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mardi 26 mars 2024

La vie a commencé par un vertige

J'avais feuilleté quelques pages du livre sur Léon Spilliaert surgi à la brocante des Marins dès le premier stand rencontré, et j'étais tombé sur Vertige, une oeuvre de 1908. Et ceci balaya le peu de doute qui me restait : on connaît ma fascination pour le champ magnétique qui entoure la notion de vertige, il fallait donc absolument que j'entre en possession du volume.

Vertige, 1908, lavis d'encre de Chine, aquarelle et craie de couleur sur papier. Ostende, 64 x 48 cm.

Anne Adriaens-Pannier évoque le peintre en homme du Nord, "accoutumé au spectacle des effets déformants qui transforment en vision hallucinantes les figures les plus innocentes. [...] Perchée au sommet d'un escalier qui semble circulaire et offrir peu de soutien, une femme, le voile battant au vent, entame une périlleuse descente. Que peut exprimer le titre Vertige, si ce n'est une expérience d'insécurité, de perte de confiance et d'images visionnaires présageant une fin violente." (p. 54) Je ne suis bien sûr pas le seul à éprouver une étrange attirance pour le vertige, c'est sans doute même une expérience plus commune qu'on ne peut croire. Le blog littéraire belge Le Carnet et les Instants, quand il chronique Le mystère Spilliaert, un roman de Kate Milie, intitule son article Vertige.

"Au départ, un vertige : l’autrice est envoûtée par « l’homme chancelant » qui transcende La nuit, un tableau exposé au musée d’Ixelles :

Un homme, vu de dos, vêtu d’une redingote, coiffé d’un haut-de-forme, erre la nuit, en bord de mer, le long des majestueuses Galeries royales d’Ostende. Il semble tituber, tend une main hagarde vers les imposantes colonnes. Qui est cet homme ? Un noctambule égaré sur la digue après la fermeture des cabarets ? Un promeneur perdu ? Un être dévasté venu confier une douleur intenable à la mer ? 

La passion s’élargit au créateur de l’œuvre : « Ma décision est prise, je vais écrire sur Léon Spilliaert. »
La Nuit, 1908, lavis d'encre de Chine et pastel bleu sur papier, Coll. de l'Etat belge, 48 x 63 cm.


"Chaque personnage du récit contemporain semble blasonné par une toile majeure du peintre." Ainsi un certain William se sent-il irrésistiblement relié à Vertige : "Une femme toute de noir vêtue, les vêtements et le foulard fouettés par le vent, assise au sommet d’une tour-escalier (ndlr : une ziggourat ?) dont les marches gigantesques rendent impossible toute échappée, regarde, impassible, l’horizon."


Autre motif d'étonnement : le chroniqueur du blog, Philippe Rémy-Wilkin, ne pouvait manquer d'être interpellé par le roman de Kate Milie, ayant été lui-même l'auteur d'une nouvelle, en 2019, intitulée Vertige !, chroniquée dans le même blog belge par Véronique Bergen : 

"Le récit Vertige ! est bâti à l’image du tableau Vertige, l’escalier magique de Spilliaert, qui figure en couverture. Avec brio, entre impossible anamnèse et démon de la logique, Philippe Remy-Wilkin campe une fiction aussi entêtante qu’un breuvage. Sur fond d’un questionnement sur le règne de Léopold II, sur les coulisses sanglantes de la colonisation du Congo, une machine infernale (au sens de Cocteau) se met en place : à l’occasion d’une mystérieuse invitation à se rendre au Musée de Tervueren, le narrateur se retrouve embarqué dans une tectonique des plaques touchant l’Histoire et son histoire familiale. Rythmée par la voix posthume de la mère, l’architecture du récit adopte un mouvement tout en spirale."

 


J'ai retrouvé La Nuit , reproduite dans le court essai que Stéphane Lambert a consacré à Léon Spilliaert, Etre moi toujours plus fort (Arléa, avril 2020), lu d'un trait le 15 mars dernier. L'écrivain se fond dans les pas du jeune Spilliaert arpentant  les digues solitaires à la faveur de la nuit, il semble que ce soit lui, le promeneur chancelant :

"Je n'ai pas d'identité arrêtée. Je devine un bateau traversant de gauche à droite le champ de la mer. Je voyage avec lui. Combien d'hommes à cette minute précise sur la mer, alors que d'autres dorment en paix ? En paix, vraiment ? Les lampadaires projettent de longues bandes lumineuses sur le sable alors que les cabines de bain s'alignent sagement le long de la Galerie royale. Et sous ce calme, gît un cri. Silhouette élancée d'un dandy se découpant dans le noir, cinglant la nuit." (p. 19)


On ne s'étonnera pas de retrouver une fois encore dans ce livre le vertige, car Stéphane Lambert en avait déjà fait un motif central dans l'étude qu'il a consacré à Nicolas de Staël, Le vertige et la foi. Il est ici présent dès les premières pages :

"Je suis un si mauvais interprète du rêve des autres : j'en ai trop moi-même. Je les pourchasse fiévreusement. Et je m'enfonce dans leur obscurité. Par où commencer ? Par un vertige. La vie a commencé par un vertige. J'ai cru que le bruit de la mer allait m'engloutir. Puis ce bruit est resté - et j'ai toujours eu peur. C'est là qu'on m'a fait naître. Au bout du monde, face à la mer - dans cette frontière poreuse entre le solide et le trouble." (p. 13-14, c'est moi qui souligne)

Léon Spilliaert - The Hofstraat in Ostend, 1908, collection particulière


mercredi 6 juillet 2022

La pensée météore

"Les seules choses certaines en ce monde, ce sont les coïncidences", a écrit un jour l'écrivain italien Leonardo Sciascia. Tilsit, symbole du bonheur de Napoléon et des retrouvailles franco-russes ; l'allusion aux Anglais, présage de la catastrophe. Il me plaît de penser que ces rencontres ne sont jamais fortuites et que le destin se plaît surtout à pratiquer le comique de situation."

Jean-Paul Kauffmann, La chambre noire de Longwood, p. 267.

Après avoir évoqué une dernière fois les immortelles, Jean-Paul Kauffmann nous gratifie à la page suivante d'un curieux paragraphe isolé du reste du texte :

"En 1676, l'astronome anglais Edmund Halley, qui donna son nom à la fameuse comète, débarqua à Sainte-Hélène pour y écrire un traité capital de météorologie. L'observation des alizés de Sainte-Hélène lui permit de détecter l'origine des vents et de poser la théorie sur les déplacements d'air à l'échelle mondiale. Il séjourné deux années, fasciné par l'étrangeté du temps. L'anticyclone de Sainte-Hélène, aussi insaisissable que celui des Açores, marque la physionomie du rocher. Tous les paysages cohabitent sans qu'un caractère parvienne à s'imposer." (pp. 289-290)
A Sainte-Hélène, Halley avait construit aussi un observatoire muni d’un télescope de 7,3 mètres de long, qui lui avait permis de découvrir un amas d’étoiles dans le Centaure et d'inventorier 341 étoiles dans l’hémisphère Sud. Ce catalogue stellaire est publié en 1678, ce qui lui vaut d'être élu membre de la Royal Society alors qu'il est à peine âgé de 22 ans. Notons, pour prolonger le propos de Kauffmann, que sa carte du monde, publiée en 1986, montrant la répartition des vents dominants sur les océans, est la toute première carte météorologique.

