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lundi 13 septembre 2021

Le collisionneur

"Un accélérateur propulse des particules chargées, comme des protons ou des électrons, à des vitesses très élevées, proches de celle de la lumière. Elles sont ensuite projetées sur une cible ou contre d’autres particules, circulant en sens inverse. Ces collisions permettent aux physiciennes et physiciens de sonder l’infiniment petit. [...] Le Grand collisionneur de hadrons LHC, l’accélérateur le plus puissant au monde, propulse ainsi des particules communes, comme des protons qui forment la matière que nous connaissons. Accélérés à une vitesse proche de la lumière, ils percutent d’autres protons. Ces collisions génèrent des particules massives, comme le boson de Higgs ou le quark top. La mesure de leurs propriétés permet de comprendre la matière et les origines de l’Univers. " Site du CERN

En un certain sens, je ne suis rien d'autre qu'un collisionneur. Le dernier article en témoigne. Je prends deux phénomènes du monde, en l'occurrence un livre et un film qui n'ont a priori rien à voir, et j'établis le bilan de leur rencontre. Notez bien que quand je dis "je prends", je devrais ajouter "ce qui m'arrive", "ce que l'on me propose". Le film et le livre me sont donnés par les amis de la team Baxter, Doc et Bartt, je ne fais rien d'autre que de les mettre en contact. 


Dans le film, il y a une vraie collision : l'héroïne tente de traverser le mur invisible en fonçant dessus avec la voiture rouge de ses amis. En vain.

La différence (et bien sûr elle n'est pas la seule) c'est que je ne travaille pas dans l'infiniment petit. Les intrications que je découvre sont toutes situées dans notre univers macroscopique. L'intrication quantique - cet étrange phénomène où deux particules éloignées dans l'espace sont liées comme si elles formaient un seul système, à tel point que modifier l'état de l'une modifie instantanément l'état de l'autre -, n'est observable qu'au niveau microscopique. Sauf que, très récemment, des chercheurs ont réussi à faire entrer en parfaite intrication deux membranes d'une dizaine de micromètres*. Et des objets de plus en plus gros seront sans doute intriqués dans les prochaines années (je ne me fais pour autant aucune illusion : l'intrication que je ne cesse d'explorer restera sans doute très longtemps, et peut-être pour toujours, en dehors de l'investigation à proprement parler scientifique).

L'attracteur étrange formé par ces collisions (ou bien faut-il penser que les collisions sont l’œuvre de l'attracteur étrange ?) ne s'est pas évanoui en même temps qu'elles avaient lieu. Après un orage, il y a souvent un ciel dit de traîne. C'est ce que j'observai avec MoMo BasTa et le Mur invisible, où le thème du chien connut quelques rebondissements notables. Le lendemain du visionnage du film, le 1er septembre, je lus la lettre quotidienne de Philosophie Magazine, où le rédacteur du jour, Martin Legros, racontait son déménagement pendant les vacances, et l'arrivée au foyer d'un jeune chien, Flat-Coated  Retriever, nommé Sogno (rêve ou songe en italien) : " (...) j’ai fait ou plutôt refait l’expérience, grâce à la fréquentation quotidienne de Sogno, d’une disposition que j’avais déjà éprouvée, enfant, avec mon premier chien – un élargissement de ma sensibilité et de mon attention. Un “devenir-chien”, aurait pu dire Gilles Deleuze, une “déterritorialisation” et une “reterritorialisation” qui nous fait sortir momentanément de nos repères et de nos habitudes pour adopter le point de vue et les sensations de l’animal."Ce qui l'entraîne ensuite dans l'évocation des philosophes cyniques :

"Les philosophes cyniques, dont le nom est formé sur la même racine grecque que celui du chien, voyaient dans le “devenir-chien” un accès à la sagesse. Comme le dit l’un d’entre eux, Cratès de Thèbes (365-285 av. J.-C.), qui faisait l’amour en public avec sa femme Hipparchie : “Faire le chien, c’est prendre un raccourci pour philosopher”. Mais les cyniques concevaient le “devenir-chien” comme le moyen de se dépouiller des ornements de la civilisation afin de se concentrer sur ce qui est naturel : l’absence de honte et de pudeur, la fidélité et la vigilance, la discrimination naturelle entre les amis et les ennemis, etc. Avec Sogno, dont l’affection est totalement indiscriminée, comme je m’en aperçois en promenade chaque fois qu’il couvre de léchouilles le premier passant venu, c’est une sagesse différente dont il s’agit, moins morale que physique : une vigilance nouvelle aux sensations."

Mais c'est dans un autre long métrage, vu le lendemain, que je découvris un autre chien à l'image. A la fin du magnifique film de Ryusuke Hamaguchi, Drive My Car, Misuki, la jeune fille presque mutique qui officiait comme chauffeur auprès de Yusuke, le metteur en scène qui venait monter Oncle Vania de Tchekhov au théâtre d'Hiroshima, Misuki, donc, au volant de la Saab rouge de Yusuke (on comprend qu'il lui a donnée), fait des courses et retrouve un chien à l'arrière de la voiture (jamais vu jusque-là, ce chien témoigne qu'elle est sortie de l'immense solitude). 


Un autre chien était visible dans le film, dans une de ses plus belles séquences, où le metteur en scène était invité à dîner par l'un des organisateurs du festival, et découvrait à cette occasion que l'actrice qu'il avait engagée, une Coréenne s'exprimant avec la langue des signes de son pays, n'était autre que la propre femme de cet organisateur. Dans cette maison qui rayonnait de l'amour de deux êtres, en contraste avec la solitude douloureuse de Yusuke et de Misuki, un chien, présence douce dans un des fauteuils du salon, incarnait déjà une sorte de promesse d'une paix retrouvée.**

Enfin, ce même 3 septembre où je notai ces filiations de film à film, je consignai en même temps la fin de la lecture du nouvel opus de Stéphane Lambert, consacré à Paul Klee, Paul Klee jusqu'au fond de l'avenir. Un titre emprunté à Maurice Merleau-Ponty : "La première des peintures allait jusqu'au fond de l'avenir". Mais c'est un livre antérieur qui resurgit soudain dans ma mémoire, Visions de Goya, L'éclat dans le désastre, évoqué ici en 2020.


Sur la couverture, cet étrange tableau de Goya, Le chien, conservé au musée du Prado, à Madrid. Il mérite bien une vue plus large.

Goya, Perro semihundido (Wikipedia)



Cette œuvre, qui fait partie des « peintures noires », a été réalisée entre 1819 et 1823 directement sur les murs de la maison de l'artiste, la "maison du sourd,"la Quinta del Sordo.

Recherchant sur Wikipedia une image correcte, j'apprends en passant qu'Antonio Tabucchi a consacré à ce chien de Goya une de ses œuvres, ainsi que le relève Maryline Maigron dans une étude pour la revue Italies : "Dans le récit Sogno di Francisco Goya y Lucientes, pittore e visionario, Tabucchi explicite sa perception du tableau. Pour lui, le petit chien de Goya est une allégorie du désespoir – « sono la bestia della disperazione », dit-il à son créateur – et la souffrance est exprimée par le peintre à travers son enfouissement dans le sable. Or, si nous observons le tableau de Goya, nous constatons que nous ne voyons que la tête du petit chien, le reste de son corps étant caché à notre regard."

Sogno, soit dit en passant, le nom du chien de Martin Legros.

 

_____________________

* Voir aussi l'article de Mathilde Fontez dans le premier numéro d'Epsiloon, le nouveau magazine scientifique créé par la quasi-totalité des anciens de la rédaction de Science & Vie, qui avaient démissionné en mars, étant en désaccord avec la ligne éditoriale du nouveau propriétaire du titre, Reworld Media.

 ** Le thème du film, la rencontre de deux personnes marquées l'une et l'autre par un deuil chargé de culpabilité, n'est pas unique dans le cinéma nippon. En témoigne pour le moins La Forêt de Mogari, de Naomi Kawase, sorti en 2007. Là aussi un homme plus âgé fait face à une jeune femme, tandis qu'une errance en forêt remplace le road movie avec la Saab 900 rouge.

