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jeudi 16 octobre 2025

Les Anneaux de Saturne

Quand deux fils se rejoignent... Je poursuis depuis la mi-août une série d'articles inspirés par la lecture du récit de Mathias Enard, Mélancolie des confins, Nord, et dont le premier d'entre eux s'intitule Là où tout s'achève déploie tes ailes. Je me suis aussi autorisé plusieurs digressions, dont la dernière a été provoquée par le Feux sacrés de Cécile Guilbert. Or ces deux ouvrages par ailleurs très dissemblables ont au moins un point commun, celui de comporter une référence à l'écrivain en tête de ce que j'ai nommé la Nébuleuse, autrement dit la liste des libellés des billets publiés ici depuis 2006, je veux parler bien sûr de W.G. Sebald. 

Il apparaît chez Mathias Enard à la page 127, à la suite de l'évocation des bombardements sur Berlin, qui détruisirent cinq cent mille appartements, le tiers du total. "Dans sa conférence sur la guerre aérienne prononcée à l'université de Zurich*, rappelle Enard, W.G. Sebald soutient que la littérature allemande de l'après-guerre ne s'est pas approprié la destruction des villes d'Allemagne, n'en a pas fait état - les littérateurs, pense Sebald, n'ont pas vu les ruines ; et s'ils n'ont pas vu les ruines, ils n'ont pas non plus vu les cadavres : les centaines de milliers de victimes des bombardements alliés sur l'Allemagne nazie." Il parle de crimes de guerre incompréhensibles, "comme la destruction de Hambourg, de Dresde, ou celle, le 27 février 1945, de Mayence, quand cinq cent mille bombes incendièrent la ville alors qu'Américains d'un côté et Soviétiques de l'autre tenaient déjà l'Allemagne à leur merci, quelques semaines avant la mort d'Hitler (...) Ces moments resteront comme un "secret de famille", dit Sebald, dans la mémoire collective. Conscients d'appartenir au peuple des bourreaux, les Allemands (c'est du moins la thèse de Sebald) ont tu leurs souffrances, souffrances considérées comme honteuses face aux visages innombrables des victimes du nazisme."  

Il faut attendre la page 361 de Feux sacrés pour voir apparaître le nom de Sebald, dans un chapitre dont le titre est Une inquiétante étrangeté, où l'autrice commence par rappeler le point de départ de son projet de livre : "Inspirée par les liens tissés entre l'Inde et mes morts autant qu'intriguée par les coïncidences de dates détectées à l'occasion de diverses expériences marquantes, je décide d'ouvrir mon gros carton d'archives pour revisiter ma vie  et en reconstituer la chronologie  à l'aide de mes vieux agendas." Elle ajoute un peu plus loin qu'elle profite du confinement pour s'atteler à ce chantier, lorsque survient au même moment "un événement qui agit comme un formidable accélérateur : la rencontre des livres de l'écrivain allemand W.G. Sebald dont j'avais curieusement, je m'en souviens, appris l'existence au moment de sa disparition, en décembre 2001. Comme son compatriote exilé, le sexy Helmut Newton, un infarctus au volant de sa voiture avait provoqué son décès sur une petite route d'Angleterre. Et, coïncidence troublante comme tout ce qui ressemble à une prémonition, un de ses amis avait raconté que huit jours avant l'accident, l'écrivain lui avait montré, dans un album de famille, une photo prise par son père qui l'avait hanté toute son enfance : un soldat mort, allongé parmi les fleurs, qui s'était tué dans un accident de voiture."

Le moins que l'on puisse dire c'est que ce ne fut pas un coup de foudre. "Lisant ses nécrologies, écrit Cécile Guilbert, j'avais découvert un homme qui portait le deuil à la boutonnière, dont la mélancolie profonde irradiait tous ses livres comme un astre noir." Elle avoue que ses voyages moroses dans la mémoire de la destruction de l'Europe la rebutaient un peu, et que même son écriture, "réputée pour ses longues incises et se digressions nuageuses (ennuyeuses ?) d'une aboulie illimitée" lui semblait "aux antipodes du vif-argent sec et rapide des écrivains des Lumières "qu'elle plaçait au sommet de son panthéon stylistique. Cependant elle confesse qu'elle parcourait toujours ses nouvelles parutions (notons ce verbe : parcourir, qui dit bien ce qu'il veut dire, il ne s'agissait pas d'une véritable lecture), et elle précise que l'intriguaient surtout les images énigmatiques insérées dans ses pages. Pourquoi alors, soudain, en pleine pandémie, près de vingt ans après la mort de Sebald, replonger dans cette œuvre ?

L'événement déclencheur est la mort, à cause du virus, d'un ami cher, Jacques (le nom n'est pas donné), qui tenait un blog culturel dont Cécile Guilbert relut alors l'intégralité, et elle fut frappée en particulier par les pages consacrées à Austerlitz, le dernier grand roman de Sebald. Lui vient alors l'idée que les écrits de cet écrivain "obsédé par les traces laissées par les malheurs et les deuils" pourraient l'aider dans l'écriture de son propre récit. Hypothèse saugrenue, ajoute-t-elle, contraire à ses goûts, et lestée au demeurant d'une difficulté majeure : "Demander de l'aide à Sebald équivaut à s'en remettre à un manchot pour apprendre à jongler."Et puis elle n'entend pas écrire un livre triste sur ses deuils, mais bien évoquer les ressorts acquis dans la souffrance et l'épreuve. Nonobstant ces réserves, elle se procure plusieurs livres de Sebald, "élisant d'abord Les Anneaux de Saturne pour son titre qui fait écho à mes propres spirales de souvenirs où les morts reviennent en boucle. Et tandis que je découvre que l'auteur est décédé à l'âge qui est le mien en ce printemps pandémique, je frissonne."

 

J'en reviens à Mathias Enard, poursuivant sa méditation autour de Sebald. Il écrit que "pour qui avait le cœur à la peine, une promenade dans Berlin se transformait vite en un gymkhana entre les souvenirs de la destruction, ses ruines et ses fantômes - je me rappelai soudain, alors que la neige fondue recommençait à tomber  et que la Kollwitzstrasse s'illuminait de ses lucioles glacées, sombrant vite sous la lumière  des phares, que c'était E. qui m'avait fait découvrir, quinze ans plus tôt, l’œuvre de W.G Sebald, juste après la mort brutale de ce dernier  dans cet accident d'automobile, consécutif à un malaise cardiaque, du côté de Norwich."

La synchronie est ici troublante : Enard et Guilbert ont donc découvert Sebald au même moment, juste après la mort accidentelle de l'écrivain, et dans les deux cas, la véritable connaissance de l’œuvre est le fruit d'une médiation amicale, marquée des deux côtés par la maladie, le virus pour l'ami Jacques, l'accident cérébral pour E.

Les résonances ne s'arrêtent pas là : page 134, Mathias Enard cite cet incipit :

En août 1992, comme les journées du Chien approchaient de leur terme, je me mis en route pour un voyage à pied dans l'est de l'Angleterre, à travers le comté de Suffolk, espérant parvenir ainsi à me soustraire au vide qui grandissait en moi. 

Et il continue ainsi : "Voilà de quelle façon commencent Les Anneaux de Saturne, de W.G. Sebald, par un mouvement." Et un peu plus loin, il écrit qu'en marchant dans Berlin sombre et désert, il ressentait à la fois ce qui le poursuivait et grandissait en lui : "L'époque était celle des désastres. L'accident de E. était le plus personnel, peut-être, et j'ignorais comment échapper à ce vide. Berlin avait changé de couleur. L'afflux de réfugiés syriens remplissait la ville des victimes de la guerre, des cris des torturés, des bombardements massifs."Mathias Enard a vécu longtemps en Syrie et il est très affecté par la tragédie que ce pays a vécu. Il raconte peu après la terrible histoire de Rami, un Syrien de Seidnaya, chrétien orthodoxe d'environ trente-cinq ans, arrêté à Damas, emprisonné, torturé atrocement, libéré six mois plus tard, puis exilé à Berlin où l'écrivain l'a rencontré. Berlin où il est à nouveau arrêté après avoir agressé et blessé un policier dans un épisode psychotique. On l'avait retrouvé, assis sur un banc, un sac en plastique sur les genoux, qui contenait un crâne et quelques ossements noircis. "La psyché de Rami avait été brisée par la torture et la prison, et ses blessures s'étaient aggravées elles-mêmes, comme la lave s'échappe d'une fissure et finit par brûler ce que le tremblement de terre avait pourtant épargné."

Cette histoire fait sinistrement écho au film de Jafar Panahi que j'ai vu cet après-midi à l'Apollo, Un simple accident, où d'anciens prisonniers retrouvent par hasard leur tortionnaire. Celui-ci nie totalement et le doute s'installe. Les traumatismes de la détention y sont décrits avec précision, la vie de celles et ceux qui l'ont subie en est à jamais bouleversée.

