de Shakespeare pressentent et qui éclora pleinement dans le théâtre du xxe siècle, La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez est entre autres l’histoire de la corrosion du pouvoir par l’amour. L’un et l’autre sont intimement liés dans le personnage d’Orsino, duc malade d’amour, auquel les rênes du royaume ont échappé en raison de son désir insatiable pour Olivia – à moins qu’il ne s’agisse plutôt de l’amour qu’il porte à son propre état d’amoureux. Sa maladie, comme la voix « très mélodieuse et virale » du fou, contamine les personnages que le destin réunit en Illyrie, pays mystérieux et sombre au-delà de la Méditerranée où les jumeaux Viola et Sébastien ont échoué, et où rien n’est ce qu’il paraît être."[C'est moi qui souligne]

Cette version n'a pas été du goût de Philippe Lançon lui-même, dont je viens de découvrir avec quelque surprise la critique dans Libération, au 4 octobre 2018 : "A la Comédie-Française, Thomas Ostermeier signe une mise en scène poussive et grotesque de la pièce de Shakespeare." Quand l'on sait la place de cette pièce dans sa dramaturgie personnelle, on conçoit bien qu'il ne pouvait qu'être exigeant avec cette nouvelle version, qu'il juge ennuyeuse : "cette pièce si complexe devient incompréhensible et l’on en vient à préférer la vanité puritaine et piégée du pauvre Malvolio."

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Ajout du 25 juillet : Sur l'être et le non-être, le vertige d'aujourd'hui avec Parménide et Platon.

Ajout du 27 juillet : Le palindrome (Rêver de Franck Thilliez, la couverture de Il était deux fois du même, dans le vertige du jour, avec Rémi Schulz).

jeudi 16 mars 2023

Vue de Tolède

Je reviens sur Henri Alekan, et la dernière partie de son livre, qui s'intitule La lumière des peintres et celle des cinéastes. J'y reviens parce que j'y ai trouvé le même tableau qui ouvre Une histoire de vertige de Camille de Toledo Vue de Tolède, du peintre Domínikos Theotokópoulos, plus connu sous le surnom de El Greco. Cette synchronie autour d'une oeuvre que je ne connaissais pas m'a donné envie de m'y attarder le temps d'un billet.

Vue de Tolède, El Greco, 1596-1600, Metropolitan Museum of Art, New York (vue en HD en cliquant sur le lien)

Je lis sur la notice de Wikipedia que El Greco a gardé ce tableau jusqu'à sa mort. Ce fait seul déjà me fascine. Pourquoi un peintre célèbre de son temps, qui a vendu moult tableaux, à des nobles et à l'Eglise,  choisit-il de garder une oeuvre pour lui-même, sinon parce qu'elle concentre une sorte de quintessence de son art ? Je repense à Monet qui n'en finit pas d'inachever les Nymphéas. Par ailleurs la notice n'est guère prolixe. Mais en ai-je besoin alors qu'Alekan et Camille (de Toledo, ce n'est pas un hasard) en parlent, semble-t-il, à suffisance ? Bien sûr, mais je vois à la rubrique Notes et références un appel, c'est le seul, vers un article archivé de Libération, Le Greco, étoile de Tolède. Allons-y voir, et tiens donc, c'est une vieille connaissance qui apparaît, Philippe Lançon, lequel chronique le 9 mai 2014 le 400ème anniversaire de la mort du peintre, qui se traduisit par une célébration en grande pompe dans la cité castillane, avec retour pour l'occase  de Vue de Tolède de son home new-yorkais.

Lançon commence en rappelant que "Quand il était à New York, Hemingway se rendait au Metropolitan Museum et se plantait devant Vue de Tolède, «la meilleure toile de tout le musée, et Dieu sait s’il y en a de bonnes». Plus loin, il ajoute qu'Hemingway aimait tant le Greco qu’il en fit le peintre favori de Robert Jordan, le héros américain tragique de Pour qui sonne le glas : "Ailleurs, il écrit qu’entrer au Prado, c’est comme aller en Afrique à la chasse à l’antilope. Ces corps du Greco tout en mouvements et spirales, ces grands yeux extatiques, ce sont bien les antilopes de la Contre-Réforme. Elles courent vers Dieu sur fond d’orage. Vue de Tolède, avec ses verts furieux, ses bâtiments gris et son ciel noir illuminé par des éclairs, semble importer toutes les menaces pyrotechniques du divin tropique sur l’Espagne de Philippe II, comme une serre où paysage et passion seraient expérimentésA gauche, les autres collines brunissent et se dénudent, rappelant l’aridité castillane sur laquelle se déposent, entre les tours médiévales, des jets de peinture blanche ressemblant à des ailes, à des linceuls ou, si on les regarde de près, à des figures écrasées de géants. La composition et l’architecture de la ville sont très précises et, comme Tolède a peu changé sur sa colline, vérifiables."

