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mardi 4 août 2026

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases

En cherchant le "chamane boiteux" de George Steiner, j'avais trouvé les références d'une autre étude savante sur la question, la Mythologie des boiteux et du pied fabuleux, Œdipe, Jacob, Mélusine & Cie, de Karin Ueltschi (Imago, 2021), professeure de langue et de littérature du Moyen Age à l'université de Reims-Champagne-Ardennes. Je commandai le livre à Arcanes et le reçus quelques jours plus tard. Dans son introduction, elle précise que "la boiterie sera envisagée par rapport à des repères géométriques - lignes et verticalité avec laquelle elle entretient un rapport oblique - et de gravité, c'est-à-dire en fonction de la dialectique de la chute et de l'ascension dans laquelle elle est foncièrement imbriquée", et prévient qu'il est une image, "le dessin de la marelle, petite échelle de Jacob, qui concentre en elle tous les enjeux et potentialités de ce qui, à coup sûr, constitue "un sujet". La marelle figure à la fois un axe vertical entre terre et ciel, et le labyrinthe originel dans lequel il s'agit de se frayer un chemin en triomphant d'une contrainte majeure, figurée par la privation mimée d'une jambe : on ne peut emprunter la voie entre terre et ciel qu'à cloche-pied." (p.7, c'est K. Ueltschi qui souligne)

 

Or cette image de la marelle, matricielle dans l'étude de Karin Ueltschi, je la retrouvai aussi, presque simultanément, dans l'ouvrage de Rebecca Solnit, Souvenirs de mon inexistence, au moment où elle évoquait ses nombreux voyages dans le désert du Nevada, sur les sites d'essais nucléaires : "On peut raconter une histoire comme les enfants jouent à la marelle, en allant toujours un peu plus loin à chaque tour, en jetant un palet dans le carré suivant, en explorant toujours le même parcours, dans un sens puis l'autre. On ne peut pas tout dire d'un coup, mais on peut refaire le trajet dans différentes conditions, trouver des itinéraires bis." (p. 161)

Cette marelle resurgit un peu plus loin, à l'incipit du chapitre 2 de la partie intitulée "Certains usages des marges" :

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. Mon père est décédé alors qu'il était en voyage à l'autre bout du monde, au début de 1987, et avec sa mort, j'ai pu ma dégeler sans risque et avoir ce qui était cadenassé. Je réagissais enfin à des événements très anciens, comme si mes émotions avaient été prises dans la glace de cette sombre époque, et je pouvais enfin mettre mes propres mots sur ces événements cruels et néfastes." (p. 166)

Marelle : se retourner, repasser sur les mêmes cases. N'est-ce pas aussi le mouvement dans lequel je ne cesse d'être pris moi aussi ? Ainsi, tout récemment, ne me suis-je pas retourné sur ce chien de Goya qui m'avait interpellé déjà à plusieurs reprises ? Et L'illusion de Yakushima de Naomi Kawase résonnait fortement avec cet autre film de la cinéaste japonaise, La forêt de Mogari (2007), découvert en 2021, avec cette même présence quasi mystique de la forêt. Et je ne m'étonne plus, revenant sur l'article où je consignai cette merveille de film, de rencontrer dans le corps de ce même article une évocation de ce fameux perro semihundido de Goya.


 

 

jeudi 27 novembre 2025

Le centre de la perle n'est pas mort

"J'avance de nuit en écrivant ces lignes, errant comme autrefois sans les visions d'autrefois. Mais soudain, au terme de mon effort pour arracher jusqu'au souvenir du buddléia, la lecture des Alchimistes grecs me réveille tel un coup d'épée. Jusque-là abandonné au milieu d'autres, le petit ouvrage jaune vif devient mon livre de chevet. J'explore sans les comprendre, dans une pure griserie, les recettes des métallurgistes de l'Antiquité, trouvant dans leur grâce sèche un antidote à l'envahissante sentimentalité de notre époque. De manière plus personnelle, je puise dans la recette de la trempe du fer indien l'énergie pour mener à bien ma méditation sur un motif tenu secret pendant cent soixante ans pour Edmond, trente années pour moi-même."

Caroline Lamarche, Le Bel Obscur, Seuil, 2025, p. 14-15 

Au chapitre 3 du Bel Obscur, Caroline Lamarche introduit donc le motif secret qui va être au cœur du roman, l'existence de cet ancêtre, Edmond, banni de la généalogie familiale, né à Liège en 1834, mort dans un hôtel d'Orléans trente ans plus tard dans des circonstances toujours non élucidées. Que ce soit la lecture des Alchimistes grecs qui soit en somme l'élément déclencheur de l'enquête de la narratrice ne surprendra que le lecteur qui ignore l’histoire de la famille de Caroline Lamarche, dont les aïeux furent depuis le XVIIIe siècle maîtres de forge, construisant trois siècles durant un empire industriel et une fortune considérable.  Bertrand Leclair, dans un bel article sur le livre publié dans AOC, écrit : "Lui-même ingénieur mais arrivé à l’époque du naufrage de la métallurgie européenne, le père de la narratrice s’est pris de passion pour les archives familiales, les a soigneusement rassemblées, répertoriées, classées, laissant à sa mort ce précieux héritage dont elle a pu faire son miel en guise de deuil – à l’image en l’occurrence de l’autrice elle-même, qui a publié voici quatre ans une remarquable enquête documentaire remontant six générations pour entremêler vies familiales et industrielles du XVIIIe au XXe siècle, L’Asturienne (Les Impressions nouvelles, 2021)."

 

Il se trouve qu'à la fin du roman, au chapitre 68 (le roman en compte 70), la narratrice dit être de retour à Berlin où chaque matin elle lit, toujours sur le même banc, à l'ombre des grands arbres du Lietzenseepark. Et que lit-elle ? Eh bien Les Alchimistes grecs, qu'elle entreprend "de relire avec un regard neuf". Elle avait par ailleurs laissé de côté le dernier chapitre, qui n'était pas consacré aux métaux mais aux perles, "sujet qui m'intéressait médiocrement, le collier offert par ma mère s'étiolant depuis dix-huit ans au fond d'un tiroir."C'est ainsi qu'elle découvre dans les dernières pages du livre le procédé de décapage et brillantage des perles, qui permet de raviver leur éclat "au moyen d'un mélange de bière d'orge, de scammonée - une sorte de liseron -, de crottin de cheval et d'autres broyats faits d'orpiment, de magnésie et de miel. Donnée ensuite à un oiseau qu'on laissait mourir de soif, puis exhumée de ses entrailles, la perle redevenait brillante. Car si la couche supérieure est abîmée (improprement "morte"), le centre de la perle n'est pas mort."


 Mais c'est le dernier paragraphe de ce chapitre 68 qui va ouvrir pour moi une autre perspective :

Au-dessus de ma tête, tandis que je méditais ces tortures alchimiques, un oiseau invisible chantait si parfaitement, en ses trilles virtuoses, que je crus à l'un de ces enregistrements prévus dans certains parcs pour remplacer la faune ailée en voie de disparition. Alain rit quand je lui posai la question. "Il y a plein d'oiseaux à Berlin", me dit-il de sa voix rassurante. Le dernier matin de mon séjour, je capturai le chant de l'oiseau mystérieux avec mon téléphone portable. Alors qu'à l'aéroport j'attendais mon vol de retour, une application m'apprit qu'il s'agissait d'un rossignol philomèle.(p. 224)

 


Or, dans le recueil de nouvelles de la même Caroline Lamarche, J'ai cent ans, dont j'ai déjà raconté que je l'avais acquis à Paris en 2012 chez un bouquiniste (et qui fut jusqu'au Bel Obscur mon unique lecture de l'autrice), on trouve cette courte fiction d'une dizaine de pages intitulée Deux enfants menacés par un rossignol. Entreprenant de la relire, je vois qu'elle commence par ces mots : "Marie n'était pas née lors des grandes inondations de 1926." Ce motif de la crue est primordial. Deux phrases plus loin, on peut lire : "Soixante-sept ans plus tard, la Meuse et ses affluents sortaient à nouveau de leur lit : en cette veille de Noël 1993, on ne comptait plus les bourgades inondées, les maisons évacuées, et les hommes politiques renonçant à leurs vacances pour donner des interviews sur des barques, au fil de rues miroitantes."