 
Je dois la découverte de ce film (vu seulement hier) à Jean Mottet, dont j'ai acheté le livre Pour l'arbre et pour l'oiseau à Montignac, pendant notre séjour d'une semaine en Dordogne. Un homme et un livre dont je reparlerai.



vendredi 19 mars 2021

Le régime souhaite la chute du peuple

 18 août

"[...] L'inflation qui, lentement, sournoisement, augmentait durant les mois précédents, nous explose maintenant à la figure. Pour ceux qui reconstruisent ou restaurent leurs maisons à leurs frais aussi bien que pour les innombrables associations qui aident les plus démunis à le faire grâce au soutien international, c'est très compliqué. L'ennemi est innombrable, et à sa tête l'oligarchie au pouvoir, ses intérêts, ses calculs et son redoutable instinct de conservation. Elle n'a pas changé d'un iota ses manières d'agir après le désastre, elle fait toujours main basse sur un État moribond et n'est nullement pressé de former un nouveau gouvernement. Nous sommes assiégés, mais de l'intérieur. "Le régime souhaite la chute du peuple." "

Charif Majdalani, Beyrouth 2020, Journal d'un effondrement, Actes Sud, 2020, p. 145.

Sept mois plus tard, le terrible constat de l'écrivain libanais Charif Majdalani est plus que jamais d'actualité. Dans Le Monde daté du 19 mars, on apprend que "le gouvernement que Saad Hariri avait été chargé de former le 22 octobre 2020, dans le but de sortir le Liban de la pire crise économique de son histoire, se fait toujours attendre". Une hyperinflation vertigineuse risque de faire plonger un taux de pauvreté qui avait déjà atteint 50 % à l'été 2020 : "la chute de la monnaie nationale, qui a décroché du taux officiel de 1500 livres libanaises pour 1 dollar à l’automne 2019, s’est subitement accélérée ces dernières  semaines. Le billet vert, qui s’échangeait en octobre 2020, au moment de la nomination de Saad Hariri, à 8 000 livres sur le marché noir, est passé à 10 000 livres début mars, avant de s’envoler à 15 000 livres en début de semaine." Beyrouth, encore traumatisée par la gigantesque explosion des 2750 tonnes de nitrate d'ammonium stockées sans précaution dans deux hangars du port, faisant 200 morts, 150 disparus et 6 000 blessés, est régulièrement privée d'électricité et menacée de multiples pénuries.


Je ne sais plus où j'avais lu une brève chronique de ce Journal implacable, qui ne cède portant pas au désespoir car réconforté par le souffle d'une jeunesse qui veut encore croire à une vie possible, à une reconstruction malgré l’État corrompu au tréfonds. Je ne sais plus, mais quand j'ai vu le volume sur le rayon des nouveautés à la médiathèque, je n'ai pas hésité une seconde. Je l'ai lu le soir-même, porté par une sorte d'urgence. C'était loin des fils que je tirais au moment, qu'avais-je à faire en somme avec le Liban ? mais en même temps, il en était tout près : la mort y avait hélas plus que sa place, et puis un détail vint percuter un motif récurrent de manière assez inouïe. Voici comment.

Au chapitre 61, Majdalini raconte que ses enfants, voulant absolument s'associer au mouvement de bénévoles qui s'était formé à toute allure dans la ville, avaient été sollicités pour déblayer le cabinet d'un médecin. Ils en avaient ramené des photos d'objets désuets qui les avaient fait rire. En fait, c'était le cabinet d'un vieux praticien, mort depuis longtemps, mais que ses enfants avaient gardé comme tel depuis. L'écrivain continue ainsi :

"Ce cabinet médical conservé durant des décennies hors de la marche du monde m'a évidemment fait penser à la maison d'Iver Grove que décrit W.G. Sebald dans Austerlitz. Mais contrairement à ce qui se passe à Iver Grove, où le présent entre précautionneusement en contact avec ce qui est demeuré en suspens pendant quarante ans, le temps maintenu à l'écart a afflué ici très brutalement. Il l'a fait avec la même violence dans de nombreux autres endroits de la ville où le passé était contenu différemment, comprimé et presque embaumé avec l'avare jalousie des traditions familiales aristocratiques et de leur généalogie. Dans de nombreuses demeures historiques des quartiers ravagés de Beyrouth, les décors et les mobiliers anciens ne sont plus que poussière, ruines et gravats. La lente et méticuleuse sédimentation du temps a été balayée en un clin d’œil par le souffle d'un présent vengeur et incompréhensiblement cruel." (pp. 126-127)

J'étais abasourdi. Je n'avais pas choisi ce livre bien évidemment parce qu'il aurait été en rapport avec Austerlitz, sur lequel je travaille depuis des semaines. Le Liban semblait bien à l'écart de Paris, de l'Allemagne et des campagnes galloises où Austerliz passa son enfance. Et voici que j'y revenais par l'entremise de ce vieux cabinet médical soufflé par la déflagration. Majdalani parlait d'Iver Grove, mais ma lecture d'Austerlitz remontant à plusieurs années, et m'étant concentré uniquement sur la fin, je n'avais pas souvenir de ce passage. Je résolus donc, n'ayant pas ce soir-là le livre sous la main, de faire une recherche sur le net. Iver Grove + Austerlitz. Beaucoup de références anglo-saxonnes apparurent, aussi rajoutai-je un mot français, je ne sais plus lequel, et parmi les résultats émergea alors un écrit qui ne m'était pas inconnu : la thèse de Vincent Toubert, intitulée Entre le livre et la lampe, représentations et usages de l’érudition chez Pierre Michon, W.G. Sebald et Antonio Tabucchi.

Une recherche du nom Iver Grove à l'intérieur du document  me conduisit à la page 70, où il est question de la relation quasi-filiale qui lie Austerlitz à André Hilary, "le seul professeur auquel Jacques Austerlitz confie sa double identité et son double nom." C'est un peu plus loin qu'il est question d'Iver Grove (la seule occurrence par ailleurs sur les 447 pages de la thèse), mais c'est surtout ce qui suit et qui n'a pas de rapport direct avec Iver Grove qui me frappa particulièrement :

"André Hilary reçoit Austerlitz « comme si enfin la providence lui avait envoyé l’élève qu’il avait toujours appelé de ses vœux». Austerlitz est un excellent élève, qui rend en particulier une copie mémorable ; à partir de ce moment, la relation entre le maître et l’élève semble permettre une solide transmission, non seulement dans l’ordre des savoirs,
mais aussi au niveau personnel. Jacques Austerlitz racontera plus tard l’épisode de la visite de la propriété d’Iver Grove, faite avec André Hilary, lors de laquelle le propriétaire des lieux, James Mallord Ashman, leur montre en particulier un observatoire et des cartes de la lune. La période de l’apprentissage d’Austerlitz aux côtés d’André Hilary forme dans le récit une totalité autonome, qui prend des accents encyclopédiques : « de l’astronomie à l’histoire de l’humanité en passant par la botanique et la zoologie, aucun domaine de l’univers ne manque
». Cet apprentissage se fait dans le cadre de cette relation personnelle entre Jacques et son professeur d’histoire, dont la transmission efficace est matérialisée par le présent d’une « relique », qui marque l’adieu du maître à son élève, une fois la transmission réalisée :