Edmund Halley (1656 - 1742)

Cette insistance de Kauffmann sur la météorologie (il ne dit pas un mot des observations astronomiques qui furent l'essentiel du travail de Halley) ne peut surprendre compte tenu du tropisme que je dirais atmosphérique de l'écrivain. Il s'inscrit même à la racine de son livre : "Ce livre est né à l'instant même où je suis entré dans cette demeure. Il a suffi que je respire l'atmosphère humide de la cave à laquelle se mêlait un curieux parfum tropical, l'effluve lourd et un peu poivré qui saisit l'odorat  quand vous ouvrez un coffret à cigares, pour que se révèle la dimension du temps hélénien." Un peu plus loin, il écrit que l'histoire s'est déposé, à Longwood, "à la manière de particules solides en suspension. Ce précipité, phénomène chimique bien connu, est visible dans chaque pièce. Un secret se cache tel un corps insoluble dans la moiteur de Longwood. [...] Longwood n'a connu aucun meurtre. Cependant, la trace de la tragédie n'a pas disparu. Les particules du drame flottent, surtout dans la petite chambre du captif. Soudain, pour une raison inconnue, elles se rassemblent comme une floculation du souvenir. Cherchent-elles à entrer en contact avec le monde des vivants ?"


"Tout événement est un brouillard de gouttes", telle est la citation de Gilles Deleuze, qui ouvre le passionnant essai d'Anouchka Vasak, dont je rendais compte dans Médoc et Gévaudan. La proximité avec l'approche de Kauffmann est frappante, et j'en trouve une autre illustration excellente dans la présentation qu'en donne Christine Marcandier dans Diacritik : "Il serait vain de vouloir rendre les saisies successives de figures et météorologies des sentiments (ou climatique des émotions) comme les nomme par ailleurs Philippe Rahm que propose ce livre qui nous mène de l’enfant sauvage de l’Aveyron à « mille gouttelettes », en passant par le mal du siècle, la folie et l’aliénation, la condition des femmes et des noirs. Anouchka Vasak s’intéresse aux classifications intermittentes et au(x) passage(s), non sans à-coups, du fixisme au transformisme. Elle retrouve Sade, Lamarck, Stendhal, Pinel, Anne-Joseph Théroigne de Méricourt, Mary Wollstonecraft, Germaine de Staël, etc. Elle revient sur la représentation de la mort, de l’altérité, des marges. Elle questionne et déploie les représentations picturales, médicales, scientifiques et littéraires de l’époque, ce qu’elles engagent de révolutions complexes dans nos représentations."
La lecture du livre révéla aussi une coïncidence assez inouïe : alors que je découvrais pratiquement dans le même temps, et de façon indépendante, Anouchka Vasak et l'ethnologue Martin de la Soudière, et que j'établissais un lien entre eux grâce à la mention commune du Gévaudan, je m'aperçus que leurs rapports étaient en réalité beaucoup plus profonds :  Arpenter le paysage est nommément cité page 385, à la suite de ce passage du chapitre XII, "Mille gouttelettes" :
" A la faveur du voyage de 97, à la faveur aussi de la montagne qui exacerbe les  effets de métamorphoses propres au paysage - et ce, même si certains nous paraissent éternels, comme souvent les paysages méditerranéens ou comme ici certaines images d'Epinal -, Goethe découvre les "avants-pays", les seuils et les transitions paysagères que Julien Gracq, Philippe Jaccottet ou Martin de la Soudière ont su dire."

Je ne m'étonnerai pas de voir le même Martin de la Soudière prendre place dans les remerciements au nombre des relecteurs. Inversement, je trouvai dans la revue en ligne ethnographiques.org, un article de  décembre 2019, intitulé La météo : question d'ambiance, où Anouchka Vasak est citée à plusieurs reprises dans le corps de l'article et dans la bibliographie :

TABEAUD Martine, VASAK Anouchka et DE LA SOUDIÈRE Martin (dir.), 2017. « Le temps qu’il fait », Communications, 101.

VASAK Anouchka, 2007. « Après la tempête, le moi météorologique », in VASAK Anouchka, Météorologies. Discours sur le ciel et le climat, des Lumières au romantisme, Paris, Champion, p. 330-403.

"Comme « chute », je vous proposerai ces lignes de l’écrivain portugais cité plus haut. À défaut de nous reconnaître personnellement dans son propos, chacun de nous ne pourra, je crois, que se monter convaincu par sa façon, en poète, de parler de ce qu’une collègue a subtilement nommé : le moi-météorologique (Vasak 2007) :

Nous sommes, bien malgré nous, esclaves de l’heure, de ses formes et de ses couleurs, humbles sujets du ciel et de la terre. Celui qui s’enfonce en lui-même, dédaigneux de tout ce qui l’entoure, celui-là même ne s’enfonce pas par les mêmes chemins selon qu’il pleut ou qu’il fait beau. D’obscures transmutations peuvent s’opérer simplement parce qu’il pleut ou qu’il cesse de pleuvoir, parce que, sans bien sentir le temps, nous l’avons senti néanmoins. (Pessoa 1988 : 32)."

 

Sur cette carte, le Halley's Mount jouxte le tombeau de Napoléon.

Au neuvième jour, Kauffmann visite le tombeau de Napoléon, qui n'abrite plus le corps de l'Empereur depuis 1840. Pourquoi, se demande-t-il, vient-on encore s'y recueillir ? "Peut-être parce que c'est un lieu délivré !, se répond-il à lui-même. Dégagé à jamais des tourments de la captivité. libéré enfin de la souffrance de l'exil, de l'engourdissement, de la déchéance. Libéré surtout du corps, de l'être matériel qui s'est envolé." Il remarque que les grilles en forme de lance sont les mêmes que celles de la place Sainte-Hélène à Châteauroux. "Un bouquet fané est accroché à l'un des barreaux : glaïeuls rouge et jaune serrés par un ruban tricolore sur lequel on peut lire encore le mot Association. Des eucalyptus fraîchement coupés répandent dans le vallon une odeur acide, vaguement camphrée."

