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mardi 26 novembre 2024

De pierre et d'os

Dans l'article précédent, j'ai établi un parallèle entre Madame de Sévigné (d'après le séminaire d'Hélène Cixous) et Eva, la narratrice de Dors ton sommeil de brute, de Carole Martinez. L'amour qu'elles vouent, l'une et l'autre, à leur fille est pour ainsi dire hors-norme, démesuré. Hélène Cixous parle pour Sévigné d'un amour absolument passionné et fou.

Il se trouve qu'à la même période j'ai été conduit à lire De pierre et d'os, de Bérengère Cournut (Le Tripode, 2020). Je ne l'avais pas choisi, c'est encore une fois F., le détenu que j'accompagne à la centrale de Saint-Maur dans le cadre de Lire pour en sortir, qui l'avait sélectionné dans le catalogue. De pierre et d'os n'a, à première vue, aucun rapport avec les deux œuvres précitées. C'est l'histoire d'une jeune fille inuit, Uqsuralik, qui est séparée de sa famille par une fracture nocturne de la banquise. Il va lui falloir survivre, seule dans ce paysage glacé. Elle parviendra à rejoindre un groupe, composé de trois familles, au sein duquel elle va devoir faire sa place. Aucune date n'est donnée, tous les personnages de l'histoire sont des Inuits, tout se passe donc en un temps où les Blancs n'ont pas encore pénétré cette civilisation du Grand Nord.


Uqsuralik devient la femme d'un chasseur, Tulukaraq, mais un jour celui-ci ne revient pas d'une expédition en kayak. A nouveau seule, enceinte, elle marche vers le nord en espérant atteindre un camp de chasseurs : "L'enfant que je devine en moi n'est pas plus lourd qu'une aile d'oiseau, mais il dévore mon sommeil et ma joie. / Je m'allonge sur la plage et j'attends le secours de quelqu'un. Si personne ne vient, je marcherai dans l'eau jusqu'à soulager cette vie qui me prend et qui, en hiver, ne résistera pas." (p. 65). Il est étonnant de retrouver dans ce passage une tonalité semblable à celle d'Eva qui, avant l'accouchement, affirme : "Je panique, c'est trop violent, je ne tiendrai pas, je ne veux plus être là, je veux partir." (p. 19) Et, encore plus étonnant, de revoir l'image de l'aile d'oiseau au moment-clé de l'expulsion : "Et j'expulse... un bruissement d'ailes. Je sens des plumes me caresser l'entrejambe, des dizaines d'ailes blanches battent contre mes cuisses ouvertes, je vois des oies sauvages s'échapper de mon corps, tout un vol d'oies sauvages partir à tire-d'aile avec ma douleur et gagner le ciel bleu de ce petit matin de mai."(p. 21)

Une autre figure, que l'on peut dire mythologique, intervient au moment de la naissance dans les deux romans, celle du Géant. Carole Martinez : "Haletant sous le masque qu'on m'a interdit de retirer, [...] je m'accroche à n'importe quoi, aux images qui surgissent dans ma tête, ces illustrations du Géant égoïste et de Nils Holgersson, des livres que j'adorais enfant, et que j'ai ressortis hier pour cette créature qui se fraye un chemin jusqu'à notre monde." Bérengère Cournut : "Sauniq appelle le bébé par des petits noms que je n'entends pas. Je ne vois que son visage noir devant la lampe qui vacille. Son ombre immense sur la tente me rappelle le géant qui m'avait parlé sur l'île où j'étais arrivée avec ma chienne." (p. 81)

Sauniq, la vieille chamane qui fait en somme office de sage-femme, reprend ensuite le bébé et lui murmure plusieurs noms à l'oreille. Mais le bébé ne réagit pas. Un peu plus tard, Sauniq redonne le bébé en disant : "Ta fille s'appelle Hila. C'est le nom du cosmos... et celui de ma mère." Pour Sauniq, c'est donc l'esprit de sa mère qui s'est transporté dans le corps de ce nouveau-né. Cet épisode de l'histoire est suivi par l'un des nombreux chants qui ponctuent le roman, ici appelé Chant de Sauniq à sa petite mère, où l'on peut entendre par exemple : 

Mmm mmm, arnaliara
Petite mère adorée
C'est une telle joie de te retrouver

Sauniq ayant souhaité adopter Uqsuralik, voilà une bien curieuse situation familiale, résumée à la page 88 : "J'ai maintenant une mère qui est également la fille de ma fille, et dont je suis aussi la grand-mère : nous sommes un cycle de vie nous trois, et les autres se trouvent naturellement reliés à nous par leurs liens à Sauniq."

Cette intrication a des résonances avec La Recherche proustienne, aussi extraordinaire que cela puisse apparaître, compte tenu des environnements si dissemblables, la toundra et Illiers-Combray, la banquise et le boulevard Hausmann... Mais rappelons-nous, je l'ai déjà noté, Madame de Sévigné est dans La Recherche comme "l'ombre, le double, la compagne, la copine de la grand-mère et de la mère." Et Hélène Cixous d'ajouter : "Le narrateur fait réciter, rejouer par la grand-mère, qui est d'abord mère principale, la mère qui, étant deuxième mère, devient première mère une fois que la grand-mère a disparu, et le narrateur, petit à petit, lui aussi, devient Madame de Sévigné ; tout le monde est un peu Madame de Sévigné dans cette affaire." (p. 296)

Les frères Proust et leur grand-mère paternelle Virginie Proust, vers 1876.
 

Il y a entre les trois oeuvres (Sévigné/Proust, Cournut, Martinez) un jeu d'échos formidable. Dors ton sommeil de brute comporte aussi un personnage de chamane. Miria, femme-médecine navajo qui va avoir un rôle essentiel à la fin du livre. Mais il faut avant cela évoquer l'événement déclencheur, un cri formidable poussé par tous les enfants de la planète pendant leur sommeil. Un rêve collectif qui court à la vitesse de la rotation terrestre dans la nuit du 1er au 2 février. Bientôt suivi d'autres rêves qui font intervenir des grenouilles puis des moustiques, entraînant des désordres considérables où l'un des personnages, Serge, un colosse solitaire, vraie résurgence de la figure du Géant, voit une réédition des neuf plaies d’Égypte de la Bible. Nageant en pleine irrationalité selon Eva, neurologue de profession, spécialiste justement de l'étude des rêves :

"J'avais toujours exploré le rêve avec nos outils occidentaux, IRM, électroencéphalogrammes, utilisé la pharmacopée pour guérir les malades atteints de troubles du sommeil paradoxal, et jamais je n'avais songé que ces gens, qui rêvaient sans verrou, étaient ailleurs considérés comme des chamans.
- Ils utilisent même les ressources qu'offre la nature pour amplifier leurs songes. Jimson weed, peyotl, ayahuasca, autant de substances sacrées dans d'autres cultures et rejetées par la nôtre. Notre propre civilisation a autrefois considéré rêves et rêveurs autrement. Dans la Bible, comme dans les mythes antiques, le divin s'est adressé aux hommes dans leur sommeil. Le rêve portait une voix universelle et prophétique. Dieu parle par des songes, par des visions nocturnes." (p. 213)

Le rêve est sans surprise un motif important dans l'histoire d'Uqsuralik. Ainsi rêve-t-elle d'un homme-lumière plusieurs nuits d'affilée. Et, un jour, au cœur d'une nuit d'hiver, Sauniq annonce aux membres du groupe qu'Uqsuralik a fait un rêve où le ciel rejoint la mer :" Nous allons bientôt recevoir de la visite." Le rêve est prémonitoire. Au septième été d'Hila, la petite fille tombe dans une langueur étrange, son corps est mou, "elle a la consistance de la glace qui fond au printemps." Elle va être sauvée par un étranger rencontré sur la banquise, un chaman lui aussi, qui va entreprendre un voyage intérieur pour sauver Hila, dont le tarniq, l'âme principale selon les Inuits, s'était envolée et "si elle ne revenait pas bien vite, son corps serait bientôt sans vie". Cet étranger c'est Atanaarjuat, l'homme rapide*, ou encore Naja, le Goéland.

De même qu'Hila est sauvé par le chaman, Lucie (qui a huit ans, autrement dit presque le même âge) a été sauvé dès le début du roman par le bon géant Serge alors qu'elle allait se noyer dans les marais. Et c'est lui qui la protège encore à la fin en la cachant dans un espace dit sacré, près d'un étang, dans une cahute** de pêcheur.

Cette fin, nous en parlerons un autre jour.

______________________

* Allusion probable au film de 2001 de Zacharias Kunuk.