 


Mathias Enard écrit qu'il n’arrivait pas à raconter, qu'il était incapable de parler de l'histoire de Rami avec qui que ce soit, qu'il ne comprenait pas ce qu'il faisait avec ces ossements, à quoi il les destinait. Dans la même page, il évoque à nouveau Sebald qui "mentionne, dans Les Anneaux de Saturne, les tribulations d'un crâne, tout à fait humain celui-ci : le véritable ossement de l’écrivain anglais Thomas Browne, qui mourut à Norwich en 1682, crâne qui eut un destin bien différent du reste de son corps. S'il faut en croire W.G. Sebald, Thomas Browne écrivit cette sentence :"Qui peut se vanter de connaître le destin de ses propres ossements, qui sait combien de fois on les enterrera ?"

Et devinez par quoi se termine le chapitre Une inquiétante étrangeté dans Feux sacrés ? 

Les battements de mon cœur s'accélèrent quand ma lecture voit se télescoper le nom de Thomas Browne, celui de Cyrus et l'histoire d'un homme retrouvé plusieurs jours après sa mort. ** Sur le coup, je n'y vois ni présage ni hasard : plutôt une nécessité ainsi qu'un encouragement. 

 


 

___________________-

* Publiée sous le titre De la destruction, comme élément de l'histoire naturelle (Actes Sud, 2004). Mathias Enard indique que le titre originel allemand est plus simplement Luftkrieg und Literature, "Guerre aérienne et littérature".

** Autre résonance troublante : je viens d'achever ce matin un des livres de la sélection du Goncourt, emprunté à la bibliothèque de la centrale de Saint-Maur (qui participe cette année encore au Goncourt des détenus). Il s'agit de Un frère, de David Thomas. Récit tissé autour de la vie de son frère Édouard, marquée par la schizophrénie. Son corps fut retrouvé dans son appartement, trois jours après sa mort.


 

vendredi 3 octobre 2025

Raskolnikov et Kérala

"Ce soir-là, la curiosité m'avait assaillie. Frustrée par la brièveté de l'article, je voulais mieux connaître les circonstances de la mort du prince. Je m'étais d'abord demandé si son corps était encore frais, lisse, ferme comme celui d'un homme trompant Thanatos avec Hypnos."

Cécile Guilbert, Feux sacrés, Grasset, 2025, p. 12 

Comme d’habitude, j'avais beaucoup de livres en cours de lecture ou en attente (ne serait-ce que le Crime et châtiment de Dostoïevski, qui avait été choisi par F. , le détenu de Saint-Maur que j'accompagne), pour me permettre raisonnablement d'en acquérir un nouveau. Néanmoins, quand j'ai parcouru à la librairie Arcanes (j'ai bien conscience que je me jetais là dans la gueule du loup), la quatrième de couverture de Feux sacrés de Cécile Guilbert (dont je n'avais guère lu jusque-là que Warhol Spirit), j'ai su que je ne pouvais faire l'impasse. 

N’ayant d’autres maîtres à vingt ans que Rimbaud et Nietzsche, comment une intellectuelle rationaliste et sceptique s’ouvre-t-elle à la spiritualité hindoue ?
Dans ce récit intime, à la fois tendre et profond, Cécile Guilbert raconte les chagrins et les joies qui ont rendu possible cette métamorphose. Le scandale de la mort qui s’acharne – celle de son cousin adoré, suicidé ; de sa grand-mère veillée dans son agonie ; de son oncle qui s’éteint au Kerala ; de son petit frère dont le cadavre est découvert dans des circonstances dramatiques. Mais aussi les événements et les expériences qui lui ont permis d’accéder à une dimension supérieure de l’être – la rencontre de l’amour, la lumière dans le regard des sages et des yogis, les livres incandescents, les voyages en Inde jusqu’aux bûchers de Bénarès, les signes et les coïncidences magiques…
Deux mots-clés : le Kérala tout d'abord, d'où ma fille Violette revenait tout juste. Son premier voyage en Inde, motivé par ses études (elle venait d'avoir sa licence de sanskrit et le directeur de mémoire de son prochain master enseigne en partie à Cochin). Et puis "les coïncidences magiques", bien sûr. Là, je fus servi. Je trouvai en Cécile Guilbert une même sensibilité aux hasards objectifs. L'Inde, écrit-elle, est "ce point physique et métaphysique du globe" qui "a fini par occuper une place grandissante dans mon existence. D'abord en termes d'ignorance - puis de connaissances et de renaissance impossibles à isoler les unes des autres tant j'y vois liées toutes sortes de circonstances diffractées, de correspondances, de coïncidences, d'arcanes de riante ou d'inquiétante étrangeté que j'ai mis une vie à saisir et des années à vouloir démêler." (p. 17)

L'inquiétante étrangeté, c'est bien sûr faire référence au célèbre article de Freud, Das Unheimliche, mais là où Freud voit un signe d'infantilité et de névrose obsessionnelle dans une quête de sens de ces phénomènes de répétition, Cécile Guilbert prend un parti inverse : "La vie n'est-elle pas remplie de coïncidences et pas seulement dans les rêves ? De dates, de lieux, de rencontres. D'événements auxquels nous n'accordons aucun sens et que nous négligeons de relier entre eux. Des synchronicités, pour parler comme Jung, qui définissait ainsi la survenue de deux événements concomitants sans relation de causalité, possédant une signification pour l’observateur." (p. 18)

Elle cite juste après cette définition de Roberto Calasso que je ne connaissais pas : "la coïncidence c'est l'apparition d'une constellation dans la vie de chaque individu." Elle avait pour moi un parfum de déjà-vu, car à de nombreuses reprises j'avais utilisé cette image de la constellation pour décrire le réseau de liens parfois proliférant entre des choses et des événements, comme par exemple dans cet article du 17 octobre 2017, La constellation et les lucioles, où j'évoquais aussi le roman éponyme Constellation d'Adrien Bosc, qui désigne aussi l'avion qui emmena Marcel Cerdan, Ginette Neveu et quarante-six autres personnes dans la nuit des Açores du 27 octobre 1949 dont ils ne devaient jamais revenir, trajectoires fatales dont Adrien Bosc retraçait, écrivais-je, la pelote serrée.


 

Cécile Guilbert écrit que "rien n'est plus enchanteur que ces phénomènes parallèles qui nourrissent l'intuition que notre existence n'est pas complètement le produit d'un chaos aléatoire, d'une contingence arbitraire - voire l'idée un peu folle qu'elle possède un sens qu'il nous serait loisible de déchiffrer à travers les coups du sort ou de ce qu'on appelle pompeusement "le destin"."

Je sais très bien cependant que cet enchantement n'est pas partagé par tout le monde, et que vous avez beau donner des exemples étonnants de constellations symboliques, la plupart des gens (et il s'agit même parfois d'amis très proches) restent aussi incrédules que le père de Philémon dans la bande dessinée de Fred. Il y a longtemps que j'ai renoncé à vouloir convaincre quiconque sur ce sujet. C'est une question qui touche à la conversion.

Et la coïncidence que je vais mentionner maintenant ne changera donc certainement rien à cet état de choses. 

Je disais au tout début que Crime et châtiment figurait dans mon programme de lecture.  J'arrive alors, en ce même jour où je découvre Feux sacrés, au chapitre VI de la première partie, qui commence d'ailleurs par cette phrase : "Raskolnikov apprit plus tard, par hasard, pourquoi le marchand et sa femme avaient invité Lizaveta à venir chez eux." Et le second paragraphe nous apprend ceci : "Mais, depuis quelque temps, Raskolnikov était devenu superstitieux. On put même par la suite découvrir des traces indélébiles de cette faiblesse en lui. Et, dans cette affaire, il inclina toujours à voir l'action de coïncidences bizarres, de forces étranges et mystérieuses." Diable, je me trouvais en quelque sorte plongé dans une coïncidence au carré : une coïncidence sur le fait même de la coïncidence. Avec cette sorte de vertige en prime : n'étais-je pas moi-même une victime de la superstition, marchant sur la même pente que l'assassin Raskolnikov ?

L'affaire, comme dit Dostoïevski, va se corser. Dans la suite de l'histoire, l'étudiant entre dans "une mauvaise taverne", demande du thé et se met à réfléchir. A une table presque voisine de la sienne conversent un étudiant et un jeune officier, qui viennent de jouer une partie de billard. "Tout à coup, écrit Dostoïevski, Raskolnikov entendit l'étudiant parler à l'officier de l'usurière Aliona Ivanovna et lui donner son adresse. Cette seule particularité suffit à lui paraître étrange : il venait à peine de chez elle et il entendait aussitôt parler d'elle. Ce n'était sans doute qu'une coïncidence, mais il était justement en train de chasser une impression obsédante, et voilà qu'on semblait vouloir la fortifier (...)." Raskolnikov ne perd pas un mot du dialogue entre les deux jeunes gens, qui en viennent ni plus ni moins à évoquer en riant l'assassinat de l'usurière comme d'un bienfait pour l'humanité. Dialogue qui se termine ainsi :

 - (...) j'ai aussi une question.
- Vas-y.
- Eh bien, voilà ; tu es là à pérorer avec éloquence, mais dis-moi, cette vieille, tu la tuerais toi-même ? 
- Naturellement que non. Je parle au nom de la justice... Il ne s'agit pas de moi.
- A mon avis, si tu ne te décides pas toi-même à tenter la chose, eh bien, il ne faut plus parler de justice. Allons jouer encore une partie." (p. 141) 

Cette conversation provoque, on s'en doute, une agitation extraordinaire chez Raskolnikov : "Mais pourquoi lui fallait-il entendre exprimer ces pensées au moment même où elles venaient de naître dans son cerveau, ces mêmes pensées ? Et pourquoi, quand il sortait de chez la vieille avec cet embryon d'idée qui se formait dans son esprit, tombait-il sur des gens qui parlaient d'elle ?..."