Pendant tout le temps qu’il me restait à passer à Stower Grange, Hilary m’a soutenu et encouragé de toutes les manières possibles et imaginables. En premier lieu je lui suis redevable, dit Austerlitz, d’avoir distancé largement le reste de ma promotion aux examens terminaux, dans les matières que sont l’histoire, le latin, l’allemand et le français, et d’avoir pu suivre librement ma voie, du moins en étais-je encore persuadé à l’époque, grâce à une bourse confortable. En adieu Hilary me remit un carton sombre à cadre doré sous le verre duquel étaient disposées trois feuilles de saule un peu fripées prélevées sur un arbre de l’île de Sainte-Hélène, et une usnée ressemblant à un petit rameau de corail pâle, qu’un des ancêtres d’Hilary, comme l’indiquait en bas l’inscription en lettres minuscules, avait détaché le 31 juillet 1830 de la lourde dalle de granit couvrant le tombeau du maréchal Ney. Ce souvenir, qui en soi n’a sans doute pas de valeur, se trouve jusqu’aujourd’hui en ma possession, dit Austerlitz. Il a plus d’importance pour moi que presque tout autre tableau, d’abord parce que les reliques qu’il renferme, l’usnée et les feuilles lancéolées complètement desséchées, sont restées intactes sur plus d’un siècle en dépit de leur fragilité, ensuite parce qu’elles me rappellent chaque jour Hilary, sans qui je n’aurais assurément pu quitter l’ombre du presbytère de Bala. C’est aussi Hilary qui, après la mort de mon père nourricier, survenue au début de 1954 à l’asile de Denbigh, s’est chargé de liquider la maigre succession et par la suite a entrepris les démarches pour ma naturalisation, ce qui n’allait pas sans multiples difficultés étant donné qu’Elias avait détruit toute trace de mes origines." [C'est moi qui souligne]
Ce cadeau de Hilary à Austerlitz - ces "reliques" napoléoniennes - me rappelait furieusement quelque chose de précis. Le même jour, j'avais terminé un article en mettant en regard un poème-objet d'André Breton avec le reliquaire de Vivant Denon, 
dont je rappelle qu'il est propriété du Musée-Hôtel Bertrand, descente des Cordeliers, à Châteauroux, la ville où j'ai l'heur de vivre. Or, que contient celui-ci, à côté des ossements divers que j'ai déjà évoqués ici et là ? Et bien rien moins qu'une feuille de saule de Sainte-Hélène, comme en témoigne la liste qu'en donne Philippe Sollers dans sa biographie de Denon, Le cavalier du Louvre :

«Reliquaire de forme hexagonale et de travail gothique, flanqué à ses angles de six tourillons attachés par des arcs-boutants à un couronnement composé d'un petit édifice surmonté de la croix: les deux faces principales de ce reliquaire sont divisées chacune en six compartiments, et contiennent les objets suivants.

‑ Fragments d'os du Cid et de Chimène trouvés dans leur sépulture, à Burgos.

‑ Fragments d'os d'Héloïse et d'Abélard, extraits de leurs tombeaux, au Paraclet.

‑ Cheveux d'Agnès Sorel, inhumée à Loches, et d'Inès de Castro, à Alcobaça.

‑ Partie de la moustache de Henri IV, roi de France, qui avait été trouvée tout entière lors de l'ex­humation des corps des rois à Saint‑Denis, en 1793.

- Fragment du linceul de Turenne.

- Fragments d'os de Molière et de La Fontaine.

- Cheveux du général Desaix. »

Deux des faces latérales du même objet sont remplies:
‑ L'une par la signature autographe de Napoléon.
‑ L'autre par un morceau ensanglanté de la chemise qu'il portait au moment de sa mort, une mèche de ses cheveux et une feuille du saule sous lequel il repose dans l'île de Sainte‑Hélène." [C'est moi qui souligne]


 

Feuille de saule, cheveux et signature de Napoléon,  Musée-Hôtel Bertrand (Châteauroux)

La coïncidence est fabuleuse : il m'a fallu passer par la lecture d'un livre libanais pour mettre en relation le même jour un élément du reliquaire de Denon avec un extrait d'Austerlitz de Sebald. Sebald qui parle explicitement de "reliques" au sujet de cette feuille de saule d'un arbre de Sainte-Hélène et de l'usnée prélevée sur le tombeau du maréchal Ney. 

 

La tombe du Maréchal telle qu’elle figure sur la planche V du Champ du Repos… par Roger Père et Fils (septembre 1816)

Usnée

Il semble peu vraisemblable qu'une telle usnée (variété de lichens*) ait pu se trouver sur la dalle du tombeau de Ney, en revanche une recherche associant usnée et tombeau m'a conduit vers un extrait du Dictionnaire pittoresque d'histoire naturelle et des phénomènes de la nature, de Félix-Édouard Guérin-Méneville (1839) : il y est dit que l'usnea monumenti croît en abondance sur les arbres qui entourent le tombeau du captif de Sainte-Hélène, autrement dit les saules.


  
Tombe de Napoléon à Sainte-Hélène  

Le docteur Antommarchi, dans son livre Les derniers moments de Napoléon (1825), rapporte ainsi la scène de l'enterrement du 9 mai : "Pendant que l'on achevait ces travaux, la foule se jetait sur les saules dont la présence de Napoléon en avait déjà fait un objet de vénération. Chacun voulait avoir des branches ou des feuillages de ces arbres, qui devaient ombrager la tombe de ce grand homme, et les garder comme un précieux souvenir de cette scène imposante de tristesse et de douleur. Hudson et l'amiral, que blesse cet élan, cherchent à l'arrêter: ils s'emportent, ils menacent. Les assaillants se hâtent d'autant plus, et les saules sont dépouillés jusqu'à la hauteur où la main peut atteindre. Hudson était pâle de colère ; mais les coupables étaient nombreux, de toutes les classes, il ne put sévir."

 ____________________________

* A propos de lichens, je suis tombé au cours de mes recherches sur le bel article du Flotoir de Florence Trocmé, daté du 7 mars 2021. Où l'on peut par exemple lire ceci (où il est question en passant des usnées) :

Nature et territoire du lichen
Étrange nature que celle du lichen, « l’organisme entier est une association symbiotique. Chacun des deux ou trois organismes apporte à l’autre ce qu’il n’a pas dans une relation de coexistence étroite : le champignon (mycobionte) apporte le support (la fixation et la croissance), l’eau et les minéraux à l’algue ; l’algue (photobionte) apporte une partie des sucres au champignon grâce à la photosynthèse. C’est ce fonctionnement atypique qui a permis au lichen de conquérir de très nombreux espaces et de s’implanter là où on ne trouve plus aucune plante (30) : la symbiose est un facteur d’endurance écologique. On estime que 8% de la surface terrestre est recouverte de lichen. Il est universel. » (31) Il est souvent un des derniers organismes que l’on peut rencontrer vers les pôles et en altitude, à la limite des glaces et des neiges. Il peut vivre (les usnées) à des températures allant de -60° à +70°. Et il offre aux rennes scandinaves et aux caribous canadiens jusqu’à 90% de leur alimentation hivernale. (33)
Il en devient ainsi, écrit Vincent Zonca, une figure d’éternité et de survie et nul doute qu’il aurait bien des leçons à nous apprendre. 


 

vendredi 26 février 2021

On écrit toujours avec une main coupée

" (...) je rappelle ce que veut dire date. Étymologiquement, c'est du latin data, ce qui est donné ; mais c'est un reste d'expression, car l'expression complète, c'est littera data, lettre donnée. Il s'agit d'une expression latine assez récente, qui ne date pas de l'époque romaine mais du Moyen Age, du latin médiéval, et c'est une expression juridique, les premiers mots de la formule indiquant la date à laquelle un acte juridique, notarial ou autre, était rédigé ; ces lettres-là étaient données. Il nous reste de cela la date, mais aussi l'ombre de cette expression originaire, littera data, lettre donnée."

Hélène Cixous, Lettres de fuite, Séminaire 2001-2004, Gallimard, 2020, p.28. 

