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vendredi 30 octobre 2026

Le monde n’est plus, il faut que je te porte

"En fait, la moindre chose peut se révéler soudain surprenante et donner à s'étonner, à s’émouvoir, à méditer, la plus ordinaire se retourner en extraordinaire, ce qui nous touche ne relève pas toujours des critères de la beauté, il peut s'agir d'un simple clou et de son ombre oblique sur un mur, du cri plaintif d'une chouette dans le silence de la nuit, ce qui importe, c'est son retentissement profond dans la sensibilité, dans l'imaginaire, la petite révolution que ce heurt aussi discret que pénétrant fait surgir dans la pensée. On peut ensuite essayer de minimiser  l'importance du choc éprouvé, de refouler l'émoi ressenti, il n'en reste pas moins que quelque chose a eu lieu, qui lance en sourdine des échos, laisse une fêlure."

Sylvie Germain, in Cahiers de l'Herne (entretien avec Myriam Watthee-Delmotte) 

Retourné à la médiathèque au retour de Belle-Ile. Ma carte avait été bloquée à la suite de la perte d'un CD, que j'ai dû racheter pour retrouver mes droits (peu après je l'ai retrouvé, dans le premier endroit où je l'avais cherché - j'avais mal regardé). Sur la table des nouveautés, j'ai aussitôt avisé le Cahier de l'Herne consacré à Sylvie Germain. Une écrivaine qui m'est chère depuis longtemps : en 1998, pour ma première mise en scène dans les ruines de Cluis-Dessous, où j'avais adapté La fille du capitaine, de Pouchkine, ma seule véritable infidélité à l'histoire originale fut d'introduire le personnage d'une pleurante, qui se tenait dans le public, référence que sans doute bien peu perçurent (mais cela n'avait pas d'importance) à La Pleurante des rues de Prague, de Sylvie Germain (1992).

 

Sylvie Germain, je l'avais aperçue quelques semaines plus tôt à Guéret, à l'occasion des rencontres Chaminadour autour de Paul Celan et Mahmoud Darwich. Elle devait intervenir le lendemain sous la forme d'une petite conférence, mais je l'ai manquée, car je ne pouvais pas revenir ce jour-là. Je regrette aujourd'hui de ne pas être allé lui dire, même brièvement, toute mon admiration pour son œuvre. La conférence est néanmoins disponible sur You Tube, intitulée « Le monde n’est plus, il faut que je te porte » :

 

C'est un vers de Paul Celan. Or, je le retrouve aussi comme épigraphe de l'un des textes de Sylvie Germain recueillis dans le cahier de l'Herne, Expressions de la compassion. Elle commence ici par dire que le mot "compassion" souffre souvent d'un malentendu, suspecté qu'il est d'être "un déplaisant mélange de passivité, de fadeur et de larmoiement qui masquerait une complaisance plus ou moins teintée de condescendance, de mépris ou d'indifférence, et toujours d'égoïsme." On la réduit, dit-elle un peu plus loin, "à un sous-produit frelaté de l'amour." Or, selon elle, il n'en est rien, "la relation entre les deux est organique, on ne peut pas les séparer : une compassion non irriguée par l'amour - un amour de pure bienveillance, non d'attirance et de désir - est insensée, creuse comme "un gong retentissant" ; un amour dénué de compassion est une aberration, un bruitage discordant comme un coup de "cymbale tonitruante" dans la vide, pour reprendre les images de l'apôtre Paul dans son hymne à la charité (I Cor 13, 1)."

Je suis saisi à ce moment précis de ma lecture : cette référence à Paul est celle que j'ai donnée dans la dernière chronique, autour de L'amour de François Bégaudeau. C'est cette épître qui commence par ces mots : J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.

"La charité fraternelle, reprend Sylvie Germain : telle est la qualification de l'amour qui porte et meut la compassion, et cet amour n'est ni passif, ni vaporeux, mais au contraire ferme, profond et agissant, ainsi que le caractérise saint Paul dans son épître (...)". Et elle cite ensuite ces mêmes phrases sur l'amour reproduites dans le roman de Bégaudeau (dans une traduction légèrement différente, où l'amour est transcrit par la charité).

 

Dans le texte suivant, Prodige de compassion, Véronique Ovaldé signale qu'en exergue de son livre La Puissance des ombres, Sylvie Germain cite un passage de La Joie de Georges Bernanos : "Qui cherche la vérité de l'homme doit s'emparer de sa douleur, par un prodige de compassion, et qu'importe d'en connaître ou non la source impure ?"

 

Le cd perdu et retrouvé

 

 

jeudi 30 août 2012

De Sylvie à Sophie

Continuons de dévider le fil de l'araignée villanienne. Suivons le cours de cette intuition qui nous a poussés à mêler dans le même billet mathématique et littérature, équation et imagination, Andrew Wiles et Sylvie Germain. C'est en consultant la notice Wikipédia de Pierre de Fermat, le mathématicien du XVIIe dont Wiles résolut le théorème en 1995, que j'ai eu une belle surprise :
"Un théorème important de Sophie Germain résout la conjecture pour 5, et Legendre en déduit une généralisation, portant sur une famille entière de nombres n premiers."
Sophie Germain, autrement dit une quasi homonyme de Sylvie Germain, née le 1er avril 1776 à Paris, est une des premières mathématiciennes françaises. Elle s'enthousiasme pour les maths à l'âge de treize ans, après avoir lu une biographie de la vie d'Archimède. Elle étudie seule la théorie des nombres et du calcul, et son père qui lui confisquait ses chandelles pour qu'elle ne travaille plus la nuit, comprenant qu'il ne parviendrait pas à décourager sa vocation, finit par la soutenir moralement et financièrement. "Elle se procure les cours de l’École polytechnique, réservée aux hommes, en empruntant l’identité d’un ancien élève, Antoine Auguste Le Blanc. Elle envoie ses remarques à Joseph-Louis Lagrange, qui finit par découvrir l’imposture en la convoquant du fait de ses brillantes réponses. Il devient l’ami et le mentor de la jeune fille."

Elle correspondit également avec le grand mathématicien Carl-Frédéric Gauss.

" Une de ses contributions majeures est le théorème dit « de Sophie Germain », qui énonce une condition suffisante, portant sur un nombre premier p, pour que si trois entiers relatifs x, y, et z forment une solution de l’équation xp + yp = zp, alors l’un au moins des trois soit divisible par le carré de p. Cette condition est vraie en particulier pour tout nombre premier de Sophie Germain, et Sophie Germain vérifia qu’elle l’est aussi pour tout nombre premier inférieur à 100. Sa preuve du théorème, qu’elle décrivit pour la première fois dans une lettre à Gauss, est relativement importante car elle permet de réduire le nombre de solutions du dernier théorème de Fermat."

Ce qui est encore plus étonnant, c'est de trouver dans le seul écrit philosophique connu de Sophie Germain, Considérations générales sur les sciences et les lettres, une réflexion somme toute très proche de celle que j'évoquais dans le même billet précédent sur les rapports de la raison et de l'imagination :

Sans doute, l’impression produite par la lecture d’un ouvrage d’imagination ne ressemble pas à celle qui résulte de l’étude d’un traité de géométrie. Sans doute aussi, certains esprits admirateurs des riantes images, s’abandonnant uniquement à ce goût, deviendront tout à fait incapables d’application ; tandis que d’autres, exclusivement livrés à la contemplation de la vérité démontrée, demeureront distraits ou incertains lorsqu’ils ne rencontreront pas une évidence complète. Ne nous pressons pourtant point de conclure qu’il n’existe aucun lien commun entre des œuvres qui semblent d’abord si différentes. Assistons à leur création, et nous reconnaîtrons bientôt que l’esprit humain est guidé dans toutes ses conceptions par la prévision de certains résultats, vers lesquels se dirigent tous ses efforts.
A la lire, exposant les tribulations du poète ou du géomètre forgeant leur ouvrage, on retrouve d'une part cette idée de la quête du chercheur comme un long chemin tout en rebonds et en méandres, d'autre part cette idée de la mise au jour de rapports inaperçus, de la découverte soudaine d'une sorte d'harmonie préexistante.

