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jeudi 29 janvier 2026

Le petit lièvre de Planet

La salamandre continue de nourrir ma méditation : je me suis avisé qu'elle avait déjà fait son entrée sur le blog le 14 juin 2016 avec La salamandre du mandala, et le biologiste américain David G. Haskell : "La jeune salamandre du mandala va passer encore un an ou deux à se nourrir dans la couche de feuilles mortes avant d'être assez grosse pour être sexuellement mature. Le pléthodon a un appétit féroce, comme tous les carnivores. Les salamandres sont les requins de la litière forestière, en maraude entre ses couches de feuilles et dévorant des invertébrés de petite taille." (Un an dans la vie d'une forêt, Champs/Flammarion, 2016, p. 68)

Évocation que je rapprochais d'une note du poète Antoine Emaz, qui parlait de calme, même si ce n'était pas le calme de la salamandre jüngerienne : "Il faudrait descendre plus bas dans le calme, au fond, pour trouver encore des mots dans le sable silencieux de ce début d'après-midi d'été. Et non. On va rester dans le plat calme bleu et l'immobilité des arbres." 

Et, à la toute fin du billet, je conseillais, à ceux qui seraient  tentés de pousser plus avant la divagation autour de la salamandre, la lecture de L'esprit de la salamandre, sur Fragments de géographie sacrée, de Robin Plackert. Une note du 20 décembre 2007. Dont je donne ici les deux premiers paragraphes :

Il y avait longtemps que le facteur de coïncidences n'était pas passé. Et puis voilà qu'hier il est apparu à l'improviste, comme à son habitude. Je venais juste de terminer la lecture de La Montagne magique, excellente bande dessinée du japonais Jiro Taniguchi. Je n'en donnerai pas ici le résumé  ; il suffira pour mon propos de savoir que l'un des personnages principaux n'est autre qu'une salamandre, prisonnière, au début du récit, du petit musée de la ville, et qui se révèlera comme étant l'esprit gardien de la montagne qui la domine. Taniguchi, dans un riche entretien  avec Stéphane et Muriel Barbéry (l'auteur du surprenant best-seller, L'élégance du hérisson), nous livre l'origine du choix de cette salamandre géante du Japon : "J’en avais vu une vivante dans le musée de ma ville et j’en avais gardé une impression très forte : un animal qui peut vivre plus de cent ans, est amphibie, continue à vivre s’il est coupé en deux, ne peut vivre que dans une eau parfaitement pure, etc. Je n’ai pas fait de recherches particulières pour faire la part de la réalité et de la mythologie, mais j’ai eu envie de la choisir pour mon histoire parce que c’est un animal extraordinaire, associé à des phénomènes surnaturels."

 

Sur ce, j'enchaîne sur la lecture du dernier Chronic'art (ou plus exactement, je la reprends, l'ayant déjà entamée la veille). Chronique *Warez#41, page 12,  Le mutant du mois : désigné ainsi, c'est Thierry Ehrmann, milliardaire ultra-controversé, créateur entre autres du site art-price.com, leader mondial de l'information sur le marché de l'art.
L'auteur de l'article conclut ainsi : " En 2006, Thierry Ehrmann atteint la 237ème marche du podium des 500 plus grosses fortunes françaises. Mais Thierry Ehrmann n'est pas seulement riche, il "mène une vie bicéphale" qui explose en 1999 avec la fondation du musée "l'Organe" (avec le A de anarchie). Son idée : transformer systématiquement  et progressivement la villa bourgeoise de 12000 m2 qu'il possède dans la banlieue lyonnaise en "monumentale création artistique", où se succèdent, entre autres, piscine de sang et ruines du World Trade Center. 45 artistes pour un happening continu, un procès avec le maire de la commune, 6000 visiteurs par week-end et beaucoup d'ésotérique, telle est sa Demeure du Chaos "dont la dualité est l'Esprit de la Salamandre, le souffle alchimique"."

La Demeure du Chaos existe toujours, elle vient même d'être reconnue œuvre d'art totale par le Ministère de la Culture en 2025. La Salamandre, revendiquée par Thierry Ehrmann, n'apparaît pourtant guère sur les œuvres que j'ai pu voir en ligne.

C'est en poursuivant la lecture de Ernst Jünger, et en passant à son Premier Journal parisien, que la salamandre a fait une nouvelle apparition, consignée le 1er mars 1941 à Saint Michel.


Lors de ma première lecture, en 1990, j'avais ajouté au crayon "le petit lièvre de Planet". Référence à un levraut que j'avais failli écraser une nuit dans les virages de la route de Crozon, près du petit château de Planet. Une noire mélancolie m'étreignait alors, je songeai à la mort pour me délivrer de mon insignifiance, m'auréoler de son aura tragique. Quand soudain je réalisai que quelque chose était passé sous mes roues. Je m'arrête et à la faveur de la lune je découvre une petite boule de poils étendue, inerte, sur le goudron. Un petit lièvre... Que j'avais tué au moment même où je m'apitoyai stupidement sur moi-même. Mais il n'était qu'assommé. Je l'emportai, il passa la nuit dans ma chambre. Au matin, il avait retrouvé de l'énergie, et en fin d'après-midi j'étais de retour sur les lieux du drame. M'enfonçant dans un chemin creux, après une dernière caresse, je déposai mon lièvre près d'un bouquet de noisetiers. Il resta immobile quelques secondes, comme s'il ne croyait pas encore à cette liberté nouvelle. Puis il consentit à quelques bonds timides, zigzagants. Enfin il disparut dans la haie. 

Je pouvais dire, comme Jünger, que ce petit animal, en me montrant l'inanité de mes ruminations, m'avait donné une force nouvelle, et une leçon que je n'oublierai jamais. 

mercredi 15 mai 2024

Nos émotions si souvent naissent langées dans leurs catachrèses

Le 30 mars dernier, je commence la lecture de Vivarium, de Tanguy Viel. De lui, j'avais lu un ou deux romans, mais il ne s'agit ici aucunement de roman, ni même de récit. Il se pose lui-même la question en quatrième de couverture : Qu'est-ce que le vivarium ici ? "Cette série de fragments qui se voudraient abris vitrés pour la mouvante pensée ? Ou bien la vie elle-même qui nous enveloppe et nous prête, comme le biotope de l'animal, un milieu où tenir ?" J'y trouve en tout cas un bonheur de lecture semblable à celui que j'éprouve toujours en parcourant et reparcourant les carnets de notes d'Antoine Emaz. Sensations et pensées s'entrelacent avec fluidité ; la note échappe à la densité de granite de l'aphorisme sans se répandre parfois outrageusement comme le ferait le chapitre d'un essai. A la page 11, commentant l'idée du philosophe allemand Hermann Schmitz selon lequel nos sentiments ne se trouveraient pas seulement en nous, mais d'abord et surtout dans l'atmosphère qui nous entoure, il évoque cette exigence littéraire qui seule pourrait "dire ce fondu des choses, ouvrant le pluriel d'un vécu à l'inflorescence de ses qualités, les nouant alors musicalement, dans le respect du tremblé qui les a fait naître."Voilà bien une phrase sur laquelle on ne peut passer rapidement, et qui explique peut-être pourquoi plusieurs semaines me furent nécessaires pour aller au terminus de l'ouvrage, non pas en raison d'une quelconque aridité, mais bien plutôt parce que chaque fragment donnait passage à rêverie, indissolublement théorique et pratique, et souvent je refermai le volume après quelques pages seulement parce que j'avais assez de nourriture en moi à ruminer. 

Mais poursuivons la lecture du fragment en question, où Tanguy Viel se fait à lui-même objection : "Mais un tel voeu ne s'exauce pas d'être seulement prononcé et l'écriture, dont on est si prompt à croire qu'elle ouvre et déplie la matière, nous savons aussi ce qu'elle en voile, gardienne posée devant la grande porte de la perception, souriant en mille formules crispées, prêtes à l'emploi, et répétées machinalement au visiteur aventureux. Si souvent par exemple les cieux sont d'azur et les pavés luisants. Si la neige tombe, saura-t-elle étendre sous nos yeux autre chose que son grand manteau blanc ? Nous sommes les otages du monde parlé, quand nos émotions si souvent naissent langées dans leurs catachrèses." (C'est moi qui souligne)


Arrêt sur image. Catachrèse, mot bien savant. Viel ne s'attarde pas à la définition. Donnons-la pour ceux qui, comme moi, n'en sont pas familiers. Ma référence, comme toujours, est le CNRTL :

RHÉT. Procédé qui étend l'emploi d'un terme au-delà de ce que permet son sens strict. ,,À cheval sur un mur`` (Mar. Lex. 1951) :

... la catachrèse est une métaphore dont l'usage est si courant qu'elle n'est plus sentie comme telle; ex. : les pieds d'une table, les ailes d'un moulin. Ling.1972.
− En partic. Extension du sens d'un mot à une idée dépourvue de signe propre dans la langue : catachrèse p. méton.(cour « ensemble des courtisans »), catachrèse par synecdoque (bronze, « vase de bronze »), catachrèse p. métaph.(les ailes d'un bâtiment) [d'apr. P. Fontanier, Manuel des Tropes, Paris, Flammarion, 1968 (1830), p. 213].