Je voudrais revenir sur cette affirmation de Victor Toubert : "Sebald entourait fréquemment les dates dans ses livres, y cherchant hasards, coïncidences, significations, construisant ses propres livres sur ces coïncidences." Il poursuit ainsi : "Muriel Pic a montré comment la place accordée aux dates, chez Sebald, ne correspond pas seulement à une obsession chronologique ou historique, mais remplit une fonction poétique, ces dates prenant le visage d’une anecdote ou d’une figure astrologique, formant la trame d’une constellation, d’un montage qui vise à dépayser le temps, à l’étrangéiser."*

Ce qui est extraordinaire, c'est que je retrouve cette interrogation sur la date dans Lettres de fuite d'Hélène Cixous. Et pas n'importe où, à la page qui suit celle de la citation de l'autre jour sur Albertine disparue. Au verso de Proust, elle dit revenir à ce 11 septembre 2001, à cette catastrophe qui vient de se produire à deux mois du présent séminaire, et pour cela prend une petite citation dans Schibboleth, le texte de Derrida, qu'elle dit être "scandé par une réflexion sur la date" : "Parle-t-on jamais d'une date ? Mais parle-t-on jamais sans parler d'une date ? D'elle et depuis elle ? [c'est une question de fond] Qu'on le veuille ou non, qu'on le sache, l'avoue, le dissimule, une parole est toujours datée." Le texte se réfère, dit-elle, à Paul Celan, puis elle prolonge par une plus longue citation, dont je redonne une partie ici :

"Dans certaines conditions, du moins, dater revient à signer. Inscrire une date, la consigner, ce n'est pas seulement signer depuis une année, un mois, un jour, autant de mots qui ponctuent le texte de Celan, mais aussi depuis un lieu. Tels poèmes sont datés de Zürich, Tübingen, Todtnauberg, Paris, Jérusalem, Lyon, Tel Aviv, Vienne, Assise, Cologne, Brest, etc. Au début ou à la fin d'une lettre, la date consigne un "maintenant" du calendrier ou de l'horloge ("alle Uhren und Kalender", seconde page du Méridien), autant que l'ici d'un pays, de la contrée, de la maison en leur nom propre. Elle marque ainsi, à la pointe du gnomon, la provenance de ce qui se trouve donné, en tout cas envoyé, et, que cela arrive ou non, destiné."

Couverture du calendrier de Kempten de W.G. Sebald, année 1993

Muriel Pic signale de son côté que l'agenda de Sebald est un calendrier de Kempten, dont une page, dit-elle, est reproduite dans Séjours à la campagne. Je crois bien qu'il s'agit là du seul livre de Sebald que je n'ai pas lu, je ne comprends d'ailleurs pas vraiment cette lacune. Par bonheur, j'en ai retrouvé sur le net un extrait, les vingt premières pages qui contiennent le début d'Une comète dans le ciel, une note d'almanach en l'honneur de l'ami rhénan, c'est-à-dire l'écrivain allemand Johann Peter Hebel.  Sebald affirme que s'il n'arrête pas de lire et de relire les histoires de "son almanach", c'est que "tout à fait incidemment" son grand-père, "dont la langue en de nombreux points rappelait celle de l’ami de la famille, avait l’habitude d’acheter à chaque nouvelle année un calendrier de Kempten où il consignait au crayon à encre les fêtes de ses parents et amis, la date de la première gelée, de la première chute de
neige, l’arrivée du foehn, les orages, la grêle ou autres phénomènes atmosphériques, et à l’occasion, sur les pages réservées aux notes personnelles, une recette pour fabriquer du vermouth ou de l’eau-de-vie de gentiane
."


 

Et, par bonheur encore, j'ai découvert grâce à cette recherche sur le calendrier de Kempten, la thèse de Victor Toubert, soutenue semble-t-il en 2019, et intitulée Entre le livre et la lampe : représentations et usages de l’érudition chez Pierre Michon, W.G. Sebald et Antonio Tabucchi. Je recherche le mot-clé Kempten dans ce vaste écrit de plus de 400 pages et je lis ceci : 

"Une très grande partie de l’intérêt de Sebald pour la nature et les sciences naturelles lui viendrait de son grand-père, que la sœur de Sebald décrit comme un « Naturphilosoph », connaissant le nom des plantes et leurs utilisations. Sebald tiendrait largement de son grand-père ses goûts pour les longues marches, pour le jardinage, pour les almanachs, pour le monde naturel, qui jouent des rôles particulièrement importants dans ses récits. Le grand-père de Sebald ne s’intéressait pas à la littérature, ne lisait pas de romans ou de pièces de théâtre, mais il utilisait un almanach imprimé à Kempten, dans lequel il notait les fêtes de ses proches, les dates importantes de l’année, les cycles de la lune, les saisons. C’est peut-être dans cette pratique de la lecture de l’almanach, qui fait aussi partie du monde paysan décrit par Pierre Michon, que l’on peut retrouver en partie l’origine de la fascination de Sebald pour les dates, et de son intérêt pour les coïncidences temporelles dont Muriel Pic a montré l’importance décisive dans la poétique de Sebald." (pp. 49-50, c'est moi qui souligne)

C'est Muriel Pic aussi qui cite page 10 de son étude sur la Politique de la mélancolie chez Sebald un extrait du dernier texte publié de son vivant, et daté, dit-elle, du 18 novembre 2001.

Or, le texte issu du séminaire d'Hélène Cixous est daté, lui, du 10 novembre 2001. Huit jours seulement séparent ces deux textes. Grande différence : L'un ouvre une œuvre tandis que l'autre la clôt.

Le titre de ce premier séminaire retranscrit dans Lettres de fuite est "On écrit toujours avec une main coupée". Ceci faisant référence à un passage de L'Origine de Thomas Bernhard, où il raconte le bombardement de Salzbourg : "Sur le chemin qui mène à la Gstättengasse, devant l'église du Bürgerspital j'avais marché sur un objet mou, je crus, en regardant cet objet, qu'il s'agissait d'une main de poupée [Puppenhand], mes camarades de classe, eux aussi, avaient cru qu'il s'agissait d'une main de poupée, mais c'était une main d'enfant [Kinderhand] arrachée à un enfant."

Or, la veille au soir, lisant le livre récupéré le jour-même à la librairie Arcanes, André Breton, 1713-1966, Des siècles boules de neige, de George Sebbag, commandé juste après avoir écrit la chronique sur Je cherche l'or du temps, je tombai devant le passage suivant, évoquant le poème Fata Morgana, écrit par Breton à Marseille, en décembre 1940, alors qu'il était en attente d'un bateau pour l'Amérique.

"Le 23 novembre 1407, à Paris, rue Barbette, à huit heures du soir, à la lueur des torches, le duc d'Orléans est assailli par une troupe. Il a la main droite tranchée qui sera ramassée le lendemain. Main gantée du funambule tenant une torche (couronnement d'Isabeau), main gantée du duc tenant un flambeau (bal des Ardents), main gantée tranchée (assassinat du duc). Breton tient à souligner cette série de trois mains gantées :

Et quelque temps après à huit heures du soir la main
On s'est toujours souvenu qu'elle jouait avec le gant
La main le gant une fois deux fois
trois fois 

Dans le collage Charles VI jouant aux cartes pendant sa folie [collage d'André Breton] se superposent le destin de Charles VI et la vie de Breton. Le comte de Foix assassine son fils. Charles VI, en raison de la maladresse de son frère, manque d'être consumé dans le buisson des Ardents, comme Yvain de Foix. Son frère, le duc d'Orléans, meurt la main tranchée." (p. 75)

La mort, c'est ce qui a frappé aussi, beaucoup trop tôt, Joseph Ponthus. L'écrivain est décédé d'un cancer à 42 ans. Il avait connu un succès foudroyant avec A la ligne, premier roman sous-titré Feuillets d'usine, où il relatait son expérience d'ouvrier intérimaire dans les usines de poissons et les abattoirs bretons. Sans presque aucune ponctuation, revenant sans cesse à la ligne, comme en un long poème dicté, disait-il, par les rythmes mêmes de l'usine, son texte rendait compte avec une puissance de marteau-pilon de la dureté de la condition ouvrière aujourd'hui encore. Ce matin cette disparition m'a saisi, j'ai réouvert le livre au hasard et l'attracteur étrange m'a fait cadeau de ces pages :

Je me souviens des doigts coupés de Raymond

Kopa à qui j'ai serré la main il y a plusieurs 

années de cela

(...)

A l'atelier où je bosse

J'en serre 

Des mains fauchées 

Au vestiaire

(...)