L'odeur, l'odeur toujours, si importante pour cet écrivain olfactif, qui jamais ne mentionne dans ce livre sa propre captivité de trois ans au Liban. Mais d'une certaine manière, elle est inscrite dans chaque ligne : "La captivité est d'abord une odeur." (p. 16)


mercredi 10 juin 2020

Goya sous le gris du ciel

«Les gestes se transmettent, les gestes survivent malgré nous et malgré tout. […] Les résistants espagnols à l’occupation française, en 1808, levaient les bras – notamment dans les images des Désastres de Goya –, comme en 1924 se sont levés les bras des ouvriers dans La Grève d’Eisenstein. Et comme devaient se lever les bras des Black Panthers à Chicago en 1969. Ou comme se sont levés, en 1989, les bras des Roumains lorsqu’ils ont compris leur victoire sur la dictature de Nicolae Ceaușescu, ainsi qu’on peut le voir dans les Vidéogrammes d’une révolution de Harun Farocki. Exemples multipliables à l’infini: à chaque minute qui passe, j’imagine, il y a quelque part mille bras qui se lèvent dans une rue, une usine en grève ou une cour d’école.»
 Georges Didi-Huberman (dir.), «Par les désirs (Fragments sur ce qui nous soulève)», in  Soulèvements, Paris, Jeu de Paume / Gallimard, 2016, p. 302.

L'évocation du photographe français Gilles Caron, à travers le magnifique documentaire de Mariana Otero, Histoire d'un regard, m'avait conduit à cette exposition qui avait eu lieu du 18 octobre 2016 au 15 janvier 2017 au Musée du Jeu de Paume, Soulèvements, dont le commissaire était le philosophe et historien d'art Georges Didi-Huberman. Dans un entretien avec Joseph Confavreux, pour Mediapart, il avait signifié, sans y insister, l'importance de Goya. Dont l'une des gravures était l'une des images fortes de l'exposition, bien en correspondance avec son titre. 


Los Caprichos, 1799, Francisco de GOYA
Eau-forte, aquatinte et burin, 2e édition de 1855.
Collection Sylvie et Georges Helft. Photo : Jean de Calan

Ceci me rappela qu'un livre m'attendait, acheté le 19 octobre 2019, et laissé jusqu'ici en jachère, un court volume d'une centaine de pages, mais la brièveté est parfois gage d'intensité, et je ne doutais pas qu'il en fût ainsi car j'avais déjà lu plusieurs écrits de l'auteur, Stéphane Lambert, que j'avais eu l'heur de citer ici même à propos de Nicolas de Staël, dont le vertige et la foi - qui formait le sous-titre de la biographie qu'il lui avait consacrée -  se retrouvaient comme par hasard dans le préambule (Portrait de l'écrivain en amateur de peinture) :  "Il n'est pas étonnant que les vies d'artistes aient pris tant de place dans mes livres. En même temps que je me reconnaissais en eux, ce qu'ils avaient accompli me donnait le courage d'exister. [...] Suivre ce chemin à l'écart où se recentrer sur l'essentiel était le seul moyen pour eux de se rapprocher d'un état tenable. Humanités œuvrant sans cesse pour ne pas se décomposer. Existence d'équilibristes tentant de se maintenir dans un fragile balancement entre vertige et foi." (p. 13) Dès lors, je plongeai sans retard dans ces pages volcaniques.



En allant chercher la couverture du livre sur le net pour l'afficher ici, j'ai la bonne surprise de découvrir qu'il a reçu le prix André Malraux 2019 : "De par sa réflexion originale sur Goya, Stéphane Lambert nous transporte à travers une œuvre professant la vitalité inébranlable de la création face à la menace du chaos. Par ses différents parallèles, cette réflexion singulière fait écho à Saturne. Le destin, l’art et Goya, d’André Malraux. »
Rien ne peut être plus cohérent pour moi, car c'est précisément ce livre de Malraux, qui lui aussi était en jachère dans ma bibliothèque depuis que je l'avais chiné dans une brocante (et je suppose là encore qu'il devait s'agir de la mythique Brocante des Marins), que j'ai lu avec ferveur à peine avais-je terminé Visions de Goya.



Sans attendre celle-ci, une autre coïncidence m'avait en quelque sorte confirmé que j'étais sur la bonne piste : alors que j'étais depuis le 23 mai dans la lecture de l'essai malrucien, je continuai en même temps les Chroniques de l'homme d'avant de Philippe Lançon, que je parcourais à raison de deux ou trois par jour, pas plus, or, le 26 mai, j'abordai Le gris du ciel, une chronique du 16 novembre 2005, qui commence ainsi : "La banlieue semble n'exister que pour effrayer ceux qui n'y vivent pas, et soudain s'ouvre sur : "Du vilain divan de béton périphérique jaillissent les monstres de Goya, des sortes de Caprices sociaux. Les Caprices sont des estampes qui représentent des rêves, des hallucinations, des satires. Ils sont mis en vente en 1799 dans une rue de Madrid assez bien nommée, la rue de la Désillusion. Le recueil se trouvait dans la vitrine d'un marchand de parfums et de liqueurs. L'eau-de-vie, pour une fois, était une eau-forte."

Que Philippe Lançon soit dans cette boucle goyesque n'est pas tout à fait une surprise : j'avais en mai 2018 dans La bête dans la jungle signalé la haute teneur synchronistique du livre qui l'a révélé au grand public, Le Lambeau :  "Cinq ans plus tard, il livre donc ce récit de cinq cents pages d'une prodigieuse densité, où la souffrance irradie comme une centrale nucléaire tout en étant constamment sublimée par le stoïcisme de l'auteur, qui ne cache rien des épreuves et des misères mais  ne s'apitoie jamais sur lui-même. Le fait est que dès les premières pages des résonances se firent percevoir avec des événements de vie personnelle ainsi qu'avec les autres oeuvres que je parcourais patiemment et méthodiquement, à savoir, pour l'essentiel, Moby Dick, la série Lost  et une étude sur l'art pariétal préhistorique de l'anthropologue Alain Testart. Tout ceci composant une sorte de constellation symbolique intensément intriquée, dont il me faudra bien des jours pour rendre compte."
De fait, je n'ai pas du tout rendu compte de cette constellation symbolique que j'annonçais à ce moment-là, mobilisé que j'étais sur d'autres fronts (mais je ne désespère pas d'y revenir un de ces jours).
Pour enfoncer le clou, je dois mentionner qu'une recherche googlisante sur Malraux et Goya m'a conduit vers un article de Philosophie magazine de mai 2008, André Malraux / Francisco Goya. Au cœur du désastre (réservé hélas aux abonnés). Or, en regard de l'article, le livre du jour n'était autre que Le Lambeau.