L'article de Lançon est, comme à son habitude, d'une belle facture, mais voyons maintenant ce que nous dit Alekan. Le Greco apparaît lors d'une étude sur les phénomènes orageux qui perturbent l'ordonnancement habituel de la lumière céleste, sur cette foudre qui surgit en se contrefoutant du "bel ordre solaire". Il cite alors Sergueï Eisenstein, qui s'est selon lui "particulièrement attaché à analyser  chez les peintres ce qui caractérise l'"extraordinaire" de leur art afin de nous faire sentir combien sont proches les moyens expressifs des cinéastes et des peintres."

"Au sujet du Greco et de sa vision de Tolède, il cite ces propos de Jens Ferdinand Willumsen : "C'est en même temps un rêve né de sa fantaisie incandescente et incarnée dans un puissant duel de la lumière et des ténèbres à travers ce paysage et l'image de la fin des mondes. [...] Toute existence singulière se perd dans ce vestige* de fulgurances : les formes se dissolvent, se fondant dans l'informel. L'esprit a définitivement vaincu la matière et a transformé la nature en image de sa propre émotion."**

Vue de Tolède, détail

Alekan développe ensuite sa propre analyse :

"Ce qui est remarquable dans ce paysage, ce n'est pas seulement l'emprise émotive qui s'exerce sur nous, c'est le phénomène de superposition d'états de lumière successifs, qui sont ici conjugués sur une même surface comme autant de surimpressions : le déroulement du temps s'y trouve "comprimé", grâce au génie visionnaire du peintre, par des effets lumineux qui, dans la réalité, ne pouvaient se produire simultanément. Fulgurance des éclairs illuminant bâtiments et maisons à droite, à gauche, ou de face ; percées de lumière frappant les vallonnements  selon la mobilité des nuages, coup de vent agitant frénétiquement les arbres et les buissons, grandiose découpe des nuages sombres chassés par la tempête dans un mouvement ascendant, lumière lunaire trouant le ciel de-ci de-là, nuages argentés ou roussâtres aux formes fugitives. On reste haletant devant cette dynamique de la lumière et des ombres, oppressante, tragique." (p. 324)

Alors que le peintre superpose des instantanés, le cinéaste ne peut que les juxtaposer, "laissant au spectateur le soin d'en faire une synthèse intérieure par un phénomène de "persistance mémorielle"qui assure une continuité à ce qui n'est qu'une succession d'images fugitives."

Autrement dit, c'est le spectateur qui prend en charge la narration, construit le fil rouge qui relie les images successives.

Or, cette histoire de narration nous conduit directement au propos de Camille de Toledo, qui introduit son Histoire du vertige par cette affirmation que les Vues de Tolède du Greco (il y en eut plusieurs mais c'est celle-ci qui figure dans le livre) sont contemporaines de la publication du Don Quichotte de Cervantes : "Don Quichotte, à sa façon, est l'annonciateur de notre condition vertigineuse, un dévorateur de fictions devenu lui-même être fictionnel hantant sa terre pour transformer ce qu'il y trouve. Il est l'image même de Sapiens narrans : un être qui croit plus aux récits qu'il tisse qu'aux épreuves de son corps et du monde."

Toledo nous incite alors à regarder la toile du Greco : la ville de Tolède - notre habitation humaine, dit-il - cernée par les ravins, le ciel qui menace. "Vois cette peinture, dit-il encore, comme une représentation de notre situation : nous autres, enfants de la modernité, enclos dans nos villes et leurs forteresses de signes. Vois sur cette peinture notre ville assiégée par une nature inquiète." Plus loin, il écrit que "nous vivons désormais au vingt et unième siècle dans une nature saturée d'encodages : un monde sur-écrit, réécrit, travaillé et usé par toutes nos biffures. Et ce ciel, ces ravins qui font le paysage de Tolède dans la toile du Greco se rappelant ici à rebours de nos encodages. D'un côté, la machine humaine lancée à l'assaut de la Mancha pour labourer la Terre de ses croyances. De l'autre, l'insistance de la Terre qui résiste à son exploitation narrative et, à travers la toile du peintre, fait acte de présence en imposant la durée du paysage, la découpe minérale des lieux."

Ceci posé, je doute. Je renâcle un peu à l'idée de cette Terre majusculée. Faut-il ainsi l'hypostasier ? La Terre est-elle consciente de résister à son "exploitation narrative" ? Faut-il parler de "durée du paysage"alors qu'Alekan a bien montré qu'il y avait non pas durée mais superposition d'instants ? La nature est-elle si inquiète que cela ? Pourquoi lui prêter cette émotion dont on peut même douter qu'elle soit éprouvée par les hommes - ceux qui se baignent dans le fleuve (cf. détail) le feraient-ils s'ils avaient vraiment peur de l'orage ?

Dans un prochain article, je reviendrai sur Tolède et le Greco à travers un autre tableau.

_________________

* Ce "vestige"me semble bizarre, et je me demande s'il n'y a pas là une coquille : "vertige" me semblerait mieux convenir. 