Et, en effet, un trait de génie, un trait d’éloquence, dans les sciences, dans les beaux-arts, dans la littérature, nous plaisent par une seule et même raison : ils dévoilent à nos yeux une foule de rapports que nous n’avions pas encore aperçus. Nous nous trouvons tout d’un coup transportés dans une haute région, d’où nous découvrons un ordre inattendu d’idées ou de sentiments. Le plaisir de la surprise émeut notre âme ; elle rend un hommage involontaire à son bienfaiteur, et cet hommage même est encore pour elle un plaisir nouveau.
Voyons d’abord quel est le caractère des premiers essais.
Le sujet est choisi ; les idées se présentent en foule à l’imagination du poète ; il reste quelque temps incertain ; une multitude de ressorts différents semblent pouvoir donner la vie à sa composition ; il en suit le développement, puis il y renonce. Il fait un choix nouveau, son mécanisme se complique ; il n’en n’est pas content, il s’arrête, il revient sur ses pas. Du milieu de cette lutte tumultueuse entre des projets contraires surgit enfin une idée simple. Soit qu’elle ait déjà été entrevue, soit qu’elle se présente à lui pour la première fois, l’auteur sent que cette idée est celle qu’il avait poursuivie.
Une remarque, un fait inattendu donne-t-il lieu à des recherches nouvelles ? Le géomètre après avoir mûrement examiné tout ce qui, dans la science déjà faite, peut lui prêter secours, circonscrit le sujet qu’il va traiter. Bientôt il entrevoit des résultats qu’il ne peut encore atteindre ; son imagination s’élance, pour les saisir, dans les routes qu’elle s’est frayées ; il craint de s’être égaré, il doute de ses premiers aperçus, il rétrograde et cherche à ressaisir les indications qui l’avaient d’abord guidé ; un grand nombre d’idées se sont jointes à celles qui furent les premières ; elles compliquent le sujet, partagent l’attention et suspendent le jugement. Mais, à travers ce chaos de pensées, le génie distingue une idée simple ; son choix est irrévocablement fixé, il sait que cette idée sera féconde.

Ces paragraphes ne sont pas seulement remarquables par leur justesse descriptive, ils le sont aussi par la qualité de l'expression, le rythme et la vivacité du récit.
L'éclair d'un instant, je me suis même demandé si Sylvie Germain n'était pas un pseudo en son honneur...


Beaumont de Lomagne 2007 - Porte

mardi 2 mai 2017

# 104/313 - L'autre Véronique

"Véronique est une sage-femme qui anticipe la seconde naissance de ce roi flagellé et fourbu que l'on conduit à la potence, ce roi de grâce venu dissiper les ténèbres, les épuiser. Elle est une visionnaire inspirée par un fol élan d'amour et de confiance, et c'est pour cela que son geste, sublime en sa simplicité, donne immensément , intensément à voir."

Sylvie Germain, Chemin de Croix, Bayard, 2011

Immédiatement après avoir rédigé la note précédente, je me suis souvenu que Sylvie Germain, un écrivain que j'affectionne depuis longtemps, et que nous avons déjà croisé ici et là dans ces pages, avait écrit un livre sur Cracovie. Était-ce ce court volume déniché chez Noz, jamais lu encore, et qui attendait dans la bibliothèque de la chambre ? Non, celui-ci se nommait Chemin de Croix, édité chez Bayard en 2011. Celui sur Cracovie existait bel et bien (Cracovie à vol d'oiseau, Rocher, 2000), mais je ne le possédais pas.


Cependant, ouvrant le Chemin de Croix, je ne pouvais qu'être saisi par l'introduction du Père Matthieu Rougé, curé de la basilique Sainte-Clotilde de Paris :
"En méditant la sixième station, "Véronique essuie le visage de Jésus", Gabriel de Broglie avait souligné : "La vie et la passion du Seigneur sont ainsi jalonnées de présences féminines. Elles jouent un rôle irremplaçable dans la transmission et la réception de l’Évangile. Elles sont les interprètes naturelles des paraboles et des représentations. Notre époque, trop souvent éprise de bruyante et vaine médiatisation, devrait retrouver les bienfaits de leur médiation limpide."
Sylvie Germain, comme une Véronique contemporaine, recueille le visage de Jésus pour nous en transmettre la mystérieuse et féconde beauté, avec des mots, mais aussi des images : les photos de Tadeusz Kluba qu'elle a elle-même choisies."
Non seulement, il y avait une coïncidence étonnante avec la double Véronique du film de Kieslowski, mais Tadeusz Kluba, le photographe choisi par Sylvie Germain (et qui est son compagnon, comme je finirai par l'apprendre) est lui-même polonais. En outre, il fut journaliste pour l’hebdo officiel du Syndicat Solidarnosc de 1981 à 1982, à Katowice. Que je confondis un instant avec Wadowice, ville de naissance de Jean-Paul II, avant de déchanter puis de découvrir qu'elle était aussi incluse dans le bout de carte de Pologne de l'article de Plackert (on ne voit au coin gauche, en haut, que la fin du nom).

Enfin, en essayant de retrouver sur le net certaines des photos de Kluba incluses dans le livre, je débouche sur cette page du site Panoramio, où je découvre incidemment deux photos prises par lui à Bielsko-Biala, dont celle-ci :



mercredi 12 septembre 2012

Chaminadour et Cordeliers

Je l'évoquais récemment, et puis incidemment, cherchant ce que la Creuse pouvait bien nous offrir pour les journées du Patrimoine, je découvre qu'elle est l'invitée cette année des Rencontres de Chaminadour, à Guéret. Elle, c'est Sylvie Germain, qu'on peut donc rencontrer du 27 au 30 septembre dans le chef-lieu marchois, succédant à Jouhandeau (le natif sulfureux, celui qui donna ce nom de Chaminadour à Guéret), Pierre Michon, Julien Gracq, Jean Echenoz, Pascal Quignard et Olivier Rolin. Première femme de lettres à figurer après ces grands écrivains, elle revient presque sur les terres de sa naissance puisqu'elle est née à Châteauroux le 8 janvier 1954 (elle n'en aura aucun souvenir puisque la famille - le père est sous-préfet - quitte l'Indre pour la Lozère en 1956).

Le programme est très alléchant pour qui aime comme moi l’œuvre de Sylvie Germain. J'espère pouvoir me rendre à Guéret ne serait-ce qu'une demi-journée. En tout cas, ce ne sera pas le soir du 28 septembre, car je joue ce soir-là à Aigurande, à la frontière entre Marche et Berry, la pièce de mon ami Yvan Bernaer, Pok, fable dramatique et burlesque sur un monde où l'arbre est devenu une denrée si rare et si souvent contrefaite que l'on est obligé de recourir à des experts pour l'identifier.

