Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Berlin. Trier par date Afficher tous les articles
Affichage des articles triés par pertinence pour la requête Berlin. Trier par date Afficher tous les articles

samedi 16 août 2025

Là où tout s'achève, déploie tes ailes

J'étais résolu à écrire sur Berlin. Depuis plusieurs semaines. Berlin, où je ne suis jamais allé. Une lacune, parmi bien d'autres (mais Berlin apparaît tout de même dans bon nombre d'articles du site). Pourquoi Berlin ? Parce que Berlin était au cœur de trois livres qui n'avaient a priori aucun lien entre eux, si ce n'est celui-ci : Berlin. Trois livres importants.Et pourtant, je n'ai rien écrit jusque-là. D'autres thèmes se sont imposés, plus évidents à traiter sans aucun doute. Il reste que Berlin demeure en suspens et que j'ai envie d'y venir, sans savoir bien par où commencer, comment enchaîner, montrer les rapports, trouver un sens à tout cela. Trêve de procrastination, je m'y colle, j'avancerai au jugé, ça ne tiendra certainement pas en un seul article, ce n'est pas la première fois.

Débutons donc par ce livre, qui n'est pas le premier dans l'ordre chronologique de ma lecture, acheté le 10 juillet dernier, mais paru en 2024 : Mélancolie des confins, Nord, de Mathias Enard. Premier élément d'une série en quatre saisons et points cardinaux.

 

J'ai lu ce livre, qui n'est pas un roman, avec une réelle ferveur, je l'ai dévoré en deux jours à peine. L'incipit donne tout de suite la note profonde du récit : "Près de Berlin, comme nous sortions de la clinique où nous avions rendu visite à E., alors que la nuit tombait (ciel violet, violent, parcouru d'ombres et du frémissement des peupliers) et que nous marchions vers la gare de chemin de fer, un peu hébétés par la tristesse d'avoir laissé E. sur son lit d'hôpital, dans ce long hiver où elle était recluse, un vers de Blanca Varela me revint en mémoire : "Là où tout s'achève, déploie tes ailes*."

E. est une grande amie, hospitalisée à la suite d’un accident cérébral à la clinique de Beelitz, au milieu d’un vaste complexe désaffecté, qui avait été à la toute fin du XIXe siècle, le plus grand sanatorium d'Europe, où Hitler se remit de ses blessures pendant la Première Guerre mondiale, et où l’Armée rouge établit après la Seconde « son plus grand hôpital militaire à l’ouest de la mère patrie ». E. traversera tout le récit, et je ne pouvais lire tout cela sans frémir quelque peu : cette initiale désignant aussi mon amie (heureusement en bonne santé, je touche du bois). Incidemment, on voit tout de suite comment l'actualité personnelle douloureuse croise l'histoire tragique de l'Allemagne. Histoire dont la société de loisirs travaille aussi à l'effacement : Mathias Enard raconte ce "chemin de canopée" qu'un consortium touristique a installé au nord de l'ancien sanatorium, "un sentier de métal perché à dix mètres** de haut qui serpentait entre les cimes des arbres comme un balcon sans maison et permettait d'observer (outre les oiseaux, la vie de la forêt et l'organisation de la plaine alentour tachée de lacs) la certitude de la ruine."

Plus loin, il écrit que le vers de Varela "acquérait depuis cette hauteur une urgence brûlante. Ouvre tes ailes de rêve et survole la mort. Des paroles d'aède. L'étrange chemin d'acier dans les nuées, avec sa beauté inutile, s'élançant au-dessus des bâtiments morbides de l'ancien sanatorium dans les branches sans feuilles des hêtres et la verdeur noircie des sapins, s'élevant sans autre but que l'exploration des ultimes confins, ceux du temps et de mort, devenait pour nous une manifestation, une allégorie à la fois de notre puissance et de notre futilité, de l'inutile énergie déployée pour un combat perdu d'avance mais fécond, une lutte inégale dans le limes du désespoir."

Cette méditation l'entraîne à évoquer dans la même page la Belle au bois dormant de Louis Sussmann-Hellborn, statue de la Alte Nationalgalerie de Berlin, visitée en compagnie de E. peu de temps avant son accident.

 

"Le sculpteur avait déployé pour cette œuvre tout son savoir-faire et essayé d'alléger, de soustraire la Belle au bois dormant au poids même de la pierre dont elle était faite, au poids de l'endormissement, au fardeau du temps : la matière de la statue paraissait aussi ductile que l'or ou le bronze. Au creux des rosiers si festonnés, découpés dans le travertin blanc, dont les feuilles auraient pu être vertes tant  elles semblaient vivantes, la Belle au bois dormant pouvait attendre son prince pour les siècles des siècles, sauvée par l'artiste, assoupie dans son trône de marbre - artiste lui-même oublié, dont le nom ne dit aujourd'hui plus rien à personne : il a manqué pour lui-même ce qu'il projetait de réussir pour sa splendide Belle au bois dormant, la gloire et l'éternité."

Le vers de Blanca Varela me rappelle en ce qui me concerne Les Ailes du désir de Wim Wenders, film ô combien lié à Berlin (Der Himmel über Berlin en est le titre original), dont je parle par exemple en février 2019, Requiem pour Damiel.

 


Et il me souvient que Robert, un ami suisse de E., de passage à Bourges voici deux jours, évoqua le film en regardant l'une de ses premières sculptures (dont je n'ai pas ce soir, hélas, la photo sous la main).

J'avais prévenu, ça ne fait juste que commencer... 

__________________

* "Donde todo termina, abre las alas" in Blanca Varela, Como Dios en la nada, Visor Libros, Madrid, 2013. 

** 23 mètres et non 10 mètres, selon le site Vivre à Berlin

jeudi 28 août 2025

Käthe Kollwitz et la Rose blanche

 "Comment Berlin et la célèbre Alissa Eberhardt étaient-elles entrées dans sa vie ?"

Ian McEwan, Leçons, Folio/Gallimard, 2023, p. 211. 

 

J'avance pas à pas dans le récit magnifique et poignant de Mathias Enard, et voudrais aujourd'hui m'attarder un peu sur la grande artiste qu'il évoque dans le chapitre dénommé "Hermann". Il s'agit de Käthe Kollwitz (1867-1945), qui a donné son nom à un quartier de Berlin, le Kollwitz Kiez. Je ne la connaissais pas du tout, alors que le musée de la ville qui lui est consacré assure qu'elle est l'artiste allemande la plus connue au niveau international du 20e siècle. On restera jusqu'au bout un ignorant... Ce musée, Enard l'avait visité avec l'écrivain espagnol Juan Trejo, de passage à Berlin, et il confesse que cette visite les avait tous les deux émus aux larmes : "nous étions tout simplement tombés amoureux de Käthe Kollwitz, de ses dessins, de ses gravures. Il y avait là une sorte de miracle, les œuvres de Käthe Kollwitz incarnaient à la fois les luttes des pauvres, des exploités, d'une façon collective, très politique, mais aussi intime : à travers les visages , les corps, l'identité, la spiritualité, Käthe Kollwitz parvenait à donner à ceux qu'elle représentait, au travail, à la maison, ou luttant pour leurs droits, une individualité, comme un rayon de soleil permet soudain de distinguer une figure dans la foule. Un être apparaissait - la singularité de sa souffrance était inséparable du collectif de son combat."(p. 45-46)

Journal de Käthe Kollwitz (bonne recension d'Adrien Cauchie dans En attendant Nadeau)
 

Née le 8 juillet 1867, à Königsberg, l’ancienne capitale de la Prusse orientale (aujourd’hui Kaliningrad en Russie), Käthe Kollwitz s'installera avec son mari Karl dans le quartier ouvrier de Prenzlauer Berg où ils vivront et travailleront pendant plus de 50 ans et où naîtront leurs deux fils, Hans en 1892 et Peter en 1896. Elle est morte en avril 1945 à l'âge de 77 ans, "sans voir l'aube, écrit Mathias Enard, succéder à la longue nuit dans laquelle l'Allemagne était plongée. Aube de toute façon relative : Prenzlauer Berg et la place qui porte aujourd'hui le nom de Käthe Kollwitz se trouvaient dans la Sowjetische Besatzungzone, la zone d'occupation soviétique qui, en 1949, se convertirait en capitale de la République démocratique allemande et serait coupée de la partie ouest de la ville par la construction du mur en 1961."(p. 48)

Ceci me donne l'occasion d'évoquer le second livre ayant trait à Berlin et que j'avais donc lu à la même époque que Mélancolie des confins : le très beau roman de Ian McEwan, Leçons (Gallimard, 2023). Qui commence à Londres, en 1986, au moment où le personnage principal, Roland Baines, voit sa vie basculer : sa femme Alissa l'abandonne pour se consacrer à l'écriture de son roman, alors même que leur fils, Lawrence, n'a que quelques mois. Alissa est la fille d'une anglaise, Jane Farmer, ancienne journaliste, et de l'allemand Heinrich Eberhardt, qui avait été sympathisant du groupe de la Rose blanche, de Hans et Sophie Scholl.  Groupe qui avait rédigé et diffusé clandestinement des tracts contre Hitler, à Munich et dans les villes alentour. Sophie Scholl avait été surprise par le concierge Jakob Schmid en train de distribuer le sixième et dernier tract, conçu après la capitulation de Stalingrad en février 1943 ; dénoncée, elle avait été arrêtée ainsi que tous les membres du mouvement. Après un procès expéditif (en trois heures seulement), elle avait été condamnée et décapitée, ainsi que Hans et Christoph Probst, le 22 février 1943. Elle n'avait que 21 ans.