** Jens Ferdinand Willumsen, La Jeunesse du peintre El Greco, Editions Crès, 1927, cité par Sergueï Eisenstein dans Cinématisme, Editions Complexe, 1980.


jeudi 3 mai 2018

La Bête dans la jungle

Chambre verte deuxième. Clap. Nous apprenons peu après, le jour où Davenne revient à la salle des ventes pour la bague de sa femme, que Cécilia et lui se sont déjà rencontrés. Cécilia l'avait seule reconnu mais n'avait pas voulu, dit-elle, l'ennuyer. Elle était adolescente à l'époque et elle avait apprécié que cet homme lui parlât comme à une adulte, sans ironie. C'est alors seulement qu'il affirme se souvenir :
Davenne : Je revois cette rencontre maintenant. C’était… il y a bien onze ans, à Rome. Il y a eu un orage effroyable et nous sommes allés nous réfugier avec votre père et des amis de votre père dans une tranchée creusée par des archéologues, c’était au palais des Césars, vous voyez, tout est resté gravé.
Cécilia : Pas tout à fait… D’abord ce n’était pas à Rome mais à Naples ; ensuite ce n’était pas il y a onze ans mais il y a quatorze ans ; c’est vrai, il y a eu un orage mais c’était à Pompéi.
La bague de Julie Vallance/Davenne *
Ce jeu entre oubli et souvenir est directement emprunté à une autre nouvelle d'Henry James, La bête dans la jungle, mais MMLV ajoutent que "la mention de Pompéi ne peut manquer d’évoquer, aussi — souvenir incontournable sur le thème de la résurrection de l’amour par le biais d’un saisissement métaphysique face à la mort — le Voyage en Italie (Viaggio in Italia, 1954) de Roberto Rossellini. D’autant que la première rencontre entre Julien et Cécilia dans la salle des ventes s’était déjà achevée, devant deux petites poupées, sur cette réplique : « Je sais ce que vous pensez. “J’ai déjà vu ça quelque part…” Ce sont des marionnettes napolitaines. » L’incongruité du dialogue, en plus de préparer la révélation d’une rencontre antérieure au pied du Vésuve, place le conte d’amour et de mort de Truffaut sous le signe de l’oeuvre rossellinienne, par l’hommage allusif à ces mêmes figurines qui forment le clou du spectacle du deuxième épisode de Païsa (Paisà, Roberto Rossellini, 1946)"
Pas de surprise à avoir devant ce clin d'oeil de Truffaut au maître italien car il fut, à l'instar d'André Bazin, une autre figure paternelle avouée ("mon père italien" disait-il). Après avoir écrit des articles élogieux dans Les cahiers du cinéma et l'avoir rencontré à Paris, il fut son assistant de 1956 à 1958, même si cela ne coïncida pas avec une période de grande créativité, c'est le moins qu'on puisse dire : " Quand j'ai fait la connaissance de Rossellini, raconte Truffaut, son découragement était total ; il venait de terminer La Peur et envisageait sérieusement d'abandonner le cinéma. Il m'a proposé de travailler avec lui, comme assistant, comme ami. J'ai été son assistant pendant les trois années où il n'a pas impressionné un mètre de pellicule !"

François Truffaut et Roberto Rossellini
Or, au même moment où Rossellini m'était ainsi désigné à travers cette enquête autour de La Chambre verte, je le retrouvai lors de la lecture du livre de Philippe Lançon, Le lambeau. Philippe Lançon est l'un des journalistes de Charlie-Hebdo qui ont survécu au massacre perpétré par les frères Kouachi. La mâchoire fracassée par une balle, il a néanmoins payé le prix fort : des mois d'hôpital, des opérations en nombre, une rééducation encore inachevée, une vie mise en parenthèses qu'il décrit avec une lucidité, une justesse et une tenue remarquables. Je ne lisais plus guère Charlie, je dois le dire, mais quand il m'arrivait de le faire, j'avais toujours beaucoup d'intérêt à lire les papiers de ce Lançon qui ne faisait pas partie des pères fondateurs mais qui détenait indéniablement la plume la plus littéraire de la bande. Je me rappelle encore l'article qu'il écrivit dans le numéro qui suivit le drame et qui s'était écoulé à des millions d'exemplaires (la ruée était telle qu'il était même difficile d'en trouver mais je suppose que les chiffres ont dû nettement reculer depuis). Cinq ans plus tard, il livre donc ce récit de cinq cents pages d'une prodigieuse densité, où la souffrance irradie comme une centrale nucléaire tout en étant constamment sublimée par le stoïcisme de l'auteur, qui ne cache rien des épreuves et des misères mais  ne s'apitoie jamais sur lui-même. Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte.