En voilà une, de synchronicité, tout à fait remarquable ! Et Dostoïevski conclut ce passage par ce paragraphe essentiel :

"Cette coïncidence devait toujours lui paraître étrange. Cette insignifiante conversation de café exerça une influence extraordinaire sur lui dans toute cette affaire : il semblait en effet qu'il y eût là une prédestination... le doigt du destin..." 

Dostoïevski exagère : la conversation n'avait rien d'une brève de comptoir, et était tout sauf insignifiante. On peut dire qu'elle a précipité et affermi la décision de Raskolnikov de perpétrer son crime. Bien sûr nous sommes dans une fiction, mais il est tout de même singulier que l'écrivain ait choisi de motiver en partie la résolution de son personnage par cette coïncidence étrange (dont il ne fera pas état par la suite, si je ne me trompe, comme si elle avait disparu de sa mémoire), et que l'on peut bien considérer comme tout à fait irréaliste (quelle probabilité pour qu'un crime à peine prémédité soit évoqué par des inconnus juste au même moment, dans la taverne d'une ville immense qui doit en compter plusieurs milliers ?).

Ici, dans ce roman russe, la coïncidence est mortifère. Et c'est peut-être ce qu'il importe aussi de ne pas oublier : à côté des hasards heureux, il en est de malheureux. Et tout est complexe, car il est aussi des événements négatifs sur le moment qui s'avèrent  providentiels par la suite. En tout cas, je continuerai, comme Cécile Guilbert, de me "rendre consciemment attentif à certains surgissements d'êtres et de choses. A ce qui se répète, insiste, revient, ne veut pas nous lâcher, insiste mieux, revient encore. Il peut s'agir de chiffres et de saisons. D'apparitions d'êtres de chair et d'os. Ou encore de livres importants qui agissent au bon moment comme des révélations."(p. 19)

 

jeudi 28 mars 2024

Perceval Everett

Tu as peut-être raison.
Ton lent retour des
Régions de terreur et de cris
Sanglants court dans mon coeur.
J'entends encore le rire
Des enfants et je vois les lucioles 
qui éclatent en minuscules explosions dans 
Un crépuscule de l'Arkansas.

Maya Angelou, Proches, in Et Pourtant je m'élève, Points-Seuil, p. 85*


La semaine dernière, j'ai passé trois jours à Bourges pour la préparation et le jeu de la Nuit du Polar, organisée pour la première fois dans cette ville par la Bouinotte. Le scénario, conçu par mon ami Yvan Bernaer, tissait une intrigue, inspirée des tribulations d'Indiana Jones, à travers plusieurs hauts-lieux de la ville, de l'amphithéâtre de l'INSA sur le campus au merveilleux théâtre Jacques Coeur et au Muséum d'Histoire naturelle, en passant par le vieux cimetière des Capucins et le Château d'eau, sans oublier deux mystérieuses caves de particuliers et la très discrète et très étonnante bibliothèque patrimoniale des Quatre Piliers. Une quarantaine de bénévoles accueillait quelques trois cents joueurs dans ces différents lieux pour de courts happenings inquiétants ou cocasses. Cela implique pléthore de détails qu'il faut régler en amont avec minutie pour que le jeu se déroule sans anicroche, et que le plaisir soit le plus grand possible. On a donc cavalé sans relâche pendant ces trois jours. Les rêves se bousculèrent dans la nuit du vendredi, je revis en particulier M. Neyrat, le principal du collège d'Aigurande. En un demi-siècle, il ne m'était jamais apparu en songe, et voici qu'il débarquait avec sa fille (ma condisciple au collège) lors d'une sorte de banquet. Il déclara à l'assemblée qu'il ne saluerait pas tout le monde, mais il fit une exception en venant me serrer la main. Je dois dire que je n'ai aucune interprétation valable de ce rêve.

La murcielago de tres ojos, la statue précolombienne au coeur de la nuit du Polar

Il y eut aussi Perceval Everett. Là, je dois préciser que j'ai tout oublié. Qui était-il ? Mystère. Ne me restèrent au réveil que ces nom et prénom. Et puis un surnom, Percy. Aucun lien avec le rêve précédent, aucun Perceval Everett, on s'en doute, au collège d'Aigurande.

Quatre jours plus tard, rédigeant dans la matinée l'article La vie a commencé par un vertige, je tombe sur un Perceval. C'est dans la chronique de Véronique Bergen sur Vertige ! le récit de Philippe Rémy-Wilkin :

Dis-moi quels sont tes héros préférés et je te dirai qui tu es. Nul étonnement que Philippe Remy-Wilkin se penche sur sa prédilection pour Perceval. Taillé dans l’innocence, c’est de se murer dans le silence que Perceval échoue, lors de la première épreuve, à délivrer le Roi-Pêcheur. À partir des échos qui le relient à Perceval, découvrira-t-il son Graal intime ? Quel est le prix à payer pour accéder à la révélation ? Faut-il traquer l’ombilic des marécages familiaux ou préférer des biographèmes à géométrie mouvante, pris dans le clair-obscur des toiles de Léon Spilliaert ?

J'ai failli mentionner cette rencontre dans l'article, et puis j'y ai renoncé. La coïncidence n'était pas assez forte. Perceval n'est pas un nom que l'on croise tous les jours, mais ce qui faisait vraiment sens pour moi c'est son association avec Everett. Un nom ou un prénom pas si courant non plus, même s'il ne m'était pas inconnu, je l'avais même donné à l'un des protagonistes de mon polar à moi, Barbe Bleue ne passe pas le dimanche, dans l'épisode par exemple du 23 juillet 1967, dont voici le tout début :

"Comme un cachalot épuisé, La Dodge s’échoua sur la pelouse cramée. Everett s’en extirpa avec difficulté, la porte avant coinçait toujours et il avait rassemblé avec peine l’énergie qu’il fallait pour donner le coup d’épaule libérateur. Le soleil était déjà haut et tapait trop fort à son goût sur la cafetière. Il ne pensait plus qu’à une chose : se foutre au pieu et dormir deux ou trois jours. Il avait envie aussi d’une bière, il avait depuis longtemps fini le pack de Bud dont le carton traînait sur le siège avant. Oui, une binouze et au paddock. Lina allait râler mais il s’en foutait bien pas mal. Si elle la ramenait trop, une claque dans la tronche la calmerait vite."

Bref, je renonce donc à parler de Perceval dans l'article, et dans l'après-midi, la pluie s'étant arrêtée, je me rends à la médiathèque, j'ai de toute façon besoin de marcher un peu. J'ai assez à lire mais je veux emprunter des albums de Eels. J'ai recommencé à écouter Electro-shock blues, le deuxième album du groupe, le seul que je possède, et, vingt-six ans après sa parution, j'éprouve un réel plaisir à me laisser envahir par ces mélodies et par la voix singulière du chanteur, l'âme du groupe dont le pseudonyme est tout simplement E. Dans le bac, je trouve quatre albums des Eels, dont celui-ci : The cautionary tales of Mark Oliver Everett. Je sursaute (intérieurement s'entend). Après Perceval le matin, voici Everett l'après-midi. En me plongeant dans le livret, je découvre ce que sans doute j'ai su un jour et puis là encore oublié : E. est le pseudonyme de Mark Oliver Everett.


*

L'histoire ne finit pas là. Hier, en flânant sur le magazine littéraire en ligne En attendant Nadeau, je tombe sur l'article American Nemesis, écrit par Alexis Buffet. Et j'hallucine car il est consacré à Châtiment, un roman d'un écrivain américain qui se nomme... Percival Everett. Et là je m'interroge, l'article est daté du 5 mars 2024, et comme je suis un lecteur épisodique du site, il est tout à fait possible que ce nom me soit apparu. Ou bien encore cela aurait pu se passer sur l'autre magazine littéraire en ligne que je fréquente régulièrement, Diacritik, où, effectivement, j'ai vérifié qu'un article sur le même roman de Percival Everett avait été publié le 11 mars dernier, sous la plume de Dominique Bry. Je suis absolument certain de n'avoir lu ni l'un ni l'autre article, mais mon inconscient aura peut-être enregistré furtivement, lors d'un scrolling, ce nom de Percival Everett.

Quoi qu'il en soit, même si ce Percival Everett est bien la source concrète du rêve, il reste que la double résurgence Perceval/ Mark Oliver Everett, le même jour, est une coïncidence étonnante (mais chacun, je le sais, demeurera sur ses postures favorites : pur hasard pour la plupart, facétie de l'Attracteur étrange pour ceux qui partagent avec moi cette hypothèse).


