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vendredi 27 mars 2020

Penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas

" - Marseille, dit Marc d'un ton ferme. La peste arrive à Marseille.
Adamsberg s'était attendu à une diversion du semeur puisque son texte décrivait une éclosion nouvelle, mais pas à une sortie de Paris.
- Vous êtes sûr de vous, Vandoosler ?
- Formel. C'est l'arrivée du Grand Saint-Antoine, le 25 mai 1720, aux îles du château d'If, vaisseau venant de Syrie et de Chypre, chargé de ballots de soie infectés et portant à son bord un équipage déjà décimé par la maladie. Les noms manquants des médecins sont Peissonel père et fils, qui sonnèrent l'alarme. Le texte est célèbre et l'épidémie aussi, un désastre qui enleva près de la moitié de la ville."

Fred Vargas, Pars vite et reviens tard, Vivian Hamy, 2002, p. 207-208.

Dans  l'article La grande maladie du vieux temps, j'ai décrit les récurrences du nombre 9, avec ses dérivés 99 et 999. Au moment de sa rédaction, et les jours qui ont suivi, d'autres manifestations du nombre ont pu être enregistrées. C'est là un effet typique de l'Attracteur étrange, en une sorte d'épidémie sémiotique courant parallèlement à l'épidémie virale qui traverse le pays et la planète. Et n'est-ce pas étonnant de retrouver Marseille - au coeur d'une polémique ces jours-ci -, dans  deux livres cités dans l'article, le polar de Fred Vargas (voir supra) et  GEnove, de Benoît Vincent, dont l'avant-propos est écrit dans la ville phocéenne ?

Scène de la peste de 1720 à la Tourette (Marseille), tableau de Michel Serre (musée Atger, Montpellier).


Ce ne sont pas moins de neuf occurrences du 99 que j'ai recensées entre le 7 et le 23 mars. La première est déjà tragique. Elle se situe dans Les Disparus de Daniel Mendelsohn, au moment où la quête de l'auteur le conduit au Danemark pour recueillir le récit d'un survivant de la ville de Bolechow. Mendelsohn note que ce petit pays est le seul en Europe à avoir opposé une résistance "paisible, mais remarquablement efficace, aux politiques antijuives des nazis, l'exemple le plus spectaculaire étant le passage clandestin et réussi, en une nuit, de presque tous les huit mille Juifs du pays dans des petits bateaux jusqu'à la Suède, avec (selon le livre que j'ai consulté) seulement quatre cent soixante-quatre Juifs déporté à Theresienstadt"(p. 506-507). Les calculs sont simples : alors que 6 % des Juifs du Danemark ont péri dans l'Holocauste, seuls 48 Juifs de Bolechow ont survécu, sur les six mille qui habitaient la ville, autrement dit 99, 2 % des Juifs y ont été exterminés.
Ce nombre, que Mendelsohn donne en lettres la première fois, revient sous forme numérique à la page 545, à l'heure du bilan de cette extraordinaire enquête sur plusieurs continents :
" Nous avons appris tout ça et, naturellement, nous avons appris leurs histoires aussi, les histoires des narrateurs ; et c'est donc devenu une partie de notre histoire aussi. Les cachettes, le bunker, le grenier, les rats, la forêt, les faux certificats de naissance, les granges. Et il y a l'histoire du présent : les gens que nous avons rencontrés et à qui nous avons parlé, leurs familles, la nourriture que nous avons mangée, les rapports que nous avons établis maintenant, aujourd'hui, à 99,2 chances contre 1."
Les cachettes, le bunker, les granges, tout cela ce sont aussi des histoires de confinement, pas devant un virus mais devant une menace plus humaine, encore plus cruelle et implacable, celle des nazis et de leurs collaborateurs ukrainiens.

L'ironie de l'histoire c'est que ma deuxième occurrence provient d'un Allemand. De la tragédie on passe plutôt à la comédie. Jugez-en : je ne sais plus par quel média je tombe le 10 mars  sur ce qui peut apparaître comme une blague : en février dernier,  Simon Weckert, un artiste berlinois, a trompé Google Maps en provoquant un embouteillage virtuel par le transport de 99 smartphones dans un petit chariot.


Pourquoi 99 ? Aucune précision là-dessus. Il fallait bien sûr un nombre important de smartphones connectés pour créer le bouchon virtuel, mais 98 ou 100 n'auraient rien changé. On peut considérer que ce nombre 99 possède pour le moins une aura particulière.

Retour à la tragédie pour ma troisième apparition du nombre. Lors de la projection du thriller de Todd Haynes, Dark Waters, à l'Apollo le 11 mars. Lutte inégale entre un avocat tenace, Robert Billott (Mark Ruffalo), et la multinationale de l'industrie chimique DuPont de Nemours (au nom français si trompeur en sa douceur feutrée), dont il a découvert qu'elle polluait en toute connaissance de cause les eaux de la ville de Parkesburg avec une molécule servant à fabriquer le Teflon. Un carton explicatif à la fin du film révèle que 99 % de l'humanité possède cette molécule dans le sang. 


Quatrième occurrence de 99 le lendemain, en lisant le hors-série de la revue Socialter intitulé Le réveil des imaginaires, et en particulier cet entretien avec Alain Damasio. Il y rebondit sur une évocation des créatures extraordinaires qui sont au coeur de son roman, et qui lui donnent aussi son titre : Les Furtifs :
"Les furtifs sont donc des créatures de l'ouvert. Ils sont faits de sons, s'ils sont vus, ils meurent et se transforment en une statue, belle à regarder mais figée.

C'est une manière de dire que le visuel tue. C'est d'ailleurs littéralement le cas dans l'armée. Voir sa cible = la tuer. Peut-être est-ce suggérer que la société de l'image dans laquelle nous vivons tue aussi. Je comprends très bien que des cinéastes ou des photographes puissent dire le contraire. sauf qu'aujourd'hui 99 image sur cent sont utilisées pour nous formater et faire passer un mot d'ordre qui susurre : "Achetez !" L'image est une forme d'expression, ultra-étudiée pour manipuler neurologiquement. Je fais attention à ne pas trop mettre de descriptions visuelles dans mes livres, à faire confiance au lecteur et à son désir de produire ses propres images. On ne devrait jamais imposer au lecteur un imaginaire qui l'empêche de travailler le sien par lui-même." (p .79)
Le lendemain encore, je regarde sur France 3 le documentaire consacré à Boris Vian, Un coeur qui battait trop fort. Vian qui aurait eu 100 ans cette année, Vian qui était persuadé de ne pas dépasser la quarantaine, à raison puisqu'il est mort quelques mois avant cet anniversaire, au cours d'une projection  de J'irai pas cracher sur vos tombes. Ce qui fait qu'il est mort à 39 ans le 23 juin 1959. Ce qui fait beaucoup de dates en 9 pour Bison Ravi alias Boris Vian - neuf lettres -,  d'abord nommé Equarisseur de première classe avant de devenir Satrape et Promoteur Insigne de l'Ordre de la Grande Gidouille du Collège de Pataphysique. Vian qui, lors d’une émission de radio, en mai 1959, un mois donc avant sa mort, "expliqua, nous disent Nicole Bertolt et Anne Mary, qu’il faisait de la ‘Pataphysique depuis qu’à l’âge de neuf ans il avait été marqué par une phrase dans une pièce de Robert de Flers et Gaston Arman de Cavaillet, La Belle Aventure: « Je m’applique volontiers à penser aux choses auxquelles je pense que les autres ne penseront pas. » Il devait toujours garder en lui cette clé jusqu’à ce qu’il trouve la porte du Collège." [C'est moi qui souligne]



(Et moi je me demande soudain si l'Attracteur étrange n'est pas au bout du compte une des figures de la Pataphysique ? )

Bon, allons au coeur du noeud de la question : Vian avait-il à quelque chose à voir avec le 99 ? Une recherche googlisante allait-elle me donner une piste ? Il fallait que je m'en assure, et voici le résultat :


Ce Live 99 renvoie à Lavilliers et n'a donc rien à voir directement avec Vian, mais n'est-ce pas formidable de tomber sur un de ses poèmes les plus émouvants,  Je voudrais pas crever, écrit en 1952 qui est encore une référence à la mort, dont vous avez bien compris qu'elle est omniprésente dans ce périple du 9 (bon, d'accord pas les smartphones de Weckert).