Or la crue est aussi présente dans Le Bel Obscur.  Au chapitre 9, la narratrice rend visite à son grand-cousin Thomas, qui vit dans une grande maison au bord de la rivière Vesdre, affluent de la Meuse. C'est dans ce passage que l'on retrouve cette phrase que j'ai déjà citée : "Les cartes comme les archives font partie de ma géographie mentale."(p. 29). Elle est suivie par celle-ci : "Quand je contemple celle du bassin de la Meuse et de ses affluents, je pense à un récit qui se gonflerait peu à peu d'apports tributaires des humeurs du ciel, tranquilles ou désordonnés."

Ce récit n'est autre que le sien. Une phrase plus loin encore : "Au cœur sombre de décembre, j'arrive chez Thomas et Marie, réfugiés à l'étage six mois après les inondations de juillet 2021." Et puis : "Alors que je commence à m'intéresser à Edmond, c'est toujours un paysage de guerre, comme l'ont écrit les journalistes. Les 13 et 14 juillet 2021, l'eau a monté plus vite que surgissent des bombardiers du fond de l'horizon. Aucune sirène n'a averti les habitants, les usines étant délaissées depuis des décennies. La terrible mélancolie qui émane de ces lieux répond à la  mienne au moment où l'amour que je rêvais durable devient une demeure fantôme."

Une femme tente de se déplacer dans une rue inondée suite à de fortes pluies à Liège, le 15 juillet 2021 (AFP)

Est-ce un hasard aussi si ce chapitre se termine par l'évocation de ce collier de perles présent au chapitre 68 ? Alors que la tradition était d'offrir aux garçons un fusil, aux filles revenait un collier de perles : "Quand tu seras mariée, tu seras enfin heureuse", m'avait dit ma mère en me l'offrant. Cela l'aurait arrangée que sa garçonne d'aînée soit heureuse, et même "parfaitement heureuse", comme elle l'affirmait à son propre sujet. Je n'ai jamais porté ce collier. Les perles, amaigries, dépérissent dans leur coffret de velours. M'en vient un vague sentiment de culpabilité, une tristesse plutôt : ne dit-on pas que les perles meurent si on ne les porte pas ?" (p. 32)
 

 

Mais revenons à la nouvelle du recueil. Marie, le personnage principal s'élance dans la nuit tempétueuse à la recherche de son mari Lionel, propriétaire du terrain de camping, car elle a cru voir la caravane de la friterie emportée par le flot de la rivière. Elle parvient jusqu'à la caravane, de l'eau jusqu'aux genoux, fouettée par le vent. Par la vitre, elle reconnaît Madame Lullu la propriétaire de la friterie, en déshabillé blanc à col de cygne : "Son bras potelé était tendu devant elles, en direction des reproductions d’œuvres d'art punaisées sur la paroi, au-dessus des bacs à friture. [...] Il y avait un cerf de la grotte de Lascaux, La Joconde, Les Tournesols de Van Gogh, et un Chagall reconnaissable  au couple d'amoureux s'étreignant entre ciel et terre. De plus, en ce soir de tempête, Marie distingua une affiche représentant un curieux paysage, avec une maison orange, une barrière de même couleur, et, sur une pelouse d'un vert tendre, des personnages en grisaille semblant fuir un danger ou préparer un crime ; au-dessus d'eux volait un petit oiseau gris, à peine visible contre l'azur du ciel." 

Et soudain Marie voit Lionel, qui embrasse la nuque de Madame Lullu, devant le tableau ocre, vert, azur et gris, Lionel qui rit en s'appuyant aux bacs à friture. Marie hurle son prénom et, à son cri, le vent redouble de violence et la caravane se détache de la berge et n'est bientôt plus qu'une masse noire s'éloignant au fil du courant.

Marie revient alors à elle, quand retentit la cloche de l'église. Lionel est revenu, il sort de la cuisine.

Lionel : "La friterie était ouverte, mais on ne servait pas. Alors j'ai pris des fourchettes en plastique pour Pierrot, puis je suis passé à la ferme. Quand la tempête sera calmée, on ira tous chez Madame Lullu   : elle a une nouvelle reproduction, un truc de Max... Max... Ernst ! C'est ça, oui, un tableau bizarre intitulé Deux enfants menacés par un rossignol. Max Ernst, tu te rends compte, Marie ! Il faut que Pierrot voie ça, cela     lui donnera une idée du... tu sais, ce mouvement  où on trouve des gens comme... Magritte... Salvador Dali..."

 

Deux enfants menacés par un rossignol, Max Ernst, 1924

Cette nouvelle énigmatique a été écrite entre 1991 et 1994. Il est remarquable de retrouver une nouvelle fois le motif du rossignol dans Frayure, poème de Caroline Lamarche publié dans AOC le 16 novembre 2025 (hélas, la lecture en est réservée aux abonnés). Je donne tout de même ici quelques extraits significatifs de ce texte dédié à son ami Patrick, naturaliste. Il est question aussi d'un tableau vu en rêve :


J’ai fait ce rêve :

Dans une pièce lumineuse aux murs nus,

évoquant le séjour d’un ami

qui n’y a placé qu’un petit tableau représentant un paysage de forêt

(ce tableau n’apparaît pas dans le rêve)

il me confie autour d’une tasse de café noir

qu’il a rêvé que je lui écrivais une lettre.

Au réveil je me dis

que c’est le rêve de l’ami dans mon rêve

mais qu’en réalité c’est moi qui viens de rêver

et que les lignes que je trace ici

sont peut-être le début d’une lettre.

(...)

Nous observons la pie-grièche

l’alouette ivre de ciel

la bergeronnette et son vol ondulant

le bruant jaune et la mésange à longue queue.

Puis nous quittons la prairie abondante

Pour rejoindre le couvert des arbres

en quête du chant du rossignol.

(...)

Pour l’heure c’est encore le jour

mais le rossignol reste invisible

déployant son opéra personnel au profond du feuillage.

Il chante, invente, vocalise et nuance

partition énergique, modulée, éclatante

conquête du territoire, appel de la femelle

éternité de l’instinct vital

qui siffle plus fort que mon oreille.

(...)



Le petit tableau qui n’apparaissait pas dans mon rêve

et qui orne, en vrai, le séjour clair

représente un paysage qui évoque

celui que nous venons d’arpenter.

Le tableau et le poème contiennent le jour et la nuit

le rossignol invisible

le râle des genêts solitaire

et mon rêve consolant.



Ceci n’est pas une lettre que j’écris à l’ami.

Ceci est une lettre au rossignol et au cerf

au râle des genêts et aux plantes du même nom

qui côtoient la fleur de l’églantine dans les haies

et le bourdon qui en butine le cœur.

10/11/2025

Ces vers résonnent pour moi avec le très beau texte dit par la philosophe Vinciane Despret, belge elle aussi, à la fin de La Grande Librairie d'hier soir.

 

 

mardi 11 février 2025

Chien de printemps

Le 1er février, je m'attardais sur hasard et destin, dernier chapitre de l'essai d’Étienne Klein, Courts-circuits, avec cette étonnante anecdote autour de son nouvel appartement près de la place Denfert-Rochereau, donnant lieu à de troublantes coïncidences entre son propre ouvrage sur le physicien italien Ettore Majorana et Chien de printemps de Patrick Modiano. N'ayant lu ni l'un ni l'autre, je les commandai sur le net, chez Momox, pour être précis. Le 6 février, je les recevais et les dévorais séance tenante dans l'après-midi. Je commençai par le plus court, le Modiano, cent vingt pages à la typographie peu serrée. Et je l'ai lu avec ferveur, comme tous les Modiano, m'attendant à quelque résonance, l'espérant secrètement.