Je ne pourrais certainement pas assister non plus, en raison de l'heure très matinale le lendemain, à la lecture de L'Astrologue. Cette nouvelle conclut le livre Rendez-vous nomades que je citais l'autre jour. Cela me donne l'occasion de revenir sur ce thème du chant abordé avec Vincent Delecroix et Georges Simenon. L'Astrologue est un sdf mutique, au regard dissimulé sous d'épaisses bésicles sombres, en réalité une femme frêle d'une cinquantaine d'années, "aux yeux bleu-mauve et à la voix restée enfantine", portant le doux prénom d'Ombeline. Dans un no man's land de la cité, elle va retracer la marelle de son enfance, "(...) ce soir, elle a enfin trouvé son territoire : un espace à la fois clos et à ciel ouvert, nu et visité par de discrètes présences ; un royaume minuscule où elle règne en légèreté et évolue en majesté, dansant sans bruit sur la terre qui frémit et ondoie sous ses pas. Elle fredonne à nouveau sa chanson : "Le fils du roi s'en vient chassant, le fils du roi s'en vient chassant, avec son beau fusil d'argent... V'là l'bon vent, v'là l'joli vent, v'là l'bon vent ma mie m'appelle...".
Sa voix est grêle, enjouée, c'est la petite fille qui chante en elle, l'enfant insouciante qui jouait dans la cour de l'immeuble, à Montmartre, en attendant l'heure du dîner."

*
Il me faut écrire encore mon émotion d'avoir découvert cet après-midi au couvent des Cordeliers les peintures et les encres du peintre tourangeau Norbert Pagé. A quelques jours de la fin de l'exposition, le 16 septembre. Je me demande encore comment il se fait que je l'ai ignorée jusque là. J'y serai retourné plusieurs fois sans doute tant ces œuvres expriment une puissante douceur, je le formule ainsi à cause de la beauté méditative qui sourd de ces grandes plages de couleur joyeuse et vibratile, de l'ampleur de ces paysages abstraits avec ses contrastes de textures, où les aplats sereins sont vrillés de giclures nerveuses.

J'ai visionné dans la salle du fond, seul, le petit reportage tourné peu de temps avant l'exposition. Norbert Pagé y expose sa méthode, qui est de n'en pas avoir. Il ne sait jamais quand il commence sa toile ce qui va advenir. Son seul travail, explique-t-il, est de se mettre dans l'état mental où émerge la nécessité de peindre. Il sait alors qu'il se passera quelque chose, même si rien n'est préparé dans sa tête. C'est l'esprit, l'inconscient qui le conduit.




Ce qui était d'autant plus émouvant, c'était la petite bougie à l'entrée de la grande salle. Norbert Pagé s'en est allé le vendredi 7 septembre. Les Cordeliers seront donc la dernière exposition de son vivant. C'est aujourd'hui même que ses obsèques se sont déroulées en l'église de Paulmy, en Indre-et-Loire.

mercredi 29 août 2012

Foi et intuition

A la fin de l'article précédent sur Cédric Villani, je parlais de l'intuition, de son rôle primordial dans le cheminement intellectuel. Revenant un peu plus tard sur les vidéos que l'on peut dénicher sur le web mettant en scène notre médaillé Fields (et elles sont assez nombreuses), j'en ai épinglé une autre qui ne le concerne pas, racontant la trajectoire assez incroyable d'un autre mathématicien (qu'il cite d'ailleurs dans son récit), le britannique Andrew Wiles, qui démontra le théorème de Pierre de Fermat (qu'il est plus juste de nommer conjecture). Une des énigmes mathématiques sur laquelle on se cassait les dents depuis plus de trois cents ans.



Elle est saisissante, l'émotion qui saisit encore Wiles à l'évocation du moment où il comprit comment il allait dépasser l'ultime difficulté qui se dressait sur son chemin, une émotion qui le laisse sans voix, interdit, devant le souvenir de cette intuition lumineuse qui allait changer le cours de sa vie.

Dans le livre que je lis en ce moment, Rendez-vous nomades, de Sylvie Germain, j'ai rencontré hier aussi cette notion d'intuition, dans une réflexion qu'elle conduit sur les rapports de la foi et de la raison, deux concepts que certains veulent croire étrangers et opposés l'un à l'autre :

"La raison, qui se veut la sage, la sensée du logis au regard droit, patient, n'a pas accès à tout, précisément parce qu'elle connaît ses limites et qu'au-delà de l'horizon du sensible, de l'expérimentable, du démontrable, elle sait que son fonctionnement n'est plus valable. L'imagination, elle, se permet des privautés avec l'inconnu ; elle part à l'aventure, elle flâne, elle fouille, elle glane, elle flaire, elle intuitionne. Puis elle soumet ses glanures à la raison. Il y a beaucoup de rognures, mais toujours du grain à moudre. L'imagination n'est pas seulement pourvoyeuse d'illusions, elle l'est aussi d'intuitions."
Pour Sylvie Germain, la foi est en-deçà de l'imagination, comme son soubassement le plus profond. Elle n'en procède pas. Pour moi qui n'ai pas la foi, ou du moins qui pense ne pas l'avoir, son questionnement est troublant :

" La foi n'est ni sage, ni folle, et cependant l'une et l'autre ; en fait elle se situe en marge de ces catégories, en deçà, au-delà. Elle est une intuition fondamentale - ou, plus exactement, un don que l'on intuitionne. Elle défie la raison, elle la met à l'épreuve, tout en exigeant de faire alliance avec elle. Elle a à voir avec la capacité d'invention propre à l'imagination, mais sans se confondre avec celle-ci dont elle n'est aucunement le produit. Elle précède et ecède tant la raison que l'imagination. Elle est un sens indéfinissable, on pas un "sixième", mais un sens originel, inchiffrable." (p. 99)

Photo prise en 2007 à Beaumont de Lomagne, ville natale de Pierre de Fermat. J'avais été saisi par sa décrépitude, ses façades rongées, la lèpre de ses portes.

samedi 10 juin 2017

# 138/313 - Le Graal de La Graule

"Louis-Félix veut devenir un chevalier, - chevalier  des étoiles. Son Graal se cache tout là-haut, au plus profond du ciel, à l'autre bout du temps. Son Saint-Graal porte un drôle de nom ; il s'appelle Big Bang."

Sylvie Germain, L'enfant Méduse, Gallimard, 1991, p. 26 [livre glané dimanche à la brocante des Marins]

A l'est d'Aigurande, passé la limite du département de l'Indre, voici le petit village de la Forêt-du-Temple. Connu en 1185 sous le nom de Domus fratrum de templo forest, c'est alors une dépendance de la commanderie de Viviers, près de Tercillat. Son église est curieusement située à l'extérieur du bourg, près d'un petit bois de peupliers avec une fontaine surmontée d'une croix de pierre.