Donc le 29 avril, j'aborde à la page 318, où il est question qu'il change de chambre, décision qui le déprime :
" Ce lieu était devenu mon royaume et mon sous-marin. Je n'avais ni sujets, ni équipage, mais Louis XIV et le capitaine Nemo, c'était moi. Louis XIV surtout, car si comme Nemo j'avais embarqué dans mon aventure un équipage restreint d'amis, je n'avais pas comme lui déclaré la guerre à l'humanité. Je cherchais au contraire, plus que jamais, ici, à lui déclarer la paix. J'aurais voulu aimer tous ceux qui entraient, et j'y parvenais quasiment. Par la fenêtre je ne voyais aucun océan, aucun monstre, mais simplement ce pin sur lequel continuaient de se poser, comme sur un gibet, les corbeaux. J'essayais d'accepter comme une grâce, celle de Bach, l'implacable rituel hospitalier.
Je l'ai compris quelques jours plus tard en regardant avec Gabriela, dans la chambre suivante, La Prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini. Comme elle devait, pour un examen universitaire à New York, se familiariser avec la culture politique de ce règne, je lui avais proposé de regarder ensemble ce film, exemplaire de rigueur, de minutie et de simplicité : le meilleur des reportages effectués dans la machine à explorer le temps."

Je le répète, ce n'était là que l'une des coïncidences que j'avais relevées entre ce récit et le réseau littéraire et filmique que j'arpentais ces temps-ci. J'en développerai d'autres en temps utile. Je voudrais clore maintenant cette chronique autour du livre que j'ai reçu aujourd'hui, que je ne voulais lire qu'une fois le visionnage de Lost achevé : Les mêmes yeux que Lost de Pacôme Thiellement (Léo Scheer 2011). Et de fait, je l'ai lu d'une traite, stimulé à l'extrême par ce qui se dit là, dans ces pages, d'absolument essentiel.

Je n'entrerai pas ici dans le coeur du propos, c'est prématuré, mais que l'on aille bien considérer que, totalement ignorant des analyses qui allaient tisser l'essai de Pacôme Thiellement, je n'ai pu que me laisser traverser par une onde de félicité en lisant que "la réinvention systématique et obsessionnelle des techniques narratives par Damon Lindelof et Carlton Cuse [les scénaristes de Lost] est analogue à celle provoquée, en son temps, par Henry James dans l'art du roman. Et si le film d'orientation de la station The Swan de la DHARMA Initiative se trouve caché derrière un exemplaire du Tour d'écrou, c'est à l'intérieur du secret de L'Image dans le tapis (écrit un an avant Le Tour d'écrou) que l'art narratif de Lost semble résider."(p. 34)



Un peu plus loin, page 39, Thiellement conclura son chapitre en affirmant que les romans d'Henry James mis à part, il ne connaît pas de fiction plus étrange que celle de Lost. "Ce livre, confesse-t-il, est le récit de ma relation à l'écho de sa musique cachée et lointaine." Trente pages plus loin encore, évoquant un des personnages centraux de la série, John Locke, il écrit que sa "certitude, toute sa vie,  d'être spécial  et promis à un grand destin le rapproche énormément des personnages d'Henry James et particulièrement de celui de La Bête dans la jungle (1903)."

Ceci rend donc encore plus éclatante cette rencontre entre la série télévisée la plus emblématique de notre temps et le film à l'époque si décrié de François Truffaut. Nous allons voir en détail d'autres points de convergence entre les deux univers.


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* Comme annoncé dans la première scène dans l'hôtel des ventes, la bague est en forme de huit, avec deux améthystes. Curieusement, ce plan est extrêmement bref, un ou deux dixièmes de seconde, si bien que le spectateur peut à peine le saisir (il m'a fallu passer le film image par image pour en capturer un photogramme). Ce qui me trouble, c'est que le jour même où j'ai rédigé la chronique précédente,  Adrien, mon fils qui vit dans les monts du Lyonnais, m'avait appelé pour me demander des renseignements sur le nombre 8 (il est parfois étonnant : depuis peu résident dans son village, il n'en a pas moins été bombardé président de l'assemblée des conscrits en 8, autrement dit ceux qui sont nés comme lui une année en 8 - c'est une tradition très vivace dans le Beaujolais et régions circonvoisines).

Les conscrits en Beaujolais en 2018 par Jacky Augagneur

vendredi 13 juin 2025

Vient me chercher sur sa moto noire

                     L'âne

Parfois je rêve que Mario Santiago
Vient me chercher sur sa moto noire.
Et que nous quittons la ville et à mesure 
Que les lumières disparaissent
Mario Santiago me dit qu'il s'agit
D'une moto volée, la dernière moto
Volée pour voyager dans les terres pauvres
Du Nord, direction le Texas,
A la poursuite d'un rêve innommable
Inclassable, le rêve de notre jeunesse,
C'est-à-dire le rêve le plus courageux de tous
Nos rêves. [...]

