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lundi 2 janvier 2017

# 1/313 - Otto et l'attracteur étrange

"Tout d'abord, les attracteurs étranges ont l'air étrange : ce ne sont pas des courbes ou des surfaces lisses, mais des objets de dimension non entière ou, comme le disait Benoît Mandelbrot, ce sont des fractales. Ensuite, et c'est  plus important, le mouvement sur un attracteur étrange présente le phénomène de dépendance sensitive des conditions initiales. Enfin, quoique les attracteurs étranges soient de dimension finie, l'analyse en fréquences temporelles révèle un continu de fréquences."

David Ruelle, Hasard et chaos, Odile Jacob/Points Sciences 1991, p. 84.

Bravo, bien joué, je crois que pour faire fuir le lecteur, même de bonne volonté, il n'y avait sans doute pas mieux qu'une telle citation... D'emblée dans le dur. Au lieu de commencer en douceur avec une petite anecdote sympathique qui ne mange pas de pain... Bon, rassurons donc ledit lecteur : pour comprendre ce qui suivra, pas besoin de saisir parfaitement ce que décrit David Ruelle. L'attracteur étrange est un objet mathématique complexe qui rend compte de l'évolution temporelle (du mouvement) d'un système physique donné. Dans l'usage du concept que je vais faire, ce sera une métaphore, une image, un essai de description d'un ensemble d'événements. Ainsi, quand on parle du magnétisme d'une star, par exemple, on ne sous-entend pas la soumettre aux équations de la théorie électromagnétique de Maxwell et calculer son champ électrique... Non, c'est une métaphore empruntée par la littérature à la science, désignant une certaine qualité liée à l'attirance et au charisme, et passée maintenant sans aucune difficulté dans le langage courant. Ce n'est pas encore le cas de l'attracteur étrange, ce ne le sera peut-être jamais, mais je vais en tout état de cause m'y efforcer.

Attracteur étrange de Lorenz, théorie mathématique du chaos, voir http://just.loic.free.fr/index.php?page=lorenz
Sur ce site, j'emploie pour la première fois cette expression le 3 mars 2007, mais comme en passant, sans m'y attarder, à propos de Walter Benjamin et de la figure de l'Ange, et ce n'est que cinq ans plus tard que je suis plus explicite, le 1er juin 2012, avec l'article Ferraille et attracteur étrange :

"Hier j'ai hésité à parler d'un autre hasard objectif, qui s'est produit au moment même où je postais le billet Cavalier avec ma herse rouillée en contrepoint. Comme par crainte de trop en faire sur ce chapitre, comme s'il ne fallait pas trop solliciter le hasard. J'oubliais en réalité qu'il en a toujours été ainsi avec les hasards malicieux que je croisais sur ma route : ils déboulaient par vagues, par constellations, avant de se rétracter dans le silence sur de longues périodes, à tel point que j'ai forgé la notion -empruntée à la théorie du chaos - d'attracteur étrange. Cavalier me sert en fait d'attracteur étrange, de piège à coïncidences."
Tout est déjà dit ou presque : on voit que je rattache la notion au hasard objectif, expression forgée par André Breton et qui, si elle ne s'imposera pas dans la langue commune, restera célèbre dans les études littéraires, sans y être parfaitement définie, soit dit en passant. Pourquoi ne pas donc s'en tenir à ce hasard objectif ? Parce qu'il me semble que la notion d'attracteur apporte une valeur dynamique que le hasard objectif ne possède pas. Elle rend compte d'un mouvement, d'une attraction, autrement dit d'une certaine amplification d'un phénomène - et cela correspond à l'observation que je fis souvent d'une prolifération des correspondances, d'une accumulation des coïncidences, mouvements contrebalancés à plus ou moins long terme par une extinction progressive ou rapide de ces correspondances et coïncidences. Au bout du compte, le silence revient toujours, comme le calme sur un étang agité plus ou moins longtemps par les ondes concentriques d'objets perturbateurs.

Jusque là, je n'avais pas rencontré un artiste utilisant le concept avec la même valeur existentielle que je lui donne. Et puis, le 7 décembre 2016, voici Otto, l'homme réécrit, de Marc-Antoine Mathieu, publié chez Delcourt.


Il y a longtemps que j'ai découvert MAM, dont j'admire l’œuvre qui nous plonge chaque fois dans des interrogations vertigineuses. Avec Otto, il va encore un peu plus loin dans l'exploration métaphysique. De quoi s'agit-il ?
Otto est un artiste reconnu qui réalise des performances autour de la thématique du double, du miroir, reflétée dans son nom même, Otto, à vrai dire un palindrome, un mot se lisant dans les deux sens. Or, à l'issue d'une ultime performance au musée Guggenheim de Bilbao, il est la proie d'un vertige intérieur et comprend qu'il est dans une impasse. Il ne rêve plus que d'effacement. Peu de temps après, il apprend la mort de ses parents, qu'il ne voyait plus depuis longtemps. Son héritage se réduit à une maison et une malle, mais dans cette malle, qu'il retrouve au grenier très classiquement, il découvre des cahiers, des notes, des documents photo, audio et vidéo, qui concernent les sept premières années de sa vie - ses parents ayant été associés à un programme scientifique visant à enregistrer son existence de la façon la plus exhaustive.
Après une période de doute, il décide de se retirer dans un vaste loft d'une ville reculée pour tout lire, tout voir, tout entendre, tout revivre de ces années enregistrées à son insu mais dont la mémoire vive lui faisait défaut. Concentré sur les faits, les actes, les pensées de son passé, il les organise "dans leurs interrelations multiples, les agençant entre eux par une logique spatiale et temporelle."
C'est cet agencement qui va dessiner rien moins qu'un attracteur étrange.



MAM s'en explique dans un entretien sur le site de la Bédéthèque :

"En faisant ses recherches sur lui-même, Otto a produit cette forme gigantesque, qui le dépasse. Il la compare aux attracteurs étranges, ces rendus géométriques des phénomènes chaotiques. Comme la météo, un robinet qui coule ou la digestion d’un moineau. Des phénomènes engendrés par des relations de causes à effets extrêmement complexes, imprévisibles car comportant trop de paramètres. Des point aléatoires qui, après deux ou trois jours de calcul par ordinateur, peuvent être reliés pour former des dessins différents. Certains neurologues pensent que la consience fonctionne un petit peu selon la même configuration. Otto, en voulant tracer son être, débouche donc sur un attracteur étrange. Il ne savait pas ce qu’il cherchait mais il l’a trouvé en cherchant. C’est une posture de scientifique, qui devrait à mon sens être davantage utilisée dans l’art. Pour ma part, j’avance souvent dans une idée sans savoir où je vais, et à un moment quelque chose m’échappe, et je découvre des choses inattendues." [C'est moi qui souligne]
 Depuis longtemps, ici sur Alluvions, et donc aussi sur ce projet Heptalmanach, je ne fonctionne pas différemment. C'est un  attracteur étrange qui va, je l'espère, se construire peu à peu, tissé de mille liens, une figure complexe qui tiendra beaucoup à mon propre itinéraire de recherche mais qui sait, lecteur, peut-être aussi du tien ?


mardi 2 janvier 2024

Retour sur Otto et l'attracteur étrange

Le 2 janvier 2017 John Berger décédait à Antony à l'âge de 90 ans. Cela je l'appris hier en lisant "John Berger, la vie du monde", un article de la revue Ballast,  écrit par Joshua Sperling, paru en anglais sous le titre « The Transcendental Face of Art », sur Guernica, en février 2017 — et traduit par Isabelle Rousselot et Anne Feffer.

2 janvier 2017, autrement dit, il y a sept ans très exactement.