La quatrième de couverture de ce roman publié en 1993 est celle-ci : "Il faut croire que parfois notre mémoire connaît un processus analogue à celui des photos Polaroïd. Pendant près de trente ans, je n'ai guère pensé à Jansen. Nos rencontres avaient eu lieu dans un laps de temps très court. Il a quitté la France au mois de juin 1964, et j'écris ces lignes en avril 1992. Je n'ai jamais eu de nouvelles de lui et j'ignore s'il est mort ou vivant. Son souvenir était resté en hibernation et voilà qu'il resurgit au début de ce printemps 1992. Est-ce parce que j'ai retrouvé la photo de mon amie et moi, au dos de laquelle un tampon aux lettres bleues indique : Photo Jansen. Reproduction interdite? Ou bien pour la simple raison que les printemps se ressemblent ? "

A la fin de ma lecture, mon espérance avait semblé vaine. Aucune saisissante coïncidence n'avait surgi, mais je n'en concevais pas de déception : le voyage, encore une fois, dans les brèches d'un temps révolu, avait été subtil et attachant. Tout de même, il me faut mentionner un passage qui me laissa rêveur. C'est page 76 : "Jansen m'avait parlé à plusieurs reprises des Meyendorff. Il les avait beaucoup fréquentés après les disparitions de Robert Capa et de Colette Laurent. Mme de Meyendorff était une adepte des sciences occultes et du spiritisme. Le docteur de Meyendorff - j'ai retrouvé la carte de visite qu'il m'avait donnée à l'occasion de ce "pot d'adieu" : Docteur Henri de Meyendorff, 12 rue Ribéra, Paris XVIe, Auteuil 28-15, et Le Moulin, à Fossombrone (Seine-et-Marne) - occupait ses loisirs  à l'étude de la Grèce ancienne et avait écrit un petit ouvrage consacré au mythe d'Orphée." Et Modiano n'hésite pas à citer l'ouvrage en note de bas de page. Sauf qu'Henri de Meyendorff n'existe pas, et le livre non plus. En revanche, il existe bien une famille von Meyendorff, d'origine germano-balte, intégrée à la noblesse russe, et émigrée après la révolution d'Octobre. Dont l'un des membres, Jean Meyendorff, théologien orthodoxe, a bel et bien écrit de nombreux ouvrages sur la spiritualité byzantine, en particulier sur Grégoire Palamas, mort à Thessalonique en 1359. Et l'on peut citer aussi Irène Von Meyendorff (1916 - 2001), actrice allemande dont le dernier rôle fut dans Mayerling, de Terence Young (1968), avec Omar Sharif, Catherine Deneuve, Ava Gardner et James Mason.


Ah, Catherine Deneuve...  Patrick Modiano la rencontra en mai 1997 lors d'une interview croisée organisée par Frédéric Bonnaud (Modiano était alors membre du jury du festival de Cannes). A cette occasion, il fit  à Deneuve cette confidence : "C’est pour ça qu’une actrice me touche quand il n’y a rien de théâtral chez elle. Peut-être parce que quand on écrit des romans... Le théâtre est quelque chose d’étranger au roman alors que le cinéma est très proche... Par exemple, votre voix n’a rien de théâtral, c’est une voix de cinéma. Le théâtre est magnifique quand on le lit mais quand on le voit, les voix sont toujours portées alors qu’au cinéma on peut chuchoter, comme dans un roman. Le cinéma est comme un frère du roman."


 

On ne peut pas oublier non plus que la mère de Patrick Modiano était actrice. Elle se nommait Luisa Colpeyn. J'emprunte ce qui suit au mémoire de Carine Duvillé, Errance et Mémoire : Paris et sa topographie chez Patrick Modiano, repris dans l'excellent dictionnaire Patrick Modiano, de Bernard Obadia : 

"Que sait-on de Luiza Colpeyn ? Née à Anvers en 1921 ( erreur, elle est née le 24 février 1918) dans une modeste famille de dockers, la jeune fille rêve à dix-huit ans d’être comédienne. Modiano résume dans le chapitre IV de Livret de famille son itinéraire, de ses débuts professionnels à l’invasion de la Wehrmacht en 1940, puis sa rencontre avec son père, jusque cette soirée de mai 1945, accoudée au balcon du 15 quai de Conti, elle est présentée enceinte de Patrick qui naîtra en juillet. L’auteur nous livre la vérité dans cet extrait, restant à la surface des choses pour s’interdire de fabuler. Nous ne saurons rien de ses états d’âme, mais nous apprendrons les grands axes de sa vie : elle débarque à Paris pour signer un contrat, peut-être la chance de sa vie, avec deux producteurs de cinéma, mais la guerre empêchera la concrétisation de ce projet.
A la fin d’une journée de 1942, par un crépuscule aussi doux que celui d’aujourd’hui, un vélo-taxi s’arrête, en bas, dans le renfoncement du quai de Conti, qui sépare la monnaie et l’institut. Une jeune fille descend du vélo-taxi. C’est ma mère. Elle vient d’arriver à Paris par le train de Belgique.
A Paris, elle trouve, grâce à des amis et à sa langue maternelle, un travail de traductrice pour une firme de cinéma allemand, la Continental. Elle rencontre Albert Modiano fin 1942, ignorant au départ qu’il est juif et se cache. Ils s’installent ensemble au 15 quai de Conti en hiver de la même année et se marieront en 1944 à Megève, en Suisse. Certainement caché, le père signe sous un faux nom, donc le mariage n’aura aucune valeur légale : Luiza Colpeyn ne s’appellera jamais Modiano. (Tout comme Ingrid ne s’appelle pas Rigaud…)
A la libération, Patrick vient au monde et Luiza se lance à nouveau dans une carrière de comédienne. Très intégrée au milieu Saint-Germain-des-Prés dans les années cinquante de l’existentialisme et du jazz, elle reste pour son fils irrémédiablement attachée à la Rive Gauche et au quartier Latin. Bien qu’elle soit absente de la quasi-totalité de l’œuvre, elle semble parfois reliée par de petits fils invisibles aux personnages féminins de ses romans.
Modiano aura un petit frère, Rudy, né en 1947, qui mourra dix ans plus tard d’une leucémie : il appartiendra pour toujours au monde de l’enfance, symbolisant l’Eden perdu d’un bonheur familial. C’est après sa mort que tout bascule : Luiza s’investira de plus en plus dans sa carrière professionnelle, sans cesse en tournée en Province et à l’étranger, et le père, affairiste, est résolument absent. C’est pour le jeune Modiano le début des pensionnats, des longues soirées d’angoisse dans les dortoirs du collège, de la solitude aussi. Autant de thèmes qui trouveront naturellement leur place dans l’œuvre de l’écrivain, marquée par le motif de l’absence : un petit frère disparu, une mère instable, toujours en tournée, un père mystérieux, toujours en cavale, qui disparaît complètement de la vie du jeune homme alors qu’il n’a que vingt ans."

Luisa Colpeyn en 1958, photo dédicacée extraite d'un programme des tournées Baret

Petit détail loin d'être anodin : Luisa Colpeyn (Louisa Colpijn) est née à Anvers. Or, Francis Jansen, le photographe du livre, personnage aussi fictif qu'Henri de Meyendorff, est sensé lui aussi être né à Anvers. Ce n'est pas le seul. Au fameux "pot d'adieu" évoqué dans le passage de la page 76, il est précisé quelques pages plus tôt qu'un autre couple d'une cinquantaine d'années était présent, ainsi que Jacques Besse et Eugène Deckers, "auxquels j'avais répondu à plusieurs reprises au téléphone, en l'absence de Jansen." Eux aussi ont droit à des notes de bas de page. Je m'attendais à de pures et simples inventions. Eh bien, pas du tout... "Jacques Besse avait été un musicien talentueux dans sa jeunesse", écrit Modiano. Et c'est parfaitement exact : né en 1921 à Paris 9ème, il a composé la musique de la pièce Les Mouches de Jean-Paul Sartre, mais aussi, comme le signale l'écrivain, celle du film  Dédée d'Anvers. Anvers, comme par hasard... (Le rôle de la prostituée Dédée était tenu par Simone Signoret). Modiano écrit, toujours en note de bas de page : "Les dernières adresses que j'ai pu retrouver de lui sont : (...), et Château de la Chesnaie, Chailles (Loir-et-Cher), tél : 27." Ici, il mélange le vrai et le faux, car Jacques Besse est bien mort dans le Loir-et-Cher, mais pas au château de La Chesnaie, non, à la clinique de La Borde, à Cour-Cheverny, établissement dirigé par le docteur Jean Oury. Jacques Besse, invalide à la suite d'une bagarre et atteint de troubles psychiatriques, y a passé les dernières années de sa vie.*

Voyons maintenant Eugène Deckers, dont Modiano écrit qu'il "consacrait ses loisirs à la peinture et avait aménagé un immense grenier dans l'île Saint-Louis." En réalité, c'est un acteur belge né le 23 octobre 1913 à Anvers... Il fit toute sa carrière principalement en Angleterre. Quatre films en 1947 puis Les Guerriers dans l'ombre, de Charles Crichton, en 1948 (où il joue avec Robert Beatty et Simone Signoret, encore elle).

Eugene Deckers dans Drame dans un miroir (1960), de Richard Fleisher, avec Orson Welles et Juliette Gréco
 

Modiano écrit : "Eugène Deckers a fait plusieurs expositions. Il est mort à Paris en 1977. Son adresse était : 25, quai d'Anjou, Paris." Une nouvelle fois, je pensais que c'était un mixte de vérité et de fiction. La notice Wikipedia stipulait bien que Deckers était mort à Paris en 1977, mais ne mentionnait aucunement une quelconque activité de peintre. Comme il y avait un lien vers son acte de décès, j'y suis allé voir et surprise, les renseignements donnés par Modiano sont tout à fait exacts ! 