 
El tres de mayo de 1808, 1814, musée du Prado



Je manque maintenant complètement d'innocence par rapport au mot vertige, aussi n'en ferais-je pas état en l'occurrence. Qu'on me permette néanmoins de signaler que Stéphane Lambert (qui en fit donc matière d'un livre sur Nicolas de Staël) en use encore à plusieurs reprises dans cet opus sur Goya, ce que je n'ai pas manqué de relever dans Fixer-les-vertiges. Celui qui m'intéresse particulièrement se loge page 44 :
"On en revient à l'image brouillée de Goya aux côtés du docteur Arrietta, l'une des images les plus fascinantes de l'histoire de la peinture. Son délire ne naît-il pas, plutôt que d'une maladie, de la volonté de se substituer à l'autre dans le rôle de témoin de soi-même ? Dédoublement vertigineux, car plus il se penche sur son image, plus celle-ci se brouille, s'éloigne de lui, échappe à son entendement, car, se répète le peintre, je suis cette illusion impossible à atteindre, cette figure s'enlisant dans la mort."
Goya atendido por el doctor Arrieta, Goya, 1820, Minneapolis Institute of Art
Goya, gravement malade à la fin de l'année 1819, a rendu ainsi hommage à son ami, le docteur Arrietta, qui l'aurait sauvé in extremis : il lui dédie, écrit  Julián Gállego, "comme une sorte d'ex-voto, l'admirable tableau de Minneapolis, où il se représente agonisant dans les bras de son médecin."

Minneapolis... étrange court-circuit de l'histoire... impossible de ne pas songer à ce qui s'est passé là-bas le 25 mai 2020, la mort de George Floyd lors d'une interpellation par quatre policiers. Les manifestations, les émeutes, dans la ville, aux Etats-Unis puis partout dans le monde. Comment ne pas penser à ces genoux qui se sont ployés, à ces bras qui se sont levés, comme ceux des Espagnols du tres de mayo, comme ceux de La Grève, comme ceux des banlieues ici en France, ces derniers jours, avec Lançon qui concluait sa chronique par cette phrase : "Il arrive qu'en banlieue les "jeunes" dansent et que leur sourire renverse le gris du ciel."



samedi 29 juin 2019

L'ombre portante

Les articles s'enchaînent vite, mais croyez bien que cette vitesse est encore bien inférieure à celle de la pensée qui vole d'une intuition à l'autre, d'une correspondance à l'autre, mettant en branle tout un train de coïncidences dont l'esprit est comme impuissant à saisir l'ampleur du déploiement. Pour exprimer cet état de fait, j'ai parfois employé la métaphore de la supernova : "Soudain le ciel flamboie, une étoile a explosé, la luminosité d'un bout d'univers augmente extraordinairement. Au plan symbolique, cela correspond à une prolifération de circuits associatifs. Dans toutes les directions semblent partir des fils interprétatifs, qu'il est malaisé de suivre et encore plus de rendre compte, car nous ne pouvons le faire que linéairement, successivement, laborieusement."

Aujourd'hui, à l'heure de la canicule précoce, au moment où j'écris ces lignes dans l'ombre d'une chambre aux volets clos, c'est une autre image qui me vient : celle d'un incendie, d'un feu parti de trois fois rien, d'une étincelle, et qui gagne, se répand, embrase tout autour de soi, rampe au sol et escalade les hauteurs, mord le ciel et se tord sous le vent et emplit l'univers de son souffle d'ogre bruyant, énorme, insatiable. Je suis comme un pompier qui doit choisir le front à combattre en priorité parmi dix autres possibles, n'opposant que sa propre volonté d'apparence si dérisoire à l'acharnement du brasier. S'il a pu échapper au piège des flammes, il lui restera la possibilité de raconter ce qu'il a vu au banquet des cendres.

La veille de la lecture de Tout est accompli du trio HMR, j'étais allé avec Nunki Bartt à l'inauguration de L'ombre portante, l'exposition consacrée à Cécile Reims au château d'Ars, près de La Châtre.


Cécile Reims n'est pas une inconnue ici, j'ai plusieurs fois évoqué cette artiste remarquable, graveur et écrivain, dont l'oeuvre, reconnue depuis longtemps à l'échelle nationale, l'est enfin localement (c'est le destin de quelques grands créateurs d'accomplir le chemin inverse de la plupart des hommes). L'an dernier, un article portant le titre de son dernier livre, L'embouchure du temps, s'ouvrait sur une citation du Tiens ferme ta couronne, de Yannick Haenel. Les deux livres présentaient un détail commun : le parc Montsouris, qu'ils partageraient ensuite avec Hélène Cixous, Nicolas de Staël, Jacques Higelin et Agnès Varda. Et voici qu'une certaine concordance des temps une nouvelle fois rapprochait Yannick Haenel et Cécile Reims. Cette ombre qui porte le titre de l'exposition, on la retrouvait par exemple dès la page 16 de Tout est accompli à travers une parole rapportée de Rabbi Nahman de Braslav : "L'ombre est proportionnelle à la lumière qui est révélée." Selon HMR, "il est clair que les promesses reçues des prophètes juifs sont en train d'advenir. Seulement elles adviennent à l'envers. Cet accomplissement paradoxal des promesses fait d'Israël la vraie mesure du monde, et cela sous deux formes : l’Église et la Synagogue." (p.18)
Cécile Reims, qui a traversé le siècle dernier en échappant à l'extermination qui engloutit toute sa famille lituanienne, a connu la Palestine dès 1946, le kibboutz et Jérusalem, mais que la tuberculose contraint de revenir en France, où elle fait la rencontre de Fred Deux en 1951, Cécile Reims, oui, reste le témoin vivant d'une histoire tragique, un paysage contrasté où elle ne voit pour seule continuité que l'irruption décisive du hasard (préface du catalogue de l'exposition, p. 5). Eh oui, ce hasard dont j'ai fait le thème du dernier billet, et dont le mystère et la méditation sur le sens reviennent à plusieurs reprises dans ce texte même. Ainsi, après avoir raconté comment elle s'était retrouvée en zone libre après avoir échappé à la rafle du Vel d'Hiv, elle écrit :
"Par un concours de circonstances inouïes : le hasard (dont la tradition ésotérique juive dit que c'est l'un des noms de Dieu) me mit en rapport avec un réseau de résistance dans lequel je m'engageai de façon plus aventureuse qu'en pleine conscience des risques encourus. Si je devais être "prise" ce serait pour ce que je faisais et non pour ce que j'étais, et je dus à l'intervention  du hasard d'être plus d'une fois passée au travers des mailles du filet." (p. 6)
Mais aussi, après la découverte de la tuberculose en Palestine :
"Le retour en France s'imposa. Dans mon esprit il serait provisoire : le temps de recouvrir la santé.
C'est là que le Hasard - avec une majuscule !- plus troublant (perturbateur !) que jamais, s'entremit : je rencontrai Fred Deux. Rencontre qui ne pouvait qu'être sans lendemain. Tout nous opposait. Seul point commun : l'Art." (p .7)
Et enfin, troisième occurrence, après avoir raconté comment, pour subvenir à la nécessité du quotidien, elle se fit un temps "tisserande" dans le village du bout du monde de Lacoux, artisanat personnel, créatif par ignorance des usages, imagination sans limites, qui la conduisit à travailler pour la haute couture :
"Aurais-je indéfiniment persévéré dans cette activité, je ne sais. Mais quand le hasard m'offrit une surprenante-déroutante-voie, je m'y engageai (non sans hésitation !) par attrait, pour ce qui semblait une invraisemblable gageure mais qui, de façon détournée, me permettait de revenir à la gravure." (p .7)