** Ce mot, cahute, que l'on retrouve dans le poème de Baudelaire qui donne son titre au roman :

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur ;
Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.


mercredi 20 novembre 2024

Dors ton sommeil de brute

J'ai raconté dans l'article précédent, Le goût du néant, comment  a surgi cette intuition d'ouvrir sans délai, alors que la nuit était bien avancée, le roman de Carole Martinez, Dors ton sommeil de brute. Il me faut maintenant ajouter que ce ne fut pas la seule de cette journée-là. Je veux parler d'intuition. De ce mystère qu'est l'intuition, quand elle vous traverse (et croyez-bien que c'est très loin d'être tous les jours), qui vous fait abandonner tout ce que vous faisiez l'instant d'avant, imposant sa nécessité quand bien même elle se teinte aussi d'absurde. Et absurde était bien sûr le désir de replonger le 16 novembre dans Lettres de fuite, l'énorme recueil des séminaires qu'Hélène Cixous donna entre 2001 et 2004. Absurde parce que j'avais au moins trois autres livres en route ce jour-là, et qu'il eût été logique de s'en tenir là, d'en finir au moins un. Mais non, il fallait que j'y revienne, alors que plusieurs mois s'étaient écoulés depuis ma dernière incursion dans le pavé. Et voilà, je déboule donc page 295, Lettres de la mère à la mère, ou la nudité du père. Où Hélène Cixous convoque la figure de Madame de Sévigné. Et ma première réaction, c'est plutôt du recul. Quoi, Madame de Sévigné, que je ne connais guère que par les lointains souvenirs de la classe de Français au lycée, qu'est-ce qu'une Madame de Sévigné peut encore nous dire en ce XXIème siècle ? Et puis j'avance tout de même parce que Cixous n'en reste pas bien sûr aux clichés et qu'elle assure que Madame de Sévigné occupe une place à part dans le grand courant de l'écriture littéraire en France, qu'elle est, par exemple, bel et bien inscrite dans La Recherche de Marcel Proust : "Madame de Sévigné, elle est un personnage ; elle est là comme l'ombre, le double, la compagne, la copine de la grand-mère et de la mère." L'ombre, le double... là je commence à tendre l'oreille, on arrive tout de suite sur les motifs que je traque. Il faut lire la suite : "Quand on lit le début de La Recherche, il serait enrichissant de revenir un petit peu à Madame de Sévigné, à la fois parce qu'on entendrait aussi - Proust fait appel à elle ou la fait venir pour cela - les battements de son cœur et cette histoire absolument étonnante de relation-passion entre Madame de Sévigné et sa famille. On sait que l'objet absolu de sa passion c'est sa fille, mais il n'y a pas que la fille, toute sa famille est là, fils, enfants de la fille..., et ses affectivités, ses tendresses, ses élans, ses fureurs - parce que ce sont des fureurs - maintiennent dans un état d'exaltation une famille supplémentaire qui accompagne la famille du narrateur dans Proust."(p 296)


"Entre Madame de Sévigné et Madame de Grignan, dit plus loin Hélène Cixous, quelque chose est déplacé : Madame de Sévigné - c'est criant - a avec sa fille un rapport de liaison ; c'est un objet d'amour absolu, illimité. [...] Avec Madame de Sévigné, il n'y a pas de tabou sur l'inceste ; elle parle à sa fille, elle l'aime et elle lui déclare son amour, sa flamme d'une manière qui est hors-tabou." (p. 299)

Or, ce même 16 novembre, j'ai commencé aussi la lecture de Dors ton sommeil de brute, j'ai dépassé le poème baudelairien et découvert l'accouchement de la narratrice, une neurologue qui ne voulait pas avoir d'enfant et qui a fini par céder devant l'insistance de Pierre, son mari. A ses yeux, la naissance était quelque chose d’écœurant et d'horrifique : "Je savais bien que je n'étais pas faite pour ça ! Pour être mère ! Je n'aurais jamais dû céder, mais je cède toujours à Pierre et de plus en plus facilement." (p. 21)

Huit ans plus tard, quelques pages seulement plus loin, Eve est avec sa fille, Lucie, au bord d'un lac "rose de flamants et de sel". Et rien n'est plus pareil : "Lucie s'était installé en moi en quittant mon ventre. Un lien s'était tissé, le seul qui valait désormais à mes yeux, j'étais prise dans le tissu du monde grâce à ce nœud unique. Moi qui ne voulais pas d'enfant, j'étais fascinée par cette gamine, comme amoureuse, pire qu'amoureuse. Et désormais, plus rien n'avait d'importance, tout ce qui m'avait tenue jusque-là et obligée à précipiter ma vie : mes recherches, l'hôpital, mon couple, l'humanité qui battait de l'aile... Seule comptait la prodigieuse vitalité de Lucie." (p. 27, c'est moi qui souligne)

Comment ne pas être frappé par cette coïncidence, ces rapports mère-fille en fusion chez Madame de Sévigné et dans cette fiction contemporaine, dans ces deux textes supports de ma double intuition ?

Un troisième livre va trianguler cette résonance. Ce sera pour la prochaine.


mercredi 22 mai 2024

Mes forêts sont de longues traînées de temps

Appel de la crue
Appel au flot sombre des mots criblés d'ajours
A la boue bouleversant le mol balancé des rives
Au tourbillon tourbeux à la tombe certaine
Que monte la hargne des troncs la clameur des biefs
Qu'elle m'emporte en sa main noire d'aragne bègue
Qu'elle précipite les nuits sur le versant lissé des jours
Qu'elle ébouriffe les toits et ventile les ruelles

Soif du poème 

Besoin en ce temps-ci de boire à la source vive de la poésie. Après avoir découvert en mars dernier le recueil étincelant de Maya Angelou, Et pourtant je m'élève, j'ai acheté le 13 avril Mes forêts, d'Hélène Dorion (Coll. Sacoche, Bruno Doucey, 2021), "première Québécoise et première femme vivante au programme du baccalauréat", nous dit la quatrième de couverture, mais ce n'est évidemment pas pour ça que je l'ai choisie alors que je ne n'en avais jamais entendu parler, mais bien plutôt pour ce qui suivait : "vit environnée de lacs et de forêts, de fleuves et de rivages, de brumes de mémoire et de vastes estuaires où la pensée s'évase." Car le besoin de poésie que j'éprouvais alors (et continue d'ailleurs d'éprouver) coïncidait aussi avec la soif d'espace, de terre et de ciel, de nuages, de rivières, de chemins creux et de lisières. C'est à haute voix que je lus la plupart des pièces du recueil, dont celui-ci qui en est l'ouverture :
Mes forêts sont de longues traînées de temps
elles sont des aiguilles qui percent la terre
déchirent le ciel
avec des étoiles qui tombent
comme une histoire d’orage (...)

Deux jours plus tôt, j'étais passé par la médiathèque où j'avais emprunté L'invité du miroir d'Atiq Rahimi (dont j'ai parlé ici), La mémoire délavée de Nathacha Appanah et Incendire, le dernier récit d'Hélène Cixous. De ce dernier j'ai commencé la lecture le 13 avril. Or, au cœur de ce livre brasillait le Grand Incendie de La Teste-de-Buch de juillet 2022, les feux de forêt en Gironde au milieu desquels Hélène Cixous était prisonnière, en sa maison d'Arcachon. D'une Hélène l'autre, je m'aviserai plus tard que j'avais mis en oeuvre le mot-valise du titre, Incendire, en disant justement les poèmes tombés d'Orion avant de plonger dans une prose où je relevai par exemple : "Celui-là est arrivé brûlant et dégageant une odeur de chair calcinée et éternellement il crépite encore dans notre mémoire, le seul que le temps et les vigoureuses équipes de l'Oubli ne réussissent pas à éteindre et aujourd'hui il flamboie dans mes forêts de rêve." (p. 47)

Mes forêts de rêve. Ainsi "mes forêts" étaient-elle partagées d'une rive à l'autre de l'Atlantique. Plus tard, le 25 avril, résonnèrent les deux vers d'Hélène Dorion : "Mes forêts sont des bêtes qui attendent la nuit/pour lécher le sang de leurs rêves."

Un autre mot allait produire sa gerbe d'étincelles : ce si beau mot d'aiguille présent dès l'envoi ("elles sont des aiguilles qui percent la terre") et que je retrouve le 3 mai page 100 :

dans un magma
elles se sont mises à tourner
les particules lumineuses
les saisons    la Terre   les planètes
l'aiguille a percé la mince couche de bleu
elle a chassé l'éternité

en même temps que dans le recueil de poèmes de Roberto Bolaño paru dernièrement au Seuil, et dont je me suis emparé immédiatement :

Quand l'aiguille à force d'être appelée
se transforme en fleur dans l'obscurité
de ton corps qui ferme les yeux (p. 95)



Et il faut dire encore que la traversée d'Incendire m'a conduit à reprendre l'étude de Lettres de fuite, le séminaire 2001-2004 d'Hélène Cixous, cet énorme pavé de 1182 pages édité par Marta Segarra. La séance du 22 décembre 2001 interrogeait la thématique du sang et se terminait par l'évocation d'un texte de Jacques Derrida, Circonfession, texte, précise Cixous, qui commence par des histoires de sang, et elle cite un passage, la scène de la prise de sang, que je vous redonne ici (sans les notes en italique de l'écrivaine) :

[...] avant la prise de sang, lorsque, par exemple, dans mon enfance, et je me rappelle ce laboratoire dans une rue d'Alger, la peur et la vague d'un glorieux apaisement s'emparaient à la fois de moi, me prenaient aveugle dans leurs bras, à l'instant précis où par la pointe de la seringue s'assurait un passage invisible, toujours invisible, pour l'écoulement continu du sang, absolu, absous en ce sens que rien ne semblait s'interposer entre la source et l'embouchure, le dispositif assez compliqué de la seringue n'étant introduit à cette place que pour laisser le passage et disparaître en tant qu'instrument, mais continu en cet autre sens que, sans l'intervention maintenant brutale de l'autre, qui, décidant d'interrompre le flot une fois la seringue, toujours dressée, retirée du corps, repliait vivement mon bras vers le haut et pressait le coton à l'intérieur du coude, le sang eût pu inonder encore, non pas indéfiniment mais continûment jusqu'à m'épuiser, aspirant ainsi vers lui ce que j'appelai : le glorieux apaisement. "(cité p. 153-154)

L'aiguille n'est pas nommément citée, mais qu'est-ce d'autre que "la pointe de la seringue" ?  

lundi 15 avril 2024

I am the ghost

Que la chanson Funiculi Funicula soit connue au Japon, nous en avons une preuve dans le manga Hôzuki le stoïque, de Natsumi Eguchi. Le fait était signalé dans la notice de Wikipedia, et j'ai pu retrouver l'exemplaire concerné (volume 1, chapitre 6)  à la médiathèque. L'origine napolitaine de la chanson, son lien au funiculaire du Vésuve sont clairement indiqués.