Sophie Scholl photographiée par la Gestapo, le 18 février 1943.
 

Ce n'est pourtant pas grâce à Alissa que Roland Baines a découvert Berlin, cela il le doit à une liaison plus ancienne, Mireille Lavaud, journaliste française vivant à Camden, qui lui propose de rendre visite à son père, diplomate en poste depuis peu à Berlin. C'est au cours de ce séjour qu'ils se rendent à Berlin-Est, à Pankow précisément, chez Florian et Ruth Heise, des amis de Mireille vivant dans un petit appartement au septième étage d'un immeuble miteux. Florian lui montre sa collection de vinyles cachée dans une valise planquée sous un lit : Dylan, le Velvet Underground, les Stones, Grateful Dead, Jefferson Airplane. Deux mois plus tard, Roland lui apporte, sous un déguisement, Slow Train Coming  et le troisième album du Velvet, le seul que Florian ne possédait pas. Au total, il fait neuf voyages à Berlin-Est en quinze mois entre 80 et 81.


 

Et puis un jour tout bascule. Il apprend de Mireille que la Stasi a arrêté Florian et Ruth, que l'appartement a été fouillé et saccagé, la collection de disques confisquée, les deux petites filles du couple confiées à leur grand-mère, Marie. Dès le lendemain, Roland se rend à Berlin, l'appartement de Pankow est déjà réoccupé, et, selon une voisine croisée dans l'escalier, Marie est à l'hôpital.

"Il n'eut pas envie de quitter ce quartier, de renoncer à retrouver cette famille. Il n'eut pas le choix. La pénombre et le silence étouffant de Berlin-Est envahissaient peu à peu les immeubles autour de lui. Il prit un bus vers le centre et descendit sur un coup de tête à Prenzlauer Berg. Il bouillait intérieurement, avait son col de chemise trempé, se fichait de ce qui pouvait lui arriver, d'où la vitesse avec laquelle il fit à pied les vingt minutes de trajet jusqu’au ministère de la Sécurité d'Etat dans Normannenstraße. Sans surprise, il se fit refouler par les gardes armés à la porte." (p. 235)

Peter Kollwitz, le fils cadet de Karl et Käthe, né à Prenzlauer Berg le 6 février 1896, meurt le 22 octobre 1914 non loin de Dixmude, dans les Flandres belges.

National Gallery of Art, Washington, D.C.: Peter Kollwitz, âgé de 7 ans, modèle pour la femme gravée avec un enfant mort, Käthe Kollwitz.

 Je parlerai plus avant de Peter dans le prochain épisode.

 

mardi 26 août 2025

Überall liegen Tote

Jeudi dernier 21 août, je revenais d'Exideuil-sur-Vienne où j'avais passé deux jours au camping de la Rivière avec quelques amis. Plutôt que de reprendre la route de l'aller, qui passait par Limoges, j'avais choisi de suivre la vallée et de traverser Saint-Germain de Confolens, où le souvenir de ma petite sœur Marie m'était toujours présent. J'avais écouté les Midis de France-Culture, qui diffusaient un entretien avec le cinéaste allemand Christian Petzold, dont le dernier film, Miroirs n°3, doit sortir en salles le 27 août. Ses premiers mots me touchèrent d'emblée : "Dans ce studio, à Berlin, je vois passer les derniers jours de l'été, ça déclenche une certaine mélancolie." Et comme on lui fait remarquer que la mélancolie est aussi présente dans son dernier film, il ajoute : " Je crois que j'ai écrit tous mes scenarii à l'automne. Je crois que je vais maintenant changer et passer au printemps, ça changera un peu."

Évidemment. je ne pouvais pas ne pas penser à Mélancolie des confins de Mathias Enard, que j'ai commencé à évoquer dans le dernier article, qui se déroule à Berlin et dont l'automne est la saison phare : "Je ressentis soudain, dans la bourrasque, cette angoisse qui me prenait, enfant, au moment de la chute des feuilles - je me revois observer, chaque jour à mon retour de l'école, les feuilles mortes sur le gravier et celles qui se recroquevillaient dans les arbres, certain qu'elles ne reviendraient pas, que cet hiver-là serait le dernier, l'hiver définitif (...)." (p. 21) 

Quelques lignes plus haut, il avait écrit que "le sanatorium de Beelitz ressemblait au Vaisseau des morts du roman de B. Traven, un lieu flottant entre la peur et la déréliction." Roman dont l'existence m'avait été révélé par la lecture de Viva de Patrick Deville, que j'avais trouvé ensuite dans un bac de livres d'occasion et auquel j'avais consacré un article. Ce dont je ne me souvenais pas c'est que cet article avait été publié le 7 janvier 2023, et que je l'avais dédié précisément à Marie car c'était le jour de son anniversaire (et pour en rajouter dans le hasard objectif, il faut savoir que dans mon sac à dos j'avais, comme unique viatique littéraire, Equatoria du même Patrick Deville, déniché quelques jours plus tôt à la bouquinerie Le futur archaïque, rue d'Auron, à Bourges).

 

Mathias Enard raconte ensuite la dernière grande bataille qui eut lieu sur le sol de l'Europe entre le 16 et le 19 avril 1945, près du petit village de Seelow, dans une zone très marécageuse - bataille de la dernière chance pour retarder l'Armée rouge dans sa course vers Berlin. Un million deux cent mille hommes s'affrontent là. Les Russes sont dix fois plus nombreux, leurs pertes seront colossales mais ils vaincront et le dernier verrou sur la route de Berlin aura sauté. Une statue monumentale a été érigée sur une hauteur, première du genre, "qui montre bien l'importance que revêt cette victoire de Seelow et le sacrifice consenti pour elle, ces dizaines d'Ivan crevés droits dans leurs bottes sous leur capote comme le soldat de Lev Kerbel, grand sculpteur de héros soviétiques, qui sculptera des soldats morts toute sa vie, jusqu'en 2000, quand, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, on lui commandera son dernier combattant de bronze, un marin de quatre mètres de haut, un matelot pour honorer les cent-dix-huit héros qui périrent en mer Baltique à nord du Kursk, un sous-marinier tout contre son submersible comme le biffin de Seelow est près de son char d'assaut, l'infirmier de Beelitz s'appuie sur son brancard et la Belle au bois dormant penche la tête sur ses rosiers de rêve." (p. 29)

Monument aux soldats soviétiques sur les hauteurs de Seelow par L. E. Kerbel
 

Les morts allemands n'ont pas eu droit à pareil hommage. Morts sans gloire, morts en silence. Enard écrit que leurs tombeaux sont dans les livres de Theodor Plievier, "le militant antifasciste qui réussit le prodige de conter les douleurs des soldats allemands de Stalingrad à Berlin sans jamais être complaisant avec l'idéologie que ceux-ci défendaient, bien au contraire. Stalingrad et Berlin sont le miroir allemand de Vie de Destin de Vassili Grossmann ; en les lisant parallèlement on a la sensation que les morts se parlent, que les vivants se répondent d'un camp à l'autre, que leurs cris sont les mêmes, cris pour survivre, cri contre le totalitarisme, cri pour la gloire des sans gloire."

 

Vingt mille soldats allemands sont morts en vain pour défendre leur capitale perdue d'avance. Et Mathias Enard de se demander où sont les tombes. Pas d'immense cimetière, écrit-il, sous la lune du Brandebourg, pas d'alignements infinis de croix blanches. Comme il pose la question à la gardienne du petit musée de Seelow, elle lui répond : "Il y a des morts partout."  Überall liegen Tote.