Or, ce lundi 2 janvier 2017, je publiais le premier article (sur 313) de ce que j'appelais le projet Heptalmanach, fondé comme son nom l'indique sur le nombre 7. Il s'agissait de Otto et l'attracteur étrange.  Où j'abordais le concept d'attracteur étrange à travers la bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu, Otto, l'homme réécrit (Delcourt, 2016). Il n'est peut-être pas inutile de revenir sur l'oeuvre en question. J'écrivais  donc ceci :

"Otto est un artiste reconnu qui réalise des performances autour de la thématique du double, du miroir, reflétée dans son nom même, Otto, à vrai dire un palindrome, un mot se lisant dans les deux sens. Or, à l'issue d'une ultime performance au musée Guggenheim de Bilbao, il est la proie d'un vertige intérieur et comprend qu'il est dans une impasse. Il ne rêve plus que d'effacement. Peu de temps après, il apprend la mort de ses parents, qu'il ne voyait plus depuis longtemps. Son héritage se réduit à une maison et une malle, mais dans cette malle, qu'il retrouve au grenier très classiquement, il découvre des cahiers, des notes, des documents photo, audio et vidéo, qui concernent les sept premières années de sa vie - ses parents ayant été associés à un programme scientifique visant à enregistrer son existence de la façon la plus exhaustive.
Après une période de doute, il décide de se retirer dans un vaste loft d'une ville reculée pour tout lire, tout voir, tout entendre, tout revivre de ces années enregistrées à son insu mais dont la mémoire vive lui faisait défaut. Concentré sur les faits, les actes, les pensées de son passé, il les organise "dans leurs interrelations multiples, les agençant entre eux par une logique spatiale et temporelle."
C'est cet agencement qui va dessiner rien moins qu'un attracteur étrange."

Je citais ensuite cet extrait d'entretien avec Marc-Antoine Mathieu :

"En faisant ses recherches sur lui-même, Otto a produit cette forme gigantesque, qui le dépasse. Il la compare aux attracteurs étranges, ces rendus géométriques des phénomènes chaotiques. Comme la météo, un robinet qui coule ou la digestion d’un moineau. Des phénomènes engendrés par des relations de causes à effets extrêmement complexes, imprévisibles car comportant trop de paramètres. Des points aléatoires qui, après deux ou trois jours de calcul par ordinateur, peuvent être reliés pour former des dessins différents. Certains neurologues pensent que la consience fonctionne un petit peu selon la même configuration. Otto, en voulant tracer son être, débouche donc sur un attracteur étrange. Il ne savait pas ce qu’il cherchait mais il l’a trouvé en cherchant. C’est une posture de scientifique, qui devrait à mon sens être davantage utilisée dans l’art. Pour ma part, j’avance souvent dans une idée sans savoir où je vais, et à un moment quelque chose m’échappe, et je découvre des choses inattendues." [C'est moi qui souligne]

Je concluais en affirmant que depuis longtemps, ici sur Alluvions, et donc aussi sur le projet Heptalmanach, je ne fonctionnais pas différemment. C'était un attracteur étrange qui allait, du moins je l'espérais, se construire peu à peu, tissé de mille liens, une figure complexe qui tiendrait beaucoup à mon propre itinéraire de recherche.

313 articles plus tard, ainsi qu'une fiction centrée sur l'année 1967, à laquelle je donnais ultérieurement le titre de Barbe Bleue ne passe pas le dimanche, je ne sais pas si j'ai réalisé mon objectif (je n'en ai pas tracé une représentation graphique calquée sur celle de MAM), mais ça y ressemble tout de même.

Il est maintenant très curieux et, dirais-je, éminemment étrange, que sept ans plus tard très précisément, par l'entremise de John Berger, ressurgisse cet article initial. Comme si une nouvelle boucle de sept ans était ainsi bouclée.

Et tout ceci n'a été possible que par cet élément déclencheur qu'a été ce petit déménagement parisien, et l'achat, absolument pas prévu, d'un livre de John Berger, qui me conduisit à ouvrir enfin ce roman, G., que je conservais en attente depuis je ne sais combien de temps.

Comme l'attracteur étrange est généreux (mais il peut aussi se taire, et se rendre indisponible, au sens que donne à ce terme le sociologue allemand Hartmut Rosa), il est rare qu'il se manifeste sans provoquer quelques résonances supplémentaires (à l'image d'un séisme qui s'accompagne le plus souvent de répliques). Je note tout d'abord 1) que l'ouvrage trouvé à Austerlitz, et dont le G de la couverture faisait écho au G. du roman de John Berger, a été publié en 1967, 2) que, comme dans un rêve, chaque détail compte, ainsi le code-barre barré de G. porte dans la suite numérique au-dessous un 777.


Ce n'est pas tout. En ce jour second de l'année, la grisaille et la pluie attristant la ville, je me suis plongé plus que jamais dans la lecture et j'ai fini d'une part G., d'autre part Mon année dans la baie de Personne, de Peter Handke. Or, entre ces deux romans qui ont donc marqué les derniers posts, des connexions se sont établies. On sait que Peter Handke est originaire de Carinthie, en Autriche, land le plus méridional du pays, avec une minorité ethnique slovène, à laquelle appartenait la mère de Handke (sont père était un soldat allemand qu'il n'a connu qu'à l'âge de 19 ans). Igor Fiatti, dans un article de la revue en ligne Slavica bruxellensia, « Peter Handke : La parole slovène à travers les confins », montre bien l'attachement de l'écrivain pour cette langue maternelle, visible surtout à travers le roman Le Recommencement (Die Wiederholung), publié chez Gallimard en 1989, mais affirmé aussi dans un entretien :

Dans toute ma vie, hormis ce que j'ai épié, vu et lu du national-socialisme, je n'ai subi aucun événement historique qui pût me déterminer – à part, si vous acceptez cet exemple, le bilinguisme en Carinthie du Sud, où j'ai été élevé, et où j'ai remarqué que le groupe qui parle l'allemand opprime le groupe qui parle une autre langue, le slovène, et le considère comme de valeur moindre. C'est déjà une expérience déterminante, mais dans ce cas-là, elle ne me diminue pas. C'est tout au plus pour moi un motif de me mettre à écrire. Cela renforce pour ainsi dire le pathos – ou cela fortifie le pathos et lui donne aussi une nourriture concrète.*

Si l'on veut donner un exemple de l'attention portée par l'écrivain à la langue slovène, on peut citer ce passage où Gregor Keushnig, le narrateur de Une année dans la baie de Personne commence à évoquer son idylle avec les champignons, et mentionne une récolte faite avec son grand-père dans les montagnes de Yougoslavie. Il poursuit ainsi : "Et ma mémoire n'a retenu aucune découverte de cèpes dans mon enfance. Il arrivait, assez rarement, que mon grand-père rentrât avec un exemplaire de ce qu'il appelait en slovène, de manière plutôt péjorative, jurček, mais lui qui partageait volontiers ne trahit même pas à moi ses endroits secrets, et je me figure toujours que je vais tomber sur un testament scellé où il me les dévoile." (p. 585)

Or, la quatrième partie de G. se déroule à Trieste en 1915, et commence par cette phrase : "Nuša estima que G. était différent de la plupart des autres hommes." La jeune femme est slovène. La question de la langue et de la discrimination qui l'accompagne affleure dès le second paragraphe :

"Au bout d'un moment il lui demanda d'où elle venait. La question semblait innocente et elle lui répondit qu'elle était née dans le Karst. Dans ce cas, dit-il, dites-moi quelque chose en slovène, s'il vous plaît. Elle dit en slovène : Il y a du soleil aujourd'hui. Il lui demanda de dire quelque chose de plus long. Elle dit : La plupart des Italiens méprisent notre langue. " (p. 283)

Un nom apparaît aussi dans cet extrait, qui est rien moins que fondamental : le Karst. On le trouve chez Handke dans L'histoire de mon amie, dont j'ai déjà parlé dans l'article Tu lèverais tes bras dans la nuit. Avec cette originalité  chez cette femme de refuser de donner des noms : "Mais en règle générale, rien au monde n'avait pour elle de nom particulier ou propre. La "Dalmatie", où elle habitait depuis longtemps, ne devait pas s'appeler ainsi, mais "le pays de la côte" ou "le pays des falaises sur la mer" (même le Karst était trop spécial à ses yeux)." (p. 371) On retrouve aussi le Karst plus loin dans le roman quand le narrateur revient sur son ami architecte et charpentier, en voyage au Japon : "Il n'était certes pas toujours rétribué, mais il était souffert, d'autant qu'il se mettait immédiatement au travail d'une manière qui ne laissait pas place à la contradiction. Il se tenait à l'écart, mais il ne se présentait pas  comme un étranger et faisait comme s'il était chez lui, dans le Karst ou le Frioul, sinon qu'ici, ailleurs, il menait ses entreprises à bonne fin." (p. 614)