J'arrête là pour ce soir. Un coup de fatigue. A la revoyure pour les quatre occurrences qui restent.

mardi 31 mars 2020

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être

J'avais fini l'article précédent sur Boris Vian et la pataphysique. Alors, j'ai été ravi ce matin d'entendre sur France Inter, portée par la voix suave d'Augustin Trappenard, une lettre d'Annie Ernaux adressée au Président, qui commençait ainsi : "Monsieur le Président, « Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps »." On aura reconnu la chanson du Déserteur, "écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, poursuivait Annie Ernaux, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants." Je ne vais pas plus loin, (pour écouter la lettre entière, c'est là), mais le coeur y est, comme on dit. Revenons maintenant à nos moutons, à nos 99 moutons, serais-je tenté de clamer.

La sixième occurrence se situe le samedi 14 mars, avec un documentaire scientifique sur ces deux génies de la physique du XXème siècle, Albert Einstein et Stephen Hawking, en mettant en miroir leurs découvertes dans ces deux cadres de la relativité générale et de la mécanique quantique.


Lors d'une démonstration sur l'écoulement du temps différent selon certains paramètres, que je serais bien incapable de résumer ici, le physicien filmé au tableau noir obtient le fameux pourcentage de 99 % (et cela va même jusqu'à 99, 999999999999).
Dans le deuxième volet de cet Univers dévoilé, les auteurs évoquent par ailleurs ce qu'ils nomment "une curieuse coïncidence temporelle" entre les deux scientifiques. En effet, Einstein est né le 14 mars 1879, et c'est le 14 mars 2018 que Hawking s'est éteint. Raison sans doute de la programmation de ce doc ce 14 mars très précisément.


Ce n'est que cinq jours plus tard que j'enregistrai la septième occurrence du 99. Ce fut lors de la lecture  d'Economie utile pour des temps difficiles de Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo (Seuil, 2020). Un livre de deux Prix Nobel, spécialistes de l'action contre la pauvreté, qui se veut un constat honnête des questions les plus pressantes qui se posent à l'humanité, mais un livre aussi qui veut offrir un éventail de propositions réalistes, alternatives aux politiques actuelles, un "levier pour bâtir un monde plus juste et plus humain", ou, comme l'écrit Annie Ernaux, "un monde  où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité." C'est donc au détour de l'une de ces pages, lors d'une interrogation sur un nouvel espace public, que je tombe sur ces lignes :
"Sur Facebook, 99,91 % de ses deux milliards d'utilisateurs relèvent de la "composante géante" de la plate-forme, ce qui signifie que chacun est l'ami d'un ami d'un ami de chacun. Il n'y a que 4,7 "degrés de séparation" (le nombre de "noeuds " qu'il leur faut franchir) entre deux éléments de cette composante, quels qu'ils soient." (p. 177)

Et j'attendrai encore quatre jours pour saisir la huitième venue du 99. Et ce sera cette fois à l'écoute du Journal de confinement de Wajdi Mouawad, à l'écoute du septième jour :
"Et je me suis demandé si d'autres personnes, quelque part confinés, avaient fait comme moi un rêve lié de près ou de loin à ce que nous vivons. Statistiquement, il y a de très fortes chances - cela m'est apparu comme une évidence, une normalité - nos rêves nocturnes commencent donc à changer. Ils changeront certainement encore davantage. Au jour d'aujourd'hui, un milliard de personnes confinées, un milliard de rêves rêvés à chaque nuit, vibrant chacun de plus en plus à l'aune de cette crise. Il est donc possible que de nuit en nuit, à mesure que durera le confinement, chaque rêve de chaque humain aura des points communs avec les 999 999 999 autres rêves de chaque autre être humain. C'est probable, c'est envisageable. Jamais un même traumatisme agissant sur autant de personnes aura condamné chacun à se calfeutrer dans un espace aussi commun, aussi quotidien et aussi intime : la maison. Avec toutes les inégalités qui existent entre les maisons, avec toutes les difficultés qui existent pour les uns et pas pour les autres, il n'en demeure pas moins que nous sommes tous reclus dans la notion de l'espace privé, chez nous, dans un espace clos dont il ne faut pas sortir." (à partir de la quatrième minute)

Ce rêve commun à l'humanité confinée (et aujourd'hui, le 31 mars, nous sommes passés du milliard du 23 mars à plus de trois milliards),  qu'imagine Mouawad dans la solitude de sa maison de Nogent-sur-Marne, ne serait-il pas comme la manifestation d'un autre attracteur étrange ? Et je songe à ce moment même à Otto de Marc-Antoine Mathieu, cette extraordinaire bande dessinée  avec laquelle j'ai ouvert le premier des 313 articles de l'Heptalmanach en 2017.





Et cette fois, c'est à la fin de l'album que je pense, quand Otto est allé au bout de la connaissance qu'il pouvait avoir de lui-même. L'ultime document qu'il explore est un film qui montre en images accélérées l'évolution de son visage depuis sa conception jusqu'à l'âge de ses sept ans. Il visionne alors les 2828 images en remontant dans le temps, à l'envers, comme on lit dans un miroir. C'est à l'issue de cette involution qu'il sort pour la première fois depuis des années, lui qui s'était confiné volontairement dans un vaste loft à la périphérie d'une ville reculée pour examiner le contenu d'une malle héritée de ses parents. Malle qui contient les sept premières années de sa vie, chaque heure de son enfance ayant été enregistrée, scrutée, décrite avec le maximum de rigueur scientifique. Il sort donc après sept années de réclusion, et toute la ville est silencieuse, les rues sont vides. Un vieil homme lui explique qu'il est certainement la dernière personne à être restée, que tous les habitants sont partis à l'extérieur de la ville, sur le grand lac gelé, pour y célébrer la mise en route de Znamya-4, le grand miroir satellitaire dont la surface reflète la lumière solaire et qui doit éclairer la ville pendant la nuit polaire.
Otto se glisse dans la foule immobile, "figée dans un immense flash-mob". "La plus grande performance collective jamais réalisée". Foule comme figée dans un même rêve, le regard tourné vers le même firmament. Et relisant cette fin, ce que je n'avais pas fait depuis trois ans, je m'aperçois (cela je l'avais oublié) que l'album se boucle sur lui-même. Trois cases du début reviennent à l'identique, simplement légendées différemment et pas dans le même ordre.


Ce même jour, allant, dument muni de mon attestation de déplacement dérogatoire, refaire le stock de pain, je tombe en arrêt devant un grand panneau publicitaire :

Tonnerre ! L'attracteur étrange avait même détourné à son profit les pubards de chez Macdo. Le drive, rien de mieux bien sûr en période de confinement. Peut-être même vous font-ils un test gratuit pour le coronavirus ? Et cette plaque gagnante, n'est-ce pas un clin d'oeil à ma tectonique des plaques ? 

J'aurais dû m'arrêter là, à cette neuvième occurrence du 99. C'était cohérent d'ailleurs, 9 pour 99. Las, hier, Emanuele Coccia, ce philosophe botaniste italien, livre dans un entretien pour Figaro Madame (Figaro Madame, je vous demande un peu...) les propos suivants :
"Depuis quelques décennies, la biologie, et avec elle la botanique, nous annonce des nouvelles stupéfiantes, dont nous commençons à peine à prendre la mesure. Cette histoire commence dans les années 1960 avec une femme : la biologiste américaine Lynn Margulis découvre que, contrairement à ce que nous a appris Darwin, la nature n’est pas animée par un bellicisme fondamental. Le vivant ne trouve pas son bien, c’est-à-dire son équilibre dynamique, dans la compétition de tous contre tous. Margulis montre en effet que la cellule eucaryote, à la base de toute forme de vie supérieure, résulte en fait d’une association symbiotique entre deux individus (des cellules procaryotes) différents. De là, deux conséquences majeures. Premièrement, toute espèce est une chimère : une composition entre deux espèces précédentes. Et, surtout, le moteur principal de l’évolution - qui concerne 99 % du vivant - est la symbiose, la fusion, la collaboration entre espèces, l’entraide." [C'est moi qui souligne]