Roberto Bolaño, Poèmes, Points/Seuil, p. 454

Vertiges, de Jean-Pierre Dupuy, est un essai riche de multiples questionnements, auxquels l'auteur répond en s'appuyant sur l’œuvre de Borges, qui l'a accompagnée toute sa vie. Dans un entretien passionnant qu'il a accordé au site Le Grand Continent, il en donne une liste non exhaustive : "Il y a des questions aussi diverses que le Carnaval brésilien et les paniques financières, la catastrophe de Tchernobyl, les élections présidentielles américaines, l’arme et la guerre nucléaires, la mort, la violence et le sacré, l’antisémitisme chrétien, le nouveau roman et la nature de la littérature et, surtout, omniprésent, lancinant, le grand mystère du temps qui ne peut s’approcher que par une démarche où abondent les paradoxes." Le grand mystère du temps. C'est bien cela qui me taraude ces jours-ci, lors de l'examen des motifs débusqués dans la lecture. L'attention portée à Blaise Pascal a fait resurgir Giordano Bruno et le projet Manhattan avec la bombe-test de Trinity. Le feu du bûcher qui emporta le génial Italien sur le Campo de Fiori le 17 février 1600 et le feu nucléaire du 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique, où Robert Oppenheimer se souvint d'un verset de la Bhagavad-Gita : « Si dans le ciel se levait tout à coup la Lumière de mille soleils, elle serait comparable à la splendeur de ce Dieu magnanime…"

Car ce n'est pas la première fois que Le Trinity monument, l'obélisque de lave de 3,7 mètres, marquant depuis 1965 l'emplacement de l'hypocentre de l'explosion, se retrouve associé au philosophe de la pluralité des mondes. Un article du 5 avril 2020 en témoigne, dont le titre, Sur le sentier confus et magnétique des ânes et des poètes, est emprunté au poème de Roberto Bolaño dont je donne ici le début.

J'avais acheté Le Banquet des Cendres en revenant de Grenade, le 8 février 2019. J'avais un peu de temps avant de reprendre mon train pour Châteauroux, alors j'avais quitté le RER à Saint-Michel pour me rendre à pied jusqu'à Austerlitz. Sans l'avoir aucunement programmé, j'étais passé par la rue Linné, où Georges Perec a vécu ses dernières années, au numéro 13. Deux numéros plus loin, au 17, se trouve la librairie des éditions Sillage. Je n'étais jamais venu là. Je vis en devanture ce livre de Giordano Bruno. Bruno qui ne m'était pas inconnu, grâce surtout à la lecture de L'art de la mémoire de Frances A. Yates.

L'horizon négatif, de Paul Virilio, fut acheté par Nunki Bartt dans la même librairie Sillage. Il raconta l'anecdote dans un mail adressé au Doc et à moi-même :

"Moi je peux t'en parler de la librairie "Sillage" Doc, puisque j'y suis passé il y a un an presque jour pour jour. Je rentrais de mon exposition au Grand Palais, ma toile sous le bras (c'était pas encore Knok le Zout ) en compagnie de G...(...). Le brave homme m'avait hébergé pour la nuit et m'avait également offert le couvert et le gorgeon. Le lendemain matin, après une longue marche de la rue Brezin (14ème), jusqu'à Austerlitz (5ème), je lui demandais:
- Hé, Baron !( son nom de guerre) Hé, baron! lui dis-je, j'ai une petite heure à perdre avant le départ, je te paye un café quelque part ?
C'est ainsi que le Baron et Bibi avons traversé le jardin des plantes, allègrement (moi, toujours avec ma croûte sous le bras (Knok le Zout n'est plus si loin), et sommes sortis dans la rue Linné, si chère à Perec, au cours de laquelle, sans difficulté, nous avons dégoté un bistrot, un bon bistrot parisien, bien entretenu sans être labellisé "lounge". Et tenez-vous bien ! Qu'y avait-il de l'autre côté de la rue Linné ? Une librairie, une librairie que mon Baron, obsédé par l'objet "livre", la truffe encore chaude, tel un Saint-Hubert trop longtemps confiné, s'empressait de fouiller. (...) Imaginez-moi rentrer dans une librairie de taille plutôt modeste, avec une toile d'une bonne taille au repos, non de dieu.
J'en viens à la chute. Alors que mon Baron faisait une razzia boulimique de bouquins, qui vous aurait laissé tous les deux sur le flanc (position confortable pour Linné pour une bonne vivisection), je faisais quant à moi la fine bouche dans cette "bouquinerie" où régnait un véritable capharnaüm  (...) quant, tout à coup, au détour d'une table envirussée de volumes, je tombais sur un ouvrage de Paul Virilio, dit le "furtif", intitulé magiquement "L'horizon négatif". (...) "

J'avais écrit peu avant, le 23 mars 2020, un article mentionnant Paul Virilio, et Nunki m'avait apporté (c'était en temps de confinement) son volume. Et j'avais été immédiatement frappé par des coïncidences : "Le triangle évidemment s'impose de lui-même. La stèle de la couverture du Virilio représentant le monument érigé sur les lieux de la première explosion nucléaire, l'essai atomique Trinity du 16 juillet 1945, sur la base de White Sands dans le Nouveau-Mexique, fait écho au triangle aux fines lignes rouges, même inachevé, du livre de Bruno.
Mais ce n'est pas tout : à mi-hauteur des deux triangles, que voyons-nous ? un carré dans les deux cas. Le carré dans le triangle
."