Et Kopa joue au ballon  en rentrant de la mine

Et j'essaie d'écrire comme Kopa jouait au ballon

Allez Raymond

Je bois un coup à la santé de tes doigts coupés

De la main coupée de Cendrars

De la tête trépanée d'Apollinaire

De mon pied sauvé par une coque de métal

Au bar des amputés des travailleurs des mineurs

et des bouchers (pp. 139-142)

Dans une intervention à la librairie Mollat, le 16 mai 2019, Joseph Ponthus avait dit que même s’il avait lu Marx et de nombreux livres sur la condition ouvrière, il ne s’inscrivait pas dans une tradition littéraire prolétarienne, se reconnaissant "plutôt dans ces écrivains partis à la guerre de 14 : Genevoix, Apollinaire, Aragon, Cendrars… Il se sent de cette filiation-là, comme ces ouvriers d’abattoir, psychologiquement meurtris, qui témoignent aller travailler comme ils vont à la guerre."


Dans la 66ème section, Joseph Ponthus écrit à sa femme Krystel :

"Mon épouse amour

Il y a ce poème d'Apollinaire aux tranchées qui 

m'obsède par sa beauté et sa justesse

(...)

Il y a Pontus de Tyard qui est mon ancêtre

et dont deux vers s'accordent si bien avec ces 

feuillets d'usine

"Qu'incessamment en toute humilité

Ma langue honore et mon esprit contemple"

(...)

Il y a le choeur final de la Passion selon Mathieu

de Bach que j'écoute en t'écrivant ces mots 

(...)

Il y a qu'il n'y aura jamais

De 

Point final

A la ligne

__________________________

* Il renvoie en note au texte de Muriel Pic, « Politique de la mélancolie chez W.G. Sebald. Résistance, achronologie et divination », p. 16-22 en particulier, inclus dans le recueil collectif qu'elle a dirigé, Politique de la mélancolie, à propos de W.G. Sebald, Les presses du réel, 2016, (livre offert pour mes 60 ans). 

lundi 28 septembre 2020

Pessoa ou le don du rêve

"Vis ta vie. Ne sois pas vécu par elle. Dans la vérité et dans l’erreur,
dans le plaisir et dans l’ennui, sois ton être véritable. Tu n’y parviendras qu’en rêvant, parce que ta vie réelle, ta vie humaine, c’est celle qui, loin de t’appartenir, appartient aux autres.
Tu remplaceras donc la vie par le rêve, et ne te soucieras que de rêver à la perfection. "

Fernando Pessoa

Ces quelques lignes de Pessoa se trouvent en exergue du portrait onirique que Patrick Lowie a écrit de son interviewer, Pierre Guéry (mais l'entretien nous apprend qu'elles avaient été adressées par Guéry lui-même à Lowie). Le grand auteur portugais est l'une de ses références centrales : "Et lors de mon long séjour à Lisbonne, j’ai découvert évidemment Fernando Pessoa. J’ai écrit mon premier livre au Portugal, envoûté par cette ville et par Pessoa, j’avais la sensation de tout comprendre, la sensation de ne pas avoir besoin de travailler ; tout ce que je voulais c’était écrire et faire du théâtre." Pessoa, c'est le rêve préféré à la vie, le rêve comme fondement même de notre identité. Lowie encore : "n’est-ce pas Pessoa qui a écrit que « le rêve c’est ce que nous possédons de plus intimement nôtre, de plus impénétrablement, inexpugnablement nôtre » ?"

 

Ode Maritime (Fragment d'affiche, Nunki Bartt)

Il se trouve que le 12 septembre dernier, s'est imposé à moi l'achat du dernier volume du Manifeste incertain, le neuvième de la série de Frédéric Pajak, aux éditions Noir sur Blanc. Il était placé juste en face de moi, à peine avais-je franchi la porte de la librairie Arcanes, en ses nouvelles pénates. Un Pajak, je ne réfléchis pas, je prends, j'embarque, je préempte. C'est de la dynamite, de la noire pépite qu'on ne peut pas laisser entre toutes les mains.

On se calme. L'écrivain autour duquel se trame cet ultime volume n'est autre que Pessoa, dont la biographie, entremêlée des souvenirs personnels de Pajak, est tissée comme à l'accoutumée de textes et de dessins (dont la fonction est beaucoup plus qu'illustrative). Le rêve se donne là aussi comme un motif primordial. Ainsi, page 68 :

"Fernando a huit ans. Chez les soeurs irlandaises , comme plus tard au lycée ou à l'école de commerce, il se passionne pour les études. Déjà, il parle et écrit couramment l'anglais. En revanche, il pratique de moins en moins le portugais. Ses notes sont excellentes et les compliments ne manquent pas : very good, excellent, brilliant, entirely satisfactory. Toutefois, même s'il se montre un excellent élève, c'est un garçon rêveur. Dans un sonnet intitulé "Rêve" se résume le leitmotiv de son oeuvre : "Dans ce monde la vie se passe à rêver." Dans Le Livre de l'intranquillité, il ajoutera : " Le Destin ne m'a donné que deux choses : des registres d'aide-comptable et le don du rêve."


Le 19 septembre, à Guéret, avaient lieu les XVèmes rencontres littéraires de Chaminadour, Geneviève Brisac invitait à marcher sur les grands chemins de Virginia Woolf. Je n'avais pu m'y rendre l'an dernier. Cette fois-ci, Gaëlle et moi pûmes suivre les conférences et tables rondes de l'après-midi, et assister en soirée à la lecture de textes de Woolf par le trio Brisac-Agnès Desarthe et surtout Anne Alvaro, dont la voix ensorceleuse, toute de douceur et de gravité, vous tient en haleine comme en une promenade ventée sur une falaise.

Dans la pause de fin d'après-midi, nous rendant au centre-ville piétonnier pour dîner, je pus encore une fois vérifier que le désert s'étendait. A 18 h 33, très exactement, dans la Grande Rue, autrefois artère commerciale de la ville, où plus d'un magasin sur deux est en déshérence, nul être humain n'était visible. 

Guéret, Grande Rue

 

Les organisateurs n'en ont que plus de mérite à maintenir ici ces Rencontres, qui n'ont rien, et c'est heureux, d'un salon du Livre (pas de séances de dédicaces, mais l'on peut acheter des livres de qualité dans le hall de l'espace Fayolle où se déroule la manifestation). Je n'ai pu faire autrement (encore un choix qui s'imposait à moi) que d'acquérir le recueil d'entretiens, que mène auprès d'écrivains, depuis vingt ans, la revue La Femelle du Requin, édité par Le Tripode (il avait nom Vertiges de la lenteur). 


Et je m'amuse de ce que, ayant décidé d'écrire cet article aujourd'hui, mon navigateur s'est ouvert ce matin sur la page du moteur de recherche Bing affichant (chaque jour on peut y découvrir une photo différente) un requin bleu, qui plus est " se balade dans les eaux des Açores, un groupe d’îles portugaises, situées à l’ouest du continent". Le Portugal, le requin bleu, tout est cohérent.

Vingt écrivains sont interrogés longuement dans ce recueil. Je n'ai pas commencé par le début, mais me suis rendu, sans trop savoir pourquoi (car je ne suis pas particulièrement connaisseur de cet écrivain, mais il faut dire tout de même qu'il a une place ici sur Alluvions), sur l'entretien avec Antonio Tabucchi (p.77), La littérature est une partouze... (non, ce n'est pas ce titre qui m'a spécialement attiré...). Dans la brève présentation des auteurs de la revue, on peut lire ceci : "Derrière l'apparence, on trouve l'erreur et l'ombre. Tabucchi affectionne l'homo melancholicus, nimbé de nostalgie, de rêves et de remords. [...] Peignant reflets de peurs intimes et couleurs des sentiments, l'auteur installe au coeur de nos jours le songe et ses ingrédients : l'absurde, l'angoisse et l'impuissance." Une description qui aurait aussi bien convenu à Pessoa. D'ailleurs Pessoa, confesse Tabucchi, dont on sait l'importance que revêt le Portugal dans son oeuvre, est pour lui "un grand compagnon de route, c'est une présence protectrice".