mercredi 11 mars 2020

La grande maladie du vieux temps

Je ne sais par où commencer. Il y a une semaine maintenant que j'ai assisté à ce que j'ai plusieurs fois nommé une supernova : "Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire que linéairement, successivement, laborieusement."
Mais peut-être faut-il décrire tout d'abord ce qui m'apparaît maintenant comme des signes annonciateurs ? Et, en premier lieu, cette collision numérologique que j'ai narrée sur mon blog annexe, La tectonique des plaques : Au retour d'une promenade avec le chien Moon (dont j'avais la garde ce week-end là),  je remarquai, dans la rue Bertrand, à Déols, ce que j'ai appelé un tripôle de force 9, car la première voiture arborait une ancienne immatriculation  3933, la seconde un 339 et la troisième un 393.
S'ensuivit le 3 mars la parution d'un article de Rémi Schulz sur son blog Quaternité : quatre vingt-dix-neuf, sangs : "Un petit fait, écrivait-il, m'a conduit récemment à un nouveau dessillement, accroissant l'intrication entre divers thèmes qui m'obsèdent, Perec, Unica Zürn, Jung, Ricardou..." Fait nouveau qui a été la découverte le 30 janvier d'une BD à la médiathèque de Manosque, La trahison du réel, de Céline Wagner, parue le 3 avril 2019, et plus précisément, l'évocation dans ce roman graphique d'une anagramme d'Unica Zürn : "Unica était obsédée par le nombre 9, et son graphisme spiralé, à partir duquel elle commençait souvent ses dessins (ici sous les pinceaux de Céline Wagner). Fin 1958, elle a calculé que l'addition de son âge avec celui de Bellmer donnait 99 ans et elle en a déduit DIE NEUNUNDNEUNZIG IST UNSERE SCHICKSALSZAHL (le quatre-vingt-dix-neuf est notre nombre du destin)"


La trahison du réel• Crédits : Céline Wagner
Rémi explore bien d'autres pistes, que je ne peux résumer ici. Je me contenterai de signaler sa référence constante à celui qui fut considéré comme le chef de file du Nouveau Roman, Jean Ricardou, dont l'une des innovations fut la symétricologie :  "Ainsi, explique Rémi, "centre" est le 99e mot d'une phrase de 197 mots, son centre donc, et il apparaît page 99 de Révolutions minuscules, dans sa première nouvelle, laquelle est présentée comme le milieu du double recueil. C'est page 100 que Ricardou le signale, en observant que "cent" est contenu dans "centre"."

J'en viens maintenant au 4 mars. Je circule alors sur le boulevard Saint-Denis et je m'arrête au feu pour tourner rue Ernest Nivet. Je m'aperçois que pas moins de trois voitures, garées ou roulant comme moi, portent dans leur numéro de plaque le nombre 99. Et il se trouve que la maison sur le trottoir de droite porte le numéro 100. Malgré une telle convergence, j'hésite à enregistrer le phénomène (c'est mon côté rationnel qui me fait douter, qui m'enjoint de laisser tomber : ce n'est que du hasard pur, mon gars). Tu as peut-être raison, me dis-je (on voit que je suis dédoublé, un peu schizo sur les bords). Et puis boum, en traversant le boulevard, je vois la première auto au stop, à ma droite : elle arbore un magnifique 999. J'écris ça dans le cahier vert, une fois à la maison, et j'ajoute Chapeau l'AE (l'Attracteur Etrange).

Le soir, parmi les mails de la journée, j'en vois un de Monique L., annonçant qu'il lui restait 99 tracts. Cela m'amuse (les a-t-elle comptés un par un pour être si sûre du nombre ?).
Et soudain, je repense à ce curieux livre du botaniste Benoît Vincent, découvert à Toulouse en 2017,  que j'ai ressorti sans trop savoir pourquoi il y a quelques jours, et qui demeure là à portée de main, dans ma chambre, GEnove, Villes épuisées (Othello, 2017). GEnove, pluriel inexistant de Genova (Gênes). GEnove, "texte comme un tissu : Un assemblage de neuf trames et neuf chaînes, qui forme quatre-vingt-un instantanés de la ville."


Un site internet, Ge-nove.nethttp://www.ge-nove.net/par/mode_d_emploi.htm, rend compte du projet du livre, mais les textes n'y sont plus accessibles. Toutefois, on peut y lire ceci :
"L'aspect numérique (et symétrique, aussi), est beaucoup moins important qu'il n'y paraît. Il faut simplement se rappeler qu'au centre du livre, il y a le Palais Ducal, qui m'apparaît le cœur historique, symbolique, urbanistique, mythique, de la ville. C'est ce point qui attire et répulse tous les mots du texte GEnove.
Enfin, pour briser un peu ces ordonnancements raides, j'ai eu l'idée, tardivement, de mélanger tous les chapitres ainsi constitués, afin qu'aucun texte ne prenne une place prépondérante. J'ai trouvé un carré magique de 9 x 9 (le seul existant, je crois) et j'ai donc réparti les textes selon, dans le drapeau ou plus justement l'échiquier que le lecteur trouve à l'entrée du livre.
Voici ce tableau :



Comment lire ?
Le premier tableau de la page d'accueil (représentant le drapeau génois) est un tableau magique de 9 x 9 contenant les 81 textes de GEnove. On peut cliquer sur les cases pour ouvrir n'importe quel texte. [...] On peut ensuite les refermer et cliquer ailleurs ou, dans la fenêtre ainsi ouverte, suivre le MENU (situé à droite du titre du texte) qui est lui-même double :
— le CARDO, symbolisé par la lettre K, suit l'ordre des colonnes ;
— le DECUMANUS, symbolisé par la lettre X, suit l'ordre des lignes."
Or, nous retrouvons le cardo et le decumanus dans l'article de Rémi Shulz :

"Rappelant que je n'ai commencé à m'intéresser à Ricardou qu'en 2012, et n'ai vraiment lu ses oeuvres qu'à partir de 2017, j'ai composé le 11/11/11 un hétérogramme basé sur une croix UNIS LE CARDO, débutant par EROS D'UNICA.
  Le cardo était ici l'axe nord-sud d'une cité romaine, l'axe est-ouest étant le decumanus.
  Le billet était intitulé Dis un oracle, autre anagramme de UNIS LE CARDO, mais j'ignorais qu'un recueil d'anagrammes d'Unica avait pour titre Oracles et spectacles"

L'intrication entre Rémi Shulz et Benoît Vincent se développe rapidement sous mes yeux :  je relis le premier texte donné par le carré magique, le texte 37 qui expose la géographie générale de la ville de Gênes, et un coup d'oeil sur le texte suivant, 38, me fit tomber sur ces lignes : "En 1528, a lieu une très importante réforme de l'Etat, fruit de l'amiral Andrea Doria, maître de la Méditerranée, en accord avec les 250 familles principales et surtout au service de Charles Quint (on l'appelle Cinquième République). Or, Andréa Doria, c'était aussi le nom du paquebot qui fit naufrage le 26 juillet 1956, histoire avec laquelle Rémi commence son billet.


"La page Wikipédia m'avait appris que l'actrice Ruth Roman se trouvait à bord, et avait été séparée de son fils de 4 ans Richard lors du sauvetage. Elle avait dû attendre plusieurs heures pour savoir qu'il était sauf, vivant dans la réalité un rôle qu'elle avait interprété dans un film de 1950.
  Ceci m'avait conduit à m'intéresser à Ruth Roman, apprenant ainsi que son rôle principal était dans L'inconnu du Nord-express, la fameuse histoire d'échange de crimes, qu'elle était née Norma Roman, un nom anagrammatique, et qu'elle était morte le 9/9/99, une date qui m'avait aussitôt rappelé le 4/4/44, que Jung indique dans ses mémoires avoir été  le jour où il avait commencé à se rétablir après un infarctus, tandis que le médecin qui l'avait sauvé devait s'aliter pour ne plus se relever. Jung envisageait que son docteur était mort à sa place."
Il note plus loin que la date du naufrage a coïncidé avec le 81e anniversaire de Jung, 81 carré de 9 :

  "Alors ce 26 juillet 1956 au matin, lorsque le navire a sombré, Jung né le soir du 26 juillet 1875 avait vécu 29584 jours complets, soit le carré de 172, 172 étant deux fois 86, CARL JUNG.
    Il lui restait 1776 jours à vivre, 4 fois 444."

Soyons plus précis, ces résonances entre  Rémi Schuz et Benoît Vincent m'apparaissent alors que je rédige cet article. Le 4 mars, je n'avais encore noté que leur commune relation au nombre 9. Cela illustre bien le caractère proliférant de la supernova. Avant de me perdre dans ce nouveau lacis de correspondances, je reprends mon récit de ce qui émergea ce 4 mars, à savoir aussi un autre thème ô combien marquant en ces jours de pandémie : le thème de la peste.