Il est intéressant de retrouver cette alliance du Karst slovène et du Frioul dans un passage de l'étude d'Igor Fiatti : "La langue slovène « retrouvée » par Handke est symétrique, dans un tel sens, à l’idiome utilisé par Pier Paolo Pasolini dans ses Poesie friulane (Poèmes frioulans). À ce propos, Johann Strutz relève que « l’innige Ironie » (l’ironie intime) de la langue slovène de Handke exprime une idée similaire au « frioulais » de Pasolini : les deux ont choisi un idiome non corrompu, le mythe d’une culture et d’une société non aliénées, sans bourgeoisie, sans aristocratie. Une langue mère qui, dans le livre de Handke, représente par ailleurs la seule voie pour tenir en vie sa propre foi." Cette langue maternelle, la « Muttersprache »"se révèle une allégorie biblique qui ouvre une série de parallélismes entre le peuple slovène et le peuple hébraïque. La matrice architextuelle de l’Ancien Testament se concrétise dans l’âpreté du paysage du plateau du Karst, où le destin slovène de Die Wiederholung se superpose à l’écho éloigné de l’errance du peuple de Moïse dans le Sinaï. Le vent karstique, en particulier, est le souffle vital, créateur de la Genèse et, en même temps, il est le souffle de la Pentecôte – mais non dans l’interprétation chrétienne proposée par l’excellente analyse de Desbrière-Nicolas, plutôt dans la lecture hébraïque liée à la célébration du don de la Loi. Sans le vent du Karst, le narrateur reconnaît qu’il n’aurait pu raconter aucune histoire, « aucune inscription ne courrait sur ma stèle. Tout cela ne faisait-il pas une loi ? »

Peter Handke, Le dessin d’une table à la terrasse du « Schloßhotel à Velden », daté du 8 août 1978**.

C'est enfin avec Trieste que s'achève Le Recommencement : "Les échos biblico-karstiques résonnent depuis longtemps dans la production littéraire – le Karst a été transposé bibliquement dès le début du XIXe siècle dans la littérature triestine –, mais, dans le roman de Handke, les renvois au thème de la traversée, de la traversée du désert, s’accumulent dans sa recherche du seuil. La figure de Moïse se découpe enfin nettement dans le golfe de Trieste, où se conclut le voyage de Filip qui aperçoit un bateau, « l’Arche de l'Alliance »"



______________________
*Extrait de l’entretien que Peter Handke a accordé au germaniste suisse Herbert Gamper (Aber ich lebe nur von den Zwischenräumen: ein Gespräch, Amman, Zürich, 1987) : Gamper H., Espaces intermédiaires : entretiens, traduit de l'allemand par Nicole Casanova, Christian Bourgois, Paris, 1992, p. 113.

** Ce dessin correspond à l’étape d'un voyage qui a conduit Handke de Styrie en Carinthie en longeant la frontière austro-slovène (en passant par Pongratzen, Eibiswald, et la station ferroviaire Aich dans la vallée de la Jaun). L’image montre une table sur laquelle il y a un petit plateau avec une tasse de café et un verre d’eau ; à droite, on voit une carte – rappel de la marche à pied effectuée par Handke. (Lire 
Notes-dessins et dessins-récits, Esquisses, dessins et images dans les carnets de Peter Handke de 1972 à 1990, par Christoph Kepplinger-Prinz and Katharina Pektor.

samedi 29 avril 2017

# 102/313 - Le facteur de coïncidences

"La diplomatie a toujours été un problème de géopolitique et de cohabitation. Son outil principal est la compréhension de l'étrange, le pliage et la traduction pour saisir les mœurs de l'autre, son allure vitale, son mode d'existence dans ce qu'il a de plus exotique, de plus loin et de plus intime, comme les courbes d'un attracteur étrange sont parallèles sur certaines portions et diffèrent infiniment sur d'autres."

Baptiste Morizot, Les diplomates, Wildproject, 2016, p. 267.

Depuis le premier jour, j'avance ici sans savoir où je vais, en suivant les fils des différents sujets qui s'imposent à moi. Je dis bien "s'imposent", le seul choix qui me revient est de privilégier à certains moments tel thème plutôt que tel autre, ne pouvant traiter tout en même temps. Aussi suis-je contraint à de nombreuses boucles, me conduisant à revenir plusieurs fois au même endroit, à certains noeuds de bifurcation semblables, ainsi que l'écrit Baptiste Morizot, aux courbes d'un attracteur étrange. L'un de ces points d'inflexion est la figure - cela ne paraît pas très sérieux, j'en conviens - du chieur de Saint-Martial. Le gaillard avait fait remonter en mémoire une autre leste figure repérée par Claude Gaignebet sur les murs du château de Blois.

Pour la retrouver sur le site de Robin Plackert, Fragments de géographie sacrée, j'avais utilisé le moteur de recherche interne, avec le mot-clé Blois.

Deux articles seulement avaient été retournés par la recherche. Celui qui contenait effectivement la sculpture ci-dessus, et puis un second qui n'avait rien à voir, ou en tout cas, très peu à voir avec Blois.
Il s'agissait d'un article daté du 3 avril 2005 intitulé Le facteur de coïncidences, article princeps d'une rubrique qui portera le même nom, dont la raison d'être, on va le voir, est foncièrement la même que celle qui anime ce projet depuis l'origine. Voici comment Robin Plackert introduisait son billet :
"Dans Sacrifice, le chef d’œuvre d'Andreï Tarkovski, le facteur Otto se présente aux membres de la maisonnée réunis pour l'anniversaire du personnage principal du film, Alexandre, comme un collectionneur d'événements : événements singuliers qui défient la raison humaine. J'inclinerai volontiers à me présenter également comme un collectionneur, un collecteur de ces micro-événements qui parsèment nos existences et qu'on renvoie le plus souvent à l'anodin et à l'insignifiant, se hâtant d'en sourire pour ne pas réfléchir plus avant. Saillies du quotidien qu'on nomme coïncidences, et dont sans plus tarder je veux donner ici le plus récent exemple vécu."


Coïncidence aussi avec le premier article ici publié du projet Heptalmanach : Otto et l'attracteur étrange. Otto, qui n'était pas facteur, mais l'artiste plasticien de Marc-Antoine Mathieu.

A partir d'ici, s'ouvre une bifurcation qui va nous faire renouer avec le cinéma, et plonger dans l’œuvre immense d'Andreï Tarkovski. Et pour cela, en préambule, il faut revenir sur l'anecdote racontée par Robin Plackert. A suivre, comme on dit dans les bons feuilletons d'antan.

mardi 27 décembre 2016

#0 - Projet 2017 - Heptalmanach

Les paysans lisent l'almanach. Quoi de plus beau pour eux? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont des jalons sur leurs projets. De l'année qui va suivre, on connaît d'avance certaines choses. D'abord ce qui est comme immuable, c'est-à-dire le départ et le retour des étoiles; tel est le squelette de l'almanach. Une année, c'est un tour complet des étoiles.  
       Alain, Propos,1910, p. 81.

#1       Après août, j'ai fort peu écrit ici, me contentant de remplir quelques carnets dont la publication n'était pas à l'ordre du jour. J'ai fait une seule exception pour Albert Aurier, découvert fortuitement en visionnant le Van Gogh de Pialat. Néanmoins l'envie est revenue de partager avec les quelques personnes que ça intéresse une nouvelle incursion dans ce que j'ai appelé à plusieurs reprises un attracteur étrange, concept et métaphore empruntée à la théorie mathématique du chaos.

#2      Parallèlement, s'imposa un autre désir d'écriture : reprendre, sur le vénérable site des Tasons, avec l'an nouveau, une nouvelle série de fictions brèves du dimanche, sur le modèle de la fiction 1913 qui m'avait occupé pendant toute l'année 2013. Un cahier des charges de taille modeste avait régi les 52 épisodes, ordonné autour d'un certain nombre de personnages récurrents et d'une référence obligatoire à l'actualité du jour précis, un siècle avant le dimanche de publication.