Il faut croire que la publicité est dans son ADN, car en voici une version japonaise adaptée pour la promotion d'une certaine Oda City :


Bon, on est loin de Jeanne Moreau.

Tout cela c'était pour information. Plus intéressant, me semble-t-il, est le commentaire que déposa Monsieuye Am Lepiq le même jour, à 16 h 39, c'est-à-dire avant la publication de l'article. Commentaire au bas d'un article ancien, Passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre, du 9 janvier 2020 : "Je lis depuis hier ce livre de Daniel Sangsue, "Les fantômes comme les chats choisissent leurs maîtres" (La Baconnière), et je me dis incessamment qu'il est fait précisément pour vous. Amicalement..." Je ne connais pas du tout Daniel Sangsue, mais cette préconisation amicale m'a intrigué de suite, et j'ai commandé le livre un peu plus tard.

Ensuite je m'aperçus qu'un autre article ancien, Miroir dans le miroir, du 4 février 2021, était deuxième au top 10 des articles les plus consultés (et il l'est toujours à ce moment précis). Or, il s'ouvrait sur cette citation d'Hélène Cixous, extrait d'Une autobiographie allemande : "Il faut que vivants, morts, fantômes, personnages de rêve soient doués d'une parole frappante, soient des fabricants d'étincelles."
(p. 51), ainsi que sur ce paragraphe :

Eve, la mère d'Hélène Cixous, était au coeur d'Hyperrêve. Morte à cent trois ans, elle continue d'exister pour sa fille. Dans l'entretien de Libération, elle se dit "convaincue qu’elle est par là. Elle est assise avec mes chats". Et quand on lui fait la remarque qu'il y a beaucoup de morts dans ses livres, et s'il y a lieu de parler de "fantômes", elle dit que le problème, c’est de ne pas avoir les bons mots : "Quand on parle de fantômes, on se dit que ce sont des morts. Mais pour moi, ce sont des vivants. J’entends tout à fait ma mère me commenter certaines choses et intervenir dans mon existence. Il n’y a pas qu’elle bien sûr. Je fonctionne de cette manière."

Les chats et les fantômes étaient par là aussi associés. Bon, dès lors je suis en alerte, les fantômes semblaient faire une entrée en force dans mon petit quotidien. A la médiathèque, après avoir déniché le manga funiculien, je ne peux bien sûr m'empêcher d'emprunter plusieurs nouveautés, dont le dernier récit d'Hélène Cixous, Incendire. Mais aussi le dernier opus d'Olivier Rolin, auteur hautement apprécié, Jusqu'à ce que mort s'ensuive. Sous-titré "Sur une page des Misérables". Et c'est sur ce livre que j'ai d'abord jeté mon dévolu. Normal, pour quelqu'un qui, en 2012, a réalisé  pour la forteresse de Cluis-Dessous le spectacle  Les Misérables 62, histoire d'une adaptation du célèbre roman hugolien par un village berrichon (j'avais même ouvert un blog pour l'occasion, voir le lien).

Cette fameuse page des Misérables, je ne l'avais pas traitée dans le spectacle, et pour cause, elle ne se situait même pas en 1832, l'année de l'insurrection qui occupe le coeur du roman. Victor Hugo opère un flash forward et se transporte en juin 1848, où deux barricades s'opposent : « La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple », l'une commandée par l'ex-officier de marine Frédéric Cournet, l'autre par l'ouvrier Emmanuel Barthélémy. Deux hommes qui se retrouveront à Londres en 1852, pistolet à la main, pour le dernier duel mortel de l’histoire anglaise, Englefield Green, un pré dans les environs du château de Windsor (Rolin y est allé, il est sûr à 98 % que c'est bien là que s'est déroulé l'événement). A l'auberge de Barley Mow, une inscription rappelle encore le duel : c'est là que Cournet fut transporté et où il mourut quelques heures plus tard.

"Le patron de l'auberge, ou celui que je juge tel, est un grand costaud à barbe et à moustache blond-roux ressemblant assez au marin dont la tête ornait autrefois, entourée d'une bouée de sauvetage, les paquets de cigarettes Player-s Navy Cut. Il me sert a stone bass (maigre, ou courbine, en français) dont je n'ai pas à me plaindre, accompagné d'un verre de pinot grigio (deux, soyons honnête : un pour le poisson, un pour Cournet). [...] En partant, le marin de Player's me dit qu'il n'a jamais rencontré le fantôme de Cournet et ma lenteur d'esprit fait que c'est seulement une fois dehors sous la pluie qui s'est remise à tomber et fait briller le vert de l'herbe, que je songe que j'aurai dû lui répondre : "I am the ghost, c'est moi le fantôme." (150-151)


Dans un bel article d'AOC sur le livre de Rolin, Laurent Demanze commence par ces mots : "Écrire la lecture : Olivier Rolin s’est donné pour ainsi dire le programme esquissé par Roland Barthes dans S/Z et trop peu réalisé aujourd’hui. « Ne vous est-il jamais arrivé, lisant un livre, de vous arrêter sans cesse dans votre lecture, non par désintérêt, mais au contraire par afflux d’idées, d’excitations, d’associations ? En un mot, ne vous est-il pas arrivé de lire en levant la tête ? » Jusqu’à ce que mort s’ensuive est précisément cet afflux d’associations et cette enquête rêveuse dilatant à force de recherches et d’hypothèses une page des Misérables pour lui donner 200 pages d’ampleur.

C'est à un pareil afflux d'associations que je fus témoin en ces jours d'avril. Le motif des fantômes n'était que le premier d'une suite de thèmes récurrents, jusqu'à un événement tout à fait surprenant que je narrerai plus tard. 

mardi 26 juillet 2022

Je me jetai à genoux au point H

"L'échelle, écrit Anouchka Vasak, - escalier, estrade, scala, strada - alerte sur un dispositif subjectif déterminant chez Stendhal. 1797 est peut-être le moment où il se cristallise, comme en témoignent les petits dessins du tableau de l'école centrale." (1797, Pour une histoire météore, p. 352)

Stendhal au tableau de M. Dupuy (A : Ardoise). Source : Stendhal, ville de Grenoble, Bibliothèque municipale, Vie de Henry Brulard, volume 2


Pour explorer ce motif des échelles, l'historienne choisit de partir du lieu-dit Les Echelles, en Savoie, où Henri Beyle/Stendhal vécut "quelques jours d'intense bonheur, en 1790, année de la mort de sa mère, ou 1791- voilà qui change tout, mais de la mère dans cette excursion aux Echelles, il n'est pas question." Elle montre combien l'échelle, "concrète, encombrante, est présente dans Le Rouge et le Noir, et à plusieurs reprises." Au nombre des exemples, la "grande échelle du jardinier" qui permettra à Julien Sorel de monter jusqu'à la chambre de Mathilde de La Mole. L'échelle serait-elle un symbole, au sens d'"incarnation d'une idée abstraite" ? Et, selon cette perspective, serait-elle "un symbole du désir et de la jouissance stendhalienne" ?
Elle propose plutôt de revenir à ce souvenir d'enfance des Echelles - raconté dans la Vie de Henry Brulard, l'autobiographie inachevée -, moment de jouissance suprême, "bonheur subit, complet, parfait", au point qu'Henri (Beyle/Brulard) peine à le raconter : "La difficulté, le regret profond de mal peindre et de gâter un souvenir céleste où le sujet surpasse trop le disant me donne une véritable peine au lieu du plaisir d'écrire." Qu'est-ce qui provoque un tel bonheur ? Eh bien, c'est tout d'abord que le voyage, qui dure alors sept heures, fait disparaître à jamais la tante abhorrée, Séraphie, le père détesté, Chérubin (quels noms pour ces mauvais anges !), "le rudiment, le maître de latin, la triste maison Gagnon de Grenoble, la bien autrement triste maison de la rue des Vieux-Jésuites." Et puis, en positif, il y a la tante, Camille Poncet, "la bonté et la gaieté même", "l'objet du plus ardent désir" depuis que le jeune Henri avait entrevu un instant, un an ou deux avant ce voyage, "sa peau blanche à deux doigts au-dessus du genou comme elle descendait de notre charrette couverte."