Cela vint de la lecture d'un roman déjà ancien de Fred Vargas, Pars vite et reviens tard*, paru en 2002. Lecture imposée par des circonstances que je ne détaillerai pas ici (mais qui n'ont rien de mystérieuses, je m'empresse de le dire). Par flemme, je reprends le début du résumé de Wikipedia :
"Alors qu'un ancien marin breton, Joss Le Guern, connaît quelque succès en reprenant le vieux métier de crieur public, le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est alerté par une femme inquiète de la présence de grands « 4 » noirs inversés avec des barres et sous-titrés des trois lettres CLT (Cito Longe Tarde), qui veut dire « vite, loin et tard » (d'où le titre), sur toutes les portes de son immeuble, à l'exception d'une seule. De plus en plus intrigué lorsqu'un second immeuble subit le même sort, Adamsberg s'alarme véritablement lorsque le crieur, épaulé par le vieil érudit Decambrais, vient lui rapporter des messages énigmatiques laissés par un inconnu."
Page 91, le grand mot est prononcé :
"- Qu'est-ce qu'elles annoncent ?
A cet instant, Bertin déposa deux calvas sur la table et Decambrais attendit que le grand Normand se fût éloigné pour poursuivre :
- La peste, dit-il, en baissant la voix.
- Quelle peste ?
- La peste.
- La grande maladie du vieux temps ?
- Elle-même. En personne."
Et soudain, me revient en mémoire que Gênes est associée de près à la Grande Peste noire qui dévasta l'Europe  à partir de 1347. D'ailleurs Benoît Vincent l'évoque lui-même dans une section du texte 61, La ville est fragile :
"Gênes est en Crimée, dans le comptoir de Caffa (aujourd'hui Théodosie ou Féodosie). La ville, ou son comptoir, est assiégée par les Tartares en 1346.
C'est la première manifestation de ce qu'on appellera plus tard "guerre bactériologique". Les Tartares portaient avec eux des germes de la peste noire bubonique, qui avait dû trouver un bouillon de culture idéal dans la guerre contre les Chinois.
Lors du siège, les Mongols catapultèrent les cadavres infectés par-dessus les murailles de la ville. Lorsque la trêve fut signée, et que les navires génois purent reprendre leur commerce, c'est toute l'Europe  qui se retrouva contaminée.
La peste débarque à Messine en 1347, puis à Marseille et Venise ; les fidèles en Avignon la disséminent dès 1348. En un an, elle touche l'Italie et le pourtour méditerranéen français. A partir de Bordeaux, elle se répand en Angleterre, puis deux mois après à Paris. Toute l'Europe est infectée fin 1348. [...] On estime qu'elle a décimé de 30 à 40 % de la population."
Et puis je repense aussi à ce livre trouvé dans la Boîte à livres Cours Saint-Luc, au cours d'un tractage pour les municipales (mon intérêt pour cette boîte n'avait rien à y voir, j'ai l'âme médiocrement militante) : Bourges cité première, de Philippe Audoin, publiée chez Julliard, en 1972, dans la collection "Les Lieux et les Dieux" dirigée par Gérard de Sède. En très bon état, un livre rare, dont je possède déjà un exemplaire mais que je n'avais jamais recroisé jusqu'à ce jour.
Il faut savoir que le-dit Philippe Audoin n'est autre que le père de Fred Vargas, pseudonyme de Frédérique Audoin-Rouzeau (j'ai déjà évoqué ce lien père-fille ici).
Mais quel rapport, me direz-vous, avec la peste ?
L'essai n'y fait aucune allusion. Et pourtant je sens, j'intuitionne que quelque chose cherche à se dire (je me sens l'âme adamsbergienne**, que voulez-vous).
Je tape sur Google, peste + Bourges + Berry, et je déniche ainsi sur la première page de résultats un article du Berry Républicain, qui commence comme ça : "Le premier épisode de notre série estivale consacrée à Jean de Berry évoque son enfance et la mort prématurée de sa mère, alors qu’il n’avait que neuf ans, emportée par la peste noire."

La peste, le neuf, les fils se recoupent, d'autant plus que Jean de Berry fait l'objet d'une grande attention dans le livre de Philippe Audoin, qui lui consacre tout son chapitre II.

Cet âge de neuf ans m'était apparu une ou deux heures plus tôt lors d'une lecture parallèle, celle du recueil d'entretiens de I.B. Siegumfeldt avec Paul Auster, Une vie dans les mots (Actes Sud, 2020). Inaugurant la conversation autour du roman Mr Vertigo, son incipit nous en livre en effet une autre mention :
"J'avais douze ans la première fois que j'ai marché sur l'eau. L'homme aux habits noirs m'avait appris à le faire, et je ne prétendrai pas avoir pigé ce truc du jour au lendemain. Quand maître Yehudi m'avait découvert, petit orphelin mendiant dans les rues de Saint-Louis, je n'avais que neuf ans, et avant de m'exhiber en public, il avait travaillé avec moi sans relâche pendant trois ans. C'était en 1927, l'année de Babe Ruth et de Charles Lindbergh, l'année même où la nuit  a commencé à envahir le monde pour toujours." (p. 198)
Et enfin - j'en  finirai là pour aujourd'hui - j'apprends par Vargas (page 201) que la peste fit son retour en France au cours de l’été 1920. Pour ne pas inquiéter la population on l’avait appelé "la maladie n°9". Le bacille fit des victimes à Marseille - une quarantaine- et à Paris où l'on parla de "la peste des chiffonniers" qui contamina 94 personnes dont 34 décédèrent. Fred Vargas s'y connaissait parfaitement, ayant également publié sous son vrai nom de scientifique un essai intitulé Les chemins de la peste.

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* Rémi Schulz évoque aussi ce roman de Fred Vargas dans ce billet du 1er mars 2009.


mercredi 13 mai 2020

Le Jour où la Terre s'arrêta


"Il y a cette terreur ténue du monde déposée en nous comme un film recouvrant le monde pour qu'il soit habitable. Ces mots-là traduisent l'effroi que le monde ne se repose pas entre nos mains. Le risque le plus grand, on le sait depuis toujours, c'est aimer. Quitter l'enclos, le ventre des solitudes, l'abri familier."

Anne Dufourmantelle, Eloge du risque, Rivages Poche 2014, p. 98.

Enregistré de nombreux échos aux articles de ces dernières semaines, lesquels ont suivi une trajectoire erratique : pas un, je crois, qui n'ait échappé à la programmation timide que je m'étais donnée, qui ne se soit imposé comme nécessaire bifurcation. En même temps, ma vie prenait un tournant tout aussi imprévu : dans le moment même de cette période de confinement où tout contact humain était placé sous l'égide de la crainte, je renouai paradoxalement avec la magie de la rencontre.

A peine avais-je, dans le droit fil de cette secousse de l'âme, évoqué le si beau livre d'Anne Dufourmantelle et sa fin tragique, que j'en vins à lire la chronique de Frédéric Boyer sur l'hebdomadaire La Croix L'hebdo. Frédéric Boyer, écrivain, traducteur de Virgile et de saint Augustin, était aussi le compagnon d'Anne Dufourmantelle. Il a écrit à sa mémoire, en 2018, trois courts textes réunis en un volume, Peut-être pas immortelle, paru aux éditions P.O.L, qu'il dirige lui-même depuis cette autre disparition dramatique, celle de Paul Otchalovsky-Laurens, son éditeur et ami, le 2 janvier 2018.*


Or, cette chronique du 8 mai 2020, intitulée Deux ou trois choses que nous ferions bien de retenir...,  reprenait comme par hasard par cinq fois cette idée séminale du risque. "La crise sanitaire à laquelle le monde doit faire face doit nous conduire, écrit-il, à nous interroger sur comment vivons-nous, et quelles sont pour nous les valeurs de la vie elle-même. Beaucoup de questions se posent sous le porche du "déconfinement". Jusqu'où peut-on aller pour protéger la vie ? On demeure entre devoir de protéger et devoir de retourner au danger de la vie. On sait qu'on ne peut pas rester sans vivre les uns parmi les autres. Que chacun doit accepter le risque de vivre en société, sans lequel nous ne pouvons accéder à la joie, à l'intensité de la vie partagée. Que sommes-nous prêts à risquer pour retourner à la vie sociale, au sens fort du terme ? Toute société humaine est un travail d'interactions complexe, riche, délicat. On est en train d'essayer de jouer les apprentis sorciers pour savoir quelle part d'interactivité mettre en place, en risquant le moins possible." [C'est moi qui souligne]

Un peu plus loin : "J'ai d'autres questions encore. Plus troublantes. Pourquoi les vies que l'on tente de sauver aujourd'hui nécessiteraient-elles plus d'efforts et de risques  que celles que l'on ne sauve pas d'habitude ? Les milliers de migrants que l'on a laissé mourir Ceux des conflits dans lesquels nous sommes si souvent impliqués Le million de morts de malnutrition chaque année dans le monde."