View from Woolworth Building 1913

#3       Allais-je explorer sur le même mode l'année 1917 ? Je n'en avais pas envie, car l'année était à mon sens trop marquée par la guerre, et je ne me voyais pas reprendre mes personnages de 1913, car certains avaient bouclé la boucle, et leur destin était maintenant trop connu. C'est alors que j'ai eu l'idée de remonter d'un demi-siècle seulement en arrière : donc en 1967. Tout comme 1913 précédait la Grande Guerre, 1967 précédait 1968 qui, avec les événements de mai, allaient bouleverser l'Histoire, que l'on s'en réjouisse ou que l'on s'en afflige. Et puis c'est cette année-là que, personnellement, j'allais avoir sept ans. Une thématique autour du chiffre 7 commençait à s'imposer sérieusement.

#4     Pouvais-je mener de front les deux chantiers d'écriture ? Je cherchais obscurément un moyen de les relier. Et puis voilà que j'achetai L'almanach du ciel de la revue Ciel § espace, qui catalysa le projet : j'allais rédiger un almanach découpé sous la forme 52/313. 52 épisodes de la fiction 67, correspondant aux dimanches, restent 313 jours dans cette année 2017.
          Une petite manipulation numérologique m'indiquait par ailleurs que 5+2 = 7, et que 3+1+3 = 7 également. 313, nombre palindromique, soit dit en passant, c'est-à-dire pouvant se lire à l'identique dans les deux sens. Je reviendrai plus tard sur cet aspect.
          Almanach est aussi le mot qui succède à alluvion dans le Dictionnaire historique de la langue française, dirigé par Alain Rey. Il vient de al manah, "calendrier", transcription romaine d'un mot arabe d'Espagne (une telle origine métissée n'est pas pour me déplaire).



#5     Les 313 jours de semaine verront donc des chroniques dédiées à l'exploration d'un attracteur étrange, dans la définition duquel je me réserve d'entrer dans le premier numéro de la série 313. Il n'est pas impossible que de cet attracteur à la fiction 67, des rapports se tissent, ce qui serait bien dans la logique de l'affaire (ils ne seront pas forcément explicités, il importe de laisser du grain à moudre au lecteur).
          Ceci dit, à cette heure, rien n'est encore écrit, à part un vague synopsis pour la première fiction, et un canevas pour les quatorze premières chroniques : c'est dire si le projet est encore fragile, et qu'il peut capoter piteusement. Annoncer la couleur est peut-être une façon de se motiver pour dégager l'énergie nécessaire pour tenir sur toute cette longueur de temps (qui me semble effrayante quand j'y pense).

#6       Cet almanach fondé largement sur le chiffre 7 sera donc nommé Heptalmanach. Pour m'aider dans cette besogne, j'ai maintenant songé à m'adjoindre des alliés. J'entends par là sept créateurs amis à qui je vais proposer dans les jours et les semaines qui viennent d'ajouter leur pierre à l'édifice.
           Une fois encore, c'est un défi à relever, personne n'est au courant, et je ne suis sûr de rien.

Nouvelle traduction de François Bon

#7       Ami lecteur, je dois aussi te prévenir que cette plongée dans l'attracteur étrange risque de ne pas te laisser indemne. Cela me fait penser à ce jeu de rôle auquel nous avons sacrifié quelques nuits dans les années 80, L'Appel de Cthulhu, d'après H.P. Lovecraft : les personnages entraient dans l'univers du mythe et l'indispensable lecture des livres maudits comme le fameux Necronomicon leur faisaient perdre des points de santé mentale. C'est à un péril de même nature que tu t'exposes, lecteur, si tu entres véritablement dans Heptalmanach, et je te conseille donc de ne pas perdre ton arme la plus subtile : ton sens de l'humour.
          Ceci étant dit, rendez-vous dimanche 1er janvier pour la première fiction 67 !

samedi 22 décembre 2018

La main de Mauburnus

A la suite de ma chronique sur le problème du Mal, F. m'écrit :

"Pour ne pas polluer ton Blog ou ton Face Book [mais non, cher F., tu ne pollues en aucune manière], une petite réaction en direct….
Veux-tu dire que l’algorithme suprême est dans le grand rouleau ? N’ayant encore une fois pas les mêmes passes-ports que toi je suis encore resté sur le quai. Candide, mais aussi Le Mondain sont pourtant, de mes longues heures d’ennuis au lycée, parmi les rares choses qui me restent. "Oh le bon temps que ce siècle de fer…. », et aussi, là je cite de mémoire «  Quand le Grand Turc lance une galère sur la mer il ne se soucie pas des rats qui sont dans la cale » (Candide), Pourquoi le Grand Architecte se soucierait des passagers de la terre ?(...)"

Il me faut répondre, et comme je pense que cet échange peut intéresser trois ou quatre quidams dans notre genre, je rends publique cette réponse, qui ne se veut qu'invite à plus amples développements et ne prétend aucunement au dernier mot. Déclarons quand même tout de go que je ne veux pas dire que l'algorithme suprême est dans le grand rouleau, tout simplement parce que je ne crois pas tout d'abord qu'il existe quelque chose comme un grand rouleau, où tout serait écrit de toute éternité. Autrement dit je ne suis pas fataliste. D'autre part, je ne pense  pas non plus qu'il existe un algorithme suprême, qui se jouerait de tous les algorithmes inférieurs. L'attracteur étrange que j'évoque régulièrement, je ne le conçois pas vraiment comme un algorithme, au sens que donne Wikipedia par exemple de ce terme : "suite finie et non ambiguë d'opérations ou d'instructions permettant de résoudre un problème ou d'obtenir un résultat". L'attracteur étrange, métaphore empruntée à la mathématique du chaos, lorgne plutôt du côté de l'infini, de l'ambiguïté, de l'incalculable ; et il n'est pas certain qu'il cherche à obtenir un résultat. Autrement dit, nous sommes loin du Grand Architecte. Il n'a pas de plan mais il s'immisce dans les plans existants, il en déchire la rationalité étroite, il ouvre des failles dans la logique des algorithmes.


Deux mots encore sur Jacques. Ce valet, quand j'y repense, est bien éloigné du cliché habituel du fataliste, homme naturellement porté à la passivité et à l'inaction, à la résignation et à l'inertie (à quoi bon s'activer si tout est déterminé à l'avance ?). Non, Jacques est merveilleusement dynamique, enjoué, volontaire ; sa philosophie lui est surtout prétexte à causerie, elle ne constitue pas un empêchement de vivre.
Et l’œuvre elle-même n'est-elle pas à l'opposé d'un roman de type balzacien, où l'intrigue implacable façonne à sa guise les destins des personnages ? Jacques racontant à son Maître l'histoire de ses amours est sans cesse interrompu, de nouvelles bifurcations naissent et le roman finira sans que l'on soit parvenu au bout du récit. Cette liberté dramatique est la figure la plus éloignée qui soit d'un fatum inexorable.

Puisque nous parlons de bifurcations, un mot là encore sur ce roman, récit plutôt, qui en inclut plusieurs, de son propre aveu : Le grand incendie de Londres, d'un autre Jacques, Jacques Roubaud. Comme je l'ai raconté, j'ai extirpé le volume du purgatoire des magasins de la médiathèque et me suis lancé séance tenante dans sa lecture (rendu un peu difficultueuse par la reliure à bout de souffle, ou plutôt à bout de colle, qui me fit bientôt manipuler avec précaution trois morceaux distincts complètement détachés de la couverture, comme trois icebergs arrachés à la banquise). Et au bout du compte, mon attente fut globalement déçue : en premier lieu, je fus gagné par l'ennui, je dois bien l'avouer, devant les très nombreuses répétitions dans l'histoire de ce Projet qui occupa vingt ans de l'existence de son auteur sans qu'il puisse le mener à bout. Sur les 400 pages il y en a bien cent que j'ai traversées en diagonale, et c'était bien la première fois que cela m'arrivait avec Roubaud. Heureusement, à côté de ces tunnels, resurgissaient régulièrement des passages tout à fait passionnants. Cependant, j'arrivai au terme de l'entreprise sans que quelque chose m'ait vraiment retenu. L'attracteur étrange s'était tu. Aucune coïncidence à l'horizon, clin d'oeil, écho ou résonance. Nada.