Église de La Forêt-du-Temple
Grandement restaurée en 1872-1874, elle témoigne encore de sa vocation première avec des épées gravées dans le dallage, attestant de tombes de supérieurs templiers. Or, dans le Parzival de Wolfram Von Eschenbach (v. 1170 – v. 1220), les Templiers sont désignés par l'ermite Trévizent comme les gardiens du Graal. Et dans les romans arthuriens, la forêt est toujours le lieu où chercher l'aventure, l'espace merveilleux et redoutable empli de mystères et de dangers, de monstres effrayants et de jeunes femmes prodigieusement belles :

« Ils quittèrent alors le castel et se séparèrent comme ils l'avaient décidé, puis se dispersèrent dans la forêt, pénétrant là où elle était la plus épaisse, sans chemin ni sentier. Au moment de cette séparation, on vit pleurer ceux qui croyaient avoir le cœur dur et orgueilleux. » (La Quête du Graal, p.73)

Beaucoup de ces chevaliers de la Table Ronde engagés dans la Quête du Graal ne rencontreront au bout du compte que l'humiliation et la mort. C'est qu'ils n'ont pas compris le sens de cette épreuve : pour eux, le Graal n'est qu'un prétexte de plus pour se couvrir de gloire. « Ils partent, écrit Albert Béguin, croyant accomplir des exploits tels que l'héroïsme et l'esprit d'aventure les leur ont toujours commandés. Ni la charité, ni la soif de vérité ne les mènent. Ils s'en vont en combattants terrestres pour une quête « célestielle ». » Même celui qui, le premier, est mis en présence du Saint-Vase, Perceval dans le Roman de l'Estoire dou Graal, écrit par Robert de Boron, échouera à le rapporter. Sa faute étant de ne poser aucune question sur le mystère auquel il est admis à assister, « c'est-à-dire, précise encore Albert Béguin, de ne désirer ni la participation effective au sacrement d'eucharistie ni la connaissance qu'il recevrait ainsi des ultimes secrets de la Révélation. » Ce même échec apparaît également chez Wolfram von Eschenbach. « Au premier temps fort du roman, la visite infructueuse au château du Graal, Parzival atteint le point de retournement ; dorénavant, il lui faudra pour ainsi dire revivre sa vie, mais cette fois à rebours et avec une conscience élargie. » (R.Dahlke, Mandalas, comment retrouver le Divin en soi, Dangles, 1988, p. 163)

Le même mouvement régit la géographie sacrée : le signe du Cancer, où se situe Aigurande dans le zodiaque de Neuvy Saint-Sépulchre, symbolise cette récapitulation existentielle, cette réappropriation de soi du héros arthurien, par l'image du crabe marchant à reculons, exprimant primitivement le retrait progressif du soleil à partir du solstice. Pour Doumayrou, le Cancer est ainsi la fontaine de vie, réceptacle de l'eau substantielle où se développeront les germes fécondés : la forêt de la Forêt du Temple, nous la trouverons donc au grand bois de Fonteny où une abbaye, aujourd'hui disparue, avait été implantée. Elle n'a laissé de traces que dans la toponymie locale : hameaux voisins nommés Boucamoine et Ouches-Moines. 


A l'orée de ce bois, vers l'est, le lieu-dit Saint-Joseph rappelle que c'est Joseph d'Arimathie qui a transmis le Graal, en tant que vase contenant le sang du Christ, à ses descendants, avec mission d'évangéliser la Grande-Bretagne. Ce passage du Graal de l'Orient à l'Occident, cette translatio graalis est symbolisé par la présence de l'autre côté du bois, à l'ouest, du hameau du Grand Pommier, qui évoque l'île d'Avallon, Emain Ablach en irlandais, autrement dit la pommeraie. Avalon, destination du Graal dans le Joseph de Robert de Boron. Ou Avallon, l' île dont la tradition brittonique fait le refuge du roi Arthur en attendant de revenir délivrer ses compatriotes gallois et bretons du joug étranger. Et notons encore que Merlin, le fondateur de la Table Ronde, enseigne sous un pommier.

Maintenant si nous alignons Saint-Joseph et le Grand Pommier en passant par le centre du bois de Fonteny au point de croisement des deux allées qui le traversent (formant par ailleurs une croix de saint André), nous voyons émerger sur ce quasi parallèle d'autres indices troublants.

A l'est, l'axe est balisé par Sazeray et Vijon, deux paroisses qui dépendaient de l'abbaye de Déols. Sazeray n'est pas sans faire penser à Sarraz, la capitale des Sarrazins, où Robert de Boron fait transiter le Graal avant de le faire parvenir en Angleterre. Il y reviendra dans une des versions du mythe : « Une voix céleste, écrit Catalina Girbea, la même qui avait commandé à Joseph de porter le Graal en Occident, demande à Galaad de le mettre à Sarraz dans le Palais Spirituel. Galaad, Perceval et Bohort sont emprisonnés par le roi Escorant, et ils sont réconfortés par le Graal qui leur tient compagnie. L'histoire de Joseph se répète, le cercle se referme. Sarraz est le début et la fin et tout le reste paraît un rêve passager. » Entre Sazeray et Vijon, un minuscule lieu-dit le Monterrant rassemble en un seul vocable les riches symbolismes de la montagne et de l'errance, dont la connivence est superbement suggérée par Gérard de Sorval :

« C'est ainsi que le lieu de naissance et d'appartenance d'un homme, terrestre ou cosmique (son zodiaque), est la signature de son point de départ en cette vie et de sa destinée : du centre à partir duquel il est appelé à s'orienter librement et à se retrouver. Et, paradoxalement, l'état nomade pastoral, celui des compagnons passants, des nobles voyageurs, ou l'errance aventureuse des chevaliers, témoignent toujours de l'enracinement dans un centre intérieur à soi-même : clan, confrérie, assemblée des Philosophes, Table Ronde, etc. Qu'il soit physique ou subtil, extérieurement visible ou non, ce pôle de rattachement appelle à la recherche active du lieu où l'errance se transforme en tournoiement de la roue autour du moyeu, de la montagne élevée où se rassemblent ceux qui sont épars : le château tournoyant du Graal ou la chambre du Milieu ouverte par l'escalier à vis. « (La Marelle ou les sept marches du Paradis, Dervy-Livres, 1985, p. 118)
L'horizon occidental n'est pas moins révélateur : après le Grand Pommier, il désigne rien moins que le hameau de la Graule... Par une curieuse fantaisie de l'histoire, il est toujours ici question de pierres : ce n'est plus l'énorme pierre précieuse aux vertus magiques du poème de von Eschenbach, mais l'ultra-moderne taille de pierres de granit de haute précision.

L'alignement est ensuite parallèle à la départementale 990 jusqu'à Aigurande où il pénètre par le Merin, dont un orme et une croix marquaient jadis la limite entre Aigurande en Berry et Aigurandette en Marche, et qu'il est bien tentant de lire comme un souvenir de Merlin... (et nous pouvons prolonger notre rêve en voyant sur la carte, juste au-dessus du Grand Pommier, les maisons de la Fée, avec son étang alimenté par le ruisseau issant du bois de Fonteny. Petit lac pour Viviane berrichonne...).

Enfin, au-delà d'Aigurande, l'axe vise le bois de Grammont, où était implanté un prieuré de l'ordre de Grandmont, un ordre religieux de caractère érémitique fondé par Étienne de Muret en 1076, dont l'abbaye-mère se situait en Limousin, dans les monts d'Ambazac.


 Je reviens sur la Taille de l'Aillant : en allant sur Geoportail, on voit que ce site est situé très près du carrefour central du bois de Fonteny, à l'orée de celui-ci, au bout de son allée principale. Ce qui signifie qu'il est situé sur cet axe Saint-Joseph - La Graule qui inscrit le mythe graalique au cœur de la géographie sacrée marcho-berrichonne.