Percival, et non Perceval, aura-t-on remarqué, et c'est là que le surnom de mon rêve prend toute sa saveur, avec ce Percy, invention de l'inconscient.

*

Mais, encore une fois, il ne faut pas en rester là. Au-delà de la synchronicité, il existe une profondeur de sens qu'il faut révéler. De quoi parle donc le roman de Percival Everett ? Je donne la parole à Dominique Bry : "Mais Percival Everett n’oublie pas l’essentiel : Châtiment est un polar déjanté et poisseux, qui raconte la haine quotidienne de l’autre (traduisez : les noirs, les asiatiques, les latinos) et revient sur les innombrables crimes racistes du passé, des crimes perpétrés en toute impunité voire justifiés par le 2ème amendement du Bill of Rights qui garantit « le droit du peuple de détenir et de porter des armes ». Des crimes qui conduisent dans Châtiment à une réaction, à une révolte après un inventaire terrible que découvriront, médusés, des agents du MBI pourtant revenus de tout."

Or, il se trouve encore que le 25 mars, deux jours donc après la nuit du Polar, me rendant à Cultura pour acheter un nouveau carnet Paperblanks, un petit livre me fait signe : dans la collection de poésie de Points-Seuil, le recueil de Maya Angelou, Et pourtant je m'élève. Je n'ai jamais lu Maya Angelou, c'est juste une référence lointaine pour moi, mais il me suffit d'ouvrir le livre au hasard pour être aussitôt séduit par cette édition bilingue. Dans sa préface, Alain Mabanckou explique que le poème le plus déclamé de ce recueil, "Et pourtant je m'élève", est étudié dans la plupart des écoles, des collèges et des lycées américains : "Usant de formules mémorables, Maya Angelou refuse ici la négation de l'histoire des Noirs d'Amérique et en appelle au courage et à la ténacité :

Des taudis honteux de l'Histoire
Je m'élève
D'un passé pétri de souffrance
Je m'élève
Tel un océan noir, bondissant et immense,
Débordant, grossissant, je porte la marée."

Entre Everett et Angelou, évidemment, que de résonances. 

J'en ajoute une dernière :  l'épisode que j'ai rapporté de mon propre polar se situe le 23 juillet 1967. Or, l'une des contraintes que je m'étais donné en 2017 était d'inclure dans chaque épisode fictif un véritable fait historique qui s'était produit ce jour-là très précisément. Ce moment d'Histoire était glissé dans la trame même de la fiction. Ainsi :

"Il se jette sur elle, un quintal de barbaque soûle contre quarante-cinq kilos de douleur rentrée. Dans la pénombre, Il n’a pas vu le câble de frein tendu devant le fauteuil et s’étale lourdement sur la moquette avant de recevoir sur l’occiput un formidable coup de crosse qui l’envoie dans le pays sombre où les coyotes parlent comme vous et moi.

Quand il revient à lui, dansent devant ses yeux les images d’une émeute. La télé montre des commerces pillés, des voitures incendiées, des foules en panique, des gardes nationaux brandissant leurs armes. Les jours suivants, il apprendra qu’après une intervention de la police dans un Blind Pig** de Détroit, situé à l’angle de la 12e rue et Clairmount, lors d’une soirée de célébration du retour d’anciens combattants afro-américains du Vietnam, toutes les personnes présentes avaient été arrêtées. Une foule s’était alors rassemblée pour protester contre le harcèlement des policiers blancs contre les Noirs du quartier et rapidement des pillages avaient commencé. La ville s’était embrasée et on comptait déjà une vingtaine de morts et des centaines de blessés."

Authentique événement qui était également mis en valeur par l'image adossée au texte.


Voilà jusqu'où nous entraînent les rêves des nuits du Polar.

_______________________

*Traduction Santiago Artozqui

Texte original :

You may be right.
Your slow return from
Regions of terror and bloody
Screams, races my heart.
I hear again the laughter
Of children and see fireflies
Bursting tiny explosion in
An Arkansas twilight.

** Blind Pigs : Bars illégaux, nés durant la prohibition et devenus au fil du temps, le repère de marginaux (proxénètes, prostituées, trafiquants et drogués).

jeudi 21 mars 2024

Magellan, Holodomor et lucioles

Le samedi 9 mars dernier, j'ai rendu compte dans Marvin et les Marins d'une luciole, autrement dit d'une bulle synchronique, autour de la figure de Virginia Woolf. Mais la luciole, comme son modèle biologique naturel, a cette particularité d'être rarement solitaire : ce jour-là deux autres lucioles, à la teneur assez tragique, avaient croisé mon chemin. Etant allé commander à Arcanes le petit essai que Stéphane Lambert a consacré à Léon Spilliaert, je n'avais pu résister à l'envie d'acheter Qui a fait le tour de quoi ? L'affaire Magellan (Verdier, 2020 ; Verdier /Poche, 2024), de l'historien Romain Bertrand, un récit roboratif qui met les pendules à l'heure sur les véritables intentions du navigateur : à l'inverse de ce que l'on nous a appris dès l'école primaire, ce n'était aucunement pour prouver que la Terre était ronde qu'il a organisé son expédition. Tout d'abord parce que seuls quelques crétins (dont la descendance est hélas bien réelle) croyaient toujours que la Terre était plate. Ensuite, parce que Magellan visait le très lucratif commerce des épices dans les îles Moluques, qu'il pensait atteindre non par l'itinéraire de l'océan Indien - apanage de ses compatriotes portugais - mais bien par celui, qui restait donc à baliser, de l'océan Atlantique puis du contournement de l'Amérique.


Magellan que je retrouvai soudain cité dans un autre livre emprunté cette fois à la médiathèque, Mes labyrinthes, Vivre avec la différence, de Florian Forestier. Une réflexion sur l'autisme, où je relevai à la page 10 ce passage : "Cette fois, il faudra prendre le temps d'entrer dans l'épaisseur d'une vie. D'affirmer votre carte des traits autistiques, qui pour l'instant ressemble aux cartes du monde de Magellan." Façon de dire que la compréhension de l'autisme est encore bien lacunaire, et souffre d'une grande ignorance. Image curieuse, si l'on y réfléchit bien, car c'est justement Magellan qui contribua fortement par sa circumnavigation à renouveler la cartographie du globe. 

C'est Magellan qui donnera son nom à l'océan dit Pacifique. Un océan qui avait été aperçu pour la première fois depuis l'isthme de Panama  par le conquistador Vasco Nuñez de Balboa. Le 25 septembre 1513, sa troupe progresse vers la cordillère du río Chucunaque. Balboa marche en tête et atteint à la mi-journée le sommet. Plus tard, face à la plage, Balboa brandit une épée et un drapeau à l’effigie de la Vierge Marie, puis, s’avançant vers la mer, il en prend possession sous le nom de "Mer du Sud". "Cette mer séparant l'Asie des Amériques, précise Romain Bertrand,  plusieurs cosmographes, s'inspirant de Ptolémée, l'ont déjà faite figurer sur leurs cartes. Et parfois avant même que Balboa ne la contemple, comme Martin Waldseemüller, le cartographe de Saint-Dié -des-Vosges, sur son planisphère de 1507. Planisphère où s'étale pour la toute première fois, en lettres cursives, le mot "America" - dérivé du nom d'Amerigo Vespucci."

Universalis Cosmographia (1507). Le planisphère de Waldseemüller de 1507 est la première carte mentionnant le nom "America" et la première à décrire les Amériques séparées de l'Asie. Il ne reste plus qu'une seule copie du planisphère encore existante à ce jour, acquise par la bibliothèque du Congrès en 2001 pour la somme de 10 millions de dollars.

*

La troisième luciole du jour, je la dois à Grégoire Bouillier, dont le nom est apparu ici dans le dernier article, La dame au gant bleu (et quelque chose me dit que nous allons en reparler souvent de ce Grégoire Bouillier). Page 220, alors qu'il discute avec Penny, son assistante de recherche, soudain surgit l'Ukraine :

- On ne peut pas penser à tout. En tout cas, merci Penny pour les images que vous m'avez mises dans la tête. [...] Je peux vous inviter à dîner maintenant ? Vous voulez qu'on regarde Top Chef ? Mais je sens que vous voulez ajouter quelque chose...
- Non... Oui... Celle-ci  a aussi retrouvé des témoignages de la famine qui fit quatre millions de morts en Ukraine en 1933.
- Merci Staline, j'allais dire Poutine !
- Comme vous dites. A l'époque, les soldats russes venaient dans les maisons, dans les magasins, dans les fermes, et ils raflaient tout, ne laissant rien à manger à la population, strictement rien à manger. Quatre millions d'Ukrainiens sont morts de faim en quelques mois. Quatre millions d'hommes et de femmes et d'enfants ! Un putain de crime de masse baptisé "holodomor", qui signifie en ukrainien "génocide par la faim.""