Et de conclure ainsi sa chronique : "On me répondra, le virus s'attaque à tous indistinctement. Ce n'est pas tout à fait vrai, on sait qu'il cible très majoritairement les personnes à risque, et que précisément les mieux soignés seront encore ceux qui vivent dans les pays riches. L'argument ne vaut pas. Pourquoi, quand nous pourrions raisonnablement sauver  des vies, et avec peu de moyens au regard des milliards et des milliards engouffrés dans la lutte contre le Covid-19, nous ne le faisons pas ou de façon si insuffisante ? La réponse est simple et terrible. Nous ne sentons pas concernés. Nous ne voulons pas faire d 'efforts pour d'autres que nous. Nous voulons protéger notre système, nos modes de vie. Au prix d'autres vies. Eh bien, nous y sommes. Au pied du mur de notre absurdité et de notre immoralité."

Ce final cinglant fait le constat du désastre, qui surgit, redoublé, dans la CoronaChronique de David Dufresne au 55ème jour, 9 mai 2020 :
Spot est son nom, et le clébard gambade dans un parc de Singapour, téléguidé à distance, propagande par le fait accompli de la maison Boston Dynamics, longtemps financée par d’autres chiens de garde et de traces, Google Company. Sur la vidéo du matin, Spot fait le beau et tout le monde l’acclame à grands renforts de selfies et de servitude volontaire ; il veille au respect des distanciations sociales, il a le disque rayé ; sans cesse, Spot aboie d’une voix féminine « Let’s keep Singapore healthy, for your own safety and for those around you, please stand at least one metre apart. Thank you » et tout le monde rit, même Twitter ricane, et ne voit pas bien le danger, tout à sa joie de s’admirer dans son Black mirror, et honoré d’assister à son propre anéantissement : dans le parc, pas un pour se lever, pas un pour hacker le robot, le savater ou le saboter, ou même l’envoyer se noyer dans le bassin tout proche ; pas un pour comprendre ce que cette fausse bête à collier est en train de faire, mordre nos libertés — faux clebs qui nous prend pour de vrais chiens. Désastre au Désastre : en deux mois, aurions-nous tout perdu ? Appel de l’Après : et s’il n’était plus question d’être seulement vigilant, mais bien combattant ? [C'est moi qui souligne]

Les robots de Kraftwerk ne sont pas loin. Après avoir publié ce dernier article dans la nuit, je repris au matin du 8 mai la lecture de La Vitesse des choses, de Rodrigo  Fresán, et là encore, j'interceptai comme un bruissement d'échos : la nouvelle se nommait LA SUBSTITUTION DES CORPS et commençait ainsi :
"Mon père brille dans le noir.

Mon père brille dans le noir comme l'un de ses poissons des profondeurs qui ne voient jamais la lumière du soleil." (p. 525)
Et, quatre pages plus loin, le leitmotiv revient avec une variation robotique, sur fond de confinement :
"Mon père brille dans le noir et résonne comme s'il avait avalé un robot. Pièce par pièce, boulon après boulon, vis après vis. [...] Sa peau est comme une larve, une cosse, une membrane. Comme le papier peint sur les murs. Comme les housses que ma mère place sur les fauteuils lorsque nous partons e voyage. Et cela fait bien longtemps que nous n'allons nulle part, que nous ne sortons plus de chez nous. Notre foyer est comme un vaisseau spatial qui se serait posé sur une planète dont l'air est irrespirable, un air noir qui se glisserait sous les portes et entrerait par les fenêtres mal fermées, qui nous empoisonnerait lentement pendant que mon père continuerait d'économiser ses mots d'une voix étrange, celle de Gort, le robot qui, dans Le Jour où la Terre s'arrêta**, ne parle pas mais obéit à des ordres intimés dans une langue très lointaine."
Klaatu (Michael Rennie) et le robot humanoïde Gort
De Spot, je passe à Gort.
Bon, je voudrais tout de même finir sur une note d'espoir, celle dont toute rencontre est porteuse, et par laquelle je découvris ce délicieux petit roman L'oiseau canadèche de Jim Dodge. Peut-être pas immortelle, écrivait Frédéric Boyer, mais peut-être bien que oui, pense le personnage principal du livre, le vieux Jake Santee, après qu'un vieil Indien, trouvé un soir en train d'agoniser au seuil d'un saloon, lui ait donné la recette d’un tord-boyau carabiné, le « Râle d’agonie » ("deux lampées suffisaient à produire une catatonie doucement hallucinatoire") : « Bois ça, tiens toi peinard et tu seras immortel » lui avait glissé l'Indien avant de rendre son dernier soupir.


"À la mort de sa fille qu’il a à peine connue, Jake se bat pour gagner le droit de recueillir son petit-fils : c’est que l’administration rechigne un peu à confier l’enfant à un vieux solitaire excentrique, porté sur le jeu et la bouteille, réfractaire à toutes les contraintes sociales, travail et impôt en premier lieu. Écumant avec une chance insolente les tables de poker de tout l’Ouest, il gagne de quoi se racheter une moralité aux yeux de l’état américain, et le droit conséquent d’élever son petit-fils.
Quelques divergences de caractère semblent éloigner le jeune Titou de son grand-père, en particulier sa passion pour les clôtures ainsi qu’une relative sobriété, alors que toute forme de barrière répugne son alcoolique de grand-père. Mais le duo fonctionne pourtant bien, et mieux encore du jour où Titou découvre Canadèche, canard boulimique et fort sympathique, qui devient le compagnon préféré.
La vie s’écoule à peu près totalement peinarde, à peine perturbée par la présence sur leur domaine d’un antique et monstrueux sanglier… En lequel Pepe Jake croit reconnaître la réincarnation de son vieil ami indien, alors que Titou le chasse comme son pire ennemi…" (Présentation de l'éditeur)
Cela m'a amusé de retrouver dans ce conte libertaire mes 99 et 999 du mois de mars. Tout d'abord page 36, dans la partie intitulée La grande partie d'échecs de 1978, où Pépé Jake affronte son petit-fils :
"Le premier jour, ils convinrent de se départager en neuf parties - celui qui en gagnerait cinq serait vainqueur. Mais Titou ayant gagné cinq parties de suite, Jake voulut monter la série à dix-neuf.
- Comme ça, ça éliminera totalement le hasard, précisa-t-il.
Deux jours après les orages, alors que Titou mourait d'impatience de retourner à ses clôtures, ils étaient lancés dans une série de 999 parties, à charge, pour le vainqueur, de gagner les 500 premières. Le score était 451 à 12 quand Titou comprit que Pépé Jake ne guérirait jamais s'il ne gagnait pas, ce qui lui suggéra de sacrifier autant de parties qu'il pouvait - chose pas toujours facile étant donné la manière de jouer de plus en plus démente de son vieux Pépé."
Ce court passage illustre bien l'humour et l'humanité du livre, qui frappe aussi par son art singulier de déplier ou de laisser filer le temps, comme le signale Nicolas Richard dans sa postface :  "des décennies glissent en quelques mots, comme une goutte de whisky sur les plumes d'un colvert ; c'est à coups de vertigineux zigzags temporels que gouttent anecdotes truculentes, dialogues désarmants et réflexions splendides." Et de citer alors quelques morceaux choisis dont celui-ci : "C'est pas en réfléchissant que j'ai atteint mes 99 ans"...