Deckers est désigné non comme acteur mais comme artiste peintre, domicilié bel et bien 25 quai d'Anjou. Il faut croire qu'après son dernier film, signalé en 1969, il avait troqué les plateaux contre des pinceaux. Une autre curiosité : son antépénultième film, tourné en 1967, est Hell is empty (L'enfer est vide), de John Ainsworth et Bernard Knowles, film britanno-tchécoslovaque, et dernier film de Martine Carol (le tournage fut interrompu par sa disparition - crise cardiaque dans sa chambre d'hôtel à Monte Carlo). Dans la distribution, on retrouve aussi une certaine Irène Von Meyendorff...

Pour conclure, parlons peinture une dernière fois. Le domicile des Meyendorff était sensé être 12 rue Ribéra. La rue existe, pas de problème, dans le XVIe arrondissement. Je me suis demandé si elle portait ce nom en souvenir du peintre  José de Ribera, et c'est bien le cas.

Il se trouve que nous avons visité le mois dernier, au Petit Palais, l'exposition "Ribera : ténèbres et lumière", la première rétrospective française jamais consacrée au peintre espagnol, qui fit l'essentiel de sa carrière en Italie. Magnifique (mais je continue d'être surpris par la violence des tableaux, qui abondent en scènes cruelles, tortures, souffrances et martyres en tout genre, comme celui de saint Barthélémy ci-dessous, où l'écorchement à vif est traité sans ménagement).

Martyre de saint Barthélemy, vers 1616, collégiale d'Osuna

 ________________________

* Agnès Berthomeu, psychologue et linguiste qui a travaillé de 1969 à 1989 à la clinique de La Borde, évoque Jacques Besse dans son texte MÉTAMORPHOSES ou la « Grille des ateliers » à La Borde : 

"Tout en travaillant à Paris, j’avais pris l’habitude d’aller régulièrement à La Borde, avec des amis. Nous nous entassions dans de petites voitures et logions à La Borde à la cloche de bois, un peu partout, dans les combles, les bureaux, la « cabane des stagiaires ». Je participais à la chorale et chantais les chansons de Jacques Besse qui nous accompagnait au piano, et j’organisais des petits spectacles pour les fêtes, à Noël, etc. Et j’ai commencé à travailler à plein temps à La Borde, pour y faire du théâtre comme j’avais commencé à le faire lors de mes visites." (C'est moi qui souligne)

Jacques Besse est donné  en note de bas de page comme un  "compositeur exceptionnel (auteur de nombreuses musiques de films) et poète : La Grande Pâque (1971), L’œil entr’ouvert (1973). Cf. Revue de Psychothérapie Institutionnelle, n° 2, 1988 ; Cahiers de l’Expo Arts et Folie, Centre Pompidou, 1999 ; Extraits de La Grande Pâque présentés par Agnès Bertomeu (1999). Jacques Besse avait
créé plusieurs chansons à La Borde (entre autres « Gloire à l’Ananalitron ») ainsi qu’un feuilleton radiophonique. La presque totalité de son œuvre écrite et musicale a été perdue, semée à tous vents."


lundi 4 mars 2024

Quatre fois Bergen-Belsen

Je récapitule : après avoir publié le 27 février l'article sur Tlön Uqbar Orbis Tertius, je file à la médiathèque Equinoxe que je dépouille de l'essai de Jérôme Fourquet, La France d'après, dont un passage sur Angers vient souligner une résonance sur le motif de la barque (c'est l'objet de la chronique du Troll de la rue Mouffetard), ainsi que du livre, roman, poème, dérive, exploration hallucinée, on ne sait comment dire, bref Le voyageur inachevé d'Eric Poindron, qui nous renvoie à Borges, aux miroirs des fonds de couloir et aux lanternes sourdes qu'on promène la nuit dans les musées. 

Ce n'est pas tout : dans mon appétit vorace d'imprimé, je me suis chargé aussi de ce livre singulier de Sandrine Tolotti, Les épopées minuscules (Premier Parallèle, 2023), né de L'intimiste, magazine par courriel lancé en mars 2019 "pour, explique Sandrine Tolotti, explorer les zones blanches du journalisme classique, proposer une autre hiérarchie de l'important. Les moments, les vies, les incidents, les lieux, les objets, les événements négligés et réputés minuscules y sont rois." (p. 7)


Comme je ne fais guère que cela, rendre compte d'événements négligés et minuscules, je me suis plongé dans cet opus rassemblant "100 contes vrais et autres histoires de la vie ordinaire". Trois livres donc de la médiathèque entre lesquels j'ai navigué, bourlingué, caboté, et si j'ai achevé (paradoxalement) Le voyageur inachevé, il me reste bien des pages dans les deux autres ouvrages. C'est aussi que je me suis arrêté dans Les épopées sur cette histoire qui venait juste après celle des pâtes les plus rares du monde, les Su filindeu de Sardaigne, l'histoire du lieutenant-colonel Mervyn Gonin, le médecin qui dirigeait l'unité d'ambulance britannique qui est entrée la première dans le camp de Bergen-Belsen le 15 avril 1945. Gonin est horrifié par ce qu'il découvre, sur les 60 000 détenu(e)s encore vivant(e)s, 14 000 mourront encore de faim, de dysenterie, de typhus. Et c'est alors que, fin avril, arrive dans cet enfer un chargement de rouge à lèvres. Il raconte cela dans son journal : 

"Ce fut peu après l'arrivée de la Croix Rouge Britannique, bien que cela n'ait peut-être pas de lien, qu'une très grande quantité de rouges à lèvres arriva. Cela n'était absolument pas ce que nous avions demandé, nous hurlions pour obtenir des centaines de milliers d'autres choses et je ne sais pas qui a demandé du rouge à lèvres. Je souhaite tellement que je puisse découvrir qui a fait cela, ce fut l'action d'un génie, si finement brillant. Je crois que rien n'a fait plus pour ces internés que du rouge à lèvres. Des femmes couchées dans leurs lits sans draps, sans chemise de nuit mais avec des lèvres rouge écarlate, vous les voyiez errer sans rien excepté une couverture sur les genoux, mais avec des lèvres rouge écarlate. J'ai vu une femme morte sur une table, sa main agrippant encore un bout de rouge à lèvres. Au moins quelqu'un a fait quelque-chose pour les rendre individus à nouveau, ils étaient quelqu'un, et plus le simple nombre tatoué sur leur bras. Au moins ils pouvaient trouver un intérêt a leur apparence. Ce rouge à lèvres a commencé à leur rendre leur humanité."

Oeuvre de Banksy

Edifiante histoire. Mais au-delà de sa portée tragique, il me revenait que Bergen-Belsen était aussi mentionné dans ce même chapitre III des Anneaux de Saturne, où Sebald cheminait sur la côte est du Suffolk. Et c'était juste avant l'épisode de la barque, au moment où il atteint le lac d'eau saumâtre de Benacre Broad. Le monde semble s'être figé, "la voûte céleste était vide et bleue, pas un souffle ne traversait l'air, les arbres se dressaient comme peints et pas un seul oiseau ne volait par-dessus le velours brun de l'eau. C'était comme si le monde avait été placé sous cloche jusqu'au moment où d'énormes nuages ballonnés se levèrent à l'ouest et déployèrent lentement une ombre grise sur la terre."Le narrateur risque alors une hypothèse, en suggérant que c'est peut-être cet assombrissement qui lui rappela avoir découpé quelques mois auparavant un article paru dans le Eastern Daily Press à propos du décès de George Wyndham Le Strange qui vivait dans la grande maison de maître située de l'autre côté de la lagune de Benacre Broad.

"Le Strange, ainsi qu'on l'apprenait dans cet article, avait servi pendant la dernière guerre dans l'unité antichars qui libéra le camp de Bergen-Belsen le 14 avril 1945 ; il était rentré d'Allemagne aussitôt après l'armistice afin de se charger, dans le comté de Suffolk, de l'administration des biens de son grand-oncle, une fonction qu'il assuma, comme j'ai pu l'apprendre par ailleurs, d'une manière exemplaire au moins jusqu'au milieu des années cinquante. C'est d'ailleurs à cette époque que Le Strange engagea la gouvernante à laquelle il légua finalement la totalité de sa fortune [...]. D'après l'article du journal, la gouvernante en question, une jeune femme simple, native du bourg de Beccles, et répondant au nom de Florence Barnes, avait été recruté par Le Strange à la condition expresse qu'elle acceptât de prendre avec lui, mais en observant un silence absolu, les repas qu'elle serait chargé de préparer."