A ce chapitre succède le chapitre 14, "Mort du pauvre Lambert", Lambert, valet de chambre de son grand-père, "garçon fort intelligent", qu'il considère comme son ami et auquel il disait tout. En cueillant une feuille du mûrier sur lequel il élevait des vers à soie, il tomba et c'est sur une échelle qu'on rapporta son corps. Soigné "comme un fils" par le grand-père, il décède malgré tout au bout de trois jours.
"Je connus la douleur pour la première fois de ma vie. Je pensai à la mort.
L'arrachement produit par la mort de ma mère avait été de la folie où il entrait à ce qu'il me semble beaucoup d'amour. La douleur de la mort de Lambert fut de la douleur comme je l'ai éprouvée tout le reste de ma vie, une douleur réfléchie, sèche, sans larmes, sans consolation."

Dessin du « Lieu ou Lambert sciait les bûches » (L) et du point « H » d’où Henry se donne « des paroxysmes de douleur » en se souvenant de l’ami perdu. La bûche, la lame et la corde de la scie sont à voir sur la droite. Source : Stendhal, ville de Grenoble, Bibliothèque municipale, Vie de Henry Brulard, volume 1 — R.299 (1) Rés.


C'est encore au point H que se rend Henri quand on annonce la mort de Séraphie, la tante honnie :

"Un soir d'hiver, ce me semble, j'étais dans la cuisine vers les sept heures du soir, au point H vis-à-vis l'armoire de Marion. Quelqu'un vient me dire : "Elle est passée." Je me jetai à genoux pour remercier Dieu de cette grande délivrance."

Anouchka Vasak suggère que le point H est peut-être lié à l'échelle : "non seulement à la notion de gradation ("série continuée et progressive"), étant entendu que le point H serait le climax de cette progression, mais aussi à l'échelle ou l'escalier comme objet. Le point H est ce lieu paroxystique du plaisir et de la jouissance, de l'émotion, comme la Scala de Milan. Point, pointe, punctum."

Je saute par-dessus bien des conjectures intéressantes pour en arriver à la conclusion de Vasak :

"La difficulté où est Stendhal de préciser la date (96, 97, 98 ?) est significative de la période, et conforme à la pensée météore qui s'ouvre avec elle. Pourquoi Stendhal est-il un des premiers à le révéler, avec la désinvolture qui est la sienne, dont témoigne également l'inachèvement de l'autobiographie ? Peut-être parce qu'il est un des premiers à accueillir, à assumer et à mettre en scène la travail de la mémoire subjective dans l'Histoire. Ce que Stendhal initie aussi, c'est un rapport inconscient au signifiant, structurant du sujet. En France, les oeuvres de Jacques Derrida et Hélène Cixous, elle-même grande amatrice de Stendhal, systématiseront ce "travail" au sens analytique : l'empreinte du signifiant dans le sujet. Il me plaît de penser  que c'est Stendhal qui, vers 1797, a ouvert la voie." (pp. 370-371)

Lisant ce chapitre, j'ai donc établi le rapport avec ce motif de l'échelle apparu l'année dernière et que je n'avais pas alors relaté. Mais je me suis également souvenu d'un roman de Philippe Sollers où il était question à plusieurs reprises de la Vie de Henry Brulard. Il s'agissait de La Fête à Venise (1991), un livre important pour moi car sa lecture coïncide avec la naissance du concept d'archéo-réseau. Stendhal y apparaît dès la première page et le second paragraphe :

"C'est le 18 septembre 1846 que Le Verrier écrit sa fameuse lettre à Galle. Celui-ci la reçoit le 23 et, la nuit suivante, profitant d'une carte récente et corrigeant une légère erreur de calcul, observe pour la première fois au téléscope la présence de Neptune. On dit que Le Verrier avait mauvais caractère. Possible. J'aime son nom, parmi d'autres. J'aime qu'Henri Beyle, plus connu sous le pseudonyme de Stendhal, note qu'il a commencé la rédaction de ses souvenirs le 20 juin 1832, "forcé comme la Pythie". Il a quarante-neuf ans, il est à Rome. Il s'arrête le 4 juillet de la même année, abandonnant son manuscrit sur ces mots : "La chaleur m'ôte les idées à 1h 1/2."On devrait tout laisser inachevé, c'est mieux." (pp.11-12)

Ces souvenirs, c'est bien sûr Vie de Henry Brulard. Qui revient à plusieurs reprises dans la suite du roman. Ainsi, page 153 :

"On ne parle pas assez des croquis de lieux et de situations que Stendhal accumule dans ses manuscrits posthumes, topographie émotive et rapide. Il n'a rien à perdre, tout à retrouver. J'étais là, j'allais de là à là, sa mémoire est debout devant lui, tableau noir, carte militaire, partition de musique, souvenirs marqués géométriquement  avec leur halo vivant de contrainte ou de joie. Ainsi pour l'annonce de la mort de Séraphie, la soeur de sa mère, sa persécutrice :  "Je me jetai à genoux au point H pour remercier Dieu de cette grande délivrance." Le dessin représente la cuisine où il se trouvait (il a quatorze ans) quand la nouvelle ("Ell est passée") a été dite ; la petite cour près de la cuisine ; une grande table ; un point O, "boîte à poudre qui éclata", et sa présence donc, au point H (il s'appelle Henri et sa mère perdue  bien-aimée Henriette). D'autres fois, il est en H.H.H. C'est beaucoup plus qu'un récit, une incision à vif, une scarification, une stèle. Un peu comme les Grecs, après un raid victorieux, dressaient un trophée. Réhabiter le point H, tout est là pour qui s'est beaucoup comprimé, et pour cause, dans le temps et l'espace." (pp. 153-154)

Au troisième paragraphe du roman, était apparue Luz, vingt-trois ans, née en 1966 à Los Angeles, étudiante en physique et astronomie à Berkeley. Rencontre par hasard au Louvre avec le narrateur, Pierre Froissart. J'ai déjà écrit (c'était le 6 juillet 2009) que Luz était un nom pour moi primordial : "Luz, la lumière en espagnol, est un nom primordial pour moi, car c'est avec lui que j'ai ouvert l'Archéo-réseau, en février 1991. Deux livres déroulaient en parallèle des échos improbables : Une saison chez Lacan, de Pierre Rey, et La Fête à Venise de Philippe Sollers. L'héroïne de celui-ci se nommait elle aussi Luz, elle était née en 1966 à Los Angeles et avait les yeux très bleus : description qui convenait bien à celle avec qui je partageais ma vie à l'époque.

Sollers citait lui-même un passage d'Hemingway : "Par une soirée brûlante, à Padoue, on le transporta sur le toit d'où il pouvait découvrir toute la ville. Des martinets rayaient le ciel. La nuit tomba et les projecteurs s'allumèrent. Les autres descendirent et emportèrent les bouteilles. Luz et lui les entendirent en-dessous, sur le balcon. Luz s'assit sur le lit. Elle était fraîche et douce dans la nuit chaude."

L'échelle de Jacob, au coeur de l'article précédent, m'avait conduit à relire Le fin murmure de la lumière, ce livre d'entretiens et d'essais de Claude Vigée (Parole et Silence, 2009). J. Lequime interroge ainsi le poète : Dans Le silence de l'Aleph, vous dites : "Jacob se repose en un lieu jadis appelé Louz, la ville de l'amandier. Cet arbre fleurit précocement, sa splendeur reste unique et solitaire. Son fruit est fait de lumière cachée, d'une huile gardée dans les écorces opaques de l'espace et du temps. Louz, le lieu de la séparation et de la sainteté, le site de l'amandier verra mûrir sur l'arbre du rêve de Jacob un fruit d'éternité : Beth-El sera son nom nouveau. En hébreu, l'amande (shaqed) est l'anagramme de la sainteté (qodesh)".
Et Claude Vigée de poursuivre  : "Aux yeux du prophète Jérémie, l'évocation si imagée de la fleur d'amandier précoce est porteuse du souvenir comme e l'annonce de la grâce divine, fût-ce au pire moment de la vie d'Israël. La fleur de l'amandier, parce qu'elle s'épanouit au coeur de l'hiver dans les monts de Jérusalem couverts de neige, annonce le retour possible de la grâce perdue, le mûrissement à venir  de l'amande (shaqed) sur les branches nues et givrées de l'amandier de la promesse divine (shqédiyah). Toute la poésie de la Bible s'appuie sur des choses concrètes ; l'esprit divin invisible s'y incarne dans les créatures vivantes et, de manière plus générale encore, dans tous les objets sensibles de notre univers.

Enfin, un autre souvenir de lecture me revint en mémoire, qui était le premier chapitre de Vertiges de W.G. Sebald,  Beyle ou le singulier phénomène de l'amour. Chapitre par ailleurs évoqué dans un article de juillet 2016, My eyes begin to be obscured. J'y mentionnais une intéressante étude de Ludovic Burel dans la revue Textimage qui nous apprenait  que "Sebald a tiré la quasi totalité des images illustrant le chapitre, soit onze images sur treize, de l’Album Stendhal publié en 1966 par les éditions Gallimard, dans la collection de la Pléiade." Il observe ainsi que la paire d'yeux (encore une) de la page 18 provient d'un recadrage très serré d'un portrait de Stendhal jeune de 1802.