 Überall liegen Tote. Il se remémore cette phrase en avançant vers la gare de Beelitz-Heilstätten et en se souvenant d'avoir découvert, non loin de là, dans une forêt à quelques kilomètres du village de Halbe, au pied d'un hêtre centenaire rescapé des bombes, une petite plaque, "seul signe de l'emplacement d'une tombe collective où gisaient cent-soixante-dix-sept inconnus, soldats et civils ; civils, c'est -à-dire réfugiés de l'Est qui accompagnaient le 9ème armée de Busse dans sa fuite éperdue vers Beelitz. Tous moururent ensemble, réfugiés et soldats, écrasés sous les obus soviétiques, rajoutant une catastrophe à la catastrophe, une déroute à la déroute, une débâcle à la victoire russe, débâcle, le nom de la fonte subite des glaces, quand les corps sont emportés, en pièces, dans une mortelle rivière : quelques dizaines de milliers de morts de plus dans cette belle forêt hantée, ces pins magnifiques, ces feuillus auprès des cours d'eau, graves fantômes de femmes et d'hommes disparus." (p. 35) 

 

vendredi 25 janvier 2013

Carte mentale et musée du vide


Difficile avec le site de suivre les développements réticulaires de la pensée, l'empilement vertical et linéaire des billets n'est guère propice à rendre l'étoilement des constellations symboliques ; adéquat dans les enchaînements, il se prête mal aux entrelacs, aux retours en arrière, à la réactivation d'un thème. Pour essayer d'y voir plus clair, j'ai tracé naguère sur un grand cahier Clairefontaine, style Travaux pratiques, inauguré en 2005, la carte mentale ou heuristique de l'attracteur étrange (je ne reviens pas sur le sens de cette formule, déjà plusieurs fois évoqué, et dont je rappelle seulement qu'elle doit être conçue comme métaphore, et non pas dans le sens strict qu'elle possède dans la théorie mathématique du chaos).
Carte heuristique de l'attracteur étrange
Peut-être qu'un jour j'en donnerai une version numérique, qui permettrait de lier les nœuds de la carte avec les articles afférents, mais dans un premier temps j'ai préféré tracer à la main les circonvolutions de ce réseau, car il y a un plaisir presque physique à ordonnancer sur la double page blanche, en jouant des feutres de couleur, les différents topics ; un plaisir esthétique aussi au final, en ce qui me concerne, à la contemplation de cet écheveau complexe. Mais cette carte a aussi pour moi une fonction programmatique, car elle me donne une vision claire des chemins à arpenter, des relations  à exposer, et je constate ainsi qu'à cette heure je n'ai pas encore exploré et développé tous les items de la carte. D'autant plus que c'est un domaine toujours en mouvement, et qu'il me faudrait ajouter des éléments (ce que permettrait plus facilement une version numérique).

Par exemple, ne se trouve pas sur cette mindmap (c'est le terme anglo-saxon de référence) la mention du Musée juif de Berlin, conçu par Daniel Libeskind. C'est un oubli, car je l'avais recensé avant de réaliser la carte. Le monument m'était apparu lors de la période où je ne cessais de rencontrer les occurrences du vide. C'est le livre de Mathieu Riboulet et cette phrase, singulièrement, qui m'a reconduit vers l'oeuvre de Daniel Libeskind :

"Je suis allé à Prenzlauer Berg, sans aller voir le monument aux homosexuels persécutés par le régime national-socialiste. Il n'y avait pourtant que l'Ebertstrasse à traverser, mais tant de vide résonnait en moi que je ne pouvais guère envisager autre chose que m'éprouver physiquement." (p. 118)

A l'origine, c'est un bouquin bradé à Auchan, en février 2012 : pour six euros, j'entre en possession d'Architectures, un beau volume publié au Chêne, né de la collection de films du même nom, de Stan Neumann et Richard Copans, diffusée sur Arte. Dix bâtiments, dix architectes, dix parcours singuliers. Mais j'ai attendu plusieurs mois pour commencer l'ouvrage, ce n'est qu'à l'automne, pour une raison inconnue, que je m'y suis plongé, par petites touches, pas plus d'un bâtiment à la fois. Le neuvième était donc le musée juif de Berlin, juste après les thermes de pierre de Peter Zumthor. Et d'emblée, nous voici confrontés aux plus graves questions : "Le bâtiment construit à Berlin entre 1993 et 1998 pose d'emblée une question que l'architecture n'a pas l'habitude d'aborder : celle de ses propres limites. Comment l'architecture peut-elle construire là où tout a été détruit, comment peut-elle se confronter à l’histoire et surtout à cette histoire là ?"

L'histoire commence en 1989 avec un concours d'architecture : rien de prestigieux, il s'agit de construire une simple annexe au Musée d'Histoire de la ville de Berlin. Le gagnant est Daniel Libeskind, juif né à Lodz, en Pologne, en 1946, citoyen américain. C'est son premier bâtiment, il faut dire qu'il est surtout connu jusque là pour son "architecture de papier" et ses ouvrages théoriques.
Vue aérienne du Musée juif de Berlin (Wikipédia)
 Vu du ciel, l'édifice ressemble à un éclair, si bien que les Berlinois le surnomment le Blitz. Avec ses angles à vif et ses façades balafrées, il rappelle, selon Copans et Neumann, les films expressionnistes allemands : "Et comme dans l'expressionnisme, les lignes brisées,les heurts, les déséquilibres parlent d'un monde sorti du droit chemin."
La force du bâtiment infléchit le programme : d'annexe, il devient l'essentiel, et c'est le Musée d'histoire de la ville qui déménage.

"J'ai appelé ce projet Between the lines, "entre les lignes", car il s'agit à mes yeux de deux lignes, deux courants de pensée, d'organisation et de relation. L'une des lignes est rectiligne, mais éclatée en fragments nombreux, tandis que l'autre ligne se tord, mais se poursuit indéfiniment. Ces deux lignes révèlent un vide qui parcourt ce musée selon une séquence constamment interrompue - de même que l'architecture tout entière." D. L.

Le portail d'accès franchi, un escalier s'enfonce sous terre, trois axes d'orientation s'offrent alors au visiteur, qui incarnent les trois expériences majeures du judaïsme allemand : l'assimilation, l'exil et la mort. Un seul de ces chemins mène dans les salles du musée, c'est l'axe le plus long, que Libeskind nomme l'axe de la continuité, qui figure la permanence de la présence juive en Allemagne.

L'axe de l'Holocauste mène à une impasse, une porte noire ouvre sur une tour de béton plongée dans la pénombre, seulement éclairée par une fente étroite au plafond.

L'axe de l'exil conduit au jardin, qui symbolise la sortie hors d'Allemagne, mais les arbres plantés dans quarante-neuf piliers de béton, sur une surface inclinée, révèlent une autre perte de repères : "Contrairement aux apparences, il [le jardin] est totalement coupé de l'extérieur par des douves dignes d'une forteresse. L'échappée à l'air libre est une illusion. L'exil est un autre enfermement."

Le jardin de l'exil (Wikipédia)
Les deux lignes de Libeskind se croisent, et chaque point de jonction détermine un vide, que l'on franchit par des passerelles. Cinq vides (ou voids) scandent ainsi le parcours, symbolisant la dernière figure du judaïsme allemand, celle de l'absence : "Un seul des vides est accessible au visiteur. C'est le plus grand. Il s'appelle le vide de la mémoire."

samedi 12 janvier 2013

Horizons

«Il lui semblait atteindre un carrefour de sa vie, ou plutôt une lisière d’où il pourrait s’élancer vers l’avenir. Pour la première fois, il avait dans la tête le mot : avenir, et un autre mot, l’horizon. Ces soirs-là, les rues désertes et silencieuses du quartier étaient des lignes de fuite, qui débouchaient toutes sur l’avenir et l’HORIZON.»

Patrick Modiano, L'Horizon, p. 85, Gallimard, 2010.

Dans ma lente plongée dans l’œuvre de Modiano, alternant entre bouquins de poche achetés en librairie et les éditions disponibles à la médiathèque, j'ai donc abordé ce roman-ci, mais ce n'était pas là le fait du hasard, car c'est la notion d'horizon qui cognait discrètement à la porte depuis quelque temps. C'est Bertrand Westphal qui avait commencé, avec son livre Le monde plausible, espace, lieu, carte (Éditions de Minuit, 2011), rapporté de Tours en même temps que le Soutine de Xavier Girard. Un livre très stimulant, qui méritera bien une note pour lui tout seul, tant il traverse de sujets qui me sont chers. Mais j'irais vite ce coup-ci, mentionnons seulement que le chapitre II de cet ouvrage, qui en compte cinq, se nomme LE FIL DE L'HORIZON, et que l'on y trouve entre autres choses un historique du mot : "Se déployant d'abord en France et en français, l'"horizon" avait fait son entrée dans le vocabulaire européen après 1250. Il était une orizonte à l'époque. Selon Michel Collot*, il désignait dans le domaine astronomique aussi bien l'horizon "sensible" (la ligne circulaire qui semble séparer ciel et terre) que l'horizon "rationnel" (le cercle passant par le milieu de la terre qu'il divise en deux)."
Par ailleurs, le Philosophie Magazine de décembre  contenait un remarquable article sur le penseur allemand Albrecht Koschorke, "auteur d'un livre étonnant sur l'évolution des représentations de l'horizon. Une manière de revisiter l'histoire de la métaphysique. Et de livrer un diagnostic sans concession sur notre époque en mal d'infini."