Bien qu'il soit répertorié dans le site consacré au camp de Bergen-Belsen*, il semble que Le Strange soit une création de Sebald. C'est du moins ce que pense la biographe Carol Angier (dont le texte n'a pas encore été traduit en français). L'article de l'Eastern Daily Press serait aussi une invention. Une photo de Bergen-Belsen, avec des corps étendus sous les arbres, est pourtant reproduite sur une pleine page, tranchant avec les autres photos de paysage. Voilà bien un exemple de la singulière trajectoire littéraire de Sebald, qui culminera avec Austerlitz, avec ce tissage toujours retors entre réalité et fiction.


Je n'en avais pas fini avec Bergen-Belsen. Le 1er mars, un article de Denis Seel dans la revue en ligne Diacritik, Je me souviens... de la foulée de Perec, me fournit une troisième apparition de Bergen-Belsen. Dans cet ouvrage collectif où chaque auteur, débutant son texte par un « Je me souviens », évoque un souvenir olympique (ou plusieurs) l’ayant particulièrement marqué, je note celui de Pierre Assouline se rappelant "qu’après la tragédie du 5 septembre 1972 à Munich – la prise en otages de onze athlètes israéliens par un commando palestinien et leur assassinat, il y eut le 50 kilomètres marche, et qu’un des concurrents était un quadragénaire ne payant pas de mine, avec sa calvitie, ses lunettes et son début de ventre, dont l’avant-bras portait un numéro matricule, l’israélien « Shaul Ladany, déporté à huit ans à Bergen-Belsen, rescapé du génocide et du massacre qui venait d’avoir lieu », son numéro matricule lui avait été tatoué à quelques kilomètres du stade."

                Shaul Ladany marchant devant le mémorial du camp de concentration de Bergen-Belsen en 2019. 

Enfin, hier soir, terminant la lecture de La rencontre de Santa Cruz, de Max-Pol Fouchet, je croise ce dialogue :

- De nouveau, le Cascabel annonce, si les coupables ne se dénoncent pas, qu'il va faire fusiller des suspects. Vingt, cette fois. Demain. Mais en privé, dans la cour de la caserne...
- Il craint des manifestations.
- Peut-être... En tout cas, il déclare aussi  que d'autres exactions suivront, tous les deux jours, aussi longtemps que les responsables ne se livreront pas. Je vous le dis, il est dément.
   Pas plus que les nazis, pensais-je. En comparaison d'Oradour, d'Auschwitz, de Dachau, de Bergen-Belsen, des camps, des crématoires, des tueries du Mont Valérien et d'ailleurs, ce que faisait Carachuga était de l'artisanat, pas de la grande série... Parce qu'il n'en avait pas les moyens. (p. 309)

Quatre livres, quatre occurrences de Bergen-Belsen.

Je n'oublie pas qu'y moururent, parmi tant d'autres, Anne Franck et Hélène Berr.

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* Seul le texte de Sebald est d'ailleurs reproduit. Aucune autre donnée n'accrédite de son existence.

samedi 20 janvier 2024

Ubac

   "Vous savez ce que je crois, quand on dit des chiens qu'ils s'éduquent à l'intelligence de l'homme ? Que l'homme s'éduque aussi à leur sensibilité, et que leur compagnie renforce notre humanité.
    Avec James, on partage donc la même gamelle, on communique avec les yeux et, quand c'est le bordel, ensemble, on aboie en silence."

Gringe, Ensemble, on aboie en silence, Harper Collins Poche, 2020, p. 135-136

1

Le 8 janvier, le grand-père des enfants, Christian, tient absolument à me prêter Son odeur après la pluie, un récit de Cédric Sapin-Defour. Je ne connais pas Cédric Sapin-Defour, je sais juste que son livre est un des gros succès de l'année, et ça c'est quelque chose qui m'indiffère totalement. Le best-seller est même plutôt un repoussoir pour moi, les Vu à la télé et liste de tops des ventes me tuent l'envie dans l'oeuf. Cependant, je me méfie aussi de ce penchant qui pourrait vite tourner à l'élitisme, au réflexe pavlovien contre tout ce qui est populaire. Il existe parfois, mais si, des succès mérités. Bref, je sens surtout que ça fait plaisir à Christian de mettre ce livre entre mes mains, alors, oui, d'accord, emportons-le, on verra bien. Le soir-même, j'y jette un oeil, je me risque dans les premières pages, et surprise, heureuse surprise, je suis vite embarqué. J'ai lu la préface de Jean-Paul Dubois et l'ai trouvée sympathique, je ne vois pas d'autre adjectif, oui, sympathique. Ça commence comme ça : "Il n'y a rien de plus simple que de vivre avec un chien." C'est bien vrai, et en même temps c'est complètement faux, et le récit qui suit le montre assez. Un récit dont l'écriture me surprend, me ravit. Ce n'est pas uniquement l'histoire d'un prof d'éducation physique fou de montagne qui s'achète un bouvier bernois et conte ses treize années passées à son côté. Histoire qui pourrait être d'un ennui prodigieux mais qui se révèle, oui, palpitante. Non pas parce que les deux vivent des aventures extraordinaires à la Jack London, non, juste parce que ce compagnonnage est une vraie histoire d'amour et d'amitié, mêlée au sentiment tragique de l'existence et à la beauté des paysages.

Cédric Sapin-Defour avec ses chiens dont Ubac  - PHOTO DR

Mais je ne veux pas raconter le livre, en donner même un résumé. Aucun intérêt. Je l'ai dit en finissant le précédent article, je veux donner un autre exemple de ce que j'ai appelé la règle de trois. Et la règle de trois ici concerne le nom de ce bouvier bernois : Ubac. Baptiser ce chien n'a pas été simple pour CSD (j'abrège, c'est trop long à taper). Comme il le dit très bien "Nommer un être, ce n'est pas tout à fait rien, l'on sait trop quel rapport embarrassé on peut entretenir avec son propre prénom, cette marque intime, collante et qu'on n'a pas choisie, à laquelle au mieux, au bout d'une vie, l'on se fait mais qui souvent nous dépareille jusqu'au sérieux projet d'en changer, jusqu'aux manoeuvres d'un surnom plus apprêté. Mes amis m'appellent Pinpin, on dirait l'idiot du village mais je le préfère dix fois à l'officiel." (p. 57)

Une chose est sûre, il faut un nom en U, because la Société centrale canine qui, depuis 1926, associe à chaque année une première lettre de nom. Vous me direz qu'on n'est pas obligé d'obéir à la Société centrale canine, les chiens que nous avions à la ferme de mon enfance ont eu des noms qui ne lui devaient rien. Sam et Bouboule ne s'en sont pas plus mal portés. Mais pour CSD, cela semble important, et puis ça réduit l'embarras du choix. Un jour, il a cru trouver avec Utopie. Mais trois syllabes, pour lui, c'était une de trop.

Et puis, avec l'arrivée des premières gelées, le voilà qui se rend une après-midi sur le versant d'ombre de la Dent du Chat. C'est dans le Sud du Jura, en Savoie. Pour ce versant des montagnes privé de soleil, les Savoyards, écrit-il, disent l'envers. Ou le revers. "Ici, il me semble être à ma place. En tête, les grandes pages de l'alpinisme, l'audace des pionniers défiant l'âpreté des faces Nord. En tête, l'histoire terrienne de l'Alpe quand les hommes et les femmes aux petites conditions vivaient à l'ombre pour offrir le soleil aux cultures et donner une chance à la vie. " C'est alors que le nom s'impose tout à coup et dont il s'étonne de ne pas y avoir pensé plus tôt, avec quatre lettres et deux syllabes, "fuyant la lumière mais ne refusant pas les éclats du bonheur. Deux syllabes claquant comme un seul être. Ubac." (p. 60)

Ubac.

2

J'ai déjà raconté au premier jour de l'an nouveau comment j'avais acheté à Paris, à la librairie La Friche, la trilogie de John Berger, Dans leur travail. Une trilogie, je le rappelle, qui regroupe trois volumes publiés autrefois séparément, Terre de cochon, Une fois en Europa, et Lilas et Flag. Trois livres écrits après qu'il s'est installé, à cinquante ans, dans un hameau de Haute-Savoie. Nous voilà encore en montagne. 