Plusieurs de ces images sont des dessins de Stendhal* tirés de Vie de Henry Brulard, comme celui-ci :



Le fort de Bard, "Excepté pour le moral […] j'arrivais donc au S[ain]t-Bernard poule mouillée complète. […] A chaque pas tout devenait pire."(Vie de Henry Brulard).
Croquis de Stendhal extr. du manuscrit Vie de Henry Brulard.
Bibliothèque municipale de Grenoble, R. 299(3) Rés., f° 397

__________________
* Le manuscrit complet a été numérisé par la Bibliothèque municipale de Grenoble.


vendredi 7 janvier 2022

Le rêve, parloir des morts

 A Marie (1971 - 2019)


Dans mon dernier article, Rivendell and Liverpool, j'ai poursuivi ce parallèle Jung-Tolkien apparu à la toute fin de l'année 2021. En faisant appel aussi à un rêve personnel qui m'a conduit à relire Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet. Par curiosité, je me suis repenché sur les articles d'Alluvions où son nom apparaît. Ils ne sont pas très nombreux car je ne connaissais absolument pas cet écrivain avant janvier 2020, et la vision du film Les Envoûtés de Pascal Bonitzer.  C'est en cherchant à mieux comprendre le sens de ce film étrange que je suis tombé sur un entretien avec le réalisateur, qui recelait le passage suivant :

Vous dites que vous ne montrez rien mais vous avez tout de même filmé un rêve…

Qui ne montre pas grand chose… Ce rêve me paraissait une scansion importante. Après le retour du cimetière, la nuit où Coline et Simon ont fait l’amour dans une espèce de désespoir, il fallait qu’Azar se manifeste. Le rêve est l’un des moyens par lesquels les morts se rappellent à nous. Mon ami Pierre Pachet, l’un des disparus auxquels le film est dédié, disait du rêve que c’est « le parloir des morts ». J’aime beaucoup cette expression."

Il se trouve - et je finissais l'article là-dessus - que le film est sorti au cinéma le mercredi 11 décembre, ce même jour où ma petite soeur Marie est morte à l'hôpital de Limoges. Elle aurait eu 49 ans ce mardi 7 janvier 2020, où je publiais ces lignes.

Azar (Anabel Lopez) dans Les Envoûtés

Dès lors, je ne tardai pas à découvrir l'oeuvre de Pachet, dont je trouvai quelques éléments à la médiathèque. C'est ainsi que je lus Loin de Paris, un recueil de chroniques préfacé par Pierre Michon. L'article qui en rendait compte s'achevait sur une résonance avec Albert Camus, où la mort - je le constate à l'instant - trouva encore à se glisser : 

J'avais commencé, je l'ai dit, la lecture de l'essai d'Albert Camus, L'été. Dans la partie nommée L'énigme, cette nuit-là je lus ceci :

"Mais nous avons appris, loin de Paris, qu'une lumière est dans notre dos, qu'il nous faut nous retourner en rejetant nos liens pour la regarder en face, et que notre tâche avant de mourir est de chercher, à travers tous les mots, à la nommer." (p .150) [C'est moi qui souligne]

La troisième mention de Pierre Pachet est également en toute fin d'article, à la date du 25 août 2020, avec Lilith ou le métier de vivre, consacré à un essai de Chantal Thomas déniché chez une bouquiniste d'Aubusson, au retour d'un petit voyage sur le plateau de Millevaches. Il y était question de Cesare Pavese et de Primo Levi. Là encore, je terminais en notant que j'avais écrit l'article "en partie en écoutant "Les gestes de la survie", Pages arrachées à Primo Levi (2/5), avec Pierre Pachet (France-Culture)."

Enfin, le 4 septembre, je rendais compte de ma découverte enthousiaste de l'écrivaine britannique Deborah Levy, avec les deux premiers tomes de sa living autobiography. Et, en passant, je notai une coïncidence avec un motif retrouvé aussi chez Pierre Pachet (dont je venais juste d'achever ma première lecture d'Autobiographie de mon père) :

"Le premier tome de Deborah Levy commence ainsi :

"Ce printemps-là, alors que ma vie était très compliquée, que je me rebellais contre mon sort et que je ne voyais tout bonnement pas vers quoi tendre, ce fut, semblait-il, sur les escalators de gares que je pleurais le plus souvent. La descente se passait bien, mais quelque chose dans mon immobilité et le mouvement ascendant provoquait cette réaction. Comme surgies de nulle part, les larmes coulaient de mon corps et le temps que j'arrive au sommet et sente le souffle du vent, je devais vraiment prendre sur moi pour arrêter de sangloter. A croire que la vitesse de l'escalator m'entraînant dans son ascension était l'expression physique d'une conversation que j'entretenais avec moi-même. Les escalators, qui dans les premiers temps de leur invention, étaient connus sous le nom d'"escaliers roulants", ou "escaliers magiques", s'étaient mystérieusement transformés en zones dangereuses." (p. 9)

Ce motif singulier (et on me l'accordera, pas si fréquent) de l'escalator, je devais le retrouver le même jour après avoir achevé Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet, la première oeuvre des neuf composant le recueil Un écrivain aux aguets, publié cette année chez Pauvert, après la mort de cet écrivain que j'ai évoqué ici au début de l'année [...]. Dans la présentation du texte suivant, Le grand âge, publié pour la première fois en 1992 au Temps qu'il fait, Yaël Pachet écrit : " Le grand âge est une observation au coeur même de la violence du temps : l'auteur s'immisce dans l'espace qui sépare les plus vieux des plus jeunes dans une sorte d'incompréhension mutuelle. Profitant de son âge charnière (il a alors cinquante-quatre ans) et des relations privilégiées qu'il entretient avec des êtres proches et plus vieux que lui, dans lesquels on peut reconnaître sa mère mais aussi le traducteur Pierre Leyris et sa femme Betty Leyris, Pachet mène l'enquête. Il se tient en équilibre devant un escalator et décrit la cathédrale en mouvement que représente un corps encore capable de se mouvoir dans la foule et d'adopter le rythme d'une machine." (p. 133, c'est moi qui souligne)

En octobre dernier, je lus Etat des lieux, le troisième et semble-t-il dernier tome de l'autobiographie de Deborah Levy, puis son seul roman publié en France et réédité en Points/Seuil, sous l'eau. Or, il se trouve que celui-ci est préfacé par Chantal Thomas. Autrement dit, ces deux femmes, qui n'avaient d'autre rapport que d'être rattachées l'une et l'autre à l'écrivain Pierre Pachet dans le cadre de simples articles, se retrouvent associées étroitement sur cette publication. Chantal Thomas écrit que "la forme romanesque permet à Deborah Levy de déployer un goût du surréel et du baroque, une liberté fantasque, qui font de cette semaine niçoise un condensé à la fois drôle et tragique des infinis virtualités de l'existence.", avant de citer un passage de Ce que je ne veux pas savoir, qui évoque justement ce roman Sous l'eau :

"Le piano muet, la fenêtre qui s'ouvre comme une orange et le carnet polonais que j'avais emporté à Majorque étaient liés à mon roman qui n'était pas encore sorti à l'époque, Sous l'eau. Je réalisai que l'écriture de ce livre était pour moi comme une opération à coeur ouvert (pour parler comme un chirurgien) dans les questions qu'il posait : "Que fait-on d'un savoir qui nous empêche de vivre ? Que fait-on de ce qu'on ne veut pas savoir ?" Tandis qu'elle regarde de sa chambre d'hôtel la neige qui tombe sur les frondaisons d'un palmier, Deborah Levy se pose une autre question, plus directe : "Devrais-je accepter mon sort ?"

Comme j'ai ouvert ici sur le rêve, je ne peux pas ne pas mentionner la citation liminaire du roman, emprunté au n°1 de La Révolution surréaliste de 1924 :

"Chaque matin, dans toutes les familles, les hommes, les femmes et les enfants, s'ils n'ont rien de mieux à faire, se racontent leurs rêves. Nous sommes tous à la merci du rêve et nous nous devons de subir son pouvoir à l'état de veille."

Il est tout de même singulier que j'aie rangé, bien avant de constater cette association Thomas-Levy, les deux premiers tomes de l'autobiographie juste à côté du dernier essai de Chantal Thomas, De sable et de neige (évoqué ici le 5 février 2021).

Il me plaît aussi que le livre à côté de celui de Chantal Thomas soit Les coïncidences exagérées de Hubert Haddad.