N'est-il pas étrange qu'une erreur ou du moins une extrapolation du moteur de recherche nous ait transporté jusqu'à ce site de la Taille de l'Aillant (étymologiquement le taillis des glands), dans la période même de la Pentecôte, nous conduisant ainsi à revisiter le mythe du Graal imprimé dans le paysage ? C'est comme si l'Attracteur étrange avait détourné à son profit l'algorithme de Google, l'un des secrets les mieux protégés du monde...

lundi 8 mai 2017

# 109/313 - Les boucles du hasard

L'affaire ne s'arrête pas là. Le cahier de 1995 me précise que Le Carnet Rouge est déjà cité auparavant (Archéo-Réseau B, III, 5, dans ma classification d'alors). Je m'y reporte (inutile de vous dire que j'ai complètement oublié à quoi cela renvoie, d'autant plus que je ne relis jamais ces cahiers sauf en cas, comme ici, de quête d'une référence précise). Donc renvoi au 15 février 1995, où dans un numéro du Magazine littéraire de mars 1993, dédié à Rainer Maria Rilke, je trouve un autre entretien avec Paul Auster, d'où j'extrais à l'époque le passage suivant :

Extrait Cahier Clairefontaine bleu, A.R.n°4

J'avais récemment découvert Cité de verre, ce dont je n'ai pas de souvenir, mais j'écrivais dans le même cahier bleu, à la date du 10 février 1995 : "Ces dernières années, j'ai souvent lu des papiers sur Paul Auster et j'ai eu plusieurs fois la tentation d'acheter un de ses livres. Lundi, pour la première fois, j'ai franchi le pas. En me portant acquéreur du premier volume de sa trilogie new-yorkaise, Cité de Verre. [...] Toujours est-il que l'achat du Paul Auster me fut soudain nécessaire. Et le soir même je savais que l'impulsion à laquelle j'avais obéi ne venait pas au hasard ; couplage encore, avec un film cette fois, Rouge de Kieslowski, création elle-même fondée sur une trame serrée de correspondances."

Kieslowski...
Observez la boucle : d'une recherche sur Blois nous sommes parvenus à Tarkovski, et à un camion polonais rouge qui nous conduit par synchronicité à Kieslowski et sa Double vie de Véronique. Plusieurs échos se lèvent avec deux ouvrages de Sylvie Germain, sur Cracovie et le chemin de croix. Puis nous faisons retour sur Tarkovski à travers le thème du miroir commun aux deux cinéastes. Le livret du DVD du film Le Sacrifice comporte un texte de Pierre Legendre, qui nous renvoie alors à un premier entretien avec ce penseur, vingt-deux ans plus tôt, mis en miroir à l'époque avec un autre entretien avec Paul Auster. Lequel est lui-même couplé avec Kieslowski.
Une boucle spatio-temporelle, entre Europe et Amérique, et trois dates-clés, 1995, 2005 et 2017.
L'attracteur étrange se déploie sur trois décennies.

Le 10 février 1995, je poursuivais ainsi :
"Rouge s'ouvre sur un long travelling suivant une ligne téléphonique. Une plongée fulgurante dans un univers de câbles souterrains. Le téléphone, lien entre les êtres, support d'absence, ne cessera d'être présent dans le film.
De même, Cité de verre débute par ces lignes :
"C'est un faux numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au coeur de la nuit et la voix à l'autre bout demandant quelqu'un qu'il n'était pas. Bien plus tard, lorsqu'il pourrait réfléchir à ce qui lui était arrivé, il en conclurait que rien n'est réel, sauf le hasard."

J'avais entouré ce dernier mot : le hasard. Et nommé plus bas : Kieslowski, Le Hasard [titre de l'un de ses films] ; Auster, La musique du hasard [titre de l'un de ses livres].


J'avais noté aussi (15 février 1995) l'incipit du deuxième tome de la trilogie new-yorkaise, Les Revenants, très vite acheté après la lecture passionnée de Cité de verre.
"Tout d'abord il y a Bleu. Plus tard il y a Blanc, puis Noir, et avant le début il y a Brun. Brun l'a initié, lui a appris les ficelles et, lorsque Brun s'est fait vieux, Bleu lui a succédé. C'est ainsi que ça commence. Le lieu : New York ; le temps : le présent ; aucun des deux ne changera jamais."
Lisant ces lignes introductives, je songe seulement que la Trilogie new-yorkaise renvoie à la Trilogie de Kieslowski, Bleu-Blanc-Rouge... Le parallèle est séduisant. Sauf que Rouge est remplacé par Noir. Rouge qui est à l'origine de la présente dérive archéoréticulaire. Mais qui fait la une des journaux ces jours-ci ? Noir. Michel Noir. A Lyon.
On a sans doute oublié Michel Noir. Cet ancien maire de Lyon, ministre dans le gouvernement de Jacques Chirac, à qui une brillante carrière politique semblait être promise, est mis en examen en mars 1993  par le juge Philippe Courroye, et doit quitter la vie politique après sa condamnation en appel, le , à 18 mois de prison avec sursis et 5 ans d'inéligibilité pour recel d’abus de biens sociaux dans l'affaire Pierre Botton, son ex-gendre et directeur de campagne. C'est pendant l'instruction de l'affaire qu'il reçoit à Lyon, à l'Institut Lumière, pour le centenaire du cinéma, quelques célébrités du neuvième art.

André de Toth (USA) et Michel Noir (Maire de Lyon) - Cérémonie du centenaire du Cinéma - Lyon - 1995 © Anik COUBLE

vendredi 21 mars 2014

Ormuz

Outre le livre consacré à Fabienne Verdier face aux peintres flamands, j'avais emprunté le dernier roman d'un écrivain que j'aime beaucoup, Jean Rolin. Il s'agissait d'Ormuz, qui se déroule aux alentours du détroit du même nom, qu'un assez obscur personnage du nom de Wax a projeté de franchir à la nage. Entreprise qui s'avère de plus en plus chimérique au fil des pérégrinations ennuyées du narrateur - chargé par le dit Wax de préparer la tentative - sur les deux rives de ce détroit qui relie le golfe Persique à la mer d'Arabie, et où transite presque un tiers de la production mondiale de gaz et de pétrole acheminée par voie maritime.

Qu'un fil relie ce livre à la constellation symbolique surgie de la rencontre du film de Jean-Claude Rousseau avec l'ouvrage sur Fabienne Verdier, n'avait rien de gagné. Je ne présumais d'ailleurs rien de pareil ; seule avait été décisive l'attirance de toujours pour l'écriture précise de Jean Rolin, ondoyante et comme chargée d'un désenchantement non dépourvu de drôlerie. Et pourtant, dès le premier chapitre, qui ne se présente pas comme tel (pas de numérotation chapitrale chez lui), le motif de la fenêtre se présentait avec évidence. Fenêtre de la chambre de l'hôtel Atilar, à Bandar Abbas, où le narrateur s'est introduit après la disparition de Wax "afin d'y inventorier ses affaires".



"Et maintenant, si vous le voulez bien, nous allons nous approcher de la fenêtre, masquée jusqu'à présent par une double épaisseur de rideaux, à travers lesquels la fournaise du dehors parvient à irradier dans un rayon de plusieurs mètres à l'intérieur de la pièce climatisée. Si je les écarte ces rideaux, une fois surmonté le choc - chaleur et lumière également implacables - causé par la mise à nu de la fenêtre, je découvre peu à peu, au fur et à mesure que mes yeux s'accoutument à cette lumière, une vue assez vaste sur la partie de la ville qui s'étend le long du rivage.(...) Sur la droite, la jetée de l'embarcadère - embarcadère d'où émanent, ou vers lequel convergent, à intervalles irréguliers, des vedettes assurant le transport des passagers entre Bandar Abbas et les îles de Qeshm ou d'Hormoz -, la jetée se divise en plusieurs branches dont la plus longue s'avance loin en mer. Celle-ci, presque toujours brillant d'un éclat qui fatigue la vue, est couverte de navires au mouillage, désarmés pour la plupart, le nez au vent, parmi lesquels un observateur averti pourrait s'étonner de découvrir deux cargos de marchandises diverses immatriculés respectivement à La Paz et à Oulan-Bator, deux capitales dont les ressources maritimes ou portuaires sont généralement ignorées. A l'horizon, quand les conditions météorologiques le permettent, la vue que l'on embrasse depuis cette chambre de l'hôtel Atilar est bornée par les reliefs peu élevés et inégalement accidentés de l'île d'Hormoz, sur la gauche, de l'île de Qeshm sur la droite, et, au milieu, de la plus lointaine (qui de ce fait est aussi la plus souvent masquée par la brume), l'île de Larak : de celle-ci, plus que que des deux autres, on peut dire qu'elle contrôle le détroit d'Ormuz, de telle sorte que ce dernier aurait pu tout aussi bien être nommé d'après elle." (pp. 11-13)