Sur le rêve, il affirme que "la nature humaine a besoin d'une dimension onirique, parce que n'avoir que la dimension d'une conscience éveillée serait une torture. Le rêve, c'est comme avoir des vacances", ajoute-t-il.

Je n'ai lu pour l'instant qu'un autre entretien, le premier de la liste, accordé par Antoine Volodine, fort réticent par ailleurs devant cet exercice (là encore, je pense que c'est la présence récente de l'écrivain dans ces pages qui m'a conduit à le lire en  priorité). Et là aussi, la présentation de la revue mentionne le rêve : "Les narrateurs d'Antoine Volodine sont souvent schizophrènes et paranoïaques. On peut leur trouver  certaines excuses : ils sont prisonniers du monde concentrationnaire auquel leurs révoltes avortées ont ouvert la voie, et leur discours en peut se déployer qu'à condition de tromper la vigilance des agents d'un totalitarisme mystérieux : gardes-chiourme, bourreaux ou tortionnaires. C'est pourquoi ils engouffrent leurs récits dans les méandres du rêve, de la poésie, du plus sombre des humours."


Auteur d'un roman appelé Lisbonne, dernière marge, Volodine est bien sûr interrogé sur sa proximité avec Pessoa et ses hétéronymes, mais l'auteur s'en défend, en affirmant ne pas être marqué par Pessoa : "Le système hétéronymique que j'ai mis en place de façon tâtonnante les premières années ignorait presque tout de Pessoa. Ensuite, j'ai eu beaucoup de relations avec le Portugal, j'y suis allé très souvent, je suis marié à une universitaire qui a fait une thèse sur Pessoa, mais il y a peu de relations entre l'hétéronymie telle qu'on la voit affleurer dans le post-exotisme et le système de Pessoa. Pessoa définit des voix extrêmement distinctes selon les genres, alors que j'essaie de mettre en place des voix qui sont différentes mais qui disent la même chose, qui traitent à des moments différents des mêmes choses." (p. 39)

Il me restait à aller aux sources, à l'original, autrement dit à Pessoa lui-même, que je dois avouer avoir très peu lu encore, malgré le fait que je possède depuis 1999 son grand oeuvre, Le Livre de l'intranquillité. Difficile de se replacer dans les sentiments de l'époque, mais je crois bien que je m'étais perdu dans la noirceur de cette prose, j'avais été comme asphyxié, je n'avais pas les poumons alors pour supporter son amertume, malgré la beauté de la phrase. Alors m'y revoici, vingt-et-un ans plus tard. Mais j'y vais prudemment, en abordant par la préface de Robert Bréchon*, première source de Pajak  avec sa biographie de 1996. Page 9, il écrit ceci :

"La souffrance ne vient ni du monde extérieur, dont il est capable, comme Alvaro de Campos, de célébrer la multiple splendeur, ni de l'espace intérieur où, à  force d'imagination, il peut tout à loisir vivre son rêve et rêver sa vie."

Et je poursuis par la lecture de la préface du poète portugais Eduardo Lourenço, qui déclare que "Le Livre de l'intranquillité est le livre de la non-vie de Bernardo Soares, autant dire de la "vraie vie" de Fernando Pessoa". Et de le citer alors : 

" Ce qu'il y a de primordial en moi, c'est l'habitude et le don de rêver. Je ne suis pas seulement un rêveur, je suis un rêveur exclusivement."

 

Pessoa © Frédéric Pajak

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* J'ai renoncé récemment à fixer les vertiges. J'avais prévenu que je tiendrai ce blog tant que l'exercice me plairait. La lassitude est enfin venue, la tâche à vrai dire  était infinie. Néanmoins, j'ai presque quelques regrets quand je constate soudain une véritable épidémie de vertiges autour de ce Livre de l'intranquillité.  Ainsi Robert Bréchon : "Livre admirable, témoignage bouleversant, parfois vertigineux." Puis Eduardo Lourenço : "Tout est humble dans ces textes, parfois vertigineux." Et la traductrice Françoise Faye : "Nul n'est peut-être allé aussi loin que Pessoa dans l'exploration de cet "autre" énigmatique ; et lire ce poète, c'est le suivre dans une descente vertigineuse, métaphysique jusqu'au fond de l'être."

Et enfin, Pessoa lui-même : " A force de me recomposer, je me suis détruit. A force de me penser, je suis devenu mes propres pensées, mais je ne suis plus moi. Je me suis sondé, et j'ai laissé tomber la sonde ; je passe ma vie à me demander si je suis profond ou non, sans autre sonde aujourd'hui que mon regard qui me montre - clair sur fond noir dans le miroir d'un puits vertigineux - mon propre visage, qui me contemple en train de le contempler." [Texte 193, Cité par Richard Zenith dans l'Introduction).

 


samedi 2 mai 2020

Danube et bleu du ciel

Jeudi dernier, continuant ma recension des vertiges (tâche qui n'aura de fin que par mon épuisement devant le matériau chaque jour renouvelé), j'en consignai un, qui s'était glissé dans la présentation d'un essai de l'écrivain espagnol Álvaro de la Rica. Ces Sept méditations sur Kafka avaient bénéficié d'une préface de Claudio Magris, que j'ai lue dans sa traduction française sur le site de l'auteur. J'y avais déjà repéré une référence au désastre, cette notion de désastre que je ne cessais plus de croiser ces derniers temps.
La relisant quelques jours plus tard, juste après avoir rédigé le billet sur le Naufrage, inspiré par le texte de Michaël Ferrier publié dans la collection Tracts de chez Gallimard, je découvris que naufrage et désastre qui étaient déjà couplés dans le billet l'étaient également dans un même paragraphe de Magris :
"Écrire signifie nommer la vie mais sans insuffler la vie, manquer son objet en faisant resplendir un instant l’essence dans ce naufrage ; la littérature est eschatologie, discours  sur les choses dernières, qui à la littérature ne montrent qu’un visage de désastre, même si ce n’est peut-être pas leur seule face. Une apocalypse, mais ironique, adaptée à la condition dégradée de l’individu moderne dans son rapport avec le pouvoir — un pouvoir de plus en plus totalitaire, défectueux et pourtant  écrasant, soutenu par une nécessité qui, bien que derrière son autorité de sphinx se cache une vile corruption, n’en est pas moins tyrannique et puissante. L’écriture est appelée à témoigner contre cette Méduse, mais cette dernière est la vérité — négative et horrible — de l’époque, qui salit tout et ne permet aucune innocence ; l’écriture doit donc témoigner aussi contre elle- même, dénoncer — c’est l’une des plus heureuses intuitions de ce livre — sa propre implication dans cette corruption, montrer son propre visage défiguré." [C'est moi qui souligne]
J'avais écrit dans Toute une foule d'harmonies secrètes, que Magris n'avait fait qu'une seule apparition sur le blog, qui était à mettre au compte de Rodrigo Fresán : entre Richard Powers et Antonio Tabucchi, il insérait, disais-je, "Claudio Magris remontant le Danube comme le fil de sa propre vie".  Et je m'étonnais que le grand écrivain italien ne soit pas plus présent ici, car enfin, Danube avait été aussi pour moi un livre d'exception, lu en juin 1991 (emprunt à la Bibliothèque municipale de La Châtre).

En réalité je me trompais : Claudio Magris avait fait une autre brève apparition sur Alluvions à la date du 3 juin 2018, avec l'article Magie des Marins. Flash-back :
"A cette époque de l'année, il commence à y avoir beaucoup de concurrence avec les brocantes de village et autres vide-greniers, aussi y avait-il beaucoup de trous dans l'enfilade des exposants. Et il n'y avait pas une foule énorme, malgré le beau temps (tant mieux, pensé-je égoïstement, je n'ai aucun goût pour la foule). Comme je commence à redescendre l'avenue, j'avise trois cartons de livres sur le trottoir. Je jette un œil : le premier livre que j'aperçois est Danube de Claudio Magris. Je l'ai lu il y a bien longtemps, je l'avais emprunté à la bibliothèque de La Châtre, Danube, récit admirable qui nous fait voyager des sources du fleuve jusqu'à son delta, le grand écrivain italien y retraçant dans son sillage tout ce qui compte dans la littérature de la Mitteleuropa. C'était bon signe : de fait ces trois cartons étaient une mine d'or, ne renfermant pratiquement que des ouvrages intéressants qui signalaient un vrai lecteur, mélomane qui plus est, car abondaient les essais sur la musique. Je me tournai vers le vendeur le plus proche, mais celui-ci me répondit que je pouvais me servir, ces cartons ne lui appartenaient pas, ils avaient été semble-t-il déposés là pour qu'on se serve. Inespéré. D'autant plus que dans cette manne se trouvaient plusieurs livres qui avaient un lien direct avec mes recherches les plus récentes. La perle étant L'enfant brûlé de Stig Dagerman dont j'ai parlé ici à propos de François Truffaut. C'était presque inouï de le découvrir ici sans l'avoir cherché."