Un mot savant comme celui-ci, c'est comme un passant distingué qu'on ne rencontre pas tous les jours. Or, il se trouvait que la nuit précédente il m'avait déjà fait signe : dans Metavertigo, j'avais cité cet extrait de la Réponse à la lettre rouge d'Henri Pichette par Max-Pol Fouchet. 
"Voyez donc le langage de la poésie : c'est, au regard du langage familier, séculier, un tissage d'impropriétés. Les plus valables métaphores, les plus saisissantes images, les plus exactes catachrèses, celles qui appellent à voix inouïe ce qu'il paraissait impossible d'appeler, qui proposent des rapports avec ce qui semblait de toute éternité sans rapport , elles ne sont jamais que l'impropriété à son comble, l'impropriété montée comme une tour dans le vide." (C'est moi qui souligne)

J'avais noté alors cette résonance mais je ne pus y accorder aucun prolongement. Mais presque trois semaines plus tard, le 17 avril ( au matin, j'avais rêvé de Sarkozy qui aurait sculpté un Pinocchio, un Sarko qui aurait l'âme d'un Geppetto, bref, passons ce détail...), après avoir enfin bouclé la lecture de Vivarium, j'entame la lecture d'un livre acheté la veille, Au bout de la langue, de Martin Rueff (Nous, 2024).


Pour aller vite sur le propos de ce livre, voici ce qu'en dit Laurent Jenny dans son article sur En attendant Nadeau, du 11 mars 2024 : 

"Rueff part d’une remarque simple, si simple qu’elle est presque inaudible aux oreilles d’un francophone : le double sens du mot « langue ». En français, mais aussi en grec, en latin et dans les langues romanes, « langue » renvoie à la fois à l’organe de la parole et à la capacité de parler (ce à quoi d’ailleurs on peut ajouter l’idiome spécifique réalisé grâce à cette capacité, avec son lexique et sa syntaxe). Il suffit de se rapporter à quelques autres langues proches ou lointaines (comme l’anglais qui distingue tongue et language ou le japonais qui oppose shita et gengo) pour saisir tout ce que cette situation a de singulier. Superficiellement, on peut être tenté d’y voir une simple homonymie, comme il y en a tant en français qui nourrissent les répertoires de rimes : verre, vair et vers, par exemple. Mais cette ambivalence du mot « langue » repose sur beaucoup plus qu’un hasard phonétique, elle tient à ce que techniquement, en rhétorique, on appelle une « métalepse » : on glisse de la cause (l’organe) à l’effet (le parler) et on en vient à désigner l’un par l’autre. Cette coalescence des deux « langue » pourrait paraître anodine. Cependant, avec une érudition étourdissante et toujours limpide, Rueff en montre les effets extraordinairement riches pour une pensée de la parole, dans un passionnant voyage à travers mythologie, philosophie du langage et poésie."

Et c'est ainsi que réapparut, page 36, la fameuse catachrèse, déjà vue chez Fouchet et Viel :

"Pour décrire le rapport entre les deux acceptions du mot [langue], on peut penser qu'il s'agit d'une catachrèse, cette figure de rhétorique dont on trouve la théorie chez Aristote et Quintilien et qui consiste à détourner un mot pour étendre sa signification. Un exemple classique en français est le mot "pied" quand on parle du "pied" de la table ou de la chaise, ou du mot "bras" quand on parle du "bras" d'un fleuve. Il arrive que les poètes réactivent les catachrèses pour jouer sur le sens propre et figuré. Le poème garde la mémoire des catachrèses."

                                   

Et, pour compléter le tableau, il me faut mentionner cette quatrième catachrèse croisée le matin même dans un récit de mon ami Nunki Bartt, Le Rôdeur 1991 : 

"Bartt se dit que c’en était fini de ce voyage idiot, que l'inexpression : « on n’est pas rendu à Loches », en se refondant en une pauvre catachrèse, avait finalement eu raison de lui. Comment repartir avec le même fardeau, avec la même distance à parcourir, quand on a l'impression de s'être fait écrasé par un couillard ? À moins, se dit- il, de considérer que le défi ne concernait que le voyage jusqu’à Loches uniquement, et qu’il était libre, désormais, de choisir son moyen de locomotion : le trébuchet, la catapulte ou bien l’autostop, discipline dont il raffolait et dont il était passé maître." (C'est moi qui souligne)

 


mardi 6 décembre 2022

Lichens et Titanic

"Dans nos moments de confusion
souvent j'éprouve le besoin
de contempler un lichen.
Apportez-moi une montagne
et je vous montrerai ce que je veux dire."


         Hans Magnus Enzensberger, Ecriture braille, 1964.

J'ai terminé l'article précédent, consacré à Rainer Maria Rilke, en évoquant un ancien billet du 17 janvier 2017 où j'avais cité des extraits d'un même texte extrait de l'ouvrage de Pierre Desgraupes sur le poète. Le titre en était Le Titanic fera naufrage, lui-même titre de l'essai de Pierre Bayard paru en 2016, et qui commençait par ces mots : " L’écrivain américain Morgan Robertson n’a jamais dissimulé qu’il s’était inspiré dans son roman Futility, pour décrire l'odyssée dramatique de son navire imaginaire, le Titan, du naufrage du Titanic survenu quatorze années plus tard." Et j'enchaînai ainsi : "Ainsi commence le nouvel essai de Pierre Bayard, tout entier consacré à ces anticipations littéraires de l'avenir. Le paradoxe de la phrase illustre bien le caractère renversant de son hypothèse : les écrivains - il le montre avec force à travers plusieurs exemples puisés chez les plus connus, comme Kafka, et chez les moins connus, Frantz Werfel ou Eugène Zamiatine, par exemple - nous livrent des vues prémonitoires où catastrophes naturelles, guerres et accidents se taillent il est vrai la part du lion. Est-ce pour cela que ces oiseaux de malheur ne sont guère convoqués pour peser sur la marche du monde ? C'est pourtant ce que préconise l'essayiste, qui en appelle à leur confier des responsabilités politiques et à les associer aux recherches de la science. On ne sait trop à quel point Pierre Bayard ajoute foi à cette revendication, mais son humour très pince-sans-rire doit nous inciter à la prudence."

Au moment où je publie, le 2 décembre à 10 h 15, je m'aperçois qu'un article de Diacritik vient de paraître deux heures plus tôt, intitulé Yves-Noël Genod, « Titanic, hélas ». Evoquant la fin d'un spectacle mis en scène par Yves-Noël Genod, sur la péniche La Pop amarrée sur le bassin de la Villette*. J'ai envie bien sûr de signaler cette résonance, mais bon, je m'en abstiens cette fois-ci.


Oui, mais le Titanic ne se laisse pas si facilement oublier : le lendemain le voici qui redébarque, si j'ose dire, dans le chapitre 14 de L'impitoyable aujourd'hui, cet essai de l'historienne Emmanuelle Loyer qui est si délectable que je n'en lis qu'un chapitre par jour (il y en a 20, et il m'en reste encore quatre à l'heure où j'écris). J'aurai l'occasion d'en reparler plus longuement, mais restons sur ce chapitre 14, Halluciner l'histoire - c'est le titre -, où elle commence justement par évoquer l'essai de Pierre Bayard :

"Ecrire la catastrophe, c'est la reconnaître lorsqu'elle a eu lieu ; c'est comprendre et décrire comment elle a vampirisé les décennies qui l'ont suivie et estampillé les lieux qu'elle a touchés - souvent bien au-delà de leur géographie initiale.
Mais ce peut être aussi écrire, en somnambule, les yeux ouverts sur un avenir sombre, la catastrophe à venir. Pour prédire la catastrophe, il faut d'abord l'imaginer. En réalité, comme le plaide Pierre Bayard dans un stimulant essai et exemples à l'appui, les portes de l'anticipation sont largement ouvertes à la littérature qui accouche bien souvent de prémonitions étonnantes de justesse, jusqu'à un degré parfois troublant de précision dans la prédiction." (p. 231)

Et jamais deux sans trois : le lendemain encore, 4 décembre, voici que Bernard Umbrecht publie dans son Saute-Rhin (blog inscrit dans ma catégorie Autres sentes) un hommage à l'écrivain allemand Hans Magnus Enzensberger (1929-2022), qui vient de disparaître le 24 novembre dernier. Il s'intéresse ici essentiellement au versant poétique de son oeuvre, à travers trois contributions d'amis. Or la troisième est Weitere Gründe dafür, daß die Dichter lügen / Encore des raisons qui font que les poètes mentent, un extrait de Le naufrage du Titanic, Une comédie. Chant 18. NRF Gallimard.1981.