Cela m'a donné envie de retourner me promener dans les pages vibrantes du livre de Chantal Thomas. Bien qu'il soit pour l'essentiel situé dans le cercle d'enfance du bassin d'Arcachon, il s'en évade sur la fin pour un séjour à Kyoto, sous la neige un 31 décembre : "Bientôt la neige s'est densifiée. Les mêmes rues qui m'avaient paru si désolées s'aimaient maintenant des gens heureux de cette rare coïncidence : une tempête de neige un soir de 31 décembre. Se fêteraient ensemble l'événement de la neige et le passage en la nouvelle année, l'année du Lapin." (p. 194)

Quelques pages plus tôt, elle expliquait qu'aux approches du nouvel an, il lui était impossible, où qu'elle soit, d'oublier la proximité avec la date anniversaire de la mort de son père. Ces jours préliminaires de réjouissances avaient pour elle "une résonance lugubre". Cette mort, je l'avais noté dans l'article où une recherche googlisante m'avait conduit sur un billet du blog de Fabien Ribery, L'intervalle, publié très exactement le 7 janvier 2021, un an plus tôt jour pour jour :

Le 2 janvier 1963 arrive, comme une grande jatte de fraises empoisonnées, la mort : « J’expérimentais cela : qu’il existe dans la souffrance un seuil de démesure à partir duquel ses manifestations sont toutes aussi folles les unes que les autres, et nécessairement en deçà. » Puis : « Le médecin avait fourni une explication scientifique. Elle n’ébranlait pas en moi la conviction que mon père était mort de silence, comme on meurt de solitude ou de faim. »

Et puis voici la rencontre : "Heureusement, pour retrouver les défunts, il y a l’écriture, et les rêves, et même les hyperrêves à la façon de Hélène Cixous rêvant de son ami Jacques Derrida décédé, ou de Gwenaëlle Aubry retrouvant son père dans un songe (lire Personne). " [C'est moi qui souligne]

Il s'agissait alors de la rencontre entre Hélène Cixous et Chantal Thomas, toutes deux si fortement reliées à ce bassin "initiatique" d'Arcachon. Encore une fois le rêve était de la partie (et même ici l'hyperrêve). Quant à Personne, de Gwenaëlle Aubry (née en 1971), je lis, sous la plume de Benjamin Fau (Le Monde du 17 septembre 2009), qu'il s'agit d'un "portrait cubiste et polyphonique, d'une écriture touchante d'élégance et de retenue, Personne est l'autobiographie à deux voix d'une relation père-fille, dont chaque fil délicatement tissé d'impressions, de souvenirs et de parole concourt à recréer la figure d'un homme attachant et complexe, étranger au monde comme - car ? - à lui-même." Ce qui nous rappelle, bien sûr, l'Autobiographie de mon père, de Pierre Pachet.

"Depuis longtemps je ne veille plus à maintenir dans une séparation absolue temps immobile et dévorateur du deuil et le temps productif et mobile de l'envie de vivre. Les deux s'interpénètrent. A l'improviste le plus souvent, comme lorsque j'ai lu dans Personne, de Gwenaëlle Aubry, ce rêve de son père : "Peu de temps après sa mort et alors que, déjà, je savais que j'écrirais sur lui (ce livre aurait été de toute façon, mais tant qu'il était vivant, ç'aurait été un livre noir, plein d'aveux et de violences), il m'est apparu en rêve, dans l'un de ces rêves si denses, si précis et si francs qu'il sont l'irruption d'une présence. Il était assis, massif, grave, apaisé, à la barre du vieux voilier qu'il ancrait jadis dans la bais d'Arcachon et, sans me quitter des yeux, sur la mer calme et comme fondue au ciel à force de clarté, il s'éloignait."

J'étais sidérée. Comme si François-Xavier Aubry, un homme avide de jouer tous les rôles proposés par la société, anxieux de tâter tous les personnages (du jeune juriste prometteur au vieux clochard, en passant par le professeur à La Sorbonne) et mon père, indifférent ou même étranger au théâtre du monde, ne faisant plus qu'un pour voguer sur le même bateau et sur la même eau, le regard tourné vers leur fille orpheline, vers la part muette qu'ils avaient creusé en elle, leur seul héritage, dont il me faudrait, à moi en tout cas, de longues années pour y voir ma vraie richesse.

Le deuil revient à l'improviste, comme les rêves, avec les rêves, ou bien selon une fatalité.

Et les dates relèvent de la fatalité." (pp. 1887-188)

 


jeudi 4 mars 2021

L'Ecorché de Maisons-Alfort

Revenons à Paris. Revenons à Austerlitz. Revenons à Jacques Austerlitz que nous avons laissé au zoo du Jardin des plantes, avec la balzacienne Marie de Verneuil, dont il est dit ensuite, sans transition, qu'elle partait chez ses parents et ses proches, deux ou trois fois par mois, près de Compiègne ou en Picardie, ce qui ne manquait pas, confie Austerliz au narrateur, de susciter en lui une certaine angoisse. Or, que fait-il en ces fins de semaine  marquées par l'absence ? Il part "explorer les périphéries de la capitale, prenant le métro pour aller à Montreuil, Malakoff, Charenton, Bobigny, Bagnolet, Le Pré-Saint-Gervais, Saint-Denis, Saint-Mandé ou ailleurs.

"Je parcourais les rues dépeuplées et prenais des centaines de clichés de ce que j'appelais des vues de banlieues, dont le vide et la désolation, je le compris plus tard, correspondaient exactement à mon état d'âme."
Loin de conjurer le vide provoqué par le départ de Marie de Verneuil, il choisit de s'enfoncer dans cet abîme de déréliction de la proche banlieue. L'acmé de ces expéditions se situe à Maisons-Alfort, au Musée anatomique de l’École nationale vétérinaire, où il découvre par un dimanche lourd de septembre, sans croiser le moindre visiteur, les préparations, exposées dans les vitrines, qui lui paraissent monstrueuses, et dont le summum se situe fort logiquement à la section de tératologie où, comme par hasard, resurgit le souvenir de Napoléon :

" (...) tous les monstres imaginables et inimaginables, des veaux januséens ou à deux têtes, des cyclopes avec un os frontal surdimensionné, un être humain né le jour où l'empereur fut banni sur l'île de Sainte-Hélène, à qui ses jambes collées donnaient des allures de sirène, un mouton à dix pattes et des créatures horribles constituées de guère plus qu'un lambeau de pelage, une aile tordue ou une moitié de serre. Mais le plus effroyable est encore, dit Austerlitz, reléguée à l'arrière dans le dernier cabinet du musée, la composition équestre grandeur nature que, à la période postrévolutionnaire, Alexandre Evariste Fragonard, anatomiste et préparateur alors au sommet de sa gloire, a écorchée le plus artistement qui soit, si bien que dans les couleurs du sang caillé, apparaissent parfaitement les fibres du muscle bandé du cavalier, mais aussi celles du cheval qui, pris de panique, part au galop, et aussi toutes les veines bleutées, tous les tendons et ligaments ocre jaune."

Écorché d'un cheval et de son cavalier réalisé entre 1766 et 1771 par Honoré Fragonard

(Il y a une erreur dans le récit de Sebald, dont on peut se demander si elle est volontaire ou non : l'anatomiste en question n'est pas Alexandre-Evariste Fragonard, mais Honoré Fragonard, cousin germain du peintre bien connu Jean-Honoré Fragonard, né comme lui la même année 1732*. 

C'est au retour de cette visite qu'Austerlitz fait un malaise dans le métro et ne revient à lui qu'à l'hôpital de la Salpêtrière, "où j'avais été transporté, admis dans une de ces salles communes où gisent souvent quarante hommes ou plus, quelque part dans cet immense complexe de bâtiments où les frontière entre hôpital et établissement pénitentiaire ont de tous temps été incertaines, et qui s'est pour ainsi dire développé de lui-même au fil des siècles pour constituer un univers à part entière entre le Jardin des plantes et la gare d'Austerlitz."

Nous voici d'une certaine manière revenu au point de départ. Pendant des jours et des jours, raconte Austerlitz, à demi conscient, il erre en imagination dans un écheveau de couloirs infinis, de voûtes, de galeries et de grottes, où reviennent en boucle les noms de différentes stations de métro - Campo-Formio, Crimée, Champs-Elysées, Iéna, Invalides, Oberkampf, Simplon, Solferino, Stalingrad - une liste où prédominent les souvenirs de bataille et l'empreinte napoléonienne (ainsi Simplon, par exemple, vient de la rue du Simplon, qui fait référence au col du Simplon, situé dans les Alpes suisses reliant le Valais et le Piémont, où Napoléon fit édifier une route en 1807). Et il s'en faut de peu qu'il ne se perde tout entier dans ce délire. Heureusement, il fut sauvé par un infirmier à l'oeil vif :

"Qui sait, dit Austerlitz, ce qu'il serait advenu de moi à la Salpêtrière, quand je ne me souvenais de rien, ni qui j'étais, ni qui j'avais été, ni quoi que ce soit d'autre, et que je disais dans diverses langues des choses qui n'avaient ni queue ni tête, comme on me le rapporta plus tard, qui sait ce qu'il serait advenu de moi si un infirmier du nom de Quentin Quignard, à l'oeil vif et à la chevelure d'un roux flamboyant, n'avait découvert dans mon calepin, sous les initiales à peine visibles M. de. V., l'adresse du 7 de la Place des Vosges que Marie, après notre première conversation dans le café sous les arcades du Palais-Royal, avait inscrite dans un espace resté vacant entre deux de mes annotations."
Un détail m'intrigue : Sebald n'est guère familier du name dropping et donne assez rarement le nom des gens qu'il croise dans ces excursions, or, dans ce passage, il insiste sur ce nom de Quentin Quignard : réminiscence d'un épisode réel de sa vie et expression d'une reconnaissance ? Je ne sais, mais ce Quignard m'en évoque bien sûr un autre, croisé souvent ces temps-ci : son œil est vif aussi (mais la chevelure n'a rien d'un roux flamboyant...), prénommé Pascal. Et la question se pose : Sebald a-t-il voulu faire signe vers Pascal Quignard ?