Enfin, le 5 décembre, j'étais allé au cinéma voir La Pirogue, un film sénégalais de Moussa Touré.
Huis clos maritime, histoire poignante de l'une de ces pirogues qui partent de Dakar pour rejoindre les Canaries, terres espagnoles d'où ensuite gagner l'eldorado européen. La notion d'horizon ne cessait de revenir dans les propos du réalisateur reproduits dans la brochure du cinéma Apollo. A la question de savoir comment le film était né, il répondait ceci :
"C'est parti d'un constat très simple et évident : au Sénégal, chaque famille compte au moins un de ses membres qui s'est embarqué dans une pirogue pour tenter sa chance en Europe. Notre peuple grandit avec l'horizon au loin, mais la seule manière de l'atteindre pour les plus jeunes, c'est de partir."
Plus loin, il affirmait que "la pirogue était une métaphore du pays qui part à la dérive, quand il n'y a plus d'horizon." Enfin, à la remarque qui lui était faite de de sa grande attention aux visages et au grain de la peau, il répondait que dans son parcours professionnel, il avait été très sensibilisé au travail sur les visages. "Il faut dire que le Sénégal est un pays ouvert sur l'horizon, qui fait de sa population un peuple du regard. (...) Nous voulions aussi montrer le profil des personnages, en choisissant de les cadrer en enfilade, afin d'accentuer la notion d'horizon vers lequel ils sont tous tendus."
Les deux sens du mot horizon sont presque entrelacés : l'horizon géographique toujours présent se double d'un horizon métaphysique problématique. L'ouvert et le fermé coexistent, pour le grand malheur des habitants de ce pays.
Rentrant de la séance, j'ai relu les lignes soulignées la veille dans l'essai de Wetphal, elles s'appliquaient aux navigateurs européens qui défiaient l'océan mais prenaient un autre sens, cruel, après la vision du film :
"C'est en prenant le risque d'affronter la mer des Ténèbres, autre nom de notre Atlantique, que l'on allait prendre place dans le temps, dans un temps terriblement actuel, présentifié."

L'Horizon de Modiano avait été emprunté en même temps que Les Œuvres de miséricorde de Mathieu Riboulet, et j'ai déjà mis en évidence la figure commune du sablier dans les deux ouvrages. Une autre convergence est décelable, autour de la ville de Berlin. Dans le roman de Modiano, c'est la ville de naissance de la jeune fille aimée du narrateur :

"Margaret Le Coz, c'est breton ?
 - Oui.
Alors, vous êtes née en Bretagne ?
 - Non. A Berlin." (p. 24)

Sans être explicite, Modiano laisse entendre que la mère de Margaret a suivi un soldat allemand puis a accouché à Berlin. C'est à Berlin que le narrateur ira la retrouver, bien des années après sa disparition soudaine à Paris.



"Il était parti, au début de l'après-midi, du quartier de Prenzlauer Berg, un plan de Berlin dans sa poche. Il avait tracé le chemin avec un stylo rouge. Parfois il s'égarait." (p .168)

La guerre est donc en filigrane de ces destins croisés. La guerre, qui est le sujet même du livre de Mathieu Riboulet, où le même quartier de Prenzlauer Berg est évoqué à plusieurs reprises :

"Je suis allé à Prenzlauer Berg, sans aller voir le monument aux homosexuels persécutés par le régime national-socialiste. Il n'y avait pourtant que l'Ebertstrasse à traverser, mais tant de vide résonnait en moi que je ne pouvais guère envisager autre chose que m'éprouver physiquement." (p. 118)

Mahnmal für zur NS-Zeit verfolgte Homosexuelle – © Times / Wikimedia

________________
* Michel Collot, L'Horizon fabuleux, XIXe siècle, Paris, José Corti, 1988, p. 31-32.

jeudi 16 octobre 2025

Les Anneaux de Saturne

Quand deux fils se rejoignent... Je poursuis depuis la mi-août une série d'articles inspirés par la lecture du récit de Mathias Enard, Mélancolie des confins, Nord, et dont le premier d'entre eux s'intitule Là où tout s'achève déploie tes ailes. Je me suis aussi autorisé plusieurs digressions, dont la dernière a été provoquée par le Feux sacrés de Cécile Guilbert. Or ces deux ouvrages par ailleurs très dissemblables ont au moins un point commun, celui de comporter une référence à l'écrivain en tête de ce que j'ai nommé la Nébuleuse, autrement dit la liste des libellés des billets publiés ici depuis 2006, je veux parler bien sûr de W.G. Sebald

Il apparaît chez Mathias Enard à la page 127, à la suite de l'évocation des bombardements sur Berlin, qui détruisirent cinq cent mille appartements, le tiers du total. "Dans sa conférence sur la guerre aérienne prononcée à l'université de Zurich*, rappelle Enard, W.G. Sebald soutient que la littérature allemande de l'après-guerre ne s'est pas approprié la destruction des villes d'Allemagne, n'en a pas fait état - les littérateurs, pense Sebald, n'ont pas vu les ruines ; et s'ils n'ont pas vu les ruines, ils n'ont pas non plus vu les cadavres : les centaines de milliers de victimes des bombardements alliés sur l'Allemagne nazie." Il parle de crimes de guerre incompréhensibles, "comme la destruction de Hambourg, de Dresde, ou celle, le 27 février 1945, de Mayence, quand cinq cent mille bombes incendièrent la ville alors qu'Américains d'un côté et Soviétiques de l'autre tenaient déjà l'Allemagne à leur merci, quelques semaines avant la mort d'Hitler (...) Ces moments resteront comme un "secret de famille", dit Sebald, dans la mémoire collective. Conscients d'appartenir au peuple des bourreaux, les Allemands (c'est du moins la thèse de Sebald) ont tu leurs souffrances, souffrances considérées comme honteuses face aux visages innombrables des victimes du nazisme."  

Il faut attendre la page 361 de Feux sacrés pour voir apparaître le nom de Sebald, dans un chapitre dont le titre est Une inquiétante étrangeté, où l'autrice commence par rappeler le point de départ de son projet de livre : "Inspirée par les liens tissés entre l'Inde et mes morts autant qu'intriguée par les coïncidences de dates détectées à l'occasion de diverses expériences marquantes, je décide d'ouvrir mon gros carton d'archives pour revisiter ma vie  et en reconstituer la chronologie  à l'aide de mes vieux agendas." Elle ajoute un peu plus loin qu'elle profite du confinement pour s'atteler à ce chantier, lorsque survient au même moment "un événement qui agit comme un formidable accélérateur : la rencontre des livres de l'écrivain allemand W.G. Sebald dont j'avais curieusement, je m'en souviens, appris l'existence au moment de sa disparition, en décembre 2001. Comme son compatriote exilé, le sexy Helmut Newton, un infarctus au volant de sa voiture avait provoqué son décès sur une petite route d'Angleterre. Et, coïncidence troublante comme tout ce qui ressemble à une prémonition, un de ses amis avait raconté que huit jours avant l'accident, l'écrivain lui avait montré, dans un album de famille, une photo prise par son père qui l'avait hanté toute son enfance : un soldat mort, allongé parmi les fleurs, qui s'était tué dans un accident de voiture."

Le moins que l'on puisse dire c'est que ce ne fut pas un coup de foudre. "Lisant ses nécrologies, écrit Cécile Guilbert, j'avais découvert un homme qui portait le deuil à la boutonnière, dont la mélancolie profonde irradiait tous ses livres comme un astre noir." Elle avoue que ses voyages moroses dans la mémoire de la destruction de l'Europe la rebutaient un peu, et que même son écriture, "réputée pour ses longues incises et se digressions nuageuses (ennuyeuses ?) d'une aboulie illimitée" lui semblait "aux antipodes du vif-argent sec et rapide des écrivains des Lumières "qu'elle plaçait au sommet de son panthéon stylistique. Cependant elle confesse qu'elle parcourait toujours ses nouvelles parutions (notons ce verbe : parcourir, qui dit bien ce qu'il veut dire, il ne s'agissait pas d'une véritable lecture), et elle précise que l'intriguaient surtout les images énigmatiques insérées dans ses pages. Pourquoi alors, soudain, en pleine pandémie, près de vingt ans après la mort de Sebald, replonger dans cette œuvre ?