Cinq ans plus tard, resurgit donc ce binôme Bruno-Trinity. Avec cette question : cette boucle temporelle a-t-elle un sens ? Et, à vrai dire, je n'en sais rien. Je constate, c'est tout, j'enregistre. On pourra toujours dire bien sûr que ce rapprochement est aussi fortuit que la première fois. Peut-être. 

Je voudrais tout de même ajouter quelque chose. Le 1er avril 2020, j'avais reçu un livre d'un certain Jacques Bonnet, A l'enseigne de l'amitié (Liana Levi, 2002). Il me semble que c'était le Doc qui me l'avait recommandé. 

Originalité du roman : il s'agit d'un polar se déroulant à Paris en décembre 1582, deux inconnus pénètrent chez Nicolas Heucqueville, riche libraire parisien, et massacrent la famille entière : lui, son père, son épouse, ses deux fils, son nouveau-né et leur bonne. Non loin de là, Rue de Latran habite Giordano Bruno, de passage dans la capitale, et voilà notre philosophe qui se pique d'enquêter sur cette tuerie, aidé du jeune narrateur, Jean Hennequin, en collaboration plus ou moins étroite avec Dagron, le lieutenant de police. Le 22 mai 2003, Philippe Lançon rend compte du livre dans Libération, un article ma foi assez élogieux intitulé Giordano brio. Il souligne la malignité de l'auteur, qui commence tout d'abord par placer son intrigue en un temps absent : "En 1582, une bulle du pape Grégoire XIII remplace le calendrier julien par le calendrier grégorien : le 15 octobre succède à Rome au 4 octobre. Dans la France catholique d'Henri III, ce changement s'effectue en décembre et provoque un certain désordre : dix jours n'auront jamais existé. Jacques Bonnet place son premier roman, une enquête menée par le philosophe Giordano Bruno sur un fait divers sanglant, pendant ces journées absentes : du 10 au 19 décembre. Il occupe, librement et sans le révéler dans son livre, en truite espiègle et narrative, un trou de l'Histoire."

Le temps est décidément au cœur de notre affaire.

Autre supercherie du livre dévoilée par Lançon : le fait divers est soi-disant tiré d'un passage des Registres-Journaux de Pierre de L'Estoile : "Cet audiencier à la chancellerie du Parlement, célèbre mémorialiste de l'époque, dressa son herbier quotidien des événements de 1574 à 1611. Il est très sûr lorsqu'il évoque des faits survenus à Paris. Le massacre qu'il rapporte brièvement le 10 décembre se déroule justement à Paris. Le texte est précis. Mais il est faux : Bonnet l'a inventé. A l'enseigne de l'amitié est une œuvre gigogne, semée de faux documents d'époque et de petits pièges pour érudits."

Dans le prologue, l'auteur affirme avoir trouvé le manuscrit de Jean Hennequin dans une vieille édition originale du Candelaio de Giordano Bruno acheté en 1972 pendant ses études parisiennes. Encore une fois, tout est faux, mais on peut s'y méprendre tant tout semble vrai, comme le signale Philippe Lançon.

Le Candelaio est une comédie philosophico-satirique de Giordano Bruno, éditée à Paris en 1582, à l'Enseigne de l'Amitié
 

J'ai donc lu ce livre en 2020 (et relu entièrement ces jours-ci), et pourtant je n'en ai jamais parlé ici. J'ai retrouvé cette note dans mon cahier vert de l'époque, à la date du 3 avril : "Fini hier soir le roman de Jacques Bonnet. Un peu déçu. Et pourtant c'est un livre intéressant en beaucoup de points. Mais ne se sont pas produites ces épiphanies de lecture qui me saisissent parfois. J'ai relevé cependant certains signaux." Je n'ai pas développé alors la nature de ces signaux, et il est trop tard pour le faire.

Je voudrais juste citer deux passages de l'épître liminaire que Bruno adresse au très illustre Seigneur de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre (Le Banquet des Cendres est publié à Londres en 1584).

Point de nectar, Monseigneur, dans le banquet que je vous offre ici : il n'a pas la majesté du banquet de Jupiter tonnant. Ni les effets, désastreux pour l'humanité, du repas de nos premiers parents [...] ; ni la philosophie du banquet de Platon, ni la misère du repas de Diogène. Ce n'est pas une bagatelle, comme le banquet des sangsues ; [...] ni une comédie, comme le banquet de Bonifacio dans le Candelaio. [...]

Quel symposium, quel banquet est-ce là, me demanderez-vous ? C'est un souper. Quel souper ? Un souper des Cendres. Que veut dire souper des Cendres ? Vous aurait-on servi pareille pitance ?  Pourra-t-on dire à cette occasion : cinarem tamquam panem manducabam ? Nullement ; il s'agit d'un banquet qui a réuni les convives après le coucher du soleil, en ce premier jour de carême que nos prêtres appellent dies cinerum, ou parfois jour du memento.

Memento fait référence au verset de la Genèse (Gn 3,19) que le prêtre prononce après avoir tracé une croix de cendre sur le front des fidèles : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras en poussière » (en latin : Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris). 