Car oui, le vieux Jake passa le cap du siècle, se réveillant fort tard à cent ans et un jour "pour découvrir une suave journée de printemps." Le temps était venu pour lui d'exhaler à son tour sa dernière bouffée d'air :
"Puis il distingua le murmure des ailes tandis qu'on l'emportait.
Il sentait bien, à la manière dont il était porté, que ce n'étaient pas des anges... Il était si certain que c'étaient des colverts qu'il ne se donna même pas la peine d'ouvrir les yeux. Il rassembla patiemment un nouveau battement dans son coeur, un nouveau souffle dans sa poitrine, puis il leur déclara avec emphase, sans la moindre trace de repentir ni de regret :
-Bah, nom d'une pipe, j'aurai été immortel jusqu'à ma mort !
Il n'y eut pas d'autre souffle. Alors il s'abandonna à lui-même et il les laissa l'emporter."
Que pouvons-nous souhaiter de mieux pour nous, et toutes celles et tous ceux que nous aimons, que de vivre jusqu'au bout cette vie qui nous est dévolue, autrement dit d'être immortels jusqu'à notre mort ?

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 [ L'écrivain Jean-Philippe Domecq, présent le jour du drame, a écrit un livre en hommage à A.D., L'amie, la mort, le fils ]

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"Le Jour où la Terre s'arrêta (The Day the Earth Stood Still) est un film américain réalisé par Robert Wise, sorti en 1951. Il est souvent considéré comme la première œuvre d'envergure de science-fiction dans le cinéma américain1.
Le film évoque l'arrivée d'une soucoupe volante à Washington. Deux créatures en sortent, Klaatu un extraterrestre, et Gort un robot. Un soldat nerveux tire et blesse Klaatu. Gort réplique, mais Klaatu est emmené blessé dans un hôpital, dont il ne tarde pas à s'échapper. Klaatu cherche alors à contacter des personnalités dignes de recevoir son message. D'apparence humaine, il se fait passer pour le major Carpenter et trouve refuge dans une pension de famille où il fait connaissance d'une veuve et de son petit garçon." (Wikipedia)


jeudi 13 février 2025

J’entre à Singe-des-Prés comme un hareng défaille

Je reviens sur l'un des personnages secondaires de Chien de printemps, de Patrick Modiano, le musicien Jacques Besse, dont l'existence fut loin d'être un long fleuve tranquille. J'ai continué à chercher, et j'ai découvert qu'il était aussi l'auteur d'un récit, La grande Pâque, publié dans la petite maison d'édition La Chambre d'échos. Une courte note biographique sur le site nous en apprend un peu plus sur Besse :

Jacques Besse est né en 1921. Études secondaires brillantes, hypokhâgne. Il s’enfuit de chez lui pendant la guerre pour se cacher avec sa future femme. À la Libération on le retrouve à Paris, compositeur. Il signe quelques musiques de films (Dédée d’Anvers, d’Yves Allégret, Van Gogh, d’Alain Resnais) et pour le théâtre (Les Mouches). Au retour d’un voyage seul, à pied, jusqu’en Algérie en 1950, sa vie bascule. Hôpitaux psychiatriques, prison, dérives éthyliques. Gravement blessé au cours d’une rixe, invalide, il fait un long séjour à l’hôpital, puis à la clinique de La Borde où il ne cessera de revenir et restera de 1985 à sa mort, en juin 99. Son œuvre musicale est presque entièrement perdue.

Le livre est ainsi présenté (et je sens que je ne vais pas tarder à le commander) :

Paris 1960, du vendredi au lundi de Pâques. Jacques Besse, sans logis, le ventre vide, déambule de Montparnasse aux Buttes-Chaumont, d’Austerlitz­ à Sébastopol, passant et repassant par Singe-des-Prés, le cœur de la ville. Marcheur halluciné, insomniaque et fragile, il sillonne les rues et nous entraîne sur un rythme cassé, heurté. À la fois acteur et spectateur de ce parcours que « ses fiancées » viennent hanter, il est comme ivre de son texte à mesure qu’il le vit, sa faim nous tenaille, vraie faim d’amour et de reconnaissance.

« J’entre à Singe-des-Prés comme un hareng défaille. Il y a péché dans les œufs si cette chaleur qui me prend le cœur est contredite. Je m’enfouis dans les rues au sud de la Seine. Quartier des Beaux-Arts. Pas un franc. J’ai affreusement soif et rien à foultre. J’y découvre au hasard un ancien ami, il est bourgeois mais bon artiste. « Bonjour. Tu n’aurais pas cent balles ? » Il a peur, ce salaud, mais me les lâche. J’ai cent francs et cherche voluptueusement un zinc. »
La musique de Besse n'est pas complètement perdue, on peut l'entendre par exemple dans le film d'Alain Resnais sur Van Gogh, que l'on peut heureusement revoir sur You Tube :


Et c'est Jacques Besse qui compose également la musique de Un monsieur me suit dans la rue, interprété par Barbara :

 

Le cœur a ses mystères :
Je m’suis prise de passion
Pour un homme, un gangster,
Qu’a de la conversation ;
Et quand je vais chez lui,
Je dois faire attention.
Je sais qu’on le poursuit
Pour le mettre en prison.

vendredi 27 janvier 2017

# 23/313 - Histoires de chats

Invasion de chats dans l'attracteur étrange. Et du félin en général, si l'on inclut la gent tigrée. Juste après avoir écrit sur le chat de Schrödinger, bestiole oscillant entre la vie et la mort, et peut-être même à la fois mort et vivant, je suis tombé, dans le fil d'actualités de Facebook que m'a configuré le charmant algorithme de la firme, sur cette nouvelle a priori consternante de l'extermination programmée de deux millions de chats en Australie. Caroline Taïx, la correspondante du Monde à Sydney, dresse un tableau plus nuancé :

"Aussi bien dans le désert que dans la forêt tropicale, les chats sauvages sont partout en Australie. Une étude publiée début janvier dans le journal Biological Conservation montre qu’ils ont conquis au moins 99,8 % de l’île-continent. Seules quelques îles sont préservées, ainsi que de rares zones protégées par des clôtures anti-chat et anti-renard.
Or les chats harets australiens n’ont rien du paisible animal de compagnie. Ils ont dévasté la faune unique du pays. C’est « l’une des espèces invasives les plus destructrices », selon l’étude financée par le gouvernement et intitulée « Comptabiliser une menace à l’échelle d’un continent : combien y-a-t-il de chats sauvages en Australie ? ».

Ces chats sont accusés d’être responsables de la disparition d’une trentaine d’espèces endémiques, principalement des mammifères. Parmi eux, le bandicoot-lapin à queue blanche ou la souris sauteuse d’Australie à grandes oreilles. C’est dans ce pays que le taux d’extinction des mammifères est le plus élevé depuis 200 ans. Or les chats menacent encore des dizaines d’autres mammifères, oiseaux, reptiles."
Bandicoot-lapin à queue blanche (petit bilbi), une des espèces disparues à cause des chats
Brigitte Bardot en a appelé au "génocide animalier inhumain et ridicule". Et le gouvernement australien lui a répondu le 9 octobre 2015 par une lettre ouverte signée par Gregory Andrews, commissaire aux espèces menacée de l’Australie : «Chère Madame Bardot, vous voulez protéger les chats et c’est très bien. Nous, nous voulons protéger la bettongie à queue touffue, l’opossum à queue en anneau des côtes ouest, et aussi le numbat».

Il explique aussi que « L’Australie est le seul continent autre que l’Antarctique où les animaux ont évolué en l’absence de chats, ce qui explique pourquoi notre faune est tellement vulnérable face à eux ». Le chat a été introduit en Australie par les premiers colons, à la fin du 18e siècle, afin de s’attaquer aux souris, mais beaucoup sont ensuite redevenus sauvages.

 Il est maintenant intéressant de remarquer qu'Aurélien Barrau, notre astrophysicien qui veut tester l'existence des univers parallèles, est un militant de la cause animale, qui  conclut le chapitre dont nous avons parlé par un appel vibrant à notre responsabilité face aux autres êtres vivants :

"Les hommes n'en finissent pas de supplicier et d’abattre  leurs chats de Schrödinger... Alors même que nous ne pouvions plus dénier le statut d'êtres sensibles - souffrant et ressentant - aux animaux (celui-ci est même depuis peu entériné par la loi), que l'existence d'une conscience animale ne fait dans bien des cas plus doute, que notre compréhension du vivant nous prouve que rien ne permet de placer les humains dans une catégorie transcendante ou radicalement hétérogène, notre violence à leur égard ne cesse de décupler. (p. 54)"
Et décidément Facebook semble pris dans les rets de l'attracteur étrange (dont il me plaît de penser que les "algorithmes" insoupçonnés sont bien supérieurs en complexité et en intelligence à ceux de l'entreprise de Zuckerberg), car il me propose ce matin une vidéo où la véritable identité des chats est révélée (je vous conseille de regarder la vidéo jusqu'au bout pour en saisir tout l'intérêt, et le travail tout entier mérite d'être salué.)