L'événement déclencheur est la mort, à cause du virus, d'un ami cher, Jacques (le nom n'est pas donné), qui tenait un blog culturel dont Cécile Guilbert relut alors l'intégralité, et elle fut frappée en particulier par les pages consacrées à Austerlitz, le dernier grand roman de Sebald. Lui vient alors l'idée que les écrits de cet écrivain "obsédé par les traces laissées par les malheurs et les deuils" pourraient l'aider dans l'écriture de son propre récit. Hypothèse saugrenue, ajoute-t-elle, contraire à ses goûts, et lestée au demeurant d'une difficulté majeure : "Demander de l'aide à Sebald équivaut à s'en remettre à un manchot pour apprendre à jongler."Et puis elle n'entend pas écrire un livre triste sur ses deuils, mais bien évoquer les ressorts acquis dans la souffrance et l'épreuve. Nonobstant ces réserves, elle se procure plusieurs livres de Sebald, "élisant d'abord Les Anneaux de Saturne pour son titre qui fait écho à mes propres spirales de souvenirs où les morts reviennent en boucle. Et tandis que je découvre que l'auteur est décédé à l'âge qui est le mien en ce printemps pandémique, je frissonne."

 

J'en reviens à Mathias Enard, poursuivant sa méditation autour de Sebald. Il écrit que "pour qui avait le cœur à la peine, une promenade dans Berlin se transformait vite en un gymkhana entre les souvenirs de la destruction, ses ruines et ses fantômes - je me rappelai soudain, alors que la neige fondue recommençait à tomber  et que la Kollwitzstrasse s'illuminait de ses lucioles glacées, sombrant vite sous la lumière  des phares, que c'était E. qui m'avait fait découvrir, quinze ans plus tôt, l’œuvre de W.G Sebald, juste après la mort brutale de ce dernier  dans cet accident d'automobile, consécutif à un malaise cardiaque, du côté de Norwich."

La synchronie est ici troublante : Enard et Guilbert ont donc découvert Sebald au même moment, juste après la mort accidentelle de l'écrivain, et dans les deux cas, la véritable connaissance de l’œuvre est le fruit d'une médiation amicale, marquée des deux côtés par la maladie, le virus pour l'ami Jacques, l'accident cérébral pour E.

Les résonances ne s'arrêtent pas là : page 134, Mathias Enard cite cet incipit :

En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l'est de l'Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi. 

Et il continue ainsi : "Voilà de quelle façon commencent Les Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald, par un mouvement." Et un peu plus loin, il écrit qu'en marchant dans Berlin sombre et désert, il ressentait à la fois ce qui le poursuivait et grandissait en lui : "L'époque était celle des désastres. L'accident de E. était le plus personnel, peut-être, et j'ignorais comment échapper à ce vide. Berlin avait changé de couleur. L'afflux de réfugiés syriens remplissait la ville des victimes de la guerre, des cris des torturés, des bombardements massifs."Mathias Enard a vécu longtemps en Syrie et il est très affecté par la tragédie que ce pays a vécu. Il raconte peu après la terrible histoire de Rami, un Syrien de Seidnaya, chrétien orthodoxe d'environ trente-cinq ans, arrêté à Damas, emprisonné, torturé atrocement, libéré six mois plus tard, puis exilé à Berlin où l'écrivain l'a rencontré. Berlin où il est à nouveau arrêté après avoir agressé et blessé un policier dans un épisode psychotique. On l'avait retrouvé, assis sur un banc, un sac en plastique sur les genoux, qui contenait un crâne et quelques ossements noircis. "La psyché de Rami avait été brisée par la torture et la prison, et ses blessures s'étaient aggravées elles-mêmes, comme la lave s'échappe d'une fissure et finit par brûler ce que le tremblement de terre avait pourtant épargné."

Cette histoire fait sinistrement écho au film de Jafar Panahi que j'ai vu cet après-midi à l'Apollo, Un simple accident, où d'anciens prisonniers retrouvent par hasard leur tortionnaire. Celui-ci nie totalement et le doute s'installe. Les traumatismes de la détention y sont décrits avec précision, la vie de celles et ceux qui l'ont subie en est à jamais bouleversée.

 


Mathias Enard écrit qu'il n’arrivait pas à raconter, qu'il était incapable de parler de l'histoire de Rami avec qui que ce soit, qu'il ne comprenait pas ce qu'il faisait avec ces ossements, à quoi il les destinait. Dans la même page, il évoque à nouveau Sebald qui "mentionne, dans Les Anneaux de Saturne, les tribulations d'un crâne, tout à fait humain celui-ci : le véritable ossement de l’écrivain anglais Thomas Browne, qui mourut à Norwich en 1682, crâne qui eut un destin bien différent du reste de son corps. S'il faut en croire W.G. Sebald, Thomas Browne écrivit cette sentence :"Qui peut se vanter de connaître le destin de ses propres ossements, qui sait combien de fois on les enterrera ?"

Et devinez par quoi se termine le chapitre Une inquiétante étrangeté dans Feux sacrés

Les battements de mon cœur s'accélèrent quand ma lecture voit se télescoper le nom de Thomas Browne, celui de Cyrus et l'histoire d'un homme retrouvé plusieurs jours après sa mort. ** Sur le coup, je n'y vois ni présage ni hasard : plutôt une nécessité ainsi qu'un encouragement. 

 


 

___________________-

* Publiée sous le titre De la destruction, comme élément de l'histoire naturelle (Actes Sud, 2004). Mathias Enard indique que le titre originel allemand est plus simplement Luftkrieg und Literature, "Guerre aérienne et littérature".

** Autre résonance troublante : je viens d'achever ce matin un des livres de la sélection du Goncourt, emprunté à la bibliothèque de la centrale de Saint-Maur (qui participe cette année encore au Goncourt des détenus). Il s'agit de Un frère, de David Thomas. Récit tissé autour de la vie de son frère Édouard, marquée par la schizophrénie. Son corps fut retrouvé dans son appartement, trois jours après sa mort.


 

vendredi 5 septembre 2025

Les datchas de Berlin

Outre le Stalingrad de Theodor Pliever, il existe un autre grand texte allemand sur la bataille de Stalingrad, c'est celui de Heinrich Gerlach*. Alors que Plievier avait écrit son livre à partir de témoignages, Gerlach avait vécu l'enfer directement, ayant combattu d'août 1942 jusqu'à la reddition de la VIe armée allemande en janvier 1943. Il fait alors partie des 91000 soldats qui rejoignent les camps soviétiques dont 5000 seulement survivront aux terribles conditions de captivité. Gerlach participe aux activités de propagande du Comité national pour une Allemagne Libre, une organisation qui fait collaborer communistes, exilés allemands et officiers de la Wehrmacht désabusés par la défaite et le régime nazi. Il écrit par ailleurs son récit de Stalingrad et l'achève en 1945. Comme il craint de se le faire confisquer par le NKVD, les services secrets soviétiques, il tente d'en faire sortir une copie par un ami mais cette copie est saisie, et le manuscrit original également en décembre 1949, peu avant sa libération. Gerlach retrouve alors sa ville de Brake, près de Brême, en 1950, mais ne peut se résoudre, écrit Mathias Enard, "à abandonner ses camarades, les morts, les vivants, leurs récits. Il cherche à récrire le récit perdu. Il n'y parvient pas. Il a la sensation que sa mémoire lui fait défaut. Que les souvenirs sont trop lointains. La première version disparue le hante." (p. 64)  

Il prend alors contact avec Karl Schmitz, un psychiatre et hypnotiseur munichois, pour l'aider à dépasser ses blocages. L'hypnose, précise Enard, ne lui restitue pas le texte oublié mais permet surtout de soigner le stress post-traumatique. Gerlach mettra cinq ans à écrire cette seconde version : Die verratene Armee, L'Armée trahie, publié en 1956.    

 

Au début des années 1990, le chercheur Carsten Gansel retrouve, de façon presque miraculeuse, le manuscrit original à l'ouverture des archives soviétiques, qui sera publié sous le titre Éclairs lointains. Percée à Stalingrad.


La comparaison entre les deux textes est bien sûr passionnante : elle permet tout d'abord de savoir que Gerlach avait bel et bien réussi son pari de reconstituer son roman. Mais les petites différences aussi sont éclairantes, Enard en donne plusieurs exemples. 

En marchant vers une librairie de la Wörtherstrasse, il se demande s'il serait capable à son tour de reconstituer un de ses livres. "Sans doute pas, conclut-il. Une phrase par-ci par-là, peut-être. Probablement parce que je n'ai pas vécu les événements que je décris. La fiction s'oublie-t-elle plus vite que la réalité ? Qu'une réalité aussi violente que la bataille de Stalingrad, sans doute. La littérature naissait bien dans cet espace entre trois pôles, entre le vécu, le souvenir et l'écriture ; le roman cherchait à franchir les frontières entre ces trois moments et l'imagination romanesque n'était sans doute que le moyen de parvenir à traverser ces fossés."(p. 69)

Sur Stalingrad, les livres de Plievier et Gerlach sont dépassés seulement, estime Enard, par les deux romans de Vassili Grossman, Pour une juste cause et Vie de destin. J'ai eu envie à ce moment-là de revenir, non à ces deux livres (que je n'ai pas encore lus, j'en suis presque honteux et stupéfait), mais à ce recueil de souvenirs et correspondance, Vassili Grossman (Calmann Lévy, 2023), qui m'avait ému et passionné. Un marque-page y est toujours, placé à la page 165. J'en extrais ce paragraphe, extrait du carnet n°16 de l'écrivain :

Les datchas de Berlin. Tout disparaît dans les fleurs, tulipes, lilas, fleurs roses décoratives, pommiers, pruniers, abricotiers. Les oiseaux chantent : la nature n'est pas mécontente des derniers jours du fascisme.