Dernière remarque : Philippe Lançon écrit en 2003 que "Jacques Bonnet a traduit Norbert Elias, écrit un livre sur le peintre renaissant Lorenzo Lotto, travaillé dans l'édition. Il vit désormais dans la Creuse à Sainte-Sévère, le village où Tati tourna Jour de fête". Faisant juste une petite erreur : Sainte-Sévère est dans l'Indre, non dans la Creuse. Village où je me suis rendu cent fois, comme en témoigne cette petite chronique du 20 janvier 2011, dite du Nomade pédagogique :

Peu à peu tu t'es déshabitué du fracas des cantines. La pause de midi, tu l'as ancrée de plus en plus dans la solitude.

Tu as ainsi constitué au fil des ans une famille d'endroits discrets, plutôt que secrets, où déjeuner avec la seule rumeur des eaux ou des oiseaux, lire le journal ou écouter la radio.

L'un de ces endroits est à Sainte-Sévère, en-deça de la place où Tati tourna Jour de fête. Une porte donne sur un parc dominant la vallée de l'Indre, la mousse et la ronce y colonisent d'antiques balustrades.

Jamais personne. Même aujourd'hui, avec 0°, c'est là que tu as aimé être.

 


Chronique précédée de cette citation de Julien Gracq, où le vertige est présent : 

"Rarement je pense au Cézallier, à l'Aubrac, sans que s'ébauche en moi un mouvement très singulier qui donne corps à mon souvenir : sur ces hauts plateaux déployés où la pesanteur semble se réduire comme sur une mer de la lune, un vertige horizontal se déclenche en moi qui, comme l'autre à tomber, m'incite à y courir, à m'y rouler, à perdre de vue, à perdre haleine."

                        Julien Gracq, Carnets du grand chemin, José Corti, 1992, p. 64.


mercredi 10 juin 2020

Goya sous le gris du ciel

«Les gestes se transmettent, les gestes survivent malgré nous et malgré tout. […] Les résistants espagnols à l’occupation française, en 1808, levaient les bras – notamment dans les images des Désastres de Goya –, comme en 1924 se sont levés les bras des ouvriers dans La Grève d’Eisenstein. Et comme devaient se lever les bras des Black Panthers à Chicago en 1969. Ou comme se sont levés, en 1989, les bras des Roumains lorsqu’ils ont compris leur victoire sur la dictature de Nicolae Ceaușescu, ainsi qu’on peut le voir dans les Vidéogrammes d’une révolution de Harun Farocki. Exemples multipliables à l’infini: à chaque minute qui passe, j’imagine, il y a quelque part mille bras qui se lèvent dans une rue, une usine en grève ou une cour d’école.»
 Georges Didi-Huberman (dir.), «Par les désirs (Fragments sur ce qui nous soulève)», in  Soulèvements, Paris, Jeu de Paume / Gallimard, 2016, p. 302.

L'évocation du photographe français Gilles Caron, à travers le magnifique documentaire de Mariana Otero, Histoire d'un regard, m'avait conduit à cette exposition qui avait eu lieu du 18 octobre 2016 au 15 janvier 2017 au Musée du Jeu de Paume, Soulèvements, dont le commissaire était le philosophe et historien d'art Georges Didi-Huberman. Dans un entretien avec Joseph Confavreux, pour Mediapart, il avait signifié, sans y insister, l'importance de Goya. Dont l'une des gravures était l'une des images fortes de l'exposition, bien en correspondance avec son titre. 


Los Caprichos, 1799, Francisco de GOYA
Eau-forte, aquatinte et burin, 2e édition de 1855.
Collection Sylvie et Georges Helft. Photo : Jean de Calan

Ceci me rappela qu'un livre m'attendait, acheté le 19 octobre 2019, et laissé jusqu'ici en jachère, un court volume d'une centaine de pages, mais la brièveté est parfois gage d'intensité, et je ne doutais pas qu'il en fût ainsi car j'avais déjà lu plusieurs écrits de l'auteur, Stéphane Lambert, que j'avais eu l'heur de citer ici même à propos de Nicolas de Staël, dont le vertige et la foi - qui formait le sous-titre de la biographie qu'il lui avait consacrée -  se retrouvaient comme par hasard dans le préambule (Portrait de l'écrivain en amateur de peinture) :  "Il n'est pas étonnant que les vies d'artistes aient pris tant de place dans mes livres. En même temps que je me reconnaissais en eux, ce qu'ils avaient accompli me donnait le courage d'exister. [...] Suivre ce chemin à l'écart où se recentrer sur l'essentiel était le seul moyen pour eux de se rapprocher d'un état tenable. Humanités œuvrant sans cesse pour ne pas se décomposer. Existence d'équilibristes tentant de se maintenir dans un fragile balancement entre vertige et foi." (p. 13) Dès lors, je plongeai sans retard dans ces pages volcaniques.