Christophe Guitard, dans son texte Cécile Reims clandestine(s) ! au sein du même catalogue, revient sur ce passage entre le tissage et la gravure : "C'est à ce moment "critique" d'un choix impossible pour elle, que le "hasard objectif" en la personne de Georges Visat entra en scène !" Et il poursuit ainsi :
"Le hasard est salvateur !"
En 1966, Georges Visat, éditeur, imprimeur, cherche un graveur pour "traduire" les dessins d'Hans Bellmer, qui ne dessine plus, ni ne ressent la capacité de graver. C'est en allant chercher des papiers Japon Nacré chez Visat que Fred Deux lui parle de Cécile. Il lui confie qu'elle est graveur en taille-douce ; Visat douteux, propose que Cécile fasse un essai à partir d'un dessin de Bellmer. Cet essai qu'elle repoussera longtemps, se révèlera plus que concluant." (p .51)

Ouvrant ce thème de la clandestinité, Christophe Guitard cite un peu plus tôt cette sorte de fiche d'état civil que l'on trouve dans Bagages perdus (Marseille, Ryoan-ji éditions, 1986), page 258 :
"Je, Cécile Reims, (...)
Je, Elicec Smier
     (tout-puissant anagramme déchu)
Je, Tsilla Rêmès. (Hébraïque identité).
Je, épouse Deux, Alfred, Jean, Lucien.
Je, Anna Roth ; pseudonyme
Je, anonyme ; sans visage, sans corps :
Une main masquée d'une figure
à l'effigie de Hans Bellmer."
Portrait d'Hans Bellmer (gravure Cécile Reims)


Tsilla Rêmès, je m'interroge sur cette identité hébraïque. Tsilla, Cécile, n'est-ce pas aussi Cyrla, le prénom de la mère de Perec ? Mais il y a surtout ce nom, Rêmès, que je retrouve en somme page 313 de Tout est accompli. HMR y évoque les quatre niveaux d'interprétation de la tradition juive : "le pchat, qui exprime le sens simple, littéral,; le remez, qui exprime le sens métaphorique ; le drach, qui exprime le sens allégorique ; enfin, le sod, qui exprime le sens secret et mystique. (...) Ce qui est proposé à l'être parlant, c'est de rejoindre le paradis -chez les kabbalistes, le pardès - en remontant les différents étagements de la parole. En effet, si l'on prend les lettres initiales des quatre niveaux de l'interprétation, on obtient le mot pardès (P.R.D.S) en guise d'acronyme. Ainsi l'être parlant est-il établi dans le lieu même de la parole, avec l'espoir d'être un jour cette parole même."[C'est moi qui souligne]

Ce nom enfoui de Rêmès nous porte donc à chercher au-delà du littéral. Mais quel est ce littéral  sinon ce Reims qui désigne aujourd'hui Cécile aux yeux du monde ? Étonnante histoire si l'on veut bien s'y pencher une minute. Reims est une francisation de Rêmès dont nul ne donne l'origine. Je suppose, je ne peux faire mieux que supposer, que c'est le père même de Cécile, dont elle ne rapporte guère que ces paroles sur la tradition religieuse ("Tout ça c'est des bêtises"), qui l'a imposé. Reims, autrement dit introduction de la plus petite des lettres, le yod, la première lettre du nom sacré YHVH,  symbolisant le germe, au coeur du Rems (c'est ainsi que le nom de famille est donné dans cette œuvre majeure de Fred Deux : le dyptique Pour mémoire, les Milç et les Rems, visible dans l'exposition).

Fred Deux. Pour mémoire, Les Rems, mine de plomb, 197 x 103 cm.
Reims, la ville où les rois de France étaient sacrés, où Louis XVI avait reçu la couronne de Charlemagne le 11 juin 1775 avant d'aller à la rencontre, dans le parc de la ville, de quelque 2 400 scrofuleux accourus pour l'occasion, leur adressant à chacun la formule thaumaturgique : « Le roi te touche, Dieu te guérisse.» Quelle plus belle façon d'entrer en clandestinité que de dissimuler son hébraïque identité sous l'apparat de l'une des plus prestigieuses villes françaises !

mercredi 3 avril 2019

Visage d'une femme irretouchable

"Le hasard est mon premier assistant."
Agnès Varda

Ce fut d'abord l'incrédulité qui domina, non, ce ne pouvait pas être possible, puis je fus traversé par une onde de tristesse qui me fit littéralement reculer dans le canapé où j'étais installé. Agnès Varda était morte. J'avais tellement tourné autour de son oeuvre ces derniers temps, tellement affronté justement ce que cette oeuvre portait comme méditation sur la mort, que ce soit avec Cléo de 5 à 7 ou Sans toi ni loi, que la nouvelle soudaine de sa disparition résonnait presque de manière trop cohérente, trop logique. Et en même temps, malgré ses 90 ans, on n'imaginait pas un instant que cet être vif et fantasque, éternellement curieux de la vie et des autres, était si proche de la mort.

Sur le programme que je m'étais fixé à La Bourboule, sur un petit carnet orange, il me restait un article à écrire, et qui devait traiter précisément, encore une fois, d'Agnès Varda. Le temps est donc venu de s'y mettre, et puisse cela tenir lieu d'hommage à la grande petite dame.

Signaler tout d'abord qu'elle apparaît dans Alluvions le 7 août 2014, dans le billet Dernières nouvelles du martin-pêcheur. C'est le titre d'un récit de Bernard Chambaz, relatant sa traversée à vélo des Etats-Unis, de la Côte est à la Côte ouest, du cap Cod à Los Angeles, voyage effectué deux décennies plus tôt, avec leurs trois fils. Le cadet, Martin, en avait gardé un « souvenir éclatant » : c’est ce qu’il avait dit à son père lors de leur dernière conversation avant sa mort, à 16 ans, dans un accident de voiture. Chambaz reprend la même route le 11 juillet, pour le dix-neuvième anniversaire de son décès, traquant les coïncidences, se mettant aux aguets de signes que son fils pourrait lui envoyer, "tel ce martin-pêcheur, animal totem de l'adolescent, "cet être léger que la nature semble avoir produit dans sa gaieté", qui se manifeste à l'heure exacte de la mort du garçon, au moment du départ, le 11 juillet."

Le périple de Bernard Chambaz et de sa femme s'achevait donc dans la Cité des Anges, Los Angeles, le 21 août 2011, sur une plage venteuse où s'étaient échoués une dizaine de phoques.