Dans le bourg de Landsberg près de Berlin, des enfants jouent à la guerre sur un toit plat. A Berlin, au même instant, on porte les derniers coups à l'impérialisme allemand, tandis qu'ici, avec des épées et des lances en bois, des gamins aux longues jambes, nuques rasées, franges blondes, poussent des cris perçants et se transpercent les uns les autres, sautant et bondissant comme des sauvages. Ici une nouvelle guerre est en train de naître. C'est éternel, indéracinable.

 


___________________

* Né à Königsberg, comme Käthe Kollwitz. 

jeudi 1 avril 2021

Homère à la bibliothèque

Outre le cirque, il y a un autre élément de ressemblance entre Austerlitz de W.G. Sebald et Les Ailes du désir de Wim Wenders. Un autre lieu majeur. La Bibliothèque. On a déjà vu son importance chez Sebald, elle n'en a guère moins chez Wenders, avec la Bibliothèque d’État de Berlin où l'on voit au début du film les anges se pencher sur les lecteurs, dont le spectateur peut entendre les voix intérieures. Seuls les enfants détectent leur présence silencieuse.


La notice Wikipedia du film indique que cette Bibliothèque d’État, "siège sur terre des anges en quête de création, est une référence à Toute la mémoire du monde d'Alain Resnais". Or, on a vu que ce même film était nommément cité par Sebald :

"Un jour, plus tard, j'ai vu dans un film documentaire en noir et blanc sur la vie de la Bibliothèque nationale les messages circuler à grande vitesse par courrier pneumatique entre les salles de lecture et les réserves, le long de trajets nerveux, pour ainsi dire, et j'ai constaté que la communauté des chercheurs reliés à l'appareil de le Bibliothèque forme un organisme extrêmement compliqué, sans cesse en évolution, consommant comme aliment des myriades de mots qui lui permettent de générer à son tour des myriades de mots. Je me rappelle que ce film que je n'ai vu qu'une seule fois mais qui, dans mon imagination, est devenu de plus en plus fantastique et monstrueux, était signé d'Alain Resnais et intitulé Toute la mémoire du monde."

C'est en revisionnant cette scène magnifique de la bibliothèque que j'ai été conduit à m'intéresser à un personnage que l'on pourrait qualifier de terriblement sébaldien : Homer, un vieil homme interprété par l'acteur allemand Curt Bois, qui fut un enfant prodige du cinéma puisqu'il tourna pour la première fois à l'âge de six ans. Juif, il fuit en 1934 aux États-Unis, mais revient en Allemagne poursuivre sa carrière. Les Ailes du désir est sa dernière apparition au cinéma, qui plus est dans sa ville natale*. 

C'est l'ange Cassiel (Otto Sander) qui écoute la voix intérieure d'Homer. Deux plans plus tard (où l'on voit Damiel (Bruno Ganz) assis sur l’épaule de l’Ange de la Victoire, puis la colonne de la Victoire au milieu de la circulation citadine), on entend  la même voix tandis que le personnage erre dans le terrain vague de l’ex-Potsdamer Platz


Au cours de la première partie dans la bibliothèque, ,"des images d’archives, écrit Pascal Vacher, montrant des victimes des bombardements de Berlin sont insérées, en particulier des images d’enfants et d’un bébé morts. Ces inserts sont lisibles comme des souvenirs d’Homer ou de Cassiel, au moment où Homer s’interroge sur la disparition des héros de jadis et sur la possibilité d’écrire une épopée de la paix."

"Portrait d'Homère en vieillard illuminé peint par Rembrandt qui a inspiré à Peter Handke le personnage du Poète (Curt Bois) inventant une épopée de la paix" (Extrait notice Wikipedia)

 __________________________________________

* Voir cette note d'André Habib, dans le passionnant article Der Himmel über Berlin de Wim Wenders, LES ANGES DE L’HISTOIRE, sur le site québecois Hors-Champ :

"L’acteur et le personnage de Curt Bois apparaissent dans le film comme des figures allégoriques. Bois était un vieil acteur allemand : « ni ange ni homme, il était les deux à la fois puisqu’il avait l’âge du cinéma », écrit Wenders dans Le souffle de l’ange, op. cit., p. 72. Il avait fui le nazisme pour les États-Unis en 1933 où il avait joué des seconds rôles dans des films hollywoodiens (notamment Casablanca de Curtiz, 1942). Il fut présenté à Wenders - qui est évidemment sensible à ses allers-retours Berlin-Hollywood - par le biais de Bruno Ganz et d’Otto Sander, qui avaient réalisé un film sur Bois et sur un autre vieil acteur berlinois, Bernard Minetti, en 1983, intitulé Gedächntis (Mémoire). Wenders raconte que, au moment de l’élaboration du scénario, Handke avait « devant son bureau une reproduction d’une toile de Rembrandt qui s’appelle "Homère", où l’on voit un vieil homme assis en train de raconter. À qui ? À l’origine, sur cette toile, Homère parlait à un disciple, mais le tableau fut coupé en deux, et le conteur séparé de son élève, de façon qu’il parle maintenant seul. » (Wim Wenders, Le souffle de l’ange, op. cit., p. 72) Le tableau est devenu, si l’on veut, en s’incarnant dans le personnage d’Homère, une allégorie de l’Histoire : la « coupure » de la Seconde Guerre a rendu la transmission impossible, condamnant le conteur à la solitude, qui rejoint celle de l’exilé."

Dans la note précédente, Habib écrivait que" l'on pourrait aisément voir dans le personnage du Conteur-Homère (Curt Bois), une référence au « narrateur » de Benjamin. Voir Walter Benjamin, « Le conteur » [1936], dans Œuvres I, trad. Maurice de Gandillac, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Folio/Essais », 2000, p. 114-151."

 

Walter Benjamin à l’ancienne Bibliothèque nationale, photographié en 1937 par Gisèle Freund.

dimanche 17 février 2019

Requiem pour Damiel

Je voulais à l'origine développer une résonance cinématographique au thème de la nudité (ce n'est que partie remise), mais j'ai appris cet après-midi que le grand acteur suisse Bruno Ganz était mort hier à Zurich, sa ville de naissance. Je lui consacre donc ce billet car pour moi il sera à jamais l'ange Damiel du film de Wim Wenders, Les Ailes du désir, même si sa filmographie impressionnante ne se réduit certes pas à ce film (je l'ai vu récemment par exemple dans le très beau Fortuna de Germinal Roaux). Sorti en 1987 et tourné dans le Berlin d'avant la chute du mur, ce chef d’œuvre poétique m'a laissé un souvenir éblouissant, et je ne devais pas être le seul car il y avait pas mal de monde lors de la diffusion du film, en copie restaurée, le week-end dernier à l'Apollo, lors d'une rétrospective Wim Wenders qui aura donc précédé d'une semaine seulement la fin de son acteur principal.


La mort, c'est bien d'ailleurs ce à quoi s'était résolu le personnage même de Damiel. Au départ, avec l'autre ange, Cassiel (Otto Sander), il veille sur les humains, percevant leurs monologues intérieurs, et donc souvent leurs peines et leurs désillusions. Ils sont invisibles et éternels mais Damiel est attiré par Marion, la trapéziste du cirque Alekan (du nom du chef opérateur, le français Henri Alekan, qui signe là une de ses plus belles photographies), installé sur un terrain vague de la ville. Damiel rêve de s'ancrer au sol, d'éprouver le contact de la matière et les sensations terrestres, et le film noir et blanc basculera dans la couleur quand l'ange abandonnera sa vêture célestielle et deviendra proprement humain.