Ce n'est pas tout. Il se trouve que lors de ma dernière sortie à la médiathèque, à la recherche d'Adèle Blanc-sec, j'ai rapporté par la même occasion le Lichens de Vincent Zonca. Rien à voir en apparence, sauf que l'une des deux citations épigraphes de ce livre consiste en ces vers de Hans Magnus Enzensberger que j'ai reproduits en tête de cet article. On retrouve l'écrivain dans le corps de l'ouvrage, par exemple à la page 75 où Vincent Zonca évoque la famille des Graphidaceae, "le lichen préféré des écrivains et donc le mien. L'espèce la plus connue est le Graphis scripta, appelé aussi "lichen script", "lichen à écriture secrète", très commun dans les campagnes françaises. Ses organes de fructification (les apothécies) dessinent sur le thalle de petits traits fendus, qui peuvent être simples, ramifiés, ou encore en forme d'étoiles et ressemblant à s'y méprendre à une écriture ou à une ponctuation (...)".


Et Zonca poursuit ainsi : "Ils sont nommés lirelles, du latin lira, le sillon de la charrue, comme s'ils étaient tracés par un soc : ils renvoient, en cela, à l'imaginaire (lira a donné en français "délire", c'est-à-dire "sortir du sillon"- et à l'écriture (en latin, le sillon de la charrue, c'est aussi le "vers", versus, de poésie). Tapissant les branches ou s'enroulant autour des rameaux des feuillus, ces lichens sont une invitation au déchiffrement : lire les lirelles, les voir et les toucher, comme du braille - titre d'un recueil du poète allemand Hans Magnus Enzensberger (né en 1929) :

Le lichen  a son graphisme
ses inscriptions son écriture
chiffrée qui décrit
un silence prolixe
Graphis scripta.

On le retrouve aussi à l'ouverture du livre III, à côté d'Henri Michaux (dont je ne peux me retenir de citer l'aphorisme extrait de Poteaux d'angle : "Faute de soleil, sache mûrir dans la glace"), avec ces deux vers issus de La Fureur de la disparition (1980) : "Le lichen sur le poteau/survit." Qui me fait aussitôt penser à ces poteaux de béton lichenisé que j'aime à photographier lorsque je vais me promener sur les berges de l'Indre, sur le chemin dit du Lavoir (un lavoir qui n'existe plus).


Dans l'index des noms propres, Enzensberger voisine avec un autre poète, français celui-ci, qui a porté aussi une haute attention au lichen : Antoine Emaz (qui faisait ici même le sujet de l'épisode 6 de Cristal noir). C'est même lui qui donne la raison du sous-titre de Lichens, Pour une résistance minimale, à travers un texte d'entretien donné pour la revue Nu, en 2006 :

"Il y a une forme de résistance minimale dans le fait simplement d'écrire de la poésie encore et malgré tout. Pour combien de personnes ? Pour cent, deux cents lecteurs ? C'est fou ! On n'est plus dans la logique de ce monde. Et pourtant, je continue à passer ma vie, mes heures, à travailler pour cela. Il y a bien un engagement. Quant à l'espoir pour la poésie, je n'ai aucune crainte à ce sujet. La poésie s'est déjà suffisamment dégradée sur le plan de l'économie, du lectorat, pour qu'il ne puisse plus rien lui arriver. [...] Donc l'espoir - on va parler d'un espoir raisonnable - existe. La poésie n'est pas un feu d'artifice qui brille, se remarque de loin, mais qui dure peu de temps. Je la vois plutôt comme une veilleuse ou un lichen. [...] Le lichen est habitué aux milieux hostiles. Lorsque les conditions de vie deviennent impossibles, il tombe en léthargie pour renaître dès qu'elles redevient acceptables. Il me semble que la poésie traverse de telles phases, sans jamais disparaître tout à fait." (p. 190-191)

 


Finissosn en reparlant de l'autre Adèle, Adele Bloch-Bauer, dont Gustav Klimt fit le portrait au début du siècle dernier. J'ai écarquillé les yeux lorsque je l'ai vue à la une du numéro 4 du magazine Le musée idéal.


Je n'ai pu faire autrement que d'acquérir l'exemplaire. L'article de la revue ne m'apprit pas grand chose de plus, mais quand j'en eus fini la lecture, et que je retournai au livre de Zonca, il se trouva que la page sur laquelle je l'avais laissé se terminait ainsi, par l'évocation de Prunus blanc et prunus rouge en fleurs, de Chen Hongshou : " On retrouve, sur le tronc, ces ornements de lichens foliacés (Parmotrema), dont le vert clair, prolongé par les étendues de quelques mousses ou lichens lépreux sur l'écorce, contraste, à droite, avec le rouge complémentaire des bourgeons et des fleurs. C'est que, dans la peinture japonaise, les lichens font fleurs, elles sont esthétiquement des fleurs des fleurs au même titre que celles du prunus. Ce tableau m'évoque le raffinement et les contrastes de certaines toiles expressionnistes de Gustav Klimt." (p. 313, je souligne) C'est par ailleurs la seule apparition de Klimt dans l'ouvrage.**

________________

* "Ce week-end, à contrecœur et presque en douce, Yves-Noël Genod faisait ses adieux à la scène, sur la Seine. Dans la cale d’une péniche parisienne, ses fans s’entassaient sous des manteaux, des plaids, et quelques gilets de sauvetage pour entendre son Titanic, hélas (c’est le titre), révérence tirée à une carrière qui prenait l’eau. Tandis que l’artiste disparaissait dans le noir, main dans la main avec une vieille dame au dos voûté, maquillée de fards colorés et gantée jusqu’aux coudes comme les chanteuses de music-hall, le froid et l’émotion faisaient naître de la buée sur les hublots. Que s’est-il donc passé, dans la société, pour qu’on doive se passer des dingueries d’Yves-Noël Genod ?" Eve Beauvallet, dans Libération (article réservé aux abonnés).

** Il me faut aussi dire deux mots de Munch, dont Le Cri décidément me poursuit (sur un mode plutôt cocasse, on va le voir, fort heureusement). M'étant rendu chez la coiffeuse de la rue de Strasbourg pour une action disciplinaire sur ma chevelure, je me trouvai en voisinage de shampouinage (le salon est mixte) avec une dame qui informa l'assemblée qu'elle était allée avec une sienne copine voir l'exposition à Orsay de Munch et de Rosa Bonheur. Elle me montra même la photo qu'elle avait prise de la lithographie du Cri qui siège là-bas.

Enfin, ayant repris la lecture de Résonance, l'imposant essai d'Hartmut Rosa (quatre ans que je suis sur ce livre, c'est fou), et revenant en arrière au hasard, j'ouvris directement sur la page 329 où je lus ces lignes (que j'avais donc parcourues mais que j'avais depuis longtemps oubliées) : "Ecouter le Voyage d'hiver de Schubert ou l'opéra rock The Wall de Pink Floyd (ou s'absorber dans Le Cri d'Edvard Munch) sur un mode de résonance dispositionnelle, c'est donc éprouver simultanément  deux modes de relation au monde : c'est être touché, ému, saisi par la forme même que le traitement esthétique confère à l'aliénation existentielle soit faire à la fois l'épreuve d'une résonance et d'une aliénation, les deux étant non pas fondues en une forme hybride mais unies par un rapport d'intensification réciproque : plus l'aliénation représentée ou modelée est "authentique", crédible et irrésistible, plus l'effet de résonance est grand."

lundi 26 septembre 2022

Cristal noir #6 : Mais il ne confond jamais peu et rien

D'Antoine Emaz, qui vivait à Angers, non loin de l'Hélice terrestre, j'aime la poésie, et plus encore, peut-être, ses recueils de notes, où l'écrire et le vivre ne cessent d'être interrogés avec une lucidité qui ne se paie pas de mots. Hier, comme je le fais régulièrement, j'ai ouvert, à la page où je l'avais abandonné la dernière fois, alors que la nuit était déjà bien avancée, l'un de ses derniers titres, Planche (Rehauts, 2016), et j'y lus ceci :

"Tel qu'il est, et compte tenu de l'histoire, ce monde part sans issue. A partir de là, on peut commencer le travail vers quelle résistance ou quel espoir, même malingre. Poésie, une charpie de mots pour soigner, accompagner un peu cette blessure du négatif. Chanter quoi dans ce tohu-bohu de misères et d'impasses ? Chanter. Le peu possible. A bouche fermée, si nécessaire.

Je revois le visage de cette élève de 2ème me demandant pourquoi ce que j'écris est "si sombre". Dans son ton, ce n'était pas une critique, plutôt une lassitude. Je comprends très bien ce désir d'échappatoire que mes poèmes ne permettent guère. "Nous ne sortirons pas du sort des condamnés", écrivait déjà Reverdy. Le poète n'est pas un enchanteur, même "pourrissant". Mais il ne confond jamais peu et rien." (p. 46)

Antoine Emaz

 Et ceci, sur la page d'à côté, où se croisent les motifs étudiés ici du propre et du sale :

"Brusque propre sur du sale. Monde illusoirement transformé. Jardin tout neuf, pour quelques jours. Même si la neige n'a rien de révolutionnaire, c'est une pause heureuse, un blanc. Ce matin, en allant chercher le pain, presque gêné de marcher, de laisser des traces de pas dans ma rue devenue comme inhabitée, en une nuit."