Photo : Diacritik


Je n'avais pas encore achevé ma lecture que déjà j'avais prévu une variante dans le parcours, à savoir le dernier livre de Roubaud, Peut-être ou la nuit de dimanche, sous-titré, entre parenthèses, (Brouillon de prose), et Autobiographie romanesque (oui, beaucoup de choses sur une première de couverture), paru en janvier 2018, au Seuil. Celui-ci n'était pas au purgatoire et disposait d'une reliure à toute épreuve. Moins long (180 pages seulement), je le lus cette fois sans diagonaliser. Et cette fois, je fis quelques trouvailles. Par exemple, page 113, dans le chapitre XIV, Portrait d'un catégoricien, consacré au mathématicien Jean Bénabou, je lis :
"Dans la fameuse querelle entre Newton et Leibniz sur l'invention du Calcul différentiel et intégral (CDI pour les intimes), les historiens de la mathématique ne tranchent pas généralement entre l'astrologue de Cambridge (qui a bel et bien volé à Robert Hooke la théorie de la gravitation) et le directeur de la magnifique bibliothèque de Wolfenbüttel."
Dans cette phrase nous retrouvons les trois savants évoqués dans mes deux dernières chroniques, d'un côté Newton et Hooke, de l'autre Leibniz. Mais nous savons, par Chris Marker, que Roubaud évoquait déjà Hooke dans L'invention du fils de Leoprepes, en 1993. Rien de bien étonnant donc.

Autre chose : page 98, Roubaud écrit : "J'apprenais autrefois, très vite. Pour maintenir en mémoire, je m'étais mis à utiliser  (tard, trop tard, sale vie mal faite !) l'Art de Mémoire de Poche emprunté à Mauburnus. J'ai essayé en vain à l'hôpital de m'y remettre." 

J'avais été déçu finalement de lire fort peu de choses sur l'Art de la mémoire dans Le grand incendie de Londres. De mémoire, oui, il était souvent question, mais de l'ars memorativa, fort peu. Mais qui était donc ce Mauburnus ? Je n'en trouvai aucune mention chez Frances Yates, Mary Carruthers ou Lina Bolzoni. L'aurait-il inventé ? Non, Johannes Mauburnus (Jan Mombaer ou Jean Mauburne en français) a bel et bien existé. Né à Bruxelles vers 1460, mort à Paris le 29 décembre 1501, il est chanoine régulier de la congrégation de Windesheim. Grand liseur (comme Jacques Roubaud, qui se définit comme homo lisens), il extrait des Écritures saintes de courtes citations ou sentences, qu'il agrémente de commentaires.  L'ensemble est imprimé vers 1494, sous le titre de Rosetum exercitiorum spiritualium et sacrarum meditationum (Rosier d'exercices spirituels et de méditations sacrées). La notice de Wikipedia précise ensuite : "Autre invention relevant des arts médiévaux de la mémoire, tout autant que d'une passion de classifier : le chiropsalterium, qui consiste à assigner à chaque région des deux mains un sujet de réflexion religieuse."




Le Rosetum a semble-t-il servi de modèle à l'Ejercitatorio de la vida espiritual, un manuel composé par dom Garcia de Cisneros (1455-1510), abbé de Montserrat, et remis par celui-ci à Ignace de Loyola, le fondateur de la Compagnie de Jésus, lorsque celui-ci s'est arrêté au monastère, avant de se retirer dans la solitude de Manrèse. On retrouve une main semblable dans les Exercices Spirituels, maître-livre de la spiritualité jésuite.


Je ne découvre que maintenant ces liens entre Mauburnus et Loyola. Que Jacques Roubaud, fort peu religieux, ait utilisé pour apprendre des poèmes des techniques mnémoniques reprises à leur époque par les Jésuites est plutôt amusant. En tout cas, ce Mauburnus me décida à reprendre la lecture de L'art de la mémoire de Frances A Yates, que j'avais laissée en plan voici quelques mois. Il y eut alors, ce vendredi soir où je m'y collai à nouveau, un enchaînement assez vertigineux de coïncidences, qui fera l'objet du prochain billet.



vendredi 10 février 2017

# 35/313 - Where are you going ?

Ne quittons pas Pantruche. Il se trouve que j'y suis allé le samedi 21 janvier, avec les amis du Manteau d'Arlequin de Cluis. Le bus tôt le matin (que nous avons failli rater pour cause de réveils défaillants), qui nous a déposés près de la Bourse. Quartier libre et rendez-vous le soir au théâtre Saint-Georges pour voir ensemble la pièce Les Faux British.
Avant d'aller au musée Picasso pour l'exposition Picasso-Giacometti, j'ai conduit les enfants jusqu'au Bon Marché, 24 rue de Sèvres, dans le septième arrondissement, un grand magasin où je n'avais foutredieu jamais mis les pieds. Vous vous doutez bien que je ne venais pas pour le shopping, non, je tenais à venir parce qu'un article de Philippe Dagen dans Le Monde m'avait mis l'eau à la bouche : dans l'enceinte même du magasin, la plasticienne japonaise Chiharu Shiota présentait une exposition qui résonnait fortement avec ma propre imagerie : Where are you going ?

Photo : Pauline

Suspendus dans le vaste espace central du magasin, cent cinquante formes de bateaux enserrés de fils blancs. Ailleurs, un tunnel de fils enchevêtrés. Tout le travail de Chiharu Shiota consiste à tisser des réseaux arachnéens dans les différents lieux qu'elle investit. Philippe Dagen écrit que la regarder à l’œuvre est une expérience étonnante : "La pelote à la main, perchée sur un escabeau, Shiota travaille très vite. Les décisions semblent immédiates : à droite, à gauche, en faisant passer le fil devant ou derrière ceux qui sont déjà tendus, en le tirant plus ou moins, elle fait se multiplier lignes et angles. Les gestes sont courts, précis et terriblement rapides." Aucun projet initial ne préside à ces géométries filaires :  « Je suis guidée par le lieu. Ce que je pourrais préparer à l’atelier serait trop petit ou trop grand. Il y aurait trop de différences. Donc, je fais le maximum sur place. »


Ici elle use pour la première fois du fil blanc en souvenir du Mois du Blanc inventé par Aristide Boucicaut, le fondateur du magasin. A Venise, c'est le rouge qui prédominait, dans son exposition
The Key in the Hand, où des centaines de clés rouillées étaient suspendues au-dessus de vieilles barques.
“The Key in the Hand”, 2015,  la Biennale de Venise
Ou bien c'était le noir, comme à Düsseldorf, encore en 2015 :

“A Long Day” 2015, K21 Kunstsammlung Nordrhein Westfalen, Düsseldorf
 ou à Marseille, en 2014.


Pourquoi ces labyrinthes de fil m'émeuvent-ils autant ? Sans doute parce que j'y ai reconnu une étroite parenté avec l'attracteur étrange d'Otto. Lui aussi, perché comme Chiharu sur son escabeau, il ne cesse d'entrecroiser les filaments du destin.
Qu'est-ce qui amène ces artistes d'aujourd'hui à dessiner ces formes dans l'espace ? Tous les deux posent avec ces créations la question de la destination, du chemin existentiel. Where are you going ? demande Chiharu, qui précise que ce titre "renvoie à l’incertitude du voyage qu’est notre vie. Nous sommes parés au départ mais ne savons pas exactement où nous allons. Chaque jour, nous sommes la cible d’une quantité invraisemblable d’informations, qui font que tout est à portée toujours plus facilement, toujours plus rapidement. Mais le corps humain ne s’adapte et n’évolue pas à la même vitesse, ce qui rend les choses plus complexes au moment de trouver la vraie signification de la vie." 

Marc-Antoine Mathieu parle aussi de cette quête sans objectif défini, de cet abandon à l'inattendu : "Otto, en voulant tracer son être, débouche donc sur un attracteur étrange. Il ne savait pas ce qu’il cherchait mais il l’a trouvé en cherchant. C’est une posture de scientifique, qui devrait à mon sens être davantage utilisée dans l’art. Pour ma part, j’avance souvent dans une idée sans savoir où je vais, et à un moment quelque chose m’échappe, et je découvre des choses inattendues."