Révélation - La véritable identité des chats / Réalisé par W. Laboury avec les élèves de 2GA du Lycée M. Vionnet (Bondy from LE BAL on Vimeo.

lundi 9 mai 2022

7 - Tempête à Helgoland

Septième article, dernière étape avant les bifurcations et dérives à venir. Deux livres vont en constituer le centre, le coeur actif et vibrant. 

Le premier a été écrit par un physicien italien, Carlo Rovelli, et se nomme Helgoland, Le sens de la mécanique quantique (Flammarion, 2021). Je l'avais aperçu chez mon ami Ivan, qui m'en avait parlé avec ferveur, et quand le volume daigna s'afficher au présentoir des nouveautés de la médiathèque, il se retrouva aussi sec dans mon sac à dos. Du même Rovelli, j'avais lu déjà L'Ordre du temps, paru en 2018, et ç'avait été très stimulant (je l'évoque d'ailleurs dans De Cthulhu à Uruk, en écrivant  que j'y reviendrai, ce que je n'ai jamais fait). L'art de Rovelli est de vous faire croire que vous comprenez enfin quelque chose  à des théories aussi complexes que la gravité quantique, en affirmant dans le même temps que lui-même, d'une certaine manière, n'y comprend rien. Je ne dis pas ça pour le simple plaisir de mystifier par un paradoxe facile, regardez la dédicace du livre : "à Ted Newman, qui m'a fait comprendre que je ne comprenais pas la mécanique quantique".

Helgoland, qu'est-ce que c'est ? Une île allemande de la mer du Nord, (île sacrée, selon l'étymologie du bas allemand ancien). Que rejoint un jeune physicien de 23 ans à l'été 1925, pour la bonne raison qu'il n'y a pratiquement aucun arbre sur cette terre et donc très peu de pollen, et que le pauvre Werner Heisenberg souffre d'allergie. Et Rovelli de préciser "Helgoland avec son arbre unique" ainsi la nomme Joyce dans Ulysse), et je ne peux m'empêcher de frissonner car je suis depuis peu, on l'a vu, plongé dans Ulysse, et que la citation, évidemment, me stupéfie. Mais passons, si Heisenberg est présent sur l'île, ce n'est pas pour la littérature (encore qu'il lui arrive d'interrompre son travail pour escalader quelques rochers ou apprendre par coeur des poèmes tirés du Divan occidental-oriental de Goethe), mais pour démêler un problème d'électrons et d'orbites, de sauts absurdes d'une orbite à l'autre, que lui a refilé Niels Bohr, le maître de Copenhague. Je ne développe pas l'affaire, c'est au-delà de ma compétence, mais il semble bien qu'il donne en ce lieu la première définition cohérente de la mécanique quantique. Il écrivit plus tard : « Il était environ trois heures du matin lorsque la solution aboutie du calcul m'apparut. Je fus tout d'abord profondément secoué. J'étais si excité que je ne pouvais songer à dormir. J'ai donc quitté la maison et attendu l'aube au sommet d'un rocher ».


Le même Niels Bohr parle de "l'impossibilité de séparer nettement le comportement des systèmes atomiques de l'interaction avec l'appareil de mesure qui sert à définir les conditions dans lesquelles le phénomène apparaît." Rovelli précise alors qu'au moment où le savant écrit ces lignes, dans les années 1940, les applications de la théorie sont confinées aux seuls laboratoires, mais que l'on sait maintenant, un siècle plus tard, que la théorie s'applique à tous les objets de l'Univers :

"Ainsi révisée, l'observation de Bohr rend compte de la découverte qui est au coeur de la théorie : l'impossibilité de séparer les propriétés d'un objet des interactions au cours desquelles ces propriétés se manifestent et des objets auprès desquels elles se manifestent. Les propriétés d'un objet sont la façon dont il agit sur d'autres objets. L'objet lui-même est un ensemble d'interactions avec d'autres objets. La réalité est ce réseau d'interactions, en dehors duquel nous ne comprenons même pas de quoi nous serions en train de parler. Au lieu de considérer ce monde physique comme un ensemble d'objets aux propriétés définies, la théorie quantique nous invite à voir le monde physique comme un réseau de relations dont les objets sont les noeuds." (pp. 99-100)

Carlo Rovelli expose ainsi une interprétation des phénomènes quantiques connue sous le nom de mécanique quantique relationnelle (pour en saisir la signification de façon plus argumentée, je renvoie au bel article de Martino Lo Bue dans En attendant Nadeau).

A ce stade, parlons sans plus attendre du second livre, au coeur, je l'ai dit, de cet article. Un livre qui n'est certes pas un livre sur la science, qui n'est pas un livre théorique, et qui, pourtant, parle au fond de la même chose que Carlo Rovelli : la relation. Il s'agit de Connexion, de la poétesse et performeuse londonienne Kae Tempest.


Son arrivée sur ma table est une histoire en soi. Je ne connaissais absolument pas Kae Tempest  avant le 6 avril. Ce jour-là, je suis encore remué par le dernier film de Cédric Klapisch, En corps. Et j'en lis dans Télérama la critique par Guillemette Odicino, qui se termine par ces mots : "Avec cette comédie sensible sur la fragilité érigée en force, Cédric Klapisch, toujours à l'écoute du rythme du monde, signe, peut-être, son meilleur film." Et, après la distribution, il est dit : "Lire aussi pages 15 et 28". Page 15, d'accord, c'est un portrait du cinéaste, mais page 28, il y a erreur : l'article porte sur Kae Tempest. Article pas lu, que je n'aurai sans doute jamais lu, si cette erreur ne me l'avait désigné. Il se trouve que je prends le temps de le survoler et que, très vite, je suis intrigué. Et je relis plus attentivement. Apprenant que Kae Tempest est née Kate Calvert en 1985. Calvert, tiens, comme Calvert Vaux, l'architecte de Central Park, autre londonien. Et que son nom, Tempest, est emprunté à Shakespeare, à sa dernière pièce, que j'avais croisée ces derniers temps à plusieurs reprises (sans que je le note ici).* Et puis, dans l'article d'Hugo Cassaveti, il y avait cette phrase : "Sur The Line Is a Curve, une image un peu floue, néanmoins plus affirmée, mélange de force et de fragilité, présente l'artiste, désormais épanoui(e), en harmonie avec son apparence choisie : non binaire, tout simplement, iel ne se sentant ni homme ni femme." Force et fragilité, ici encore associées. Ce n'est pas nouveau bien sûr, pas extrêmement neuf, mais la proximité temporelle et spatiale me touche tout de même.


Le 17 avril, nous nous rendons à Poitiers, où Pauline nous a conviés à venir voir la pièce qu'elle a aidé à mettre en scène, La Cerisaie de Tchekhov. Dans sa bibliothèque, je découvre Connexion, de Kae Tempest, un texte de 2021 dont nous n'avions jamais parlé ensemble. Je lui emprunte et termine les deux livres dans la même foulée, à l'image de cette disposition bi-frontale que la troupe, des amateurs doués, a choisie dans la salle des fêtes de Saint-Sauvant pour présenter la fin d'un monde (et les noms de Kharkov et de Moscou résonnaient étrangement ce soir-là)**. 

Les deux livres, oui, si dissemblables soient-ils, me semblaient profondément intriqués, pour reprendre un mot propre à la mécanique quantique. Ils parlent tous les deux de connexion, de relation à l'autre, de relation au monde. Et puis ne sont-ils pas identiquement structurés : trois parties mais sept chapitres pour le Rovelli, sept chapitres pour Connexion agencés à la manière d'un concert ? ***


Et puis, il y a cette parole de Joyce, une fois encore :


Mais surtout, il y eut cette citation, au septième et dernier chapitre d'Helgoland, Où je tente de conclure une histoire qui n'est pas terminée, cette citation de La Tempête, en anglais :

ACT IV, SCENE I

PROSPERO, to Ferdinand
You do look, my son, in a moved sort,
As if you were dismayed. Be cheerful, sir.
Our revels now are ended. These our actors,
As I foretold you, were all spirits and
Are melted into air, into thin air ;
And like the baseless fabric of this vision,
The cloud-capped towers, the gorgeous palaces, 

The solemn temples, the great globe itself,
Yea, all which it inherit, shall dissolve,
And, like this insubstantial pageant faded,
Leave not a rack behind. We are such stuff
As dreams are made on, and our little life
Is rounded with a sleep. 