Or, ce génocide longtemps ignoré faisait justement l'objet d'un documentaire ce jour-là sur France.tv, Moissons sanglantes, le film de Guillaume Ribot, sorti en 2022.


*

J'ai baptisé lucioles ces coïncidences isolées surgissant par grappes pour la bonne raison aussi que les véritables lucioles y avaient part chaque fois. Et ce fut encore le cas en ce mois de mars 2024. Un des détenus que je rencontre dans le cadre de l'association Lire pour en sortir choisit dans le catalogue le roman de Delia Owens, Là où chantent les écrevisses. Un best-seller dont j'ignorais même l'existence, adapté au cinéma en 2022. L'histoire de Kya, la "fille des marais", abandonnée par ses parents, survivant seule sur la côte de Caroline du Nord et suspectée d'un meurtre. Le livre tire en partie sa force de la description du riche écosystème de cette région. Il faut dire que Delia Owens est diplômée en zoologie et biologie :

"La lagune sentait à la fois la vie et la mort, un mélange organique de promesses et de décomposition. Les grenouilles coassaient. Avec mélancolie, elle regarda les lucioles griffer le ciel de la nuit. Elle n'en capturait jamais, on en apprend plus sur les insectes quand ils ne sont pas enfermés dans un bocal. Jodie lui avait expliqué que la luciole femelle produit un clignotement sous sa queue pour faire signe au mâle qu'elle est prête à s'accoupler. Chaque espèce de lucioles possède son propre langage de lumières. Tandis que Kya les observait, quelques femelles émettaient leur rayon intermittent tout en dansant en zigzag, tandis que d'autres décrivaient des figures différentes. Les mâles, bien sûr, connaissaient les signaux et ne se dirigeaient que vers les femelles de son espèce. [...]

Soudain, Kya se redressa et concentra toute son attention : une des femelles venait de changer de code. Elle commença par la séquence ordinaire, points et traits lumineux, attirant un mâle de son espèce, et ils s'accouplèrent. Puis elle se mit à émettre des signaux différents, et un mâle vola vers elle. A lire son message, il s'était persuadé qu'il avait trouvé une femelle de son espèce désireuse de le rencontrer et il s'approcha pour s'accoupler. Mais brusquement, la femelle se releva, le prit entre ses mandibules et l'engloutit, dévorant ses six pattes et ses deux ailes." (p. 183-184)

J'avais été interloqué par ce passage et j'y avais inséré un post-it. Or, le 57ème et dernier chapitre était intitulé La luciole. Et je compris que le fin mot de l'histoire (que je ne révélerais pas pour ne pas divulgâcher) avait été annoncé dès ce passage sur les lucioles au milieu du livre que j'avais repéré. Tate, le jeune homme amoureux de Kya, retrouve après la mort de celle-ci, longtemps après le meurtre et le procès qui l'a suivi, un poème caché sous une trappe. Et ce poème a pour titre LA LUCIOLE.

Lucioles qu'on retrouve dans l'ultime paragraphe :

"Alors que la nuit tombait, Tate retourna vers la cabane. Mais quand il atteignit la lagune, il fit une pause sous les épais feuillages et observa les centaines de lucioles dont les lumières clignotaient jusqu'au plus profond du marais. Loin là-bas, où l'on entend le chant des écrevisses."*

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* Lucioles que l'on retrouve jusque dans les remerciements : "A mon agent, Russell Galen, je veux dire ma gratitude d'avoir aimé et compris Kya et les lucioles, et pour sa détermination à ce que cette histoire voie le jour."

 

samedi 3 juin 2023

De longues épingles d’or piquées en étoile

Je continue ma dérive autour de cette phrase rêvée : Rat rhumeux de l'Atlantique. Qui se trouva, pour aller vite, en écho avec un article de Rémi Schulz, daté du 29 mai, lui-même survenant le même jour qu'une constellation 606/686, qui me renvoyait naturellement aux quatre doublons pour l'Incrédule de septembre 2022. Venant après une période de vide relatif, cette chaîne de résonances me surprenait, me réjouissait même, avouons-le, mais pouvait-on aller au-delà ? 

Je n'en ai pas la certitude, mais il me plaît d'esquisser une suite. Relisant le billet de septembre, je m'arrêtai sur le pli axial de la série des doublons, que je formalisais ainsi 666 - 020 - RR - 607 - 927, où RR désignait un article de Barbotages, baptisé En double, portant sur un livre de l'écrivain italien Leonardo Sciascia, Actes relatifs à la mort de Raymond Roussel, publié en 1972 aux éditions de L'Herne, puis en 2022 chez Allia. L'article est en fait un court extrait d'un plus long billet sur le site Sitaudis, dont je citai quelques passages significatifs :

[Raymond Roussel] est mort le 14 juillet — dans la nuit du 13 au 14 — 1933, dans la chambre 224 du Grand Hôtel et des Palmes, à Palerme, Sicile, « an XI de l’Ère fasciste ». [...] « Roussel le malade, Roussel l’ingénu, Roussel l’enchanteur » (Leiris) — est retrouvé le matin du 14 par le personnel de l’hôtel, allongé sur un matelas posé à même le sol, en chemise de nuit blanche, chaussettes noires et tricot de laine « champagne ».

Comment l’auteur de La Doublure, né en 77 et mort en 33, qui trouva la mort durant la nuit d’une double fête, religieuse et patriotique, dont les initiales sont redoublées — RR, un homme richissime qui voyageait en Rolls Royce —, pouvait-il ne pas retenir l’intérêt d’un auteur sicilien amateur de romans-enquêtes, dont le patronyme est composé d’une syllabe géminée : « Scia-scia » — son nom ainsi sciemment « scié » ?

Je confessai que j'étais moi-même scié, à la lisière de l'hallucination, mes petits doublons trouvant là une belle résonance littéraire.



Concentrons-nous donc sur cet extraordinaire Raymond Roussel. Il m'apparut soudain que ces nom et prénom résonnaient eux-mêmes éloquemment avec la séquence Raismes-Hem-Roeux du roman de Franck Thilliez. On pourrait ainsi écrire Raismes[Hem](ond) Roeux(ssel).

Je restai là encore sur ma faim, et décidai d'aller jeter un oeil sur L'allée aux lucioles, un inédit de Roussel conseillé en son temps par Rémi Schulz lui-même. Le texte, publié par Les Presses du Réel en 2008, est suivi d'un essai de Jacques Sivan, Les Corps subtils aux gloires légitimantes. C'est un passage de cet essai qui m'interpella fortement dans sa relation aux thèmes qui m'occupaient. Il se présente comme une interprétation d'Impressions d'Afrique, l'un des romans phares de Raymond Roussel. Il est donc nécessaire pour sa pleine compréhension de revenir à l'oeuvre et d'en donner l'extrait en question (il se trouve qu'Impressions d'Afrique, ainsi que Locus Solus sont deux des 22 livres que je récupérai un matin sans coup férir sur un trottoir de la brocante des Marins, il y a cinq ans, jour pour jour). Pardon pour la longueur de la citation :

"Au début de son règne Talou VII avait épousé une jeune Ponukéléienne idéalement belle, nommée Rul.

Très amoureux, l’empereur refusait de choisir d’autres compagnes, malgré les usages du pays, où la polygamie était en honneur.

Un jour de tempête, Talou et Rul alors enceinte de trois mois se promenaient tendrement sur la plage d’Éjur pour admirer le sublime spectacle offert par la mer furieuse, quand ils virent au large un navire en détresse qui, après avoir heurté quelque récif, vint couler à pic sous leurs yeux.

Muet d’horreur, le couple resta longtemps immobile, regardant l’emplacement fatal où surnageaient quelques épaves.

Bientôt le cadavre d’une femme de race blanche, provenant évidemment du navire disparu, flotta dans la direction de la grève, roulé en tous sens par les vagues. La passagère, couchée à plat, la face tournée vers le ciel, portait un costume de Suissesse composé d’une jupe foncée, d’un tablier à broderies multicolores et d’un corset de velours rouge qui, descendant seulement jusqu’à la taille, enfermait un corsage blanc décolleté, aux manches larges et bouffantes. Derrière sa tête on voyait briller, à travers la transparence des eaux, de longues épingles d’or disposées en forme d’étoile autour de quelque chignon solidement natté.

Rul, très éprise de parure, fut aussitôt fascinée par ce corset rouge et ces épingles d’or dont elle rêvait de s’affubler. Sur sa prière l’empereur manda un esclave, qui, montant dans une pirogue, se mit en devoir de ramener la naufragée.

Mais le mauvais temps rendait la tâche ardue, et Rul, dont le désir morbide se trouvait aiguisé par la difficulté à vaincre, suivait anxieusement, avec des alternatives d’espoir et de découragement, la périlleuse manœuvre de l’esclave, qui sans cesse voyait sa proie lui échapper.

Après une heure de lutte incessante avec les éléments, l’esclave atteignit enfin le cadavre, qu’il parvint à hisser dans la pirogue ; on découvrit alors le corps d’un enfant de deux ans, placé sur le dos de la morte, dont le cou restait convulsivement enfermé dans les deux faibles bras encore crispés. Le pauvre petit était sans doute le nourrisson de la naufragée, qui, au dernier moment, avait tenté de se sauver à la nage en emportant son précieux fardeau.