Danube avait donc été l'étincelle de cette trouvaille assez inespérée. Ces livres abandonnés sur un trottoir au bon désir des passants.

Ce n'est pas tout. Magris a fait retour ici aussi par la grâce d'un commentaire laissé le 27 avril par Arnauld Le Brusq, dont le site Terre Gaste figure à l'inventaire des Autres sentes :
"Bonjour Alluvions,
Ayant besoin de retrouver le passage de Sebald sur le palais de Justice de Bruxelles - et ne pouvant courir à la librairie d'à-côté pour cause de confinement, je tombe sur votre billet de 2015. Revenant à l'accueil de votre blog je vois que vous êtes repassé par Danube de Magris, tout comme moi il y a quelques jours. Voilà des coïncidences. Lorsque j'aperçois que vous avez épinglé ma terre gaste à vos alluvions. Merci alors et à bientôt, vos fraternels alluvions de pensée et ma terre gaste, le mois d'avril, bien que cruel - ou pour cette raison même - pousse à la croissance (la vraie, celle des êtres !)"
L'article recherché, remontant à novembre 2015, évoquait le formidable documentaire que Stan Neumann avait réalisé sur Austerlitz, le dernier roman de Sebald. Cela coïncidait donc avec cet autre magistral travail du même Stan Neumann sur la condition ouvrière, qui fut diffusé le lendemain, mardi 28 avril, sur Arte : Le temps des ouvriers, fresque en quatre parties relatant trois cents ans d'histoire. "Sans délaisser, écrit Laurent Etre dans l'Humanité, tout à fait les débats théoriques (communisme versus anarchisme, socialisme scientifique versus socialisme utopique), le Temps des ouvriers se veut d’abord la restitution passionnée de tout un vécu de résistances protéiformes."

Fillette travaillant dans une filature de Caroline du Sud (1908)
Et si Arnauld Le Brusq (dont c'était la première fois qu'il se signalait sur ce site) était présent ici, c'est bien parce qu'il était apparu dans ma vie à travers son livre Monuments, déniché à Noz en mai 2016. Admirable livre, qui entra immédiatement en résonance avec les thèmes qui m'occupaient alors, et singulièrement celui du bleu du ciel. J'en ai rendu compte dans Le bleu du ciel au Père Lachaise, le 29 mai 2016. 
Outre que le thème céleste est revenu dans ma réflexion récemment (lire Les nouveaux Envahisseurs), il se trouve que la photo personnelle insérée à la fin de l'article de 2016 renvoie au même événement, la découverte d'une épave dans le sable de l'une de ces plages aujourd'hui interdites à l'heure où j'écris, micro-événement  dont témoigne l'autre photo personnelle semblablement postée à la fin de l'article du 25 avril.

Photo postée le 29 mai 2016

Photo postée le 25 avril 2020
Si Arnauld Le Brusq n'avait pas laissé de commentaire en ce mois d'avril, le lien entre les deux photos n'aurait jamais pu apparaître.


samedi 25 avril 2020

Toute une foule d'harmonies secrètes

"Pour les esprits pensifs, toutes les parties de la nature, même les plus disparates au premier coup d’œil, se rattachent entre elles par toute une foule d'harmonies secrètes, fils invisibles de la création que le contemplateur aperçoit, qui font du grand tout un inextricable réseau vivant d'une seule vie, nourri d'une seule sève, un dans la variété, et qui sont, pour ainsi parler, les racines mêmes de l'être."

Victor Hugo, Voyage de 1843, Pyrénées

Bref aperçu sur les coulisses de l'affaire. Le 8 avril, je me donne un programme, une série d'articles à écrire pour rendre compte des diverses thématiques que le confinement n'a pas réussi à confiner, bien au contraire. C'est une véritable efflorescence printanière que je m'efforce de transcrire, et je prévois donc pas moins de six textes, que je ne détaillerai pas ici, mais sachez que le premier devait être consacré à Paul Virilio et le dernier au silence. Mais je ne suis pas prêt à donner de la voix au silence, car le premier opus virilien s'est avéré d'une viralité redoutable, en se conduisant comme un véritable objet fractal qui a bifurqué sur La Vitesse des choses de Rodrigo Fresán, avant de revenir de plus belle sur le Virilio architecte bunkérisant, les bibliothèques et le désastre, ouvrant lui-même sur la fin inédite d'une pièce d'Heiner Müller, mise en scène par sa veuve photographe - entrant à son tour en résonance avec la chronique de Zéro K de Don DeLillo sur le site du Stalker. Résultat : à cette avalanche se sont ajoutés trois autres billets à écrire sans que je puisse même penser à aborder le second article initialement prévu. 

Et le premier de ces trois billets fait à nouveau entrer Stalker dans la danse. De fait, je remonte le temps : du 20 avril, date de publication du dernier texte, je rebrousse au 15 avril. Je viens d'introduire le monstre littéraire de Fresán lorsque je découvre le lendemain la chronique de Juan Asensio sur
Órdago d'Álvaro de la Rica. Auteur espagnol que je ne connaissais absolument pas, je dois le souligner. Mais l'incipit d'Asensio (une longue phrase sinueuse qui se développe sur pas moins de onze lignes) ne pouvait me laisser indifférent, y faisant la part si belle à un Sebald, dont on sait bien ici l'admiration que je lui porte :
"Sous-titré Un paseo por la frontera vasca del Pirineo, Órdago (1) est une de ces déambulations érudites qui n'est pas sans présenter quelque parenté avec les textes, bien souvent somptueusement mélancoliques, de W. G. Sebald que nous avons si longuement évoqués dans la Zone mais que l'auteur, lui, ne cite, assez curieusement, pas, alors même qu'il admet rechercher, en parlant des travaux d'une Florence Delay mais aussi, clairement, de son propre ouvrage, une voie d'écriture particulière, capable selon lui de parvenir à un «ensayo créativo», qui donnerait, de la littérature, une image aussi fine que véridique, celle que recherchent justement des auteurs comme le nôtre ou bien Sebald, sans oublier Claudio Magris encore qui préfaça son livre sur Kafka, en somme tous ceux qui estiment que «la creatividad en el ensayo es la marca de agua de su deslumbrante aportación literaria» (p. 134)."
Et il y avait donc aussi Claudio Magris, dont la seule apparition sur ce blog est à mettre au compte justement de Fresán : entre Richard Powers et Antonio Tabucchi, il insère "Claudio Magris remontant le Danube comme le fil de sa propre vie".  Et je m'étonne moi-même que le grand écrivain italien ne soit pas plus présent ici, car enfin, Danube fut aussi pour moi un livre d'exception. Que je lus en juin 1991, empruntant le volume à la Bibliothèque municipale de La Châtre.