"Or, écrivais-je alors, voici que le film, que j'ai téléchargé aujourd'hui sur Mubi avant qu'il ne disparaisse, se déroule aussi à Los Angeles. Il s'agit du Documenteur, d'Agnès Varda, réalisé en 1981. En voici le synopsis :
"Documenteur raconte l’histoire d’une Française à Los Angeles, Émilie, séparée de l’homme qu’elle aime, qui cherche un logement pour elle et son fils de 8 ans, Martin. Elle en trouve un, y installe des meubles récupérés dans les déchets jetés à la rue. Son désarroi est plus exprimé par les autres qu’elle observe que par elle-même, vivant silencieusement un exil démultiplié. Elle tape à la machine face à l’océan. Quelques flashes de sa passion passée la troublent et elle consacre à son fils toute son affection."


Le fils qui s'appelle Martin, joué par le propre fils d'Agnès Varda, Mathieu Demy, voilà qui est troublant. D'autant plus que le film montre, dès son entame, précisément la plage, et Martin qui demande à sa mère une canne à pêche. Celle-ci étonnée : "Je croyais que ça te dégoûtait, la pêche ?", et lui de répondre : "Je voudrais être un pêcheur qui ne prend pas de poissons." Martin pêcheur, donc. Sans poissons.

En novembre 2011, l'année donc du voyage de Bernard Chambaz, Mathieu Demy sort son premier film, Americano, qui est en quelque sorte la suite du Documenteur. Il y joue Martin, qui revient trente ans plus tard à Los Angeles, après la mort de sa mère. Dans ce film, il inclut de nombreux extraits du Documenteur.



Cette apparition de Varda sur Alluvions en 2014 coïncide donc avec cette thématique de la jeunesse adossée à la mort, si prégnante, on l'a vu, dans Cléo de 5 à 7. S'il faut maintenant attendre 2019 pour revoir Varda sur le site, c'est le 30 septembre 2017 qu'apparaît le peintre inspirateur de Cléo, Hans Baldung Grien, avec # 234/313 - Le vent change.J'y faisais état d'une synchronicité tout à fait exemplaire entre un documentaire d'Arte sur les Sorcières de Salem et une page de La promenade imaginaire d'André Hardellet que je lisais au même moment :
"(...) parvenu à la page 144 du livre d'Hardellet, et, alors qu'il n'a nullement été question de sorcellerie dans les pages antérieures, voici soudain que surgissent les sorcières, comme par enchantement, si j'ose dire...

"Parfois, au cours d'une soirée, j'ai l'intuition que, soudain, le vent change ; quelqu'un, croirait-on, s'est chargé à notre place de donner le coup de pouce providentiel et a ouvert toutes grandes les portes d'une féerie tenue cachée. L'air qui pénètre dans la pièce vient de lointaines clairières foulées par les sorcières d'Hans Baldung et, levant les yeux, vous découvrez devant vous le visage d'une femme irretouchable (c'est rarissime mais cela se produit quand même parfois). A l'instant, un ami pose sur l'électrophone l'enregistrement que vous désirez précisément entendre, un autre vous tend le verre de champagne dont vous aviez envie. Votre sabbat personnel peut commencer..." [C'est moi qui souligne]
Moments magiques que l'on ne saurait provoquer ni prévoir, qu'il faut juste vivre pleinement car leur nature est d'être éphémères. Ces synchronicités tiennent de la féerie - je reprends le mot employé par le poète -, le monde est à nouveau enchanté. Saut soudain d'une carpe dans l'étang endormi."

Hans Baldung Grien, Le Sabbat des sorcières, gravure, 1510.
Notons en passant que l'on retrouve dans cette gravure de Baldung Grien, cette nudité féminine si prisée chez Agnès Varda (encore présente dans l'affiche du Documenteur).

Enfin, dernier élément important de l'univers vardien déjà cité dans Alluvions plus récemment, le Parc Montsouris. 


Il est fait mention du parc dans l'article du 3 avril 2018, L'embouchure du temps. Titre d'un ouvrage autobiographique de Cécile Reims, paru en septembre 2017 au Temps qu'il fait. Elle y évoque, écrivais-je, avec force et lucidité les dernières années au côté de Fred Deux, son compagnon (c'est ainsi qu'elle ne cesse de le désigner dans l'ouvrage) de plus de six décennies, et le temps d'après sa disparition. Le passage que je vais citer vient immédiatement après le rappel du feu créateur qui animait l'artiste Fred Deux, ce "religieux sans religion", qui dessinait, écrivait-il, "pour faire reculer la mort", qui devait "aller plus loin, toujours plus loin, ne pas laisser la main devenir servante de l'habitude". Mais ce jour-là, il n'a plus envie et Cécile lui propose d'écouter de la musique :
"Je me suis assise à ses côtés et, ensemble, nous avons écouté le violoncelle dispenser les notes que mon compagnon, dans un autrefois bien antérieur au naguère, faisait naître en pinçant les cordes de sa guitare.
Comment en était-il arrivé à désirer posséder cet instrument et à y parvenir, je ne me souviens pas, mais je garde le souvenir de nos sorties au parc Montsouris tout proche, où sortant de sana, je venais "prendre l'air". Là, avec un bâton, j'avais tracé dans le sable, une portée, avec une clef et des notes. Je n'en savais pas plus." (p. 54)
Ceci fut le premier élément d'une constellation symbolique qu se construisit autour du parc Montsouris, réunissant Yannick Haenel, Nicolas de Staël, le film Dernier domicile connu de José Giovanni et Hélène Cixous. Puis le 6 avril tomba la nouvelle de la mort de Jacques Higelin. Deux jours plus tard, j'écrivis un nouvel article :
"Jacques Higelin est mort. Cette nouvelle, hier 6 avril, avait quelque chose de sidérant. Parce qu'il était si formidablement vivant, parce que même s'il avait vieilli et si sa crinière folle avait blanchi, personne ne pensait à dire de lui qu'il était vieux, il était difficile d'imaginer que la mort ait pu le rattraper. Et pourtant, bien sûr, elle l'avait fait, la camarde avait pris rendez-vous en ce début de printemps.
Et j'avais envie de réentendre sa voix, de le mieux connaître encore car je savais bien que je ne l'avais pas suivi très régulièrement, j'avais acheté quelques albums mais pas tous, je l'avais vu en concert, mais deux fois seulement, la dernière c'était au festival Darc à Châteauroux, où il était en solo ou presque. Et puis, allant donc sur la notice Wikipédia, égrenant la liste des albums, je découvre qu'en 1988, dans l'album Tombé du ciel, la quatrième chanson, dédiée à son père, est Parc Montsouris. Le même parc Montsouris dont je parlais ici le 3 avril, dans L'embouchure du temps. Comment deviner alors qu'il était lui aussi dans l'embouchure du temps ?
Et, à vrai dire, je me suis souvenu d'avoir croisé cette référence dans la notice Wikipédia consacrée au parc, mais je n'y avais prêté plus d'attention que ça. Et cela montre bien que j'étais loin d'être un fan absolu car la chanson je ne la connaissais pas.
Et pourtant, en l'écoutant, je compris vite que ce n'était pas une chanson quelconque, non, c'était même l'un des joyaux de son répertoire."