Le 31 janvier, deux jours avant la projection du film, j'avais lu Le Paradis perdu, un livre de Patrick Brion consacré à La Forêt interdite, un film de Nicholas Ray, tourné en 1958 dans les marais de Floride, un grand film malade car Ray, rongé par l'alcool et fragilisé par une relation toxique avec sa petite amie française, perd la confiance de l'équipe et se voit congédié aux deux tiers du film par le scénariste et producteur Budd Schulberg, lequel achève alors la réalisation et assure le montage. Parmi les propos de Ray rapportés par Patrick Brion, j'ai noté celui-ci :
"Je préfère les hors-la-loi aux bigots, aux donneurs de leçon et aux amateurs de scandales qui modifient notre architecture, notre terre, notre vie sexuelle et notre désir d'avoir des ailes. Je préfèrerai toujours l'alcool." [C'est moi qui souligne]
Notre désir d'avoir des ailes... Je ne pouvais pas ne pas y voir comme un signe précurseur du film que je me réjouissais déjà de revoir sur grand écran (je l'avais vu en 1992 sur Arte). D'autant plus - je ne m'en avise véritablement qu'aujourd'hui -, que Nicholas Ray a une histoire particulière avec Wim Wenders. En avril 1979, Wenders se rend chez le réalisateur à New York. Ray, atteint d'un cancer incurable, mourra le 16 juin suivant. Les deux hommes parlent de la vie, du cinéma et du dernier film que Ray aurait dû tourner, Lightning over Water. Ils signent ensemble ce documentaire nommé Nick's Movie.

Ce n'était pas leur première rencontre puisque Ray avait joué dans L'ami américain en 1977 (le film, adapté librement d’un roman de Patricia Highsmith, a été projeté aussi à l'Apollo le samedi soir mais je n'ai pas pu le voir). Le rôle principal était déjà dévolu à Bruno Ganz, qui incarnait Jonathan Zimmermann, un modeste encadreur et restaurateur de tableaux, vivant à Hambourg avec sa femme Marianne et leur jeune fils Daniel. Atteint d'une leucémie, il accepte un juteux contrat pour l'assassinat d'un mafioso dans le métro parisien. Ray jouait le rôle d'un vieux peintre, Derwatt, ami de Ripley (Dennis Hopper), le commanditaire du crime. Dans ce film, on a pu écrire que Wenders filmait déjà la mort au travail.

Mercredi soir dernier, j'ai eu la surprise de retrouver Wim Wenders dans Le jeu du hasard, le beau documentaire de Sabine Lidl sur Paul Auster. Séquence tournée dans un taxi où Wenders évoque la dimension nostalgique des écrits de Paul Auster, décrivant parfois un New York qui n'existe plus.


Et il fait le rapprochement avec le Berlin de ses Ailes du désir. La caméra s'attarde alors sur une colonne surmontée d'une créature ailée, la Colonne de la Victoire (Siegessäule) qui apparaît dans le film, servant de point d'observation pour les anges.


Der Himmel über Berlin n'est autre que le titre original en allemand des Ailes du désir.



Enfin, je ne peux passer sous silence les synchronicités observées au moment même où j'apprenais cet après-midi la mort de Bruno Ganz.
C'est tout d'abord le sms de ma fille Violette me demandant si je pouvais lundi midi la déposer au bus qui doit emmener sa classe en voyage scolaire à Berlin (elle ignorait la mort de Ganz).
C'est ensuite plusieurs passages de ce roman que je lisais précisément à cette heure-là, emprunté vendredi à la médiathèque, La fabrique des coïncidences de Yoav Blum (Delcourt, 2018). Emprunté non sans quelque méfiance car ce n'est pas parce qu'il y a "coïncidence" dans le titre que je m'attends à une nourriture consistante (il existe quelques bouquins de "développement personnel" qui surfent sur la question, vous font miroiter monts et merveilles et ne méritent que le pilon le plus rapide). Non, sans être éblouissant, ce roman, fortement inspiré, semble-t-il, d'une nouvelle de Philip K. Dick, Adjustment Team, aborde une thématique très proche de celle des anges de Wenders. Les trois personnages principaux, Emily, Guy et Eric ne sont pas désignés comme tels mais ne sont pas non plus des humains. Leur mission est de créer des coïncidences pour réinventer la vie des gens. Extrait :
" Vous voulez voler ? suggéra-t-il.
- Oui.
- Voulez-vous que je vous fabrique des ailes ?
- Non, je voudrais juste planer dans les airs."
Elle se mit à glisser dans le ciel et il s'empressa de l'imiter." (p. 202-203)
Et j'ai retrouvé l'idée de la métamorphose en être humain à la page 250 :
"- En embarquant dans l'avion, vous mettrez un terme à votre vie de faiseur de coïncidences, et lorsque vous en descendrez, vous renaîtrez en tant qu'être humain.
- En tant qu'être humain ? répéta Guy avec fébrilité.
- C'est ça.
- Vous voulez dire une personne réelle, un humain, un mortel, un client de faiseur de coïncidences, tout cela à la fois ?
- Oui, oui, confirma l'homme patiemment."
Ce que le livre, comme le film, exalte, ce n'est autre que la vie. Une vie qui ne trouve sa pleine valeur que par la limite donnée par la mort. En choisissant de devenir humain, l'ange Damiel renonce à l'éternité et il y gagne l'amour et la joie.
François Ramasse (Universalia, 1988) écrivait que "Wim Wenders, en faisant plonger Damiel dans le fleuve et les couleurs de la vie, nous élève ; en tout cas, il nous donne la possibilité de le faire. Et, signe d'ironique sérénité, il nous dote d'irreligieux anges gardiens. Le grand cinéma, on aurait tendance à l'oublier, n'est ni seulement un art, ni seulement une industrie, il est aussi une éthique."
Et pour cela, merci infiniment Monsieur Bruno Ganz.

lundi 25 février 2019

Des aventures prêtées aux anges, par Jean-Claude Moreau

Paysan  aujourd'hui à la retraite, metteur en scène et comédien (il prépare un Topor pour le printemps), féru d'art et de littérature, troisième larron de la Baxter team (nom de guerre : le Doc), Jean-Claude Moreau m'envoie quelques réflexions sur Les Ailes du désir, que j'accueille bien volontiers sur ce site (le lascar n'a jamais su y faire avec les commentaires).



"Suivons Wim Wenders et la piste des aventures prêtées aux anges pour « Les Ailes du désir »*.

Oui, les traductions de titres de films sont parfois déroutantes et justifiables, les deux à la fois. Quand la traduction littérale nous indique que « le ciel (est) au dessus de Berlin », si on est allemand, français, on voyagera plutôt sans destination, mais avec un moyen de locomotion, « les Ailes du désir ». A la vision du contenu du film les deux titres se soutiennent ; mais comment se fait-il que l’un paraisse si « allemand » et cela même en faisant abstraction de la dénomination de la ville « Berlin », tandis que l’autre semblera coller à une image du « français ». Marketing inconscient ?

Wenders ne peut être mis en contradiction sur ce point, car il allie la réalité dramaturgique des deux images portées par les mots de l’un ou l’autre titre. Ciel, bien sûr. Ce ciel apparait quand notre œil de spectateur s’identifie au regard que l’on en aurait si on est installé dans une voiture tournant autour de ce monument. De ce rapide regard, séquence du film, on perçoit la statue, presque perdue, si grande. Tout en haut, son ciel, celui de Wenders, est habité d’une statue dont on ne verra dans un plan « américain » qu’une partie supérieure. Le « ciel » devient support : les bras et le torse de la statue de la colonne de la Victoire. Cette victoire est ailée, comme la victoire de Samothrace, reprenant le thème de la figure féminine pourvue de grandes ailes, « afin de voler pour répandre sur toute la Terre la nouvelle d’une victoire remportée ». Les anges chrétiens en reprendront la figuration, tout en la rendant masculine : pas question qu’une femme apporte mieux des bonnes nouvelles qu’un homme. Les anges de Wenders d’ailleurs sont bien masculins. Et ici, pour le film, la figure féminine de la victoire peut tout autant (mieux ?) renvoyer à une figure maternelle qu’à une figure de désir sexuel, car les anges seront, pour ainsi dire, assis dans ses bras.

Comme je n’avais jamais vu le film de Wenders et que ma pré-vision en a été la séquence en voiture longeant le monument, j’ai cru dans un premier temps reconnaître la statue dans sa généralité : n’était-ce pas à la Bastille ? Non, bien entendu, mais en voulant comprendre similitudes et erreurs, il apparait qu’il existe une sorte de « standard » dont les deux monuments sont assez proches : rappel de victoire et peut-être de victimes, aspect monumental d’une colonne en haut de laquelle apparait la statue, allégorie ailée dorée. Pourquoi avoir masculinisé « la victoire » de la Bastille sur le monument de Juillet créé à la mémoire des victimes de la Révolution de 1830 ? Peut être pour un tant soit peu neutraliser la charge émotionnelle des figures féminines révolutionnaires, telle « la liberté » de Delacroix… C’est l’élégance ou la légèreté qui, au premier coup d’œil, semble frapper l’imagination. A contrario, le drapé tombant du corps de l’ange de Berlin masque les jambes et ne peut donner l’illusion de légèreté que les ailes semblent promettre. La seule illusion vient de la distance où l’œil se trouve : plusieurs dizaines de mètres plus bas et cela suffit, presque.