C'est dans cette édition de l'Arpenteur que j'ai  découvert Danube (il existe maintenant en Folio)

J'en possède d'ailleurs la trace dans le cahier Clairefontaine rose tenu cette année-là, qui contenait à la fois les brouillons d'un roman resté inédit et les premières notes autour d'un concept que j'avais inventé : l'Archéo-réseau, et dont j'ai essayé de donner une définition voici trois ans le 20 avril 2017 (que l'on me pardonne de m'auto-citer un peu longuement) :

"En 2012, en parlant de la rêverie-fleuve chez Victor Hugo, j'avais écrit  : "Archéo- voulant signifier un soubassement immémorial, un socle géosymbolique,  mais non figé, toujours mouvant, actif, tectonique." Et je souscris toujours à cette tentative de description : l'Archéo-réseau rassemble toutes les cartographies mentales, imaginaires ou matérielles élaborées par les humains depuis l'avènement de Sapiens sur cette terre. Pour survivre, il lui a fallu prendre des repères, tisser des liens entre des lieux, marquer par des récits les histoires de chasse, mémoriser avec des signes et des mythes les événements et sites essentiels de son territoire. Il faut concevoir l'Archéo-réseau sur le modèle de l'internet, autrement dit non comme un unique et immense réseau mais comme un réseau de réseaux, où s'enchevêtrent de multiples systèmes symboliques, ramifiés comme les dreaming lines des Aborigènes australiens ou centralisés comme les roues zodiacales grecques héritières des organisations symboliques des empires égyptiens et mésopotamiens.

Le plus complexe à saisir c'est la deuxième partie de la définition : "un socle géosymbolique mais non figé, toujours mouvant, actif, tectonique." En effet, on peut s'accorder assez facilement sur le fait que l'homme a toujours eu besoin de structurer son espace de vie, d'y dessiner des frontières et d'y désigner des lieux plus importants que d'autres, que l'on nommera souvent sacrés. Mais on jugera que ces structurations se succèdent en se détruisant ou en s'assimilant, et que seule l'archéologie, la recherche historique permettront de reconstituer leur genèse. L'idée de l'Archéo-réseau est plus folle : elle postule que quelque chose vit toujours de ces systèmes disparus. Et cela a à voir avec cet autre concept emprunté à la physique quantique : l'intrication. De même que deux particules intriquées se comportent comme des entités uniques même si elles sont séparées par des centaines de kilomètres, les lignes de sens du jadis, intriquant plusieurs éléments que l’œil d'aujourd'hui voit comme des entités indépendantes, continuent à vibrer dans l'espace-temps contemporain. Et parfois, en les faisant revivre, on suscite un attracteur étrange qui va multiplier les coïncidences et faire entrer en collision l'actuel et l'ancestral."
Et voilà comment, en évoquant l'Archéo-réseau, je glissais vers les deux autres concepts-phare de mes investigations : l'intrication et l'attracteur étrange.


Je suis frappé, en relisant ces lignes, de voir la référence à Victor Hugo, et à cette rêverie-fleuve qui apparaît dans la préface à son journal de voyage Le Rhin, où il écrit : "cet ouvrage, qui a un fleuve pour sujet, s'est, par une coïncidence bizarre, produit lui-même tout spontanément et tout naturellement à l'image d'un fleuve."[...] Ce qui commence là avec Le Rhin ne va plus s'arrêter, suivant le cours de cette rêverie-fleuve." (janvier 1842) Et si cela me frappe, c'est bien parce que cela entre en résonance avec mon cahier de 1991, où je traçais un parallèle entre les deux ouvrages que je lisais alors en même temps, Danube et Le Tiers-Instruit de Michel Serres. Entre les deux, notais-je, un lien immédiat : la figure du fleuve.


Tout ceci m'a éloigné d'Álvaro de la Rica. J'y reviens donc : ce qui m'avait retenu, après Sebald et Magris,  c'est cette autre très longue phrase d'Asensio :
"Littérature (du moins essai littéraire, et il n'y a nulle déchéance ontologique, à mes yeux, lorsque j'établis cette différence), littérature donc et vie mêlent ainsi de façon indiscernable la réalité dans laquelle vit l'écrivain avec la fiction où se promènent ses personnages; pour le dire avec l'auteur citant un grand écrivain qui lui aussi fit de ses essais un genre littéraire à part entière, il s'agit d’entremêler genre narratif avec l'essai et l'écriture autobiographique, un exercice difficile voire redoutable qu'Unamuno parvint à réaliser avec brio (...)" [C'est moi qui souligne]
Autobiographie, réalité et fiction indiscernables, ce sont les thèmes mêmes à l'oeuvre dans la citation que j'ai donné du roman de Rodrigo Fresán : "La Vitesse des choses semble défendre tout naturellement la disparition de certaines frontières narratives et ouvrir la voie à l'autobiographie ample." et "Dans chacune de ses œuvres, la question qu'on se pose paraît être la suivante : qu'est-ce qui est vrai et qu'est-ce qui est mensonger ? La réponse est : quelle importance ?"

Mais si les choses en étaient restées là, cela n'aurait peut-être pas donné matière à un article, car après tout, on pourrait objecter que ce tressage du réel et de la fiction est loin d'être une idée neuve. Mais il y avait aussi cette photo de Lartigue illustrant l'article, et qu'Asensio convoque ainsi dans son texte :
"En somme, nous pourrions ici suivre l'auteur qui trace un parallèle avec les superbes photographies de Jacques-Henri Lartigue, dont celle-ci prise à Biarritz et intitulée Sala au rocher de la Vierge, lorsqu'il s'agit de mélanger de la façon la plus intime le geste ou l'action les plus éphémères (un photographe attendant qu'une vague explose devant son modèle debout face à la mer) avec ce que, certes prétentieusement, nous pourrions appeler une forme d'éternité, cette dernière rédimant la fugacité douloureuse de l'instant mais, plus encore, insérant ce dernier dans une suite spéculaire fascinante, l'un de ces pièges savants («alguien que crea un personaje que lee un libro en el que se le dice que, en la medida en la que prosiga la lectura, con el final de la historia leída, él morirá»*, p. 32), dans la conception desquels Unamuno était passé maître à tel point qu'il retint durablement l'attention de Borges, ce grand expert en miroirs et labyrinthes. "


Or, ce même jour, en furetant sur le site d'Enrique Vila-Matas, préfacier de Fresán, je rencontre cette même photo sur sa page AUTOBIOGRAFÍA LITERARIA.

La photo vient en regard du livre Suicidios Ejemplares, publié en 1991, l'année donc de l'Archéo-réseau. Ultime coïncidence** : Vila-Matas évoque, à propos de ce livre, un autre ouvrage, Bartleby y
compañía , paru, lui, en 2000. 
Or, si l'on retourne une dernière fois à la chronique d'Asensio, et très précisément à sa deuxième phrase :
"Une autre référence, indiquée dans le dernier chapitre de l'ouvrage intitulé Bref commentaire bibliographique, nous laisse découvrir l'une des plus évidentes passions d'Álvaro de la Rica, l'érudition chère à un Roberto (Bobi) Bazlen pouvant affirmer que «casi todo lo que se escribe» n'est presque pas autre chose que des «notas a pie de pagina infladas en forma de libro» (p. 203)."
et que l'on clique sur ce Roberto (Bobi) Bazlen, on tombe sur un article du même Asensio daté du 23 avril 2018, soit presque deux ans jour pour jour, intitulé Lettres éditoriales de Roberto Bazlen, et qui s'ouvre sur... Bartleby et compagnie...




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* Traduction personnelle (grand lecteur de littérature hispanique, Asensio ne s'attarde pourtant pas à traduire les citations) : « quelqu’un qui crée un personnage qui lit un livre dans lequel on lui dit que, dans la mesure où la lecture se poursuit, à la fin de l’histoire lue, il mourra.»

** Bon, je ne peux résister à la der des ders, une autre ultime coïncidence :  Asensio termine son article avec une photo, sans doute une photo personnelle, représentant un homme en contre-jour au bord de la mer, dont on peut imaginer qu'elle rime d'une certaine manière avec la photo de Lartigue.


Or,  l'article sur l'Archéo-réseau d'avril 2017 était illustré d'une photo personnelle montrant là aussi un homme devant l'océan, sur une plage aquitaine où perçait le museau d'une épave aperçue au mois d'avril de l'an passé :


Le nom de ce bateau échoué avait, paraît-il, donné son nom au village de vacances qui s'était édifié derrière les dunes. Rien ne permet de savoir si c'est vrai.