Qu'il y ait des liens entre les deux oeuvres est indubitable : le rédacteur du blog anglo-saxon Time's Flow Stemmed écrit ainsi, en décembre 2015 : "Pascal Quignard’s work belongs in a no-mans-land between what is long since past and what is still to come, reeling on the edges between literature, antiquarianism and philosophy. Texts like The Roving Shadows and Abysses seem so fresh yet also inevitable in terrain carved by writers like Calasso, Sebald, John Berger and Cixous." Et là, c'est non seulement Sebald qui est cité, mais aussi John Berger et Hélène Cixous, déjà croisés aussi à maintes reprises.

Mais c'est peut-être une fausse piste. On y reviendra.

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* Un film de Philippe Le Guay ( que je n'ai jamais vu), sorti en 1989, se nomme Les deux Fragonard. "Jean-Honoré Fragonard, peintre très célèbre du XVIIIe siècle, prend un jour pour modèle une jeune lavandière dont il tombe amoureux, Marianne. Mais le sinistre Comte Salmon d'Anglas projette d'assassiner la jeune femme et de la livrer à Cyprien Fragonard, anatomiste afin que ce dernier dissèque le modèle..."


 

vendredi 26 février 2021

On écrit toujours avec une main coupée

" (...) je rappelle ce que veut dire date. Étymologiquement, c'est du latin data, ce qui est donné ; mais c'est un reste d'expression, car l'expression complète, c'est littera data, lettre donnée. Il s'agit d'une expression latine assez récente, qui ne date pas de l'époque romaine mais du Moyen Age, du latin médiéval, et c'est une expression juridique, les premiers mots de la formule indiquant la date à laquelle un acte juridique, notarial ou autre, était rédigé ; ces lettres-là étaient données. Il nous reste de cela la date, mais aussi l'ombre de cette expression originaire, littera data, lettre donnée."

Hélène Cixous, Lettres de fuite, Séminaire 2001-2004, Gallimard, 2020, p.28. 

Je voudrais revenir sur cette affirmation de Victor Toubert : "Sebald entourait fréquemment les dates dans ses livres, y cherchant hasards, coïncidences, significations, construisant ses propres livres sur ces coïncidences." Il poursuit ainsi : "Muriel Pic a montré comment la place accordée aux dates, chez Sebald, ne correspond pas seulement à une obsession chronologique ou historique, mais remplit une fonction poétique, ces dates prenant le visage d’une anecdote ou d’une figure astrologique, formant la trame d’une constellation, d’un montage qui vise à dépayser le temps, à l’étrangéiser."*

Ce qui est extraordinaire, c'est que je retrouve cette interrogation sur la date dans Lettres de fuite d'Hélène Cixous. Et pas n'importe où, à la page qui suit celle de la citation de l'autre jour sur Albertine disparue. Au verso de Proust, elle dit revenir à ce 11 septembre 2001, à cette catastrophe qui vient de se produire à deux mois du présent séminaire, et pour cela prend une petite citation dans Schibboleth, le texte de Derrida, qu'elle dit être "scandé par une réflexion sur la date" : "Parle-t-on jamais d'une date ? Mais parle-t-on jamais sans parler d'une date ? D'elle et depuis elle ? [c'est une question de fond] Qu'on le veuille ou non, qu'on le sache, l'avoue, le dissimule, une parole est toujours datée." Le texte se réfère, dit-elle, à Paul Celan, puis elle prolonge par une plus longue citation, dont je redonne une partie ici :

"Dans certaines conditions, du moins, dater revient à signer. Inscrire une date, la consigner, ce n'est pas seulement signer depuis une année, un mois, un jour, autant de mots qui ponctuent le texte de Celan, mais aussi depuis un lieu. Tels poèmes sont datés de Zürich, Tübingen, Todtnauberg, Paris, Jérusalem, Lyon, Tel Aviv, Vienne, Assise, Cologne, Brest, etc. Au début ou à la fin d'une lettre, la date consigne un "maintenant" du calendrier ou de l'horloge ("alle Uhren und Kalender", seconde page du Méridien), autant que l'ici d'un pays, de la contrée, de la maison en leur nom propre. Elle marque ainsi, à la pointe du gnomon, la provenance de ce qui se trouve donné, en tout cas envoyé, et, que cela arrive ou non, destiné."

Couverture du calendrier de Kempten de W.G. Sebald, année 1993

Muriel Pic signale de son côté que l'agenda de Sebald est un calendrier de Kempten, dont une page, dit-elle, est reproduite dans Séjours à la campagne. Je crois bien qu'il s'agit là du seul livre de Sebald que je n'ai pas lu, je ne comprends d'ailleurs pas vraiment cette lacune. Par bonheur, j'en ai retrouvé sur le net un extrait, les vingt premières pages qui contiennent le début d'Une comète dans le ciel, une note d'almanach en l'honneur de l'ami rhénan, c'est-à-dire l'écrivain allemand Johann Peter Hebel.  Sebald affirme que s'il n'arrête pas de lire et de relire les histoires de "son almanach", c'est que "tout à fait incidemment" son grand-père, "dont la langue en de nombreux points rappelait celle de l’ami de la famille, avait l’habitude d’acheter à chaque nouvelle année un calendrier de Kempten où il consignait au crayon à encre les fêtes de ses parents et amis, la date de la première gelée, de la première chute de
neige, l’arrivée du foehn, les orages, la grêle ou autres phénomènes atmosphériques, et à l’occasion, sur les pages réservées aux notes personnelles, une recette pour fabriquer du vermouth ou de l’eau-de-vie de gentiane
."


 

Et, par bonheur encore, j'ai découvert grâce à cette recherche sur le calendrier de Kempten, la thèse de Victor Toubert, soutenue semble-t-il en 2019, et intitulée Entre le livre et la lampe : représentations et usages de l’érudition chez Pierre Michon, W.G. Sebald et Antonio Tabucchi. Je recherche le mot-clé Kempten dans ce vaste écrit de plus de 400 pages et je lis ceci : 

"Une très grande partie de l’intérêt de Sebald pour la nature et les sciences naturelles lui viendrait de son grand-père, que la sœur de Sebald décrit comme un « Naturphilosoph », connaissant le nom des plantes et leurs utilisations. Sebald tiendrait largement de son grand-père ses goûts pour les longues marches, pour le jardinage, pour les almanachs, pour le monde naturel, qui jouent des rôles particulièrement importants dans ses récits. Le grand-père de Sebald ne s’intéressait pas à la littérature, ne lisait pas de romans ou de pièces de théâtre, mais il utilisait un almanach imprimé à Kempten, dans lequel il notait les fêtes de ses proches, les dates importantes de l’année, les cycles de la lune, les saisons. C’est peut-être dans cette pratique de la lecture de l’almanach, qui fait aussi partie du monde paysan décrit par Pierre Michon, que l’on peut retrouver en partie l’origine de la fascination de Sebald pour les dates, et de son intérêt pour les coïncidences temporelles dont Muriel Pic a montré l’importance décisive dans la poétique de Sebald." (pp. 49-50, c'est moi qui souligne)

C'est Muriel Pic aussi qui cite page 10 de son étude sur la Politique de la mélancolie chez Sebald un extrait du dernier texte publié de son vivant, et daté, dit-elle, du 18 novembre 2001.

Or, le texte issu du séminaire d'Hélène Cixous est daté, lui, du 10 novembre 2001. Huit jours seulement séparent ces deux textes. Grande différence : L'un ouvre une œuvre tandis que l'autre la clôt.

Le titre de ce premier séminaire retranscrit dans Lettres de fuite est "On écrit toujours avec une main coupée". Ceci faisant référence à un passage de L'Origine de Thomas Bernhard, où il raconte le bombardement de Salzbourg : "Sur le chemin qui mène à la Gstättengasse, devant l'église du Bürgerspital j'avais marché sur un objet mou, je crus, en regardant cet objet, qu'il s'agissait d'une main de poupée [Puppenhand], mes camarades de classe, eux aussi, avaient cru qu'il s'agissait d'une main de poupée, mais c'était une main d'enfant [Kinderhand] arrachée à un enfant."

Or, la veille au soir, lisant le livre récupéré le jour-même à la librairie Arcanes, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige, de George Sebbag, commandé juste après avoir écrit la chronique sur Je cherche l'or du temps, je tombai devant le passage suivant, évoquant le poème Fata Morgana, écrit par Breton à Marseille, en décembre 1940, alors qu'il était en attente d'un bateau pour l'Amérique.