*
Le soir, en revenant du théâtre, nous sommes passés inopinément par la rue Montmartre, et j'ai pensé à Poe, à Dupin rencontrant ici le narrateur dans un obscur cabinet de lecture, à la recherche tous les deux d'un même livre, "fort remarquable et fort rare". L'attracteur étrange continuait de tisser ses liens.

vendredi 1 juin 2012

Ferrailles et attracteur étrange

Hier j'ai hésité à parler d'un autre hasard objectif, qui s'est produit au moment même où je postais le billet Cavalier avec ma herse rouillée en contrepoint. Comme par crainte de trop en faire sur ce chapitre, comme s'il ne fallait pas trop solliciter le hasard. J'oubliais en réalité qu'il en a toujours été ainsi avec les hasards malicieux que je croisais sur ma route : ils déboulaient par vagues, par constellations, avant de se rétracter dans le silence sur de longues périodes, à tel point que j'ai forgé la notion -empruntée à la théorie du chaos - d'attracteur étrange. Cavalier me sert en fait d'attracteur étrange, de piège à coïncidences. Consignons donc celui d'hier.


En arpentant mon domaine, et en photographiant donc cette vieille herse, je songeai à Pierre Bergounioux, dont j'achève la lecture du troisième Carnet de notes, 2001-2010. Il me reste la dernière année à lire, 2010, et il me faudra donc douze jours pour mener cela à bien, car je ne lis qu'un mois par soir, chaque soir ou à peu près. Une des activités annexes de Bergounioux, à laquelle il sacrifie pendant son invariable séjour de juillet en Haute Corrèze (encore que cette passion décline durant cette troisième décennie de notes), c'est le travail du fer, la sculpture à partir de pièces métalliques glanées dans les casses.

Dans un article de juin-juillet 96, du Matricule des Anges, on peut lire ceci :

"Chacun des murs de la pièce est recouvert de livres et de "ferrailles" -c'est ainsi que l'auteur appelle modestement ses propres sculptures dont le matériau de base n'est autre que de vieux outils dénichés dans des casses et revisités par l'écrivain-artiste. Pierre Bergounioux trouve dans ces objets une grâce spéciale, liée pour une bonne part à ce qu'ils représentent socialement, historiquement et symboliquement : "L'âge du fer s'achève. Alors qu'il m'a semblé qu'il était encore dans son essor quand je suis né. Tout petit, je ramassais des bouts de ferraille. Le jour où j'ai vu quelqu'un souder à l'arc électrique, ça a été une révélation. Dès que j'ai trois jours en Corrèze, je soude. Il m'a semblé qu'à travers cette activité, je tâchais à sauver un monde qui fut, la société agraire d'où je viens. ". C'est avec un respect extrême qu'il caresse et commente les divers objets qu'il a travaillés; des pièces de forge du XVIIIe et XIXe siècles, des pièces métalliques provenant des anciennes charrettes de cultivateur et transformées en cavalier ou en antilope, mais aussi des masques africains : "Là, ce sont des reproductions des figures de reliquaires Bakotas (peuple du Congo et du Gabon, NDLR). Ils portent leur mort sur eux avec les ossements des morts dans des paniers. Le panier est fermé en haut et coiffé de cette figure. Quand vous mettiez une gouge et un maillet dans les mains de ces brutes d'anthropophages, ils tiraient du bois les figures africaines les plus troublantes que j'ai jamais vues. Ils ont une intuition de la beauté qui les met extrêmement haut dans le tableau de l'humanité." En ce qui le concerne, l'auteur soude pour son plaisir, sa délectation personnelle. Ces moments-là sont pour lui des moments bachelardiens. Il ne pense pas aux livres qu'il est en train d'écrire quand il est à ses sculptures.

Je me demandai donc, en voyant cette herse et d'autres vestiges de l'activité agricole de mes parents et grands-parents, ce que l'ascète corrézien pourrait bien en faire, quelles figures il en tirerait. C'était simple questionnement, sans réponse, je n'éprouve pas quant à moi le besoin de donner une vie seconde à ces outils, leur beauté rude et inutile me suffit.
Et puis voilà qu'au moment de l'écriture du billet, à 22 h 41 très précisément, alors que j'ai déjà choisi de mettre la herse, je reçois un courriel de ma compagne de jeu théâtral, l'Annie de Pok représenté la semaine dernière. Un courriel très court :

Patrick, je viens d'entendre à "La grande librairie" (sur la 5) comme "recommandation" le (ou les) Carnet(s) de notes de Pierre BERGOUNIOUX ... est-ce le BERGOUNIOUX dont tu m'as parlé (à Mouhers) comme étant ton auteur préféré ?
Bonne nuit mon cher Gaston. 

C'était bien lui. Je n'avais pas exactement dit que c'était mon auteur préféré (je n'ai pas d'auteur préféré, mais une galaxie d'auteurs de prédilection dont il fait partie, c'est vrai), mais je l'avais évoqué, au comptoir du manège carré, en buvant une bière artisanale. Ce rappel sonnait donc comme un écho à ma propre méditation de midi, prolongée sur le blog.

Voilà où mène la conversation d'un vieux filmeur dans son hôtel parisien.
Dans l'extrait d'aujourd'hui, le vieux filmeur a la goutte, le pied enflé, qu'il doit soigner à la Colchicine. Il retourne dans sa chambre en fauteuil roulant. Il filme la misère du corps. La même que décrit au fil de jours Bergounioux qui, depuis qu'il a perdu connaissance dans le RER et connu plusieurs passages à l'hôpital, vit dans la crainte de mourir, de voir s'ouvrir devant lui "les portes sombres".


2 mai 2012 - Conversation avec Alain Cavalier à... par lacinematheque

mardi 26 août 2014

Les Merveilles célestes

"di 20-21.07.14
Dublin.

les rives de la Liffey, qui réminiscent forcément Joyce, tout comme le Trinity college réminisce Beckett.
la library, la long room du college : ce vaste, imposant dépôt de nos pensées d'hommes, morts, impressionnant dépôt d’alluvions de récits et de paroles échouées… je m'y suis arrêté longuement dans le silence, à savourer, presque me recueillir, lieu prégnant en odeurs de vieux papiers, de feuilles de veau, de vieux bois, de cuir…"


Fred Griot (Refonder)

Il n'est peut-être pas superflu de rappeler de temps à autre l'intention de ce blog : 

"Alluvions dit bien la variété de ce qui se déposera ici, aussi bien dans la forme que dans le contenu : notes bien structurées, développements de pensées, ouvertures réflexives comme citations, anecdotes, traits, emprunts, essais, repentirs, esquisses, nervures de néant, griffures, phrases juste sauvées de l'abîme. De la pierre et de la boue, du sable et du roc."

Mais il arrive aussi que de ce désordre émerge comme une construction, que de l'informel surgissent des motifs, qu'une figure se dessine, que des correspondances se tissent. C'est le travail de ce que j'ai nommé l'attracteur étrange, en empruntant le concept à la théorie du chaos, mais que l'on pourrait tout aussi bien rattacher au hasard objectif cher à André Breton.

Il semble que nos vies ne soient pas entièrement déterminées, pas plus qu'elles ne sont abandonnées à l'aléatoire. L'attracteur étrange nous invite à quitter la vision de la vie comme ligne droite, chemin unique, destin, pour une vision plus large, plus haute, plus profonde, en surface, en volume. Chaque être paraît relié à une constellation, et en cela l'intuition astrologique n'est sans doute pas sans fondement, même s'il convient de ne pas se laisser enfermer dans les rets d'un autre déterminisme dont les tentations prophétiques ont toujours sombré dans le ridicule et le pathétique.

Littoral, près des marais d'Yves (août 2014)

Nous sommes partie prenante d'un univers en mouvement, un mouvement qui plus est non uniforme, pourvu de vitesses variables, composé d'accélérations et de fulgurances comme de ralentis ou de stagnations. L'attracteur se lève parfois comme un vent impérieux, soufflant sur nos steppes intérieures pendant des jours et des semaines, mais il lui arrive de s'éteindre, de se tapir dans les replis du temps.