En allant chercher la couverture du livre sur le net pour l'afficher ici, j'ai la bonne surprise de découvrir qu'il a reçu le prix André Malraux 2019 : "De par sa réflexion originale sur Goya, Stéphane Lambert nous transporte à travers une œuvre professant la vitalité inébranlable de la création face à la menace du chaos. Par ses différents parallèles, cette réflexion singulière fait écho à Saturne. Le destin, l’art et Goya, d’André Malraux. »
Rien ne peut être plus cohérent pour moi, car c'est précisément ce livre de Malraux, qui lui aussi était en jachère dans ma bibliothèque depuis que je l'avais chiné dans une brocante (et je suppose là encore qu'il devait s'agir de la mythique Brocante des Marins), que j'ai lu avec ferveur à peine avais-je terminé Visions de Goya.



Sans attendre celle-ci, une autre coïncidence m'avait en quelque sorte confirmé que j'étais sur la bonne piste : alors que j'étais depuis le 23 mai dans la lecture de l'essai malrucien, je continuai en même temps les Chroniques de l'homme d'avant de Philippe Lançon, que je parcourais à raison de deux ou trois par jour, pas plus, or, le 26 mai, j'abordai Le gris du ciel, une chronique du 16 novembre 2005, qui commence ainsi : "La banlieue semble n'exister que pour effrayer ceux qui n'y vivent pas, et soudain s'ouvre sur : "Du vilain divan de béton périphérique jaillissent les monstres de Goya, des sortes de Caprices sociaux. Les Caprices sont des estampes qui représentent des rêves, des hallucinations, des satires. Ils sont mis en vente en 1799 dans une rue de Madrid assez bien nommée, la rue de la Désillusion. Le recueil se trouvait dans la vitrine d'un marchand de parfums et de liqueurs. L'eau-de-vie, pour une fois, était une eau-forte."

Que Philippe Lançon soit dans cette boucle goyesque n'est pas tout à fait une surprise : j'avais en mai 2018 dans La bête dans la jungle signalé la haute teneur synchronistique du livre qui l'a révélé au grand public, Le Lambeau :  "Cinq ans plus tard, il livre donc ce récit de cinq cents pages d'une prodigieuse densité, où la souffrance irradie comme une centrale nucléaire tout en étant constamment sublimée par le stoïcisme de l'auteur, qui ne cache rien des épreuves et des misères mais  ne s'apitoie jamais sur lui-même. Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte."
De fait, je n'ai pas du tout rendu compte de cette constellation symbolique que j'annonçais à ce moment-là, mobilisé que j'étais sur d'autres fronts (mais je ne désespère pas d'y revenir un de ces jours).
Pour enfoncer le clou, je dois mentionner qu'une recherche googlisante sur Malraux et Goya m'a conduit vers un article de Philosophie magazine de mai 2008, André Malraux / Francisco Goya. Au cœur du désastre (réservé hélas aux abonnés). Or, en regard de l'article, le livre du jour n'était autre que Le Lambeau.


 
El tres de mayo de 1808, 1814, musée du Prado



Je manque maintenant complètement d'innocence par rapport au mot vertige, aussi n'en ferais-je pas état en l'occurrence. Qu'on me permette néanmoins de signaler que Stéphane Lambert (qui en fit donc matière d'un livre sur Nicolas de Staël) en use encore à plusieurs reprises dans cet opus sur Goya, ce que je n'ai pas manqué de relever dans Fixer-les-vertiges. Celui qui m'intéresse particulièrement se loge page 44 :
"On en revient à l'image brouillée de Goya aux côtés du docteur Arrietta, l'une des images les plus fascinantes de l'histoire de la peinture. Son délire ne naît-il pas, plutôt que d'une maladie, de la volonté de se substituer à l'autre dans le rôle de témoin de soi-même ? Dédoublement vertigineux, car plus il se penche sur son image, plus celle-ci se brouille, s'éloigne de lui, échappe à son entendement, car, se répète le peintre, je suis cette illusion impossible à atteindre, cette figure s'enlisant dans la mort."
Goya atendido por el doctor Arrieta, Goya, 1820, Minneapolis Institute of Art
Goya, gravement malade à la fin de l'année 1819, a rendu ainsi hommage à son ami, le docteur Arrietta, qui l'aurait sauvé in extremis : il lui dédie, écrit  Julián Gállego, "comme une sorte d'ex-voto, l'admirable tableau de Minneapolis, où il se représente agonisant dans les bras de son médecin."

Minneapolis... étrange court-circuit de l'histoire... impossible de ne pas songer à ce qui s'est passé là-bas le 25 mai 2020, la mort de George Floyd lors d'une interpellation par quatre policiers. Les manifestations, les émeutes, dans la ville, aux Etats-Unis puis partout dans le monde. Comment ne pas penser à ces genoux qui se sont ployés, à ces bras qui se sont levés, comme ceux des Espagnols du tres de mayo, comme ceux de La Grève, comme ceux des banlieues ici en France, ces derniers jours, avec Lançon qui concluait sa chronique par cette phrase : "Il arrive qu'en banlieue les "jeunes" dansent et que leur sourire renverse le gris du ciel."