La nourrice et l’enfant furent transportés à Éjur ; bientôt Rul entra en possession des épingles d’or, qu’elle piqua en cercle dans ses cheveux, puis du corset rouge, qu’elle agrafa coquettement au-dessus du pagne qui lui ceignait les reins. Dès lors elle ne quitta plus ces ornements qui faisaient sa joie ; suivant l’avancement de sa grossesse elle distendait le lacet, qui glissait avec souplesse dans les œillets à fine garniture métallique.

À la suite du sinistre, la mer pendant longtemps jeta sur la côte, au milieu d’épaves de toutes sortes, maintes caisses diversement garnies, qui furent recueillies avec soin. On trouva, parmi les débris, un bonnet de matelot portant ce mot : Sylvandre, nom du malheureux navire naufragé. 

Six mois après la tempête, Rul mit au monde une fille qu’on appela Sirdah.

L’heure d’anxiété passée par la jeune mère avant l’atterrissage de la Suissesse avait laissé des traces. L’enfant, d’ailleurs saine et bien constituée, portait sur le front une envie rouge de forme spéciale, étoilée de longs traits jaunes rappelant par leur disposition les fameuses épingles d’or." (ch. XI, voir Wikisource)

Selon Jacques Sivan, la tache rouge de Sirdah forme un troisième oeil, "l'oeil non organique vers lequel convergent les deux yeux de Sirdah." Un agencement triangulaire où l'oeil rouge, incandescent, est auréolé de rayons d'or. Le chignon étoilé de la nourrice suisse est aussi pour lui "cet oeil abyssal par lequel les réalités multidimensionnelles ne cessent de se nouer dans le même temps qu'elles se dénouent, se dédoublent, se pluralisent pour toujours être l'autre qu'elles sont aussi. Chignon contenu, ramassé sur lui-même ("solidement natté") mais contenu aussi dans cet autre tourbillon, celui produit par la tempête  qui fut fatale au navire. Chignon vertigineux rappelant étrangement celui mythique de Madeleine, l'héroïne du film d'A. Hitchcock, Vertigo)."


Un peu plus loin, Sivan revient sur cette analogie en soulignant que dans le film la "mécanique spiralée est, elle aussi, génératrice de double."

" II m’écrivait qu’un seul film avait su dire la mémoire impossible, la mémoire folle. Un film
d’Hitchcock : Vertigo. Dans la spirale du générique, il voyait le Temps qui couvre un champ de plus en plus large à mesure qu’il s’éloigne, un cyclone dont l’instant présent contient, immobile, l’œil..." (texte de Sans soleil, dans le film de Chris Marker)

A ce stade, on peut quand même s'étonner de la convergence des thèmes : la triangulation, le jeu sur la mémoire, avec cette spirale figurée par le chignon, entre en écho direct avec La mémoire fantôme de Franck Thilliez, et sa spirale de Bernoulli. Les doublons automobiles se reflètent dans les innombrables jeux de doubles du roman, comme en témoigne cet autre passage de Sivan : "Le double du chignon est ici la figure de l'oeil. On sait que le nom du bateau qui transporte des Incomparables est le Lyncée. Lyncée est un des argonautes, célèbre pour sa vue perçante. Nous venons de voir que cette vue perçante est produite par le perpétuel travail des réalités dédoublantes qui n'en finissent pas de proliférer." Et dans une note appelée par Lyncée, la thématique du double est encore plus saillante : "Ce personnage de la mythologie grecque a intéressé Roussel non seulement pour sa vue perçante, mais aussi pour la querelle que son frère Idas et lui ont eue avec les jumeaux Castor et Pollux. Au cours de cette rixe, qui opposa en quelque sorte les deux doubles (les deux frères Lyncée et Idas sont parfois appelés les Dioscures messéniens pour les différencier des dinosaures Castor et Pollux), Lyncée fut tué par Pollux, tandis que Idas tua Castor mais fut frappé à son tour par la foudre de Zeus."

Et c'est l'océan Atlantique (dont on a vu qu'il s'associait au rat rhumeux de mon rêve) qui apparaît dans un autre passage où il est question du corset rouge porté par Rul, la reine condamnée par son ancien époux Talou VII. La scène évoquée est au chapitre II :

"Revenus à leur poste, les esclaves s’emparèrent de Rul, Ponukéléienne étrangement belle, seule survivante de l’infortuné trio. La condamnée, dont les cheveux montraient de longues épingles d’or piquées en étoile, portait au-dessus de son pagne un corset de velours rouge à demi déchiré ; cet ensemble offrait une frappante ressemblance avec la marque bizarre inscrite au front de Sirdah.

Agenouillée dans le même sens que Mossem, l’orgueilleuse Rul tenta en vain une résistance désespérée.

Rao enleva de la chevelure une des épingles d’or, puis en appliqua perpendiculairement la pointe sur le dos de la patiente, choisissant, à droite, la rondelle de peau visible derrière le premier œillet du corset rouge au lacet noueux et usé ; puis, d’une poussée lente et régulière, il enfonça la tige aiguë, qui pénétra profondément dans la chair.

Aux cris provoqués par l’effroyable piqûre, Sirdah, reconnaissant la voix de sa mère, se jeta aux pieds de Talou pour implorer la clémence souveraine.

Aussitôt, comme pour prendre des ordres inattendus, Rao se tourna vers l’empereur, qui, d’un geste inflexible, lui commanda la continuation du supplice.

Une nouvelle épingle, prise dans les tresses noires, fut plantée dans le second œillet, et peu à peu la rangée entière se hérissa de brillantes tiges d’or ; recommencée à gauche, l’opération acheva de dégarnir la chevelure en comblant successivement toutes les rondelles à lacet.

Depuis un moment la malheureuse ne criait plus ; une des pointes, en atteignant le cœur, avait déterminé la mort.

Le cadavre, brusquement appréhendé, disparut comme les deux autres." 

Sivan voit dans les oeillets par où la mort est donnée une "allusion à l'oeil, physiquement perçant de Lyncée se dédoublant sous la forme d'un chignon ; l'un et/ou l'autre se trouvant être contenus dans le tourbillon tempétueux de l'océan Atlantique qui les fait s'échouer, se défaire, pour à nouveau se reformer, à nouveau se recentrer selon des paramètres toujours identiques et toujours différents."






lundi 25 juillet 2022

L'échelle de Jacob

L'été, on le sait, est propice aux lucioles. J'en ai épinglé quatre récemment, puis me suis aperçu que l'an passé, à mi-juillet également, j'en avais repéré quelques-unes, que j'ai laissé filer sans prendre la peine de les consigner dans un article. Tant pis, je n'y reviendrai pas. En revanche, un motif était apparu à la même époque, que j'avais également négligé, et qui s'est rematérialisé grâce au livre d'Anouchka Vasak, 1797, Pour une histoire météore. C'est ce motif que je voudrais explorer aujourd'hui. Non sans quelque inquiétude, car il me semble essaimer dans de multiples directions, et le risque d'égarement ou de confusion est loin d'être négligeable. Considérons néanmoins la chose en son commencement.

A son début, il y a une conversation. Avec un détenu de la maison centrale de Saint-Maur. Ce jeune homme a une surprenante affection pour la grammaire. Il aime s'interroger sur la langue, lui qui avoue par ailleurs avoir été un piètre élève, sans goût pour l'école. Ainsi me parle-t-il d'un problème de définition du mot "échelle". Qu'il trouve contestable dans le dictionnaire dont il fait usage. Je n'ai hélas pas noté les détails précis de son réquisitoire. Seulement ce fait, déjà en soi étonnant, un prisonnier portant la plus grande attention au sens du mot "échelle".

La nuit suivante, un rêve se fait en somme l'écho de ce moment. J'en ai perdu le souvenir mais je me reporte aux notes du jour (13/07) : "Rêve très riche, je veux montrer quelque chose à l'aide d'un ordinateur mais je perds mes moyens, je ne sais plus, je suis très nerveux, une dame que je n'aime pas me critique, veut démontrer mon erreur. Agacement. Impression d'avoir à ma disposition un ensemble de documents très riches dont je ne parviens plus à démêler le sens. Paralysé."

Et puis voici que je découvre  Trillium, un poème de Louise Glück, extrait de L'iris sauvage, recueil en édition bilingue acquis à Bourges le 7 juillet (et dont je lisais un poème par soir, pas davantage, en essayant de capter ce que je pouvais dans la version originale - autant dire peu de chose - avant de me raccrocher  à la traduction). Trillium où l'on peut lire ces vers :

(...) Are there souls that need 
death's presence, as I require protection ?
Il think if I speak long enough
Il will answer that question, I will see
whatever they see, a ladder
reaching thorough the firs, whatever
calls them to exchange their lives - (...)