Ce n'est pas actuellement le cas, loin de là, et je sens bien qu'il me faudra plusieurs posts pour rendre compte des dernières manifestations du phénomène.

Commençons par ce qui semble le plus anodin : ce roman de Patrick Modiano, Accident nocturne, publié en 2003, mais acheté seulement cette année sur l'avenue des Marins, à la brocante mensuelle (avenue qui fait partie de ces lieux, en apparence profanes, qui délivrent régulièrement leur moisson épiphanique). Modiano qui s'est imposé à l'automne 2012 comme l'une des étoiles majeures de ma propre constellation.

"Une, deux, trois fois, on dirait que le destin - ou le hasard - insiste, voudrait provoquer une rencontre et orienter votre vie vers une nouvelle direction, mais souvent vous ne répondez pas à l'appel. Vous laissez passer ce visage qui restera pour toujours inconnu et vous éprouverez un soulagement, mais aussi un remords. " (p. 37)

Il dit très simplement la nature de l'attracteur, qui appelle mais ne contraint pas. Page 92, on lit cette phrase que l'on peut retrouver presque identique dans plusieurs de ses romans :

Il me semblait que dans ma vie une brèche s'était ouverte sur un horizon inconnu.

A ce mot brèche chez Modiano, j'ai consacré une note entière. De même à cet autre mot "horizon", qui fait matière d'ailleurs d'un titre de livre. Au bout du compte, il y a toujours de l'inconnu, toujours une réserve d'inconnu que l'on se doit de ne pas effaroucher, dont l'approche se fait avec discrétion, qu'on laisse plus venir à soi qu'on ne le traque réellement :

Il faut attendre que les autres viennent vers vous d'un mouvement naturel. Pas de gestes trop brusques. Rester immobile et silencieux et se fondre dans le décor. Je m'asseyais toujours à la table la plus retirée. Et j'attendais. J'étais quelqu'un qui s'arrête au bord d'un étang au crépuscule et laisse son regard s'accommoder à la pénombre avant de voir toute l'agitation des eaux dormantes. (p .96)

Oui, les eaux dormantes sont un leurre, cachant une activité parfois redoutable. Bars de nuit, façades livides, campagnes atones dissimulent souvent de troubles trafics, de louches affaires dont on ne saura probablement jamais le fin mot. Le narrateur apparaît donc comme un passager clandestin dans la ville, toujours en instance de déménagement, allant d'un hôtel à l'autre, changeant de quartier en fonction des urgences du jour. Dans cette existence désargentée et solitaire, il arrive néanmoins qu'une éclaircie se produise :

Au cours de ces nuits blanches, ce que je regrettais le plus, c'était d'avoir laissé tous mes livres dans ma chambre de la rue de la Voie-Verte. Pas beaucoup de librairies dans le quartier. J'avais marché vers l’Étoile pour en découvrir une. J'y avais acheté quelques romans policiers et un vieux volume d'occasion dont le titre m'intriguait : Les Merveilles célestes. A ma grande surprise, je ne parvenais plus à lire les romans policiers. Mais à peine avais-je ouvert Les Merveilles célestes qui portait sur la page de garde cette indication : "Lectures du soir", que je devinais combien cet ouvrage allait compter pour moi. Nébuleuses. La Voie lactée. Le monde sidéral. Les constellations du Nord. Le zodiaque, les univers lointains... A mesure que j'avançais dans les chapitres, je ne savais même plus pourquoi j'étais allongé sur ce lit, dans cette chambre d'hôtel. J'avais oublié où j'étais, dans quel pays, dans quelle ville, et cela n'avait plus d'importance. Aucune drogue, ni l'éther, ni la morphine, ni l'opium ne m'aurait apporté cet apaisement qui m'envahissait peu à peu. (p. 118)

Les Merveilles célestes ne sont pas une invention. Ce livre existe bel et bien, Modiano ne le mentionne pas mais l'auteur en est le célèbre Camille Flammarion. Il est disponible sur Gallica.





jeudi 9 février 2017

# 34/313 - Crécher à Ménilmuche

"Et décidément Facebook semble pris dans les rets de l'attracteur étrange (dont il me plaît de penser que les "algorithmes" insoupçonnés sont bien supérieurs en complexité et en intelligence à ceux de l'entreprise de Zuckerberg) (...)"

J'écrivais ceci le 27 janvier, sur Histoires de chats, et j'y repense souvent : tout se passe comme si l'attracteur étrange se servait de tous les réseaux à disposition, donc internet et les réseaux sociaux également, les utilisant comme vecteurs de ses collisions. J'en ai constaté déjà plusieurs exemples sans toujours songer à en enregistrer une trace. Mais c'est ce que je pense faire maintenant de façon plus systématique. Dernier en date : la publication hier sur FB de l'article #28. Le fil d'actualité contenait juste en dessous un statut de France Culture traitant aussi de l'histoire de Paris :

On a toujours le droit bien sûr de ne pas être convaincu, mais j'ai plus fort au magasin. Et cela ne concerne plus tellement FB mais encore Jacques Yonnet, qui était mentionné dans mon statut. J'insiste encore sur la "charge" que semble receler cette figure trop méconnue de la littérature. Je lis à petites lampées le recueil Troquets de Paris, qui rassemble une partie de ses chroniques à L'Auvergnat : c'est un alcool fort qui a besoin de se faire déguster. Or, hier après-midi, j'ouvre le volume où je l'avais laissé la veille et je tombe sur ceci :


Je suis resté scotché par la première ligne - C'est loin le quartier de Ménilmuche ! Surtout quand on "crèche" du côté des Ecoles (...) - car le matin même en rectifiant  une partie de la fiction brève du 5 février 1967, où entre en scène le cinquième personnage de l'histoire, l'inspecteur Edmond Lagneau, j'avais écrit précisément ceci :

Si l’on pardonnait, même Bougrin, à Lagneau ses lubies ufologiques, c’est uniquement parce qu’il avait sur le versant opposé de sa personnalité un don réel pour l’investigation policière. Dans ce type d’enquête, il était l’homme le plus rationnel qui soit, l’Auguste Dupin de la section, le Sherlock Holmes de Ménilmuche (son quartier de naissance où il persistait à crécher, veillant de près sur son vieux papa, ancien anarcho-syndicaliste chez Renault). Sa vie se divisait en deux compartiments étanches, d’un côté la recherche maniaque des traces de l’étrange, de l’autre l’enquête patiente, obstinée et sagace autour des indices du crime. Et en ce moment, il avait fort à faire des deux côtés.

Aucune logique ne me conduisait nécessairement à faire "crécher" mon inspecteur à Ménilmuche (que j'aurais aussi bien pu désigner par son nom véritable, Ménilmontant).
Est-ce une malice posthume de Jacques Yonnet ? Si c'est le cas, eh bien, comme vous le disiez à chaque fin de chronique, à la bonne vôtre, Jacques !

vendredi 24 juillet 2020

Nobody et le bouffon

Procès-verbal. Le 18 avril 2018, achat du récit de Philippe Lançon, Le Lambeau. Le soir-même, à la scène nationale Equinoxe, j'assiste, en compagnie de Gabriel, à la seconde représentation de la pièce Festen, d'après le film de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, adapté par Bo Hr. Hansen et mis en scène par Cyril Teste, à la tête du collectif MxM.
Il faut commencer par là : ce collectif MxM, dont j'avais vu en février 2017, à Equinoxe encore, le spectacle emblématique, Nobody, performance filmique d'après Falk Richter. "Impulsé en 2000 par le metteur en scène Cyril Teste, le créateur lumière Julien Boizard et le compositeur Nihil Bordures, le Collectif se constitue en noyau modulable d’artistes et techniciens, réunis par un même désir de rechercher, créer et transmettre ensemble ; de questionner l’individu simultanément en tant que spectateur du réel, de la représentation et de la fiction." Le spectacle m'avait impressionné par sa force et sa précision, mais mon intérêt avait été décuplé par le fait qu'il entrait en collision avec ma thématique du moment. J'étais pleinement lancé dans le projet Heptalmanach, dont l'objet était de produire un article par jour, et l'une des figures marquantes en ce début d'année était la présence récurrente du palindrome, qui s'était invité dès le premier article sur Otto et l'attracteur étrange, autour de l'oeuvre de Marc-Antoine Mathieu.