Ça commence ainsi :  
"Le Parc Montsouris c'est le domaine
Où je promène mes anomalies
Où j'me décrasse les antennes
Des mesquineries de la vie"


Et ça finit comme ça :

Je vis pas ma vie, je la rêve
Le soleil fait la grève et moi aussi
C'est comme une maladie
Que j'aurais chopé quand j'étais tout petit
Et qui va pas m'lâcher avant qu'elle m'achève?


Je vis pas ma vie, je la rêve, c'est le titre qu'il donnera au récit autobiographique écrit avec Valérie Lehoux (Fayard, 2015).

Et je poursuivais ainsi :

Est-elle fortuite cette coïncidence de la disparition du chanteur avec l'émergence du motif du Parc Montsouris ? Faut-il encore une fois se contenter de lui accoler l'adjectif "troublante" et passer son chemin ? Mais l'inverse n'est-il pas péché d'orgueil ? N'est-il pas extravagant de relier l'obscure méditation d'un provincial à la destinée d'un grand de la chanson française ? D'un grand qui écrivait pourtant : "Les artistes sont des plaques sensibles mettant en relation des choses qui n’en ont aucune. Je me sers de tout ce qui traîne sur la planète, de tout ce qui me tombe sous la main. Il faut vivre les choses pour les comprendre, et quand on les vit, on ne se les explique pas. Ce qui est fait est fait, ce qui est dit doit être fait, ce qui est fait était écrit. (…)" Prétention encore de revendiquer si peu que ce soit ce terme d'artiste ? Pensée magique ? Mais comment passer sous silence (j'avais écrit d'abord "penser", beau lapsus : penser sous silence) que c'est la mort aussi qui forme le terreau du thème du parc Montsouris ? De Cécile Reims relatant les derniers temps de la vie avec Fred Deux, celui qui dessinait pour faire reculer la mort,  à Hélène Cixous narrant les derniers mois de l'agonie de sa mère, le passage n'est-il pas aisé avec ce fou furieux de la vie qui déclarait : "La camarde, j’y pense tout le temps, depuis toujours. Après tout, la première chanson que j’ai écrite et composée, à la fin des années soixante, s’intitulait : « Je suis mort, qui dit mieux ? » " ?

La mort qui est aussi inscrite fortement dans l'histoire même du parc : "Le site choisi se situe sur les anciennes carrières désaffectées de Montsouris. L'aménagement de ces carrières posa de multiples problèmes. Ce lieu avait été utilisé pour y transférer et y ensevelir les 813 tombereaux d’ossements que l'on avait dû retirer du cimetière des Innocents lors de sa fermeture définitive." [C'est moi qui souligne]
Il est une heure du matin, mais j'ai commencé à écrire cet article le 7 avril.
C'est le 7 avril 1786 que le transfert des ossements a eu lieu. C'est sur cet événement qui ne dit rien à personne que Philippe Muray commence son énorme et hirsute Histoire du XIXème siècle à travers les âges. Il y voit pourtant la scène primitive, "l'acte inaugural d'où va sortir une civilisation tout armée."

 
Ceci dit, il ne faudrait surtout pas rester sur une vision macabre de ce parc Montsouris, car c'est aussi tout aussi bien le lieu de la vie, avec ses pelouses inondées de la lumière de ce premier jour d'été : c'est là que Cléo rencontre Antoine, le soldat en permission qui va retourner en Algérie, un jeune homme plein d'humour qui va lui apporter un réconfort inespéré. "Cet homme curieux de tout, écrit François Giraud, aime partager sa culture avec sa charmante interlocutrice sur telle variété d’arbre ou sur les résonances sémantiques de ses deux prénoms, Cléo et Flore : « Florence, l’Italie, la Renaissance, Botticelli, une rose. Cléopâtre : l’Egypte, le Sphinx, et l’aspic, une tigresse..."

Et aucune autre image ne saurait mieux exprimer la complicité narquoise de l'artiste Varda avec la peinture de la Renaissance que cet autoportrait de 1960 qui la représente devant un tableau de Bellini :


jeudi 7 mars 2019

Antoine et Jean

Cette semaine sont morts deux hommes remarquables.

J'en parle parce qu'ils sont passés par ici, je veux dire que je les ai cités, j'ai écrit leurs noms, reproduit leurs phrases. Leur pensée m'a accompagné, aidé à comprendre le monde et à vivre, alors il me paraît juste de leur rendre un peu la pareille, de faire un bout de chemin jusqu'au seuil où ils nous ont précédés.

Antoine Emaz et Jean Starobinski, le poète et l'historien des idées, n'en auront pas fini pour autant d'irriguer ma réflexion. Deux hommes très différents, que l'on hésitera à rapprocher : Emaz, le poète dont les titres de recueils parlent d'eux-mêmes (Boue, Os, Peau, Sauf, De peu), comme pour souligner l'extraordinaire économie de mots qui faisait sa singularité ; Starobinski, médecin et critique littéraire, à l’œuvre encyclopédique si foisonnante que je me sens presque honteux de vouloir en dire quelques mots alors que je ne n'en ai arpenté encore qu'une infime partie. Emaz, né en 1955, décédé à Angers où il enseignait en lycée ; Starobinski, né en 1920 à Genève dans une famille juive d’origine polonaise.

Antoine Emaz, 11 septembre 1998, ©Jean-Marc de Samie

Si j'aime les poèmes d'Antoine Emaz*, j'ai apprécié peut-être encore plus ses carnets, et en particulier le premier d'entre eux qui fut publié, et dont le titre est une nouvelle fois plein de signification : Cambouis (Seuil, 2009). Ce sont des notes courtes, des observations, des lectures, des traits de pensée, des alluvions, dans le sens que je leur donnais au principe de ce propre site. Je replonge souvent dans cet atelier, j'y retrouve des passages soulignés au crayon. Tenez, presque au hasard :

Un poème, c'est de la langue sur une émotion qui rend muet. Il va contre ce mutisme, il est donc bien un exercice de lucidité, d'élucidation. Par les mots, je retrouve un peu prise sur ce qui oppresse. Par les mots, je me décale, je prends un peu de distance, je ne suis plus complètement dedans. On écrit sans doute moins pour ne plus avoir mal que pour comprendre de quoi on souffre exactement.

Penser qu'un poème n'est jamais qu'un moment de vie, aussi bien pour celui qui l'écrit que pour celui qui le lit. Ce moment n'a pas besoin d'être décisif, mais il doit amener à une plus forte intensité d'être.

J'ai toujours bien aimé cette note de Reverdy : "On ne peut demander au poète que l'excès, le reste reste au reste." Le côté aristocrate final ne me convient pas, mais la revendication de l'excès, oui. Pas seulement pour une excuse facile, mais parce que, de fait, le poème surgit d'un trop, ou d'un manque. La ligne moyenne de langue et de vie ne produit rien à elle seule. Il faut l'électrifier.

