"En fait, la moindre chose peut se révéler soudain surprenante et donner à s'étonner, à s’émouvoir, à méditer, la plus ordinaire se retourner en extraordinaire, ce qui nous touche ne relève pas toujours des critères de la beauté, il peut s'agir d'un simple clou et de son ombre oblique sur un mur, du cri plaintif d'une chouette dans le silence de la nuit, ce qui importe, c'est son retentissement profond dans la sensibilité, dans l'imaginaire, la petite révolution que ce heurt aussi discret que pénétrant fait surgir dans la pensée. On peut ensuite essayer de minimiser l'importance du choc éprouvé, de refouler l'émoi ressenti, il n'en reste pas moins que quelque chose a eu lieu, qui lance en sourdine des échos, laisse une fêlure."
Sylvie Germain, in Cahiers de l'Herne (entretien avec Myriam Watthee-Delmotte)
Retourné à la médiathèque au retour de Belle-Ile. Ma carte avait été bloquée à la suite de la perte d'un CD, que j'ai dû racheter pour retrouver mes droits (peu après je l'ai retrouvé, dans le premier endroit où je l'avais cherché - j'avais mal regardé). Sur la table des nouveautés, j'ai aussitôt avisé le Cahier de l'Herne consacré à Sylvie Germain. Une écrivaine qui m'est chère depuis longtemps : en 1998, pour ma première mise en scène dans les ruines de Cluis-Dessous, où j'avais adapté La fille du capitaine, de Pouchkine, ma seule véritable infidélité à l'histoire originale fut d'introduire le personnage d'une pleurante, qui se tenait dans le public, référence que sans doute bien peu perçurent (mais cela n'avait pas d'importance) à La Pleurante des rues de Prague, de Sylvie Germain (1992).
Sylvie Germain, je l'avais aperçue quelques semaines plus tôt à Guéret, à l'occasion des rencontres Chaminadour autour de Paul Celan et Mahmoud Darwich. Elle devait intervenir le lendemain sous la forme d'une petite conférence, mais je l'ai manquée, car je ne pouvais pas revenir ce jour-là. Je regrette aujourd'hui de ne pas être allé lui dire, même brièvement, toute mon admiration pour son œuvre. La conférence est néanmoins disponible sur You Tube, intitulée « Le monde n’est plus, il faut que je te porte » :
C'est un vers de Paul Celan. Or, je le retrouve aussi comme épigraphe de l'un des textes de Sylvie Germain recueillis dans le cahier de l'Herne, Expressions de la compassion. Elle commence ici par dire que le mot "compassion" souffre souvent d'un malentendu, suspecté qu'il est d'être "un déplaisant mélange de passivité, de fadeur et de larmoiement qui masquerait une complaisance plus ou moins teintée de condescendance, de mépris ou d'indifférence, et toujours d'égoïsme." On la réduit, dit-elle un peu plus loin, "à un sous-produit frelaté de l'amour." Or, selon elle, il n'en est rien, "la relation entre les deux est organique, on ne peut pas les séparer : une compassion non irriguée par l'amour - un amour de pure bienveillance, non d'attirance et de désir - est insensée, creuse comme "un gong retentissant" ; un amour dénué de compassion est une aberration, un bruitage discordant comme un coup de "cymbale tonitruante" dans la vide, pour reprendre les images de l'apôtre Paul dans son hymne à la charité (I Cor 13, 1)."
Je suis saisi à ce moment précis de ma lecture : cette référence à Paul est celle que j'ai donnée dans la dernière chronique, autour de L'amour de François Bégaudeau. C'est cette épître qui commence par ces mots : J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.
"La charité fraternelle, reprend Sylvie Germain : telle est la qualification de l'amour qui porte et meut la compassion, et cet amour n'est ni passif, ni vaporeux, mais au contraire ferme, profond et agissant, ainsi que le caractérise saint Paul dans son épître (...)". Et elle cite ensuite ces mêmes phrases sur l'amour reproduites dans le roman de Bégaudeau (dans une traduction légèrement différente, où l'amour est transcrit par la charité).
Dans le texte suivant, Prodige de compassion, Véronique Ovaldé signale qu'en exergue de son livre La Puissance des ombres, Sylvie Germain cite un passage de La Joie de Georges Bernanos : "Qui cherche la vérité de l'homme doit s'emparer de sa douleur, par un prodige de compassion, et qu'importe d'en connaître ou non la source impure ?"
Le cd perdu et retrouvé



