On pourra vérifier sur la carte que la description est parfaitement exacte (Jean Rolin a effectué plusieurs mois de repérage dans cette région, en Iran et dans les Émirats). Je me suis d'ailleurs arrêté plusieurs fois au cours de ma lecture du livre pour aller explorer sur Google Earth les lieux mentionnés par le narrateur (et somme toute, je songe que voilà encore une résonance supplémentaire avec le motif vermeerien, une autre étant cette forte présence de la lumière, qu'un livre de Sylvie Germain, qui échoua récemment ici après avoir échappé de justesse au pilon de la médiathèque, porte en son titre même*).

La douce ironie qui s'exprime ici dans la notation des cargos immatriculés dans deux capitales que ne baigne aucune mer ne se donne-t-elle pas aussi à voir dans le nom même de Wax (bien appréciable au Scrabble) qui, emprunté à l'anglais, désigne une cire, voire un vinyle, mais aussi, venu d'Afrique, un tissu réalisé avec des cires hydrophobes ? Pour un nageur prétendant accomplir un exploit, ce n'était pas mal vu.


La Vierge du Chancelier Rolin (Jan Van Eyck, v. 1435)
Comment ne pas mentionner pour finir que ce nom même de Rolin est intimement lié à l'un des peintres flamands étudiés par Fabienne Verdier, Jan Van Eyck, dont le portrait de la femme, Margareta, fait la couverture du livre L'esprit de la peinture.



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* Patience et songe de lumière, Vermeer, Flohic éditions, 1993.

mercredi 3 mai 2017

# 105/313 - Du chant profond qui la hante


J'ai emprunté aujourd'hui à la médiathèque le livre de Sylvie Germain sur Cracovie. A la page 52, elle évoque cette scène centrale du film de Kieslowski dont je postai l'extrait vidéo hier. Je me permets cette longue citation qui en restitue l'intensité et la beauté, en rendant un juste hommage au cinéaste aujourd'hui disparu :

"Une scène capitale du film de Krzystof Kieslowski, La Double Vie de Véronique, se déroule sur le Rynek Glowny de Cracovie, Weronika, la jeune cantatrice polonaise, traverse la place, portant sous le bras un carton, contenant la partition du Concerto en mi mineur de Van Den Budenmayer, ce compositeur imaginaire du XVIIIe siècle derrière lequel se cache le compositeur Zbigniew Preisner. Un passant la bouscule, son carton tombe et s'ouvre, les feuilles s'envolent comme des pigeons affolés.
Il y a en effet une grande agitation sur la place où une manifestation est en train d'être dispersée brutalement ; Weronika la rêveuse, qui semble toujours un peu décalée par rapport à la réalité, tournoie maladroitement parmi les feuilles voletant en tous sens. Son souci, constamment, tenacement, est de rester à l'écoute de la musique qui l'habite, du chant profond qui la hante, aussi l'éparpillement de sa partition la jette-t-il dans un total désarroi.
Mais un autre sujet de trouble, de stupeur même, l'attend sur cette place mouvementée. Dans un car de touristes étrangers qui refait en hâte le plein de ses passagers, elle aperçoit une jeune femme qui n'est autre qu'elle-même. Est-ce un sosie, un double, une projection d'elle-même hors de son corps, son ombre qui se serait détachée à son insu et aurait pris chair, une vie indépendante ? Est-ce un signe, un appel, un bon ou un mauvais augure ? Est-ce un songe visionnaire ou n'est-ce qu'un mirage ? Son double, la Française Véronique, est en cet instant bien trop intéressée par les événements en train de se passer pour remarquer Weronika. Elle prend précipitamment des photos de la place en pagaille avant de s'engouffrer dans le car qui démarre aussitôt. Et Weronika reste seule avec sa vision, son étonnement, et sa partition en désordre. Le chant en elle est à recomposer, son souffle à puiser encore plus profondément dans son être qu'elle sait désormais mystérieusement accompagné par une soeur dont elle ignore tout. Sa voix est à élancer plus haut, plus loin, vers cette soeur entr'aperçue.
"J'aimerais vous entendre, vous avez une voix... une voix étrange...", lui avait dit sa professeur de chant, intriguée par la puissance et le timbre de la jeune soprano.
Sa voix la quittera peu de temps après, au cours d'un concert. Sa voix, et la vie avec. Weronika s'effondrera sur la scène après avoir vu la salle tournoyer autour d'elle, comme si le public et les musiciens de l'orchestre étaient entrés en apesanteur. C'est la vie qui se désamarre, se déracine de cette terre où Weronika sera passée si brièvement, si légèrement. Si passionnément surtout. Son corps trop fragile pour supporter la force de son chant sera descendu dans une fosse, recouvert de mottes de terre que jettent, poignée après poignée, ses proches et ses amis endeuillés. Véronique, elle, de l'autre côté de l'Europe, continuera sa propre quête de sens, d'amour et d'harmonie, quête lente, incertaine, éprouvante.


Kieślowski: Details in The Double Life of Veronique from Glass Distortion on Vimeo.

La soprano Elzbieta Towarnicka, qui prête sa voix à l'actrice Irène Jacob incarnant Weronika et Véronique, chante aussi dans le Requiem dla mojego przyjaciela ("Requiem pour mon ami") composé par Zbigniew Preisner en hommage et adieu à Krzystof Kieslowski mort en mars 1996. Ronde des visages et des voix partant à la rencontre de miroirs transformants, de nouveaux corps de résonance, de destins imprévus.
La mort au passage rapte tel ou telle, mais il reste des traces, des images, des échos que les disparus ont laissé en héritage, en témoignage, et la ronde se poursuit, même et autre, mêlant les défunts et les vivants. Il reste les films de Kieslowski, mais aurait aimé entendre encore sa voix, voir encore par son regard grave, sensible et exigeant."
Sur le blog Chaos Reigns, j'ai trouvé ces paroles d'Irène Jacob qui se souvient : « C’est le seul jour de tournage où j’ai dû jouer les deux personnages. Sur le scénario, il était écrit que ça se passait pendant une manifestation et que Veronica est au centre de ce tourbillon. Elle aperçoit ce car de touristes qui s’en va et une fille à l’intérieur qui semble lui ressembler. Sur le papier, il était écrit comme indication : elle fronce les sourcils. Il y avait beaucoup de gestes et d’expressions qui étaient écrites, du style elle touche sa balle magique. Je me souviens que Krzysztof est venu me voir et m’a demandée de sourire un petit peu. Je pense que ça a donné quelque chose de plus à cette scène. Il y a comme un étonnement ouvert, pas de peur, quelque chose comme un sourire à l’inconnu. Puis, il y a dans cette scène un superbe travelling qu’il avait proposé lui-même, sans en faire part au chef-opérateur. Et on ne sait plus si c’est Weronika, le bus, la place qui bouge… Je me souviens qu’à tourner, c’était assez incroyable. »

Extrait d'un livre d'Yves Martin (site)

mardi 24 mai 2022

7.2 - La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer

"1er mai.