Antoine Emaz est mort à Angers, le 3 mars 2015, des suites d'un cancer.

jeudi 3 mars 2022

D'Emaz à Magris

"Tel qu'il est, et compte tenu de l'histoire, ce monde paraît sans issue. A partir de là, on peut commencer le travail vers quelle résistance ou quel espoir, même malingre. Poésie, une charpie de mots pour soigner, accompagner un peu cette blessure du négatif. Chanter, quoi dans ce tohu-bohu de misères et d'impasses ? Chanter. Le peu possible. A bouche fermée, si nécessaire.

Je revois le visage de cette élève de 2e me demandant pourquoi ce que j'écris est "si sombre". Dans son ton, ce n'était pas une critique, plutôt une lassitude. Je comprends très bien ce désir d'échappatoire que mes poèmes ne permettent guère. "Nous ne sortirons pas du sort des condamnés" écrivait déjà Reverdy. Le poète n'est pas un enchanteur, même "pourrissant". Mais il ne confond jamais peu et rien."

Antoine Emaz, Planche, Rehauts, 2016, p. 46.

En écrivant sur Pierre Reverdy, je pensais souvent à Antoine Emaz, le poète mort il y a trois ans exactement, le 3 mars 2019, à Angers (le même jour donc que Georges Perec, mort en 1982 - ce que je savais avant d'entamer la rédaction de cet article, mais pour Emaz, non, je ne savais pas, c'est en vérifiant l'année que j'ai appris cette date précise : 3 mars). Et si je pensais à Emaz c'est que Reverdy était l'un de ses grands inspirateurs, comme l'assure Monique Pétillon dans la nécrologie qu'elle donne au Monde le 12 mars : 

« Je repense, écrivait-il dans Lichen, lichen (Rehauts, 2003), à ce que Reverdy écrivait à propos de l’image et de son nécessaire détachement d’un cadre spatio-temporel précis. Il y a quelque chose de cela dans mon délavement, ma façon d’anonymer assez pour ne garder qu’une situation quasi impersonnelle. Mais Reverdy visait une sorte d’éternité, pas moi. » Professeur de lycée, Antoine Emaz a consacré une thèse aux recueils de notes de Pierre Reverdy, poète dont le rapproche sa « poésie du peu », capable de rendre la tension du quotidien. Il admirait aussi sa devise : « Faire face ».

De même, c'est dans l'un des recueils de notes d'Antoine Emaz, Planche, que j'ai cherché trace de Reverdy (Planche était à mon chevet, c'est l'un de ces livres où je butine régulièrement, une gelée royale d'écriture bien qu'il n'eût pas aimé cet adjectif "royale", si éloigné de sa volonté d'écrire à partir de ce qu’il y avait de banal en lui, "ma part de gris, de commun, parce que cette part seule peut être partagée. ») Et je n'ai pas eu à chercher longtemps. Cette citation de la page 46 dit tout du peu de croyance dans ce monde, et malgré tout de la nécessité de la poésie comme résistance, si malingre qu'elle soit, et ce n'est pas hasard si le mot "peu" conclut presque chaque paragraphe : "le peu possible", "ne confond jamais peu et rien". Pas de nihilisme chez Emaz, mais la claire conscience de la difficulté du vivre.

Je suis retourné à la médiathèque avant-hier (je la hante décidément), à la recherche des Oeuvres complètes du poète Reverdy, rééditées par Flammarion en deux volumes en 2010 (et saluées à l'époque par Emaz bien sûr, sur le site Poezibao). Mais que vois-je au rayon des nouveautés ? Une nouveauté qui n'en est pas une (il a été publié pour la première fois en 2000) : le recueil Main d'oeuvre, 1913 - 1949, de Reverdy. A l'intérieur, un post-it jaune, "Rachat". Le catalogue mentionne encore l'ancienne édition de 1964 au Mercure de France. Main d'oeuvre, le titre général de ce recueil de plus de 500 pages, prend du sens : de cette poésie il faut s'emparer, construire avec ses briques un autre récit peut-être. Comme si la nouveauté m'attendait, et en même temps c'est si orgueilleux de dire ça, si peu émazien. Il faut pourtant s'accommoder de ce paradoxe : c'est à travers une aventure personnelle que le je disparaît et que chaque homme advient à son humanité. Ce que Maurice Genevoix traduisait d'une autre façon, en relatant sa Grande Guerre une dernière fois dans La mort de près, en commençant par ces mots : Tout homme est solidaire.


Un autre livre vint percuter ces réflexions : un bref volume de nouvelles du grand écrivain italien Claudio Magris, plusieurs fois déjà évoqué ici, auteur d'une préface aux Sept méditations sur Kafka d'Alvaro de la Rica. Cinq nouvelles sur le thème de la vieillesse réunies sous le titre de la nouvelle centrale : Temps courbe à Krems. C'est cependant sur la cinquième, Extérieur jour - Val Rosandra, que je vais pour l'heure porter mon attention. 

Le personnage principal, dont le nom restera inconnu, assiste au tournage d'un film dans le Val Rosandra, aujourd'hui une réserve naturelle située à l'est de Trieste, près de la frontière slovène. Les jeunes acteurs rejouent un épisode de sa propre vie, avant la Grande Guerre, où avec deux amis, triestins comme lui, il accompagne la jeune fille viennoise dont les trois sont amoureux : "A présent, au-dessous de lui, près de la rivière, les deux acteurs se préparent à jouer la scène et à remonter l'escarpement caillouteux, la fille devançant un peu la garçon. Mais lui, il regarde surtout, plus loin et derrière eux, cet endroit où la rivière s'élargit en formant une anse au pied du rocher d'où elle se précipite en une petite cascade, d'une blancheur de neige qui se métamorphose, au fond de l'anse, en un vert sombre et lumineux." L'image de cette blancheur de neige annonce dès l'entrée dans le récit un motif qui courra jusqu'à la fin, mais qu'on retrouve au mitan lors d'une autre évocation de la jeune fille : "Il feuillette le scénario. Elle, la Viennoise avec sa cigarette, le vent qui ébouriffe ses cheveux... c'est elle, ce vent... son pied quand elle ôte sa chaussure, la neige sur ses cheveux... là voilà qui secoue les boules de neige qu'elle a reçues dans le cou et sur la poitrine... Et eux de crier "A mort l'Autriche !", et de dire que les femmes ne sont rien, juste pour se donner l'air d'être de vrais hommes..." Elle, l'étrangère, partira alors que les trois autres "étaient déjà posthumes, leur vie s'était consumée dans l'attente et la préparation de la vie, avant qu'elle ne commence." Et quand les prises de vues sont terminées, le vieil homme a le désir de voir sur l'écran à quoi ressemble une scène tournée quelques mois plus tôt, en hiver sur le petit lac gelé de Percedol, sur le Carso, une doline karstique longue de 400 mètres. La même jeune fille, en pull-over rouge, patine avec maestria au milieu des trois garçons lourds et maladroits :

"Le soir tombe, la svelte silhouette rouge sombre virevolte parmi les branches vert foncé des pins penchés au-dessus de la petite piste glacée, le bleu azuré de la neige va s'obscurcissant, du terrain gelé monte une légère brume, de petits blocs de neige tombent des branches dans le soir. Oui, comme il aurait aimé patiner, danser sur cette glace désormais d'un bleu plus intense, comme il aimerait encore plus le faire maintenant, avec elle qui trace des arabesques sur cette glace."

Il m'a été impossible, lisant ces lignes, de ne pas repenser au crépuscule sur lequel disserte Ernst Jünger et ses amis, juste avant d'évoquer Reverdy, et à ses vers de l'ouverture de La fenêtre ovale, si magiques qu'ils sont repris par André Breton dans le portrait qu'il dresse du poète dans les entretiens avec André Parinaud, diffusés à la radio en 1952 : 

[...] Ce qui se prête bien mieux à notre réunion [vers 1919, 1920], c'est la pièce presque nue où nous reçoit Pierre Reverdy, généralement le dimanche. Il habite au haut de Montmartre, rue Cortot, à quelques pas de la rue des Saules. 
L'étonnant « climat » qui règne ici, rien ne peut en donner idée comme cette admirable phrase de Reverdy lui-même, qui ouvre « La lucarne ovale » :

« En ce temps-là le charbon était devenu aussi précieux et rare que des pépites d'or et j'écrivais dans un grenier où la neige, en tombant par les fentes du toit, devenait bleue. »

Une telle façon de dire n'a pour moi rien perdu de son enchantement. Instantanément, elle me réintroduit au coeur de cette magie verbale qui, pour nous, était le domaine où Reverdy opérait. Il n’y avait eu qu’Aloysius Bertrand et Rimbaud à s’être avancés si loin dans cette voie."