Dans l'un des récits de Terre de cochon, Les trois vies de Lucie Cabrol, John Berger raconte l'étrange destinée d'une paysanne presque naine que ses congénères surnommaient la Cocadrille. Page 123, le 10 janvier, deux jours après le premier Ubac, je rencontrai le second ubac :

"La ferme Cabrol à Brine est sur l'adret, le versant sud. En face, sur l'ubac, face au nord, se trouve un hameau appelé Lapraz. Il existe une chanson sur les coqs dans chaque hameau. Celle de Lapraz, où il y a moins de soleil, dit ceci :

Je chante quand je peux.
le coq de Brine croasse :
Je chante quand je veux !
A côté le coq de l'ubac répond :
Alors sois joyeux !

C'était sur le versant faisant face à Lapraz, en août 1914, que la famille Cabrol fauchait sa parcelle d'avoine quand elle entendit la cloche de l'église sonner tout en bas dans la vallée.
La guerre a commencé, dit Marius.
Le massacre du monde a commencé, rectifia La Mélanie."

The Three Lives of Lucie Cabrol (adaptation théâtrale de Simon Mc Burney, 1994)

 


3 

Sept jours plus tard, le lundi 15 janvier, je découvre le dernier post du bien nommé Dog Walker, le deuxième épisode de la série Un mot de consolation, "Une série sagace et haletante signée Kidd Sal", sur le site Baoubaxter. Ça commence comme ça :

"Papa vient seulement de relever la tête pour faire reposer ses yeux chauffés à blanc, ses yeux qui croisaient dans une mer d'écume blanches et noires. Il est penché sur cette nouvelle grille que le quotidien local livre chaque jour à l’examen des lecteurs, quand Tonton s’invite dans son champ de vision. Notre oncle Michel ne s’attardait jamais trop longtemps quand il venait à rencontrer son frère ainé dans l’appartement, préférant l’éviter, de peur d’un brusque changement d’humeur ou qu’un vieux reproche vienne subitement remonter à la surface. Il n’y avait que dans la cuisine qu’il se sentait en sécurité, auprès de sa belle-sœur et de la chienne Vivik, qui avait pris la table pour une niche."

Plus loin :

"La vie de Papa se cantonne à deux passions, les courses de canassons et les mots croisés, ce qui l’occupe à temps plein. Quand j’écris à « temps plein », ça signifie que le tiercé se prépare à la maison, en épluchant Paris turf et France soir, ensuite, pour affiner son pronostic, il prend le chemin du PMU où, après quelques heures de délibération avec les experts (toutes les forces en présence dans le troquet), il rentre chez nous, aussi plein que le temps qu’il a consacré à son dada. [...] Voyons Papa tel qu’il est : comme une éminence, un anticlinal perdu au beau milieu d’un jardin à la française. Et considérons à présent, comment les paris, les courses, comment tout le système peut agir sur le bonhomme. Les canassons, les copains, la picole, c’est l’ubac du petit père, son versant aride et dangereux. " (C'est moi qui souligne)

Dog Walker est mon ami, mais je ne lui ai encore pas touché un mot de cet ubac découvert quelques jours plus tôt. Je ne l'ai donc aucunement influencé. Le gaillard file d'ailleurs la métaphore montagnarde puisqu'on peut lire encore un peu plus loin :

"La solitude du cruciverbiste, le crayon qu’on se fourre dans l’oreille pour en curer la cire, la gomme qu’on ne peut se fourrer nulle part, c’est l’adret de Monsieur Papa, son versant paisible et verdoyant." (C'est moi qui souligne)
Nunki Bartt, « L’inondation », Poscas et papier peint sur toile 45 x 55 cm

Dog Walker doit son nom au fait que chaque jour il ne manque pas d'aller promener son  Golden retriever dans ce qu'on nomme la Vallée verte, où l'Indre aime à se répandre aux jours pluvieux, et le parc Balsan, où jadis on fabriqua les tenues bleu horizon de nos illustres Poilus. Il m'arrive de temps à autre d'accompagner l'homme et la bête. Laquelle bête a nom Moon, quatre lettres aussi, une seule syllabe, douce à dire et chargée aussi de bonheur. Car il n'est pas de chien plus affable que celui-ci.

Ainsi l'ubac, résonnant à triple écho comme les trois coups avant l'entrée en scène, s'était-il invité dans la suite de mes jours.

Et je me rappelai enfin que le mot m'avait depuis longtemps frappé, et qu'il était entré aussi en poème en ce recueil resté inédit, et dont le titre a donné le nom aussi de ce blog, Alluvions.

Un jour elle sera là
jaillie de l'ubac
indubitable


_________________

Ajout du 10 juillet 2025 : Moon, le doux compagnon de Nunki et Sophie, les a quittés au retour de Bretagne. Après douze années de vie ensemble, épuisé par une maladie du foie, il est parti dans l'ubac. Et peut-être dans le paradis des ienchs. Enfin, je ne sais pas s'il existe un paradis pour les ienchs, ni même pour les humains, mais si c'est le cas, Moon a eu son ticket d'entrée direct, je n'en doute pas une seconde. Et j'espère que là-bas courent des rivières où il puisse plonger comme il le faisait dans l'Anglin au temps de sa splendeur.


 

jeudi 14 décembre 2023

Je cherche le visage que tu avais avant que le monde ne soit créé

J'ai terminé l'article précédent Fante/Dante sur cette coïncidence spatiale : l'évocation du lac gelé, le Cocyte infernal de la fin de l'Enfer de Dante jouxtant l'annonce d'un billet de la revue en ligne Terrestres consacré à un livre sur les glaciers. J'avais cité un passage de l'auteur, Jean-François Delhom, photographe,  philosophe et glacio-spéléologue, où l'on pouvait lire ceci : "Je ne m’intéresse pas aux panoramas, situations panoptiques où le point-de-vue est le même pour tous ceux qui viennent occuper ce centre, quelques fois standardisé par une table d’orientation, ou marqué du symbole « protecteur » du drapeau ou de la croix. Je m’intéresse à cette aptitude qu’est le regard, lequel requiert tantôt que l’on s’approche, tantôt que l’on prenne du recul, rarement que l’on surplombe." Ces mots sonnaient de façon familière à mes oreilles, j'avais en somme déjà entendu ça quelque part, et ce quelque part je sus vite où il se tenait : au sein de Mon année dans la baie de Personne, le grand oeuvre de Peter Handke, que j'ai évoqué dans Nés un 6 décembre. Je retrouvai rapidement le passage précis qui m'importait :

"Depuis mes années passées dans les vignobles, d'où l'on voyait Vienne, les collines de la forêt viennoise et la plaine pannonienne qui s'étendait à l'infini, j'avais gardé un sentiment de malaise devant tout panorama, tout belvédère (la rue où j'étais locataire à Sievering s'appelait d'ailleurs "Bellevue"). Parfois, quand je restais longtemps à regarder ce spectacle, je partageais, toutes à la fois, les souffrances, les crispations et les agonies qui avaient lieu au-dessous, dans les chambres de l'hôpital, et je comprenais ce voisin qui, durant les mois d'hiver, voyait dans les rangées des vignes nues montant et descendant devant sa baie panoramique les croix d'un cimetière (...). (p. 186)

Les panoramas sont tellement choses courues, qu'il est singulier de rencontrer presque dans le même moment deux contempteurs du phénomène. En définitive, c'est Fante/Dante/Handke qui aurait dû faire titre, fameux tiercé. Les choses auraient pu s'arrêter là, mais le lendemain matin l'attracteur étrange ne laissa aucun répit. Ce fut tout d'abord cette émission nullement cherchée mais qui s'afficha à l'instant exact où j'allumai la télévision le 11 décembre : 


L'empreinte des glaciers : ce que montrait le documentaire de Michael et Rita Schlamberger, je le retrouvais le même jour dans l'entretien publié dans Télérama avec le géochimiste Jérôme Gaillardet. Pas un inconnu pour moi, car j'avais lu son formidable essai, La Terre habitable ou l'épopée de la zone critique fin octobre (et j'avais d'ailleurs prévu dès ce moment-là de lui consacrer un article). Ce qui m'avait diablement passionné dans son approche c'est tout d'abord une définition renouvelée du "vivant", qu'il reprend dans l'entretien : "L’écologie se focalise sur les vivants, on parle d’ailleurs beaucoup des « penseurs du vivant », alors que nous devons penser un tout, un système-Terre où s’associent des vivants et des non-vivants. Et qu’entend-on, au juste, par « vivants » ? Pour moi, les roches sont vivantes. Elles sont animées, elles se forment et se déforment. Elles respirent non pas de l’oxygène mais du gaz carbonique, comme l’a montré un immense savant, Jacques-Joseph Ebelmen (1814-1852). C’est l’une des transformations majeures qui rendent la Terre vivable : les roches de la croûte terrestre absorbent le CO2 de l’air que les volcans y injectent et le transforment, sous forme de roches sédimentaires. Les falaises du Vercors, ou les calcaires avec lesquels sont construits les plus beaux bâtiments de Paris, contiennent un air atmosphérique que nos lointains ancêtres, primates, dinosaures, ont respiré… L’altération des roches purifie l’air des rejets volcaniques mais elle donne aussi naissance à la poussière, à l’argile de nos terres. Et cette transformation libère les nutriments chimiques sans lesquels nous ne pourrions vivre — calcium, potassium, phosphore, etc."