Otto était un palindrome, et Marc-Antoine Mathieu lui-même pouvait être abrégé en MAM, séquence également palindromique. Le second article, consacré à Premier contact, le film de Denis Villeneuve, confirmait cette orientation : Louise Banks, l'héroïne, a une fille à qui elle donne le prénom d'Hannah. "Quand j'ai entendu ça pendant la projection, écrivais-je alors, j'ai tout de suite pensé qu'il s'agissait là encore d'un palindrome (rappelez-vous d'Otto, de Marc-Antoine Mathieu), or cela a été confirmé par le commentaire qui suivait, qui usait du même mot : « Ton prénom [un palindrome] est l'histoire de ta vie », dit Louise à Hannah."
Or, il est clair que MxM, le nom du collectif est aussi un palindrome (qui n'est donc pas sans rappeler le MAM du dessinateur d'Otto).
Autre topos marquant : le nombre 7, au coeur du projet (nous sommes en 2017, d'où le nom d'Heptalmanach). Les aliens du film de Villeneuve sont d'énormes poulpes à sept tentacules que l'on nomme évidemment les Heptapodes. Quant à Otto Spiegel, chez MAM, c'est un artiste reconnu qui réalise des performances autour de la thématique du double, du miroir, reflétée donc dans son nom même.  Or, à l'issue d'une ultime performance au musée Guggenheim de Bilbao, il est la proie d'un vertige intérieur et comprend qu'il est dans une impasse. Il ne rêve plus que d'effacement. Peu de temps après, il apprend la mort de ses parents, qu'il ne voyait plus depuis longtemps. Son héritage réduit à une maison et une malle, mais dans cette malle, qu'il retrouve au grenier très classiquement, il découvre des cahiers, des notes, des documents photo, audio et vidéo, qui concernent les sept premières années de sa vie - ses parents ayant été associés à un programme scientifique visant à enregistrer son existence de la façon la plus exhaustive.
Je fus donc très intéressé de lire sur le site du collectif que " Point de convergence des recherches menées par MxM, la performance filmique est une œuvre théâtrale qui s’appuie sur un dispositif cinématographique en temps réel et sous le regard du public. Elle s’identifie par une charte qui définit en sept points son territoire de création."(C'est moi qui souligne).


J'avais également été interloqué par le salut final où les comédiens (14) et techniciens (2) s'étaient alignés sur le bord de scène selon une structure très nettement palindromique, avec mise en valeur du septenaire.

note du Cahier bleu (février 2017)
Je n'avais pas rendu compte de cela à l'époque, comme souvent emporté sur d'autres pistes. Mais, en 2019, deux ans plus tard, j'étais d'autant plus attentif à cette nouvelle performance où théâtre et cinéma entraient une nouvelle fois en synergie.
A revoir les photos sur le site d'Equinoxe, je m'aperçois que la structure symétrique du palindrome est bien présente dans la scénographie de Festen.



Mais ce qui me toucha, au-delà de la puissance propre de la pièce, qu'il ne faudrait pas oublier, c'est la coïncidence que je relevai avec le livre de Philippe Lançon. Voici le passage en question, à la page 12, c'est-à-dire la seconde page du récit :
"Pendant la représentation, j'ai sorti mon carnet. Le dernier mot que j'ai noté ce soir-là, dans le noir et de travers, est de Shakespeare : "Rien de ce qui est, n'est." Le suivant est en espagnol, en lettres beaucoup plus grosses et tout aussi incertaines. Il a été écrit trois jours plus tard dans un autre type d'obscurité, à l'hôpital. Il est adressé à Gabriela*, mon amie chilienne, la femme dont j'étais amoureux : "Hablé con el médico. Un año para recuperar. ¡Paciencia ! ." Un an pour récupérer ? Rien de ce qu'on vous dit n'est, quand vous entrez dans le monde où ce qui est ne peut plus être vraiment dit."
"Rien de ce qui est, n'est." Cette phrase, Lançon le précisera plus loin, est prononcée par le bouffon de La Nuit des rois. Son nom est Feste.
Comment ne pas faire le lien avec le nom de la pièce que je venais juste de voir : Festen **?

Note du cahier bleu (18 avril 2019)

La note d'intention du spectacle me confortait dans cette vue, car Shakespeare, déjà, y était à l'honneur : Festen résonnait, affirmait-elle, avec la tragédie d'Hamlet. Il y était question aussi de jumeaux, une fille et un garçon, comme Viola et Sébastien dans La Nuit des rois. Et puis surtout il y avait cette phrase, en écho parfait avec la parole du bouffon Feste : "S’engage alors un véritable duel entre « ce qui est et ce qui n’est pas ».***

Festen - Note d'intention
La mise en scène cet été de La Nuit des rois, peu après la lecture des Chroniques de l'homme d'avant, de Philippe Lançon, a en somme réactivé ces résonances : depuis février 2017 et après avril 2019, c'est juillet 2020 qui permet in fine leur mise en relief et perpétue leur souvenir à travers ce site. J'ai déjà précisé que ces faits de 2019 font partie d'une constellation symbolique plus vaste. Je ne sais pas encore dans quelle mesure je vais pouvoir en restituer les contours et la dynamique, mais ceci confirme une observation récurrente : l'Attracteur étrange aime à opérer des retours, à provoquer des rimes entre différentes époques. Le passé n'est pas perdu qui vient se réfracter dans une configuration  nouvelle qui en porte la trace encore vivante.

_______________________
* La mention de l'amie chilienne, Gabriela, me conforte aussi dans la croyance que lorsque l'Attracteur étrange est à l'oeuvre chaque détail compte. J'hésitais à mentionner la présence à mon côté de mon fils Gabriel pendant la représentation. Après tout cela ne paraissait pas avoir la moindre importance. C'est seulement en recopiant cette citation de Lançon que j'ai percuté sur le prénom Gabriela. Toute présence a son importance.

** Et, dans une moindre mesure, avec le nom du metteur en scène, Cyril Teste.

*** Ce jeu entre ce qui est et ce qui n'est pas est exploré aussi par le grand metteur en scène Thomas Ostermaier, qui a donné aussi sa version de la pièce : "À l’aube d’une crise de la représentation que les pièces de Shakespeare pressentent et qui éclora pleinement dans le théâtre du xxe siècle, La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez est entre autres l’histoire de la corrosion du pouvoir par l’amour. L’un et l’autre sont intimement liés dans le personnage d’Orsino, duc malade d’amour, auquel les rênes du royaume ont échappé en raison de son désir insatiable pour Olivia – à moins qu’il ne s’agisse plutôt de l’amour qu’il porte à son propre état d’amoureux. Sa maladie, comme la voix « très mélodieuse et virale » du fou, contamine les personnages que le destin réunit en Illyrie, pays mystérieux et sombre au-delà de la Méditerranée où les jumeaux Viola et Sébastien ont échoué, et où rien n’est ce qu’il paraît être."[C'est moi qui souligne]

Cette version n'a pas été du goût de Philippe Lançon lui-même, dont je viens de découvrir avec quelque surprise la critique dans Libération, au 4 octobre 2018 : "A la Comédie-Française, Thomas Ostermeier signe une mise en scène poussive et grotesque de la pièce de Shakespeare." Quand l'on sait la place de cette pièce dans sa dramaturgie personnelle, on conçoit bien qu'il ne pouvait qu'être exigeant avec cette nouvelle version, qu'il juge ennuyeuse : "cette pièce si complexe devient incompréhensible et l’on en vient à préférer la vanité puritaine et piégée du pauvre Malvolio."

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Ajout du 25 juillet : Sur l'être et le non-être, le vertige d'aujourd'hui avec Parménide et Platon.

Ajout du 27 juillet : Le palindrome (Rêver de Franck Thilliez, la couverture de Il était deux fois du même, dans le vertige du jour, avec Rémi Schulz).