Dans le corps du chapitre, le physicien revient sur ces vers. Il reconnaît qu'il y a quelque chose de déconcertant dans la vision du monde portée par sa théorie, parce que l'on doit "abandonner quelque chose qui nous semblait très, très naturel : l'idée d'un monde fait de choses."

"Une partie du caractère concret du monde semble se dissoudre dans l'air, comme dans les couleurs irisés et violacés d'un voyage psychédélique. Nous en restons stupéfaits, un peu comme le décrit Prospero dans l'épigraphe placée en tête de ce chapitre : "Et de cette vision le support sans racine, les tours couronnés de nuages, les palais somptueux, les tempes solennels et le vaste globe lui-même et tout, ou tout ce qui peut hériter de lui, va se dissoudre un jour, et comme ce spectacle immatériel s'est effacé, il ne laissera pas une traînée de brume..."

C'est la fin de La Tempête, la dernière oeuvre de Shakespeare, l'un des passages les plus émouvants de l'histoire de la littérature. Après avoir fait voler son public en imagination et l'avoir transporté un instant hors de lui-même, Prospero/Shakespeare le réconforte : "Vous avez l'air, mon fils, d'être d'humeur troublée comme par le chagrin. Allons, un peu de joie, nos fêtes maintenant sont finies. Nos acteurs, comme je vous l'ai dit, n'étaient que des esprits qui se sont dispersés dans l'air, dans l'air léger." Pour se dissoudre ensuite sereinement dans ce murmure immortel : "car nous sommes de cette étoffe dont les rêves sont faits. Notre petite vie est entourée par le sommeil."

Rovelli se trompe légèrement, car nous ne sommes pas ici à la fin de la pièce, mais à la scène 1 de l'acte IV, mais cela est de peu d'importance (je reviendrai un autre jour sur la fin).

Pour en finir provisoirement, il m'a plu de lire dans Le Monde du 27 avril que Peter Brook revenait, à 97 ans, sur La Tempête, en présentant aux Bouffes-du-Nord, son Tempest Project, spectacle "issu, écrit Fabienne Darge, de plusieurs ateliers avec des acteurs, en anglais et en français, par Brook et sa fidèle collaboratrice, Marie-Hélène Estienne. Un chantier autour de La Tempête, en quelque sorte, toujours en cours, dont la fragilité et l’inachèvement même bouclent la boucle pour le metteur en scène, d’un chemin de théâtre qui a tendu à donner corps à l’invisible – aux esprits ou à l’esprit tout court."

Et la journaliste finit sur les mêmes mots que Carlo Rovelli :

"Le théâtre est une île, à l’image de celle de La Tempête, « pleine de bruits, de sons et d’airs mélodieux » – le lieu par excellence où peuvent s’incarner, de la manière la plus aérienne qui soit, les forces de l’esprit. Pour peu qu’elles soient convoquées par un mage à même de les animer. La Tempête est bien une métaphore du théâtre, et surtout du théâtre qu’a cherché Peter Brook tout au long de sa vie.

Et Prospero, c’est bien Brook lui-même : un magicien doué de pouvoirs extraordinaires, dont le parcours a consisté à se défaire de ces savoirs comme d’une illusion, pour aller vers un théâtre de la vie et de l’épure, vers la simplicité et la profondeur permettant d’atteindre le cœur de l’existence humaine. Peter Brook, main dans la main avec Shakespeare, et avec sa profession de foi ultime : « Nous sommes faits de l’étoffe des rêves, et notre petite vie est entourée par un sommeil. »

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* Dans la biographie de Murielle Joudet sur Gena Rowlands, un chapitre était consacré par exemple à ce film de Paul Mazursky, Tempest (1982), adapté de la pièce, où John Cassavetes et Gena Rowlands tenaient les deux rôles principaux. Et en 1984, Love Streams, de et avec Cassavetes, porte plusieurs échos au drame shakespearien.


** Malade, Anton Tchekhov  met la dernière main à l’écriture de La Cerisaie, en 1903, à Yalta, et meurt, à 44 ans seulement, le 15 juillet 1904, quelques mois après la première de la pièce au Théâtre d’art de Moscou, le 17 janvier 1904. Extrait :

Lioubov -   Abattre la cerisaie ? Excusez-moi, mon cher, mais vous n’y comprenez rien. S’il y a quelque chose d’intéressant, voire de remarquable dans notre district, c’est uniquement la cerisaie.

Lopakhine - Elle n’est remarquable que par ses dimensions. Elle ne donne de fruits qu’une fois tous les deux ans, et encore on ne sait que faire des cerises, personne n’en achète. (…)

Firs - Quelquefois, la cerise séchée, on en envoyait de pleins chariots à Moscou, à Kharkov. De l’argent, à la pelle ! Et la cerise, alors, elle était douce, juteuse, sucrée, parfumée… On connaissait un procédé…

Lioubov -   Eh bien, ce procédé ?

Firs -  On l’a oublié. Personne ne s’en souvient.

La Cerisaie, d’Anton Tchekhov, Acte I, traduction de Génia Cannac et Georges Perros, Gallimard.

*** Et, bien sûr, l'idée des sept articles ici découle directement de cette convergence de structure.

mercredi 29 août 2012

Foi et intuition

A la fin de l'article précédent sur Cédric Villani, je parlais de l'intuition, de son rôle primordial dans le cheminement intellectuel. Revenant un peu plus tard sur les vidéos que l'on peut dénicher sur le web mettant en scène notre médaillé Fields (et elles sont assez nombreuses), j'en ai épinglé une autre qui ne le concerne pas, racontant la trajectoire assez incroyable d'un autre mathématicien (qu'il cite d'ailleurs dans son récit), le britannique Andrew Wiles, qui démontra le théorème de Pierre de Fermat (qu'il est plus juste de nommer conjecture). Une des énigmes mathématiques sur laquelle on se cassait les dents depuis plus de trois cents ans.



Elle est saisissante, l'émotion qui saisit encore Wiles à l'évocation du moment où il comprit comment il allait dépasser l'ultime difficulté qui se dressait sur son chemin, une émotion qui le laisse sans voix, interdit, devant le souvenir de cette intuition lumineuse qui allait changer le cours de sa vie.

Dans le livre que je lis en ce moment, Rendez-vous nomades, de Sylvie Germain, j'ai rencontré hier aussi cette notion d'intuition, dans une réflexion qu'elle conduit sur les rapports de la foi et de la raison, deux concepts que certains veulent croire étrangers et opposés l'un à l'autre :

"La raison, qui se veut la sage, la sensée du logis au regard droit, patient, n'a pas accès à tout, précisément parce qu'elle connaît ses limites et qu'au-delà de l'horizon du sensible, de l'expérimentable, du démontrable, elle sait que son fonctionnement n'est plus valable. L'imagination, elle, se permet des privautés avec l'inconnu ; elle part à l'aventure, elle flâne, elle fouille, elle glane, elle flaire, elle intuitionne. Puis elle soumet ses glanures à la raison. Il y a beaucoup de rognures, mais toujours du grain à moudre. L'imagination n'est pas seulement pourvoyeuse d'illusions, elle l'est aussi d'intuitions."
Pour Sylvie Germain, la foi est en-deçà de l'imagination, comme son soubassement le plus profond. Elle n'en procède pas. Pour moi qui n'ai pas la foi, ou du moins qui pense ne pas l'avoir, son questionnement est troublant :

" La foi n'est ni sage, ni folle, et cependant l'une et l'autre ; en fait elle se situe en marge de ces catégories, en deçà, au-delà. Elle est une intuition fondamentale - ou, plus exactement, un don que l'on intuitionne. Elle défie la raison, elle la met à l'épreuve, tout en exigeant de faire alliance avec elle. Elle a à voir avec la capacité d'invention propre à l'imagination, mais sans se confondre avec celle-ci dont elle n'est aucunement le produit. Elle précède et ecède tant la raison que l'imagination. Elle est un sens indéfinissable, on pas un "sixième", mais un sens originel, inchiffrable." (p. 99)

Photo prise en 2007 à Beaumont de Lomagne, ville natale de Pierre de Fermat. J'avais été saisi par sa décrépitude, ses façades rongées, la lèpre de ses portes.