Et, un peu plus loin, à cette remarque du journaliste :  "Un fleuve est une montagne en mouvement, écrivez-vous…" Il répond : "Cette image m’est venue lors d’une visite à la Fondation Luma, à Arles [composée d’usines ferroviaires rénovées et d’une tour conçue par l’architecte Frank Gehry, ndlr]. Dans les anciennes halles SNCF, le sol est fait de terre battue. J’étais avec l’anthropologue et philosophe Bruno Latour, à qui j’ai dit : « Ce sol, ce sont des poussières glaciaires, provenant des Alpes et apportées par le Rhône. » Un géologue qui a l’œil entraîné reconnaît immédiatement un matériau produit par des glaciers : c’est très fin, semblable à de la farine. Les glaciers sont un des meilleurs agents de broyage, rien ne leur résiste ! Quand on étudie l’Amazone par exemple, on voit que 90 % des sédiments transportés par le fleuve vers l’Atlantique proviennent des volcans de la cordillère des Andes, de l’usure des montagnes, à des milliers de kilomètres. Lorsqu’on marche dans la boue du delta, on piétine les Andes pulvérisées. "(C'est moi qui souligne)


Le jour suivant, le 12 décembre, le nouveau numéro de Télérama s'ouvrait avec un entretien avec la glaciologue Heïdi Sevestre. Où l'on peut lire notamment ceci :

"En quoi les glaciers sont-ils indispensables à la vie sur Terre ? 

Aux yeux des scientifiques, ce sont des baromètres du climat. En voir un reculer, ce n’est jamais de bon augure. Cela veut dire que quelque chose cloche au niveau des températures et des précipitations. Mais ils ont aussi une autre fonction : ce sont parmi les meilleurs châteaux d’eau sur Terre. Pendant la saison chaude, leur fonte donne de l’eau douce qui nous est fournie gratuitement. C’est quand même magique ! On utilise ces sources pour produire de l’électricité ou pour irriguer les champs. Pensons au Rhône, par exemple, qui est alimenté par des glaciers. Ce fleuve dessert le plus grand bassin agricole en France et refroidit les centrales nucléaires installées dans la vallée."


Des panoramas à Télérama, en quelques heures les glaciers avaient donc envahi mon champ de perception. Le Los Angeles poussiéreux et miséreux de John Fante m'avait reconduit à Dante et fait bifurquer sur Peter Handke. En poursuivant la lecture d'Une année dans la baie de Personne, je découvris que cette dérive avait des soubassements profonds. Handke consacre en effet de nombreuses pages à décrire son attirance progressive pour la banlieue parisienne, une attirance qui va bien au-delà d'un simple penchant sociologique, historique ou culturel, elle prend ancrage dans la matière même de ses sols : "Je lus les divers historiques de l'endroit et me procurai - mais il me fallut pour cela aller à l'Institut géographique national, à Paris - une carte géologique de la région, pour avoir présente à l'esprit, couche par couche, la base sur laquelle je me mouvais. " (p. 208) On ne s'étonnera pas dès lors de voir l'écrivain attentif à la couleur des crépis des maisons, à leur texture, à leur grain : "Plus je m'approchais des pierres de la maison de banlieue et les observais, les touchant souvent du nez, plus devenait tangible pour moi, dans ce seul objet, une planète entière, comme très longtemps auparavant dans une goutte de pluie sur la poussière jaune-brun-gris-blanc d'un chemin, qui dans mon enfance m'avait ouvert le monde pour la première fois. Et ce n'était pas une planète étrangère, mais celle d'ici, la Terre, et elle était parfaitement paisible." (p. 209-210)

On pourrait mettre pratiquement en parallèle les paroles du géochimiste avec les écrits de l'auteur :

Jérôme Gaillardet : "Si on regarde la Lune avec des jumelles, on voit qu’elle est recouverte de cratères, trace des météorites qui lui sont tombées dessus. La Terre a connu les mêmes chocs. Simplement, elle a tout nettoyé, grâce à des mécanismes de réparation. Comme notre peau régénère ses cicatrices, la « peau » de la Terre se refait constamment. Cette notion de cyclicité est consubstantielle à la zone critique : celle-ci n’est pas un objet statique mais fondamentalement dynamique, sans cesse en train d’être construit et déconstruit."

Peter Handke : "De la même façon se creusait maintenant dans la pierre de construction un cratère, frais au toucher du bout du doigt, des arêtes pointaient, l'observateur, en se déplaçant au-dessus de la seule distance de ses cils, lorsque roulaient de manière à peine perceptible les particules emportées par les intempéries, était inondé par un sentiment de protection, la lueur pleine de sens caché aux renfoncements qui bordaient les chemins creux du pays natal reprenait vie.
Cette Terre en miniature avait aussi la particularité, à l'observation, de se révéler peuplée, même si ce n'était que par des animalcules gros comme une tête d'épingle, suspendus là à un fil depuis une falaise, sur la pente opposée, au-delà des sept montagnes, tous deux rappelant Robinson et vendredi." (p. 210)

Ce texte de 1994, qui ne sacrifiait rien à l'actualité de l'époque, se révèle étonnamment contemporain par son attention à la complexion même des choses. A aucun moment, il ne revendique une quelconque scientificité, ou même une sensibilité qu'on pourrait qualifier d'écologique, mais il parvient tout de même à susciter des échos troublants en ce temps où l'habitabilité de la Terre est remise en question. On voit le narrateur délaisser les chroniques et les histoires locales, ne se satisfaisant pas, écrit-il, de ce qui n'était qu'intéressant ou digne d'être su : "Au contraire, j'étais réchauffé par l'étude des formes minérales et de leur interaction, pas seulement celles de l'endroit, pour lesquelles je n'vais le plus souvent aucun mal à suivre quand le manuel ne consistait qu'en mots clefs, sans phrases complètes. Les gorges de montagne, les terrasses de rivières, les dunes mobiles se transformèrent ainsi en images vivantes. Leur compréhension me libérait de toutes mes fatigues, je sentais en moi une conscience très claire, comme cela n'avait peut-être été le cas jusque-là que dans l'étude du droit romain, je me sentais incorporé à la planète et inversement." (p. 231, c'est moi qui souligne)

Peter Handke

Et l'on retrouve même le glacier un peu plus loin, dans cette partie qu'il nomme Histoire du chanteur :

"A la vue des terrasses étagées dans la région rocheuse se transmirent à lui les secousses avec lesquelles le glacier s'en était retiré jadis, jusqu'à disparaître complètement, tant étaient basses les montagnes d'Ecosse. Tout cela s'était produit de manière invisible. Mais il fallait bien que quelqu'un l'ait vu, de ses yeux, cela se sentait encore ? De quelle sorte d'yeux ? Une de ses chansons s'appelait "Je cherche le visage que tu avais avant que le monde ne soit créé." (p. 310-311)

mardi 17 janvier 2023

Avatar et l'impasse de l'Océan

On s'était promis d'aller voir Avatar La Voie de l'eau, ma fille Violette et moi, pendant les vacances de Noël. Mais les jours avaient filé et il n'y avait plus devant nous que cette ultime soirée du dimanche. Le lendemain matin, elle devait repartir pour Paris, commencer un nouveau semestre inédit sanscrit-philosophie. On venait la veille de fêter ses dix-huit ans. 

Alors qu'on nous avait raconté que certains soirs la salle était comble et que certains avaient dû rebrousser chemin, nous trouvâmes le hall désert. Nous avions échappé à la grosse vague d'affluence ; arrivés juste à temps au CGR c'est aussi l'interminable caravane publicitaire d'avant-film qui nous était épargnée. Bon, lunettes 3D sur le museau, nous avons plongé dans les abysses de Pandora. Trois heures dans la splendeur d'un autre monde, nous n'avons pas boudé notre plaisir. Ce qui est étonnant chez James Cameron c'est l'égale attention à deux mondes antipodiques : celui de la technologie, avec des machines de mort ultra-sophistiquées, et celui d'un écosystème naturel, ici marin, littéralement paradisiaque, sur lequel la caméra s'attarde volontiers, retardant le climax final qui en devient d'autant plus haletant. Ce qui dépayse le moins, et même pas du tout, c'est le cadre des mentalités : on a beau être sur Pandora, les Na'vis, malgré leur spiritualité exacerbée, n'en éprouvent pas moins grosso modo les mêmes sentiments que les humains. L'épisode n'en finit pas d'explorer les rapports filiaux. Le personnage principal n'est plus vraiment Jake Sully mais l'un de ses fils, Lo'ak, qui peine à trouver sa place dans la famille, qui se sent rejeté et incompris et dont, comme il fallait s'y attendre, l'intervention sera décisive dans le happy end.