Par les hasards du web, et la grâce de l'Attracteur étrange, je tombe sur 12 rue Cortot, un texte de Philippe Lemaire,  qui avoue lui aussi sa prédilection pour ce poème de Reverdy. Et quelle jubilation que d'y retrouver, à partir de l'image du grenier, à la fois Francis Ponge et Franz Kafka :

"J’imagine, parce que le texte donne à rêver, que cette réclusion dans les hauteurs de la maison de la rue Cortot, est une réclusion heureuse. Dans ce lieu studieux, le poète entrepose son grain. Si le grenier propose une image de la vie spirituelle, celle de Reverdy ne se recroqueville pas sur une intériorité encombrée de souvenirs, de reliques. Son grenier n’est pas un capharnaüm, mais un lieu dépouillé qui ne propose au regard rien qui puisse le distraire de sa méditation. À une exception cependant : cette neige qui tombe par les fentes du toit. Ce grenier ouvre sur le ciel comme celui de Ponge : « Allongé sur la poutre de l’A, il [l’homme] poursuit volontiers un songe à la gloire du charpentier. Au défaut de ce firmament brillent cent étoiles de jour. Du fond de la cale aérienne, il écoute les vagues du vent battre les flancs de tuile rose ou ruisseler par le zinc*. » À l’autre extrémité de la maison, la cave peut devenir, elle aussi, lieu d’écriture : tel est le rêve Kafka. Personne – enfin ! – ne viendra l’interrompre dans son travail. La réalité elle-même est congédiée car c’est à la condition de lui tourner le dos qu’on pourra la recomposer. Un petit soupirail reste pourtant nécessaire pour garder le contact comme est indispensable que la toiture soit ajourée. Mais alors que la cave de Kafka figure une exploration des profondeurs de l’âme, une descente au plus ténébreux de l’intériorité, le grenier de Reverdy suggère qu’on s’en échappe résolument pour se tourner vers le dehors – ou qu’on monte, de fond en comble, pour la dominer."

Cette neige qui devient bleue dans le haïku d'hiver de Reverdy (Ph. Lemaire), là voici qui revient dans le final de la nouvelle, quand le vieil homme demande à l'actrice, dans l'auberge où ils sont allés boire un vin brûlé, si on s'embrassait pour de bon quand on jouait une scène d'amour. "Et vous deux, cette fois-là, vous vous étiez embrassés pour de bon ?" lui a répliqué l'actrice. Lui, il essayait moins de s'en souvenir - tout était si vague, confus comme la neige bleuâtre du soir - que de se demander ce qu'il aurait dû dire."(C'est moi qui souligne)

Et l'actrice de conclure : "Ce n'est pas un problème, ni sur un plateau ni ailleurs" a-t-elle ajouté, et elle a posé sur ses lèvres un petit baiser. Non pas que... mais enfin..."

______________________ 

* Francis Ponge, « Le Grenier », Pièces, O. C., t. I (éd. Bernard Beugnot), Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1999, p. 719.

samedi 10 avril 2021

Comme un long linceul traînant à l'Orient

« Le but n’est pas de m’exposer, j’écris à partir de ce qu’il y a de banal en moi, ma part de gris, de commun, parce que cette part seule peut être partagée. »

Antoine Emaz

Mercredi dernier, je suis allé à la médiathèque emprunter Les Ailes du désir, et un autre DVD d'un film avec lequel, à la suite de la lecture de l'anthropologue Frédéric Keck, j'avais trouvé des correspondances. Mais les deux films étaient sortis et je me suis contenté de les réserver. Je revins donc presque bredouille, si ce n'était le mince recueil de poésie d'Antoine Emaz, Personne, des éditions Unes. Dans la préface, Ludovic Degroote précise qu'il regroupe cinq publications parues pour quatre d'entre elles en tirage limité, le livre portant le titre éponyme de la plus ancienne, Personne, datant de 1996. Et il ajoutait : "La complexité de ce titre simple va bien à la poésie d'Antoine Emaz : selon son emploi positif ou négatif, personne, ce peut être n'importe qui ou quelqu'un (...)".

Or, cette ambivalence sur ce mot personne, je l'avais rencontrée très peu de temps auparavant, mais je fus incapable d'en resituer le contexte exact, et cette incapacité a persisté jusqu'à aujourd'hui. Tout au plus me semble-t-il qu'il s'agit d'un propos rapporté par un Français sur un auteur américain qui s'interrogeait pareillement sur la double valence de "personne" dans la langue française. Ce fragment de lecture résistait à toutes mes tentatives de remémoration, si bien que je me demande parfois si je ne l'ai pas rêvé. Et peut-être aurais-je passé sur cette coïncidence si je n'avais pas commencé à lire le même jour le dernier roman de Peter Handke, La voleuse de fruits, qui dès la première page me renvoyait sur Personne, ici majusculée :

"C'était une journée du début du mois d'août ensoleillé mais pas trop chaude, du moins en fin de matinée, avec un bleu constant, haut toujours plus haut dans le ciel. A peine un nuage - et si parfois il y en avait un, aussitôt résorbé. Un léger vent soufflait, venu de l'ouest comme souvent en été, pénétrant doucement en une illusion d'Atlantique dans la baie de Personne." (p. 11)

Cette baie de Personne est une référence directe à un autre roman de Handke, Mon année dans la baie de Personne, souvent considéré comme son plus grand livre. Paru en France en 1997, il est chroniqué dans Libération le 27 mars par Antoine de Gaudemar, qui écrit : "A l'ouest de Paris, quelque part entre Meudon et Versailles, entre ville et forêt, se trouve «la baie de Personne». L'endroit, ni le nom, ne figure sur aucune carte, sur aucun panneau de signalisation. Mais dans la topographie de Peter Handke, il existe bel et bien: c'est un amphithéâtre de collines ­ tantôt pentes boisées, tantôt zones pavillonnaires ­ qui descend doucement vers le fleuve et la capitale. A cinq minutes à vol d'oiseau de la tour Eiffel, cette région des Hauts-de-Seine, apparemment sans qualité et sans histoire, mais comme cachée et secrète, est pourtant unique, au point de chasser, pour qui l'arpente, toute «nostalgie du lointain» ou «toute espèce de mal du pays»."

Pendant un an , Handke a donc «regardé, enregistré, fixé» chaque arpent de ce territoire où il a choisi de s'installer. "Il décide, poursuit Antoine de Gaudemar, de laisser les choses, les lieux, les habitants être ce qu'ils sont, «en les racontant, ou en les encerclant, ou en les effleurant, ou en les faisant résonner, ou en laissant s'éteindre leur vibration». Parallèlement, lui-même s'efface, il est dans une phase assez trouble, flottante, nostalgique, bloquée, ayant beaucoup de mal à parler de lui au passé et même au présent: ce n'est pas qu'il soit devenu une ombre, mais il vit comme une sorte de métamorphose, de passage d'un état à un autre. Vit-il? Rêve-t-il? Serait-il en train de devenir «personne»? "

C'est donc presque à la même époque (1996) qu'Antoine Emaz écrit dans Personne le poème suivant :

rien n'appartient

peau pour un temps

quelqu'un je ou

personne


debout

parmi les corps-mots qui bougent


on n'en sait pas

plus

Les derniers poèmes du recueil datent de 2017 et 2018, peu de temps avant la mort d'Emaz, le 3 mars à Angers, à l’âge de 64 ans, des suites d'un cancer. Dans Plein air, il cite sans le dire explicitement Baudelaire avec ce premier vers

"long linceul" en l'air et le ciel de lin bleu

qui reprend Recueillement, qui commence par "Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.", et se termine par 

Et, comme un long linceul traînant à l'Orient,
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Ce poème qui fut pour moi une bouée de sauvetage dans une nuit de délire, en juin 2012 :

"Peut-être est-il dangereux de côtoyer les sphinx ? Peu après avoir posté mon dernier billet, mardi dernier, j'ai été saisi d'une grande fatigue. Elle a duré jusqu'à dimanche, accompagnée de fièvre et de rêves délirants. Mon délire ne prend pas une forme psychédélique, il ne joue pas sur une profusion d'images plus ou moins fantastiques. Non, rien de plus abstrait et de plus desséché que le mouvement qui m'emprisonne l'esprit : ce sont raisonnements sans rationalité, bouclés sur eux-mêmes, infiniment ressassés, comme si les circuits neuronaux tournaient à vide. Le sommeil ne trouve nulle part où se loger. La volonté se recroqueville, il faut faire un intense effort sur soi pour seulement même rallumer la lumière et boire une gorgée d'eau. Et, à peine recouché, on retombe dans la spirale délirante.