"Le 23 novembre 1407, à Paris, rue Barbette, à huit heures du soir, à la lueur des torches, le duc d'Orléans est assailli par une troupe. Il a la main droite tranchée qui sera ramassée le lendemain. Main gantée du funambule tenant une torche (couronnement d'Isabeau), main gantée du duc tenant un flambeau (bal des Ardents), main gantée tranchée (assassinat du duc). Breton tient à souligner cette série de trois mains gantées :

Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s'est toujours souvenu qu'elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois
trois fois 

Dans le collage Charles VI jouant aux cartes pendant sa folie [collage d'André Breton] se superposent le destin de Charles VI et la vie de Breton. Le comte de Foix assassine son fils. Charles VI, en raison de la maladresse de son frère, manque d'être consumé dans le buisson des Ardents, comme Yvain de Foix. Son frère, le duc d'Orléans, meurt la main tranchée." (p. 75)

La mort, c'est ce qui a frappé aussi, beaucoup trop tôt, Joseph Ponthus. L'écrivain est décédé d'un cancer à 42 ans. Il avait connu un succès foudroyant avec A la ligne, premier roman sous-titré Feuillets d'usine, où il relatait son expérience d'ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons. Sans presque aucune ponctuation, revenant sans cesse à la ligne, comme en un long poème dicté, disait-il, par les rythmes mêmes de l'usine, son texte rendait compte avec une puissance de marteau-pilon de la dureté de la condition ouvrière aujourd'hui encore. Ce matin cette disparition m'a saisi, j'ai réouvert le livre au hasard et l'attracteur étrange m'a fait cadeau de ces pages :

Je me souviens des doigts coupés de Raymond

Kopa à qui j'ai serré la main il y a plusieurs 

années de cela

(...)

A l'atelier où je bosse

J'en serre 

Des mains fauchées 

Au vestiaire

(...)

Et Kopa joue au ballon  en rentrant de la mine

Et j'essaie d'écrire comme Kopa jouait au ballon

Allez Raymond

Je bois un coup à la santé de tes doigts coupés

De la main coupée de Cendrars

De la tête trépanée d'Apollinaire

De mon pied sauvé par une coque de métal

Au bar des amputés des travailleurs des mineurs

et des bouchers (pp. 139-142)

Dans une intervention à la librairie Mollat, le 16 mai 2019, Joseph Ponthus avait dit que même s’il avait lu Marx et de nombreux livres sur la condition ouvrière, il ne s’inscrivait pas dans une tradition littéraire prolétarienne, se reconnaissant "plutôt dans ces écrivains partis à la guerre de 14 : Genevoix, Apollinaire, Aragon, Cendrars… Il se sent de cette filiation-là, comme ces ouvriers d’abattoir, psychologiquement meurtris, qui témoignent aller travailler comme ils vont à la guerre."


Dans la 66ème section, Joseph Ponthus écrit à sa femme Krystel :

"Mon épouse amour

Il y a ce poème d'Apollinaire aux tranchées qui 

m'obsède par sa beauté et sa justesse

(...)

Il y a Pontus de Tyard qui est mon ancêtre

et dont deux vers s'accordent si bien avec ces 

feuillets d'usine

"Qu'incessamment en toute humilité

Ma langue honore et mon esprit contemple"

(...)

Il y a le choeur final de la Passion selon Mathieu

de Bach que j'écoute en t'écrivant ces mots 

(...)

Il y a qu'il n'y aura jamais

De 

Point final

A la ligne

__________________________

* Il renvoie en note au texte de Muriel Pic, « Politique de la mélancolie chez W.G. Sebald. Résistance, achronologie et divination », p. 16-22 en particulier, inclus dans le recueil collectif qu'elle a dirigé, Politique de la mélancolie, à propos de W.G. Sebald, Les presses du réel, 2016, (livre offert pour mes 60 ans). 

jeudi 18 février 2021

Albertine a disparu

Dans le dernier numéro de Philosophie Magazine, le philosophe Bruno Latour est interrogé en ces termes par Alexandre Lacroix : "La pensée humaine est capable de parcourir de grandes distances, de passer du local à l’universel, de généraliser. Or vous semblez refuser ces sauts, vous vous efforcez de progresser « de proche en proche ». Ce à quoi il répond : "J’ai toujours eu la volonté de ralentir, de payer le prix des déplacements. L’expression « de proche en proche » apparaît beaucoup dans mon dernier essai Où suis-je ?, et elle était déjà là dans mon premier livre La Vie de laboratoire [1979]. Mon travail consiste en effet en une espèce d’atterrissage de la pensée aussi bien que des actions. Toutes les affirmations demandent à être resituées dans leur contexte, dont dépend leur validité."

Toutes proportions gardées, il m'a semblé que cette expression "de proche en proche" - reprise aussi comme titre d'une émission de Sylvain Bourmeau sur France-Culture -, s'appliquait assez bien à ce qui s'écrit ici, pour qualifier ce tâtonnement incessant, cet itinéraire digressif qui s'invente au fil des jours. J'en veux donner un autre exemple.

Mubi, en me proposant le film de Louis Séguin, Saint Jacques Gay Lussac, avait fait résonner une harmonique au film de Coline Serreau, Saint Jacques La Mecque, avant que Pierre Michon transforme l'essai avec sa rue Royer-Collard, "tronçon sinistre" qu'il quitta à la cloche de bois. Or, le matin même où je publiai cette note, la même plateforme Mubi (qui affiche chaque jour un nouveau film) présentait cette fois Albertine a disparu, un court métrage de Véronique Aubouy


Texte de présentation : "Transposer le 6e volume de la saga de Marcel Proust dans une caserne de pompiers : voilà ce que propose Véronique Aubouy avec cette adaptation audacieuse. Un vrai pompier (et lecteur assidu de Proust !) sert de narrateur dans ce court spirituel qui greffe des éléments documentaires à l’intrigue."

Il se trouve tout simplement que j'avais entamé deux jours plus tôt la lecture d'Albertine disparue, œuvre que je n'avais encore jamais abordée (Proust étant pour moi un continent encore presque inexploré). Et si j'avais franchi ce pas, c'était grâce à Hélène Cixous, dont j'ai acheté le 20 janvier l'énorme Lettres de fuite, qui regroupe trois ans de séminaire donné de la rentrée 2001 (juste après le 11 septembre) à juin 2004 (date du dernier dialogue public avec Jacques Derrida). C'est le passage suivant qui m'a convaincu de lire Albertine disparue avant de poursuivre plus avant l'analyse déployée par l'écrivaine :

"Tout ce que j'avais oublié, qui a le statut de l'oublié, sort de l'oubli, et c'est du cadavre qui se met à parler ; c'est une expérience tout à fait exceptionnelle, d'une grande violence intérieure, et qui m'oblige, alors même que je n'arrive pas à le faire, à entrevoir ces immenses travaux d'Hercule-le-Temps, cette espèce de travail incessant que nous faisons dans le temps, alors même que nous avons tout simplifié en parlant en termes de conjugaison, et ensuite en pensant qu'il y a le passé, le présent, le futur, qui en sont que des conventions. Ces expériences arrivent exceptionnellement, Proust en étant le plus grand témoin ; ce qu'on croyait oublié revient, convoqué de manière tout à fait accidentelle, cela étant presque toujours en rapport avec la traversée de la mort ; nous ferons des haltes assez longues dans ce texte absolument extraordinaire qu'est Albertine disparue." (p. 25)
Ce que dit Hélène Cixous de Proust, comme le plus grand témoin de ces expériences de sortie de l'oubli, pourrait être aussi bien dit de Sebald, avec une intensité peut-être plus grande encore, car la violence intérieure y est  encore plus forte, la Seconde Guerre mondiale, l'extermination génocidaire, sont passées par là, et c'est plus que jamais du cadavre qui se met à parler.

Je suis retourné à tout hasard sur le site Norwich, où Sébastien Chevalier a longtemps posté d'intéressants articles sur l'écrivain, en particulier sur les lieux qu'il évoque. Il ne le tient plus guère, ainsi n'a-t-il rien publié en 2020, mais le 2 février 2021, il a tout de même posté un billet sur ses lectures de 2020. 

"Avec un retard considérable (mais le temps passe-t-il en ce moment?), je note ici la liste des textes qui ont compté pour moi en 2020. Des découvertes, mais aussi pas mal de relectures (et il y en aura d’autres) de livres dont je ne m’éloigne jamais trop comme des oasis dans les toujours possibles traversées du désert.

Janvier : Clyde Fans, de Seth, Le détail de D. Arasse (lecture exhaustive cette fois), Un paradigme, de J.-F. Billeter.

[...]

Septembre: Affranchissements de Muriel Pic, et je termine Sac d’os de Stephen King.

Octobre: Albertine disparue, de Proust, A History of solitude de D. Vincent, et Trois anneaux de D. Mendelsohn"

Affranchissements de Muriel Pic et Trois anneaux de D. Mendelsohn sont deux livres que j'ai chroniqués ici récemment. Les deux sont peu ou prou en rapport avec Sebald. C'est bien sûr la mention d'Albertine disparue, qui me transporte comme une coïncidence pétrifiante.

Dernier détail. De proche en proche, continuons d'avancer. D'un film de Mubi à l'autre, se tissent aussi des liens renversants. Au terme du périple nocturne de Jimmy, le jeune homme triste de Louis Séguin, une allusion proustienne vient s'inscrire dans le fond du plan.