Il nous reste à repeindre le nom du phare, tracé en grosses lettres noires sur la tour. Elles ont un peu viré au gris au cours de l'hiver. J'ai fait le A, Martin le R, ce R dont il affirme, dans ses jours sombres, qu'il est de trop. Nous avons écrit ensemble le M. "

Jean-Pierre Abraham, Ar-Men, Le Tout sur le Tout, p. 153 (1ère édition, Seuil, 1967)

➔ Suite de 7 - Tempête à Helgoland (mais peut se lire indépendamment)

Helgoland (ou Heligoland), île allemande en mer du Nord, disposait d'un phare, construit en 1902 en remplacement d'un premier phare édifié par les Anglais en 1811. Peu après avoir lu le livre de Carlo Rovelli, Helgoland, Le sens de la mécanique quantique (Flammarion, 2021), j'avais déniché à Noz un beau livre de l'historien R.G. Grant, Phares du monde, Aventures humaines, gravures et plans, récits, paru en 2018 aux éditions Heredium, et j'avais été ravi d'y découvrir, une fois revenu à la maison, en page 144, le phare de cette fameuse île où Werner Heisenberg fit avancer de manière prodigieuse la mécanique quantique à l'été 1925.

L'élément le plus frappant de ce phare d'Helgoland, écrit Grant, "était l'usage innovant de la lumière électrique. La salle des feux comportait trois projecteurs composés de lampes à arc, assorties de réflecteurs paraboliques. Ces feux se tenaient sur une plateforme pivotante, alimentée par un moteur électrique, lui-même relié par câble à une centrale électrique." Il note ensuite que le phare fut détruit par les bombardements anglais pendant la Seconde Guerre mondiale.


Le 23 avril, j'achetai Vider les lieux, d'Olivier Rolin. Un écrivain que j'aime beaucoup, et d'ailleurs on croise de temps en temps son nom dans ces pages. Dans ce beau récit, Rolin raconte son déménagement douloureux, "une fin du monde au petit pied, disait Michel Leiris", de l'appartement de la rue de l'Odéon qu'il occupait depuis trente ans. Sommé donc de "vider les lieux", au moment où la pandémie l'astreint au confinement... il en profite pour raconter les histoires qui se cachent derrière chaque objet, souvenir, livre recueillis dans ce lieu à la déjà riche histoire, comme le rappelle Norbert Czarny, dans un bel article d'En attendant Nadeau : "Tom Paine, sympathisant de la révolution française, y a vécu. Il a échappé de peu à la guillotine sous la Terreur, sauvé par Thermidor. Il s’est fait peu d’amis dans le monde, pas plus aux États-Unis, son pays d’origine, qu’en France où Napoléon a peu apprécié d’être traité de charlatan, ou encore en Angleterre, pays dans lequel il a exercé mille métiers. Il reste « magnifiquement déplacé – la position la plus juste qu’on puisse tenir dans la société ». Olivier Rolin se définit lui aussi de cette façon."

Attardons-nous sur la fin de ce livre foisonnant, parfois poignant, et souvent drôle aussi, de par la capacité d'auto-dérision de l'auteur. Mais si j'insiste sur la fin, c'est parce que les résonances avec les thèmes qui me traversent actuellement y furent particulièrement nombreuses. Après l'état des lieux avec le "requin de l'immobilier" qui "se déplaça en personne, très aimable soudain, très désireux surtout de constater de visu que je foutais le camp pour de bon", Rolin procède le lendemain matin à une ultime inspection de la rue, quasi cérémonielle, mais, précise-t-il, "l'endroit où j'avais passé la moitié de ma vie méritait bien que je lui rende les honneurs (dont ce livre est le dernier)". Le nom de Sylvie Beach est le premier cité : au mois de mai 1921, la jeune américaine, qui sera célèbre pour avoir la première édité l'Ulysse de James Joyce en 1922, s'était installée au n°12, en face de la librairie d'Adrienne Monnier, son amie et amante. Joyce est l'un des fils rouges du livre. Dans l'entretien qui suit l'article de Czarny, Olivier Rolin dit de Joyce  que "c’est la liberté infinie des mots, des phrases, la littérature énergumène, c’est le grand carnaval, le grand jeu, la « liberté libre ». "



De cette plaque, Rolin dit qu'il pouvait l'apercevoir de chez lui en ouvrant la fenêtre droite, et à la condition de se pencher dangereusement au-dehors. "Ce fut le 2 février de cette année-là, jour des quarante ans de Joyce, que l'imprimeur livra les deux premiers exemplaires du livre, un pavé à couverture bleue de sept cent trente-deux pages pesant un kilo et demi." Sur l'autre rive, le côté Adrienne Monnier, il signale d'ailleurs qu'un exemplaire original de la traduction d'Ulysse trônait seul dans une vitrine de la librairie Amélie Sourget : "J'entrai demander le prix : sept mille cinq cent euros. L'un des cent premiers exemplaires numérotés sur vélin d'Arches. Pas pour moi."

Plus loin, il signale un magasin de tapis baptisé "L'Ourartien", "dont le nom énigmatique me fut l'occasion d'apprendre que le royaume d'Ourarou ou Urartu s'étendait entre le neuvième et le sixième siècle avant notre ère, sur les hauts plateaux arméniens aux alentours du lac Van." A ce moment-là, je suis saisi, parce que ce lac Van, que je ne connaissais absolument pas hier encore, avait été cité dans le film Arménie 1900, de Jacques Kébadian, vu le matin même à l'Apollo, dans le cadre du festival Hayastan (Arménie en Berry). Je me souvenais encore très bien de ce zoom de la caméra sur la carte de Turquie. Je vois que le film est disponible sur You Tube :


Le commentaire rapporte un proverbe qui disait que Van dans ce monde est le paradis dans l'autre. A 6 :42, je retrouve le lac Van :



Revenons au texte de Rolin : "Sa fin est entourée de mystère. Il fallut attendre les années trente du vingtième siècle pour que des archéologues soviétiques le fassent émerger de l'oubli où il était tombé depuis deux mille ans. Il est étrange que j'aie quant à moi attendu le dernier matin de mon séjour rue de l'Odéon pour m"interroger sur le sens de ce mot qui commence comme Oural et Ouranos et finit comme martien ou mozartien. Cela fait longtemps pourtant que j'ai lu Voyage en Arménie de Mandelstam, où il est dit, dès la quatrième page, que "des terrassiers creusant les fondations d'un phare devant être érigé sur une pointe désolée de la langue de terre de Tsamarkabed, venaient de mettre au jour quelques-unes de ces grandes urnes de terre dans lesquelles les peuples anciens de l'Oural avaient coutume d'ensevelir les morts." La mention en passant de ce phare précède de peu celle de ce comptoir d'un fabricant d'instruments d'optique qui se tenait au dix-neuvième siècle, au numéro 21, à l'enseigne de la famille Soleil - "c'était une dynastie, rois de la lumière de père en fils, vrais rois Soleil. [...] Et lorsqu'en 1819 Augustin Fresnel, ingénieur en même temps que théoricien génial, conçut à partir d'une idée de Buffon le principe de la "lentille à échelons", formée de prismes annulaires collés sur une glace, qui allait révolutionner l'éclairage des phares, c'est évidemment aux Soleil qu'il s'adressa pour les fabriquer."