Une nuit, n'en pouvant plus de ce chaos, de cette confusion, j'ai décidé de me remémorer un poème. Celui qui me vint spontanément, ce fut Recueillement de Baudelaire, Sois sage, ô ma Douleur et tiens-toi plus tranquille... Je l'avais appris par cœur voici quelques années, mais quelques vers me manquaient. Je me le redonnais dans la tête, patiemment, et petit à petit je recousus la totalité de l'admirable sonnet. Et force de la poésie, mon esprit tourmenté s'était apaisé au fil de ce travail de remembrance." (article du 11 juin 2012)  

Antoine Emaz

Et comme il est étrange de retrouver dans les lignes de Peter Handke le bleu du ciel, le vent et l'ouest, qui sont motifs récurrents chez Emaz :

l'air le bleu passé à force de lessives mais on peut dire si
encore un peu malgré le vent le temps tout comme on peut
dire linceul qui traîne à l'ouest et ce n'est pas la fin encore

Et une autre citation baudelairienne se glissera dans l'avant-dernier poème :

un peu de linge au vent ou une face qui se délave et
s'efface au soleil jusqu'à bleu presque vide sauf l'air pris
dans la tresse encore là comme des fibres de vent vivant
qui resteront un peu plus long "parfums frais"

c'est dire
Ces "parfums frais" nous parviennent des Correspondances :

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants, 

Le je qu'Emaz bannissait de ses poèmes n'est pas absent en revanche de ses admirables volumes de notes, que je relis régulièrement. On peut les ouvrir au hasard, on y trouvera toujours à glaner quelque formule forte. Ainsi de Planche (Rehauts, 2016) d'où j'extrais ceci :

"Ennuis de santé. Je paie sans doute une hygiène de vie qui m'a permis d'écrire et de tenir durant des années. Que la mécanique du corps en ait assez de ce régime, je peux le comprendre. Quant à le modifier, cela ne va pas être facile. Mais qu'on ne me chante pas en boucle l'air du "tu vois où ça t'a mené" : une vie n'est que très peu menée par le rationnel ou bien ce n'est pas une vie."

Lors de ma première lecture, j'avais souligné au crayon de papier cette dernière phrase.


vendredi 13 novembre 2020

Camille ou le corps-mémoire

"Pour moi, quand je raconte une histoire, le plus important est qu'elle soit énigmatique – qu'elle ne rende pas la vie moins mystérieuse qu'elle ne l'est. "

 Deborah Levy, entretien, Le Point, 2/11/2020

Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie, les deux volumes de l'autobiographie de Deborah Levy prix Femina étranger ; Un Promeneur solitaire dans la foule, d'Antonio Muñoz Molina, prix Médicis du roman étranger ; bien content que ces œuvres évoquées ici et là récemment aient été distinguées (les maisons d'édition seraient bien avisées de m'adresser leurs meilleures trouvailles en service de presse), non pas que je prise plus que cela les prix littéraires, mais cela permet au moins de donner une chance supplémentaire à quelques livres qui le méritent amplement, et incidemment d'accorder une manne bienvenue à de petits éditeurs comme les éditions du Sous-Sol qui ont porté Deborah Levy à notre connaissance.

En ira-t-il de même pour les éditions Verdier, dont le récit de Camille de Toledo, Thésée, sa vie nouvelle - que je lus en cette fin d'octobre funèbre où je perdis mon père, et dont je fis l'exergue d'une chronique ouverte sur Virginia Woolf - est encore dans le dernier carré de la sélection pour le Goncourt ? Je ne sais pas, cela serait surprenant, mais on peut toujours rêver.


En tout cas, voici un livre qui m'a émerveillé, un livre où la vie et la mort se chevauchent, et dont il me faudra bien plus que cet article-ci pour en faire le tour, vaine entreprise quand l'oeuvre elle-même se veut traversée spiralaire, errance en un labyrinthe généalogique et intérieur où il a bien failli finir broyé. Labyrinthe appelé par le titre, par le nom de Thésée, sans cesse présent dans ces pages d'effroi et de douleur, qui donnent à Philippe Lançon le sous-titre - Camille de Toledo en son labyrinthe - de sa chronique du livre dans le Libération du 2 septembre : Ceux qui meurent prendront le train, décalquant ainsi le titre du film de Patrice Chéreau, Ceux qui m'aiment prendront le train - ce qui est formidablement bien vu, aimer et mourir étant alors comme l'avers et le revers d'une même pièce, amour et mort constamment à l’œuvre dans une histoire où l’artiste peintre Jean-Baptiste Emmerich venait de mourir : "Se sachant malade, résume Erick Maurel, il avait préparé ses futures obsèques et avait décidé de se faire enterrer dans sa ville natale de Limoges, sachant très bien que ce choix embêterait la plupart des membres de sa famille, tous parisiens. Il avait cependant déclaré que « ceux qui m’aiment prendront le train. » Et effectivement ce jour-là, famille, amis et proches se retrouvent tous sur les quais de la gare d’Austerlitz pour effectuer ensemble ce voyage. Dans le train et ensuite à Limoges, dans la maison de campagne du frère jumeau du mort (Jean-Louis Trintignant), une quinzaine de personnes en crise vont alors se confronter, se déchirer, faire ressortir des vérités pas très bonnes à entendre, voire même se réconcilier..." Je m'éloigne, non, je ne m'éloigne pas, ou alors si, mais c'est pour mieux se rapprocher, car il en est ainsi du parcours dans n'importe quel labyrinthe médiéval : pour gagner le centre il faudra cheminer sur les périphéries ; alors que l'on croit être arrivé, il faut à nouveau s'écarter, explorer un nouveau viscère, plonger dans des corridors inconnus.

Lisez Lançon, vous y trouverez le meilleur résumé qui soit de ce texte qui échappe à tous les genres connus. Il me dispense d'y sacrifier ici, je ne saurais évidemment faire mieux. Et cela me permet d'aller de suite à ce qui m'interpelle furieusement : ce vertige généalogique qui emporte les corps et les âmes sur pas moins de quatre générations. Le motif du train n'est pas un détail, c'est par lui que s'ouvre le livre. Il n'est que de lire la quatrième de couverture : "En 2012, Thésée quitte « la ville de l’Ouest » et part vers une vie nouvelle pour fuir le souvenir des siens. Il emporte trois cartons d’archives, laisse tout en vrac et s’embarque dans le dernier train de nuit vers l’est avec ses enfants. Il va, croit-il, vers la lumière, vers une réinvention. Mais très vite, le passé le rattrape. Thésée s’obstine. Il refuse, en moderne, l’enquête à laquelle son corps le contraint, jusqu’à finalement rouvrir « les fenêtres du temps »…" Fuir le souvenir des siens, et avant tout le souvenir du suicide du frère aîné, Jérôme, pendu à une conduite de gaz, et celui de la crise cardiaque de la mère « retrouvée  dans un bus au terminus, endormie pour l’éternité ; jour de naissance du fils, jour de mort de la mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d’autres, de ces dates qui se recoupent, de ces “synchronies” puisque c’est ainsi qu’on les nomme : des coïncidences diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ».

Ces synchronies, ces coïncidences, je ne cesse de les inventorier ici, au fur et à mesure de leur surgie dans ma propre vie, alors comment ne pas se sentir concerné, d'autant plus qu'on les aura encore vécues plus nettement, plus cruellement, lors des deuils que l'on a traversés, dans ce silence entre le 5 décembre 2019 et le 7 janvier 2020, déployé par la mort de Marie, ma jeune soeur, au neuvième étage de l'hôpital de Limoges, oui encore Limoges, je ne l'ai pas fait exprès, je n'y pensais pas quand j'ai parlé du film de Chéreau. Et je sais qu'un jour je ferai un texte, un  livre peut-être, des résonances qui proliférèrent alors dans ces jours de ténèbres.

La fuite à l'Est, dans cette ville de Berlin qui n'est jamais nommée, ne suffit pas à réinventer une nouvelle vie, le corps est accablé de maux inexpliqués : « Le frère qui reste se décide à ouvrir ses cartons, il se dit que, peut-être, le temps est venu de se retourner, il n’a pas le choix, d’ailleurs ; car les médecins qu’il rencontre pour arrêter sa chute ne comprennent rien ; pourquoi cette douleur dans ces tempes, l’inflammation des racines de ses dents, les os du dos ? pourquoi son corps en feu, treize ans après la mort du frère ? (…) Thésée ne sait plus que faire ni à quoi s’accrocher ; il rêve que des pilules – des anti-inflammatoires – le libèrent des douleurs qui le prennent et tout serait réglé ; il pourrait continuer à être un moderne, à aller de l’avant, à recouvrir l’histoire d’un oubli. »

Il faudra, oui, ouvrir les cartons, examiner les traces laissées par ceux qui ont précédé, mettre à jour des secrets de famille, "dé-nouer, écrit Bertrand Leclair dans AOC, la lignée généalogique maternelle qui entrave par ses occultations le corps de Thésée, une lignée que dénonce toute entière la corde « archaïque » avec laquelle le frère s’est donné la mort. L’enjeu du livre est de s’inventer dans le livre un nouveau corps à travers une nouvelle généalogie, gage d’une vita nova dans laquelle il s’agit aussi d’embarquer le frère mort (et c’est cela qui est beau : on ne se sauve jamais seul)." Dans le post-scriptum qui clôt le livre, Camille de Toledo écrit qu'il a maintenant plus ou moins accepté la mort de son frère et qu'il comprend mieux pourquoi son corps s'est mis à se plier comme autour d'une corde. "Je vois mieux, poursuit-il, ce qu'a causé le secret et d'où est venue la violence. Et pour le reste, je n'oublie plus de me mettre à l'écoute de la matière. Je fais le pari qu'il y a, dans cette écoute, une clef : ce qui devrait nous pousser à nous réattacher au monde et aux vies auxquelles nous sommes liés. Et s'il y a un sens à trouver dans nos corps-mémoire, dans ce continuum matériel qui noue nos vies entre les âges, je nourris l'espoir que, face à cette évidence encore à documenter, nous accepterons de nous voir, nous, je veux dire, notre espèce, une fois encore, comme d'humbles ignorants face à une matière qui sait infiniment plus que nous."