(...) Existe-t-il des âmes qui ont autant besoin
de la présence de la mort que moi, de protection ?
Il me semble que si je parle assez longtemps
je répondrai à cette question, une échelle 
tendue hors des sapins, tout ce qui
les incite à échanger leur vie avec d'autres - (...)

(Traduction : Marie Olivier, p. 31)

L'échelle qui donne le titre d'un poème un peu plus loin, page 70.

THE JACOB'S LADDER

Trapped in the earth,
wouldn't you too want to go
to heaven ? I live
in a lady's garden. Forgive me, lady ; 
longing has taken my grace (...)

L'ECHELLE DE JACOB

Piégé dans la terre,
ne souhaiterais-tu pas, toi aussi, aller
au paradis ? Je vis
dans le jardin d'une dame. Pardonnez-moi, madame,
si rêver m'a ravi ma grâce (...)


Marc Chagall, L'échelle de Jacob, 1973.

Rappelons que l'échelle (ou songe) de Jacob est un épisode célèbre de la Genèse. L’échelle de Jacob ou songe de Jacob est un épisode biblique du Livre de la Genèse. Résumé comme ceci dans Wikipedia : "Fuyant son frère Ésaü qui a juré de se venger à la suite de la bénédiction d’Isaac, Jacob se rend à la demande de sa mère à Haran pour trouver femme à marier dans la famille de celle-ci. Arrivé à Louz, il fait un rêve où il voit une échelle entre ciel et terre, d’où les anges descendent et montent. Dieu se révèle à lui et renouvelle l’alliance contractée avec ses pères. À son réveil, Jacob complète l’alliance et consacre l'endroit, qui sera désormais nommé Béthel."

Je m'avise aussi que l'échelle est un motif important du film vu le 13  au soir, à l'Apollo, Gagarine, de Fanny Liatard et Jérémy Trouilh. Youri, un jeune homme de seize ans habitant la cité Gagarine à Ivry-sur-Seine, essaie de sauver celle-ci de la démolition programmée. Un article dans AOC de la critique Occitane Lacurie, daté du 19 juillet 2021, montre que le film apporte un contre-point de vue saisissant à la vision habituelle que l'on donne des quartiers périphériques.

"Dans Gagarine, une grue de chantier cette fois, fait l’objet de deux séquences centrales du film. Alors que vient d’être annoncée la destruction imminente de Gagarine, Youri remarque le clignotement irrégulier du balisage aérien. Reconnaissant les lettres de son prénom formées en morse, il répond par ce qu’il devine être le prénom de sa correspondante. Au fur et à mesure de l’échange, la caméra s’éloigne des personnages pour laisser place à un dialogue entre la lueur rouge de l’immeuble et le phare blanc de la machine, filmé dans un champ-contrechamp aux dimensions grandioses.

Plus tard, le couple escalade la grue pour regarder ensemble la cité d’en haut, une dernière fois. Youri, pris de vertige, s’immobilise à mi-parcours : adopter un tel point d’observation est une véritable épreuve. Diana lui bande délicatement les yeux, pour qu’il ne soit pas tenté de regarder en bas, dit-elle, ou pour que ses yeux puissent s’habituer à cette nouvelle échelle des plans dans de bonnes conditions." (C'est moi qui souligne)


Deux sens du mot échelle sont présents dans l'extrait : l'échelle intérieure bien concrète de la grue qu'il faut escalader, et l'échelle au sens analogique de moyen de mesure et de comparaison.

L'échelle peut désigner aussi ce qui permet de monter ou descendre à bord d'un navire (échelle de coupée), et par extension, le lieu où un bâtiment pousse à terre une échelle, autrement dit une escale. Ainsi désignait-on les échelles du Levant comme les ports de la Méditerranée orientale autrefois soumis à la domination turque.

Ce mot même d'escale me renvoyait à un coffret de DVD que j'avais déniché à Noz peu de temps auparavant. Huit films rares de Raoul Ruiz, édités par la cinémathèque. Qui proposait en même temps une exposition virtuelle sur l'oeuvre de Ruiz, intitulée Escales.

Par ailleurs, je découvris qu'Adrian Lyne était l'auteur d'un Jacob's ladder, sorti en 1990, dont le héros, soldat américain au Vietnam, portait le même nom que le détenu que j'évoquais au début et par qui toute cette histoire a commencé. "Le scénariste et coproducteur Bruce Joel Rubin, nous dit Wikipedia, voyait dans le film une interprétation moderne du Bardo Thodol, le livre des morts tibétain. Avant d'écrire les scripts de L’Échelle de Jacob et Ghost, tous deux sortis en 1990, Rubin, de confession juive, a passé deux ans dans un monastère tibétain bouddhiste au Népal, après avoir écrit Brainstorm et Deadly Friend, deux films centrés sur la vie après la mort."

L'échelle présente aussi un double sens dans ce film. Elle désigne tout d'abord une drogue dont Jacob découvre, grâce au chimiste Michael Newman qui l'avait conçue, que son bataillon avait été l'objet d'un test sans le savoir ("surnommé Ladder (échelle) aux États-Unis, le gaz BZ ou benzilate de 3-quinuclidinyle est un agent incapacitant anticholinergique bloquant l'action de l'acétylcholine dans le système nerveux. C'est une substance toxicologique non létale étudiée dans le cadre d'un programme de recherche par les forces armées des États-Unis, les stocks américains ont été détruits en 1988)."

L'échelle s'impose aussi à la toute fin du film dans son sens biblique, quand Jacob comprend que ses visions n'étaient que des manifestations de son état mental et qu'il a bien été poignardé par un membre de son unité. "Apaisé, il retourne dans son ancien appartement familial, retrouve les derniers souvenirs de sa vie avant de voir son fils Gabriel au pied d'un escalier et l'invitant à monter vers la lumière."


Les échelles se sont donc imposées une nouvelle fois en ce mois de juillet. Nous verrons comment au prochain épisode.

lundi 18 juillet 2022

Quatre lucioles

Rappel en forme d'auto-citation : "j'ai plusieurs fois désigné sous le terme de lucioles ces petites bulles synchroniques, minuscules coïncidences ne s'inscrivant pas dans un grand rhizome proliférant, un réseau de correspondances serrées, mais éclatant avec un bel ensemble comme un pétillement de hasards débridés." On se doute, continuai-je, que ce phénomène ne se manifeste pas tous les jours, le dernier en date remontait à décembre 2020, avec les résonances à la porte de bronze. 

A décembre 2020, et mai 2021, il faudra donc ajouter juillet 2022. 

Tout commence le 8 juillet*, où je vais voir à l'Apollo un film de Guillermo del Toro, L'échine du diable (El espinazo del diablo), sorti en 2001. Du réalisateur, je connaissais l'admirable Labyrinthe de Pan (2006), mais pas ce film, qui en anticipe certains thèmes, en se plaçant dans le même cadre de la guerre civile espagnole. Carlos, un garçon de douze ans dont le père est décédé, est placé à Santa Lucia, un orphelinat catholique perdu en pleine campagne. Il doit affronter les brimades des autres enfants et la brutalité de Jacinto, le gardien. Lors d'un défi qu'on lui impose, il découvre dans le sous-sol du bâtiment le fantôme d'un enfant mutilé...

Le film doit son titre à la singulière occupation du docteur Casares, homme féru de poésie et partisan de la cause républicaine : il vend aux villageois l'échine du diable, un alcool obtenu à partir d'eau-de-vie baignant dans des flacons contenant des foetus humains.



Deux jours plus tard, je passe au couvent des Cordeliers, où se déroule tout l'été l'exposition Chromies contemporaines, qui rassemble 80 oeuvres créées entre 1950 et 1990, appartenant à la collection du musée de Châteauroux. Dans le Dortoir des Moines, je retrouve deux dessins de Fred Deux, un grand artiste dont j'ai souvent parlé ici. Or, en regardant le triptyque posé contre le mur du fond, la figure centrale surtout me fait irrésistiblement penser à l'échine du diable de Guillermo del Toro :


La photo plus rapprochée que je prends ensuite, par le jeu des reflets provoqué par les éclairages, accentue encore l'aspect foetal monstrueux.


Je note alors ce jeu d'écho entre le film et le dessin, mais ne peux le rapprocher d'aucune des thématiques qui m'occupent en ce moment. 

Deux jours plus tard, voulant voir le tour de France (eh oui, j'aime voir le tour de France, surtout quand il arrive dans la montagne), je tombe sur Arte (qui ne diffuse pas le Tour, on s'en doute) mais c'était la dernière chaîne vue la veille. Et c'est pile au moment où débute Le Train, de Pierre Granier-Deferre. J'ai déjà vu plusieurs fois ce film sorti en 1973, tiré d'un roman de Georges Simenon, mais il suffit de quelques minutes pour que je me laisse embarquer à nouveau. Jean-Louis Trintignant et Romy Schneider sont si émouvants qu'on passe sur certaines invraisemblances (comment peut-il être si ingénu quand elle lui parle de l'antisémitisme allemand ? comment, lui, réparateur de radios qui plus est, peut-il ignorer à ce point une réalité qui existait aussi pleinement en France ? il est vrai que cela renforce a contrario son côté lunaire et son humanité).