Cette seconde résonance était pétrifiante, et le texte qui filait son chemin tissa ensuite l'Arménie et tous les phares du monde :
"Le prototype de "l'appareil lenticulaire à feux tournants", installé sur le sommet de l'Arc de Triomphe en août 1822, projeta son éclat jusque sur les hauteurs de Notre-Dame de Montmélian, près de Chatenay, "à 16400 toises de distance", soit pratiquement trente-deux kilomètres. Il fut installé l'années suivante sur le phare de Cordouan, au large de la Gironde, et bientôt les lentilles de Fresnel, remplaçant les vieux réflecteurs paraboliques, équiperont tous les phares de France, d'Europe et du monde (jusqu'à celui de Tsamarkabed* sur le lac Sevan, que voyait construire Mandelstam). Le père de la théorie ondulatoire de la lumière n'eut guère le loisir de jouer du succès de son invention, il mourut de la tuberculose en 1827, à trente-neuf ans (c'est un héros romantique), ayant trouvé cependant le temps d'établir la liste de tous les phares à construire sur les côtes françaises, avec leurs caractéristiques optiques."

 La lentille de Fresnel figure en regard de la page de titre du livre Phares du monde :


Grant ne tarit pas d'éloges sur l'invention de Fresnel, "incontestablement le progrès le plus décisif de toute l'histoire des phares." Il souligne pourtant que l'emploi des lentilles de Fresnel fut assez lent à se propager hors des frontières françaises, à cause tout d'abord de leur coût très élevé. "La Grande-Bretagne, écrit-il, ne disposait alors ni de firmes assez compétentes pour produire le verre, ni du savoir-faire optique permettant de fabriquer une lentille de Fresnel. Avec beaucoup d'hésitation, Alan Stevenson adopta le nouveau système et plaça en 1842 une lampe de Fresnel de fabrication française dans son phare de Skerryvore. Finalement, le problème de l'approvisionnement fut résolu par une entreprise de Birmingham, Chance Brothers, fournisseur de verre pour le célèbre Crystal Palace de l'Exposition universelle de 1851." Les Américains furent eux aussi à la traîne : en 1838, le Congrès chargea le commodore Matthew Perry (celui-là même qui força en 1853-1854 l'ouverture des ports japonais au commerce américain) de rapporter des lentilles Fresnel de Paris pour les tester. Malgré la réussite dudit test, il fallut attendre la création du US Lighthouse Board en 1852 pour que le système de Fresnel soit adopté aux Etats-Unis.

Bref, cette échappée vers les Soleil et Fresnel  excite la verve de Rolin qui termine par quatre pages lyriques sur ces phares, tous ces phares dont il a, dit-il, un jour guetté l'apparition au-dessus de l'horizon, vu le faisceau cisailler la nuit : "Tout à coup on est loin du sixième arrondissement. Je largue les amarres. La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres. Armen, de Jean-Pierre Abraham, était le second dans ma bibliothèque, juste après les Ecrits spirituels d'Abd-el-Kader, c'est l'ordre alphabétique d'auteurs qui voulait ça." Armen, qu'un seul article reprend ici, écho d'une confusion, mais qui prend tout son sens si on se souvient des lignes au-dessus :

"Outre Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, de Charif Majdalani, j'avais emprunté à la médiathèque un autre livre, un pavé de six cents pages d'Hélène Gestern qui se nomme Armen (Arléa, 2020). Il me semble l'avoir entraperçu à Arcanes, mais j'ai pensé alors qu'il devait s'agit d'un autre livre sur le phare d'Ar-men , à dix kilomètres de l'île de Sein, qui donne son titre au beau récit de Jean-Pierre Abraham, un ami de Georges Perros qui en fut le gardien pendant trois ans. Je me trompais : Armen désignait Armen Lubin, de son vrai nom Chahnour Kérestédjian, écrivain et poète arménien né à Istanbul en 1903, et exilé à Paris vingt ans plus tard à cause du génocide. 

Pourquoi avoir choisi ce livre ? Je n'avais jamais lu Hélène Gestern (même si j'avais acheté un de ses livres mais il attendait encore son heure dans la bibliothèque - j'y reviendrai), et je ne connaissais Armen Lubin que depuis très peu de temps, depuis que j'avais lu les dix pages que lui consacre Philippe Jaccottet dans L'entretien des muses. Il faut croire que ce nom d'Armen, qu'il soit fragment d'Arménie ou phare affrontant l'Océan, portait suffisamment de mystère en lui pour précipiter ma curiosité."

Un autre passage de l'article évoque le phare :

Réservant la prose au versant arménien de son œuvre, et à une correspondance proliférante avec nombre d'écrivains amis, et en particulier avec Madeleine Follain, femme du poète Jean Follain, fille du peintre nabi Maurice Denis et peintre elle-même, Armen Lubin développe en ses années de maladie et de précarité sociale une poésie "où le marteau de la souffrance, écrit Jaccottet, (tantôt vécue, tantôt venue du lit voisin) est là pour casser quand il faut l'harmonie du système, rompre une articulation trop naturelle, une mélodie trop fluide." Dans les notes qui suivent son étude, il cite ce passage où il est question d'un phare et l'on peut se demander si le poète avait à l'esprit ce phare qui portait son nom (Hélène Gestern raconte qu'il le découvre par hasard en lisant une complainte bretonne, et il écrit alors à Paulhan : "Saviez-vous que mon prénom désignait le phare le plus avancé de la France, pas gaie cette histoire ! Me voici condamné aux tempêtes perpétuelles."(p. 545) :

Il en est qui émergent d'un océan d'effroi
Avec la poitrine qui se soulève, qui se broie,
Il y a le sable, il y a le vent, il y a le phare,
Il y a le cœur étonné en avant de ses remparts. 



Rolin, en une sorte de feu d'artifice, de bouquet final, fait une longue liste d'oeuvres où les phares brillent d'un éclat particulier.  Donnons simplement les deux dernières phrases :
"Et puis il y a le feu du cap Jonquière à Sakhaline, qui la nuit paraît à Tchekhov comme l'oeil rouge du bagne, Le Phare du bout du monde, de Jules Verne, assailli par la bande des pilleurs d'épaves menés par les sinistres Kongre et Carcante, et encore les fantasmes nécrophiles de La Tour d'amour, roman ultra-kitsch de Rachilde qui prétend se passer dans le même phare, Ar-Men, que l'austère journal de Jean-Pierre Abraham. Phares érotiques. Le phare de Baily s'allume sur la pointe de Howth tandis que Leopold Bloom s'inquiète de l'humidité de sa chemise après qu'il s'est branlé en matant les jarretières et les culottes de batiste de Gerty Mac Dowell. On en revient toujours à Ulysse."
Ne reste plus qu'une page. Stop, dit Rolin. Assez divagué. La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer, à peine s'est-elle élancée qu'elle s'arrête, bute contre le boulevard Saint-Germain.
"Et ce n'est pas en bateau que je prends le large : garé devant la vitrine aux autographes napoléoniens, Patrick m'attend, avec sa camionnette déglinguée remplie d'un dernier chargement de livres. On est le 16 juin, cent seize ans exactement après le jour dont Buck Mulligan, élevant son bol à raser comme un calice, salue la naissance sur la bai de Dublin, et qui s'achève tard dans la nuit au numéro 7 d'Eccles Street dans le lit où Leopold et Molly Bloom sont couchés tête-bêche, celle-ci soliloquant. C'est le hasard qui veut ça, je n'en. ai pas fait exprès, mais ça tombe bien."

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* Curieusement le nom de Tsamarkabed est inconnu de Google. Il est rare que le moteur soit mis ainsi en échec.