C'est grâce à un papier du Lorgnon mélancolique, le blog de Patrick Corneau, que j'ai eu envie de lire les carnets 2012-2017 de Françoise Ascal, L'obstination du perce-neige, aux éditions Al-Manar (belle petite maison encore une fois, qui expédie avec célérité et sans frais de port). Je n'avais jamais rien lu d'elle mais il me souvenait d'avoir croisé son nom et quelques-uns de ses vers dans une note du Poezibao de Florence Trocmé. Car il suffit parfois de quelques phrases pour aimer un écrivain, instiller le désir de le lire. Néanmoins je n'avais pas alors fait le geste d'aller vers l'oeuvre, les livres de poésie ne se trouvent pas facilement en magasin, il faut les commander le plus souvent, c'est ce que j'ai fait là immédiatement. J'aime les carnets, les notes, et très vite cela m'a rappelé les volumes de notes du poète Antoine Emaz, Cambouis, Cuisine, Planches, qui me plaisent infiniment. Et encore une fois, pas de hasard, Emaz est très présent dans ces pages. Des pages douloureuses là encore, car Françoise Ascal est atteinte d'une grave maladie des reins qui la contraint  à des dialyses éreintantes, déprimantes. Et elle ne cesse de poser la question de comment vivre avec la maladie, la vieillesse, comment résister avec un corps qui souffre, en de très belles pages où la recherche de la beauté demeure un viatique contre le désespoir : « Grand calme. J’aime ce mois de novembre que beaucoup trouvent sinistre. J’aime ces bancs de brouillard, l’impression de temps suspendu, l’isolement dans le creux chaud de la maison. »

Quel rapport, direz-vous, avec la quête de Camille de Toledo, à part la souffrance du corps ? Eh bien, cette notation, à la page 130, datée du 3 septembre 2017 :

Vu un documentaire sur la transmission des traumatismes sur plusieurs générations. Il y aurait transmission de gènes modifiés par le stress. Les petits-enfants peuvent être atteints, présenter des troubles sans rien savoir de ce qu'ont vécu leurs ancêtres. Évidemment, me sens très concernée. Mais est-ce crédible ?

On comprend pourquoi Françoise Ascal se dit très concernée quand on se reporte à la note précédente, en date du 1er septembre :

Tandis que nous attendons sur le parvis de l'église pour assister à un concert, mon beau-frère me fait remarquer que le village a payé un lourd tribut à la guerre de 14-18. Je regarde à mon tour la haute colonne de grès avec sa liste de Morts pour la France en lettres dorées. Soudain mes yeux tombent sur Camille Thiault. Grande émotion. Mon fantôme, celui que j'avais traqué dans mon texte sur Corot, prenait corps. Cette ombre abstraite se mettait à vivre et mourir dans le même mouvement. Jusque là, en dehors d'une unique photo floue, j'ignorais si quelques traces de son passage chez les vivants demeuraient. Le lendemain, la mairie m'a délivré la photocopie de l'acte de naissance et de l'acte de décès. Simple fantassin, Camille fut tué à dix-neuf ans lors de la bataille de Sancy-Vaudesson dans l'Aisne. Pourquoi ce souci incessant de Camille, ce jeune frère de ma mère que je n'ai pas connu ?

Cette question terminale, dont Françoise Ascal ne proposera pas de réponse, prend complètement sens à la lumière de la quête labyrinthique de Camille de Toledo, qui lui aussi évoque puissamment la Première guerre mondiale à travers la figure de l'aïeul Nissim, frère de l'arrière-grand père maternel, avec cette archive officielle reproduite au sein de l’ouvrage : le certificat de décès du maréchal des logis Nissim de Toledo, né à Andrinople en 1886, « tué à l’ennemi » le 16 juillet 1918 à Montvoisin (Marne). 

Plusieurs traces dans les Carnets de cette obsession pour ce pauvre Camille, alors que l'écrivaine se plonge dans une étude sur le peintre Corot. Ainsi le 5 mars 2017 :

Étrange sensation d'avoir été fracassée par la Première guerre mondiale. Je n'étais pas née, mais les séquelles m'ont assurément atteinte. Par mon père, lui-même brisé, même s'il "assurait" ? Par la légende familiale ? par les silences mortifères ? Pourquoi n'avoir jamais connu le relâchement que donne le sentiment de sécurité, alors que je n'ai vécu qu'en temps de paix ?

Partant du prénom Camille, celui de Corot mais aussi celui du jeune frère de ma grand-mère, mort à dix-neuf ans sur le front. J'ai commencé un nouveau texte sans savoir où il va me mener. Au passage je vois la place de ce fantôme dans mon imaginaire.

Relevant ces similitudes, ces échos avec Thésée, je ne percute que quelques instants plus tard que les prénoms sont aussi en collision : Camille Corot, Camille Thiault, Camille de Toledo. Ces prénoms auxquels l'écrivain lui-même accorde une attention toute spéciale : celui de son frère suicidé, Jérôme, porte par exemple une symbolique particulière : 

et Jérôme, mon frère, pourquoi as-tu été ainsi nommé ? 

JÉRÔME ce prénom, que sait-il, que porte-t-il ? 

le corps avec lequel j'ai grandi, la voix qui m'a nommé

toi qui as vécu à l'intérieur de ce nom

qui rappelle la vie d'un saint qui eut la charge

de traduire de vieux textes hébraïques sur l'origine du monde

"Jérôme de Stridon"

celui qui fut peint par Caravage et tant d'autres géants (p. 73)

Saint Jérôme écrivant, Le Caravage, v. 1605-1606, Galerie Borghèse, Rome

Dans les Temps qui courent, du 10 novembre dernier, de Marie Richeux, sur France-Culture, Camille de Toledo disait que les prénoms portent des archaïques, sont tissés dans les grands mythes de l'histoire de l'humanité.

Alors j'ai commandé La Barque de l'aube, ce petit texte sur Camille Corot paru en poche chez Arléa en 2018. Peintre qui m'est peu connu, dont je lis la notice sur Wikipedia, et qui m'émeut déjà par ce simple fait qu'en 1872, il acheta une maison à Valmondois, qu’il offrit à Honoré Daumier, devenu aveugle et sans ressource.



jeudi 5 décembre 2019

Germinal toujours recommencé

Hier soir. Je replonge dans le numéro 4 de la revue Zadig. Que j'ai achetée pour la première fois, curieux tout d'abord de lire la conversation avec Annie Ernaux, écrivaine admirable dont toute la vie et l'oeuvre sont marqués par les rapports de classes sociales. Je n'ai pas été déçu, et depuis je lis chaque soir un nouvel article, en suivant fidèlement, une fois n'est pas coutume, le fil du sommaire. Hier soir, c'était donc Michel Quint, qui évoquait sa région natale, Les Hauts d'enfance. Là encore, beau texte, sensible et mélancolique.
J'enchaîne avec l'essai de Claude Rétat, directrice de recherches au CNRS, Art vaincra ! Louise Michel, l'artiste en révolution et le dégoût du politique, ouvrage de la petite maison d'édition Bleu autour, sise à Saint-Pourçain  sur Sioule, dans l'Allier, et dont je ne manque jamais de visiter le stand aux Rendez-vous de l'Histoire à Blois (où Claude Rétat avait même donné une conférence à laquelle je n'avais pu assister) . J'avais choisi ce livre car il présente une facette largement ignorée de la célèbre communarde (1830 -1905), son oeuvre de romancière, musicienne et poète.


Le volume était resté dans la pile toujours plus importante des livres en attente. Aucune urgence apparente et pourtant c'est lui que je suis venu chercher dimanche soir après avoir lu un nouveau chapitre du Tango de Satan  de László Krasznahorkai (roman puissant, mais dur et exigeant, que je ne puis lire que lentement) - j'éprouvais le besoin d'une échappée, d'un saut hors de la boue hongroise. Mais pourquoi Louise Michel ? Je n'en sais rien, je n'obéissais là qu'à une sorte d'instinct, c'était celui-là et pas un autre, ou bien est-ce l'Attracteur étrange qui me dictait mon choix ? Hypothèse à considérer avec attention car, en y revenant donc hier, je m'avisai que je n'avais pas noté alors sur mon cahier vert une coïncidence pourtant singulière.