Le soir-même, je retourne à l'Apollo voir, avec l'ami Nunki Bartt, le Mystery Train de Jim Jarmusch. Soirée prévue la semaine précédente mais ce n'est que devant le grand écran que je fais la relation avec Le Train de l'après-midi. Ce film de 1989 est un triptyque se déroulant à Memphis, dans le Tennessee, la ville d'Elvis Presley, trois histoires croisées avec au centre, le miteux hôtel Arcade, où les personnages se retrouveront sans le savoir dans trois chambres différentes.


Et je commence sérieusement à envisager l'émergence des lucioles quand je découvre une troisième coïncidence. Celle-ci est purement textuelle. A la fin du livre Au bonheur des morts, Récits de ceux qui restent, de Vinciane Despret (La Découverte, 2015, 2017), magnifique essai offert par ma fille Pauline, je lis les lignes suivantes : "Christophe Pons notait, dans sa propre recherche en Islande, qu'on ne peut manquer, en écoutant les différents messages transmis par les défunts, d'être frappé par leur extrême banalité. C'est exactement le sentiment que tous ceux avec qui je suis allée ont ressenti. Les morts ne disent souvent pas grand chose." (p. 166) La philosophe rendait compte ici de son expérience avec des groupes spirites, faisant intervenir des médiums. 
Or, je lisais en parallèle, dans le Lieu tranquille,** un livre arraché au désherbage de la médiathèque, Révérence à la vie, des conversations de Théodore Monod avec Jean-Baptiste de Tonnac (Grasset, 1999). A la toute fin du livre, celui-ci dit au vieux savant que c'est un peu dommage qu'il ne puisse pas faire un petit livre une fois passé de l'autre côté : "cela nous rendrait bien service." Ce à quoi Monod répond : "Je pourrais emporter un téléphone portable. Il y a la solution du spiritisme mais, à la vérité, ces expériences sont toujours très décevantes. Les morts qui sont censés converser avec les vivants ne disent que des banalités ! Il y a des volumes entiers de révélations spirites qui ne sont que des platitude accablantes. Cela ne vaut pas la peine de s'aventurer dans cette voie-là."

Des banalités, le constat est partagé, mais Vinciane Despret est moins pessimiste : "Ils [les morts] donnent le plus souvent des encouragements ou des conseils :"Tu devrais un peu t'occuper de toi" ;  "des gens t'aiment et tu ne les crois pas" ; "tu dois avoir plus confiance en toi". Ils ne disent pas grand-chose mais ils font. Ou plutôt, ils activent, ils font faire."

Trois lucioles : l'échine du diable, le train, les banalités des morts. Mais sont-ce vraiment des lucioles ? Je m'aperçois qu'elles forment réseau à leur tour, car un thème les fédère toutes : la mort, les fantômes. Fantôme de l'enfant mutilé du film de Guillermo del Toro (sans compter que la voix off du début et de la fin est celle d'un fantôme, précisément celui du bon docteur Casares, qui préparait l'échine du diable). Fantôme du film de Jarmusch, dont la seconde partie se nomme Ghost, où  Luisa, une jeune italienne, vient chercher le cercueil de son mari, mais, contrainte de passer une nuit à Memphis, se fait escroquer dans un restaurant par un loustic qui lui affirme que le fantôme d'Elvis lui serait apparu un an auparavant. Il lui aurait demandé de transmettre son peigne à Luisa quand il la rencontrerait. L'homme exige vingt dollars pour la commission. Partageant ensuite sa chambre d'hôtel avec Dee Dee, bavarde invétérée, ex-petite amie de Johnny (personnage apparaissant dans la troisième histoire, joué par Joe Strummer), le fantôme d'Elvis lui apparaît.

Cinqué Lee & Screamin’ Jay Hawkins in Mystery Train

Michel Guarnieri écrit en janvier 2020 dans le magazine The Spool, que le film est "Jim Jarmusch 's Love Letter to the Ghosts of Memphis". Christophe Honoré affirme de son côté que "Jarmusch arrive à envisager le cinéma comme un acte de nécromancie, on a l’impression qu’il convoque toujours des fantômes."

J'en étais là de ma réflexion lorsque je me suis rendu dans les monts du Lyonnais pour aider au déménagement de mon fils Adrien et de sa petite famille. Trois jours à Chambost-Longessaigne, inconnu semble-t-il du réseau Orange (ce n'est par exemple que le lendemain que je connus le résultat de l'étape de l'Alpe d'Huez). Bon, ce dimanche matin, je décide tout de même de m'informer de la marche du monde et j'achète le Journal du Dimanche, le JDD que je n'avais pas acheté depuis des lustres. Le parcours rapidement, et suis surtout intéressé (je vais en découper la page et laisserai le reste dans le Rhône) par un article d'Alexis Campion sur les "Pépites d'Avignon". Il focalise sur deux spectacles qu'il dit cultes, dont l'un est La mastication des morts, de Patrick Kermann. Que je ne connaissais absolument pas avant ce jour.

La Mastication des morts, Groupe Merci, 2022 © Luc Jennepin

"Le titre claque, le dispositif est aussi original que saisissant avec ses 22  comédiens et sa quinzaine de figurants allongés dans des cercueils ouverts à la nuit tombante. Le public, équipé de petits tabourets pliants, déambule entre les tombeaux, de manière à s’approcher et à se poster où il veut. Bigre, les macchabées sont bavards ! L’un était un poilu en 1917. Un autre a fait Mai  68. Voici un accidenté de la route et, tiens ! il y a un fossoyeur… Tous enterrés dans le même village imaginaire, ils content leurs histoires. Acclimaté, le spectateur devient complice amusé. Les gisants claquent des dents, se lèvent. À travers leurs souvenirs de la vie, la mémoire du XXe siècle refait surface.

Créé ici même en 1999, cet « oratorio funéraire » a marqué le public au point d’entrer illico dans la légende. Légende avivée par le suicide, le 29 février 2000, de l’auteur, Patrick Kermann. « Nous nous sentions décapités et en même temps portés par le bel élan de ce spectacle joyeux, c’était très étrange », se souvient Joël Fesel, scénographe historique du groupe Merci, ce collectif théâtral dont Kerman fut le premier auteur."

Or, de retour à Châteauroux en fin d'après-midi, revenant sur ma page d'accueil après trois jours d'absence, je vois sur la colonne Autres sentes, un billet de François Bon intitulé #40jours #36 | Novarina, Kermann, aux morts. Publié ce jour-même. Cela m'interpelle évidemment, j'y vais de suite et lis : "Dans sa La mastication des morts, Patrick Kermann revient dans le cimetière de son village d’enfance, où chaque nom résonne, où chaque allusion est une histoire. Dans ce livre qu’on est quelques-uns à considérer comme culte, ce sont les morts eux-mêmes qui prononcent, mais quoi ? leur éloge ? il serait faux. Leur portrait ? Il est déformé, lacunaire. Parfois une protestation. Parfois un simple aphotegme. Parfois à la première personne, parfois leur biographie emballée de façon plus neutre." Sauf que François Bon a écrit La macération des morts, et personne apparemment n'a signalé l'erreur. Ce que je fais illico. Et il rectifie, fatigue de fin de marathon, écrit-il.

Cette quatrième luciole vient bien sûr à l'appui des trois autres. Les morts sont encore à l'honneur. F. Bon encore : "Et, une fois le cimetière reconnu, une fois la traversée commencée, peut-être n’y aurait-il qu’à écouter. Les écouter eux, les morts."

Je ne saurais mieux dire.

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* Dans son article du jour, il mit le mot âme dans La vie mode d'emploi, l'ami Rémi Schulz écrit :

"Je me souvenais avoir écrit des anagrammes relatives au Compendium, à partir de "naissance et mort". Le 8 juillet, j'ai cherché dans les archives de la liste Oulipo, et les ai retrouvées:

âmes contraintes
c'est son art animé
en tacites romans
âmes contraintes
naissance et mort

J'ai aussi cherché le mot "diable", ce qui m'a fait redécouvrir un message de Robert Rapilly, intitulé Diable !, et posté le 8 juillet 2013, exactement 9 ans plus tôt. 

[...]

Certaines choses sont fort difficiles à croire, mais je jure, et Robert peut en témoigner aussi, que ce 8 juillet 2022 il a posté un autre message intitulé Diable !, mais je n'en ai pris connaissance que deux jours plus tard, parce que je croyais que c'était le message que je m'étais envoyé quelques heures plus tôt. Aucun autre message avec pour seul objet "Diable" n'a été posté sur la liste de 1999 à 2022."

** L'article sur lequel débouche ce lien sur le Lieu tranquille, obtenu grâce à une recherche interne sur le site, évoque (et cela je ne m'en souvenais aucunement) l'afturganga, sorte de fantôme islandais évoqué par Fred Vargas dans Temps glaciaires, puis Sans Soleil de Chris Marker, tourné en Islande, et enfin la série Katla, vue sur Netflix (Katla est un volcan, situé au sud de l’Islande, recouvert par le glacier Mýrdalsjökull).