Ce qui se passe au ciel ne manque pas de point d’appui. Gérard Macé (« Colportage » p. 457) rend compte de ses rencontres avec Sam Szafran, artiste surprenant de classicismes et de modernités si liés … Dans l’atelier, G.M. remarque deux figures, celle du funambule Philippe Petit et celle de « … Augustin Dumont, l’illustre inconnu qui sculpta le génie de la Bastille : quand Sam en parle en traversant une rue de Malakoff, parce qu’il fait partie de l’histoire locale, c’est pour ajouter que la statue ailée du génie, qui vue d’en bas a l’air de ne tenir que par une fine attache, vue de près serait monstrueuse à cause d’une cheville énorme, sans laquelle la statue serait à la merci du moindre coup de vent. Ce génie ailé dont le pied, pour corriger l’illusion de nos sens, est aussi lourd que certains socles de Giacometti, pourrait être l’ange gardien de Sam Szafran : un ange au pied enflé comme celui d’Œdipe, mais dont l’entrave est invisible ». L’ange se déplace, libéré de son corps. Sans entrave visible. Patrick Bléron en donne chez d’autres auteurs des rappels. On pourrait aussi penser à Marcel Aymé.

Tous les anges ont-ils les pieds enflés ? Sam Szafran a, un temps, participé au mouvement Panique d’Arrabal et Topor. Ce dernier dans son récit « A la recherche du corps perdu » s’intéresse à l’aventure de la recherche de son propre corps, corps qu’il aurait perdu et dont il ne lui reste que le nez. Comme l’ange, ce nez n’ayant plus d’entrave visible peut s’envoler, survoler Paris et revisiter les différents cafés qu’il a visités la veille. Peut-être, dans ces cafés, a-t-il laissé des bouts de lui-même… Et effectivement, ses parties de lui-même, retrouvées, seront aussi enflées que peut l’être un pied d’Œdipe. Mais c’est une autre histoire …"

Jean-Claude Moreau

jeudi 2 février 2023

Slava et la Tchaga

Après avoir lu Une histoire du vertige de Camille de Toledo, je commandai à Arcanes un essai antérieur du même auteur, paru en 2009, Le Hêtre et le Bouleau, où il explorait déjà la dimension du vertige, "à partir de tout ce qui a été détruit au nom et à partir des fables politiques du XXe siècle". Il se terminait d'ailleurs sur un texte portant le titre suivant : L’utopie linguistique ou la pédagogie du vertige

Deux jours plus tard, je fus interloqué par un des articles de la catégorie "Autres sentes", le dernier billet de Fonge et florule, qui regroupe les chroniques de l'ami mycologue Richard Bernaer. Le titre en était Encore du noir et blanc : la Tchaga et le bouleau. Il était question d'un champignon fort rare en nos contrées, mais que l'on rencontre près de l'austère lac limousin de Vassivière. Je laisse la parole au spécialiste :

"Le lac de Vassivière en hiver est le lieu idéal pour sentir la poignante mélancolie des frimas, des paysages hiémaux en noir et blanc : blancheur des bouleaux et terre noire des tourbières, écorces argentées griffées de noir… et la Tchaga – cette protubérance informe, charbonneuse, grumeleuse, qui dégorge du jabot blanc des vieux bouleaux.
C’est le climat nordique du lac de Vassivière, et ses antiques bouleaux qui en parsèment les abords, qui permirent à un mystérieux et rarissime polypore de s’implanter : Inonotus obliquus (Persoon : Fries) Pilat, nommé la Tchaga par Soljenitsyne."

La notice de Wikipedia mentionne en effet qu'il "s'agit d'un champignon lignivore parasite, agent de la pourriture fibreuse, principalement des bouleaux et plus rarement d'autres feuillus, vivant essentiellement au sein de la taïga dans la zone septentrionale de l'hémisphère Nord."

Chaga Mushroom - Inonotus obliquus (Photo Wikipedia)

Bon, je note avec amusement la coïncidence avec le titre de l'essai de Camille de Toledo (qui s'ouvre d'ailleurs sur une citation des Frères Karamazov), mais je suis loin de penser que j'en ferai la matière d'un article.

Le lendemain, samedi 28 janvier, un peu avant midi, je vais chercher le livre dont on m'a prévenu qu'il était arrivé la veille. Et voici que Richard entre dans la librairie quelques secondes après. Je ne l'avais pas croisé depuis deux ou trois mois, et soudain il est là, devant moi, au moment même où je récupère le livre auquel sa chronique faisait en somme écho. Je ne peux m'empêcher de lui conter ce hasard malicieux. Il me précise en passant que c'est dans Le Pavillon des Cancéreux que le champignon est cité et décrit comme possédant des vertus anti-tumorales. 

L'après-midi je commence la lecture de l'essai. Qui débute par l'évocation de la Chute du Mur de Berlin, en novembre 1989, marquée par cet événement à la fois minuscule et retentissant : la venue du grand violoncelliste  russe, Mstislav Rostropovitch, s'installant à quelques mètres de Checkpoint Charlie, sous un graf de Mickey, et jouant les Suites de Bach. Ce moment fait d'ailleurs la couverture du livre dans son édition de poche.


Camille de Toledo écrit que ceux qui se trouvaient là, "beaucoup d'anonymes qui ne le connaissaient pas, croyant qu'il s'agissait d'une première occurrence de la mendicité dans le règne nouveau de la puissance capitaliste, se mirent à lui jeter des pièces. Il n'y avait pas de chapeau retourné devant lui, pas de tronc. Nul n'était là pour les ramasser, ces pièces, et cependant elles étaient jetées. Elles tombaient, comme le Mur. Elles tombaient. En même temps que le Mur."

Et, comme à la page suivante il continue de méditer sur cette anecdote, c'est alors que surgit le nom de Soljenitsyne :

"Lors du concert, de la Chute, nul ne prêta attention à ce que les suites de Bach murmuraient. Nul ne s'attacha à ce que pouvait bien annoncer la transformation du maître en mendiant. On ne releva pas l'obscénité de l'argent jeté aux pieds du violoncelliste, l'obscénité et l'augure de ces pièces offertes au maître Rostropovitch. On se contenta de lire les plus gros titres de journaux, de voir les traits saillants du symbole : Mstislav, le dissident, l'ami de Soljenitsyne, le joyeux, qui s'était opposé à la figure pétrifiée du stalinisme, Brejnev et sa tête de marbre, Mstislav, contraint à l'exil, puis déchu de sa nationalité, s'invitant au pied du Mur pour célébrer le jour de la réconciliation, premier jour du retour dans le pays de l'enfance, vers la Russie."


Dans cette vidéo, l'homme d'affaires Antoine Riboud,  grand ami de Rostropovitch, raconte comment ils sont venus à Berlin et comment les choses se sont passées. Ce qui est étonnant, c'est qu'il rapporte lui aussi l'histoire des pièces, mais il y voit tout autre chose que Camille de Toledo. Pour lui, c'est un extraordinaire moment d'humour, et d'ailleurs il suscite les rires du public en affirmant qu'il aurait glissé à Rostro qu'ils allaient faire "moitié-moitié"...

Ce qui est assez vertigineux c'est que cet Antoine Riboud n'est autre que le propre grand-père de Camille de Toledo (dont le vrai nom est Alexis Mital), le père de la journaliste Christine Mital, la mère de l'écrivain (c'est à elle qu'il dédie justement Le Hêtre et le Bouleau). Page 98, il en parle dans la section Ma mère, l'inaperçue. Il précise qu'elle est allée à Berlin, avec son père (mais à aucun moment il n'entre dans le détail et dit que ce père s'appelle Antoine Riboud) : "Elle avait accompagné Slava, l'ami de la famille, Rostropovitch, le Russe tonitruant qui aimait tant la bonne vie, rire surtout, rire du chagrin, même de la tristesse. (...) Elle avait pris quelques notes sur son carnet, de petites griffures brouillonnes que je peinais à déchiffrer bien des années plus tard."

Encore un détail : c'est le 26 janvier 2006, à Paris, que Christine Mital est retrouvée dans un bus au terminus, "endormie pour l'éternité". Une des disparitions au coeur du récit publié en 2020 chez Verdier, Thésée, sa vie nouvelle : ce 26 janvier est aussi le jour de naissance de Jérôme, le frère d'Alexis, qui s'est suicidé par pendaison le 1er mars 2005. 26 janvier, "jour de naissance du fils, jour de mort de la mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d'autres, de ces dates qui se recoupent, de ces "synchronies" puisque c'est ainsi qu'on les nomme, des coïncidences, diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ; mais moi je dis : "les lapsus du temps", là où le passé se mêle à l'avenir, où le contour assuré des corps se trouble devant ce qui relie les noms entre les âges (...)" (Thésée, p. 19-20)

26 janvier, date de publication de l'article de Richard sur la Tchaga.