Ce n'est pas très important mais c'est dans Cambouis que j'ai appris incidemment que sa trajectoire de professeur est passée par Châteauroux :

La question de l'engagement syndical est vraiment née de situations durablement difficiles professionnellement : cinq ans de TZR puis six ans de collège en ZEP. Je n'ai pas compris, j'ai réalisé. Si j'avais continué ma vie au lycée de Châteauroux, je serais peut-être resté tranquille. Mais la vie reste ce qui détermine l'écriture, plus ou moins sourdement. Si l'on est surpris d'une évolution, c'est que l'on n'a pas vu venir une sorte d'infiltration, de poids croissant, de mal-être. On ne supporte plus. Je me souviens de cette année à Chalonnes où la tête a failli y passer...

Jean Starobinski

Aligner quelques citations de Starobinski** me semble dérisoire au regard de l'oeuvre. Il n'est pas dans le domaine de la note, où excellent George Perros et Antoine Emaz. En revanche, je commence à voir le lieu où les deux disparus peuvent se rencontrer. Au centre de la recherche de l'écrivain suisse se place en effet la mélancolie. Le départ en fut une thèse de médecine, déposée en 1959 à la faculté de  Lausanne, qui raconte l’histoire du traitement de la mélancolie. Thèse imprimée hors commerce en 1960 par un laboratoire qui venait de fabriquer un médicament contre la dépression mélancolique, le Tofranil.Thèse que l'on retrouve dans L'encre de la mélancolie, publié en 2012, en même temps que la plupart des textes consacrés par Jean Starobinski à l'histoire des expressions de la mélancolie. Martin Rueff, dans l'introduction de La beauté du monde, volume de la collection Quarto regroupant une centaine d'études sur la littérature et les arts, peut ainsi écrire qu'il "s'agit à tous égards d'une summa melancolica ou, pour citer Yves Hersant "d'une poétique mélancolique", ce qui est bien plus qu'une "poétique de la mélancolie"."

A ce nom de Yves Hersant, j'ai un arrêt sur image. Il s'agit du traducteur du Banquet des cendres, le livre de Giordano Bruno que j'ai acheté à la librairie Sillage, rue Linné, au retour de Grenade. Je me souviens aussi que je m'étais attardé, toujours dans cette même boutique, sur une anthologie de la mélancolie, dirigée par le même Yves Hersant.




Et si je m'étais arrêté sur cet ouvrage, c'est parce que je commençais à regretter de ne pas avoir  mis dans ma besace à Grenade ce livre sur la mélancolie en vente au centre culturel José Guerrero.



Le livre du peintre Ricardo García (Granada, 1963) renvoyait à l'oeuvre de Dürer à laquelle j'avais consacré plusieurs articles.

Tout se passe comme si la mort de Jean Starobinski me remettait sur la piste, et m'enjoignait presque de faire retour sur le thème. A la question que Juliette Cerf, de Télérama, lui posait en 2012 : "Votre pensée s’est construite autour de pôles contraires, comme l’action et la réaction, la transparence et l’obstacle, ou le remède et le mal. Quel mot serait le pendant de la mélancolie ?", l'écrivain répondait ainsi :
La présence. Car la mélancolie, fondamentalement, c’est l’absence. Mais en même temps, le mélancolique, en se repliant sur lui-même, peut se réfléchir lui-même… et la mélancolie devenir ainsi miroir de la mélancolie. C’est là que la mélancolie et la littérature se rencontrent. L’écrivain, qui s’absente du monde pour écrire, court le risque d’absolutiser son absence, de s’enfermer dans le cachot de la mélancolie. Mais, dans une sorte de dialectique, grâce à l’encre, quelque chose ne disparaît pas. La littérature en ce sens est présence.
Et Martin Rueff, de son côté, conclut ainsi sa notice sur le livre :
"Qu'il s'agisse d'étudier le "vide" et la vanité chez Montaigne, l'attente chez Don Quichotte, le suicide chez Mme de Staël, les jeux du fini et de l'infini chez Baudelaire ("expert suprême en ces matières", comme il le souligne), l'impossibilité du savoir absolu chez Caillois ou l'immobilisation du temps chez Jouve, L'Encre de la mélancolie suit donc les solutions que les artistes auront apportées au miroir pétrifiant que leur tendait la mélancolie. Il ne s'agit pas de transformer la violence irrationnelle qui taraude l'artiste en "invention de la raison". Aucune raison ne rendra raison de ce fond qui happe et broie. Il ne s'agit peut-être même pas  de lui donner un sens. Il s'agit d'inventer une forme en faisant œuvre. Faire œuvre de mélancolie, c'est convertir l'énergie destructrice en énergie constructrice et l'aphasie en parole. C'est animer la statue de pierre."

Mais si je parlais plus haut de rencontre entre Starobinski et Emaz, c'est que ce dernier a aussi quelque chose à nous dire de la mélancolie :
mélancolie
non
simple mouvement lent de vivre
on puise ce qu’on peut
dans le courant
tout ce qui file entre les doigts
ciel ou paquet de tabac
livre herbe lettre peu importe
la perte est continue
dans le sans-mots du jour
une benne quotidienne enlevée par la nuit
les ordures ménagères
des pans entiers de vivre
devenus tout-venant

 Pas sûr (Contre-allées, 2009)
Faudrait un sursaut de main, un levier pour soulever cette mélancolie massive, collante, face au monde et à vivre.
Repartir du mimosa par exemple qui boule jaune dans mon coin clope au lycée. Ou bien cette nécessité de la révolte
pour refuser cette vie — peau de chagrin imposée au plus grand nombre.


Lichen, encore, Rehauts, 2009 
Ludovic Degroote, chroniquant un autre recueil de notes, Cuisine (publie.net, 2011), écrit ceci, qui rejoint les propos de Martin Rueff :

"Il y a chez Antoine Emaz, une sorte de mélancolie maîtrisée, non dans l’émotion mais dans la
formulation. Dans ses poèmes, la peur et l’impasse qui la génère sont des éléments centraux, mais
la peur et la mélancolie sont deux sentiments distincts, qui ne se chevauchent pas. Le vide peut
susciter l’un ou l’autre, selon les circonstances, sans que l’un taise l’autre. L’avant-dernier
fragment, magnifique, à la résonance pascalienne - « Le silence de cet espace fini qu’est le jardin
m’apaise (…) » - est à la mesure de cette retenue qui n’est pas sans lien avec certains moralistes du
17
ème." [C'est moi qui souligne]

 Enfin, je citerai cet extrait de Os, Calme, 1 (2000) :

juste du neutre

une façon de peu

au premier plan on pourrait mettre les fleurs du
prunus qui viennent dans le léger sale de l'hiver
ou se hisser pour entendre la radio voir vrai le 
jardin

mélancolie
mot long et gris

on passe la main
rien ne retient

mélancolie n'est pas le mot
juste

 _____________________

* Sur Antoine Emaz, voir le dossier réuni sur Poezibao.
** Sur Jean Starobinski, voir la page de France-Culture.