Lo'ak et le tulkun Payakan

Rentré à la maison aux alentours de minuit, mais n'étant pas encore prêt au sommeil, je jette un oeil sur le site et constate l'arrivée, dans le top 10 des articles les plus consultés, d'un billet, sinon ancien, du moins pas des plus récents, Avant d'en partir à la cloche de bois. Il était consacré à un film très parisien, Saint Jacques Gay Lussac, de Louis Seguin, que j'avais vu sur Mubi en février 2021. Il venait en écho du film Saint Jacques La Mecque, de Coline Serreau, vu un mois auparavant. Ce qui m'amusa c'est  la résonance maritime, que j'avais alors enregistrée entre les deux films, et qui en l'occurrence se prolongeait avec Avatar. J'écrivais ainsi : "La virée nocturne ne finira pas sur les plages atlantiques comme pour les randonneurs de Serreau, mais l'Océan est tout de même présent avec l'Institut Océanographique (rebaptisé Maison des Océans), que Hugues, l'un des personnages, a fréquenté pour ses études, ce qui nous vaut un plan bien assumé sur le portail d'entrée. "


Ensuite je lus quelques pages de Walter Benjamin, Histoire d'une amitié, de Gershom Scholem. La fatigue arriva enfin, mais une dernière impulsion, tout à fait irraisonnée, me fit ouvrir un de ces recueils de poésie qui se trouvent à portée de main, à mon chevet. Il s'agissait là de Gift Songs de John Burnside. Je le redis, ce livre n'avait rien à voir avec Benjamin et Scholem, et rien non plus a priori avec le film de Cameron. Pure intuition, comme cela m'arrive parfois, un geste commandé par une instance invisible. J'ouvre ce mince volume, et tombe sur ce poème intitulé Saint-Nazaire, avec une épigraphe de Karl Marx : In history, as in nature, decay is the laboratory of life. Decay, la pourriture, la décomposition. Poème lui-même en cinq parties, et la première, en cette page 49, se nommait Impasse de l'Océan.

(...) I'm walking through the windless inner town
- breeze blocks, mongrels, smashed glass, chantiers -
walking towards the sky, and the smell of the tide

and reading the names from a map, rue Lumière,
impasse de Toutes Aides, 
impasse de l'Océan
. (...)

Les mots en italique, en français dans le texte, étaient annotés et traduits en anglais d'une fine écriture au crayon. J'avais acheté Gift Songs au Charity Shop du petit village de Saint-Germain de Confolens, le 4 février 2017, à l'époque où ma petite soeur Marie y vivait encore avec toute sa famille.


J'ai d'ailleurs évoqué le livre dans un article de mai 2021, Gift Songs of Underland. Article consacré surtout à l'écrivain britannique Robert Macfarlane, lequel cite, comme par hasard, Walter Benjamin

Après un tel jeu de résonances océaniques, je pouvais enfin me laisser couler dans les profondeurs de la nuit.

jeudi 2 juin 2022

7.2.2 - Of Mice and Men (and Lamplighters)

 Seconde dérive de 7.2 - La rue de l'Odéon ne va pas jusqu'à la mer

Le 25 mai, incursion dans la zone commerciale de Cap Sud, quelques vêtements à acheter, avant de me rendre à la centrale de Saint-Maur pour visiter un détenu. Il me reste un peu de temps à tuer, je passe à Cultura. Au rayon des nouveautés, deux livres se trouvent côte à côte, qui n'ont a priori rien à voir.


A ma droite, Les gardiens du phare, d'Emma Stonex. Le premier roman d'une Anglaise qui s'inspire d'un fait divers réel, l'extinction des feux, le 12 décembre 1900, du phare d’Eilean Mòr, en Écosse, et la disparition toujours inexpliquée à ce jour des trois gardiens. Emma Stonex transpose cette histoire en 1972, à Maiden Rocks, au large de la Cornouailles. Vingt ans plus tard, un célèbre écrivain, Dan Sharp, essaie à son tour de résoudre l'énigme et pour cela va interroger les veuves des trois disparus.

La résonance avec ma thématique actuelle des phares prend d'autant plus d'ampleur que le phare d'Eilean Mòr a été conçu par l'ingénieur civil David Alan Stevenson, l'oncle de Robert Stevenson, évoqué dans le dernier article.

A ma gauche, la nouvelle traduction de Of Mice and Men, de John Steinbeck, par Agnès Desarthe. Je l'ai dit, a priori rien à voir. 

Sauf que l'avant-propos d'Agnès Desarthe par trois fois va faire référence à ce roman important de Virginia Woolf, To the Lighthouse, publié en 1927 (alors que le titre original du roman de Stonex est  The Lamplighters). Que l'on traduit diversement par La promenade au Phare, Le voyage au Phare ou Vers le Phare.

To the Lighthouse, édition originale

Voyons donc ces trois occurrences :

1/ "À quoi rime la re-traduction d’un chef-d’œuvre ? Pourquoi s’y prendre à deux fois, quand ce n’est pas davantage ?

Je collectionne, pour ma part, les traductions françaises de To the Lighthouse de Virginia Woolf, et j’attends la prochaine avec patience et ferveur."

2/ "C’est ce qu’on dit, d’un air parfois un peu gêné: «La traduction a vieilli », pour justifier de remettre l’ouvrage sur le métier. Ce n’est pas la seule ni la véritable raison.

En plus des différentes versions de To the Lighthouse, il se trouve que je collectionne aussi les anciennes traductions de plusieurs autres romans. Et je les aime. Je ne pense pas qu’elles sont vieilles. Je pense qu’elles sont belles quand elles sont belles, ratées quand elles sont maladroites ou trop lisses."

3/ "Un dernier mot concernant le titre. C’est sur la couverture, la souveraine, la très désirée, que les traducteurs souhaiteraient voir figurer leur nom. À défaut, ils aiment parfois y inscrire le nouveau titre qu’ils donnent à l’œuvre, marquant ainsi de leur sceau un moment de l’histoire du texte. To the Lighthouse de Virginia Woolf compte (au moins) quatre titres différents en français."

La triple inscription du roman de Woolf sont comme les trois coups donnés à l'entrée d'une pièce de théâtre, le triple son de cloche d'une alerte, appel à la vigilance.

Merci à Nunki Bartt

Il reste une chose encore, que ce soit sur Des souris et des hommes* que ce jeu de références s'exerce n'est pas anodin. Déjà j'ai signalé à l'article précédent que c'est Gaëlle, ma compagne, qui m'avait en somme aiguillé sur Le rôdeur des confins, de l'écossais Kenneth White. Or, John Steinbeck se trouve être aussi l'un de ses écrivains préférés (elle a presque tout lu de son oeuvre traduite en français). La preuve de cette prédilection en est aussi qu'elle a adopté voici quelques années deux chats, deux frères qu'elle a nommés Lennie et George. Hélas George a succombé depuis, mais Lennie est encore bien vivant, adorable chat noir, paisible et terriblement câlin.

Lennie en pleine action


Et je ne redirai jamais assez que c'est avec Of Mice and Men que j'ai véritablement ouvert ce blog le 28 décembre 2006. J'écrivais alors : "Je ne vais pas ici résumer l'histoire, juste en relever un aspect : cette tragédie, qui se noue dans un ranch de Californie, s'ouvre et se referme sur une rive sablonneuse de la Salinas : "A quelques milles au sud de Soledad, la Salinas descend tout contre le flanc de la colline et coule, profonde et verte." Au septième et dernier chapitre, où le sacrifice est accompli, Steinbeck commence ainsi : "Dans cette fin d'après-midi, l'eau de la Salinas dormait, profonde, tranquille et verte."**

On peut comparer le début avec la nouvelle traduction d'Agnès Desarthe : "À quelques miles au sud de Soledad, la Salinas vient longer le pied de la colline et coule, profonde et verte."

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* J'en profite pour signaler aussi la magnifique édition illustrée par Rebecca Dautremer.



** Je rectifie une erreur, vieille de seize ans : il n'y a que six parties dans le livre.