Dans le premier chapitre, intitulé Le microbe, Claude Rétat cite ce passage d'une interview de Louise Michel dans Le Temps du 6 décembre 1895 : "L'esprit révolutionnaire se communique par un travail obscur et qu'on ne peut suivre. C'est peut-être un microbe." Elle développe ensuite cette affirmation :
"Louise Michel est pire, ou mieux, que myope : elle est aveugle, reconnaissant l'obscur et, du même mouvement, revendiquant l'art, avec un certitude de toucher, de déclencher, sans savoir exactement où, quand, quoi et comment. L'heure de la révolution est, chez elle, la grande inconnue, imprédictible, imprévisible : en images, elle se représente comme l'instant où tout le travail de sape, longtemps invisible, bascule en effondrement.
     Aveugle, elle l'est de par l'objet même de sa vision, le monde futur, celui qui doit suivre la Révolution. A ceux qui "craignent l'inconnu", "nient la lumière de demain" ou "veulent qu'on leur précise ce qui sera dans cette lumière", elle répond qu'on ne peut "demander aux protées aveugles des lacs souterrains de se rendre compte du jour que verront leurs descendants jetés hors des cavernes par les cataclysmes." [C'est moi qui souligne]
Il me souvint alors que quelques heures plus tôt, en visite chez mes parents à Aigurande, en pause entre deux parties de belote, j'avais changé de chaîne sur la télévision du salon qui tournait comme souvent à vide, personne ne regardant plus le biathlon de la Chaîne 21. J'avais mis Arte et tombé au milieu d'un reportage sur les entrailles du sol, où de bien curieuses créatures subsistaient dans les grottes. Je n'avais pas suivi le documentaire jusqu'à son terme, juste quelques minutes, mais il me semblait qu'il s'agissait bien de ces fameux protées dont parlait Louise Michel. Je vérifiai en me rendant sur le site d'Arte.tv et revisionnait l'émission : il s'agissait bien du protée, Proteus anguinus, amphibien appartenant au même ordre que les tritons et les salamandres, qui intrigue furieusement les
scientifiques car il est capable de jeûner 48 mois tandis que sa longévité peut atteindre 80 à 100 ans.


D'autres résonances apparurent alors : tout d'abord dans le texte de Michel Quint, qui avertissait : "Ne négligeons pas Wattrelos où j'ai habité entre 55 et 67 en tant que ville frontalière." et qui précisait ceci : "Wattrelos comportait encore, dans les années cinquante et soixante, des zones vertes, emblavées, sur ces lisières belges, avec des mares à tritons et salamandres."

Et ce n'est pas la seule. Le second chapitre de l'essai de Claude Rétat se nomme Germinal. Un rapport de la préfecture de police daté du 17 février 1886 note que dans une réunion publique organisée par des groupes anarchistes, Louise Michel a soutenu Zola et vanté Germinal "parce que cet écrivain avait exposé des idées anarchistes dans son oeuvre". Dans un poème de jeunesse écrit vers 1850, en un temps où elle était atteinte, dirait-elle plus tard, de "rougeole religieuse", on peut lire :

                Versez, grands cieux ardents, versez votre rosée.
Des souffles ennemis la terre reposée
     A germé le Sauveur. (...)

Claude Rétat explique qu'il s'agit là d'un décalque du latin liturgique, d'une paraphrase d'un texte chanté au premier dimanche de l'Avent, dès la première page du missel : "Rorate, coeli, desuper et nubes pluant justum - Aperiatur terra, et germinet salavtorem" - Cieux, versez votre rosée, et que les nues pleuvent le juste. Que la terre s'ouvre et qu'elle germe le sauveur."
"La terre a germé le sauveur" traduit "germinet salvatorem". "En latin, précise Retat, le verbe germinare est transitif (et signifie produire, faire germer), en français "germer" est en revanche intransitif. En utilisant transitivement le verbe français, Louise Michel fait donc un latinisme." Que l'on retrouve bien plus tard, en 1891, dans son roman La Chasse aux loups, "qui met en scène l'apothéose d'une Commune future : "Un bourdonnement énorme emplissait l'univers, germant la liberté."(page 203). Puis, page 222 :

Sur l'immense hécatombe, vingt ans ensevelis, fleurissait la vengeance et l'on entendit parler le spectre de mai.*
L'Europe entière était debout.
Il semblait que les peuples se rapprochassent comme des hommes, se serrant les mains par-dessus les frontières.
La Russie [...] se démantelait.
L'Italie, l'Espagne rejetaient, comme un volcan sa lave, les institutions pourries ou vermoulues.
Quelque chose d'une révolution géologique se mêlait à l'époque - l'humanité germait des sens nouveaux.
"Le lecteur, poursuit Claude Rétat, reconnaît le "germinet" latin (métamorphosé, sans le sauveur désormais), et mieux encore. Ces volcans en éruption, cette révolution géologique mêlée à la révolution sociale ne crachent pas seulement leur lave, ils recrachent aussi, retravaillé, transformé, converti, le texte latin d'origine. "Que la terre s'ouvre" est devenu : "Quelque chose d'une révolution géologique"... C'est bien l'avent du missel, devenu séisme et tremblement de terre : Louise Michel arrange la nativité au bénéfice de la Révolution." (p. 53)

Vertigineuse germination : ne venais-je pas de la lire quelques minutes plus tôt, encore une fois, dans les mots de Michel Quint ?

"Ma mère, née à Leforest comme moi, retrouvait une sorte de parfum de pays natal sur la lessive qu'elle suspendait : la suie crachée par les hautes cheminées de Roubaix laissait des traces sur le linge propre. Ce n'est pourtant  et surtout pas une région à regrets, à nostalgie, c'est une région à cicatrices refermées, nettoyées, prête à d'autres moissons, comme un jardin, un potager, un verger neufs après de tristes récoltes, des abandons, où tout ce qui a disparu, s'est éteint, a laissé des graines, de la germination en train. Germinal toujours recommencé. Un jardin de mémoire, fertile." [C'est moi qui souligne]

Les protées, Germinal, c'était étonnant (me lasserais-je un jour de ces échos étourdissants ?), mais ce n'était pas encore fini. Il devait me rester encore un peu d'énergie à dissiper dans la lecture car je me tournais pour finir vers un de mes livres de chevet, le Cambouis du poète Antoine Emaz. D'un autre recueil de notes, Planche, j'avais extrait l'autre jour des passages pour ma petite soeur qui lutte contre la maladie, et c'était aussi en pensant à elle que je l'ouvris comme d'habitude, au hasard. Mais ce hasard suivait les pentes creusées par l'Attracteur étrange car voici que je lus :
"Ne pas se substituer à l'historien ou au journaliste. Mais on n'est pas non plus hors temps.
Sur ce point, je déteste le chiffon rouge de l'"universel reportage", agité au nom de Mallarmé par ceux qui ne veulent pas entendre parler d'une articulation poésie/social, poésie/politique, poésie/engagement..." (p. 42)
L'universel reportage... Je venais juste de lire cette expression page 40 de l'essai de Claude Rétat :
"La préface que Mallarmé écrit au Traité du verbe de Ghil, en 1885, oppose à la "fonction de numéraire facile et représentatif" du langage (ce parler "commercial" de "l'universel reportage", qu'il répudiera à nouveau dans Crise de vers) le "Dire" du poète, "rêve et chant", pointe "d'un art consacré aux fictions".


Et comment ne pas frémir en parcourant les lignes qui suivaient immédiatement, alors que j'écris à quelques heures de cette grève qui s'annonce massive, en ce 5 décembre maintenant advenu :
"Il serait absurde de replier mécaniquement l'univers de Mallarmé sur celui de Louise Michel : tel n'est pas l'objet. Mais il serait absurde aussi d'isoler a priori chaque auteur comme une monade. Ainsi, du côté de Louise Michel, dire une grève, c'est bien dire une absente et la radicalité d'une absence. Car cela revient pour elle à évoquer l'inconnu futur, le ce-qui-n'est-pas-encore, le point même de la rupture radicale, et pour cela un absolu de la grève auquel aucune des grèves réelles ne satisfait. Grève-rêve : les deux mots marchent de pair sous sa plume, et délibérément. " Le rêve c'est la réalité", écrivait-elle dans un fragment de jeunesse. "Le rêve c'est la vie", dit-elle toujours dans les années 1890. Le gréviste et celui qu'elle appelle le "chasseur d'étoiles" sont le même homme." [C'est moi qui souligne]


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* C'est-à-dire de mai 1871, la Semaine sanglante qui mit fin à la Commune (note de Claue Rétat).